L'ORDONNANCE DE RAPPEL
En 1599, répondant aux remontrances que lui présentait le Parlement au sujet de l'édit de Nantes, Henri IV s'était écrié : « Je suis roi catholique, catholique romain, non catholique jésuite. Je ne suis de l'humeur de ces gens-Là ni de leurs semblables, qui sont des faiseurs de tueurs de rois. » Cinq ans après ces paroles, où se trouve exprimée une crainte prophétique, les jésuites étaient rappelés ; ils envahissaient de nouveau la France.
Or, Henri se faisait un mérite auprès du pape du chagrin des protestants pour le rappel des jésuites. A eux-mêmes, il leur écrivait : « Je vous ai chéris et aimés de/mis que je vous ai connus, et vous chéris toujours comme la prunelle de mes yeux. » — Il intervenait, à la cour de Rome, en leur faveur: il leur obtenait de fonder une maison à Constantinople : enfin, il était en instance pour faire canoniser Ignace de Loyola.
Voilà comment il n'était pas un roi jésuite !
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Il y avait auprès du roi un intrigant, négociateur et entremetteur de ses plaisirs et de ses l)lus sales affaires. Il était pour cela en grand crédit auprès d'Henri IV, qui était aussi reconnaissant de ces sortes de complaisances que rancunier des scrupules qu'on osait lui témoiù'ner. Agrippa d'Aubigné s'étant un jour reculé avec indignation devant une proposition semblable que lui faisait le roi, Henri IV, paraît-il, en fut si blessé qu'il songea à se défaire d'un ami gênant. La facilité de Lavarenne, au contraire, lui avait valu toute sa gratitude ; ce personnage, qui était maintenant le marquis de Lavarenne, était Fouquet de son vrai nom. Veut-on avoir une idée du métier qui lui avait acquis les bonnes grâces de son maître? Madame, chez qui il avait été cuisinier, lui disait : « Lavarenne, tu as plus gagné à porter les poulets de mon frère qu'à piquer les miens. » Il était devenu ainsi conseiller d'État et contrôleur général des postes. Henri lui donna le gouvernement de La Flèche, et Lavarenne cumula. Il fut aussi l'entremetteur et le négociateur de la 8 Compagnie ». Cet homnie s'imagina d'établir un collège de jésuites à La Flèche, afin de tirer plus d'honneur et de profit de son gouvernement plus fréquenté, et aussi d'acqué-
rir des protecteurs pour son fils qui était prêtre. Henri IV non seulement y consentit, mais prit le collège sous son patronnage. Il l'aida de ses secours ; outre des sommes considérables qu'il donna pour le bâtir, il assigna mille écus pour son entretien, non point sans condition, il est vrai. Les pères devaient nourrir et élever vingt-quatre pauvres écoliers, et marier tous les ans avec cent écus de dot chacune, douze pauvres filles. Il leur imposa à leur charge un médecin, un apotliicaire, un chirurgien : il agrégea à leur collège plusieurs professeurs, docteurs en médecine, en droit, chirurgiens, etc. Ce n'est pas tout : pour prouver sa royale bienveillance, il voulut que son cœur et celui de la reine fussent portés, après leur mort, dans l'église qu'il leur ferait bâtir. 20,000 écus leur seraient payés par annuités, pendant vingt ans, pour qu'on lui dressât, dans cette église, à lui-même, une représentation en marbre avec une épitaphe. Ce n'est pas tout. Le roi obtint 100,000 écus du clergé pour les frais de ces bâtiments. Ce fut Lavarenne même qui eut charge de distribuer cet argent sans être astreint à en rendre compte 1.
1 De Thou, livre cxxxii.
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Ce u'est point sans intention que je suis entré dans tous ces détails : je voudrais amener le lecteur à comparer les concessions faites aux protestants par Henri lY à toutes les faveurs dont il combla, je ne dirai point le catholicisme, mais une secte particulièi-e, qui était alors en horreur à beaucoup de catholiques français.
