‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 101 sur 161 · LE CONTRE-COUP DE LA DÉFAITE · texte numérisé non relu

LE CONTRE-COUP DE LA DÉFAITE

vation dans le pouls, et puis la léthargie recommence ; on ouvre de grands yeux tristes, et tout est dit. Si je pouvais éviter le déshonneur qu'il y a de déserter le jour de la bataille, je m'enfermerais à mon abbaye. Le grand malheur, c'est que ce sont les hommes qui mènent les affaires, et nous n'avons ni généraux ni ministres. Je trouve cette phrase si bonne et si juste que je veux bien qu'on me comprenne dans la catégorie, si l'on veut. Il me semble être le ministre des affaires étrangères des Limbes. Voyez, mon cher comte, si vous pouvez plus que moi exciter le principe de vie qui s'éteint chez nous ; pour moi, j'ai rué tous mes grands coups, et je vais prendre le parti d'être en apoplexie comme les autres sur le sentiment, sans cesser de faire mon devoir en bon citoyen et en honnête homme. Dieu veuille nous envoyer une volonté quelconque, ou quelqu'un qui en ait pour nous I Je serai son valet de chambre, si l'on veut, et de bien bon cœur. »

Telle est, dès ce moment, la véritable pensée de Bernis : sauver la France en faisant la paix, ou, si l'on s'obstine à la guerre, rompre avec ce parti de la démence en quittant le pouvoir. Son style ne changera pas plus que son opinion ; il est devenu un homme à idée fixe. Les motifs de cette résolution, il les trouve partout : l'armée et le gouvernement les lui fournissent à l'envi. Pendant un an jusqu'au jour où il disparaîtra de la scène en décembre 1738, nous le verrons, dans la détresse et la confusion de l'État, démontrer avec les preuves les plus fortes, avec l'énergie du désespoir, la nécessité d'en finir ; mais ceux qui aiment la précision en ces matières feront sagement de contrôler les apparences officielles des dépêches par la sincérité de la cor-

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respondaRce privée. « Regardez ces lettres psffticulières, disait-il à Choiseul, comme la loi et les prcçbètes, car e'est le vrm fond du sac, et prenez garde qu'on ne connaisse à Vienne notre correspondance. » Examinons avec lui ce qu'il appelle « les horreurs d'une décomposition totale ; » apprenons de ce témoin peu suspect à quel degré de défaillance miMtaire et politique peavrat tomber, entre les mains de certains hommes, les nations les plus puissantes.

Ce n'était pas le nombre qui faisait défaut à l'armée française de 1757 ; elle avait de ce eôté-là une supériorité marquée sur l'ennemi. Un état manuscrit des forces mffîtaires de la France, conservé à la bibliotbèqftfô Mazarine, porte à 230,000 hommes le total de nos troupep de terre sur le pied de paix en 1752 : l'infanterie de ligne, formant 236 bataillons, 121 régiments, tant inrtionaux qu'étrangers, figure dans ce total pour 130,000 hommes, les 84 régiments de cavalerie pour 27,000 hommes, la maison du roi compte 10,000 hommes, les 100 bataiBons de milice représentent 52,000 hcanmes. En 1757, les deux tiers de ces forces, 150,000 Français environ, passèrent le Rhin soos d'Estrées et Sontrâe, allant donner la main aux troupes de l'emiHre, de l'Autriche, de la Suède et de la Russie, qui cernaient Frédéric ; celui-ci, avec 156,000 Prussiens, tenait tête à 400,000 coalisés, et l'événement a bien prouvé, eontrairement au préjugé si populaire aujourd'hm, qpie le nombre ne dédde pas toujours de la victoire , qn% la guerre comme partout la qualité remporte snr la quantité. ZiOs causes les plus actives de destraction, les pires iléanx qui puissent sévir sur une armée en camps^e, désolaient nos troupes, et semblaient réunis pour énw-

