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CHAPITRE SEPTIÈME

SITUATION DU PROTESTANTISME

Toute la milice catholique est prête, impatiente de détruire dans la Réforme et dans quelques pensées audacieuses, qui vont encore plus loin, l'esprit héroïque du XVP siècle. Le duel va commencer, déloyal, perfide, implacable. Nous avons vu quelle était la puissance des jésuites, aidés des jacobins rappelés aussi, et de la cohue ameutée des ordres religieux, mendiants et missionnaires, capucins, feuillants, frères de saint Jean-de-Dieu, carmélites ; Henri les rappelle tous; il rêve même un moment à convertir Jacques V, d'Angleterre. Nous avons vu de quelle main inégale le roi faux bonhomme, Henri IV, tenait, entre les deux partis, la balance de sa justice : chaque jour il faisait les protestants plus légers et leurs ennemis plus lourds, d'une liberté qu'il enlevait à ceux-là, d'une faveur qu'il ajoutait à ceux-ci, subrepticement, à la façon d'un escamoteur.

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Quelle était donc la situation des protestants au rappel des jésuites, non leur situation légale, car celle-ci n'existait que par la grâce du roi, eu dépit de l'édit de Niantes, et sujette à bien des variations, mais leur situation morale, leur puissance comme parti religieux et politique '? Qu'espéraient-ils? qu'attendaient-ils? que faisaient-ils?

D'abord, de l'aveu même de leurs écrivains, les conversions à la Réforme s'étaient un peu ralenties, elles étaient même à peu près arrêtées; le parti avait plutôt perdu que gagné. Ce fut surtout après le treizième sjnode (Montauban, 1594) qu'apparut le commencement de la décadence protestante; beaucoup qui furent vivement réprimandés par le synode , n'avouaient pointleur culte, le dissimulaient sous un feint catholicisme, — premier essai hypocrite d'un reniement qui, bientôt, des lèvres descendra au cœur... Le parti ne s'affaiblissait pas seulement d'apostasies, mais déjcà d'émigrations. Dès 1585, les édits d'Henri III, (d'abord un mois, ensuite quinze jours pour se convertir ou sortir du royaume), avaient en Poitou et en Saintonge, produit ce double résultat. Beaucoup étaient venus au catholicisme; d'autres étaient sortis de France.

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L'cabjuration d'Henri IX entraîna de nouvelles abjurations. Lui-même les lilâinuit, ou plutôt feignait de les blâmer devant Duplessis-Mornay. « Ils n'ont pas les mêmes raisons que moi : disait-il des nouveaux convertis, avec quelle sincérité, nous le savons de reste, je me suis sacrifié pour mou peuple et pour le repos de nos églises. »

Ils auraient pu dire aussi bien qu'ils s'étaient, eux, sacrifiés au repos de leurs familles et à l'avantage de leurs fortunes. Il faut bien tenir compte de la puissance de l'exemple qui, dans les questions religieuses, est plus grande que ne le reconnaissent les croyants des différents cultes. La volonté expresse des empereurs romains a plus converti de païens que la polémique chrétienne ; elle a décidé la victoire encore disputée de la religion nouvelle. Quand Henri VIII se sépare de Rome, du même coup il en détache l'Angleterre.

Et qui saii ce qui fût advenu du catholicisme en France si Henri IV eût eu le coeur et le génie d'être un roi huguenot.

Dans ces époques, agitées par l'inconciliable lutte de deux forces contraires, bien des esprits n'osent se décider; incertains, effrayés, attirés à la fois, poussés, retenus par les sollicitudes

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de leur conscience, et les inquiétudes de leur intérêt, ils hésitent douloureusement, ils ondulent sous la différente impulsion des courants magnétiques qui passent sur eux ou qui les traversent. Mais un événement, un exemple, l'ordre d'une volonté plus ferme, les poussent enfin brutalement hors de leur incertitude, les lancent en avant ou les rejettent en arrière. La même chose ne s'est-elle pas vue à la Révolution? Que de gens, que de prêtres demeuraient encore dans le catholicisme par la fausse honte et par l'habitude! Mais sitôt que Gobel eut donné le signal du renoncement, dès qu'il eut abjuré devant la Convention les pompes et les œuvres du Dieu catholique, on vit défiler, devant la loi civile souveraine, une interminable procession de curés et d'évêques déprêtraillés, offrant à la patrie l'or sacré des vases, les ornements des églises.

