L'esprit protestant: politique religion (1512-1900)
Sans doute, si Ton en juge par la répétition et la violence des attaques dirigées contre les protestants depuis quelques années, et plus spécialement à l'occasion de Taffaire Dreyfus. - A-l-elle été nettement posée, cette question protestante?
Pas encore. Tant de préjugés se sont donné carrière en France contre les protestants, tant d'inexactitudes et de calomnies ont été colportées sur leur compte, que le devoir s'imposait de s'expliquer clairement, en toute sincérité.
Qu'est-ce qu'un protestant? Quelles sont ses convictions et ses tendances? Quelle attitude les protestants ont-ils prise dans les événements récents? Autant de questions que ce livre a pour but d'étudier.
C'était nécessaire, surtout si les polémiques violentes vont recommencer : on nous en menace.
L'histoire nous apprend que les protestants des xvi^, xvii* et xviu^ siècles ont été d'ardents patriotes, aimant passionnément leur roi, c'est-à-dire la France ; car le roi personnifiait la France. Les réformés se rendaient
VI L'KSPBIT PROTESTANT.
compte que les rois avaient fait la France pièce à pièce, que l'autorité royale était seule capable de maintenir dans le rang les grands feudataires toujours prêts à secouer le joug, que par suite la royauté était nécessaire et même indispensable pour le grand œuvre de Tunité de la patrie française. Supprimez les efforts patients et méthodiques de cette longue série de rois, et la France, comme Tltalie du moyen âge, n'aurait été qu'une confédération de petits États en proie à des luttes incessantes, et destinés à changer de maîtres à tout instant. Aussi les réformés vont-ils défendre énergiquement la royauté contre les Guises, contre la Ligue, contre Condé révolté, contre le parlement, contre le peuple de Paris aux jours des barricades. Cet attachement à leur roi est d'autant plus remarquable que pendant près de trois siècles les réformés ont été effroyablement persécutés ; ils vont résister par la force pendant cinquante ans et rendre coup pour coup, tandis qu'au début du xvi® siècle comme aux XVII® et xviir ils subiront patiemment toutes les violences : qu'importe ; sur les champs de bataille comme dans les prisons ou sur les échafauds, leur fidélité, leur loyalisme restera le même, inébranlable; ils n'en voudront pas au roi de tous les maux qu'ils souffrent par son ordre ; car ils le croiront toujours mal informé, mal conseillé par son entourage, et de lui ils attendront avec confiance aide et protection. Mais à aucun moment ils n'ont
songé à démembrer la France, pas même à modifier le gouvernement établi. .
En un mot, nos pères ont été des Français patriotes et des royalistes inébranlables, et ceci répond à un argument lancé trop souvent dans les réunions publiques : « Un protestant ne doit pas être royaliste ». Ce qu'ont été les pères, les enfants peuvent l'être ; la foi politique des pères, quand ils étaient persécutés, peut être encore la foi des enfants, alors surtout que Tédit de tolérance a été donné par Louis XVI en 1787, et que la liberté de tous les cultes et l'égalité de tous les citoyens, sans distinction de religion, ont été proclamées par la déclaration des droits de l'homme, que le même roi a promulguée.
L'histoire nous apprend ensuite que les réformés des trois siècles qui ont précédé le nôtre n'entendaient pas en matière religieuse le libre examen au sens que nous lui prêtons aujourd'hui. C'est une erreur considérable de penser qu'ils autorisaient toute personne à interpréter, comme il lui plairait, le sens des livres sacrés, seule base de leur religion. Nos pères avaientadppté, en 1559, au premier synode de Paris, et confirmé en 1571 au synode national dô La Rochelle, une confession de foi à laquelle pendant trois siècles ils n'ont pas changé une lettre. La discipline a pu être modifiée dans certains de ses articles; à la confession de foi on n'a pas touché. Bien mieux, dans chacun des synodes les dissidents é taient
sommés de rétracter leurs opinions, et ceux qui persistaient dans leurs erreurs étaient retranchés de TÉglise. Que de retranchements à opérer, que d'excommunications à prononcer à notre époque, si nous avions encore le synode national officiel, et s'il était fidèle à la tradition de ses devanciers! On commencerait par élaguer les libéraux (1), qui ont rejeté les dogmes essentiels de la religion réformée (divinité de Jésus-Christ, etc.), et c'est, d'ailleurs, ce que n'a pas hésité à déclarer le dernier synode général de 1872. « Il s'agit de savoir, a-t-on dit, si notre Eglise veut changer de religion ; si elle veut conserver la religion de ses pères, la foi en Jésus-Christ venu du ciel sur la terre pour sauver les hommes pécheurs, ou si elle veut accepter la religion nouvelle qu'on lui propose ^ religion sans dogmes, sans surnaturel et sans prière, qui n'a plus du christianisme que le nom, »
Le synode a rejeté la religion nouvelle, qui a formé un nouveau schisme. Les libéraux ne
(1) Par libéraux il faat entendre spécialement ceux qu professent les doctrines libérales actuelles ; car il existe encore quelques libéraux de 1850, qui ont avec les orthodoxes un certain nombre de points de vue communs; mais ce centre gauche tend à disparaître par extinction de ses membres, qui ne sont pas remplacés. C'est un malheur; car ces libéraux d'autrefois avaient des convictions religieuses profondes, et pouvaient contribuer beaucoup à ramener dans l'Église protestante ceux qui en étaient sortis peu à peu. Aujourd'hui la séparation est accomplie. En politique, il n'y aura bientôt plus face & face que les opinions extrêmes : la tendance est la même en religion.