WÈSO«GANISATION MILITAIRE. 943

T6F^ accabler le soldat. Première cause de faiblesse, on ^"vait asal débuté. « On n'était pas prêt, )> c'est Bemis -qui le dit, et il s'était trouvé des hommes compétents poop affirmer qu'on l'était ; a nous avons été forcés de ^^ommencer sans être pré^rés, les contrôleurs-généraux n'ont pas su nous dire qu'ils ne seraient pas en -élat de fournir ; on s'est embarqué témérairement. » L'armée partit sans vivres, sans tentes, sans vêtements. (( Elle est sur les dents, écrivait Bemis dès le mois ' â'oetobre avant tes désastres ; elle n'a ni subsistances, ni souliers ; la moitié n'est pas habillée, une partie de la cavalerie est sans bottes... Les troupes ont ccHumis 4es maraudes exécrables et des actions iniques ; le prinàpe de tout cela est l'excès de la misère dans laquelle se sont trouvés les officiers, qui esiv0]paient leurs soldats au jâllage pour acheter d'eux le pain et la viande à meîl- .teuir marché, moyennant quoi vous sentez qu'il n'était jbas question de compter sur eux pour retenir et punir les soldats, et vous voyez d'un coup d'œil les conséquences que cela entraîne par la facilité avec laquelle notre nation se porte vite du commencement à l'excès de tout. ))• Les lettres imprimées du comte de Saint-Germain ne sont pas moins précises m d'une vérité moins poignante. « La misère du soldat est si grande qu'elle fait saigner le eceur ; il passe ses jours dans un état abject et méprisé, il vît comme un chien enchaîné que l'on destine au combat. . . Cette guerre ne peut avoir qu'une fin maUieureuse ; nos armées seront chassées avec des TQssies. )> Qu'on se figure maintenant à la tête de ces soldats, qui vc^nt pour subsister, des généraux <( d'une ^ivatice sordide, d'une âpreté insatiable, » qui piBent ^«r s'enrichir, ei^jlmtent la guerre comme une affaire

et avilissent par leurs « infamies » le commandement, compromis par leur insuffisance. L'armée s'était détruite par son désordre même, presque sans coup férir ; rhiver, les maladies, une bataille perdue, une retraite précipitée, Tachevèrent. Abandonnant 20,000 malades et la moitié de son artillerie, elle repassa le Rhin « dans un délabrement inexprimable , » que peint d'un trait ce mot du prince de Clermont, le vaincu de Crevelt : « Nous n'avons plus que le souffle d'une armée. »

On a tout dit sur l'incapacité des généraux de la guerre de Sept ans ; déjà en 1742, pendant la guerre de la succession d'Autriche, le maréchal de Noailles avait signalé au roi l'abaissement des vertus et des talents militaires dans la noblesse, et comme une diminution de l'âme héroïque de la France. Ce fut bien pis quinze ans plus tard, quand une politique d'étourdis jeta sur les champs de bataille ces générations abâtardies par les plaisirs de Paris et les intrigues de cour. Les lettres des Richelieu, des Clermont, des Soubise, ne réhabilitent en aucune façon ces tristes héros ; elles semblent partir de la même main, tant elles expriment des idées du même ordre, et trahissent des caractères de la même trempe. Verbeuses et plates, noyées dans les récriminations et les apologies , uniquement occupées du qu'en dira-t-on de Versailles, pas une conception un peu militaire ne s'y fait jour, pas un élan du cœur ou de l'esprit ne vient animer et relever ce bavardage monotone ; un rien déconcerte, agite à l'aventure . les pauvres têtes de nos généraux grands seigneurs ; la moindre difficulté les met aux champs, ils n'ont de verve que pour se plaindre et accuser les autres ; le temps se passe en explications, en atermoiements ; ils soupirent

