DIDIER ET C", LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, DDll ou AvacETills, 3S
AU XVIir SIÈCLE
Idée générale et dessein de ce livre : le xviii<) siècle expliqué par les Mémoires contemporains. — Méthode à suivre dans cette élude; limites et divisions du sujet. — Intérêt particulier des Mémoires politiques : comment on y peut chercher l'histoire sincère des progrès et des transformations de l'esprit public depuis 1715 jusqu'en 1*789.
Le XVIII* siècle, dont la gloire est aujourd'hui hors d'atteinte, a compté dans son histoire plus d'une date néfaste; il a eu, lui aussi, ses défaillances et ses tristesses. Sous cet éclat des arts et de la philosophie qui, en dépit de nos revers, continuait à illustrer le nom français, plus d'une blessure infligée au patriotisme a saigné. Mais l'âme de la France, trahie par des chefs indignes, consolée et raffermie par d'éloquents écrivains, a non-seulement maintenu sur l'Europe, à force de génie civilisateur, son empire ébranlé ; elle a fait plus, elle a entretenu dans les générations nouvelles le ressentiment de l'honneur offensé, elle a créé l'énergie qui efface avec
l'épée les humiliations de la défaite. C'est ce qui imprime
à ce siècle, si grand par l'esprit, la marque héroïque ; c'est par là qu'il exerce une séduction dont l'attrait devient plus pénétrant et plus vif dès que l'heure présente est plus sombre et que nous traversons quelque passagère éclipse. Il semble parfois s'abaisser jusqu'à nos faiblesses et souffrir nos douleurs, comme pour nous mieux apprendre? le secret de l'espoir invincible.
Après tout ce qu'on a publié sur cette époque mémorable, après tant de travaux brillants ou profonds, tant de recherches savantes, tant d'aperçus ingénieux et délicats, il m'a paru qu'une étude, nouvelle encore, restait à entreprendre. J'ai cru qu'en laissant à l'écart les œuvres célèbres de la littérature supérieure, sur lesquelles la critique a dit, ou peu s'en faut, son dernier mot^ il ne serait pas sans intérêt d'observer les mouvements de l'esprit français au xviii* siècle dans cette partie intime et confidentielle de la littérature historique qui, sous le nom de Mémoires, traduit jour par jour, avec une sincérité négligée, la pensée du moment, et d'une plume libre, inégale, diffuse, mais assez fidèle, écrit l'histoire à mesure qu'elle se fait. Peut-être un tableau ainsi tracé sans parti pris, avec la matière même de la vérité nue et sans art, sera-t-il plus facilement dégagé du mélange des fausses couleurs, des illusions de la perspective et des tons forcés de la déclamation.
Suivant un axiome admirablement justifié par M. Villemain et par l'école qu'il a fondée, la littérature est l'expression vivante de l'état moral d'une société ; mais n'aurons-nous pas une garantie plus sûre encore de la fidélité de cette brillante image littéraire si nous pouvons placer, en face des peintures que le talent et la passion animent, une expression plus simple des moeurs
publiques qui nous aide à vérifier Texactitude de la première? Nulle époque ne se prête aussi aisément aux conditions de cette épreuve et de ce contrôle ; aucune n'est aussi abondante en confidences sur elle-même ; aucune n'a aussi libéralement prodigué, à côté des Mémoires, les Correspondances, — qui ne sont que des Mémoires involontaires; — et cette richesse même est un témoignage de plus qui atteste l'activité puissante de l'opinion et le charme varié du spectacle que les émotions de la vie publique offraient aux regards intelligents.