sont donc plus des protestants, puisque du protestantisme ils ont rejeté les doctrines essentielles.
Alors il faudra faire une distinction capitale, quand on accusera les protestants de s'être lancés tête baissée dans le mouvement dreyfusard. Le protestantisme français ne peut pas être chargé des péchés de ceux qui ne se réclament pas de lui, et qu'il a rejetés. Or ce sont précisément les libéraux que Ton voit figurer à la tête de ce mouvement, gens en place, fonctionnaires pour la plupart, préfets, professeurs, magistrats, habiles politiques, remuants et frétillants comme dirait Brantôme, toujours amis du gouvernement. Donnez-leur un nom nouveau qui convienne à leur religion nouvelle ; qu'on les appelle rationalistes ou libres-penseurs, que sais-je? Mais les classer sous l'étiquette «protestants )),ce serait un nonsens; ils sont, au point de vue doctrinal, plus loin de nous que ne le sont les catholiques, aussi loin que les juifs, les musulmans ou les Hindous ; et tout ce qui pourra être dit ou fait par eux et contre eux ne saurait nous atteindre personnellement.
Ceux-ci écartés, restent les p7*o testants^ autrement dits orthodoxes ou évangéliques ; ceux qui, dans leur confession de foi de 1872, se réclament de la confession de foi de La Rochelle, ceux qui peuvent et doivent être atteints par la campagne antiprotestante déchaînée sur notre pays. Parmi eux, j'ai le regret de cons-
tater qu'il y a eu, qu'il y a même encore des partisans du traître deux fois condamné, peutêtre aussi des adhérents à la nouvelle campagne dont on nous menace. G*est vrai. Mais j'affirme qu'ils sont la minorité, et si vous cherchez bien, vous y trouverez surtout des nouveaux venus parmi nous, qui ne peuvent pas avoir comme les vieux Français de France le même amour pour leur nouvelle patrie, car « il n'y a pas de patrie là où l'homme ne respire pas le souffle évaporé des aïeux » (1). Ils ne peuvent donc pas se rendre un compte exact — et c'est là leur seule excuse — du mal que leur attitude cause à notre pays. Quant aux Français prolestants, dont les ancêtres ont lutté et soufi'ert pour la défense de leur foi religieuse, il en est beaucoup, nous dirons même la majorité, qui sont restés nettement nationalistes, conformes en cela à leurs traditions de famille et à la foi patriotique de leurs pères ; eux, dont les familles ont le plus souffert des persécutions religieuses en France, ils auraient peut-être le droit de ne pas oublier les souffrances et les tortures de leurs martyrs, pour en garder rancune à la France ; ils n'y songent même pas, sachant bien que les malheurs venaient moins des hommes que des temps et des idées en cours à cette époque, et, d'ailleurs, si les pères non seulement ont pardonné au gouvernement royal de la France,
(I) Discours prononcé par M. le Professeur Maury à la rentrée solennelle des Facultés de Montpellier en 1898.
mais encore l'ont aimé, de quel droit leurs descendants pourraients-ils reprocher à la France des maux qu'eux-mêmes n'ont pas soufferts? Et dire qu'il est encore de nos jours des sectaires qui n'ont pas désarmé !