On vient de voir toutes les sommes jetées dans une seule jésuitière; il est bon de se souvenir, à ce moment, des 45,000 écus promis par l'édit de Nantes pour l'entretien de tous les pasteurs, pauvres écus infidèlement et inexactement payés ou pas du tout. Nous signalerons, en plus d'une circonstance encore, cette inégalité, parce qu'elle révèle les réelles et secrètes intentions d'Henri IV. Cela vaut qu'on y appuie, qu'on y insiste. 11 n'y a guère de règne auquel l'histoire ait été si indulgente, fort à tort, croyons-nous. C'est une époque décisive et fatale qui, détruisant les belles promesses de liberté du XVI® siècle, inaugure cette réaction impitoyable, méthodique qui, désormais, à travers toutes les horreurs et les misères des règnes de Louis XIII et de Louis XIV, va traîner la France mutilée et sanglante jusque dans le cloaque de Louis XV. Il ne faudra rien
moins que la vertu du protestantisme méridional, qui reste indomptable aux persécutions et aux massacres, il faudra le grand emportement d'humanité de la philosophie du XVIIP siècle, il faudi'a enfin tout l'héroïsme révolutionnaire de 89 et de 92, pour arracher la France agonisante et avilie à la dynastie désastreuse des Bourbons.
Cependant, par l'influence de Lavarenne, les jésuites s'étaient déjà glissés partout jusqu'à la cour. Il fallut enfin que Henri IV prit une décision formelle et officielle.
Les conseillers, excepté Lavarenne et Villeroy, étaient fort opposés au rappel des jésuites. Le roi lui-même hésitait par diverses considéi-ations où le souci de sa vie entrait au moins pour autant que la politique. Le pape le pressait activement; il se montrait fort irrité du synode tenu en IGOl, à Gap, parles protestants et dans lequel ceux-ci l'avaient déclaré le véritable Anté-Christ. Henri avait perdu dans Elisabeth d'Angleterre, qui l'avait naguère secouru d'hommes, d'argent et de son influence, une bonne conseillère, et les protesîants une protectrice. Enfin, en faisant sonner à l'oreille du roi qu'il ne serait pas d'une mauvaise politique de s'acquérir les jésuites, on lui montrait en
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exemple l'Espague de Philippe II, qu'ils avaient si puissamment aidée dans sa domination effective ou convoitée sur le Nouveau-Monde et sur l'Ancien. Ce qu'ils avaient fait pour l'Espagne, ils le pourraient faire pour la France : c'était assurer la prospérité de ses desseins que de se les attacher comme amis.
Puis, plus que tous les autres religieux et que le clergé, ils étaient capables de combattre le protestantisme et par la propagande et par la controverse et surtout par l'éducation. L'on pouvait se fier à eux pour étouffer dans les générations la passion de la liberté de penser et de toutes ces nouveautés morales et religieuses qui menaçaient de se réaliser un jour, politiquement, dans une nouvelle conception de l'Etat et du gouvernement. D'un autre côté, les souvenirs de la Ligue et les attentats essayés contre lui inquiétaient Henri IV et le rendaient lent à se décider. Il craignait aussi une grande résistance d'une partie des catholiques qui, partisans des libertés gallicanes de l'Eglise, craignaient, au nom de la nationalité française, le cosmopolitisme ultramontain. Rosny, le courtisan Rosny, consulté par son maître, en plein conseil, avait refusé de donner son avis, prétextant sa religion. Mais le lendemain, seul avec le roi, il lui exposa
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toutes les i-aisons qui lui semblaient s'opposer à un rappel des jésuites : il ne pensait pas que, dévoués comme ils l'étaient à l'Autriche et à l'Espagne, ils se ralliassent jamais sincèrement à la France ; il craignait leur obéissance aveugle au pape et qu'ils n'entraînassent un jour Henri à une guerre contre les protestants; enfin, que leur influence ne parvint à écarter, d'autour du roi, ses amis et ses serviteurs de la religion réformée.