D'assez nombreux explorateurs, nous ne l'ignorons pas, ont déjà visité avec fruit cette partie la moins connue et la moins accessible de l'érudition Uttéraire : philosophes, historiens et critiques ont creusé cette mine opulente et sont revenus de leur recherche les mains pleines. Mais, remarquons-le, toutes les études entreprises dans cette direction et sur ce terrain étaient limitées à un objet spécial, subordonnées à un dessein étranger : une fois les renseignements pris et la moisson faite, on laissait là le champ à demi cultivé. L'idée ne venait pas d'étudier cette vaste matière en elle-même, de la faire passer du second rang au premier, et de la choisir, non comme un auxiliaire et un accessoire, mais comme l'objet unique d'un travail déterminé. D'ailleurs, parmi tant de documents nouveaux que chaque jour met en lumière, combien de publications qui sont d'une date trop récente pour avoir pris rang dans les résultats généraux de la science et pour avoir livré aux lecteurs pénétrants tout ce qu'elles renferment! Serait-ce aussi une présomption de croire qu'il ne saurait être inutile d'introduire Tordre, l'esprit critique, l'unité dans ce
mélange d'éléments disparates et cet amas d'informations? N'est-il pas permis d'espérer que ces témoignages, de tout caractère et de toute origine, une fois classés suivant leurs affinités naturelles, une fois débarrassés des récits mensongers ou suspects dont le voisinage leur nuit, gagneront en intérêt comme en autorité?
Telle est la pensée et l'ambition de cette étude. Nous avons un double but : expliquer le xvm* siècle par les Mémoires contemporains ; donner une idée juste de la vie sociale et politique de cette époque en écartant les notions vagues, les renseignements de seconde main et le savoir improvisé ; confronter le témoignage de la littérature secrète avec la manifestation éclatante et plus ou moins apprêtée de la littérature publique, voilà notre principal dessein. Le second sera rempli si, selon notre espérance, il nous est donné en même temps d'accroître la valeur de ce fonds déjà si riche, comme on double celle d'une terre fertile et à demi inculte par un travail persévérant.
Avant tout, fixons nos limites : c'est notre premier devoir en face d'une matière flottante et si vaste. Où commencent, où finissent les Mémoires du xvni* siècle? Considéré du point de vue où nous sommes placés, le xvui' siècle commence, à vrai dire, en 1715, et finit en 1789. Dans le champ d'exploration où nous entrons, ce sont là nos frontières naturelles.
Sans doute, cet esprit de liberté politique et philosophique qui a donné au xvm* siècle son caractère, ne date pas de 1715. Il a devancé la régence, il avait inspiré de hardis écrivains sous Louis XIV et séduit de nombreux contemporains du roi absolu. Le xvn* siècle.
voué eu apparence aux principes conservateurs, aux doctrines autoritaires, avait gardé plus fidèlement qu'on ne croit les traditions du siècle précédent. Sous Henri IV et sous Louis XIII, des observateurs évaluaient au dixième de la population totale à Paris et au vingtième en province le nombre des esprits forts : le protestant Lanoue, dans ses Discours^ signalait un million d'athées ou d'incrédules en France, et le père Mersenne, en 1636, en comptait cinquante mille à Paris *. Sans attachev plus d'importance qu'il ne convient à ces chiffres, dont l'exactitude n'a rien de mathématique, nous nous bornerons à les confirmer par cette réflexion de La Mothe le Yayer : « Jamais le nombre des athées n'a été aussi grand qu'aujourd'hui ^. » Voilà, si je puis dire, le premier fonds et comme l'établissement de la libre pensée dans la masse de la nation. Ce public spécial, formé par la Renaissance, par la lecture de Rabelais et de Montaigne, par l'horreur du fanatisme et des guerres de religion, trouva de nouveaux chefs et de nombreux signes de ralliement au xvn' siècle : Charron, Le Vayer, Gassendi, continuant l'œuvre commencée, développèrent les germes de scepticisme ou d'épicurisme que tant de révolutions avaient jetés dans les esprits. Leurs écrits nous présentent une ébauche où il est facile de reconnaître les traits primitifs et la forme naissante de la philosophie de Voltaire. Sous Louis XIII, au temps de la Fronde, les disciples de ces maîtres sont partout, à la
\, Les Discours de Lanoue sont de 1585. — C'est dans ses Quœstiones celeberrimœ in Genesim que le P. Mersenne fait ce calcul. Il ajoute : « Quœ (Lutetia) si îuto plurimum, multo magis aiheismo fœtet, adeo ut in unica domo possis aliquando reperire duodccim qui hanc impietatem evomant, »