' DÉS0RG\N1SâTI0N militaire. 345

tous après la fin de la campagne, atteints de la nostalgie de leurs quartiers d'hiver. Bernis, qui avait cependant quelques bonnes raisons pour excuser la médiocrité en faveur, ne peut retenir son indignation et son dégoût. <( Tous nos généraux demandent à revenir, ce sont les petites-maisons ouvertes. Dieu nous préserve des têtes légères dans le maniement des grandes affaires, et Dieu préserve les conseils des rois des petits esprits qui ne sentent pas la disproportion qu'il y a entre leur rétrécissement et l'étude des grands objets 1 Nous sommes, mon cher comte, dans une vraie pétaudière. » L'invariable bulletin des « reculades » et des déroutes le fait bondir. « En vérité, notre haut militaire est incroyable 1... Mon Dieu, que nous avons de plats généraux I mon Dieu, que notre nation est aplatie 1 Et qu'on fait peu d'attention à la décadence du courage et de l'honneur en France I r> Des généraux, le mal avait gagné les rangs secondaires et descendait jusqu'aux derniers degrés du commandement. Bernis, Saint-Germain, Bellisle, d'accord en cela comme en tout, reprochent à l'officier sa paresse et son ignorance. « 11 ne sait rien et ne s'applique à rien. Dans cent régiments, on ne trouverait pas six bons lieutenants-colonels. Nous ne savons plus faire la guerre, nulle nation n'est moins militaire que la nôtre, il n'y en a pas une qui ait moins travaillé sur la tactique. Nous n'avons pas même une bonne carte des Vosges. On dirait que chez nous tout est en démence... Nos officiers ne valent rien, ils sont indignes de servir. Tous soupirent après le repos, l'oisiveté et l'argent. 11 faut refondre le militaire pour en tirer parti. » Les bons sujets, épars dans cette décadence, opprimés sous le privilège, végètent ou quittent l'armée. « Nos meilleurs

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dEficiers, n'ayant point de proteetioci à la eour et yoya&t qu'il n'y a aucun avancement pour eux à espérer, ne peuvent supporter d'être cominandés par des blancsbecs... Gomment de jeunes colonds, h plupart avec des mœurs de grisette, rappelleront-ils dans le militaire les sentiments d'honneur et de fermeté qui font la fonse des armées ? Ignorance, frivolité, négligence, pusiUanimité, sont substituées aux vertus mâles et h^oîques. Il y a ici un dégoût qui ne se peut rendre. Il faut refondre la cloche. »

Autre fait significatif, qui donne à ce tableau cote couleur moderne : la fermentation politique, si ardente à Paris, avait envahi les camps. Attaquée par toutes les« contagions à la fois, l'armée, cette image fidèle du pays, reproduisait avec la licence des moeurs la discorde de l'esprit public. Les cabales de l'intérieur s'agitaient sous le drapeau : on &ondait le gouvernement qu'on servait si mal, on blâmait tout haut une guerre qu'on était chargé de conduire, on se vengeait d'avoir été baittu en faisant de l'opposition. Nos généraux de cour, humiliés de la tutelle que leur impose la cour, accablés de jdauis tout faits, de combinaisons décidées en conseil des ministres, se révoltent contre leurs mentors. <c Vous m'a- Touerez, Monsieur, écrit Riehdieu en décembre 4757, que le carafon de neige dans lequel je suis à la glace n'est pas un état favorable pour me faire admirer l'effort du génie politique qui m'y a conduit. Les bureaux gouvernent et les bureaux perdront la France... » Attentif à cette anarchie qui nous épuise, Frédéric remplit Paris et Tannée de ses espions ; on sent sa main dans nos fautes et nos embarras au dedans comme au dehors. Les soupçons de trahison se répandent ; Cheiseul à

EFFORTS BE RBCœiStlTUTION. 347

Vienne, Beraîs à Versailles, l'ayocat Barbier à Paris, les aocoeillent également, «c Je ne doute pas, écrit Choi* seul, que le roi de Prusse ne soit ktformé très-exactement des diiérents sentiments de nos généraux et des ordres qu'Os reçoivent ; ce sont ces connaissances qui engagent ce prince à remuer avec succès 24,000 hommes vis-À-vis de {dus de 120,000 de nos troupes. )) fier* nis lui répond : a Tout sert ici le roi de Prusse, et tout y trahit le roi. Nos généraux les plus huppés sont intérieurement ennemis de la besogne, ils rient dans leur barbe de la déconfiture qu'ils ont occasionnée. Notre armée est pleine de divisions, de tracasseries, de mauvaise volonté et de dégoût. » Ces mêmes bruits oouraient dans les rues de Paris, et Barbier les note dans sa chronique après la journée de Grevelt, en juin 1788, « On soupçonne que nous avons été trahis par quelques o£&siers-géDéraux, parmi lesquels il y a de la fermentatiefi et bien des mécontents du gouvernement. L'armée est divisée en partis, ce qui est la suite de l'indépendance qui a gagné depuis un temps tous tes esprits dans ce pays-ci. )» Voilà ce qu'avaient fait de l'armée française, de ses traditions,, de sa discipline et de sa gloire, la pcditique des petits cabinets, la nullité d'un roi, la toute-puissance d'une fmme, cinquante ans après Louis XIV.

