POLITIQUE - RELIGION (1512-1900) CHAPITRE PREMIER
La Réforme en France. — Premières persécutions. — Conjuration d'Amboise, — Colloque de Poissy. — Massacre de Vassy. — Confession de foi des réformés (1612-1562).
Dès le début du xvi® siècle le besoin d'une réforme dans l'Église se faisait sentir. Bossuet l'atteste dans sonHistoiredesvariationsdes Églises protestantes, « Plusieurs prédicateurs ne prêchaient que les indulgences, les pèlerinages, l'aumône donnée aux religieux et faisaient le fond de la piété de ces pratiques qui n'en étaient que l'accessoire. Ils ne parlaient pas autant qu'il fallait de la grâce de Jésus-Christ (1) ». L'attitude d'un grand nombre
(1) Il y avait, dit encore Bossuet, plusieurs siècles qu'on désirait les réformes de la discipline ecclésiastique : « Qui me donnera, disait saint Bernard, que je voie, avant que de mourir, l'église de Dieu, comme elle était dans les premiers jours. »
Après lui, Pierre d'Ailly et Gerson font entendre les mêmes plaintes, qu'accentuent encore le concile de Pise en 1511, suspendant le Pape Jules II, et le concile de Latran, par la bouche d'Égide de Viterbe, général des Augustins.
L'Église le comprit si bien qu'elle se mit au travail et les cinq pontifes qui la dirigèrent pendant la deuxième moitié du xvie siècle entreprirent de grandes réformes, portant sur la discipline ecclésiastique, le choix des prêtres et le réveil delà foi (Duruy, Histoire de France, xvi® siècle, p. 599.)
de membres du clergé est définie par les cent griefs présentés à la diète de Nuremberg en 1523, avec la* signature d'un légat du Pape Adrien VI, et mentionnant qu'à force de quêtes, d-aumônes forcées, parfois de spoliations, le clergé séculier et régulier en Allemagne possédait la moitié du territoire. Aux États généraux de Fontainebleau, le 21 août 1560, Jean de Monlluc, évêque de Valence, et Charles de Marillac, archevêque de Vienne, jeté* rent de véritables cris d'alarme, en faisant une peinture énergique des mœurs et des habitudes d'un trop grand nombre de représentants du clergé. — On demandait donc une réforme, et nul ne fut surpris quand des idées nouvelles se firent jour (1). Cette réforme jugée nécessaire était dans l'air ; elle n'est pas spéciale à l'Allemagne, à la France ou II l'Angleterre ; c'est à la fois dans toute l'Europe que des abus s'étant produits, on chercha partout le remède ; et voilà pourquoi il n'est pas exact de dire que la Réforme est venue d'Â llemagne ; elle a été nationale dans chaque pays; et si l'on ne consultait que l'ordre chronologique, c'est en France qu'on en trouverait les premières tentatives. Dés 1512, en effet, dans la ville de Méaux, Lefèvre d'Etaples attaqua publiquement lès doctrines catholiques, et annonça un prochain renouvellement dans la religion des peuples : or ce n'est qu'en 1517 que Luther afficha à la porte de la cathédrale de Wittemberg ses 195 thèses, son premier acte de révolte, après lequel, le 10 décembre 1520» il brûla solennellementlabulle d'excommunication,
(1) Nous De meDtionnons pas les appréciations des écriirains protestants; on les trouvera dans Théodore de Bèze, dans Merle d'Aubigné (Histoire de la Réformation au xvi« siècle). — De Félice, Histoire des protestants ^ p. 1 et suivantes de l'Introduction.
et comparut devant la diète de Worms, le 17 avril 1521. Or Lefèvre d'Etaples a eu pour disciple Guillaume Farel, Tun des hommes qui ont eu le plus d'influence sur la Réforme, l'ami et le compagnon de luttes de Calvin. 11 ne faut donc pas dire avec un publiciste contemporain après tant d'autres : « C'est d'Allemagne que nous vint la Réforme (1) ». Non, la Réforme en France a été française, prôchée uniquement par des Français, Lefèvre, né à Étaples, Farel, né à Gap, l'évêque Briçonnet, comte de Montbrun, Louis de Berquin, né en Artois, François Vatable, né à Amiens, Calvin enfin, né à Noyon, en Picardie, e.t Théodore de Bèze, né à Vézelay, dans le Nivernais. Laissons de côté les réformateurs anglais avec lesquels ceux de France n'ont eu aucun rapport ; ne parlons pas des réformateurs allemands ; ils diffèrent tant des nôtres par leur tempérament, leurs idées mêmes, si bien qu'ils ne paraissent pas avoin eu grande influence sur les réformateurs français. On sait, en effet, quelles différences profondes* séparent Calvin de Luther, qui ne se sont jamais connus personnellement (2) et n'ont eu entre eux aucun rapport épistolaire, ce qui est d'autant plus étonnant que Calvin était un prodigieux travailleur, qui a laissé de nombreux écrits et une correspondance volumineuse.
Il n'est pas plus vrai de dire avec certains auteurs contemporains que le calvinisme a son siège prin-. cipal à Genève, Cette proposition se trouve dans un ouvrage tout récent : le Répertoire alphabétique de Fuzier-Herman, au mot «culte», n°753, où l'auteur explique gravement que, j»owr cette raison^ le législateur àe l'an X a dû s'efforcer de soustraire les
(1) Ernest Renauld, le Péril protestant, p. 27.
(2) Franck Puaux, Histoire de Calvin, p. 74.
protestants français à toute influence étrangère, en les maintenant vis-à-vis de TÉtat dans un lien de dépendance plus étroit pour eux que pour les catholiques. Sans doute Calvin, ne pouvant rester en France, s'est réfugié à Genève, à qui il a donné une constitution politique et religieuse toute spéciale, sans jamais songer à appliquer à la France ces règles particulières. Mais sa première pensée a toujours été pour sa patrie d'origine. C'est pour la France qu'il a écrit son principal ouvrage, VInstU tution de la vie chrétienne^ dédié à François P' et dans lequel les réformés de France trouvèrent à la fois doctrine, discipline et organisation ecclésiastique qu'ils adoptèrent (1). C'est donc par accident, par nécessité, que Calvin a séjourné à Genève; mais il est resté en communion absolue d'idées avec les autres réformateurs français, et ce n'est pas de Suisse que sont venues à la France les idées de la Réforme française : Zwingle, le réformateur suisse, n'a pas partagé toutes les opinions de Calvin.
