LA BATAILLE DE ROSBACH
chefs, commandait Tarrière-garde à Rosbach et couvrit la retraite; il écrit le 11 novembre au «grand-vivrier, » comme on disait alors , à celui que le maréchal de Noailles appelait le général des farines^ et que le comte de Saxe, bon juge de ses talents administratifs et stratégiques, préférait à tous les maréchaux de France réunis : « Je conduis une bande de voleurs, d'assassins à rouer, qui lâcheraient pied sans tirer un coup de fusil et qui sont toujours prêts à se révolter. Jamais il n'y a rien eu d'égal; jamais armée n'a plus mal fait. Le roi a la plus mauvaise infanterie qui soit sous le ciel et la plus indisciplinée. 11 n'y a plus moyen de servir avec de pareilles troupes. La terre a été couverte de nos soldats fugitifs à quarante lieues à la ronde ; ils ont pillé, tué, violé, saccagé et commis toutes les horreurs possibles. Notre nation n'a plus l'esprit militaire et le sentiment d'honneur est anéanti. On ne peut conduire nos troupes qu'en tremblant, et l'on ne doit s'attendre qu'à des malheurs. » — Tous ceux qui en France avaient gardé, dans la mollesse du siècle, un cœur viril et fier ressentirent douloureusement la blessure faite à l'honneur national ; le vieux maréchal de Bellisle, ministre de la guerre à soixante-quatorze ans, essayait de rassembler nos. débris et d'inspirer son âme énergique à ce grand corps abattu ; il confia à Choiseul ses tristesses et ses colères. « Je ne suis pas surpris, Monsieur, que vous ayez le cœur navré de l'affaire du 5. Je n'oserais faire par écrit toutes les réflexions dont cette matière est susceptible. Contre tous les principes du métier et du bon sens, on a enfourné l'armée dans un fond et à mi-côte, laissant ce même ennemi maître de la hauteur, sur laquelle nous n'avions pas seulement le moindre
338 LE GOUVËIiiœMENT IffîS FAVORITES.
petit. détacbemeiU pour observer les mouvemeiits évt roi de Prusse, eu sorte que toute notre année étak en< core en marche et en colonnes lorsque toute la cavsderie prussienne a débouché en bataille sur notre tête, et que l'infanterie ennemie a paru sur la hauteur avec une nombreuse artillerie, à laquelle la nôtre, qui était dans le fond ou à mi-côte, n'a pu faire aucun mal... Je ne me consolerai jamais que des troupes du roi, que j'ai vues penser si longtemps noblement et agir avec autant de vigueur et de courage, aient perdu si promptement leur réputation et soient devenues le nai^ris de l'Europe. »
Le contre-coup de Rosbach ne frappa sur personne à Versailles aussi rudement que sur Bernis. Ce galant abbé, créature d'une favorite, n'était pas entièrement dépourvu des qualités qui auraient pu justifier son élévation. Supérieur à sa renommée ^ à ses origines pnH litiques, d^un caractère plus honorable que sa fortune^ il avait des talents que n'expriment pas suf&sammeat les surnoms un peu lestes dont l'a gratifié Voltaire. Esprit sensé, coociliamt, médiateur écouté dans les querelles du parlement et de l'Église, honnête homme an fond, très-désireux de marcher d'accord avec l'opinion^ il gouverna sans peine les affaires diplomatiques pendant la* période des succès militaires ; mais il n'avait à aucun degré les vertus des temps difficiles. Bernis était né pour le genre fleuri en politique comme en litttobture. Sa peur fut si forte qu'elle lui donna le courage de blessa k sentimeoit du roi et la vanité de la marquise : jeté hors de ses mesures, démentant les prii>cipes de toute sa vie, il osa déplaire, et se perdit aot«ffet par cette audace. C'est ici que se marque la difiérenee
LE €&NTR£-COVP m Là BÉFAITE. 339
êsseatieilB des deux correspondaiices. Dans les mois qui suivant la bataille, ea novembre et décembre, le style oESeiel de Bernis conserve un semblant de fermeté ; selon le mot de Soubise^ il est sur le bon ton. Le ministre écrit dai^ sa dépédie du 14 novembre : « Malgré cette disgrâce que le roi ressent en père de ses sujets et en fidèle allié, notre courage et notre constance ne feront que redoubler ; Leurs Majestés impériales nous en ont donné l'exemple, et nous sommes résolus de le suivre. » L'impératrice « avait prié le roi en grftce de ne savoir pas mauvais gré à M. de Soubise de l'aSaire du 5 ; » Bernis répond le 22 : k Le malheur arrivé, loin d'ébranler le courage du roi, n'aura d'autre effet sur lui que de redoubler ses efGorts pour le réparer. Quant à M. de Soubise personnellement, l'intérêt que l'impératrice-reine a pris à son malheur lui servirait de justiiScation auprès de Sa Majesté, si l'on pouvait en rej^er le blâme sur lui ; mais le roi est persuadé qu'il a fait ce qu'il a pu dans cette occasion : aussi Sa Majesté n'a rien diminué de son estime et de sa confiance en lui, et vous pouvez assurer l'impératrice-reine que ee sentiment, joint à la recommandation de Sa Majesté impériale, a déterminé le roi à continuer pour toujours à M. le ponce de Soubise le commandement du c<»*ps de réserve de la grande armée avec étalmajor. »
Qcte disait Bernis, aux mêmes dates, dans ses confir dences à Choiseul ? Voici ses lettres particulières du 14 et du 22 novembre ; on peut compsurer ce langage plaintif et abattu à la vigueur des dépèches officidles qui partaient par le même courrier. « Jugez, mon cher cpmle, dans quel état nous sommes I Jugez de la sita»-
3;o LE GOUVERNEMENT DES FAVORITES.
tien de notre amie et du déchaînement de Paris. Le public est injuste, mais il est comme cela ; il ne faut pas s'acharner contre le public. Il faudrait un gouvernement, et il n'y en a pas plus que par le passé. Les malheurs affligent et ne corrigent pas. J'en suis aux jérémiades auxquelles on est accoutumé et qui ne font plus de sensation. Sensible et, si j'ose le dire, sensé comme je suis, je meurs sur la roue, et mon martyre est inutile à l'État. On n'a vu dans la bataille perdue que le seul M. de Soubise ; notre amie lui a donné les plus fortes preuves d'amitié, et le roi aussi. J'ai trop bonne opinion de M. de Soubise pour craindre que ma franchise me brouille avec lui dans les conseils que je lui ai donnés de résigner le commandement : qui n'a plus qu'un moment à vivre n'a plus rien à dissimuler. Au reste, il m'a passé mille fois par la tête de planter là un champ de bataille oîi l'on se bat si mal ; mais l'honneur et la reconnaissance me font une loi d'y mourir ou le premier ou le dernier, ainsi que le sort l'ordonnera. Soyez sûr que j'ai toute ma tête, mais elle m'est fort inutile, puisqu'il n'y a plus de ministres ni de ministère. » — Le 29 novembre, le 13 décembre, Bernis redouble ses « jérémiades » et s'exalte dans son découragement. « Le public ne s'accoutume point à la honte de cette bataille ; oh en serions-nous aujourd'hui, si je n'avais pas fait rentrer le parlement ? Il faudrait mettre la clé sous la porte. Il faut trancher net et avertir nos alliés de faire la paix. Je n'épargne pas la vérité, et je suis toute la journée à la bouche du canon... On ne meurt pas de douleur, mon cher comte, puisque je ne suis pas mort depuis ces derniers événements. J'ai parlé avec la plus grande force à Dieu et à ses saints : j'excite un peu d'élé-