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L'ÉVOLUTION FÉDÉRALISTE

Le titre de ce livre le dit assez, f espère: ce n'est pas un essai d' apologétique religieuse. Ce n'est pas non plus, à proprement 2^at'ler, îin récit d'histoire. J'ai cherclié à démontrer, par le commentaire des faits et des idées, que la Réforme ne fut pas seulement — surtout au début — une révolution théologique, mais une révolution sociale et piolitique qui tendait, de tous ses instincts, à l'établissement du régime fédératif. J'ai voulu analyser le système de violences et de ruses par lequel elle fut peu à peu, d'une lente et patiente persécution, exténuée de toutes ses forces, de toutes ses vertus jusqu'à en arriver à méconnaître sa fin logique, à perdre conscience d'elle-même. Cette étude prend donc la Eéforme de son apparition en France jusqu'à la fin du XVP siècle ; et le XVP siècle ne finit pas à la seconde précise oîi il

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rencontre la première seconde du XVII^, mais à la rentrée officielle des Jésuites en France (1603).

Dès lors, la Réforme apparaît irrémédiablement défaite ; avec elle, vont languir, sous une tolérance déplus en plus inqiùsitoriale, sous une inquisition de plus en plushrutale, ce qui reste d'autonomie à nos provinces, et, avec l'espoir des libertés, maintenues, ou conquises. Ses ennemis ont achevé de diviser la Réforme par la lutte exaspérée de deux partis qui, dès le siècle précédent, la poussant et la retenant, ont facilité contre elle les complots de la réaction: les Escambarlatz ^ feignent encore de croire, contre toute évidence, à la possibilité d'une paix religieuse, sous V équité protectrice du Roi. Plus clairvoyants, les «enragés» tentent de ramasser, en un dernier effort, les énergies suprêmes de la Révolution; ils sont aussi, — comme les Catherinots et les 3Ialordistes au siège de Montpellier {1622), — le parti populaire et je dirais socialiste, si je ne craignais non l'anachronisme de Vidée, mais celui du mot; la bourgeoisie protestante en a presque aussi peur que les catholiques eux-mêmes ; obligée de le suivre,

' Mot languedocien qui, proprement, veut dire à cheval à califourchon, désignant au figuré ceux qui, entre deux partis, ne ne décident ni pour l'un ni pour Vautre, les ménagent tous deux.

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elle ne s y résout pas sans arrière-pensée, ni, elle aussi, sans restrictions mentales. Écrasée sous les ruines de ses dernières Bépiihliqucs, Montpellier, 3Iantauban, Larochelle, la Réforme — du moins en ces zéLateurs — ne se résigne pas encore à douter d'elle-même ; pjendant un siècle et plus, elle secouera et lézardera, de ses convidsions, l'ordre fastueux — et tout décoratif — de V absolutisme Louis- quatorsien.

En ces convulsions, ce n'est pas seulement une secte religieuse, comme on Va dit, qui expire : c'est une nationalité. Ils ont beau n'être plus qu'une minorité, sans cesse affaiblie par les proscriptions, les migrations, et aussi les reniements, les Protestants sont la dernière énergie languedocienne. Partout ailleurs, en France, la Béforme cède ou disparaît. Le Languedoc, qui a attiré sur hii toutes les haines convergentes des réactions, la maintient contre tout espoir. Quelle preuve plus certaine que la vertu révolutionnaire de la race a bien réellement continué, par le protestantisme, contre la Pioyauté et l'Église, la lutte sécidaire pour laquelle, après chaque nouvelle série de défaites et de massacres, elle s'est relevée toujours avec l'héroïque obstination de nejamais s' avouer vaincue?

Dans les Camisards protestants du XV IP siècle, ressuscitent les Faidits albigeois du XlIP.

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citez nous, la permanence et l'invincibilité de l'hérésie attestent qu'elle est vraiment nationale. Sous une époque de théocratie, oie la société était toute catholique, quelle forme de protestation pouvait affecter le sentiment patriotique, sinon l'hérésie ? 'Prétendre que, chez les peuples vaincus qui ont subi pendant des siècles la domination brutale et surtout l'éducation du conquérant, la majorité asservie garde seule la tradition ou le génie de la race, c'est une erreur, aujourd'hui très positivement démontrée par le spectacle de tous ces réveils solidaires de petits peuples, qu'on croyait disparus, et de provinces qui veulent redevenir des peuples. La vérité c'est que le sentiment de la nationalité, ne se conserve qu'en im pjetit nombre, que l'hérédité a pétri de plus d'énergie pour la lutte ; d'eux, il redescend dans la foule, la ranimant, pour un temps, d'une sorte de sursaut de vie ou la ressuscitant tout à fait à elle-même, selon la complicité hostile ou favorable des circonstances. — Certes, l'instinct de la racedùrt, indestructible, mais passif au fond de la foule ; mais qu'il est lent et pénible, souvent, de l'y réveiller, de le ramener à la surface, de le faire passer dans les actes! Il faut s'y reprendre sans relâche; des générations successives s'y épuisent parfois. Et, parfois aussi, il éclate tout à coup, quand on en désespère le plus.

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L'histoire du Languedoc en est la preuve. Aujourd'hui, où Von commence à sentir ce qu'il y a d'insuffisant et de convenu dans les grandes histoires nationales, on a tendance, au contraire, à revenir aux histoires régionales et locales ou aux monographies, consacrées à l'examen d'une série de faits déterminés ou d'une question choisie. A l'époque où les vastes projets n'effrayent 2)as, j'avais rêvé une histoire du Languedoc ; mais le Languedoc étant une fédération de peuples plutôt qu'une province proprement dite, le raconter d'ensemble serait, maintenant du moins, une entreprise presque aussi vaste et aussi hasardeuse que celle d'une de ces histoires générales, que l'abondance et le renouvellement des documents rendent décidément trop chimériques. — On ne peut faire l'histoire du Languedoc que par ses villes capitales qui représentent autant de pays — de cités — de pagi

— très distincts de traditions et de tempéraments.

— L'histoire de Montpellier, par exemple, ne ressemble pas plus à celle de Toulouse que l'antique Septimanie ne ressemble au haut Languedoc. Un récit qui, sous prétexte de raconter la Province, subordonnerait l'une de ces deux villes à l'autre

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serait faux et déloyal ; il serait également déloyal et faux s'il subordonnait Nîmes à Toulouse ou à Mmttpellier.

Habitués que nous sommes par notre exécrable éducation unitaire à des perspectives cavalières d'histoire, — ^jers^ec^zves très étendues, mais oùrien de particulier ne se détaille ni ne se précise, — V histoire d'une ville nous semble d'une ambition au- . dessous de nous et digne tout au plus d'un érudit de province. L'unité politique nous a façonnés à la manie oratoire des considérations générales. Les individus et les groupes se noient pour nous en l'ensemble diffus de grandes collectivités. J'ai pourtant l'espérance que ces vieilles méthodes et coutumes sont finies. Des tendances très nettes dé'jà^ vie semble-t-il, annoncent un mouvement en retour, et je tiens pour certain que si notre renouvellement national passe de l'état symptomatique à celui de fait, il y sera aidé par la substitution des monographies de villes et de pays aux vastes compositions trop hâtives. Concordamment nos cités, — pourquoi avoir peur du mot? — nos communes se reprendront peu à peu à l'hypocrite tutelle de la centralisation qui, feignant de les protéger, les annihile. S'agrêgeant les unes aux autres librement, par groupes cantonaux, par provinces et par régions, — selon leurs sympiathies de races, de

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milieux et de traditions, selon leurs nécessités géographiques et économiques, — elles se solidariseront en une nationalité française mobile, aisée et résistante. Et cette nationalité refaite aura toutes les docilités des organismes supérieurs aux modifications constantes et nécessaires de la vie, et à cette indéfinie différentiation de formes et de fonctions, qui est la tendance universelle à quoi se réduit ce que nous appelons le progrès.

U ordre artificiel et contraint des agglomérations unitaires est, dans la série historique, ce que furent, dans la série soologique, les monslriceux colosses des temjis préhistoriques ; au lieu de s'assouplir et de se détendre, il se resserre et se rétrécit, plus étroitement chaque jour sur les peuples, comme autrefois, sur les condamnés, ces peaux saignantes oie on les introduisait de force et qui, en séchant, les étouffaient d^un lent sripplice. Mais ce que la fatalité des choses ne peut soumettre à son emploi, elle le rompt, le dédiire et le brise ; et d'oit viennent, en effet, toutes nos angoisses actuelles, sinon de nos efforts à relâcher autour de nous la pression qui nous enserre?