L'influence d'Henri IV, Dieu merci ! ne fut pas si puissante sur la Réforme. Son abjuration ne convertit guère que quelques ambitieux, espérant être utiles à leur fortune, ou quelques tièdes, empressés à se reposer de toutes les émotions des guerres civiles et des persécutions.

On déclame beaucoup contre notre siècle; on

parle volontiers, et pompeusement, de l'affaissement des caractères (tout en ayant grand'peur, au fond, de les trouver moins débilités qu'on ne le dit). Il semblerait que notre époque eût inventé l'apostasie, le reniement et la lâcheté. Il n'en est rien lieureusement. La Réforme a eu ses traîtres comme la Révolution a eu les siens. Sans parler des grands seigneurs qui voyaient dans toutes ces guerres religieuses des aventures qui leur permettaient de se vendre plus cher, les défections ne manquèrent point.

La noblesse, dans la plupart de ses représentants, se convertit au catholicisme ? non point, mais à la cour, au roi, qui peut lui faire largesse d'hon,neurs, de places et à' argent. — C'est de ce moment qu'il faut dater l'extrême déchéance de la noblesse, sa mort politique, sa fin irrémédiable. Elle se montre, dès lors, décidément incapable à constituer une aristocratie réelle. Elle se renie elle-même ; renonce à sa fierté pour de petites vanités honteuses, pour se pavaner morgueuse et arrogante, fate et écervelée parmi la valetaille des antichambres royales. Que se plaignit-elle de 89 et de 93 ? Il y avait alors déjà longtemps qu'elle n'existait plus. La révolution ne l'a pas tuée : elle n'a fait que constater son décès et l'enterrer.

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Ces défections affaiblirent le parti numériquement, et ce qui est pis, moralement surtout : » elles le divisèrent, le livrèrent, désuni et affolé, à la rage de ses ennemis. Le pasteur Ferrier était une des espérances les plus populaires de la réforme : il vendit sa conversion. Lorsque Louis XIII, plus tard, en 1620, eut accompli ses exécutions dans le Béarn, le synode protestant d'Alais ne sut rien décider pour secourir ses frères massacrés ; son inaction fit la ruine de tout le protestantisme. Pourquoi? Parce qu'une partie des pasteurs du synode avaient été achetés par la cour. Et bien d'autres trahisons encore ! On vit passer à l'ennemi les fils de ces vieux huguenots dont la vertu ne s'était jamais lassée. La Réforme sentit s'acharner contre elle les fils de ceux qui naguère avaient le plus fortement combattu pour elle. L'apostasie fournit de hauts dignitaires à l'Eglise catholique ; le type de cette espèce est ce fourbe de cardinal Du Perron, fils d'un ministre, David : il avait fait son métier de la controverse; il y excellait : Ayant un jour, devant Henri III, prouvé l'existence de Dieu, il s'offrit à prouver le contraire ; il mit ce précieux talent au service de l'Église : elle l'accepta et elle fit de l'homme un cardinal. — Nul miracle de la foi dans

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toutes ces conversions. L'égoïsme, la peur, l'intérêt, la vanité les firent presque toutes. Les meilleurs de ces convertis furent des ahuris, des aftolés qui se laissèrent entraîner par la fatale impulsion réactionnaire qui précipita la France du XVIP siècle Iiors de sa liberté, vers l'unité religieuse et monarchique. La promesse et la séduction d'une fausse paix et d'un ordre faux, où ils ne se sentiront plus responsables d'eux-mêmes, où ils se reposeront dans l'inertie, les emportent éperdûnient vers la centralisation, vers la monarchie absolue, vers les ruineuses exorbitances du grand Roi. Ils obéissent d'avance, en renonçant les rébellions de la Réforme, à l'injonction future de Louis XIV «qui ne veut point souffrir dans son royaume d'autre religion que la catholique ». Et ce n'est point seulement la Réforme qu'ils abjurent, qu'ils renient, c'est la France libre, la France vraie, la France qui, par tant d'efforts, avait résisté à laisser défigurer et meurtrir chacune des patries vivantes dont sa grande patrie est composée ; la France nouvelle et républicaine qui, par les guerres religieuses, mêlées de révoltes paysannes et de revendications déjà quasi-socialistes, avait cherché dans l'association de ses forces et de ses libertés locales, cette liberté fédéraliste

