De la vertu des payens (1640)^ article sur Julien
6 INTRODOCTION.
vDle, à la cour, dans la littérature et dans les camps ; les poètes cyniques et libertins fwsonnent; Taîr pyrrhonien est à la mode parmi la jeune noblesse, cela fait partie du ton cavalier j c'est presque une des qualités de Thonnéte homme *.
Vers le milieu du siècle, quand Louis XIV, Bossuet et Descartes ont prévalu, quand Tesprit libertin, vaincu, discrédité, est contraint de subir la règle et de plier sous l'ascendant du pouvoir, de la science et du génie, il s'enveloppe de prudence, il fait le péril des controverses, abrite sa défaite dans quelques salons, grâce à la tolérance délicate de la bonne compagnie; il inspire les causeries de Ninon, les écrits de Saint-Évremond, et exerce avec sagesse une propagande secrète, mais efficace. Bientôt d'illustres adeptes, grands seigneurs et poètes, les Vendôme, le futur régent, Chaulieu, Lafare, les oisifs et les frondeurs de Paris, en haine de l'hypocrisie régnante, prennent ses couleurs et peu à peu lui ramènent l'opinion. Les Mémoires décrivent avec force l'altération grave des mœurs et des croyances en cette crise du siècle, pendant les vingt-cinq dernières années du règne de Louis XIV *. Tandis que le principe d'au-
1. Voir Charron, De la Sagesse, 1. H, ch. V (1601). — La Mothe le Vayer, Dialogues d*Orasius Tubero (1632). — Philosophie de Gassendi, par Bernier (1675). — Voir aussi Théophile (1590-1626), Saint-Amand (1594-1660), Cyrano de Bergerac (1620-1655). Sur les libertins de ce temps-là, voir Pascal, Pensées, art. ix, n» 1, art. xxiv, no 98, etc.
2. Sur les esprits forts contemporains de Louis XIV, voir Bossuet, Oraison funèbre de la princesse Palatine, Sermons sur la Providence et pour le jour de Pâques (4« sermon) ; Bourdaloue, Sermons sur la Divinité de la religion chrétienne et sur YImpéniience finale; Féneloo, Sermon pour F Epiphanie ; Malebranche, Recherche de la vérité (3" partie, de V Imagination); Boileau, Satires I et IV, Épltre HI; La Bruyère» sur les Esprits forts ; les Œuvres de Saint-Évremond et les Poésies de
haulieu. — Voir aussi les Lettres nouvelles de la Palatine, mère du ré-
torité, épuisé par ses excès, décline à soa tour et s'affaiblit, Bayle et Spinoza en Hollande, Locke en Angleterre, Fontenelle, Yauban, Tabbé de Saint-Pierre, Fénelon lui-même, par leurs écrits politiques ou philosophiques, donnent le branle à cette révolution morale que lexvui* siècle précipitera *.
C est alors que Voltaire, Tun des plus jeunes habitués du Temple, grandit parmi les éclats de rire et les sarcasmes du déisme épicurien de Chaulieu. La régence arrive, les libertés contenues débordent ; Tesprit philosophique fait irruption sur la scène avec Œdipe ^ et dans la satire avec les Lettres persanes. W n'était, jusque-là, qu'une mode tolérée ou proscrite; désormais il sera une puissance. Cet esprit du xvni* siècle est né bien avant 171S ; mais c'est 171S qui en marque l'avènement.
Si les quinze années qui précèdent la régence appartiennent à une époque de transition où le régime vieilli succombe dans un afTaissement silencieux, les dix années qui suivent 1789 forment une époque nouvelle oti le procès des idées s'arrête, où la théorie fait place à la pratique. D'un côté, la période préparatoire; de l'autre, la période d'achèvement. C'est dans l'intervalle que le mouvement réformateur s'étend et que l'œuvre profonde s'élabore, grà^e à la fermentation tantôt sourde,
gent : « La foi est tellement éteinte en ce pays qu'on ne voit presque plus maintenant un seul jeune homme qui ne veuille être athée (1698). » 1. Les plus hardis écrits de Spinoza ont paru de 1670 à 1677; Bayle^ né en 1647, mort en 1706, a commencé d'écrire avec succès en 1680. Locke a écrit son Épitre sur la tolérance en 1689, son Essai sur VentendemaU en 1690, son Christianisme raisonnable en 1695. Les Dialogues des morts de Fontenelle sont de 4683, la Pluralité des mondes de 4686, et y Histoire des oracles à peu près du même temps. Yauban et Bois-Guilbert écrivaient de 1697 à 1707; les écrits politiques de Fénelon ont été 'Composés de 1693 à 1711; le Projet de paix perpétuelle de Tabbé de SaintrPierre est de 1713.