Que se rassurent, les espjrits, ambitieux d'horizons indéfinis oii ils puissent se mouvoir sans pressentiments de limites! Ils ont peur que les «histoires locales» les closent dans de trop petits

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espaces d'humanité ? C'est méconnaître que tout est dans fout. Les choses les plus menues contiennent autant d'infini que les plus immenses ; car l'infini n'est ni en celles-ci, ni en celles-là, il est dans l'esprit qui les observe les unes comme les autres et les décrit ; Vampleur du sujet se proportionne et s'adapte exactement à la capacité de l'intelligence. Une cité est un microcosme; en cet abrégé, l'histoire d'une race se révèle toute aussi complexe, mais plus positivement, qu'en déplus vastes dimensions, parce qu'elle s'y laisse surprendre mieux et plus minutieusement étreindre.

L'enquête historique ne comporte plus, au moins pour un temps, que la méthode micrographique. Les faits se multiplient et pidhdent sous notre analyse comme l'infiniment petit sous la loupe ou le microscope des entomologistes. Actuellement le travail qui incombe sous des formes diverses à l'art qui veut visionner le passé comme à l'érudition qui veut le décrire, cest d'étudier les faits x^oLr fractions sérielles, soit dans un milieu précis, soit dans line durée déterminée. Une histoire nationale unitaire de France devient une utopie comme l'unité elle-même! Toutes celles que nous avons, — je parle des plus merveilleuses, — ne subsistent plus que par la valeur des artistes qui les ont exécutées. Est-ce qu'un seul homme peut vraiment

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étreindre et brasser toute la manière historique de France, la classer et la sérier tout seul et l'informer dans une seule œuvre ?

Autrefois, c était tout simple : l'histoire nationale était la biographie des princes ou la chronologie cliauvine des victoires et des conquêtes. Mais, aujourd'hui, Vidée de nation est autrement complexe. Serait-ce décrire l'évolution nationale que d'isoler, par abstraction, les unes des autres, les multiples évolutions qui s'y mêlent, s'y aident ou s'y embarrassent, tantôt d'un é'an s' actionnant mutuellement, tantôt s' obstruant réciproquement ? L'histoire nationale est, tout d'un temps, diplomatique, militaire, ecclésiastique, politique, sociale, industrielle, économique, scientifique, littéraire et artistique, etc. ? Supprimez de notre histoire collective celle d'une quelconque de ces facultés dont l'ensemble seid est la vraie réalité historique, — que c M naissez -vous de la France?

Eh ! c'est tout beau juste cette synthèse qui est actuellement une utopie. — A la tenter nos anciens maîtres, cléricaux, monarchistes, jacobins, césariens — variétés également pires de la même espèce — nous ont déjà suffisamment surmenés, 2)our ce beau résultat de nous imposer jusqu'en nos visions de l'avenir, une fausse conception du passé. — Impossible aujourd'hui, cette synt^hèse sera-t-elle

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jamais réalisable, et, si oui, sous quelle formes^ En tout cas, elle ne peut être que la formule collective et mobile, nullement dogmatique, des multiples enquêtes que nous aurons patiemment entreprises sur nous mêmes, ville par ville, 2^ays par paijs, province par province.

Supposes que nous ayons la forttme de posséder pour chacune de nos villes centres, — il y en a une trentaine en France — une histoire analogue — je ne veux pas dire pareille — à l'histoire de Florence de M. Perrens! Croyez -vous que, rapprochées comparativement les unes des autres, ces histoires locales ne nous suggéreraient pas une impression de notre histoire nationale, autrement vivante, intense et précise que celte vision mystique en laquelle la réduit et la vaporise cette grande transmutatrice de métaux en fumée, — V Université? — Nos histoires nationales — je dis nos meilleures — nous ont instruits dans l'ignorance systématique de la vraie France. Michélet, le génial Michelet lui-même, qui par son étonnant coup- d' œil a pénétré parfois si profond, reste-t-il aujourd'hn, sinon comme artiste? Et ses premiers volumes sur nos origines sont-ils même supportables? Peut-on lire chez lui, sans impatience, ces quelques chapitres si partialement informés, si légers et à peine à fleurs de faits, en lesquels il a, avec

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une si désinvolte méconnaissance de la race, et de ses œuvres, du milieu et des ambiances, raconté le midi du XII^ et du XIIP siècle, et la ruine de sa nationalité en travail? Les préjugés sentimentatcx du politicien, épris d'unité, et les préventions quelque peu animeases de l'homme du Nord, concordent en lui pour Vajwlogie de «la Rome cruelle et de l'âpre France» T. Peyrat). Et, si vibrants de pitié, si passionnés de justice que soient ceux de ses livres qu'il a consacrés à la Réforme, — ses plus beaux peutêtre, — ne peut-on dire qu'il a méconnu — et il ne pouvait la reconnaître — la participation prépondérante du Midi dans les affaires et surtout dans les tendances de la Réforme? — Nos historiens nous ont fait vivre ou plutôt rêver en dehors de nous, au dessus de toutes nos réalités, en une région de vaines apparences.

Il est temps, pour notre salut national, — car un peuple ne s'ignore pas lui-même longtemps sans danger — d'activer une réaction dans tous les sens contre les vieilles méthodes et V enseignement universitaire qui, nous arrachant du sol natal, racine par racine, noiis a suspendus dans le vide et dénationalisés en une factice unité, où nous ne sentons plus rien de nous-mêmes.

L'érudition provinciale s'est mise à la tâche

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mais inconsciemment, avec bien des préjugés encore, de pitoyables timidités, de tremblantes appréhensions devant les conclusions les plus inévitables; l'histoire ne peut rester chose d'érudition; il faut qu'-elle devienne travail d'art; il faut qu'elle s'anime et se fasse vie.

Si, ce qu'on dit des jeunes est vrai; que, beaucoup se lassent des incohérences en lesquelles ils se dissolvaient et de ce dilletantisme désœuvré oit ils affectèrent de se bercer, au-dessus de la foule, dans l'ennui de tout et d'eux-mêmes ; une œuvre, vraiment virile et réparatrice, est digne de les tenter. L'histoire, en les surexcitant à toutes les curiosités, car elle contient tout, même à celles du rêve auquel ils paraissent tenir fort, rendrait un intérêt et un sens à leur vie. Le rêve est bon, salutaire, il est normal quand il est le prolongement, vers l'au-delà, des vibrations éveillées en nous au toucher des choses et des faits. Et, si l'art a de quoi les passionner, quelle plus magnifique entrepirise esthétique que l'évocation de nos grandes vies Urbaines! Le nouveau, qu'on cherche tant, est là, pour l'impression comme pour l'expression, pour le fond comme pour la forme. Mais, à cette œuvre, la science et l'intelligence associées ne suffisent 2KIS. Il y faut mettre tout de soi, surtout l'amour. Une cité ne sera jamais bien racontée par un

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étranger, qui ne l'aura vue et observée que du deîuyrs. M faut se tremper en sa vie intime, s'y baigner, s'en imbiber par tous les pores, puis — la revivre intérieurement. Nous donnons beaucoup trop déplace à la raison, et nous resserrons trop, 2)ar contre, l'imagination et le sentiment.

L'histoire est surtout passionnelle ; — entre les groupes ethniques comme entre les individus, la passion diffère selon le tempérament, V éducation, le milieu et le climat. Comprendre la «passion locale», ce n'est rien ou peu de cJtose. Il faut la rendre et pour la rendre, il faut la sentir! Cette «compassion», quand on ne la possède pas consubstantiellement par la race, ne s'acquiert que par une docile, sincère et longue naturalisation morale et physique. — Un forain ne sera jamais qu'un archiviste. Il rassemblera et classera avec érudition les documents ; il les interprétera avec sagacité; mais, simple spectateur en dehors du courant d'âme de la race, toutes ces reliques du passé, ne seront pour lui que de la vie figée.