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qui est lu véritable force nationale. Désormais, l'axiome monarchique et unitaire : « Une Loi, une Foi, un Roi » résume toute la vie politique et sociale de la nation.

Les soldats survivants des anciennes guerres ne subirent pas sans indignation cette postérité bâtarde qui les déshonorait. Leur conscience s'insurgea contre la morale nouvelle impatronisée dans leur parti par la couardise, l'intérêt et l'ambition. On trouve, dès cette époque, cette théorie honteuse, qui a fait fortune un moment dans la France de la fin du XIX^ siècle. L'intrigue et la duplicité, arrangées pour les badauds en système politique, professaient aussi que Vépoquc héroïque était passée et qu'il f^illait s'avilir parla ruse au niveau du parti contraire. Au milieu de cet avachissement de la réforme — d'où elle ne se relèvera plus : sa destinée est décidément manquée, — l'honneur de la dignité humaine a été, heureusement, maintenu haut et superbe par quelques hommes. C'est une gloire pour les lettres françaises que, chaque fois qu'il faut citer un exemple de courage et de probité, la mâle figure d'xVgrippa d'Aubigné s'érige devant l'historien. Voici une lettre de ce vrai grand homme par laquelle on verra ce que pensait des loups et des renards

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pullulants ce vieux lion, dont ni l'âme, ni le cœur n'avaient vieilli.

Cette lettre est écrite à son fils Constant d'Aubigné qui, ayant tralii, non seulement la cause mais son père lui-même, essayait de rentrer en grâce auprès de lui :

« Je suis content que vous oubliez ces choses, lui dit-il, — tout ce qu'il avait fait pour lui, — niais non pas nia fermeté au service de Dieu, mon amour envers ses enfants affligés, ma haine envers les méchants prospérants ; et l'une et l'autre de ces passions redoublant à mesure de l'affliction et de la prospérité. Ayez donc cette souvenance afin que vous n'ayez pas espérance que je puisse toucher à la main qui sert les idoles et fait la guerre à Dieu 5 que la langue puante de blasphèmes me puisse accoiser de paroles, et que les genoux, qui ont ployé devant les profanes autels, me puissent fléchir en fléchissant devant moi. C'est batailler contre le ciel que de faire paix avec ceux qui ne veulent point de paix... » Et, répondant aux prières dont son fils tâchait de l'attendrir : « Cette cliarité, continue-t-il, tant de fois descendue de moi à vous, n'a point remonté de vous à moi... Si vous avez eu de moi quelques bons exemples, Dieu veuille qu'ils ne servent

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point de condamnations à la grande journée du Seigneur. Vous avez étouffé l'esprit du père quand Dieu a été contristé par vous... Il n'y a règle médiocre en ma douleur ni en nia juste colère, quand le diable a mis les ongles dans mes entrailles pour triompher du fils que Dieu m'avait donné! et bienheureuse la mère tant aimée que vous alléguez, d'être morte plus doucement que par les regrets de son parricide eufont. »

Cette belle et âpre douleur, si poignante et si virile, n'exprime point seulement Agrippa d' Aubigné, elle exprime l'âme même de la Réforme dans ce qu'elle eut de plus rigide et de plus héroïque. C'est à détruire l'enseignement de ces grands caractères que fut employée la casuistique des jésuites ; et , vraiment, l'on s'étonne qu'ils y aient si bien et si vite réussi. Cette grande race des Aubigné, si robuste dans Agi'ippa et dans son père, attestera elle-même la puissance démoralisatrice et hébétante de l'éducation catholique : tant de vertus, dépensées prodigalement au service d'une cause malheureuse, déchoiront jusqu'à la sèche et sanglante dévotion de la Maintenon. L'implacable persécutrice des protestants, l'amère ambitieuse qui porta dans le lit du grand roi les restes d'un mari cul-de-jatte et d'amants volés

