CHAPITRE VI
Que faudrait-il pour établir en Europe la Philosophie du Désespoir?
Qu'est-ce qui a rendu possible dans la religion le nihilisme indou? C'est la tyrannie des anciennes croyances. Figurez-vous des peuples écrasés sous
leurs idoles, les dieux consacrant la domination des hautes classes dirigeantes, Brahma foulant sous ses pieds les classes inférieures, une caste de prêtres, maîtresse absolue d'une race d'hommes, le despotisme divin renaissant de lui-même, des dynasties de dieux s'élevant de chaque chose pour étouffer au passage tout ce qui est resté de l'homme, en un mot, le prêtre mis à la place du genre humain.
Quelle issue resterait pour échapper à l'étouffement? Une seule, celle qu'a trouvée Bouddha : Nier tous les dieux à la fois, extirper dans la racine et le dieu et le prêtre, faire le vide absolu autour de l'âme humaine, empêcher par là le re-
tour aux anciennes croyances ; embrasser le néant pour se délivrer d'une religion d'esclaves. Fuir des divinités pétrifiées, avides de renaître, se dérober dans l'athéisme, pour s'affranchir du clergé, voilà ce qu'a fait Bouddha. Quatre cent cinquante millions de disciples l'ont suivi dans ce chemin du vide.
Vous vous étonnez que les peuples de l'Inde méridionale, de la Chine, de Java, du Thibet, du Mongol, de Geylan, aient suivi avec enthousiasme le prophète du néant. Encore une fois, ce fut chez les plus ignorants comme chez les plus éclairés, le même instinct du salut, la même haine du sacerdoce, la même horreur du passé séculaire, représenté par la caste des brahmanes.
Comment se soustraire au jésuitisme oriental? Aucune réforme n'eût suffi. Si l'on eût laissé la racine, le vieil arbre eût bientôt reparu.
Pour affranchir les êtres grossiers, « aux pensées de singes, » un seul moyen s'est présenté : Extirper l'idée de Dieu dans son germe ; montrer ainsi que toutes les divinités, passées, futures, ne sont que des songes ; et pour ne leur laisser aucune chance de renaître, effacer du même coup l'univers, tarir l'esprit humain dans sa source, s'enfuir aux dernières limites du vide, ne plus respirer, tout oublier, « extirper les désirs, sem- € blables aux tranchants d'un glaive enduit de
<r miel ; » seul refuge contre te stfùvenir d'un passé exécré.
Tel est l'effort que l'Extrême Orient a fait pou* s'émanciper de l'esclavage sacerdotal. Il a extirpé le dieu, pour extirper le prêtre. Par cet héroïsme de l'esprit, jugez de ce que l'homme a souffert clans ces temps sans mémoire où la caste sacerdotale était souveraine. Mesurez le mal par le remède.
Que faudrâit-il pour que l'Allemagne et notre Occident, suivant le même chemin, se précipitassent à leur tour dans lé nihilisme indou? Je vais le dire. Supposez que, dans notre Occident, de vieilles religions deviennent absolues souveraines des esprits et des corps. Déjà en France, le prêtre a le monopole exclusif des choses et des pensées saintes. Supposez que le brahmanisme européen, le cléricalisme papal et jésuitique, parvienne à s'imposer comme il en a le dessein. Je dis que dans ces circonstances, analogues à celles du haut Orient brahmanique, vous verriez parmi nous un phénomène tout semblable à la révolution religieuse du bouddhisme, à savoir, des écoles de philosophie se précipiter dans les doctrines du nihilisme, pour échapper à l'arrogance, à l'hypocrisie, à la servitude et aux longs fouets du clergé.
Plus le prêtre C2®*^ îr ait, plus l'athée grandi-
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rait et se multiplierait en face de lui. Le déisme voltairien du dix-huitième siècle ne suffirait plus contre les fureurs d'une vieille religion qui se croirait souveraine. Il disparaîtrait. En face de la marée montante des superstitions et des oppressions sacerdotales, l'esprit humain traqué chercherait son refuge dans la négation absolue de toute foi. Il traverserait une époque d'athéisme ; et ce ne seraient pas seulement quelques écoles, telles que celles de Schopenhauer et de Hartmann, qui invoqueraient le vide. Tous ceux qui souffriraient sans espoir (et ce serait l'immense majorité), se dépouilleraient de l'ancienne foi, comme de la robe empoisonnée de Médée.
Un brahmanisme occidental, s'il était possible, produirait un bouddhisme occidental. Des peuples entiers désespérés, maudissant l'existence, pourchassés par le prêtre, se plongeraient dans le néant. Ce serait pour eux la grande délivrance.
Nos philosophes officiels sont plaisants, quand ils déclament contre cette triste philosophie de Bouddha. Oui, sans doute, triste. Mais le monopole de l'orthodoxie l' était-il moins? Valait-il mieux rester sous là tyrannie du clergé et des castes, ou sortir d'esclavage, par un élan de désespoir ? Valait-il mieux rester sagement et honnêtement dans la servitude éternelle des classes dirigeantes? Oui, disent-ils, toute révolution est un mal.
Je les reconnais à ces mots. La servitude aujourd'hui et toujours, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir. C'est ce qu'ils appellent sagesse. L'humanité n'est pas de leur avis.
Bouddha a été ce que l'on appellerait en France un athée, un révolutionnaire, un partageux, un radical, un socialiste, c'est-à-dire un monstre. Ce monstre a pris sous sa protection les petits, les misérables, les pauvres, les classes inférieures. Il a fondé l'égalité ; il a émancipé religieusement et socialement quatre cent cinquante millions de ses semblables. Il a fait pis que nier tous les dieux; il les a ignorés. En jetant l'Orient dans un nouveau moule, il a brisé les castes.
Comme Si l'Allemagne et fe France devaient se contredire en toutes cho*ses, vous avez vu précédemment les philosophes . allemands retourner au bouddhisme indou; par quel chemin? En passant par les mystiques chrétiens de la fin du moyen âge dont ils n'ont pu s'affranchir. Le premier effet de cette conversion est de perdre tout sentiment de l'histoire et de la vie.
Le plus grand crime de l'homme, disent-ils, c'est d'exister.
N'est-il pas étrange de les voir prouver euxmêmes que leur philosophie se confond avec le quiétisme de maître Eckart, de Tauler, de M** Guyon, d'Antoinette Bourignon, qui les ra-
mènent, comme par la main, au Nirvana de Tlnde? Voilà donc où aboutissent tant d'efforts pour escalader les cieux ! Était-il nécessaire de forger tant de systèmes dans la nue pour revenir à l'orthodoxie des Pères de l'Église ? Après ces labyrinthes métaphysiques, rentrer docilement dans la voie de saint Augustin, de Clément d'Alexandrie ; convier avec eux le monde au célibat, pour hâter la fin du monde; s'ensevelir vivant pour se punir du crime d'être né ; qui eût pensé que ce devait être la conclusion préparée par les audaces de Kant, Fichte, Schelling et de Hegel, ce « Caliban du monde intellectuel? »(1). En France, l'éclectisme s'est éteint dans le jésuitisme. En Allemagne, la philosophie a disparu dans le mysticisme millénaire. Je veux bien que cette seconde manière ' de finir soit plus noble que la première ; mais c'est toujours une fin. Tout s'est écroulé derrière nous. La cité, en flammes, s'effondre sur nos têtes. Sortons de ces ruines, si nous ne voulons pas en être écrasés. Les morts sont morts ; marchons à la rencontre de l'éternel Vivant. . .
(1) Schopenhauer.