Les preuves abondent de cette incapacité de pénétration des races par la seule intelligence. Voici les Allemands: à notre honte, le coupable enseignement universitaire qui s'évertue à nous rendre étranger tout ce qui est de nous, et, par contre, à notis assimiler le plus possible à l'étranger, a

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abandonné le Midi, sa langue, sa littérature, et son histoire à l'Allemagne. Il sied de confesser avec humilité que les Allemands ont puUié sur notre région méridionale — et sur nos troubadours surtout — d'admirables études d'érudits. A force de textes, de documents, de manipuler les archives, ils sont arrivés à comprendre du peuple d'Oc, ce qu'on peut comprendre d'un picuple, sans le sentiment et avec les préventions d'une race qui est, presque en tout, la contrastante de la leur. En somme, ils n'auront qu'amassé des matériaux inanimés. — Exacts? oui, admirablement si vous voidez ! — Vrais? pas du tout!

Et, si l'écart est moins grand entre nos diverses régions françaises, il l'est assez encore pour que du nord au sud et de l'ouest à l'est, on ne puisse échanger — sinon des travailleurs et des érudits — au moins des historiens et des artistes. Et c'est précisément aussi dans cette nécessité de se cantonner, que j'entrevois, pour nos jeunes générations, une espérance de renouvellement. Elle la ramènerait, pour une tâche précise, de tous ces horizons vagues, oii, par petits groupes errabonds, ils battent, si lamentablement, la solitude du songe. La ferme station des pieds sur un sol résistant n'empêche pas l'esprit de s'é'ever et de fuser en haut, de toute la vertu de son élan. Les arbres les

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plus vigoureux, — q^ui s'épanouissent si magnifiquement, en plein ciel que, le soir, des essaims d'étoiles aj^paraissent comme posés dans leurs branches, — sont ceux qui s'alimentent le plus généreusement de la terre natale par Venfoncement profond ou la large extension de leurs racines traçantes ou à pivots.

«7e crois avoir été fidèle à « mon particularisme provincial» en cet essai. La Réforme fut, en effet, une péripétie capitale de notre histoire française et, en même temps, après la grande guerre albigeoise du XIIP siècle, la péripétie capitale de notre histoire languedocienne. Sans doute, par son principe de libre-examen, la Réforme tendait logiquement à une république fédérale, qui est le seul régime politique où les libertés individuelles et groupales puissent se concilier avec les nécessités collectives : car, où les autres régimes établissent, par en haut, l'autorité, il organise, par en bas, la solidarité. Mais cette tendance politique et sociale, la Réforme n'en eut pas partout une égale conscience ou, si l'on veut, elle n'eut point partout autant de hardiesse à l'avouer. C'est dans le Midi, c'est en

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Languedoc surtout, en Quercij et en Guyenne, où elle fut la plus répandue, qu'elle agit avec le plus de décision, pour se réaliser politiçiuement. C'est qu'en ces provinces sa tendance se précisa par la tendance de la race, et se fortifia de toutes les énergies de letcrs traditions. Aucun de ses adversaires contemporains ne s'est mépris à la signification de la Réforme. Tous l'accusent d'avoir médité « d'établir en France un état populaire sur le modèle, comme on disait alors, de la liberté suisse ». Les apologistes de la Réforme, trop théologiens ou trop moralistes la plupart, se sont évertués et s'ingénient encore à l'en disculper ou, — les plus hardis, — à lui chercher des excuses de tant d'audace dans les circonstances atténuantes des temps et des milieux. — Les protestants continuent a à être des révoltés à genoicx». Parce que quelques superficiels, qui rabâchent constamment les mêmes préjugés catholiques acceptés sans contrôle, — comme tant d'autres, — déclament que la Réforme nous fut étrangère et quelle ne fut suscitée chez nous que facticement, par un contre-coup de l'extérieur; parce que des polémistes s'obstinent à représenter la Réforme comme le dernier assaut de la féodalité contre l'unité et la centralisation royale, qii'ils confondent par une vieille habitude en l'idée même de pjatrie, — les protestants ne semblent prcoccu'

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pés que d'une chose : prouver que, en réalité, la Réforme n' apportait pas tant de nouveauté et qu'elle n'eut rien dérangé de notre évolution. Nous nous fussions, même avec elle, acheminé du même trac, par les mêmes étapes, à ce bel impasse de la centralisation, où nous nous entassons de plus en plus, pressés en cohue, écrasés par la poussée constante d'un dehors, et asphyxiés par l'atmosphère toujours plus épaissie de nos haleines mêlées.

Cette timidité des protestants devant les conclusions pratiques de la Réforme; cette humilité à ne la considérer qu'en sa signification théologique et éthique , sont des vertus de patience, si Von veut, mais elles ont singulièrement nui chez nous à la tradition de la liberté. N'étant point protestant, je dois avouer que si, en fin de compte, la Réforme n'avait été qu' une querelle théologique, elle me resterait parfaitement indifférente et je ne me trouverais pas le droit de m'en occuper. Mais il n'est pas vrai qu'elle ne fut qu'un accident dans notre histoire; elle est un épisode de la perpétuelle et infatigable résistance des libertés et des autonomies provinciales contre l'absorption monarchique : de l'individu contre l'État et, — particidièremcnt, — la dernière explosion de la nationalité méridionale contre la prépondérance du Nord. Elle a été vraiment peuple dès le début : et, à mesure que

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l'élément populaire a été refoulé ou s'est épuisé, elle est devenue de plus en i)lus théologienne et de moins en moins politique. Que les nobles se soient servis d'elle, qui peut le nier? Mais qui peut nier aussi la défiance quelle en eut et toutes les précautions qu'elle prit contre eux? Je l'ai indiqué en ce volume. J'y reviendrai, et sur les relations qu'elle entretint avec ses protecteurs, dans la suite, quand je raconterai ses dernières convidsions politiques dans la rébellion désespérée de la Eêpublique Montpelliéraine {1622). Mais, réduite à se défendre par les armes, pouvait-elle ne pas s'allier à la classe qui était encore la classe militaire par excellence? Ces coalitions sont fatales et, par malheur, leur fatalilé se pirolonge au delà des circonstances qui les produisent. Est-ce que la démocratie contemp)oraine n'a pas pactisé avec la haute banque et la grande industrie, qui sont la transformation économique de la féodalité d' autrefois? Et pouvait-elle ne pas pactiser avec elles?

La Réforme fut trahie, vendue et exploitée par la noblesse ? Eh ! sans doute, comme la république l'a été et l'est encore par l'aristocratie d'argent et la finance cosmopolite ? — Est-ce à dire que la Réforme fut, intentionnellement, féodale, et que notre démocratie se propose, formellement, de constituer une féodalité financière et industrielle qui nous

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obligerait tous à nous recommander de son patronat et à devenir ses vassaux ott ses serfs? à coup sûr, non!

En tout cas , et certes , les républiques protestantes du Midi ne furent pas des répîibliques aristocratiques. Cela est, pour moi, le fait capital. Déjà des républiques socialistes de fait, telles que nous pourrions les entendre aujourd'lmi ? Non plus. 3Iais de tendance? oui!

Et voilà p)Ourquoi nous réclamons la réforme comme un acte de notre incoercible vertu pour la liberté ?

Non ! la Béforme n'a pas été chez nous îine végétation adventice, à ras du sol. De ses racines elle fient si énergiquement aux profondes couclies de notre race que si — par impossible! — vous réussissez à l'en arracJier, de l'ébranlement vous aurez creusé l'abîme entre le présent et le passé. Notre histoire se rompt en segments qu'on ne peut plus raccorder exactement les uns aux autres. Et, à la grande satisfaction des centralisateurs, la tradition de la liberté n'est plus chez nous une tradition: elle n'est qu'une incohérence d'émeutes brisées sans relation entre elles.

Certes, en d'autres provinces, la Béforme fut à peu près inconnue ou étrangère, d'accident presque, et II dura peu. La résistance à V absorption

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centraliste y fut moins vigoureuse que chez nous, ou y fut autre. La diversité des races, des hérédités, des milieux — et aussi des circonstances — a modifié partout le caractère, les moyens et les phases de la lutte. Nous ne prétendons point imposer notre tradition particulière aux autres régions. De ce travail en commun que, de tous les j)ays de France, nous commençons à entreprendre pour notre émancipation solidaire, la première condition est de ne pas prétendre à nous soumettre, les uns les autres, à l'autorité d'une unique discipline; — à la liberté par la liberté, je ne connais pas d'autre devise. — Ayons toutes les opinions individuelles qu'il nous plaira, pourvu qu'elles convergent toutes contre le même ennemi.