ù la hâte, partout, chez la Ninon même ; l'hypocrite concubine d'un vieux roi tout gâté de débauches *, la conseillère de tous les massacres, l'âpre bigote qui envoyait les dragons convertir les femmes protestantes par le viol et par l'assassinat, cette femme ambiguë, qui n'a de rang ni parmi les maîtresses des rois, ni parmi les reines, déclassée, qu'on ne sait comment définir ni qualifier ; cette hybride monstrueuse, est sortie d'Agrippa d'Aubigné. Voilà quelle boue a faite de ce bon vieux sang, si généreux, la corruption catholique. C'est à la petite-fille de ce grand homme de bien, de ce grand poète, que la Réforme doit toutes les angoisses d'une lente et impitoyable ruine, et la France d'avoir été dépeuplée, par tant de désastres, de ses meilleurs citoyens, mutilée et jetée, comme un cadavre, aux bêtes qui l'auraient dévorée sans la grande résurrection de 1781) !

Ce fait seul en dit assez sur la marche et le progrès qu'avaient suivis les choses depuis le jour où, par la politique d'un ancien prince liuguenot, le génie du XVP siècle avait été livré, pieds et poings liés, pour être exténué petit à petit jusqu'à une mort brutale et violente, à toutes les pratiques et à toutes les opérations du catholicisme.

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Grand sujet d'extase pour plusieurs espèces de gens — deux surtout ! — pour ceux qui, par conformité de tempérament ou de caractère, admettent la tyrannie partout où ils la rencontrent ; — pour d'autres encore, que la lâcheté à l'action, par l'effroi des responsabilités qu'entraîne l'action, a conduits à un scepticisme attifé pédantesquement, pour l'ébahissement de quelques badauds, de théories scientifiques ou philosophiques, ramassées à la hâte, où ils ont pu. Ceux-là se posent en docteurs qui transpoi'tés dans la raison universelle des choses, ne peuvent s'émouvoir de tous ces incidents de la vie, pour lesquels la foule se passionne, ignorante et stupide, et dans lesquels ils ne voient, eux, profonds initiés jamais étonnés, que l'activité nécessaire et prévue des lois et des forces de la nature. Le droit, la justice, la liberté sont de vaines conceptions, des rêveries malades, particulières à cette pauvre race latine, qui en meurt.

Dans cette lutte des races, des peuples, des partis, ni la justice, ni la liberté, ni le droit ne sont plus de rien. C'est chose autrement compliquée (et cependant, à la fois, plus simple), que ne se le figurent les songe-creux. Il ne s'agit point de connaître les motifs de la lutte, ni lequel, des

adversaires en présence, défend les idées les plus justes, la cause la plus humaine. Niaiserie, puérilité, mysticisme, d'intéresser ses sympathies à l'un ou à l'autre. — Quel est celui qui triomphe ? Voilà la question. Celui-là a raison ; c'est celui-là que nous devons aimer. La nature savait ce qu'elle faisait en l'armant mieux que son concurrent pour le combat de la vie. Le vaincu, s'il veut être vraiment philosophe, s'Iionorer au moins dans l'estime de nos graves sophistes, qu'il se conforme dignement à son destin : qu'il ne s'étonne ni ne se révolte de sa défaite, au contraire, qu'il y applaudisse avec joie ! qu'il s'y plonge avec extase ! qu'il se félicite délicieusement d'avoir fourni à la «bonne nature» l'occasion de montrer ses préférences, et de faire triompher son Benjamin !

La résignation chrétienne, qu'est-ce que cela? On demande bien autre chose aux vaincus, aux déshérités, aux augoisseux, aux écrasés, à ceux qu'a maltraités, plus ou moins cruelle, l'ingrate concurrence de la vie? on exige d'eux leur consentement à leurs malheurs , leur acquiescement absolu, presque joyeux à la destinée qui ne les a pas, sans raison, opposés si faibles à de plus forts adversaires.