8 LNTRODUCTION.
tantôt bruyante, qui remplit et passionne ces soixantequinze années.
Rien de plus logique, par conséquent, que de nous attacher à ces deux termes précis et d'enfermer nos recherches dans ces limites, en écartant les Mémoires qui se rapportent, soit au règne de Louis XIV, soit à la Révolution. Quelques-uns, il est vrai, au commencement ou à la fin, sont placés pour ainsi dire à cheval sur nos frontières : parmi ceux-là nous appellerons à nous ceux qui y viennent d'eux-mêmes, ceux dont Tessentiel s'ajuste à notre cadre, et nous repousserons les autres, Sauf à leur faire en temps e|"lieu des emprunts nécessaires pour confirmer le témoignage des Mémoires spécialement étudiés.
Aux exclusions indiquées par la chronologie, il faut ajouter celles que commandent l'amour du vrai et le caractère de ce travail. Deux sortes de Mémoires sont à exclure : les uns comme indignes, les autres comme inutiles.
Nos recherches seraient sans fruit, et ce livre n'aurait aucune raison d'être, si notre premier soin n'était pas de rejeter absolument les mémoires apocryphes ou simplement douteux. Nous repoussons donc ces romans historiques, publiés sans nom d'auteur ou sous des noms d'emprunt, dont on peut voir la liste dans Brunet et dans Quérard ; un tel fatras n'a rien de commun avec l'érudition *. Celte juste sévérité s'applique également aux compilations rédigées sur des notes et sur des sou-
1. Tels sont, par exemple, les prétendus Mémoires de Pabbé Dubois (1820), les Mémoires secrets de madame de Tencin, par l'abbé Barthélémy (1790), les Mémoires du chevalier de Ravannes (1740), ceux de Massillon sur la régence (1792), et nombre d'autres que nous aurons l'occasion de signaler.
venirs fournis par certains personnages qui avaient de l'esprit, comme dit la comédie, « avec leurs secrétaires. » Ce qui fait le mérite et Tattrait des Mémoires, c'est le naturel du style, la vivacité de l'impression personnelle, la sincérité des confidences ou le piquant des aveux involontaires : de quel prix réel peuvent être ces compositions qui ressemblent à un travail d'avocat commandé par un client incapable de plaider lui-même sa cause devant la postérité? Qui sait, d'ailleurs, ce que le rédacteur plus ou moins scrupuleux a mis du sien dans les documents qu'il déclare authentiques? Ce qui est original et incontesté peut seul servir notre dessein. Les vrais Mémoires sont assez nombreux pour nous dispenser de recourir à ces recueils de fabrique suspecte où tout n'est pas faux, sans doute, mais oîi la vérité, qui s'y trouve disséminée, manque de certitude et de garantie ^
Ces mêmes scrupules nous décident à laisser en dehors de notre plan une espèce particulière de publications qui servent parfois de supplément à la partie anecdotique et scabreuse des Mémoires : j'entends par là ces recueils satiriques, chansons, pamphlets, nouvelles anonymes, rumeurs de la rue et de la place pubUque, que la méchanceté invente ou grossit et que l'oisiveté colporte. Tout ce menu butin des sottisiers du temps, ce résidu fade et cynique des médisances et des
1. Au commencement de la Révolution, par spéculation politique ou commerciale, on a publié une série considérable de ces biographies équivoques. Les plus célèbres sont les prétendus Mémoires de Richelieu, rédigés par Soulavie, ceux de Maurepas, attribués à Salle, secrétaire du comte. Il est bien peu d'informations sérieuses, dans ces compilations, qui ne se rencontrent sous une forme plus sûre dans les Mémoires authentiques.