Et, pour cela, le passé nous est d'un enseignement nécessaire. Le tort, ou plutôt l'irréparable fatalité de la Réforme a été justement de confondre sa cause en celle d'un chef, d'un protecteur, comme le tort et la fatalité de la Révolution ont été de continuer la monarchie par le jacobinisme. Si bien que le 3Iidi, qui, par la Reforme, a failli conquérir la France à la République fédérale, ne l'a eu conquise finalement que pour le Béarnais: — c'est-à-dire pour sa propre destruction. — Comment s'est opéré cet avortement? J'essaye de le dire, — non sans admiration pour nos poli-

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tiqties et nos Jtisforiens qui trouvent conciliahlc de détester Bonaparte après Brumaire et d'acclamer Henri IV après la messe. Les deux apostasies, Je l'avoue, me semblent égales en fait et en conséquences. L'une et Vautre nous ont refoulés dans la réaction de l'autorité et de la centralisation.

L'objet de ce livre m'en imposait le plan. A une partie historique, en laquelle je tâche d'exposer l'enchaînement des faits pour l'intelligence des idées, j'op2)Ose une seconde partie politique. En celle-ci j'ai, à travers la transparente constitution ecclésiastique de la Réforme, décalqué les grandes lignes très nettes d'un tracé de Bépublique fédérale. Ce livre est donc une sorte de diptyque, dont chaque tableau, par des réminiscences voulues, rappelle son j^arallèle. Je n'ai craint ni évité les insistances et les redites ; ne voulant les dissimuler par aucun artifice, je les ai, au contraire, bien marquées, y appuyant le plus possible. — A bien marteler le clou, on l'enfonce davantage.

La première rédaction de cet essai a paru de 1874 à 1876, dans la République du Midi, de Montpellier. En ce moment, la réaction catholique, — il est profdable de ne pas l'oublier, — s'était mise à l'œuvre, comme elle le fera chaque fois qu'elle espérera être la plus forte, contre la Bépu-

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Uique avec les mêmes procédés qui, trois siècles auparavant, lui avaient réussi contre la Réforme. La confrontation des époques militantes de l'Église, comme celle de ses époques triomphantes, décèle V invariabilité de ses intentions et de ses pratiques. Et, je ne m'en défendrai pas, la préoccupation de le démontrer n'a pas été, à proprement parler, la cause directe de ce livre, mais elle n'y a pas non plus été étrangère. Il était d'ailleurs impossible déparier de la Révolution du XFP siècle sans ^?arZer de la réaction qui l'a détruite. C'est, très légitimement à mon sens que les expériences du présent refluent dans notre interiyrétation du passé. Des éoénements anciens sont encore actifs parmi nous par le prolongement de leurs conséquences, et, pour définir cette action en ce qu'elle a de définissable, la méthode serait singulière de dissocier, p>ar une décision arbitraire de notre volonté, le passé du ptrésent. — Toute représentation esthétique quelconque est l'expression d'une circonstance. — Une œuvre historique qui aspire à être utile doit être une actualité d'aujourd'hui, et, encore mieux, de demain. Le désintéressement et l'ignorance des choses et des passions contemporaines sont à peine permis et possibles à l'érudition pure, les motifs, qui l'impulsent elle-même au choix des sujets traités, lui étant, à

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son insu, imposés par d'inconscientes sollicitations des circonstances. Ce n' est point par hasard qu'une génération s'éprend, j)resque à V improviste, de curiosité ou de sympathie pour une époque, avant clic, oiéliée et même — du moins en apparence — tout à fait abolie. Il n y a 2)as de siècles morts, il n'y a pas d'événements épuisés. La matière de l'histoire est toujours en travail; ^)as un atome n'y repose; elle se remêle et se refond sans cesse pour de nouvelles cotnhinaisons. C'est ainsi que, tout à coup, les générations nouvelles sont mises en contact avec des générations dont elles se croyaient séparées xiar l'indestructible épaisseur de plusieurs couches historiques accumtdées ; et cette rencontre, soit par la sympathie, soit par le contraste, qu'elle soit un heurt ou une entente, évoque, à l'imprévxi, du profond de nous, des hérédités somnolentes qui s'essayent à revivre pour nous exciter à l'action ou nous en décourager.

La Réforme est-elle une de ces époques vers lesquelles nous soyons ramenés par de mystérieux appels ataviques? Siècle trouble et confus, en lequel l'humanité tout entière semble remise à la fonte, nous avons une aptitude naturelle à comprendre et

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à sentir toutes les époques similaires d'effondrement et de recomposition. Le XVP fut une de ces époques-là; mais il nous est venu dernièrement, du catholicisme, de jeunes théoriciens qui ont décrété V abolition de trois époques , entre lesquelles ils constatent justement, d'ailleurs, les rapports logiques d'une même évolution. La Renaissance, la Réforme et la Révolution ont, à les entendre, fait dévier la direction naturelle de notre destinée; et il faut, d'un énergique coup de reins, remonter le courant jusqu'à saint Louis. A saint Louis, en effet, le grand mouvement d'indépendance et d'enquête intellectuelles est définitivement dompté avec l'hérésie albigeoise. Par le massacre récent du Midi, par l'établissement de l'Inquisition, par l'imposition des coutumes de Paris, qui achèvent de le dénationaliser, la France est décidément vouée, — XjrovidentieUement selon ces historiosophes, — à la centralisation unitaire , symbolisée bicéphalement par V accolade de la Royauté et de l'Église. Mais, comme notre fin de siècle demeurera surtout remarquable par ses inconséquences, son illogisme et ses irrésolutions, quelques-uns ne manquent pas d'être à la fois unitaires dans le piassé et fédéralistes pour l'avenir. Ils veident bien octrorjer l'autonomie à tous les Français de vraie race, mais ils la refusent aux exotiques qui se sont insinués dans ce

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qu'ils appellent «la nationalité française» : ceux-là, il convient d'abord de les en déloger, iwestement . Et, 2m'cisément, tout le Ilidi est, selon eux, peuplé d'exotiques : nous sommes un mélange d'Ibères, de Sémites, de Kouschites etc., amalgamés de Latins, et, en ces multiples qualités, nous sommes suspects, — le mot a été écrit, — et, comme tels, privés de tous droits à la liberté indigète.

Or c'est nous les exotiques qui avons dès toujours,

— car notre intrusion remonte haut dans le temps!

— entravé la civilisation autochtone (?). Après avoir manqué notre coup, au XIII" siècle, contre l'Église nationale, qui est le catholicisme, et contre la royauté, qui est aussi nationale, nous l'avons sournoisement recommencé à ijlusieurs reprises, — à la Renaissance et à la Réforme, enfin, à la Révolution. Et voilà p)ourquoi la Révolution, la Réforme et la Renaissance, — toutes latines, — sont une déviation à notre destinée, qui devait rester gauloise 1. Apres quelques expulsions de races étrangères, com me celles des Mauresques et des Juifs qui,

• Ce 11 est pas ici le lieu de discuter cette théorie de race. 3Ioi aussi, comme disait Renan Je crois à ma race » et j'y tiens. Mais je sens très bien que je n'appartiens pas h une race dans le sens anthropologique du mot, mais à une race psychologique et historique, et je me dis 2>récisément Latin parce que, de toute évidence, cest l'élément latin, plus fort et plus actif, qui a opéré h son profit, dans nos peuples du Midi, la fusion

XXX l'esprit politique de la réforme

autrefois, a été si profitable à l'Espagne, on se retrouvera en famille, et on pourra penser à organi-

des autres éléments ethniques. — Uamalgame s'est fait pour (Vautres races de la même façon que pour la nôtre.