Henri assura que les jésuites consentaient à être chassés du royaume et ignominieusement et irrévocablement, cette fois, si rappelés, ils ne se dévouaient pas absolument et sincèrement à la prospérité de la France, 'au préjudice même de l'Espagne qu'ils avaient si bien servie ; puis il ajouta, et cette conclusion contient le véritable motif de leur rappel : « Il me faut à pré- « sent faire de deux choses l'une : à savoir de « les admettre purement et simplement, les dé- « charger des diffames et opprobres desquels ils « ont été flétris, et les mettre à l'épreuve de « leurs beaux serments et promesses excellentes, « ou bien de les rejeter plus absolument que «jamais, et leur user de toutes les rigueurs et « duretés dont on pourra aviser, afin qu'ils n'ap- « prêchent jamais ni de moi ni de mes États,
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« auquel il n'y a point de doute que ce ne soit « les jeter au dernier désespoir, et, par icelui, « dans les desseins d'attenter à ma vie, ce qui « me la rendrait si misérable et langoureuse, «demeurant toujours ainsi dans des défiances « d'être empoisonné ou bien assassiné (car ces « gens ont des intelligences et correspondances (, « partout et grande dextérité à disposer les es- « prits selon qu'il leur plaît), qu'il me vaudrait « mieux être déjà mort, étant en cela de l'opi- « nion de César, que la plus douce est la moins « prévue et attendue. »
Par où l'on voit que l'assassinat n'est pas la moins grande force des jésuites, tant d'attentats contre sa vie étaient, pour Henri IV, une menace prémonitoire qui, par la terreur, le leur livrait tout entier. Car, il ne se contentera pas de rappeler Tordi-e en France, il attirera des 8 frères » jusqu'auprès de sa personne, et le père Cotton commencera cette dynastie de confesseurs que l'on retrouve toujours dans les pires desseins et les plus grands crimes des rois. On peut dire qu'en quelques-uns (le P. Letellier, par exemple), c'est la compagnie de Jésus qui a véritablement régné sur la France.
« C'était, dit Saint-Simon, en parlant du Père La Chaise, un esprit dur, entêté, appliqué
sans relâche, dépourvu de tout autre goût que du triomphe de «sa compagnie», du renversement de toute autre école. Soa naturel était cruel et farouclie ; son extérieur ne promettait rien moins : « il aurait fait peur au coin «d'un bois. Sa physionomie était ténébreuse, « fausse, terrible, ses yeux ardents, méchants, « extrêmement de travers : on était frappé en « le voyant ! »
Est-ce seulement le Père La Chaise qu'a décrit le grand historien? — Non point. C'est le Jésuite même.
Ce fut à Rouen, en septembre 1604, que Henri donna enfin l'édit qui rappelait les jésuites. Deux collèges, outre celui de La Flèche, dont nous avons déjà parlé, leur étaient accordés, l'un à Dijon, l'autre à Lyon. Il leur était permis de s'établir ou de séjourner dans un certain nombre de villes : Agen, Auch, Bordeaux, Béziers, Toulouse, Le Puy-en-Velay, Tournon, Viviers, Périgueux, Limoges, ils infestaient tout le Midi principalement, et pour cause.
C'était là, en effet, qu'on avait le plus besoin d'eux contre le protestantisme; il fallait défricher cette terre fertile de l'ivraie de l'hérésie et la rendre à la bonne culture catholique. On les savait habiles à exténuer l'énergie et la vertu
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(le riiomme par une subtile éducation, toute mécanique, qui fait le vide dans les âmes les plus fortes; on espérait bien que les générations qui leur seraient livrées, bientôt épuisées de toute pensée, incapables de tout effort, feraient à la royauté d'excellents sujets et à l'Église des fidèles simples et des ouailles dévouées. Henri IV y comptait bien : c'est pour cela qu'il les protégeait et qu'il répondait malignement à l'Université qui se plaignait de leurs empiétements : € L'Université a occasion de les regretter, puisque, par leur absence, elle a été comme déserte ; et les escholiers, nonobstant tous vos arrêts, les ont cherchés au dedans et au dehors de notre royaume. » 11 ne cachait point ses sympathies pour l'espèce d'instruction qu'ils donnaient à la jeunesse, et par laquelle ils la disposaient, corrompue et énervée, aux lâches habitudes du despotisme. C'était dans le Midi, où la Réforme était plus répandue et plus vivace — elle y poussait comme dans son terrain, — que se porta surtout l'effort de la réaction jésuitique. 11 s'agissait d'extirper, définitivement, l âme impatiente de ces peuples. C'était refaire l'œuvre du treizième sièclCj la grande besogne des dominicains contre l'hérésie albigeoise. Les dominicains avaient-ils résssi? Oui, sans doute,
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pour un temps. L'âme qu'ils croyaient avoir arrachée si profondément, n'était que brisée : les racines étaient restées et avaient repoussé.