Bernis eut le mérite, dans le trouble gén^l, de vdr nettement que la pc^ttque, qui avait gâté les afEaires, était aussi oe qui emféchait de les rétablir. Son déeou^ ra^sment venait de sa clairvoyance an moins autant que de sa faibles^. A côté de Im, le maréchal de BeUiste, se reôdissant contre les obstades, préparait la revandie avec un zMe digne d'un meilleur succès : il réformait

les abus les plus criants, épurait les cadres, comblait les vides, augmentait la solde des officiers et de la troupe^ incapable toutefois de donner du talent et de la vigueur aux généraux. Persuadé qu'une nation se relève bien plus en cultivant son génie propre et ses qualités natives qu'en se pliant gauchement à copier l'étranger, il combattait Tengouement qui régnait alors en France pour les institutions militaires de la Prusse ; il essayait de réveiller l'âme et l'intelligence du pays, espérant ramener la fortune sous le drapeau français avec les vertus qui la méritent. « J'ai pensé iout comme vous, écrit-il à Chaiseul, contre l'école que MM. de Broglie et leurs adhérents ont introduite dans notre infanterie ; rien n'est plus contraire au génie et à l'esprit de la nation que toutes ces cadences prussiennes. . . Ne prenons des Prussiens que leur discipline et leur subordination. Que le général et les autres officiers commencent par donner l'exemple du désintéressement, et vous verrez. Monsieur, régner un tout autre esprit dans nos troupes; nous serons craints, respectés et chéris autant que nous sommes actuellement détestés et que nous serons bientôt méprisés. » Cruellement frappé à Crevelt par la mort du comte de Gisors son fils, il s'arrachait à son désespoir, et usait un reste de vie, disputé à la souffrance, dans la noble tâche de reconstituer la puissance militaire du royaume. « Je crois que je suis sans exception le plus malheureux homme qui existe sur terre, et je ne sais pas comment j'ai encore la force de m'occuper d'autre chose que de ma douleur. Je ne suis pas surpris qu'avec le poison que j'ai dans le. cœur mon sang soit devenu du sel et du vinaigre. Il en est résulté un érysipèle sur toute ma tête, sur toute une partie du visage et

DECOMPOSITION DU POUVOIR. 349

tout l'œil droit avec la fièvre. Mon corps est nécessairement affaibli, mais ma tête et Tâme qui y réside ne l'est pas. Je suis aussi vif que si je n'avais que trente ans... Je ne dors point, je mets en œuvre tous les moyens possibles pour trouver les remèdes et réparer les fautes. » Admirons le fier langage et l'âme indomptable de ce vieillard ; mais il faut reconnaître que le sentiment de Bernis, moins héroïque, était plus sage, plus conforme à nos intérêts et à l'état vrai des affaires : comme il arrive souvent, la raison était du côté des opinions modestes. Choiseul, autre partisan de la guerre à outrance, faisait valoir auprès de Bernis les motifs généreux et spécieux dont il est si aisé de se duper soi-même ou d'éblouir autrui. A tout le brillant des espérances de Bellisle et de Choiseul, Bernis opposait cette réponse invariable : (( Ce n'est pas l'état des affaires qui m'effraie, c'est l'incapacité de ceux qui les conduisent ; ce ne sont pas les malheurs qui m'accablent, c'est la certitude que les vrais moyens d'y remédier ne seront jamais employés. Le remède n'existe que dans un meilleur gouvernement : accordez-moi cette condition, et je serai d'avis de continuer la guerre ; mais c'est là précisément ce qui nous manque et ce que personne ne peut nous donner, je veux dire un gouvernement. » — Pourquoi donc Bernis jugeait-il impossible cette condition, qu'à bon droit il déclarait nécessaire ?