J'admets très bien que dans certaines provinces de France Télément Celte ou ce qu'on appelle ainsi a absorbé les autres éléments ethniques. Mais ce qui me semble anti-scientifique et presque puéril cest de vouloir recomposer Punité de race dans un pays auss-i varié que la France et où chaque région a subi, en diverses proportiom, quelques-unes des mêmes alluvions ethniques, modifiées par d'autres alluvions tout à fait différentes. Prétendre, même spéeulativement, éliminer de France toutes les races qui ne sont pas celtiques, est un véritable non-sens historique et anthropologique. Admettons que les Celtes aient réellement occupé également tout le territoire français: quel droit ces envahisseurs y ont-ils plu^ que les races antérieures — la race Ibérienne par exemple — qu'ils y ont trouvée et qu'ils en ont dépossédée, ou que les autres races qui les ont vaincus et soumis à leur tour'? Et puis quoi les Celtes! Ils sont vertus par plusieurs à coup, et ils étaient, déjà, un mélange de races, si bien qu'on peut très scientifiquement distinguer entre eux des différences profondes ? Les U aulois sont-ils réellement des Celtes?

Ce sont là des questions qu'on ne tranche pas avec des affirmations, et comme elles sont très complexes et semblent se compliquer à mesure qu'on les étudie de plus près, c'est faire preuve de beaucoup d'assurance vraiment que d'en tirer des conclusions politiques.

Tels se disent, à la fois, avec une grande tranquillité. Celtes ou Gaulois au hasard de la plume !

On a conclu de la similitude étroite des dialectes celtiques entre eux à l'unité de la race. Il n'y a pas de plus fausses indications de races que les langues, — une longue éducation et une longue domination les imposent aux vaincus'? — Savons-7U>us si, au-dessous de ces langues officielles qui nous sont restées

INTRODUCTION

ser la liberté — entre soi et pour soi — comme au temps de saint Louis.

pas des textes et des inscriptions, il n'y avait pas, dans le fond du peuple, d'autres langues qu'on n'écrivait pas parce qu'elles n'étaient que des langues de la plèbe ou des serfs f Est-ce que nos patuis s'écrivaient, il y a quelque temps, et, là même où Us ont ressuscité 671 langues nationales, comme dam le Midi, sont-ils des langues officielles et en retrouverez-vous les traces dans les documents diplomatiques administratifs et notariés ? — Voici le basque, qui est une langue très caractérisée, celle-là : il ne s'est presque pas écrit, et sa littérature est récente. Les langues celtes ont pû être les langues d'une aristocratie militaire ou religieuse, qui, à plusieurs reprises, a guidé des irruptions plus ou nwins nombreuses de peuples. Mais ces peuples eux-mêmes étaient soit une race vaincue et serve, soit une confusion de races qui s'entraînaient les unes les autres sous une direction subie f

Ce qu'il y a de certain, c'est que sous t aristocratie il y avait, en Gaule, un peuple très différent, en tout et par le type même, qui commençait à s'agiter en révolutions démocratiques, quand les Bomains sont arrivés à temps pour sauver les Gaules de l'invasion germanique qui déjà y pénétrait. Et encore audessous du peuple, il y avait des esclaves très nombreux (ambactes) et même- très maltraités qui étaient peut-être les véritables indigènes ou au moins, les débris des races qui avaient précédé les Celtes ou Gaulois. Tous ces éléments, dont on ne tient pas compte {ce qui est commode), n'ont pas disparu et se retrouvent nécessairement dans les diverses compositions ethniques de France. — Rechercher dans tout cela les vrais Celtes {et encore faudrait-il s'entendre sur le type celtique), c'est un vrai travail de Psyché, condamnée par Vénus à trier des graines différentes confondues dans le même tas.

Cela ne veut pas dire que la revendication des traditions celtiques ou appelées ainsi ne soient parfaitement légitime. De même que lorsque nous disons le Feuple latin, nous n'enieiulons pas conclure à t unité d'une race pure, mais seulement

XXXII l'esprit politique de la. réforme

Le sire de Joinviîle raconte^ d'après saint Louis lui-même, qu'il y eut une fois, au monastère de Clunij, devant un chevalier, une dispute de prêtres et de Juifs. L'ahhé ayant demajidé «au plus grand clerc et maître des Juifs» s'il croyait que la Vierge- Marie, qui porta Dieu en ses flancs et bras, enfanta vierge et qu'elle fut mère de Dieut , le Juif

à la réalité d'une race historique, de viême il y a des régions françaises qui, avec les mêmes réserves, peuvent aussi légitimement s'intituler celtiques. Mais lorsque les Celtes de ces régions se proposent réliminalion de Latin, qui domine en d'autres régions oh ne subsiste plus aucune trace précise des Celtes, ils sont en pleine utopie, et Vutopie est dangereuse, parce que cest toujours par ces prétentions a l'unité que les despotismes ont essayé de justifier les violences et les terreurs par lesquelles ils se sont établis et se sont maintenus. Il y a de grandes familles très tranchées, très caractéristiques de races historiques et psychiques, oui ! et qui correspondent nécessairement h des aires géographiques déterminés, oui, encore ! Mais de races ethniques, au sens exact de mot! il n'y en a plus, sauf peut-être quelques débris de ci et de là qui surnagent comme des épaves (les Basques par exemple). D'où, il suit qu'il ne s''agit d'éliminer aucun des éléments qui nous composent, mais au contraire de les concilier, tous dans la liberté fédéraliste. J'ai essayé d'expliquer cela quelque part h un jeune Gaulois-Celte {!'?) qui proposait de jeter tous les méridionaux hors de France, même hors de leur France à eux, oh ils semblent croire — à tort selon lui — qti'ils sont chez eux. Cette égalité accordée aux races diverses l'a profondément indigné : elle lui a paru du jacobinisme. Ce qui prouve que certains des théoriciens de cette école sont aussi bien renseignés sur la signification exacte de nos vocables politiques que sur celle des désignations ethnographiques. — Voyez-vous d'ici des Jacobins fédéralistes!...

INTRODUCTION

naturellement répondit qu'il n'en croyait rien. Le chevalier en fut indigné et lui repondit qu'il avait agi follement d'avoir osé, ne croyant à la Vierge ni ne l'aimant, entrer en sa maison et en son monastère. «Vraiment, ajouta-til, vous le payerez!» Il frappa le Juif à V oreille et le jdapar terre. De cette anecdote, déjà suffisamment édifiante, le grand saint Louis tirait une moralité pratique, qui l'était plus encore: «Aussi, vous dis-je», fit le roy, «que nid, s'il n'est très bon clerc, ne peut disputer avec eux {les Juifs), mais l'Iioimnelay {le laïque), quand il entend médire de la loi chrétienne, ne doit pas la défendre, sinon de l'épée, de laquelle il doit leur donner parmi le ventre , tout comme elle peut y entrer. »

Ce genre d'argument n'est pas pour déplaire sans doute aux anti-sémites. Mais peut-être est-il difficile à d'autres qu'à des catholiques de regretter le temps où il était mis en pratique contre des peuples en masse.

Je reconnais que l'École philosophique du dernier siècle et, après elle, les xjoliticiens jacobins, iwursuivant d'ailleurs en cela encore la tradition de la royauté, ont méconnu le moyen âge trop en bloc, Aujourd'hui, par contre, on veut le réhabiliter trop en bloc. Il faut s'entendre. Bu iX® siècle au XI V^ (avec une interrtiption au X" et au XP)

XXXIV l'esprit politique de la réforme .

il y eut une véritable poussée de vie active et pleine de promesses en toutes les directions. Cette poussée se manifesta par deux Benaissances : la première toute irlandaise {c est-à-dire celte, mais d'un celtisme ihérisé et très latinisé); la seconde, la grande Renaissance du, XIP siècle. — Celle-ci fut latine et orientale et même un peu slave. Conviant au même idéal retrouvé V Espagne, le Portugal, V Italie et notre Romanie française, elle préparait par ses troubadours, ses prédicants, les bourgeois et les artisans de ses communes, une nouvelle ère de civilisation, — au fond de laquelle un latinisme renouvelé couvait en rêve. — La défaite du Midi par le Nord, la ruine des pays d'oc par la France , V extermination de l'hérésie assurèrent définitivement la prépondérance à la centralisation terroriste du Clerc et du Roi. Dès lors, toutesles clartés d'autrefois, chaque jour pjlus apulies, s'éteignent l'une après l'autre en un angoisseux et funèbre crépuscule, qui tout à coup tombe à la nuit j^^ofonde.