perfidies de la vie sociale, ne présente à Tobservateur, quoi qu'on ait dit, aucun point d'appui assez ferme pour y établir une exacte appréciation des mœurs et de l'esprit d'un siècle. N hésitons pas à l'avouer : nous n'avons aucun goût pour ces trivialités prétentieuses, pour ces riens plus grossiers que spirituels, trop souvent cilés et vantés, et qui ne méritent, suivant le mot de Voltaire, que le mépris de l'histcûre*
De tout autres raisons nous interdisent les écrits trop spéciaux, étrangers par leur spécialité même à notre dessein d'investigation politique, morale et littéraire : tels sont les Mémoires de guerres, de finances ou de diplomatie, — à moins qu'ils ne touchent directement, par certains côtés, à l'histoire des mœurs et de lopinion. Mais, en général, de libres observateurs comme nous n'ont rien à découvrir dans ce domaine particulier des historiens proprement dits. Que pourraient nous ajK prendre, par exemple, sur l'humeur changeante de Paris et des grandes villes, les Mémoires militaires rédigés d'après les notes de Villars et de Berwick, ou les Mémoires diplomatiques de l'abbé de Montgon et de M. de Valori * ?
Bornons-nous donc aux Mémoires dont l'authenticité et le sérieux caractère nous promettent d'utiles indications sur l'état de l'esprit public au xvm'' siècle. Ainsi réduit et dégagé, le terrain est bien vaste encore ; il y a
1. Les Mémoires de Villars vont de 1670 à 1734; ceux de Berwick, rédigés par l'abbé Margon en 1734, finissent en 17 16, avec une suite ajoutée par l'abbé Hooke en 1778. — Les Mémoires de Fabbé de Montgon, publiés en 5 volumes (1748)^ se rapportent aux négociations dont cet abbé fut chargé auprès des cours d'Espagne et de Portugal en 1725. — Quant au marquis de Valori^ ses Mémoires, publiés en 1820 (2 vcl.)^ ont trait à son ambassade en Prusse (1739-1750).
INTRODUCTION. ii
là un ensemble d'éléments très-variés, très-compliqués : par quel moyen réussirons-nous à y mettre Tordre et J 'unité, à débrouiller ce chaos apparent? — L'idée générale qui nous inspire cette étude et dirige nos recherches nous fournit elle-même une division simple et rationnelle.
Ce qu'on appelle l'esprit d'un siècle exprime et résume trois choses : l'opinion politique du pays, les mœurs de la société, le mouvement littéraire ; concert puissant de toutes les énergies d'un grand peuple, où chacune de ces forces se mêle aux deux autres, les anime et les pé^ nètre, tout en conservant, dans cette intime réciprocité d'influence, son originalité et son relief. De là un triple aspect du sujet qui nouç occupe ; de là un partage naturel de ces nombreux écrits en trois classes, suivant qu'ils intéressent plus spécialement la politique, les mœurs ou la littérature. Les trois parties de ce travail correspondront ainsi à la triple manifestation de l'esprit public.
Prévenons une objection. Qui dit Mémoires, Correspondances, Souvenirs, désigne un genre de récit et d'exposition oîi, d'ordinaire, il est question de tout à la fois, où ce désordre même, cette verve irrégulière ajoute à l'intérêt du sujet. Remarquons, cependant, qu'au milieu de cette diversité un peu confuse il y a toujours une certaine espèce de renseignements qui domine et qui suffit à donner au récit sa couleur, son agrément propre et son utilité. Cela justifie amplement la division proposée ; ce qui peut rester de flottant et d'indéterminé dans ce classement naturel ne messied pas en pareille matière et n'enlève rien d'essentiel à la solidité de nos raisons. Faut-il citer quelques exemples?
12 LNTRODUCTÏON.
Qui ne sent que les Mémoires du marquis d'Argenson, ou le Journal de Barbier, ou celui de Mathieu Marais, appartiennent à une classe très-différente des Mémoires du président Hénault, ou des Mémoires de Lauzun ? Qui ne voit que les lettres de mademoiselle Aïssé, ou les Mémoires de madame d'Épinay, ou la correspondance de madame du Deffant se distinguent très-nettement des Mémoires de Marmontel, de la Correspondance de Grîmm, ou du Journal de Bachaumont?
Ce n'est pas tout. Dans cette division fondamentale viennent s'encadrer et s'adapter, en sous-ordre, d'autres classements qui contribuent à éclaircir la matière, à l'organiser, et qui me semblent présenter le double avantage des subdivisions bien faites, à savoir, d'accuser avec plus de précision l'unité de l'ensemble, en dégageant chaque partie, et de lier fortement le tout par la juste distribution des détails.