Au milieu du XVIP siècle, la sainte milice des jésuites, impatronisée partout dans le Midi, et qui achèvera son œuvre, plus tard, par les sabres et les mousquets des dragons du grand roi, parviendra-t-elle à stériliser pour toujours la vertu de cette terre féconde, à en faire un irréparable désert, où plus rien ne germera des semences de la pensée?... Leur œuvre, aussi sanglante que celle de leurs devanciers, ne sera pas plus décisive. Le génie du Midi seravaincu, il ne sera pas défait. Il renaîtra.
Dès que les jésuites furent rentrés en France, « il semblait déjà qu'ils fussent les maîtres ». Les quelques clauses dont Henri IV avait restreint les grâces octroyées par l'édit, furent aussitôt abrogées ou par de nouvelles concessions ou par la pratique. Elles étaient d'ailleurs fort peu de chose, et surtout impuissantes contre l'invasion en prévision de laquelle elles avaient été faites.
Par exemple, Henri IV voulait que tous les jésuites admis en France, fussent naturalisés français et ne pussent, sans sa permission, admettre d'étrangers dans leurs collèges ni en leur
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société. Sans doute, il croyait les franciser, les naturaliseï' vraiment par cette mesure, avoir, en France, des jésuites un peu Français qui prissent intérêt à la France, eussent quelque charité pour elle-, il espérait, non pas détruire, dans la Compagnie, mais affaiblir, atténuer du moins dans ceux de ses membres qu'il souffrirait en son royaume, les périls de ce cosmopolitisme menaçant, envahisseur et implacable qui fait de cette compagnie une nation sans famille, égoïste, isolée, hostile aux peuples et à l'humanité tout entière. Comme si on pouvait compter que quelque chose de l'homme pût survivre à une longue et malicieuse éducation chez des individus qu'elle rendait capables d'embrasser une doctrine si malfaisante et de se complaire dans l'avilissement d'une servitude absolue à un chef! Avec de telles gens, roués à toutes les intrigues, rompus à tous les crimes, l'habileté dont on croit les enlacer tourne à leur propre avantage et enchaîne celui même qui s'en est servi. C'est ce qui est arrivé à Henri IV; en exigeant qu'ils eussent auprès de lui un représentant qui prêcherait devant le roi, et qui, au besoin, répondrait des actions de ses confrères. Henri croyait se donner un otage contre eux ; il se donna un espion. Qu'était-ce aussi pour
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des docteurs qui avaient inventé la théorie des restrictions mentales, que le serment qu'il exigeait qu'ils prêtassent devant le juge ordinaire « de ne rien entreprendre ni de ne rien faire « contre le roi, la paix et la tranquillité pu- « bliques ? » et qu'ajoutait à ce serment cette clause dont on croyait l'aggraver : « qu'ils pro- « mettaient cela sans exception équivoque ni res- « trictions mentales? »
Il avait essayé aussi d'empêcher leur cupidité qui les poussait à toutes sortes d'accaparements, de captations et de vols, en réglant la façon dont ils pouvaient acquérir ouvendre des biens, en leur interdisant d'accepter des donations sans sa permission, et de rien recevoir par succession, soit directe, soit collatérale, non plus que les autres ordres religieux. Il avait voulu que les biens de tous ceux qui entreraient dans la société appartinssent à leurs propres héritiers ou à ceux en faveur de qui ils auraient testé.
D'autres conditions leur étaient encore imposées : ils étaient assimilés aux autres ecclésiastiques et religieux qui, soumis communément aux lois du royaume, étaient justiciables des officiers ordinaires, il leur fallait une permission des évêques pour prêcher et communiquer
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à d'autres qu'à ceux de la société aucun sacrement, même celui de la confession. Enfin, pour conclure, l'édit les rétablissait dans tous les biens qui leur étaient acquis lors de leur bannissement.
Certes elles étaient sages, ces quelques restrictions par lesquelles on avait tâché de parer au danger de leur rappel. Le malheur fut qu'elles ne furent point observées et qu'il les détourna lui-même peu à peu par des concessions successives. Le même système d'interprétations, de modifications et d'allusions, qui employait à la ruine des protestants les belles libertés promises par l'Édit de Nantes, transforma en autant de profits pour les jésuites les impuissantes conditions qu'on avait mises à leur retour.