Et cette nuit dura deux siècles j^l^ins et plus : — le XIV^ et le XV, — jusqu'à l'explosion simultanée de la Renaissance et de la Réforme. Si l'on entend par moyen âge l'époque du XII^ au XI V, le moyen âge fut vraiment magnifique d'espérance, de passion et de joie. En peu d'époques, la végétation humaine a éclaté en un épa-

INTRODUCTION

nouissement si opulent et si prometteur de beaux fruits. Mais si vous lui donner comme suite ce qui fut juste son interruption ; si, avec ces fallaces habituelles de l'histoire cléricale et royale, vous y incorporez les siècles de ténèbres et de ruines qui Suivent jusqu'à V explosion jumelle de la Renaissance et de la Réforme, nous vous disons, non! Ce moyen âge-là mérite la haine en ses oppresseurs et la pitié en ses victimes. La vérité est que dès lors l'accroissement constant de la centralisation politique et religieuse asphyxie au fur et à mesure, tout autour d'elle, le peu de libertés subsistantes ; et, à mesure aussi, s'étendent et s'épaississent, sous la tombée plus pesante de l'ignorance, les affres de toutes les misères. L'humanité, en aucun paijs, n'a connu des temps si piteux, si dolents et si furieux. Est-ce à dire qu'au-dessous, partout, toute vie en soit morte ? Non pas certes : elle est refoulée à l'intt'rieur, mais y travaille en secret, et, de temps à autre, des secousses heureuses annoncent qu'elle frémit encore et se xrrépare à quelque nouveau cataclysme nécessaire^' — Mais où les apologistes, quand même du passé, qui sont à la fois les apologistes de toutes les persécutions catholiques et monarchiques, manquent vraiment avec trop d'audace à la bonne foi, c'est quand ils rapportent effrontément à l'Église et à la Royauté le mérite des liber-

\xxvi l'esprit politique de la réforme

tés locales et provincid'es qui, survécurent à leur longue persécution. Oui, ce quon a appelé V ancien régime, a joui de libertés et même de certaines institutions, qu'il eût mieux valu développer que détruire. Mais qui les a détruites, sinon la complicité du prêtre et du roi; ces institutions et ces libertés qu étaient- elles devenues, sinon des mensonges et des fictions, à la veille de la Révolution, qum accuse de les avoir supprimées. — Ils auront beau équivoquer, ergoter, sophistiquer, la centralisation en France est catholique et royale; si elle s'est continuée en un certain parti révolutionnaire, c'est par une fatale survivance de la tradition cléricalo-monar chique.

Eh bien! Au contraire, toutes les rébellions, latentes au courant du XIV et du XV"^ siècle, ont éclaté dans la Réforme. Les premiers protestants furent des lettrés, des clercs désabusés, mais ils furent surtout du xmiple. « Les premiers i^rotestants étaient du peuple : leurs 2>f'édicants sont maçons, bouchers, taverniers et autres vénérables docteurs de cette esp)hce. » Cette constatation du catholique Médicis pour le Vclaij est également vraie pour les aulres jyrovinces du Languedoc, et partout.

Je n'ai pas à appuyer ici sur ce que j'ai indiqué, à . ce sujet., en ce livre. J'exprimerai le regret qu'on n'ait pas encore écrit l'histoire comparée de

INTRODUCTION

la Réforme chez les différents peuples latins. Cette histoire réfuterait bien des faussetés et des préventions que les catholiques ont réussi à faire piasser chez trop de démocrates et de libre- penseurs. La Réforme est née, chez nous, quoi qu'ils en disent, du profond de notre race et de nos traditions. Il n'est pas vrai que nous l'ayons empruntée. Les sectes qui sont nées de nous ont eu un accent de liberté particulièrement énergique. Le pays qui passe pour le plus catholique, probablement parce ■ que le catliolicisme y a fait i^lits de martyrs qu'ailleurs, V Espagne, fut admirable de courage : elle flamba toute dans un immense auto-da-fé. L'indomptable vertu de la race ibérienne y a fait des héros et des héroïnes incomparables. — La femme espagnole est peut-être la première femme du monde. — Su2iputon3 à quel prix l'Église catholique a triomphé de nous, Latins, et demandons-nous si, vraiment, ce n'est pas elle qui est l'étrangère, puisqu'il lui a fallu tant de ruses et de crimes 2)0ur s'établir et une telle persistance de persécutions pour se maintenir. — Le catholicisme ne nous possède que tout extérieurement, à la condition d'apaiser constamment par les i^ompes de son culte, V incorrigible païen révolté que nous avons, chacun, au fond de nous.

Est-ce seulement un enseignement politique, une

XXXVIII l'esprit politique de la réforme

sorte d' encouragement atavique à nos revendications libertaires actuelles, que nous pouvons espérer de la Réforme ? Il me semble qu'elle est en plus capable d' une salutaire action sur nos esprits. Sans 2)asser pour une âme chagrine, qui calomnie son temps, il est permis de ne pas se sentir très à l'aise en cette fin de siècle. Nous nous dissolvons visiblement, pour une recomposition prochaine? Peutêtre. En ce cas, ne peiit-on souhaiter d'abréger la transition? — Nous avons beaucoup d'esthètes très raffinés; des dilettanti qui se moquent très mystiquement de tout; mais avec cela et sans doute à cause de cela, ce qui nous manqne le plus c'est la volonté et c'est la logique. Nos générations actuelles flottent au hasard faute d'un dessein autour duquel se fixer. «L'âme qui n'a point de but cstahly, a dit Montaigne, elle se perd ; car, comme on dit, c'est n'être en aucun lieu que d'être partout.»

Nous avons dilaté nos âmes en une ubiquité encore plus inane à travers les incommensurabilités du rêve ; elles languissent à tout effort et répugnent à l'action; dans cette oisiveté, comme toutes les anémiées, elles deviennent capricieuses, jalouses et méchantes. Nous ne sentons plus guère que la haine, et la haine lâche et veule, la haine rageusrdcs petites « caillettes », qui popote, cancane, insulti et calomnie. Les grandes haines généreuses et ré-

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soJncs nous sont interdites, car elles ne sont que les colères de l'amour; et tout l'amour dont nous sommes capables, se réduit à amuser notre moi ; — agaces de tout ce qui nous dérange de cet épuisement de nous-mêmes, et maladivement malveillants contre tous de nos proinrs déceptions solitaires. — Certes, contre un tel délabrement, une hygiène et une médication arriveraient trop tard pour quelques-uns, irréparablement déliquescés. 3Iais la contagion n'est p)eut-être pas encore si profonde, qu'elles ne puissent être utilement tentées sur les autres. — Ehbien! à nous mettre en contact avec ces accumulateurs de volontés que furent toutes nos révolutions, et, i)armi elles, la Réforme, nous ranimerions en nous, par de salutaires secousses, notre organisme intellectuel cntorpi d'oisiveté et de songes. A nous remettre dans notre chaîne ethnique, l'âme des générations p'O'Sserait dans la nôtre, et la piousserait en avant piour la continuation de leurs desseins. Nous reprendrions conscience de nous-mêmes ; nous croirions, ce qu elles ont cru, qu'une nation comme la nôtre, a, dans l'ordre historique^ des fonctions assig lées, auxquelles elle ne peut faillir sans se renoncer. Et, comme l'impression et l'expression sont indéssociables , en nous renationalisant, nous re.iationaliser ions notre langue. Elle a acquis ou du moins elle a développé

XL l'esprit politique de la réforme

des qualités nouvelles, qu'il faut, certes, jalousement lui garder; elle en possède virtuellement d'autres et qu'il faut développer à leur tour, trempant comme elle fait, par tant de fibres, en ces riches terrains des patois, d'où elle peut sans cesse s'alimenter et se fortifier. liais il y a eu des tentatives pour la forcer et la dénaturer par l'introduction de conceptions et de vocables étrangers. On Va bourrée violemment d'exotisme jusqu'à en relâcher et à en faire céder le tissu, si bien qu'il a bientôt perdu son élasticité d'autrefois à se resserrer exactement sur la pensée, qui, flatueusement y ballotte ou s'en échappe par les déchirures. D'autres tentent de la subtiliser en une sorte de matière radiante en laquelle ils jouissent mystiquement de V évaporation symbolisée de leurs âmes. Tous ces a parte d'aseulés ont, certes, leur légitimité et sont d'une curiosité, non sans charme, tant pour «V esthète-» comme on dit aujourd'hui, que piour l'observateur ; et les perversités, les plus individuelles, ont un égal intérêt pour le médecin et le psychothérapeute. Mais il ne faut x)as que de sporadiques, elles deviennent épidémiques. — C'est l'affaire de la médication et de V hygiène, d' arrêter la contagion.