La journée de Rosbach coinmençait une série de désastres qui ne finit qu'avec la guerre en i763 ; or, ce « fantôme de pouvoir, » comme l'appelle Bernis, ce gou-

zm LE GOUVERNEMENT 11E& FAVORITES.

vern^oieiit ce des petits esprits et des t^;es étroites, » dont il était membre lui-même, mais un membre €01»trit et repentant, loin de se ranimer dans son chef, de s'éclairer par Texpérience, de prendre la (insistance, Tuaité, l'esprit de suite et de décision que les événements exigeaient de lui, s'enfonçait dans sa routine indolente, dans son désordre incurable, et, selon l'expression de ces correspondances, « semblait vouloir périr en laissant tout aller sous soi. » L'adversité frappe sur la France à coups redoublés : nos flottes et notre commerce sont détruits en même temps que nos armées sont en déroute ; les Anglais descendent à Saint-Malo et à Rodiefi^ au moment où les Prussiens passent le Rhin ; Louisbourg tombe quelques mois après, le Canada est perdu, la chute du crédit met le trésor à sec, — comme l'écrivait madame Du Defîand au président Hénamh, « la France est madame Job. » Que fait le gouvernement dans la crise politique, militaire et financière oti ses fautes l'ont précipité ? Menacé d'une invasion, d'une banqueroute et d'une révolte, par quelles mesures essaie-t-il de conjurer tous ces dangers ? C'est ce que nous apprend une lettre de Bernis à la date du 6 juin 1758. « Mon cher comte, cette lettre est bien pour vous seul, et vous devez la brûler. Nous touchons au dernier période de la décadence. La tête tourne à Montmartel et au contrôleur général. Ils ne trouvent plus un écu. La honte de notre armée est au comble. Les ennemis ont passé le Rhin à Émeric, à six lieues de M. le comte de Clermont, et ont construit un pont sans qu'on s'en soit douté... Yous verrez par loon dernier mémoire lu au conseil si j'ai dissimulé k vérité. J'ai cassé toutes les vitres, j 'ai dit tes choses les phis fortes ; qu'est-ce que

nÉCôMPOSiTieri DU P9r¥0iR. ast

tout cela a produit? Une l^ëre seoiMiisse, ^ pais on s'est enfoncé 4ans sa léthargie or dinsubre. La résolution que j'ai fait pi^iMke au wi au dernier conseil est la voix du cygne mourcmL Je sais que je n'aurai plus de f(n*ce, si le roi n'en a pas ou n'en donne pas. Il n'y a plus d'autorité, et les tètes se sont démontées. Conservez la vôtre^ et plaignez un ami qui le sera jusqu'à la mort. » Les maltieurs ont beau s'aggraver, aucun n'a prise sur ces âmes débiles ^i échappent au sérieux par leur faiblesse même. « Nous vivons comme des enfants ; nous secouoBs les oreiUes quand il fait mauvais temps, et bous rions au premier rayon de soleil. Ce sont des volontés d'enfant qui dirigent les principes de notre gouvernement. On attend de l'argent comme de la rosée du ciel, sans le chercher où il est, sans frapper les grands coups qui le font circuler^ sans émouvoir la nation qui le jetterait paor les fenètares pour le service du roi, si l'on savait la remuer... J'achèterais la paix du continent par un bras ou usie jambe, si elle se faisait d'ici à trois mois. H vaudrait mieœix ramop la galère que d'être chargé d'affaires dans un temps où l'on laisse tout faire également à toui le monde. Le roi n'est nultement inquiet de nos inquiétudes ni embarrassé de nos embarras. Il n'y a pas d'exemple qu'cm j[oue û gros jeu avec la même iiuliSër^aoe qu'on J0nBraît une partie de quadrille. »

Berais ne se coiitente pas de gémir et de présager des catastrophes. On peut distinguer deux parties dans sa coocarespondaace privée : l'une, écrite sous l'impression imn&édiate des faits^ dans la première frayeur d'une ims(gination ombrageuse^ est tout à la plainte et aux noîrs pressentiments. <( Monsiesir l'abbé, votre tète s'édiau^ » kd disait ironiquement madame de PcHnpa-