Mais, dira-t-on, à propos de cette prétendue influence étrangère, les premiers réformés de France ont porté le nom de Luthériens, C'est tout à fait au début seulement que ce nom leur a été donné, et il ne faut pas s'en étonner, car dans toute l'Europe le réformateur qui avait fait le plus de bruit était certainement Luther brûlant la bulle du Pape à Wittenberg et agitant la chrétientépar la violence de ses attaques contre -Rome. Calvin et ses collègues étaient plutôt des théologiens que des orateurs populaires ; leur action fut moins bruyante sur les masses et partant moins connue. Mais bientôt la
(1) De Félice, p. 53.
distinction se fait d'elle-même dans le langage populaire, et les réformés de France ne sont plus appelés que huguenots, calvinistes, plus tard religionnaires (1). On n'est pas d'accord sur l'étymologie du mot huguenots. D'après les uns hugucinots viendrait de l'allemand eidgenossen, qui signifie associés, confédérés (2). Outre que ces deux mots n'ont entre eux qu'une ressemblance assez lointaine, on comprendrait mal ce terme associés^ alors qu'aucune association n'existait entre les membres épars de l'Église réformée de France. D'autres font dériver ce mot du nom de Besançon Hugues, chef de parti à Genève (3). C'est peu probable ; le rôle de ce chef de parti fut trop insignifiant et trop peu connu. Mieux vaut pour être fixé s'en rapporter à l'appréciation des auteurs du XVI* siècle. De Thou, dans son Histoire t. III, p. 484, nous dit : « Il est à remarquer que le nom ridicule et odieux de huguenots, qu'on donna depuis 1560 en France à ceux qu'on appelait luthériens auparavant prit son origine en la vUle de Tours. On sait que les habitants de chaque vUle appellent de noms qui leur sont particuliers les lutins, les loups-garous, les bêtes noires, et d'autres monstres chimériques et vains dont les contes de veillées sont remplis pour faire peur aux enfants et aux femmelettes. Or le roi Hugon passait chez le peuple de Tours pour un de ces monstres et on disait qu'il galopait toutes les nuits autour des murs de la ville ballant ceux qu'il rencontrait
(ij Le nom de protestants ne commence à leur être appliqué que dans la seconde moitié du xvii® siècle.
(î) Bouillet, Dictionnaire d'histoire et de géographie au mot Huguenots,
(3) Bouillet, op. cit., et Lamarche, Histoire de la Ré formation française, p. 70.
OU les enlevant. C'est de ce roi Uugon qu'on appela huguenots les protestants qui, n'osant s'assembler de jour, se rendaient toutes les nuits aux environs de Tours pour entendre les sermon» ou pour faire les prières en commun. »
C'est possible, mais bien extraordinaire; caria ville de Tours n'a jamais été un centre important pour les réformés ; et il est difficile d'admettre que cette légende spéciale à Tours ait eu dans toute la France un grand retentissement. Plus vraisemblable nous parait l'étymologie donnée par Crespin {Histoire des martyrs^ t. III, p. 67). « Ceux qui ont recherché de près la déduite de ce mot ont dit que ceux de la maison de Guyse prétendant quereler la couronne de France l'ont voulu débattre sur un endroit obscur à raison de Hugues Capet, lequel ils disent avoir occupé le royaume de France l'an neuf cent octante huit, le Roy Louis cinquième estant décédé sans enfants masles, au lieu que la succession en appartenait à Charles, duc de Lorraine, leur prédécesseur, prétendans estre descendus de la droite lignée de Charlemagne. Et combien que le susdit duc de Lorraine soit décédé sans enfants masles, tellement que ceux de Lorraine ne peuvent nier qu'ils ne soient descendus de filles aufquelles la couronne de France ne peut appartenir, néantmoins font en plusieurs endroits disputer que les enfans et successeurs d'un usurpateur du Royaume, tels qu'ils prétendent avoir esté le susdit Hugues Capet, y ont moins de droit que les enfants et successeurs d'une fille légitime. M Voilà donc les protestants dénommés huguenots^ parce qu'ils soutinrent les droits des descendants de Hugues Capet contre les Guises qui revendiquaient à leur profit la couronne de France.
Cette étymologie a du moins l'avantage d'être conforme à une vérité historique que nous verrons s'affirmer très nettement, à savoir que les réformés de France vont se montrer ardents partisans des Valois contre la maison de Guise et les Ligueurs (1). La Réforme en France naquit d'un besoin profondément senti et désintéressé de retourner à la foi simple des premiers chrétiens. Il n'y eut pas, comme en Angleterre pour Henri VIII, des raisons personnelles et tout intimes de rompre avec Rome. 11 n'y eut pas, comme en Allemagne pour un grand nombre de luthériens, le désir de mettre la mait sur les immenses richesses des bénéfices ecclésiastiques. On ne pouvait compter en France ni sur l'appui du souverain, un sceptique, ni sur le bas peuple, fortement imbu des traditions romaines et maintenu par un clergé instruit et influent, ni sur les rivalités intestines d'un grand nombre de princes ennemis entre eux comme en Allemagne, et désireux de secouer leur indépendance vis-à-vi3 de l'Empereur, leur suzerain nominal. Certes, ce furent d'ardentes convictions qui amenèrent en France des lettrés, prêtres ou professeurs, à commencer le mouvement, sans bien savoir tout d'abord de quel côté orienter cette nouvelle voie. Après les maîtres, vinrent les disciples: « Ceux que gagnait la cause nouvelle (2) étaient surtout les peintres, horlogers, imagiers, orfèvres, imprimeurs et autres qui en leurs métiers ont quelque noblesse d'esprit » les Bernard PaUssy, les Estienne, etc. Le peuple, en général, se montra hostile ; c'est
(1) Cette étymologie a été empruntée par Crespln à V A'ivertissement au peuple de France^ publié en 1560, à la suite de V Histoire du tumulte d'Amboise, — Crespiû est un contemporain des faits qu'il rapporte.
(2) Florimond de Bémond, historien catholique.
lui qui donnera à la Ligue son principal appoint. Les nobles ne vinrent que plus tard, les uns par véritable conviction religieuse, les autres, les plus nombreux peut-être, par ambition, par Tattrait de la nouveauté, pour donner libre carrière à leur esprit d'aventure, surtout quand il s'agira de cornmencer à travers la France les grandes chevauchées. C'est qu'il fallait au début de fortes convictions, que Ton payait par d'atroces supplices. Sous François I*"" et Henri II les premiers bûchers vont s'allumer.
Que voulait la Réforme? Tout simplement opposer à uhe autorité une autre autorité^ à l'ancienneté une ancienneté plus reculée, au commentaire le texte, à l'Église l'Écriture (1). Mais ce qu'il est essentiel de noter c'est que le libre examen, au sens absolu et moderne de cette expression, ne fut à cette époque réclamé par personne. Les réformés ont réclamé le droit de cité en Allemagne, en Suisse, en France, au nom, au seul nom de la vérité divine dont ils se jugeaient les fidèles interprètes, et nullement au nom de la hberté de croyance et de culte. Il suffit pour s'en convaincre de lire le détail de leurs procès. On ne trouverait pas dans tout le volume des martyrs de Crespin un mot où il fût question de la tolérance au sens philosophique de ce terme. Ils se justifient pas des textes de la Bible, et somment leurs adversaires de prouver que leur foi n'y pas conforme ou de les absoudre. Leur défense est là, elle n'est que là. Si on leur eût proposé d'accorder à ceux qu'ils regar-
(I) Vinet, t. Jll, p. 450, Étude sur AI. Sayous. — Toujours est-il certain que la Réformation fut la recherche d'une autorité, plus haute que celle qui réglait alors la croyance des peuples {Histoire de la Littérature française au xixe siècle).
daient eux-mêmes comme hérétiques ou impies des droits semblables aux leurs, ils y auraient vu une révolte contre la loi de Dieu (1). 11 ne faut donc pas dire que la Réforme, c'est le libre examen, c'est-àdire le droit pour chacun d'interpréter à sa façon les textes, sacrés, et de se former hors de toutes règles une conviction personnelle. Nous verrons au contraire comment Calvin et après lui les synodes généraux ont posé des règles d'interprétation précises, qu'il n'a été permis à personne de contester. Si de la Réforme elle-même on a entendu faire résulter plus tard l'émancipation de la pensée religieuse, ce ne fut en tous cas qu'une conséquence très lointaine, que les réformateurs n'avaient pas entrevue, et qu'ils auraient sans doute énergiquement combattue.