Cet édit, ils ne s'en cachaient pas, ne les contentait point du tout. Leur général faisait difficulté de l'accepter, prétendant que de telles conditions étaient contraires aux statuts de leur ordre; ce qui revenait à dire que l'état politique et civil doit se soumettre à la constitution des jésuites, et qu'elle est la loi suprême, indiscutable, contre laquelle il ne peut y avoir de résistances. En effet, l'inévitable suprématie du pape, la subordination des gouvernements
civils et l'iuviolabilité sacrée du prêtre, n'est-ce point là tout le fonds de la doctrine jésuitique? ces trois clauses ne forment-elles pas la base de toute domination théocratique? Mariana, Belarmin, tous les docteurs, posent en principe cette impunité du prêtre : coupable ou criminel, il n'appartient pas à la loi civile. Cet oint du Seigneur ne peut être touché par des mains profanes. Sa consécration le met en dehors des hommes, et frappe d'anathème, comme saci'ilége, quiconque y oserait attenter.
L'édit signé et scellé, ce n'était pas encore tout. Il fallait l'éternelle comédie de l'enregistrement et de la vérification. On savait le Parlement très hostile aux jésuites. Il ne reviendrait pas volontiers sur le bannissement qu'il avait prononcé lui-même quelques années auparavant. L'édit lui fut soumis, la même année, quelques jours avant les vacations et l'affaire fut ajournée jusqu'à la Saint-Martin. On pressa extraordinaireinent la conclusion de cette affaire, dit de Thou.
On ne s'était point trompé. Le Parlement s'apprêtait à résister. Le bruit ayant couru qu'il voulait présenter ses remontrances par écrit, le roi entra dans une grande colère. Il vit là un complot contre son autorité; car ce roi qu'on a
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peint comme un prince débonnaire, bon enfant, presque comme un républicain couronné, était, au contraire, très volontaire, très despotique et très jaloux de son pouvoir. II avait des humeurs de conquérant contre toutes les libertés qui avaient résisté jusque-là aux usurpations de la monarcWe ; il ne supportait qu'avec une irritation peu dissimulée les privilèges des provinces et des communes, tout ce qui gênait son despotisme.
« La France est un homme dont Paris est le cœur», cette banalité qui assimile à un seul homme une collection d'êtres libres, est d'Henri TV. Ce fat un roi, avant tout, unitaire, absolu, centralisateur, ce fondateur de la dynastie bourbonnicnne. Son exemple ni ses leçons ne furent perdus pour ses successeurs, qui s'acharnèrent à la destruction de la vie personnelle des provinces et des communes. Ce qui n'empêche point qu'un parti, auquel nul mensonge ne répugne, a tenté, naguère, de surprendre la naïveté des peuples, avides de recouvrer leurs libertés locales, en travestissant en protectrice et en mainteneuse de ces libertés la race néf^iste qui les a patiemment exterminées.
La veille de Noël, dans l'après-midi, le pré-
sident du Parlement, du Harlay, vint, escorté de quelques conseillers, présenter à Henri IV leurs objections à son édit, qu'ils estimaient impolitique et dangereux. Que pouvait attendre l'État de gens qui avaient juré au pape une fidélité absolue, et qui, pour arriver à leur fin, étaient peu gênés par l'embarras des scrupules ? Du Harlay insista sur la terreur des bons Français que cette liberté, que le roi leur accordait, loin d'apprivoiser les jésuites, ne leur donnât plus grande facilité d'armer contre sa vie un nouveau Barrière ou un nouveau Cbastel. Henri se fit plus fort qu'il ne l'était en réalité : il déclara qu'il avait toujours tenu en grand mépris le péril dont on pensait l'efi^raycr ; qu'il avait longtemps réfléchi avant de se décider à les rappeler, et qu'il espérait que cette société, établie en France, lui serait désormais aussi utile qu'elle avait pu être nuisible autrefois ; qu'il savait aussi bien que personne ce qui convenait au bien de son royaume, c'est-à-dire qu'il voulait être obéi sans observations. Tel était ce roi si libéral.
A quelques jours de là, le Père Cotton, qui était de plus en plus dans les faveurs du roi, comme le remarque de Tliou, ayant instruit Henri que les gens du Parlement faisaient de
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grandes recherches dans leurs greffes pour tâcher de rendre vaines les clauses de l'édit, Henri IV fit venir son Parlement, et le malmena très fort, en soldat bourru et en despote brutal. Il le renvoya ensuite au Palais, lui enjoignant de ne point sortir qu'il n'eût donné ses conclusions.
