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CHAPITRE III

Philosophie des illusions. — Que veulent dire ces mots : J'ai perdu mes illusions ?

Vous résumez la nature et le monde dans ce mot illusion. Il est trop facile de mettre dans le creuset l'univers, de souffler sur lui une petite flamme bleuâtre et de dire : Voilà, il a disparu. Cherchez. Même la cendre s'est envolée.

Non, je n'ai pas trouvé le monde et la nature choses si légères que vous dites. Nous avons affaire à un univers sérieux, solide ; il ne m'a trompé en rien. Au contraire, il se donne tout - entier à chaque homme qui arrive sur la terre. C'est un don véritable, loyal et non une fausse pièce de monnaie, frappée au coin de l'abîme, par un faux monnayeur. Cet univers est sincère ; il passe d'une génération à une autre génération, sans diminuer, ni s'altérer.

Homme, tu reçois en naissant tout l'univers en pur don. Sache seulement en user. Jouis de sa vérité, de sa grandeur, de son infinité.

Si je hais quelque chose sur la terre c'est ce mot : J'ai perdu mes illusions. Quand tu viens à prononcer cette parole, sache que c'est toi qui n'es plus qu'une illusion, c'est-à-dire un masque dont tu ne parviens même plus à cacher les

ficelles.

Tant que tu es sincère, les choses sont sincères pour toi. Dès que tu veux tromper, il est tout simple que le monde se dérobe et te jette, comme la sépia, sa noire encre au visage.

La femme qui a perdu ses illusions, se fait

courtisane.

Le politique qui a perdu ses illusions, se fait réacteur libéral.

Le prêtre qui a perdu ses illusions, se fait jésuite.

Le financier qui a perdu ses illusions, se fait banqueroutier.

Le général qui a perdu ses illusions, livre son armée ; il capitule en rase campagne.

L'ami du peuple qui a perdu ses illusions, se fait César, Tibère, Bonaparte.

Le peuple qui a perdu ses illusions, se fait esclave.

Mais le philosophe qui a perdu ses illusions, que fera-t-il? Terrible faillite! Il a perdu d'un coup de dé l'univers. Qui le lui rendra? Que voulez-vous qu'il devienne, en face du gigantesque

zéro qu'il déroule d'un pôle à l'autre? Une cassette vide peut se remplir de nouveau ; mais l'univers disparu, rasé par une erreur de calcul métaphysique! Comprenez- vous l'effroyable soliloque du philosophe qui vient de perdre un monde ?

Qu'est-ce que le joueur en comparaison? Le joueur peut méditer un autre coup à la roulette, retrouver une autre chance, vendre sa paillasse pour se refaire un enjeu. Mais le philosophe, où trouvera-t-il un enjeu pour se refaire un univers, meilleur ou pire, du moins existant? Pour moi, si j'avais perdu cette partie, si j'avais mis, sur une seule carte, terre et ciel, temps et espace, et si de tout cela il ne me restait pas même un peu de fumée, je croirais surtout avoir perdu la raison.

C'est bien assez qu'un philosophe, pour avoir un jour de renommée, ait mis le feu au temple d'Éphèse. Ne mettez pas, nouvel Érostrate, l'univers visible et invisible en cendres ; il en coûterait trop de le rebâtir.

Nul être dans la nature, excepté vous, ne perd ses illusions. Le lion croit à ses griffes, l'oiseau à ses ailes. Tous prennent au sérieux la vie qu'ils ont reçue. Toi aussi, tu reçois, en naissant, une trame pour la remplir; si, au lieu de cela, tu la détruis fil à fil, tu fraudes les autres et toi-même.

Mais, dira quelqu'un, tous les sentiments hu-

mains m'ont trompé. J'aimais cette femme, je l'ai j épousée ; et j'ai fini par découvrir qu'elle n'est

j pas sans défauts. Voilà mon bonheur perdu; car

j elle n'est point parfaite.

— Croyais-tu avoir épousé une déesse?

i — ^e me 6uis fait des illusions sur mes en-

i fants; ils sont jeunes et ils ont les défauts de la

\ jeunesse.

— Pensais-tu qu'ils naîtraient plus vieux que

toi?

— Je me suis fait des illusions sur mon ami.

Son amitié pour moi n'a guère duré que cinquante ans.

— Cinquante années dans une vie humaine, les espérais-tu quand elles ont commencé? Le bien a passé ton espérance et tu oses te plaindre!

— J'ai travaillé toute ma vie, mais, le travail aussi est un mal. Il n'apporte de jouissance que par l'idée du repos qui le suit.

— Point du tout. La joie de faire ou de créer quelque chose, n'est-ce rien?

Tu avais reçu comme raison «de l'existence un germe d'amour et de vérité, dont ta vie devait être le développement. A un moment donné, tu extirpes en toi cette raison de l'existence. Depuis ce jour tu es sans racine et sans sève.

La sève de l'arbre , le germe de la plante, voilà oe que tu appelles illusion. C'est toi qui es

devenu un leurre, un personnage de comédie auquel il faut souffler son rôle, une chimère et la plus misérable de toutes.

Sois vrai, tout sera vrai autour de toi. Le mensonge t' apparaîtra mensonge, il ne te trompera pas. J'ai trop vu les habiles, dupes de leurs habiletés. Illusion, c'est le mot dont tu te sers pour couvrir ta désertion et ta chute.

Vertu, tu n'es qu'un mot. Est-il sûr que Brutus ait «.prononcé dans son cœur cette parole? Je n'en crois rien. S'il l'a dite sérieusement, c'est le mot qui a perdu le monde. Mais il la dément presque aussitôt dans ses conversations avec ses amis. Dans tous les cas, c'était une citation littéraire d'une pièce de théâtre. Ce mot, emprunté du grec, ne partait pas du fond de la conscience du Romain. C'est la Médée d'Euripide qui a parlé, ce n'est pas Brutus.

D'ailleurs, si Brutus a perdu ses illusions, Brutus a eu le bon sens de se tuer ; il a compris qu'il n'avait plus rien à faire de la vie. Mais vous, le jour où vous nous déclarez que vous avez perdu vos illusions, que faites-vous? Nul scrupule ne vous arrête plus. Vo«s ne vous percez pas du glaive. Oh ! que non pas ! Vous vous ruez sur tout ce qui brille, argent, or, emplois, honneurs, pouvoir. Vous reniez tout ce que vous avez affirmé. Rien né subsiste plus de l'homme

que vous étiez. Vous détournez la tête, vous fuyez le regard. Tout a croulé en vous. C'est aussi là un suicide; oui, mais ce n'est pas le suicide de Brutus.

Dans une vie bien ordonnée, l'instinct qui apparaît dans la jeunesse, s'éclaire dans l'âge mûr, se couronne dans la vieillesse. Voilà un être qui a en soi l'unité nécessaire à toute créature vivante. Mais si la jeunesse est reniée par l'âge mûr, et l'âge mûr par la vieillesse, ce n'est plus là un homme, mais des portions d'homme qui se détruisent, sans pouvoir s'unir et se tenir debout, à aucun moment de l'existence.

Ce monde n'est pas un monde d'illusions. Plus vous le pénétrez, plus vous le trouvez conforme et fidèle à lui-même. L'étoile ne ment pas, ni la goutte de rosée. Vous seul avez le don de mentir, et vous dites : Le monde est faux, il ment.

N'accusez que vous-même.

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