Cependant, dès 1521 les idées nouvelles vont pénétrer à la cour de France par l'intermédiaire de Marguerite de Valois, sœur de François I". Le roi et sa mère Louise de Savoie leur prêtèrent tout d'abord une oreille complaisante. Depuis la querelle des investitures tout ennemi de Rome est un ami des rois ; aussi de 1521 à 1523 les réformés vontils gagner des adhérents. C'est alors que les prêtres, se sentant menacés, imaginèrent de prêter aux réformés des desseins qu'ils n'ont jamais eus, et
(1) De Félice, p. 55.
« M. Bersier, Discours sur Coligny^ p. 38, s'exprime ainsi : « On peut se demander si, devenus vainqueurs, les réformés auraient accordé la liberté à leur tour, et Ton a toute raison d'en douter. Ni Calvin à Genève, ni Knox, en Ecosse, n'ont reconnu aux catholiques la liberté de leur culte. Théodore de Bèze a professé jusqu'au bout que Thérélique devait être puni par le glaive. S'ils réclamaient de l'État la liberté, ce n'était nullement au nom de la conscience inviolable, c'était au nom de la vérité dont ils se croyaient les seuls représentants authentiques. »
contre lesquels nous allons les entendre hautement protester.
Ils les représentèrent au roi comme des ennemis de tout ordre social, dont le but était de détruire la religion catholique et la royauté elle-même (1). Nicolas Béda, qui était à la tète de la Sorbonne, répondant à une question que lui avait posée la régente du royaume, Louise de Savoie, en 1523, disait : « Il faut poursuivre Fhérésie avec la dernière rigueur ; sinon il en résultera un grand préjudice à V honneur du roi et de M"*® Louise de Savoie ». C'était la confusion volontaire de la cause du trône avec celle de la religion catholique.
Même tactique du pape Clément VU en 1525.
« Il est nécessaire, écrivait-il au Parlement de Paris, en ce grand et merveilleux désordre qui vient de la furie de Satan et de la rage et impiété de ses suppôts, que tout le monde fasse ses efforts pour garder le salut commun, attendu que cette forcénerie ne veut pas seulement brouiller et détruire la religion, mais aussi toute principauté^ noblesse, lois, ordres et degrés. » — L'historien Seckendorf cite une lettre, datée de la cour de France en 1530, où les réformés sont accusés de vouloir la chute des princes^ la parfaite égalité des droits, et même la rupture des mariages et la communauté des biens. François 1*"" fut très frappé de ces calomnies, et Brantôme rapporte qu'il disait : « Ces nouveautés ne tendent à rien moins c^'au renversement de toute monarchie divine et huinaine. »
A défaut de ces témoignages, une simple réflexion aurait sufii pour nous fixer sur l'attitude,
(1) De Félice, p. 42 et suiv.
sincère ou non, du clergé. A cette époque, on ne distinguait pas le citoyen du croyant (1); le pouvoir civil et le pouvoir religieux étaient trop étroitement unis pour ne pas se prêter main-forte réciproque ; et la religion menacée devait tout naturellement avoir recours à l'autorité royale ; et pour convaincre celle-ci Targument à trouver était trop facile. « Ces novateurs sont des gens dangereux; ils menacent à la fois Tautel et le trône. » Aussi François J" en les persécutant va-t-il agir moins en catholique qu'en chef d'État se croyant menacé.
C'est alors que paraît V Institution de la religion chrétie7%ne de Calvin, livre par lequel il s'annonce comme le véritable chef de la Réforme française,' et qu'il écrivit, dit-il, pour décharger ses frères d'une injuste accusation, La préface est dédiée à François P"" et porte ceci : « Vous pouvez vous^ même, sire, être témoin de quelles noires calomnies Ton met toujours en usage pour diffamer notre religion auprès de Votre Majesté ; car on veut vous faire accroire qu'elle n'a pour but que d'arracher le sceptre des mains des rois, que de renverser les sièges et les tribunaux de justice; que de troubler la paix et le repos des peuples, en un mot, que de bouleverser toutes choses de fond en comble... Enfin, sire, y a-t-il de l'apparence que nous pensions à renverser les Royaumes et les États du monde, nous de la bouche desquels . on ne vit jamais sortir une seule parole séditieuse.,, nous qui tout chassés que nous sommes de nos maisons, ne laissons pas de présenter des
(1) Oq teaait pour une maxime foodamentale de TÉtat, la vieille devise : « Une foi, une loi, uu Roi ».
prières à Dieu pour la conservation de votre personne sacrée et pour la prospérité de votre royaume... J'ai voulu préparer et adoucir votre esprit, afin qu'il donnât audience à notre cause ; mais quoi qu'il arrive, nous posséderons nos âmes par la patience. » (Août 1535.)
On sait que Calvin, après avoir rédigé sa profession de foi, voulut l'imposer aux Genevois. Il se heurta à la résistance d'un parti nombreux, les libertins, qu'il réussit à dompter en faisant, lui aussi, appel au bras séculier. Exilé par ses ennemis, il rentra bientôt à Genève en triomphateur ; et ses lettres furent incessantes contre les libertins, à qui il refusa de faire la moindre concession (1), contre les panthéistes Quintin, Pocque et Ameaux qu'il fit condamner par le Consistoire, et même par le Conseil de la Ville de Genève, à faire amende honorable, torche en main; il somma Amied Perrin, qui ne partageait pas ses doctrines de se rétracter, et le fit ensuite exiler, laissa exécuter le chanoine Gruet, qui avait, lui aussi, embrassé les théories panthéistes, et contribua à la condamnation de Michel Serve t. Il faut remarquer ici que ce docteur espagnol dans son ouvrage, /a Restitution du Christianisme^ niait les dogmes fondamentaux acceptés par toutes les fractions de la chrétienté. Resté en Espagne, il aurait certainement été brûlé vif. Il avait d'ailleurs été condamné à Vienne (France) et exécuté en effigie le 17 juin 1553. Il se réfugia à Genève, A ce moment-là toutes les églises avaient formulé cette horrible doctrine que l'hérétique doit
(1) Notamment sur la question très secondaire de savoir si la Cène serait célébrée selon le rite bernois avec du pain sans levain, au lieu de pain ordinaire. — (V. Frank Puaux, Histoire de Calvin,)
être puni de mort, s'il ne rétracte pas ses erreurs ; et si on le frappait comme meurtrier, c'est qu'aux yeux de tous celui qui tue l'âme est à la fois plus dangereux et plus criminel que celui qui tue le corps. Sommé de se rétracter, Servet refusa, et monta sur le bûcher, le 27 octobre 1553. Calvin et Farel approuvèrent ce supplice, dont la responsabilité doit peser non pas sur eux seulement, mais sur les idées qui avaient cours au xvi* siècle et étaient partagées avec la même conviction par tous les docteurs, à quelque religion qu'ils appartinssent. Il faut se rendre compte aussi que pour tout fondateur d'Église, le maintien énergique de son autorité est chose [nécessaire, et ce caractère à'autorité^ imprimé par Calvin à son œuvre, et contenu dans la confession de foi des réformés de France, dont il est l'auteur, nous allons le retrouver précisé et affirmé par les divers synodaux nationaux français.