Mais la pitié, au moins ? — Point de pitié !

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Ce serait outrager la «grande nature» que de plaindre ceux qu'elle a condamnés, ceux qu'elle rejette, loin d'elle, comme des monstres ou des mal nés. — Et admirez l'agrément pratique de cette doctrine ! — On est toujours avec les vainqueurs, quels soient-ils : on ne risque d'être compromis ni dans la défaite de sa patrie, ni dans celle de son parti. Ayant toujours sa conscience d'accord avec la force, comment ne posséderait-on cette sérénité où se sont, en vain, efforcés les sages des vieux temps. 0 philosophie vraiment indéfectible, vraiment philosophe, qui assure à ses zélateurs le profit d'une impartialité égale et superbe, laquelle ne se laisse jamais séduire par les misères de la défaite, et jamais ne répugne aux avantages du succès.

Faut-il donc que toujours l'astuce de quelques esprits pervers et déloyaux, ou sophistiqués, et désœuvrés, enmaladis d'une curiosité insincère et malintentionnée, tâche d'empêcher ou de fourvoyer l'action bienfaisante des vérités nouvelles? Personne ne peut contester l'influence des théories naturalistes sur l'histoire et sur la philosophie historique. Ce ne sont point ces théories que l'on combat, ni les penseurs sincères qui ont cherché, dans la comparaison et dans l'analyse des lois de la nature et des lois de l'histoire ci-

vile, je ne dirai point le plan universel des choses, mais leur ordre animé, leurs tendances et leurs progrès. Bien loin que cette philosophie nouvelle en formation nous enseigne la résignation et la désespéi-ance du fatalisme, en promettant l'avenir à qui en sera le plus digne, elle s'appelle, elle surexcite, toutes les énergies de l'individu, de la race, de l'espèce.

Non ! non ! L'histoire ne montre point que les vaincus aient tort irrémédiablement, qu'ils doivent s'ensevelir dans leur défaite, comme dans une mort qui n'aura point de renaissance. Bien au contraire ; elle nous apprend, que tel événement, que nous appelons une victoire, a été funeste à celui qui a paru en bénéficier : qu'il y a telles défaites — celles qui savent ne point désespérer, ne point se résigner, — qui, petit à petit, ont conquis leur vainqueur, l'ont dévoré, absorbé dans le vaincu. Elle montre que non plus qu'un arbre n'est mort parce qu'il a été rasé — car il recommence dans les rejetons qui poussent de ses racines, — un peuple n'est supprimé par ce qu'il est vaincu: sous ses ruines les vertus de la race travaillent mystérieusement à sa résurrection. Tel de ces peuples annihilés en apparence, a reparu, lentement, patiemment, sous la couche de ses conquérants,

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comme une terre généreuse reparaît sous le fumier, dont elle fut couverte, et qui, absorbé par elle, a nourri de sa sève et de sa force ses énergies reconstitutives. — Ce qui est vrai des peuples, l'est aussi des partis. — • On croit les avoir épuisés par les massacres, stérilisés par la terreur ; ils renaissent plus vivaces ; fauchez-les encore : vous n'aurez rien fauché que ce qui sort de terre, mais non la vitalité des racines laborieuses. Elles vous préparent une explosion plus touffue, plus drue, plus abondante, sur laquelle les faux se lasseront en vain.

Il est toujours difficile, d'apprécier, dans le passé, la puissance matérielle d'un parti. On ne peut s'en faire une idée exacte entre tant d'opinions divisées, amies ou ennemies, qui selon • leur intérêt, atténuent ou exagèrent. Au moment où le christianisme va triompher, installé avec les Césars despotiquement sur le trône impérial, au IV'' siècle, combien y avait-il de chrétiens répandus dans les terres romaines? C^ui peut l'affirmer au juste ? Non seulement les témoignages chrétiens ne concordent pas avec les attestations payennes, mais ils diffèrent entre eux, et la postérité est, dans cette querelle, sans autorité. Si l'on en croit Tertullien (Apologét.

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c. XXXVII), les clirétiens, qui u'étaient que d'hier, remplisscaient déjà les villes, les îles, les forteresses, les municipes, les assemblées, les camps même, les tribus, les décuries, les palais, le Sénat et le forum ; ils ne laissaient aux païens que les temples.