Henri n'avait pas mis tant de chaleur ni d'impatience à exiger l'enregistrement de l'édit de Nantes. Il avait souffert qu'il traînât quelques années parmi les discussions des Parlements. Il s'était même laissé aller comme forcé, mais au fond très volontiers, à y subir des modifications qui en altéraient sensiblement l'esprit. Ici, au contraire, il ne permit ni retard ni changement quelconque. Il fallut qu'il fut obéi sans désemparer et sans réplique.
Pourtant, comme après tout, malgré son désir, Henri IV craignait fort d'employer la violence, il dépêcha, le lendemain de cette scène, M. de ^laisse aux gens de son Parlement. Il voulait, qu'instruits des longues négociations dont l'édit de Nantes avait été l'objet entre lui et le pape, ils comprissent la nécessité politique de renoncer à tous leurs scrupules, et d'enregistrer purement et simplement.
Il y avait deux ans (en 1G04) que Henri négociait avec le pape le rappel des jésuites ; il avait
offert des conditions (à peu près les mêmes que celles qui figurent dans l'édit) : elles n'avaient pas été acceptées. II voulait limiter le nombre des jésuites et de leurs maisons, ne leur en accorder que deux par exemple dans le ressort du Parlement de Paris. Le pape, dominé par leur général Acquaviva, demandait que la France leur fut ouverte toute grande, qu'ils pussent s'y établir partout. Henri IV résista. Les négociations furent intorrompues pendant deux ans. Au bout de ce temps, le pape y revint. II lui semblait maintenant que «la Compagnie » pouvait se contenter de ce que lui offrait le roi. Elle finit par y consentir ; cependant, un petit changement fut demandé et accordé : dans le projet de l'édit, Henri IV exigeait que, dès leur réception, les jésuites prêtassent en ses mains serment de fidélité ; il fut convenu qu'il se contenterait d'un serment prêté devant les juges ordinaires. Toutes les difficultés aplanies, et fort pressé par le pape, le roi ne supporterait point celles qui lui seraient, à présent, suscitées parle parlement. Voilà ce qu'il avait chargé M. de Maisse de faire savoir au parlement, et il exigeait que l'édit fût enregistré immédiatement et sans modifications.
Il le fut. Le Parlement ne poussa pas plus
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loin une résistance inutile et dangereuse. Il avait protesté ; c'était tout ce qu'il pouvait faire devant la volonté royale, si absolue et si impatiente. Il n'y eut pas que lui qui protesta. Tout ce qui restait en France d'esprits libres et patriotes fut ému des dangers inévitables qu'ils auguraient du retour de cette secte intrigante et sinistre. Les protestants n'en étaient pas seuls menacés ; mais aussi tous les citoyens qui (par une inconséquence religieuse qui était une probité patriotique) avaient horreur de ce catholicisme cosmopolite et ultramontain, et qui, voulant enfermer le pouvoir du pape dans les choses spirituelles, rêvaient une église nationale, vraiment française, armée de libertés traditionnelles contre le despotisme du Saint-Siège. Ces Gallicans, ces poli:iques, ne pouvaient souffrir les tliéories de la «société» qui était la milice, et, comme on l'a dit, «la, garde prétorienne» de la papauté. La prétention du pape à l'omnipotence absolue et infaillible révoltait, en eux, non seulement leur honnêteté naturelle, mais surtout leur patriotisme. Ils sentaient que si jamais le rêve de Grégoire VII, qui n'avait pu se réaliser par la violence, était imposé à l'humanité par les succès de la ruse et de l'hypocrisie, si les peuples se trouvaient un jour saisis par surprise
dans les mailles inextricables du jésuitisme, ce serait, pour les nations catholiques, non pas même la mort, mais un anéantissement croissant clans line hébétude irrémédiable.