Tel fut le maître, tels seront les disciples qui comprirent à merveille qu'ils ne pouvaient exister en France qu'à la condition d'être étroitement unis et d'être impitoyables pour les dissidents. C'est donc l'intolérance qui, au xvV siècle, fut commune aux deux religions, catholique et réformée; et il a fallu une certaine bonne volonté pour voir dans la Réforme la « mère de toutes les libertés modernes ». Ce fut, en tous cas, une mère bien inconsciente.
Sous Henri II, les bûchers s'allument plus nombreux. Le roi est circonvenu par les mêmes arguments déjà donnés à son prédécesseur. « Si le bras séculier manque à son devoir, lui disait le cardinal de Lorraine, tous les méchants se jetteront dans cette détestable secte ; ils briseront le pou-
H l'esprit protestant.
voir ecclésiastique et après ce sera le tour du pouvoir royal (1). » Et cependant, dans une adresse au roi, les réformés ne cessaient de signaler les calomnies de leurs ennemis : « Nous ne sommes rebelles, disaient-ils, ni à l'autorité du souverain^ ni à celle des magistrats », et mieux que leurs supplications, les faits auraient dû parler en leur faveur. Il est impossible, en effet, de signaler pendant cette période un acte, une parole même, pouvant exprimer qu'il y avait en eux la moindre velléité de rébellion. Ils mouraient avec courage pour leur foi, — et c'était tout.
Une église ne peut vivre, si elle n'est fortement organisée. De simples réunions de fidèles sans lien entre elles ne constituent pas une Église; il leur faut un trait d'union : les réformés le comprirent, et pour maintenir l unité de croyance et de discipline (2) un synode général fut réuni à Paris, le 25 mai 1559(3).
C'est là que furent posées les bases de la Réforme française (4). La confession de foi rédigée par Calvin en quarante articles contenant tous les dogmes
(1) De Félice, p. 88.
(2) Théodore de Bèze, raconte qu'ea 1558, une réunion préparatoire avait eu lieu « Après la célébration de la Gène y dit-il, les ministres étant assemblés communiquèrent par ensemble tant de la doctrine que de l'ordre et discipline entre eux observés, et par les choses qu'ils traitaient commencèrent à appréhender quel bien ce serait s'il plaisait à Dieu que toutes les Églises de France dressassent d'un commun accord une confession de foi et une discipline ecclésiastique; comme aussi cela ne se faisant point, les grands maux qui pourraient survenir, et les divisians taijt en la doctrine qu'en la discipline, les Églises n'étant pas liées ensemble et rangées sous un même joug d'ordre et de police ecclésiastique. »
(3) De Félice, Histoire des Synodes, p. 82.
(4) Les actes des synodes nationaux sont rapportés dans le 1 vre de Jean Aymon, paru à la Haye en 1710.
fondamentaux fut solennellement approuvée par tous lés délégués, et la Bible fut considérée comme la règle unique et absolue de toute vérité. — Après la confession de foi on adopta la discipline en quarante articles, qui furent en partie modifiés et augmentés par les synodes postérieurs, tandis qu*il ne fut pas touché à la confession de foi primitive. L'organisation ecclésiastique fut ainsi répartie : à la base, l'Église, qui doit être créée partout où il y a un nombre suffisant de fidèles; elle devra nommer un consistoire (aujourd'hui conseil presbytéral), appeler un ministre, établir la célébration régulière des sacrements, et choisir des anciens, qui pour la première fois seront élus par la commune voix du peuple et se recruteront ensuite par leur propre choix, sauf opposition du peuple. Les anciens signent la confession et la discipline. Nulle condition de rang ou de fortune pour être élu ancien ; nulle égUse, dit l'article 30, ne doit prétendre aucune domination ou seigneurie sur les autres.
Au-dessus des consistoires, le colloque (aujourd'hui consistoire), composé d'un pasteur et d'un ancien de chaque Église, dont le mandat est d'arranger les différends survenus entre les ÉgUses ou les ministres. Plus haut viennent les synodes pro-^ vinciaux embrassant une province entière. Il y en eut quinze ; puis le Béarn réuni à la France forma la seizième circonscription synodale. Ils se réunissaient au moins une fois l'an pour statuer sur toutes les affaires importantes de leur province; — mais les décisions les plus graves devaient être portées au synode national afin, est-il dit, que tout fût maintenu en bon ordre et unité. Voici donc l'autorité suprême de l'Église réformée de France.
16 l'ksprit protestant.
L'Eglise catholique a ses conciles œcuméniques que la célèbre déclaration de 1682 a déclarés supérieurs au pape dans le spirituel ; TÉglise réformée a maintenant un chef : c'est son synode national.
C'était un résultat considérable qui parait à un double danger. D'abord des dissidences pouvaient se. produire, qui auraient mis en péril l'œuvre commencée; des agitateurs pouvaient essayer de semer le désordre. Il fallait une autorité souveraine pour faire rentrer tout le monde dans le rang, et nous allons voir que le synode national fera courber les têtes les plus hautes. En second lieu, une réponse collective de toutes les Églises de France était indispensable; les réformés avaient tout à gagner à être connus; en montrant à découvert ce qu'ils étaient, ce qu'ils voulaient, ce qu'ils croyaient, ils coupaient court à tous les faux bruits répandus contre eux; si bien qu'après la confession de foi, des esprits éminents comme Michel de l'Hôpital essayèrent de transiger avec eux. C'était aussi le seul moyen d'attirer à eux des prosélytes. Car un parti religieux (comme d'ailleurs un parti politique) ne vit que d'affirmations. La proclamation de la confession de foi fut donc pour les réformés une double force de résistance et d'expansion.
Tous ces corps électifs, depuis le consistoire jusqu'au synode national, avaient le pouvoir de connaître des fautes privées et d'infliger des peines spirituelles, savoir : l'admonition particulière, la remontrance en consistoire, la suspension de la Cène, enfin pour les grands scandales l'excommunication et le retranchement de l'Église; intervention souvent délicate, dont on peut s'étonner aujourd'hui, mais qui paraissait toute natu-
LA CONFESSIOiN DE FOI. 17
relie au xvi® siècle, et qui s'imposait comme une règle aux réformés, parce qu'on les avait accusés de n'être sortis de l'Église romaine que pour satisfaire plus librement leurs passions.