dour. L'abbé avait en effet la sensibilité fiévreuse de Thomme de lettres ; son esprit juste manquait de sangfroid. A côté de cette partie tragique et éplorée, où le ministre, pris de vertige, ne songe qu'à se démettre et ne parie que de mourir, on voit se dégager du milieu des lamentations un dessein médité, œuvre des heures plus calmes, qui fait honneur à la sagacité de Bernis et à sa bonne foi. Il songe d'abord à créer un gouvernement, c'est-à-dire une volonté dirigeante, en faisant nommer un ministre principal, un chef du cabinet ; il se propose lui-même, naïvement, sans insister ; il propose Bellisle, et finit par indiquer Choiseul. « Nous avons besoin d'un débrouilleur général; il faut un maître ici, j'en désire un, et je n'ai garde de désirer que ce soit moi. » Pitt gouvernait alors l'Angleterre et dominait le roi par l'ascendant du caractère et du génie, fortifié de l'adhésion publique : ce vigoureux exemple avait frappé Bernis, qui feint même d'en redouter les conséquences pour la royauté anglaise. « M. Pitt, écrivait-il à Choiseul, gouverne son pays avec les principes et peut-être les vues de Cromwell. » Sans rêver un pareil rôle, sans le souhaiter à personne, il admirait cette impétueuse énergie si contraire à notre mollesse, et l'enviait. Tel est son dégoût du chaos où le despotisme énervé a plongé la France, qu'il en devient républicain, par souvenir classique et regret tout platonique, bien entendu. « Quand la république romaine était dans l'embarras, elle nommait un dictateur. Nous ne sommes pas la république romaine, mon cher comte, et nous aurions grand besoin de l'être. » Malheureusement pour les projets de Bernis et ses réminiscences, le gouvernement de Versailles était dans cette situation désespérée, moins rare qu'on ne croit en politique, où

Manœuvres diplomatiques. 353

le préjugé contre un remède nécessaire est si fort qu'on préfère le mal à Tunique chance de guérir. L'idée d'un premier ministre, « épouvantail » du roi, de la favorite et de l'entourage, fut écartée sans discussion.

Toute espérance de mieux conduire la guerre ayant disparu, il ne restait plus qu'à faire la paix. Avant de poser officiellement la question, ,Bernis s'en ouvrit à Choiseul. « On ne fait pas la guerre sans généraux ni avec des troupes mal disciplinées, lui écrivait-il le 18 décembre 17S7 ; mettez bien cela dans un coin de votre tête. Prenons garde de nous perdre les uns par les autres. Charité bien ordonnée commence par soi-même, je ne conseillerai jamais au roi de hasarder sa couronne pour l'alliance. Mon avis serait donc de faire la paix et de conclure une trêve sur terre et sur mer. Quand je saurai ce que le roi pense de cette idée, que le bon sens, la raison et la nécessité me présentent, je vous la détaillerai. En attendant, tâchez de faire sentir à M. de Kaunitz deux choses également vraies, c'est que le roi n'abandonnera pas l'impératrice, mais qu'il ne faut pas que le roi se perde avec elle. Nos fautes respectives ont fait d'un grand projet, qui les premiers jours de septembre était infaillible, un casse-cou et une ruine assurée. C'est un beau rêve qu'il serait dangereux de continuer, mais qu'il sera peut-être possible de reprendre un jour avec de meilleurs acteurs et des plans militaires mieux combinés. Je vous ouvre mon cœur, mon cher comte, parce que vous avez de l'âme et de l'esprit. Tout ce que je vous dis dans cette lettre n'est que ma seule façon de penser; elle vous mettra à portée de m'éclairer sur celle de la cour de Vienne, et je prendrai ensuite les ordres du roi. » Bientôt le moment vint d'aborder le

g54 LE GOUYERKEMBNT DES FAVORITES.

roi ; r Autriche, en ce mais de décembre 1757, avait en sa )Duriiée de Rosbach à lissa. Bernis trouva Louis XV inébranlable sur l'alliance, prêt à tout risquer plutôt que de la rompre, sans éloignement d'ailleurs pour la paix, à la condition que Timpératrice y consentît. Autorisé» sous cette réserve, Bernis informa l'ambassadeur et lui développa ses raisons, aussi nombreuses que solides, dans les dépêches du mois de janvier 1 7S8. « Nousavons affaire à un prince qui joint à tous ses talents militaires les ressourcesd'une administration éclairée, d'une décision prompte, et tous les moyens que la vigilance, l'adresse, la ruse et la connaissance profonde des hommes et des cabinets lui fournissent. Ce n'est que par des moyens égaux qu'on peut espérer d'en venir à bout. Le courage qui fait désirer à l'impératrice d'essayer encore dans la campagne prochaine de vaincre son ennemi n'est» il point aveugle? qu'a-t-elle à espérer déplus cette année que l'année passée? Ce sont les hommes qui mènent les affaires. Le roi de Prusse sera toujours le même, et les ministres et les généraux qui lui sont opposés lui seront toujours également inférieurs, n