Le pape Sixte-Quint, en 1585, dans sa bulle contre Henri de Navarre avait affirmé l'irrécusable et universelle souveraineté du pouvoir pontifical sur tous les pouvoirs de la terre. L'autorité, déléguée par la puissance infinie du roi éternel, à Saint-Pierre et à ses successeurs domine toutes les royautés et principautés terrestres; elle porte sur tous d'inébranlables jugements ; sa suprême assistance prévient la violation des lois divines; et, si elle en trouve qui résistent à l'ordination de Dieu, elle sévit contre eux dans toute la rigueur de sa justice, et, quelle soit leur puissance , elle les rejette du trône ; comme des ministres de l'orgueilleux Lucifer, au plus bas de la terre, elle les prosterne, abattus.
Le parlement s'était indigné d'une si exorbitante prétention et de la faiblesse d'Henri IH à la subir jusqu'à vouloir la sanctionner par son obéissance. — Toute la foi du XVP siècle fut émue de cette lutte contre l'omnipotence du Saint-Siège; à la mort d'Henri IV elle remplit encore de bruit et de dispute tout le XVH*^ et le XVnp siècle. Maintenir le pape dans l'exer-
LORDONNANOE DE RAPPEL
cice de ses pouvoirs spirituels, limités par le contrôle de La libre église gallicane, conserver devant l'unité papale la féodalité épiscopale, ce fut le grand effort du clergé français, « Si le Par- «lenient prend connaissance de cette affaire, «dit Pascal dans sa dernière Provinciale, j'ai «d'assez bons mémoires pour montrer, com- « bien il y a de différence entre la primauté que « Dieu a véritablement donnée au pape pour «l'édification de l'Église, et l'infaillibilité que «ses flatteurs voudraient lui donner, pour la des- «truction de l'Eglise et de nos libertés.»
La querelle subsiste encore : en somme, cette sorte d'agitation, qu'elle entretint dans le catholicisme fut plus funeste qu'utile à la cause de la liberté religieuse. Elle fit illusion sur l'inertie de cette religion, et sur la mort insensible et patiente, où elle entraîne les peuples qui se fient à elle: Cela est si vrai; cette lutte est si impuissante que, depuis trois siècles, elle n'a pu même changer de terrain, tant s'en faut qu'elle soit capable d'aider la marche progressive de l'humanité.
C'est que les libertés de l'église gallicane ne sont point du tout la liberté de la pensée 5 — elles n'étaient pas même la tolérance-, — elles ne furent, ces bruyantes et stériles libertés ! ni
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moins persécutrices, ni moins cruelles à la réforme que la théocratie ultramoutaine — Bossuet est là pour le prouver !
Tout en étant Lien loin d'eux, par le temps moins encore que par les doctrine?, il faut bien leur savoir gré de cette vertu, dont ils ont été capables, d'entraver et d'embarrasser l'envahissement implacable du jésuitisme. Us auront contribué, par là, à désorganiser cette effroyable unité catholique qui menaçait de dévorer le monde. Ils n'ont pas osé rompre avec Rome, pousser jusqu'au républicanisme de la Réforme, affranchir d'un coup viril leur pays de toutes les servitudes ecclésiastiques et théologiques, affirmer, contre le despotisme de Rome et les autorités temporelles faites à son image, la moralité et l'inviolabilité de la personne huulaine ; ils ont manqué d'audace et de génie, mais non de bonne volonté et de probité.
Sous l'apparence de l'Eglise gallicane, ils s'étaient formé un idéal impossible et contradictoire, inconséquent et timide, et qui, réalisé, ne pourrait se maintenir : il n'aurait que la durée d'un accident. Catholiques, ils voulaient la séparation du temporel et du spirituel, comme si sous une Église organisée de la sorte, qui tient l'homme depuis son berceau jusqu'au delà
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même de la tombe, qui domine en lui Is parent, le citoyen, tout l'être enfin, il était possible de tracer entre ces deux pouvoirs une ligne de démarcation précise et immuable ; comme si, incessamment, en chaque affaire de la vie privée comme de la vie publique, les choses temporelles et les spirituelles n'étaient pas inextricablement mêlées, ne se confondaient pas inséparablement ! Ils invoquaient pour eux la tradition de la France, et il est vrai de dire que, durant cette lourde domination catholique qui a fatigué les peuples de France d'une maladie qui dure encore, quelques hommes ont protesté, qui ont été comme les soupirs incarnés de ces pauvres peuples. Gerson a été un de ces cris d'angoisse, et bien d'autres ! Ces libertés gallicanes furent même proclamées dans un synode convoqué à Milan par Louis XII, contre lequel le pape Jules II convoqua à son tour le concile à Latran, Au XVP siècle, la défense de ces libertés contestées forma un parti mixte où vinrent se réfugier tous ceux qui se trouvaient également effrayés du radicalisme de la réforme et du radicalisme jésuitique et ligueur. C'étaient des gens timides d'esprit, mais non précisément lâches; quelquesuns eurent l'occasion de le prouver, non point tant par leur patience à subir la mort, que par
leur courage à lutter contre les jésuites, dout la puissance visible était encore moins à craindre que leur puissance occulte peu scrupuleuse.