Ces idées paraissent fort simples ; il fallait les énoncer. Puissent-elles produire leurs fruits et détourner des coups qui ne doivent pas viser les protestants ! L'orage crève où le vent le pousse ; la campagne antiprotestante qui vient sur nous pourrait avoir, si elle n'était arrêtée, les plus funestes effets. Je dis qu'elle doit cesser, car elle est injuste. Les défaillances de certains d'entre nous sont purement individuelles et ne sauraient atteindre une société religieuse qui n'entend pas former à notre époque un parti politique, ou un État dans l'État, et qui ne demande qu'à pratiquer librement sa religion. Il ne suffirait pas de dire — comme on Ta répété : — Il y a « parmi les protestants de purs patriotes, des hommes qui n'ont de leçons de patriotisme à recevoir de personne, etc., etc., mais ils sont l'exception ; ce ne sont pas eux que nous attaquons, mais les prolestants en général. » C'est là un point de vue tout à fait inexact, et nous convions les nationalistes sincères et de bonne foi, ceux qui, par leur talent et leur dévouement, dirigent l'opinion, à tenir compte des distinctions déjà posées ci-dessus, indispensables pour voir clair dans cette question. Qu'ils s'en prennent, s'ils le veulent, aux francs-
maçons, aux juifs, aux rationalistes, rien de mieux. Voilà leurs adversaires et nous n'avons pas à les défendre, mais s'ils s'attaquent aux prolestants, que ce soit à une personnalité distincte, directement visée, et non à un groupe tout entier, qui ne mérite à aucun titre ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. Quant aux quelques pasteurs, toujours trop nombreux, hélas, qui, oubliant leur caractère sacré, ont pris position dans ce triste débat — l'un d'eux est allé jusqu'à faire en chaire l'apologie du condamné et le procès de ses juges, — ils ont commis une faute, pour laquelle ils auraient été sévèrement blâmés par les synodes d'autrefois, qui interdisaient à chacun toute incursion sur le terrain politique. A défaut de synodes, l'opinion publique a fait justice comme il convenait de cette attitude, dans laquelle ils ont été bien près de compromettre leur autorité et leur caractère.
Ce n'est pas sans hésitations que je me suis décidé à écrire ces lignes : elles vont déplaire à tant de gens, froisser peut-être dans leurs opinions des parents et des amis. C'est possible ; mais ceux-là se sont-ils demandé s'ils ne nous blessaient pas profondément, quand ils affichaient bien haut et pratiquaient fièrement des opinions tout opposées? Alors, pourquoi tant de réserve et de ménagements? Et puis ces lignes feront plaisir à de plus proches parents, à d'intimes amis avec lesquels je suis heureux de me trouver en communion d'idées.
L'ESPRIT PROTESTANT. XllI
Cela me suffirait, s'il n'y avait mieux encore. C'est une. vérité historique que j'ai voulu proclamer, vérité d'hier, vérité d'aujourd'hui, qui sera aussi, Dieu voulant, celle de demain, et la vérité est toujours bonne à dire, surtout quand elle a pour but de crier à la France notre patriotique et filial dévouement !
Montpellier, décembre 1900.
Ce livre n'a pas la prétention de raconter en détail l'histoire des protestants ; cette histoire particulière se confond d'ailleurs avec l'histoire générale de la France. Il n'est pas davantage un exposé dogmatique de la doctrine protestante ; il a simplement pour but de rassembler un certain nombre de faits, d'en expliquer les causes, et de tirer les conséquences et les enseignements que ces faits comportent. Un choix minutieux a dû être opéré pour ne mettre en avant que des faits précis, caractéristiques, attestés par des écrivains contemporains, catholiques ou protestants, et la plus grande impartialité a été la règle de l'auteur, qui n'a aucune préférence pour les uns contre les autres, qui ne vient pas discuter ici des doctrines religieuses opposées, mais n'a voulu voir parmi ces frères autrefois ennemis que des fils d'une môme race et d'une même patrie. Aussi pas de récriminations inutiles, pas d'injures qui ne prouvent rien. Un livre ne peut avoir de portée, que s'il expose clairement et s'il discute sans passion. Puisse ce livre apporter sa note nouvelle dans les violents débats politiques et religieux déchaînés par une affaire tristement célèbre ! S'il n'a pas la prétention de ramener la paix entre des adversaires qui paraissent irréconciliables, il peut contribuer, en tous cas, à une classification plus exacte des partis en présence ; de là sa petite utilité.