CHAPITRE II
Le mouvemeat des esprits à la fin du règne de Louis XV. — Mémoires de Bachaumont (1762-1771). Caractère politique et intérêt varié de ce joumaL — Les nouvellistes au xviii^ siècle; le salon de madame Doublet. — Opinions de Bachaumont en matière politique et philosophique. — Informations contenues dans la partie du journal rédigée par luimême. — De quelques fragments manuscrits des Mémoires de Bachaumont.
Qu'on ne s'étonne pas de nous voir mettre au rang des mémoires politiques le journal d'un épicurien et d'un lettré tel que Bachaumont *. Ce rang se justifie par deux motifs. Bachaumont n'était pas seulement un amateur de littérature, attentif à signaler les œuvres nouvelles, prompt à juger les talents ou à se faire l'écho des jugements d'autrui; il était encore moins un critique de profession, comme La Harpe, Grimm et Diderot ; son regard exercé et libre ne se fixait à luimême aucune limite bien déterminée. Il observait le mouvement général de l'opinion vers le milieu du xvm* siècle, et sa curiosité délicate, habile à cueillir la fleur de toute chose agréable et récente, se portait sur la politique, la religion, le monde, le théâtre comme sur les livres et la philosophie, n'oubUant rien de ce
1 . L'édition complète des Mémoires de Bachaumont renferme 36 volumes. Mais les cinq premiers seulement (1762*1771) ont été rédigés par lui; le reste est l'œuvre de ses continuateurs. Nous y reviendrons en temps et lieu. » Nous suivons la 1'® édition, Londres, John Âdamsohn^ 1777.
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qui pouvait Tinstruire ou Tégayer, aussi souple, aussi mobile que cet insaisissable esprit français qui avait alors toutes les audaces avec toutes les grâces, et se jouait si élégamment en des sujets si sérieux. Le trait particulier de Bachaumont, auteur de mémoires, est de ne rien exclure. Il a pour matière cette variété fugitive et sans cesse renouvelée d'événements, de bruits, de bons mots, d'anecdotes, qui excite la verve des causeries parisiennes et lui fournit un aliment inépuisable. Si la littérature domine dans ses souvenirs, n'est-il pas d'un temps où elle régnait partout? La vraie et durable politique était alors dans les livres : c'est celle-là principalement dont Bachaumont décrit l'influence. Il se trouve donc que les Mémoires secrets de la république des lettres^ comme l'éditeur les appelle, sont aussi les mémoires de toute la république, — de celle qui inspire les gens d'esprit et plaît aux honnêtes gens.
Le dessein général de ces mémoires, et l'on peut dire l'idée politique qui y préside, nous est clairement indiquée par la préface même. Cette préface, il est vrai, n'est pas de Bachaumont; elle est de Mairobert, son premier continuateur, son ami et, peut-être, son fils. Selon Mairobert, la « révolution » qui s'accomplissait dans l'esprit humain et qui éclatait en symptômes significatifs avait frappé l'attention intelligente de Bachaumont; il s'était proposé d'en marquer les caractères, d'en recueillir les circonstances et les détails, et d'accumuler des matériaux pour une histoire exacte de ce grand événement. Or, il lui avait semblé que l'expulsion des jésuites en 1762 formait une époque décisive et comme un point culminant dans cette histoire ; c'était, en effet, le premier avantage considérable l'em-
porté par lies efforts unis des philosophes^ des pai'lementaires et des jansénistes : une large brèche avait dès lors porté Tennemi dans les boulevards avancés gui défendaient Tancien régime; l'Église avait perdu sa Bfetôtille, et ce premier rempart abattu ouvrait la voie à de nouveaux assauts , à de plus terribles renversements. Ainsi pensait Bachaumont ; cette opinion lui avait mis la plume à la main, et grâce à lui, l'esprit de la philosophie, le souffle déjà sensible de la révolution naissante pénétrait jusque dans la chronique *.
On nous dispensera de recommencer ici la notice que MM. de Concourt ont écrite sur Bachaumont, d'après les papiers inédits que possède la bibliothèque de l'Arsenal : cette biographie est aussi courte que spirituelle *. Mais s'il nous reste peu de chose à dire de l'auteur, nous avons quelques mots à ajouter sur les origines et sur la rédaction de son journal. Ce nous est, d'ailleurs, une occasion de mettre en lumière un côté particulier de l'histoire secrète du xvm* siècle, déjà indiqué par nous : la propagation des nouvelles imprimées ou manuscrites et l'industrie florissante des nouvellistes. Avec Bachaumont, nous touchons à la limite, parfois assez vague, où le genre Ubre de la chronique personnelle et des mémoires confine au journalisme proprement dit. Nous indiquerons cette limite et ces affinités, sans vouloir insister ni passer au delà.