Un demi-siècle après Tertullien, Origène se montre plus modeste ; il reconnaît la prédominance numérique des idolâtres. Les chrétiens n'étaient encore qu'une minorité, le vingtième à peu près de la population, selon la conjecture de Gibbon, lorsque Constantin s'avisa de hâter, par la force, les conversions, en faisant du christianisme la religion officielle de l'empire. Les protestants, qui n'eurent point, chez nous, la cliance de trouver un Constantin, comme ils l'avaient pu espérer un moment d'Henri IV, étaient proportionnellement bien plus nombreux en France, surtout dans quelques provinces méridionales. Mais l'énumération exacte en est impossible et n'ofl're qu'une valeur toute hypothétique.

Au milieu du XVI'^ siècle (en 1562), le nonce du pape, Saint-Croix, disait que la moitié de la France était huguenote. Il est probable qu'il ne comprenait pas seulement dans ce nombre les protestants décidés et déclarés, mais toUvS les

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incertains, les timides, qui hésitaient visiblement entre les deux cultes, et les ébranlés, qui ne tenaient plus à l'Eglise romaine que par l'habitude, l'intérêt ou un détestable respect humain. La même année, Condé présentait à Catherine de Médicis la liste des églises réformées de France : elles étaient au nombre de 2150. En 1598 (l'année même de l'édit de Nantes) il y avait 950 églipes tant publiques que de fief.

Pour 1603, nous avons un document certain: c'est le dénombrement, non point des individus, mais des églises et des pasteurs, qui fut fait en 1603, au synode de Gap, où présidait Daniel Chamiez. Il y avait alors 5G5 pasteurs (plus 74 proposants) qui déservaient 7 GO églises. Le Bas- Languedoc, lui seul, formait presque le septième de la force protestante ; il avait 100 églises avec 84 pasteurs et G proposants.

Le XVIP siècle, par les guerres, les exils, les massacres, les galères, les prisons, les enlèvements d'enfants, les conversions forcées, vida certainement la France d'une grande quantité de protestants. Ils étaient cependant près de 300,000 encore au milieu du XVIH' siècle, d'après un document {Mémoire théologique et politique au sujet des mariages clandestins des protestants en France 1774), cité dans le Bulletin de l'histoire

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du protestantisme français (juin 1874). Il est vrai que l'auteur de cette pièce ajoute qu'au moment où il écrit « leur nombre est autant, pour ne pas dire plus considérable, qu'il ne l'était avant la révocation de l'édit de Nantes». Cette dernière opinion me paraît fort peu probable.

Quoi qu'il en soit, la Réfoi'me était, comme on en peut juger par ces aperçus, un parti fort capable de se faire respecter, une minorité considérable avec laquelle il fallait bien compter, surtout à cette époque où la royauté absolue n'était pas encore si passivement subie, qu'on ne sentît encore par ci par là, dans le peuple, quelque frémissement de la Ligue. Mais, par malheur pour la Réforme, la force qu'elle était encore fut singulièrement amoindrie par ses divisions et, surtout par le manque d'audace politique de ses chefs et les incertitudes dont ils embarrassaient l'action de leur parti. On a toujours reproché aux révolutions de s'égarer par excès de témérité. Le reproche contraire serait bien plus fondé. A étudier attentivement leur histoire, on voit qu'elles ont été sur le point de périr, ou ont péri en effet, par une faiblesse de leur génie ou de leur courage qui, tout à coup, dans une circonstance suprême, leur a failli.