De même ceux de nos lettres qui, atteints d'exo- ' tismc, sont décidés à en guérir ; ceux qui ne veulent

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2ms stationner en orgueilleux et en inutiles en deliors de leur race; qui, au contraire, veulent vivre en eïlè et la veulent vivre en soi, feront, comme les héros de la légende, qui se baignaient dans les fleuves sacrés pour en sortir invulnérables. Ils se jetteront d'un élan dans le vaste courant littéraire national.

Or, de tous les grands facteurs de la langue française, les protestants, par leur rigidité même, leur seraient peut-être aujourd'hui les plus utiles, étant précisément les plus contrastants à la débilité contemporaine. — Quelle merveilleuse école, 2)ar exemple, leur serait celle de Calvin! A les reijrendre, ils jugeraient d'eux-mêmes combien sont absurdes ceux qui nient le nationalisme de la Réforme. On n'écrit pas si droitement une si ferme langue nationale et d'un si viril accent de race avec des conceptions étrangères. Le p)eu que pourraient s'en assimiler nos jeunes leur remettrait quelques parcelles de fer latin dans les veines: c'est encore le meilleur remède contre l'anémie.

Le catJvolicisme, qui n'a jamais pu supporter V égalité avec aucun culte, se plaint d'être persécuté

XLii l'esprit politique de la réforme

sitôt qu'il est discuté. Toujours préoccupé de dominer, il n'a jamais, en aucun lieu, respecté la liberté des autres; et, s'il ne domine pas sans contrôle, il se plaint d'être asservi. Je ne sais, mais j'en doute, s'il pourra jamais se faire à d'autres mœurs. On dit que la nécessité est grande conseillère de pMlosoplnc: il aimera mieux peut-être, enfm, s'arranger dans la vie commune que de risquer d'en être expulsé.

Je dois pourtant, ne fût-ce que par respect x>our les sincères, — il y en a, — qui croient encore possible l'adaptation du catholicisme à la liberté, expliquer qu'au fond je n'ai nulle haine contre cette religion pas plus que contre aucune autre. Mais historiquement, je suis bien obligé de constater que l'Église a été de tout temps l'implacable antagoniste de la liberté. Aujourd'hui encore, voyes : là oîi elle est maîtresse, elle gouverne avec tout le même desjwtisme d'autrefois. Faut-il rappeler les récents scandales de Madrid, toute la dévotion, le clergé en tête, s' op)p>osant , — et y réussissant, — à l'érection d'une simp)le chap)élle protestante?

Lors donc, que Von m'annonce que le catholicisme est prêt à s'entendre avec nous, libertaires, qu'il réclame, comme nous, tme France disposant réellement d'elle-même par l'association de ses autonomies locales, je crois, certes, ceux qui me le

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XUJI

disent, mais je crains que, très sincèrement, encore une fois, ils ne s'engagent pour le catholicisme au delà du mandat, — qu'ils se sont donnés à euxmêmes. — Qui a jamais songé de nier aux croyants le droit de croire? Mais le malheur des crogants, c'est qu'ils veulent contraindre les autres à croire. Ils nej^euvent supporter que ceux qui croient autre chose ou autrement ou qui, selon eux, ne croient pas du tout, — ce qui est aussi un droit comme celui de croire, — puissent discuter, propagander et s'organiser tout aussibien qu'eux-mêmes. Ils voient là une licence intolérable contre laquelle ils évoquent le bras sécidier, et si le bras séculier argiie de sa neutralité en la question, ils l'accusent de complicité et de persécutiùn. Tant que le catholicisme sera de ce tempérament, il sera très improbable qu'il nous aide à constituer la liberté en France.

Qui ne sent aujourd'hui chez nous le péril du cosmopolitisme qui nous a envahis et qui, d'une décomposition effroyablement rapide, dissout notre nationalité ? Les catholiques dénoncent à grands cris notre ruine prochaine, c'est là un zèle patriotique dont on leur sait gré. Mais quand ils en font resp)onsablesles Juifs ou les protestants, ou les librepenseurs, les maçons {comme ils disent), et qu'ils les accusent de comploter, dans des intérêts d'argent ou de parti, l'expropriation de la France au profit de

XLIY l'esprit politique DE LA RÉFORME

leurs sectes : je ne comprends pas. Car, enfin, s'il y a une société cosmopolite par excellence, et qui le soit même par intention, comme le dit son titre, c'est la société catholique avec ses dogmes immuables, ses Ordres sans patrie, et le souverain étranger, auquel elle obéit. Si en même temps quil se fait le grand inquisiteur, — par habitude invétérée, — des intentions d'autrui, le catholicisme faisait luimême sa confession loyale : on pourrait croire à sa sincérité. Mais toute modification en son tempérament, à vrai dire, lui est impossible, et il ne peut y songer: — l'occasion est à jamais manquée des églises catholiques nationales. — On est donc autorisé à soupçonner qu'il cherche simplement à affaiblir et à détruire ses adversaires pour se fortifier d'autant.

Un des arguments préférés du catholicisme, pour s'imposer, est qu'il est l'expression génuine en religion et en tout ce qui en découle, de notre pays et de notre race. Je ne sache pas d'argumentation plus puérile. Un peuple ni tme race ne sont des êtres immobiles voués éternellement à une conception immuable. Les luttes de l'Église pour s'établir et les moyens qu'elle y a employés prouvent suffisamment qu'il y avait avant elle une autre religion et un autre culte profondément enracinés ches nous, et même si jjrofondément qu'ils ont repoussé et rc-

INTRODUCTION

fleuri à travers le christianisme et Vont tout recouvert et envahi. Ce culte et cette religion avaient à être respectes les mêmes droits ethnique^ que réclame aujourd'hui le catholicisme qui, partant, peut être dépossédé tout aussi légitimement qu'il les a dépossédés lui-même. Et précisément cette prétention du catholicisme à V autorité permanente et indéfectible décèle, je le crains, une incompatïbi' lité irrémédiable pour un régime de liberté comme le serait la république fédérale.

Il y a, de toute apparence, entre ce régime et la tendance de l'Église, une iy-réconcïliable antithèse. C'est V Église, il est inutile d'y insister à nouveau, qui a fondé ches nous, et partout où elle a triomphé, l'unité et la centralisation. La devise de l'ancienne monarchie «une foi, an roi, une loi'», est la conclusion parfaitement logique de la société que le Clerc a instituée en collaboration avec le Moi et le Légiste. Il y aura des catJioliques fédéralistes : le catholicisme pourra-t-il être fédéraliste ? Il le dira, sans doute, le désirera peut-être, par instinct de conservation ; mais, collectivement, il ne le pourra pas. Il faudrait pour cela qu'il se décléricalisât absolument. Je veux dire qu'il se contentât d'être une Eglise spirituelle, ayant loyalement renoncé à toute domination matérielle et décidée à vivre en égalité avec les autres Églises et, aussi, toutes

xLvi l'esprit politique de la réforme

les écoles f sectes et opinions philosopldqim nées ou à naître. Mais tant que le catholicisme restera ce quil est — lin État cosmopolite se prétendant audessus de tous les États politiques et aspirant à les régir en fiefs pour son avantage personnel, — il n'y aura pas de franche entente, — si même il y a apparence possible d'entente, — entreles libertaires et l'Église qui ne parlera de liberté que pour V équivoque et ne tendra en réalité qu'à substituer sa liberté personnelle — c'est-à-dire son autorité — à toutes celles de ses adversaires désarmés et dupés.

Telle m' apparaît, très franchement, la situation. Il appartient aux catholiques sincères de nous prouver que ces appréhensions, pour être trop justifiées par le passé, ne sont pas fondées pour l'avenir; et que la vieille Église terroriste j}eut, transformable malgré les apparences, se résigner à devenir une Église libertaire, vivant, en bonne compagtioniic, duns l'égalité commune. S'ils en font la déiiiondration par des actes, — car on peut se souvenir assez pour ne pjas se fier aux simples paroles, — nous seronsles iwcmicrs à leur savoir gré de cette conversion du catholicisme ; car ce qui fait lasupéxiorité du régime fédéraliste, ce qui le destine à être le régime de l'avenir, c'est que, se p)t'êtant par son élasticité à toutes les différentiations ii finies, groupales et individuelles, il ne sera le régime de

INTRODUCTION

personne, nmis le régime de tous. De tous, excepté, bien entendu, des violents, des intolérants et des absolutistes. Car, on Va dit, U n^y a pas de liberté contre la liberté.