En voici la preuve. Dès qu'on observe avec un peu d'attention le cours des événements et le travail des idées entre 171S et 1789, on s'aperçoit bientôt que ce large intervalle, désigné sous le nom collectif de X vm' siècle, comprend quatre époques dont les différences ressortent vivement sur ce fond de décadence politique, d'immoralité générale, de licence d'opinion et de progrès philosophique qui constitue l'unité du siècle.
La Régence a un caractère de témérité novatrice et de singularité effrontée sur lequel il est superflu d'insister. Le despotisme doucereux du cardinal de Fleury, qui assoupit les idées, qui surveille et retient le cynisme des mœurs, qui guérit les plaies de TÉtat par un régime de paix et d'économie, ce système habile et d'une pa-
tience taciturne ne forme-t-il pas un contraste évident avec la pétulance désordonnée de Tépoque qui précède ? A la mort du cardinal, et surtout après le traité d'Aixla-Chapelle, en 1748, qui couronne les cinq ou six années brillantes du règne, une nouvelle période s'ouvre, difiérente à la fois de l'époque de Fleury et de la Régence : c'est le vrai xviii* siècle qui se déploie dans sa vigueur et sa fécondité. On voit alors l'esprit public changer; il tourne à une opposition passionnée, il s'emporte à une révolte de colère et de raison contre les iniquités incorrigibles d'un gouvernement déshonoré : un divorce éclate entre la royauté et la nation. Préparé par des causes lointaines, accéléré par des impulsions trèsdiverses, le mouvement réformateur grandit au milieu des circonstances les plus favorables, il se propage, en vingt-cinq ans, avec une ardeur victorieuse, avec un irrésistible entraînement qui restera parmi les souvenirs inefiaçables du genre humain. Les premières années de Louis XYI semblent renouveler l'atmosphère politique et réaliser d'enthousiasme un accord, très-possible en ce temps-là, entre l'esprit de la révolution, qui a déjà toute sa force, et le principe monarchique, relevé de son abaissement, désarmé de son despotisme, affranchi de ses préjugés. Cette quatrième époque, célèbre par les tentatives de Turgot, de Necker, de Malesherbes, saluée par les applaudissements de Voltaire et des bons citoyens, cette époque d'apaisement, d'illusions attendrissantes et de rêves honnêtes, où l'aigreur politique s'adoucit dans une sorte de pastorale universelle, sous la débonnaire influence de Louis XVI, marque la série des derniers beaux jours et des suprêmes espoirs de l'ancienne société.
Eh bien I il est impossible que chacune de ces épo* ques n'ait pas empreint de son caractère et teint de ses couleurs les Mémoires qu'elle a produits et inspirés. Si rimpression de ces différences est, en effet, très-sensible, surtout dans les Mémoires politiques, n'avonsnous pas là un moyen tout indiqué pour coordonner ces écrits, selon le progrès des temps, de manière i former une suite continue et comme une chaîne de This-^ toire des idées, entre 1715 et 1789 ?
Cet ordre, dont la convenance est si frappante quand il s'agit des Mémoires politiques, qui sont l'objet de ce volume, peut n'être plus aussi absolu dans l'étude des Mémoires littéraires et de ceux qui décrivent les mœurs. Là, on le comprend, les variations de l'esprit général ne se reflètent plus aussi fréquemment, ni avec des phases aussi régulières ; mais, en revanche, que de rapprochements faciles I Que de ressemblances ou de contrastres entre les talents, les situations, les caractères I Qui nous empêche d'emprunter aux moralistes, aux peintres du cœur humain, l'art délicat et bienséant d'assortir les nuances, de former des groupes dans ce tableau si animé de la société la plus brillante qui fût jamais? Les originaux abondent parmi les auteurs de Mémoires : il y a des Philinte, comme le président Hénault, des don Juan, comme Lauzun, des femmes savantes, comme madame de Genlis, des philosophes, comme madame d'Épînay, des provinciales de qualité comme la baronne d'Oberkick. Les mœurs de la cour s'y opposent à celles de la ville ; les ennemis de la philosophie y savent tenir leur coin, non sans esprit, et si madame du Deffant y paraît dans sa gloire mondaine et son désenchantement, nous y voyons figurer une autre marquise, moins.