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Durant le X^^'' siècle, l'énergie de la Réforme a eu plus d'une de ces défaillances, non point seulement dans les chefs d'aventures qui avaient souci de leur intérêt plus que du sien, mais dans ses plus grands hommes, dans Coligny même. Tout l'a desservie, jusqu'aux scrupules de plus honnêtes, qui, par peur de désordre des guerres civiles, reculaient à agir aux moments les plus pressés. Il y eut toujours deux partis dans ce parti : l'un modéré, inquiet de l'action, délivré de quelques préjugés religieux mais fortement retenu encore par les préjugés politiques, remettait toujours à se décider, prêchait la patience, la confiance, la concorde, impossible avec des ennemis irréconciliables, le respect des rois, même la soumission à leur tyrannie comme à la volonté divine, et enfin le martyre, plus glorieux à des clu'étiens que la lutte. C'est de ce parti qu'on peut dire ce que MicLelet dit des protestants «qu'ils étaient des révoltés àgenoux», Mais derrière ce pax'ti timide, qui se recrutait, se fortifiait, il faut l'avouer, de bien des lâchetés, [, des trahisons déguisées, il y en avait un autre qui voyait le but plus nettement, ne se contentait point de vagues concessions révocables ou trompeuses, et, honorablement, par pitié pour lui-même et sa postérité, préférait verser son

sang pour la victoire de son parti, que pour la joie égoïste du martyre. A chaque occasion , dans les assemblées et dans le peuple, ces deux partis s'étaient trouvés aux prises plus ou moins ouvertement. Par exemple, à une époque toute proche de celle où nous sommes, en 1594, au Sjnode de Môntauban, quelques membres ayant réclamé hautement contre l'incroyable facilité de quelques-uns à tout subir du roi, ce zèle leur valut le sobriquet de «brouillons».

C'est à ces brouillons qui, soit dit en passant, appartenaient presque tous aux provinces méridionales, que la Eéforrae doit d'avoir conservé sa dignité dans les persécutions et de n'avoir point été extirpée d'ici aussi aisément qu'elle le fut dans le Nord, La lutte se continua au synode de La Rochelle, en 1697-, ici, les brouillons, ceux qui, comme Chamier, s'évertuent à défendre la liberté de leur église et non seulement à prévoir, mais à prévenir les périls qui les menacent, sont des « fous »; ceux qui, assurés des bonnes promesses du roi et de tout le monde, et de la bienveillance future des événements, ont hâte de désarmer tout à fait la Réforme et de l'agenouiller, humble et repentante, devant la volonté royale; ceux qui, par leur promptitude à obéir, invitent leurs ennemis à ne point se gêner

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avec eux et à les exterminer sans crainte, ceux-là s'intitulent « les clairvoyants ! » On les a jugés à l'œuvre, ces prudents, ces habiles, ces avisés qui, comprimant, ou détournant, ou trahissant l'élan de la réforme populaire, furent, les uns par incapacité, les autres par trahison, les pires de ses persécuteurs.

Ce n'était point la seule cause de l'affaiblissement du protestantisme. Il faut aussi tenir compte des divisions théologiques ; mais nous n'y insisterons guère pour le moment. Les assemblées n'avaient pas seulement à s'occuper de l'organisation du protestantisme, mais aussi des schismes et des hérésies. C'était d'abord la doctrine de Jean Fischer (Piscator), qui prétendait « que les hommes étaient justifiés uniquement par l'obéissance passive du fils de Dieu »; le synode de Gap, le même qui déclara que le pape était véritablement l'Anti-Christ, chargea Ferrier de réfuter les opinions de Piscator. Mais une affaire plus importante, plus grave, fut celle de l'Arminianisme, Arminius, ministre d'Amsterdam, qui mourut en 1C09, à quarantesept ans, avait été un peu effrayé du dogme terrible de la prédestination calviniste. Il avait tenté de l'adoucir, de le modérer ; contre les pères calvinistes, qui faisaient de la rédemption

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le privilège des prédestinés et qui furent représentés dans cette lutte par Gomar, professeur à l'académie de Groningue, Arminius et ses disciples soutenaient que l'élection et la réprobation n'étaient que conditionnelles et que la mort du Christ suffisait au salut de .tous. Les Arminiens, condamnés dans des synodes de Rotterdam (1605), et de Dordrecht (1618), furent traités avec une rigueur presque catliolique : ils furent excommuniés, chassés de leurs chaires et de leurs places, bannis de l'enseignement. Il faut dire qu'il y avait un peu de politique dans cette persécution. Maurice de Nassau, qui méditait l'usurpation de la république des Provinces-Unies, s'était déclaré pour le gomarisme, dont la doctrine absolue lui semblait plus favorable à ses projets; à la tête des Arminiens, au contraire, était le patriote Barneveld qui, en toutes choses, défendait avec zèle la cause de la liberté contre les menaces ambitieuses du prince. Cette dispute, qui troubla surtout la Hollande, eut des contre-coups parmi la Réforme française qui en fut fort émue. Je voudrais bien pouvoir dire qu'elle fut, cette fois encore, du côté des opprimés ; avec les Arminiens contre les Gomaristes. Les protestants français n'assistaient pas au synode de Dordrecht ;