L'Église vraiment accepterait-elle que les dissidents, les schismatiqnes de toutes les écoles, les protestants, les juifs, les francs-tnaçons, toutes les sectes et toutes les opinions jouissent d'une iségorie absolue pour discuter la préexcellence de leurs opinions ; pour s'organiser, prêcher à l'aise et pratiquer leurs doctrines, et enfin évoluer les uns à côté des autres, par groupes librement constitués, dans l'harmonie d'une liberté égale? Et cela sans que jamais de ces spéculations purement idéales et individuelles aucune puisse dégénérer en domination effective contre les autres? — Après quelque exercice de ce régime chacun, sans doute, sera si intéressé à sa propre liber té qu'il aimera comme ellemême celle d'autrui. — Je crains- pourtant que les catlioliques ne mettent plus de temps que les autres à comprendre et à sentir cette mutualité...

La fédération sera peut-être la suprême éducation de l'homme pour le préparer au rêve paradisiaque des anarchistes *, en lequel, sans loi ni con-

' Je parle des anarchistes tel que Bahounme, Elisée Reclus, Kropotkine, etc.

XLviii l'esprit politique de la réforme

trainie, chacun, en vivant pour soi, vivra, en mêm e temps, spontanément et tout naturellement pour les autres. Il n'est pas défendu d'abouter à l'avenir immédiat que nous pouvons toucher une vision de bonheur qui nous maintienne dans l'espérance constante du mieux et remplace, pour ceux qui les ont perdues, les illusions post-tumidaires. — Mais, en attendant ces lointains qui rendent à mesure qu'on veut les considérer plus fixement, nous ptouvons déjà nous organiser, non certes un aujourd'hui, mais un demain presque supportable.

J'ai même grande espérance que les dégoûts, les hontes et les angoisses de cet odieux aujourd'hui nous donneront enfin quelque peu de courage et de décision pottr en sortir. Nous avons usé de tout et tout usé ; nous avons accepté, jeté, repris et rejeté tour à tour l'empire, la monarchie légitime et constitutionnelle, la république centralisée et parlementaire. . . Il semble que la mission historique de notre siècle ait été de liquider — par la banqueroute — tous les régimes politiques connus. Il n'en reste que deux, en présence : le Césarisme avec toutes les équivoques, et le Fédéralisme, avec toutes les libertés. Lequel triomphera de Vautre ? — C'est une question vraiment de vie ou de mort. La Révolution p)eut défaillir en tin nouveau moyen âge pire que l'ancien, aussi bien qu'elle peut.

INTRODUCTION

comme clic en avait fait la 2'>'>'onicssc , marquer vraiment Vère de la justice réalisée. — L'ignohlc promiscuité césarienne dans la servitude nous menace ; échappons-y d'tin élan suprême, et comme le salut n'est que dans la Fédération; jetonsnous-ij.

Il y a, à cette heure, trop de confusion dans les faits, trop de «gâchis» dans les esprits et surfout dans les consciences — 2^our qu'on puisse prévoir les phases les plus prochaines de la lutte. Mais ce qui est bien certain, c'est quelle s'engage sourdement partout. Il y a quelques années, — nous sommes quelques-uns à le savoir^, — lemot fédéralisme était à peine prononcé ; il paraissait le rêve impossible de quelques isolés qui ne feraient jamais de lignée. Les grands politiciens (de la droite comme de la gauclie), qui nous ont fait le beau cloaque où nous buvons de la lie à pleines gorgées, haussaient les épaules de dédain. Les plus hypocrites, les traditionnalistes de la royauté et du catholicisme tout comme les Jacobins, s'indignaient ! séparatisme ! démembrement! attentat à la patrie! entente criminelle avec l'étranger!.. Oui, toutes ces bêtises

' Vami Thiaudière par exemple, avec sa Conf(^dération française, et moi, avec le Fédéralisme, publié en 1879 en cette même librairie.

L l'esprit politique de la réforme

et beaucoup d'autres ont été dites et elles seront, longtemps encore, répétées. Les royaux évoquaient Louis XI, Richelieu et Louis XIV; les Jacobins remâchaient comme avertissement l'histoire des Girondins, telle qu'ils Vont falsifiée. Quelques librepenseurs même faisaient (hiicikIc honorable à Simon de Moiitfort ; ils regrettaient de n'avoir pas suffisamment admiré, sous Vexécutcur de l'Église, l'agent providentiel de l'unité royale contre les incorrigibles provinces du Languedoc. . .

Et tout cela, d'ailleurs, n'a rien empêché du tout! — A fleur de terre encore, si l'on veut, l'idée fédéraliste travaille aujourd'hui et s'épand: on la sent tressaillir simidtanément en toutes nos provinces et, comme il est naturel, surtout en celles qui ont le plus résisté à l'absorption centraliste ; du Midi, d'oii elle a fait explosion avec les félibres, elle s'étend au Nord Flamand et Picard; de l'Ouest Breton elle se r épier cute à l'Est Franccomtois et Bourguignon. . . Une ébauche, déjà nette, de France nonvcUc transpara'it sous les pirogranimes des revendications locales et des revendications ouvrières. Car, et ce sera- ma conclusion, les deux idées — Je Socialisme et le Fédéralisme — qui aujourd'hui sonUcnt encore distinctes — évoluent l'une vers l'autre d'une attirance mutuelle, pour bientôt se rejoindre et se fondre en une seule et

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même conception. — L'accolade opérée, la nouvelle société, dontles éléments fermentent dans nos décomimitions actuelles, aura enfin trouvé son organisme normal et complet, politique à la fois et économique, et pourra, dés lors, se développer largement, à l'aise.

Seul, le Fédéralisme peut concilier les contrastes qui nous paraissent aujourd'hui et sont, en effet, irréductibles à toute synthèse, sous le régime autoritaire et centraliste. A l'ancienne force qui, par la guerre et la diplomatie, a constitué d'instables nationalités, factices et douloureuses, toujours prêtes à se disjoindre et qui, constamment, doivent être maintenues ou refaites par la force, il substitue la libre cohésion des sympatliics ethniques, dés nécessités géographiq^ues et des intérêts économiques. Contre le cosmopolitisme, où on nous veut verser tous pêle-mêle, 2)ar Jiottées, en la même uniformité. il suggère l'internationalisme qui implique à la fois la personnalité des groupes et leur solidarité dans l'entente. Héalisant fout ce que nous imposent de collectivisme l' (ga^ itnirc coopération de tous à l'exploitation régalanséc du globe et Végalitaire répartition des charges et des bénéfices sociaux, il Vadapjtera équitablement aux mtdtiples conditions des climats, des milieux et des tempéraments ethniques et historiques ; puis, chaque individu dans

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chaque groupe, chaque groupe dans V association fédérale ayant accompli sa part de fonctions, il les laissera libres absolument de vivre leur vie politique, éthique et familiale, passionnelle, intellectuelle et esthétique, selon les dispositions et les convenances de leurs hérédités et de leurs constitutions historiques.

Avec le fédéralisme, la direction sociale restera une simple gérance arbitrale et statistique: il ne permettra pas qu'elle dégénère au profit d'une secte en un gouvernetnent, despotique et inquisitorial, qui, s' extériorisant au-dessus des peuples associés, tenterait de leur imposer à tous ittopiquement, d'en haut, par des à-coups de surprises de décrets et de forces, un système unitaire et absolu qui ne tiendrait compte d'aucune de leurs réalités physiologiques et psychologiques.

A ceux qui doutent de l'évolution fédéraliste commençante, il n'y a à répondre que comme le philosophe grec qui prouvait le' mouvement en marchant. Ils sont de deux sortes: les uns, immergés en la politique courante, — ou pour mieux dire, croupissante, — ont l'âme tellement tannée, ^^assez-moi l'expression, de haines, d'ambitions et de préventions, qu'il ne leur reste plus assez de sensibilité pour percevoir le frisson de quelque chose de nouveau, dans l'air, autour d'eux. Les autres, et

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