Le malheur pour eux c'est que cette théorie des libertés gallicanes était affaire de savants et de docteurs ; elle demeûra la préoccupation d'une partie du clergé et delà bourgeoisie intelligente. Mais eu quoi pouvait-elle passionner le peuple ? En quoi y était-il intéressé ? Que lui faisait un débat subtil où se mêlait l'ergotage théologique, auquel il ne pouvait rien comprendre? Cette doctrine est donc restée sans force et sans puissance, parce qu'elle n'a jamais été populaire. Elle est trop complexe, trop embarrassée de considérations logiques, de discussions historiques, de contestations raffinées et subtiles. C'est une doctrine d'école, un débat d'érudits ; ce n'est point un principe, une idée nette, simple, vivante, dont l'évidence vous prend aux entrailles comme une passion et est capable d'exciter l'enthousiasme et l'héroïsme. Elle est le fait d'esprits modérés et prudents qui, ayant peur de toutes les pensées, cherchent un expédient pratique, sinon pour les concilier, au moins pour se frayer à travers elles un chemin où ils s'imaginent que tout le monde va se précipiter, et ils se trouvent seuls à piétiner tristement. Je
l\)rdonnance de rappel
ne crois pas qu'aujourd'hui le parti des «vieux catholiques» qui protestent aussi contre l'ultramontanisme et l'infaillibilité papale ait la chance de refaire le catholicisme. On ne restreint pas l'autorité, on l'accepte ou on la nie. Les catholiques libéraux (et cela ne retire rien à la sincérité de leur institution) forment un schisme inconséquent ; les esprits qu'ils attireront, ne feront qu'y passer, comme par une porte toute grande ouverte sur l'hérésie et sur la libre pensée.
Il apparaît à vol d'oiseau, pour ainsi dire, ce parti qui, au XVIP siècle, s'étend entre les jésuites et la Réforme. Ses protestations contre ceux-là n'allaient point jusqu'à s'unir à celle-ci et à la protéger. Ils sont rares ceux qui durant le XVIPsiècle opposent des principes d'humanité et de tolérance aux persécutions croissantes de la réaction. On peut même croire que beaucoup, qui n'aimaient point les jésuites, ne furent point fâchés de les. voir s'employer si activement à l'impitoyable conversion des hérétiques, car ce n'était pas seulement au point de vue religieux, mais politique, que la Réforme était encore redoutée et détestée. L'unité monarchique s'en trouvait menacée autant que l'unité catholique; Genève eu république, les Provinces-Unies aftran-
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chies par le protestantisme et constituées en république ; enfin, plus tard, la république anglaise envoyant unroi à l'échafaud, furent autant decauses qui intéressèrent à la ruine de la réforme les esprits timorés qui s'efi'rajaient de ces extrémités.
La réaction profita de toutes ces peurs pour précipiter la France dans la monarchie absolue de Louis XIV. Le XVII" siècle en France (Michelet l'a parfaitement démontré) tend tout entier et. presque avidement à la révocation de l'édit de Nantes et aux dragonnades. C'est là son but réel, c'est sa signification.
Il vise à détruire le protestantisme politique, extérieurement par la guerre (en Hollande et en Angleterre), intérieurement par le plus cruel système de massacres et d'exterminations qu'ait jamais inventé le délire furieux du despotisme. La réaction, qui se développe, se fortifie et s'irrite pendant quatre-vingts ans et plus, se condense et se résume enfin dans une législation qui fait de ce prétendu grand siècle l'époque la plus désastreuse peut-être de notre histoire.
Les jésuites rappelés (et avec eux les jacobins), une lutte commence, inégale, déloyale, impitoyable, contre le libre esprit du XVP siècle, que l'on veut extirper non seulement de la politique et de la religion, mais de l'art aussi et de