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trop d'inquiétudes les retenaient alors en France, sans compter Louis XIII^ qui s'opposa à ce qu'ils y allassent. Mais ils envoyèrent leur vole par écint, et participèrent ainsi, sinon à la persécution qui s'ensuivit, au inoins à la condamnation.

Cette rigidité dogmatique des ministres, uniquement préoccupés de quelques points de doctrine, quand il s'agissait d'un renouvellement complet des choses, fut une grande aide à la victoire de la réaction. Occupés à maudire et à excommunier dans les dissidents, les principes mêmes de la Réforme, je veux dire le libre examen g" la souveraineté individuelle, ils éloignaient d'eux toutes les forces nouvelles que leur prédication même avait provoquées. Cette inconséquence indisposait, irritait des esprits libres et logiques qui, acceptés, recherchés même par une sage tolérance, eussent volontiers travaillé avec elle à la transformation de la société catholique et monarchique.

Croirait-on que, pour quelques orthodoxes, la pratique d'un art était réputée infâme et excommuniée absolument comme dans l'Église catholique? Le synode de Nîmes, en 15G5, réprimande ceux qui assistent aux mascarades et aux comédies; en 1604, il exclut de la commu-

ISS l'esprit politique de la réforme

nion des comédiens qui étaient venus donner des veprésentations à Nîmes. Cette intolérance, qui ne se restreignait pas à l'art du comédien, effrayait une foule d'esprits qui eussent été les alliés naturels de la Réforme, ses ouvriers ardents.

Ce n'était pas ainsi que l'Evangile avait réussi autrefois, et, puisqu'ils parlaient tant de l'Église primitive, que n'ont-ils fait comme elle? N'attirait-elle i)as à elle tous ceux qui étaient froissés ou fatigués des iniquités de la société païenne? Ne se fortifiait-elle pas de toutes leur.-ï passions et de toutes leurs espérances? Les repousser, ne pas accepter, ne pas faire siennes les réclamations des misérables et des douloureux, n'était-ce pas discréditer la Réforme? Déclarer qu'on ne venait rien changer que le culte et la liturgie, n'était-ce point nier véritablement une révolution annoncée et préparée depuis des siècles par l'aspiration populaire, qui n'avait cessé de susciter contre l'Eglise et l'injustice sociale ses voyants et ses propliètes, cette interminable série d'apôtres démocratiques qui s'étaient succédé dans le même martyre et dans la même espéi'ance !

Les deux courants du XVP siècle, l'un venant

SITUATION DU PROTESTANTISME

de la Renaissance, l'autre de la Réforme, devaient s'unir et se concilier dans une idée supérieure, pour l'œuvre commune. Ceux qui se donnaient comme les chefs, les guides du protestantisme, devaient comprendre que le mouvement des idées, auquel il avait si puissamment contribué, ne pouvait s'enfermer dans l'immobilité d'un nouveau dogme. La doctrine de Calvin était trop étroite pour contenir et apaiser l'impatience des âmes curieuses de nouveautés, avides d'indépendance : il fallait permettre à l'intelligence, agrandie, d'élargir à sa mesure le christianisme renouvelé. La Réforme devait être proposée, non comme un dogme, non comme une Église, mais comme une ère nouvelle, inaugurant le libre travail de la pensée affranchie-, c'était faire du catholicisme, c'est-à-dire de l'injustice et de la tyi*annie, que de réduire à une simple querelle théologique une révolution complète, radicale, universelle, qui intéressait tout dans l'homme, les désirs politiques aussi bien que les soucis religieux, le citoyen autant que le penseur.

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