Quelle fut l'autorité accordée à cette confession de foi? C'est évidemment une question capitale, qui peut même paraître oiseuse au premier abord; car à quoi bon, dira-t-on, une confession de foi si elle n'est pas imposée ? à quoi bon une règle si elle peut être violée à tout propos ? Il nous paraît certain que le synode de 1559 a entendu imposer cette confession de foi comme une règle obligatoire à tous ceux qui se réclamaient du titre de réformés et voulaient faire partie de cette Église.
Cette interprétation résulte des termes mômes de l'article 33. « Nous recevons ce qui est fait et est propre pour nourrir la concorde, et tenir chacun depuis le premier jusqu'au dernier en obéissance; en quoi, nous avons à suivre ce que notre Seigneur Jésus-Christ a déclaré quant à r excommunication y laquelle nous approuvons et confessons être nécessaire avec toutes ses appartenances. » Pour pouvoir maintenir chacun dan3 VobéissancCy pour proclamer le droit dt excommunier^ il faut tout d'abord supposer que les fidèles ont le devoir d'obéir. Ce n'est qu'à cette condition préliminaire que Ton pourra formuler dans Tarticle 6 : u Nous avouons ce qui a été déterminé par les conciles anciens, et détestons toutes sectes et hérésies qui ont été rejetées par les saints docteurs, comme saint flilaire, saint Athanase, saint Ambroise et saint Cyrille »; et dans l'article 10 : « Nous croyons que toute la lignée d'Adam est infectée de telle contagion qui est le péché originel et un vice héréditaire, et non pas seulement une
imitation, comme les Pélasgiens ont voulu dire, lesquels nous détestons en leurs erreurs » ; et encore dans l'article 14: « Nous détestons toutes les hérésies qui ont anciennement troublé les Ëglises, et notamment aussi les imaginations diaboliques de Servet, lequel attribue au Seigneur Jésus une divinité fantastique, etc. » Pour condamner ainsi les dissidents, il faut qu'ils aient violé des règles obligatoires, règles qu'il ne sera permis à personne d'enfreindre, sous peine de la même condamnation.
Si l'on se rappelle en outre que Calvin est l'auteur de cette confession de foi, on y verra l'empreinte de son génie autoritaire ; c'est ainsi d'ailleurs qu'ont appliqué la confession de foi tous les synodes nationaux postérieurs; car ils vont réprimer sévèrement non pas seulement tout écart de conduite, mais encore tout écart de doctrine. -^ Quant au libre examen, il n'en est pas encore question.
Est-ce à dire que le synode de 1559 a entendu imprimer à son œuvre un caractère d'invariabiUté X)u de perpétuité? Certes non. Il exprime simplement sa croyance actuelle : « Nous croyons. — Nous confessons. » — Il n'y a qu'une chose qui est la règle absolue de toute vérité, contenant tout ce qui est nécessaire pour le service de Dieu et de notre salut, à laquelle il n'est pas loisible aux hommes ni même aux anges d'ajouter, diminuer ou changer, c'est la Bible. » Ainsi s'exprime l'article 5.
La confession peut être modifiée, sur certains points secondaires tout au moins, car les points fondamentaux sont ceux de la Bible elle-même. — Mais si une modification est plus tard reconnue nécessaire, la volonté implicite des membres du
synode a été que ce changement ne pourrait être ordonné que par un nouveau synode. En fait, aucune modification n'a été officiellement accomplie jusqu'aux lois organiques de Tan X, et pouvons-nous dire même jusqu'au synode de 1872.
L'histoire des synodes montrera qu'il y eut à côté des réformés, des humanistes, des juristes, des libres-penseurs, qui acceptaient en apparence les idées nouvelles, mais seulement pour se débarrasser de toute croyance et de toute pratique religieuse. On leur dira en leur montrant la confession de foi : « Vous n'êtes pas des nôtres (1)», et on les supprimera de l'Église. — Il n'y en aura pas d'autre sanction, il ne pouvait pas d'ailleurs y en avoir d'autre ; mais la peine spirituelle de l'excommunication restée longtemps en usage est suffisante pour marquer d'une façon précise le caractère obligatoire de la confession de foi. Signalons enfin quelles étaient les affaires dont le synode général devait connaître (2) : débats de doctrines, schismes, infractions graves aux règles disciplinaires, différends de province à province, dépositions de pasteurs notables, censures contre des personnages puissants. Au début de chaque synode lecture était donnée de la confession de foi, à laquelle on adhérait au nom de sa province de vive voix et par écrit ; venait ensuite la lecture de la discipline sur laquelle on proposait des changements ou additions.
Mais quelle place va-t-il rester pour la foi personnelle, pour l'initiative individuelle? Suffira-t-il pour être réformé, pour être vraiment chrétien,d'accepter ainsi toute faite la foi des réformateurs
(1-2) De Félice, Histoire des SynodeSy p. 30, 49 et suiv.
formulée en quarante articles ; ou bien faudia-t-U éprouver soi-même la vérité de cette confession de foi basée sur la Bible ? En ce dernier sens, il faut reconnaître que la religion est chose toute personnelle, qu'elle ne doit être pour chacun que le résultat d'expériences et de méditations intimes et le prix de luîtes incessantes. C'est ainsi que l'on a pu dire (l) : « La religion réformée a placé l'âme humaine directement face à face de la Bible . afin qu'elle prononçât elle-même qu'elle y reconnaissait la parole de Dieu. » Voilà la liberté d'examen individuel, mais c'est tout. La Réforme n'est pas allée plus loin ; si à la suite de cet examen personnel le fidèle écarte la confession de foi, il sera considéré comme n'étant plus réformé, et même retranché de l'Église. Ajoutons qu'avec le temps les idées premières se sont modifiées : les barrières que les réformateurs avaient très sagement posées ont été renversées ; on a voulu trouver dans le principe de la Réforme l'affirmation d'un droit d'examen sans limites : et, sous prétexte de tout examiner, on a été emporté sans frein et sans boussole pour aboutir à notre époque à une série de doctrines philosophiques et de négations systématiques que nos pères du xvi® siècle auraient repoussées avec horreur, et dont, à aucun point de vue, ils ne peuvent être tenus pour responsables (2). Il est bon de noter les articles 39 et 40 de la confession de foi : « 11 faut à cause de Dieu que non seulement on endure que les supérieurs dominent^ mais aussi quon les honore et prise en toute révérence^ les tenant pour ses lieutenants et offi-
(1) De Féiice, liisloire des Synodes, p. 38.