L'Autriche répugnait à la paix : les avantages de l'alliance la dédommageaient amplement des pertes de la guerre. Elle sentait bien que le gouvernement français, même sous Louis XY, ne serait pas toujours disposé à sacrifier ses armées, sa marine, ses colonies et ses finances aux desseins ambitieux de la cour de tienne, et que ce prodige d'aberration politique ne se renouveilerait pas de longtemps. Elle répondit aux propositions de Bernis par une promesse de consentir à la paix, si la prochaine campagne n'était pas plus heureuse, se réservant de contreminer et de détruire l'homme suspect qui était

MANŒUVRES WPL<H«ATIOUE&. 355

resté trop bon Français pour se monfrer bmi Autrichien. Une explication ent lien le 28 février 1758 entre Bemis et le comte de Kaunitz : eelai-eî, usant d'une exagération calculée, feignit de croire à ITiostilité du ministre, déplora la rupture imminente d'une alliance réputée si solide, et se plaignit ouvertement de Tabandon où la France menaçait de laisser ses amis ; en même temps il essayait de regagner par des flatteries le cceur de Tabbé, dont on savait la faiblesse. « Notre bonne étoile nous avait donné en vous. Monsieur l'abbé-comte, un ministre fait pour les temps dans lesquels la Providence lui a confié la direction des affaires, éclairé, capable de voir dans le grand, au-dessus des anciens lieux communs et préjugés, et sachant apprécier les choses ni plus ni moins qu'elles ne valent ; en un mot, tel qu'il nous le fallait. )> A ces manèges d'une fausse bonhomie, Bemis n'opposa qu'un aveu plein de sincérité qu'il appelle sa confession générale. Il y reprenait en détail les raisons contenues dans ses dépêches à Choîseul, insistait avec intention sur les embarras financiers de la France, point délicat et particulièrement sensible à l'Autriche, qui ne se soutenait que par nos subsides. <( Je trahirais te roi, l'État et nos alliés, si je parlais un langage plus obscur et plus équivoque. » Un commentaire, écrit pour Choiseul, accompagnait cette dépêche; le ministre y fait preuve d'un intelligence politique supérieure à celle qu'on lui attribue généralement. « La cour de Vienne, qui avait une si grande idée des ressources de la France, doit être bien étonnée de la voir si vite abattue ; mais il est presque aussi aisé, avec de meilleurs principes, de remettre la France sur le bon pied qu'il est facile d'y introduire et d'y entretenir le désordre et la confusion.

Ainsi nos amis et nos ennemis feront toujours de faux calculs quand ils nous croiront plus redoutables ou moins à craindre que nous ne sommes. » L'année 1758 se passa dans ces incertitudes, que la guerre ne contribuait pas à éclairer ni à fixer.

Se défiant à la fois de TAutriche et du roi, fiernis, rhomme des transactions, avait imaginé un moyen terme qui, supposant la durée de la guerre et de Talliance, sauvegardait du moins l'intérêt national en rendant à la France la libre disposition de ses forces contre l'Angleterre. Il s'agissait de revenir au premier traité de 1756 et au contingent stipulé de 24,000 hommes; on devait former ce corps auxiliaire avec les régiments suisses et allemands à la solde du roi, ou remplacer le secours armé par un nouveau subside. Bernis roula ce projet dans sa tête pendant tout l'été de 1758, le révélant à Choiseul par échappées. « C'est un coup de partie, lui disait-il; depuis que j'ai ainsi fixé mes idées, je suis tranquille, et ma tête est nette. Au bout du compte, si l'État périt, ce ne sera pas ma faute, mais je veux au moins mourir comme le chevalier sans peur et sans reproche. Soyons nobles, mais ne soyons pas dupes. Sommes-nous donc obligés à porter seuls le poids du chaud et du jour ? On paraît vouloir à Vienne tirer de nous la quintessence sans s'embarrasser de ce que nous deviendrons. On nous regarde comme des créanciers ruinés dont il faut tirer le dernier écu avant la banqueroute. L'État, vos amis, tout exige que nous sortions du précipice où nous descendons à pas de géant. Veut-on attendre que le soulèvement de la France rompe avec éclat l'alliance ? »

La campagne finie, quand il faJut régler l'avenir

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