(2) Ce sont les doctrines libérales que nous retrouverons au xix« siècle.
ciers, lesquels il a commis pour exercer une charge légitime et sainte. Nous tenons donc qu'il faut obéir à leurs lois et statuts, payer tributs, impôts et autres devoirs, et porter le joug de subjection d'une bonne et franche volonté, encore qu'ils soient infidèles, moyennant que Fempire souverain de Dieu demeure en son entier. Ainsi nous détestons ceux qui voudraient rejeter les supériorités, mettre communauté et confusion de biens (1) et renverser l'ordre de la justice. »
On présente souvent les protestants comme d'éternels révoltés ; or voilà ce qu'ils recommandaient, et pour donner à leurs recommandations plus d'autorité, ils n'avaient pas hésité à les insérer dans leur confession de foi.
Ces préceptes n'étaient que le commentaire de la parole biblique : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » La distinction n'est pas toujours facile ; voici comment le premier synode avait tranché les cas qui lui furent soumis. Nous empruntons ces exemples au livre de M. de Félice {Histoire des synodes^ P-23) : « Est-il permis de demander des dispenses aux prêtres pour se marier où l'on voudra? Non. Est-il permis de faire annoncer ses bans de mariage par le curé de sa paroisse? Oui. Pourquoi cette différence ? C'est que dans le premier cas le prêtre dispensait en vertu de son autorité ecclésiastique dont on ne voulait plus, tandis que dans le second il agissait comme officier de l'autorité civile qu'on avait à cœur de respecter. D'autant, dit le synode pour les annonces de mariage, que c'est une chose purement politique.
(1) Ceci n'aurait pas été goûté par uos modernes socialistes.
« Est-a licite aux fidèles de faire écrire les noms de leurs enfants sur les registres des curés, tout en s'abstenant de les faire baptiser par eux? Oui puisque c'est une ordonnance du roi concernant la police.
« Est-illicite détenir à ferme les biens des curés et des moines? Non, s'il y a idolâtrie conjointe (expression du temps), comme baise-mains, patènes, messes, offices de vigile, etc. Mais ces servitudes retranchées, oui, en tant que les curés et moines sont seigneurs temporels.
« Est-il licite d'exercer la juridiction civile sous lesdits ecclésiastiques, ou d'assigner sa partie adverse devant les officiaux (juges délégués par les évêques), ou de se présenter à leur tribunal pour se faire rendre justice? Oui, mais en protestant qu'on ne les accepte pas comme juges en ce qui touche à la conscience, et pourvu que ces affaires ne concernent en rien ce qu'Us appellent la spiritualité.
'( Doit-on payer la dime aux prêtres? Oui, en déclarant qu'ils n'y ont aucun droit à raison de leurs offices, mais qu'on les paye eu égard au com," mandement du Roi^ et pour éviter sédition et scandale, etc. »
Calvin n'a pas cessé dans ses instructions aux réformés de France de leur prêcher l'obéissance au roi, et d'Andelot, frère de Coligny, pouvait répondre avec raison aux magistrats d'Angers qui lui reprochaient d'avoir fait prêcher dans ses domaines de Bretagne, contrairement aux édits du roi: « Je suis fidèle serviteur du roi pour lui obéir en toutes choses civiles et de son état — mais, quanta ma conscience, j'ai un roi au ciel, auquel je veux servir sur toutes choses (1). »
(1) De Félice, p. 22, Histoire des Synodes,
Cette distinction nécessaire serait-elle désapprouvée aujourd'hui par les catholiques ? Nous ne le croyons pas. Cependant on ne peut pas dire que cette distinction entre le spirituel et le temporel ait été très nettement délimitée parles réformés du XVI® siècle, puisqu'on lit dans l'article 39 de leur confession de foi : « Dieu a mis le glaive en la main des magistrats pour réprimer les péchés commis non seulement contre la seconde table des commandements de Dieu, mais aussi contre la première. » Autrement dit, le pouvoir temporel devra sévir contre les hérétiques. Ce fut aussi, on le sait, la théorie de Rome.
Le premier synode eut déjà à sévir contre des dissidents. Sur la plainte d'un ministre de Poitiers qui accusait un dogmatiseur, nommé Lavau, de propager dans le Poitou des doctrines erronées, il fut résolu qu'on appellerait Lavau devant le prochain synode provincial, et que, s'il persistait dans son erreur, « on y pourvoirait selon la parole de Dieu (1) », autrement dit il serait excommunié.
Un autre dogmatiseur de Poitiers soutenait que l'hérétique doit être puni, non à cause de son hérésie, mais seulement comme perturbateur de l'ordre public. Pour ce seul fait, on se serait borné à lui conseiller la modération dans l'expression de ses idées; mais comme il avait injurié ministres et anciens de Consistoire, enles traitant de conducteurs des aveugles^ le synode jugea qu'il devait être retranché de la compagnie des fidèles (2).
(1) De Félice, p. 25.
(2) De Félice, p. 25. Une simple injure entraînait donc une condamnation aussi sévère? Il est possible que ce dissident de Poitiers, en employant contre les pasteurs le terme de conducteurs ^^aveugles^ ait entendu faire le critique de l'autorité reconnue à la confession de foi, et qu'il ait voulu
La confession de foi fut acceptée avec enthousiasme et strictement respectée. Nul exemple de révolte ni même de sérieuse résistance contre les décisions du synode. Les fidèles étaient heureux dé sentir au-dessus d'eux une autorité régulatrice, tant il est vrai que le Français de tous les temps a éprouvé le besoin d'une autorité qui le soutienne et le maintienne.
A cette même année (1559), se place la conju" ration d'Amboise^ dont le chef fut un gentilhomme protestant La Renaudie. Ce fut en réalité un complot contre les Guises. Ceux-ci, le cardinal de Lorraine et le duc de Guise, forts de leur ascendant sur le jeune roi François II à qui ils venaient de faire épouser leur nièce, Marie Stuart^ gouvernaient la France sous le nom du roi, et portaient ombrage aux Condé, les premiers princes du sang royal, et à Catherine de Médicis elle-même qui supportait très impatiemment leur présence. Se débarrasser des Guises qui tenaient le roi en tutelle, tel fut le but des conjurés — et ce fut là leur unique but. Il ne fut jamais question d'une entreprise quelconque sur la personne du Roi ou d'une atteinte à son pouvoir. Ce complot tout local à Amboise, n'eut pas en France de ramifications ; il fut ourdi par des huguenots ennemis des Guises et par des mécontents de toutes religions ; car comme dit Brantôme, « il y entra pas moins de mécontentement que de huguenoterie ». En tous cas, le plus grand nombre des réformés ne prit aucune part à cette affaire, qui fut ignorée par Co-
blàmer les fidèles de Taccepter les yeux fermés. En ce cas, c'était une révolte à laquelle il fallait couper court, en infligeant au coupable une peine exemplaire. — Le synode n'hésita pas.
ligQy — ce qui dénote son peu d'importance — et qui fut sévèrement blâmée par Calvin (1). Le ton des remontrances qu'il adressa à diverses reprises aux réformés de France montre suffisamment que Calvin a toujours été l'adversaire de toute prise d'armes. Ces faits furent considérablement grossis par les Guises et leurs amis qui s'efforcèrent de persuader à François II que le coup de main d'Amboise était le prélude d'une révolte générale (2). Mais Crespin (t. III p. 67) est très affirmatif sur le but poursuivi par les conjurés. « Leurbut était de déposséder lesdits sieurs de Guise de l'authorité qu'ils maintenaient avoir été par eux usurpée, et les faire déclarer usurpateurs par la voye de justice, sans autrement rien attenter ni entreprendre qui fust préjudiciable au Roi ni à son estât, comme il fut après conu par le moyen d'un papier auquel tout estait écrit, d'une façon coniie seulement à celui qui l'avait escrit nommé la Bigne, qui estait ancien serviteur dudit la Renaudie ; car estant pris après la mort de son maître, promit pour sauver sa vie de déclarer ce qui estait contenu audict papier : ce qu'il fit, et fut trouvé que le premier article estait couché en ces termes; protestation faite par le chef et tous ceux du conseil de n'attenter aucune chose contre la majesté du Roi et les princes de son sang (3).
Le baron de Castelnau protesta lui aussi : « Entre ceux qui s'estoyent mis entre les mains de Nemours sur sa parole estait le baron de Castelnau. Icelui oyant lire sa condamnation qui portait crime de
(1) De Félice, p. 106.
(2) De Lacombe, Catherine de Médicis entre Guise et Conde, p. 52 et suiv.
(3) Cette même protestation se retrouve dans les mémoires de Gondé, 1, 405.
M lèse-majesté remontra qu'il n'estait aucunement
apparu qu'il eust entrepris contre le Roi, mais seulement qu'il s'estait voulu opposer avec une grande partie de la noblesse de France à l'injustice de ceux de Guise; et que si une entreprise faite contre eux estait crime de lèse-majesté, il falait les prononcer rois de France, avant que le condamner de ce crime. De semblables propos usèrent plusieurs autres (1) ».
Voilà donc un point précisé, et que François II dut comprendre, car il disait aux Guises : « Je ne sais, mais j'entends qu'on n'en veut qu'à vous. Je désirerais que pour un temps vous fussiez hors d'ici, pour voir si cest à vous ou à moi qu'on en veut (2) ». Les Guises se gardèrent bien de s'éloigner, et furent assez habiles, en s'emparant de la personne du roi sous prétexte de le protéger, pour se présenter aux yeux des masses populaires comme les défenseurs de la Royauté^ tandis que les réformés ne furent considérés que comme des rebelles.
En 1560, le culte pubUc commence à s'établir en France. Le 21 août, les États Généraux se réunissent à Fontainebleau. Coligny, au nom des réformés, présente au roi une supplication de ceux qui en diverses provinces invoquent le nom de Dieu suivant les règles de la piété. Les fidèles attestent qu'Us avaient toujours agi en loyaux sujets du roi, et qu'on les avait indignement calomniés en les accusant d'un esprit de trouble et de sédition. « L'évangile, dont nous faisons profession, nous enseigne tout le contraire, disaient-Ds, et même nous n'avons point honte de confesser que nous n'entendîmes jamais si bien notre devoir envers
(1) Crespin, t. III, p. 68.
(2) De Félice, p. 107.
Votre Majesté^ que nous Vavons entendu par le moyen de la sainte doctrine qui nous est préchee. » En terminant, ils demandaient la permission de s'assembler en plein jour et se soumettaient à être punis comme rebelles s'ils étaient rencontrés dans des assemblées nocturnes ou illicites.
Cet appel ne fut pas entendu ; cependant Charles IX qui venait de monter sur le trône donna l'édit de juillet 1561 où, tout en déclarant les prêches niicites, il accorda une amnistie générale, et suspendit l'exécution des sentences pour faits de religion.
Une réconciUation était-elle encore possible entre catholiques et réformés? Beaucoup de bons esprits la désiraient, et cherchèrent une transaction. Le chancelier Michel de l'Hôpital, disait : « Otons ces mots diaboliques, noms de parti et de sédition, luthériens, huguenots, papistes; ne changeons le nom de chrétiens (i) ». Déjà, au colloque de Ratisbonne en 1541 où le cardinal Contarini était légat du pape, et admettait le dogme fondamental des réformés, la justification par la grâce, on put espérer un rapprochement auquel les théologiens réformés ne parurent pas hostiles (2). Mais, chose singulière, cette tendance pacificatrice fut combattue par les princes allemands qui entendaient rester séparés de l'Empereur, et par François I" lui-même qui redoutait l'influence que cette pacift* cation donnerait à Charles-Quint dans l'empire (3). D'autres, comme l'archevêque de Mayence, supputaient le prix dont la paix serait achetée. Contarini
(1) Duruy, Histoire de France^ Charles IX, p. 64*2.
(2) Duruy, xvi« siècle, p. 600 et suiv.
(3) Duruy, jvi« siècle, p. 600 et suiv
fut désavoué par le Saint-Siège, les docteurs protestants par leurs princes; — et tout espoir de réunion parut perdu.
Un nouvel essai devait être tenté par le colloque de Poissy.
Il s'ouvrit le 9 septembre 1561 par un discours du chancelier de T Hôpital : a Vous êtes assemblés, dit-il, pour procéder à la réformation des mœurs et de la doctrine. Il ne convient pas d'attendre le concile général, vu que plusieurs princes diffèrent d'y envoyer, et qu'il sera composé de gens étrangers pour la plupart, qui ne connaissent pas nos affaires (1) ». Mieux valait, en effet, rester entre Français : on avait plus de chances de ne pas voir des raisons de politique extérieure emporter une décision dans un débat purement théologique .
Théodore de Bèze, délégué par les réformés, après avoir exposé les doctrines capitales de la réforme, déclare que les réformés font profession d'obéir à leurs rois et supérieurs, avec cette seule réserve que la première obéissance est due à Dieu, le roi des rois et le seigneur des seigneurs ; — puis il présente au roi la confession de foi des ÉgUses de France (2). Après de longs débals sur la présence réelle ou spirituelle dans la sainte Cène, — ce qui était le point principal de la discussion, — une entente fut reconnue impossible.
Il ne restait plus qu'à faire exterminer une religion par l'autre ou à les laisser vivre côte à côte. Les idées du xvi* siècle amenèrent tout naturellement les esprits à préférer la première solution ; la seconde ne fut aperçue que par quelques hommes d'élite qui no cherchèrent pas à la faire pré-
(1) De Félice,p. 138.
(2) De Félice, p. 141.
LA CONFESSION DE FOI« tt
valoir; ils ne pouvaient d'ailleurs y réussir (i) (2). C'était la rupture. 11 ne faut donc pas faire un reproche aux réformés d'être sortis de l'Ëglisa romaine; comment auraient-ils pu y rester? L'idée d'une réforme dans la doctrine^ comme disait le chancelier de l'Hôpital, ne pouvait être acceptée par Rome et toutes les concessions sur des points secondaires qu'auraient accordées les réformés au concile de Ratisbonne ou au colloque de Poissy vinrent se briser devant le bloc intangible qu6 leur opposèrent les prélats catholiques, fidèles échos des pensées du Vatican. L'abîme entre les deux confessions fut encore creusé par le massacre de Vassy (!*' mars i56â)« Cet acte odieux commis par le duc de Guise et ses soldats sur des réformés sans défense, réunis dans une grange pour la célébration de leur culte, était une violation manifeste de l'édit de janvier 1562, qui autorisait les réunions àe réformés en plein jour. H eut pour effet immédiat d'exaspérer les réformés, fortement excités déjà par la répression sanglante de la conjuration d'Amboise. Désormais, la situation des réformés va changer. De persécutés, ils vont devenir, eux
(1) Cest au colloque de Poissy que les jésuites, dont Tordre venait d'être créé par Loyola, firent leurs débuts en France. Jacques Lainez, leur générai, y porta la parole.
(î) Cependant un édit de janvier 1562 reconnut aux réformés le droit de s'assembler pour leurs prèchea, avec cette restriction que les pasteurs devaient jurer entre les mains du magistrat civil qu'ils prêcheraient conformément à ia parole de Dieu et au syuibole de Nicée, afin, disait l'édit, de ne pas remplir nos sujets de nouvelles hérésies, et M. de Félice ajoute, p. 154 : « Les pasteurs ne s'en plaignaient point, car ils trouvaient dans cette obligation une bariHère contre f invasion des doctrines contraires à leur confession de foi, » D'où résulte un nouvel argument en faveur du caractère obligatoire de la confession de foi et contre le prétendu libre examen des fidèles.
aussi, persécuteurs, lever des armées, rendre coup pour coup. La Réforme perdra son caractère uniquement religieux pour faire des réformés un parti à la fois religieux et politique, avec cette caractéristique cependant qu'il n'entrera jamais dans Tesprit des huguenots d*étre des révoltés contre le Roi, qu'ils se proclameront toujours fidèles sujets de Sa Majesté, que la personne du souverain et la forme du gouvernement actuel de la France ne seront jamais mises en discussion, et qu'ils lutteront encore et uniquement contre le parti des Guises, leurs irréconciliables ennemis, en invoquant le droit de légitime défense. C'est la triste époque des guerres dites de religion. Les discussions théologiques sont closes ; les coups d'épée vont commencer.
Dans ces deux années où grondait Forage qui allait éclater sur la France, deux synodes nationaux furent réunis. Dans l'un, tenu à Poitiers le 10 mars 1561 (deuxième synode), après la conjuration d'Amboise, on chercherait vainement une allusion aux tragiques événements qui venaient de se dérouler. Dans ce synode, comme d'ailleurs dans tous ceux qui l'ont suivi, les délégués ne s'occupent que de questions Ihéologiques ou ecclésiastiques : interdiction de toutes violences contré les catholiques romains « et même contre les chapelains, prêtres et moines » ; défense à un particulier de procéder à un baptême; s'U le fait, le baptême n'a aucune valeur ; obligation pour ceux qui avaient renié la foi réformée d'en faire une réparation pu^' blique, et défense d'admettre à la Cène ceux qui faisaient encore des actes de catholicité, etc.
Le troisième synode se réunit à Orléans le 25 avril 1562, au lendemain du massacre de Vassy;
mais là encore les procès-verbaux ne portent aucune trace (1) des préoccupations matérielles qui devîdent hanter tous les esprits ; on travaille seulement à maintenir dans l'Église Yunité de foi et Fégalité entre tous les pasteurs ; aussi invitet-on les princes et les grands seigneurs qui avaient auprès d'eux des chapelains à ne prendre que des ministres reçus pai' les corps ecclésiastiques, à leur faire signer la confession de foi et la discipline, et à n'accorder à aucun d'eux une prééminence sur les autres. On y condamna Morély, l'adversaire de Calvin, auteur d'un traité de la discipline et de la police chrétienne ; on jugea Bolsec, qui, se donnant pour le messager de la déesse Vérité, venait d'adresser à Charles IX des conseils sur un ton injurieux. Bolsec se soumit, mais fut plus tard déposé par le synode de Lyon. On fit aussi com^ paraître Jacques le Fèvre et Daniel des Brosses qui se disait ministre de Melun (2). Et les décisions impératives du synode furent exécutées, tellement chacun comprenait que pour rester debout, il fallait rester un.
Jetons un coup d'œil d'ensemble sur cette période avant de la quitter. La Réforme en France a été d'origine française, prêchée par des Français, l'influence étrangère y fut sans portée.
Les réformés ont été fidèles sujets du roi, n'ayant jamais songé à attaquer sa personne ou son autorité.
Ils ont fondé sur la Bible une confession do foi qu'ils ont voulue obligatoire pour tous ceux qui se réclamaient en France du titre de réformé ; c'est-
(1) De Thou, Histoire universelle, t. IV, p. 206. — L'œuvre, de Jacques-Auguste de Thou comprend en six volumes l'histoire de France de 1543 à 1607.
(2) Bernard de Lacombe sur Calherine de Médicis, p. 203-
n L ESPRIT PROTESTANT.
à-dire que la réforme n'est pas la doctrine du libre examen, qui a été inventée après coup.
Ils ont été persécutés et devaient Têtre, au nom même des maximes qui avaient cours au xvi« siècle, à savoir que dans un État il ne peut y avoir qu'une foi, une loi, un roi ; la liberté de conscience n'étant alors comprise par personne : en vertu de ces mêmes maximes, ils auraient été persécuteurs, s'ils avaient été les plus forts. Seuls peut-être Michel de l'Hôpital et plus tard Coligny admirent la coexistence de deux religions dans un même État. Les réformés son des Français de race ; ils ne sont autres que des catholiques de France sortis de l'Église romaine. Ainsi donc en politique autorité du roi ; en religion autorité de la Bible, remplaçant celle de rÉglise. Voilà leur principe. De la liberté, il n'en est pas question.
o II y a uDe Réforme française, qui n*a rien dû de son origine ou peu de chose, à la Réforme allemande ou anglaise qui longtemps n*a été ni politique, comme l'anglaise, ni sociale comme Tallemande, mais religieuse, théologique et morale et qui enfin les a même précédées Vune et Vautre, » Qui dit cela? M. Bruoetière, dans la Revue des Deux-Mondes, n» du 15 octobre 1900 — et le témoignage de M. Brunetière n'est pas suspect.
Et M. Anatote Leroy-Beaulieu, dans une conférence faite à l^école des Hautes Études sociales le 28 janvier 1901 ajoute:
et Dans la doctrine de Calvin on retrouve la marque essentielle de l'esprit français. Il a été le législateur et l'organisateur de la Réforme, ou comme le dit M. Brunetière, il en a été le codificateur et l'ordonaateur, de façon que le cal' vinisme n''est pas seulement français par ses origines et par son fondateur, mais aussi pxr ses méthodes et, en un certain sens, par son esprit. »
Et plus loin : « L'esprit calviniste n'est pas plus antifrançais que l'esprit janséniste; entre les deux il y a des af&aités morales certaines, ils personnifient tous deux les mêmes côtés de l'esprit français. Je ne pense pas que parmi les anti-protestants les plus farouches, personne veuille aujoturd'hui nous enlever Pascal? »