Louis-Petit de Bachaumont, né, en 1690, d'un père épicurien qui mourut jeune et d'une mère qui fit parler d'elle, fiit dirigé, dans ses premiers goûts et dans
i. Cette préfkce est de 1777,. date de la publication des premiers to* himes. Bachaumont était mort depuis six ans. 2. Portrait» intimes du XV!II« siècle.
son insouciante jeunesse, par un grand-père fort riche, pourvu d'une charge de médecin à la cour. Mais^ Tévénement principal de sa vie, le seul qu'il importe de rappeler, est sa liaison avec madame Doublet de Persan, liaison semblable à ces attachements commencés par la tendresse et continués par Thabitude, que le rvni* siècle qualifiait de « respectables » et dont il oSre de si nombreux exemples. Bachaumont, qui tenait de son père une vive et joyeuse paresse, et de son aïeul les moyens de satisfaire ce penchant, s'abandonna aox douces inclinations de la nature, aux loisirs privilégiés que lui créait le sort. 11 vécut entouré d'amis, épicuriens comme lui, distrait par les arts, par les plaisiïs die l'esprit, par le mouvement et le bruit de l'opi^ nion publique, délicieusement occupé à regarder, à rêver et à rire, jouissant du temps, de lui-même et des autres, et n'ayant d'autre emploi dans le monde que d'être, comme on l'a dit, « le maître des cérémonies )>^ de ce fameux salon de madame Doublet, trop connn pour qu'il soit nécessaire d'en parler longuement ici. L'ancien régime, malgré quelques orages superficiels, abritait dans une paix profonde, dans une sécurité inal-^ térable ces existences voluptueuses et presque sécu-laires, que la sagesse enveloppait d'une demi^bscurité pour en. mieux assurer le bonheur : les gens d'esprit qui ont conspiré sa mine, ont été, convenons-en, trèsingrats et assez makvisés. On ne peut guère donner à Bachaumont le nom de philosophe en un siècle où ce nom avait pris une acception si belliqueuse ; il n'eut de la philosophie que les qualités négatives et le scepticisme indolent; contemporaîn de Voltaire et de J.-J. Rousseau, témoin dé l'éclat de leurs rapides conquêtes,.
il demeura Félève pacifique de Fépicurien Chaulieu. La nombreuse famille des esprits forts, que la fin du règne de Louis XIV transmit à Tâge suivant, nous semble se partager vers l'époque de la régence en deux branches distinctes : le rameau vigoureux, la branche aînée, nourrie de sève anglaise, cultivée et fécondée par la science, se déploie avec la puissance que Ton sait; elle porte la fière génération des vrais philosophes; la branche cadette, sans élan et sans ambition, stérilisée par sa spirituelle paresse, se contente de fournir un public aux travaux de ses aînés ; elle jouit du spectacle de leurs efforts et de leurs périls ; elle voit avant tout dans ces beaux combats d'éloquence et de raillerie agressive un objet piquant de curiosité, une source d'émotions et comme un coup de théâtre destiné à renouveler la face mobile des choses humaines. En 1716, le vieux Chaulieu écrivant à Voltaire, son pétulant commensal dans les soupers du Temple, lui adressait ce vers qui se trompait singulièrement d'adresse :
Et bornez au plaisir voire philosophie.
Bachaumont et ses amis ont retenu ce conseil et pratiqué cette maxime.
Vers quelle époque a-t-on commencé à rédiger sous forme de gazette et à répandre au dehors les nouvelles recueillies et discutées dans la maison de madame Doublet? On ne saurait le dire avec une entière précision. On sait seulement que madame Doublet reçut pendant soixante ans la meilleure compagnie de Paris et qu'elle occupa, pendant près de quarante ans (1731-1771), un appartement dans le couvent des Filles-Saint-Thomas, sans en sortir jamais. « Là, présidait du matin au soir,
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Bachaumont^ coiffé de la perruque à longue chevelure inventée par le duc de Nevers : là siégeait Tabbé Legendre, frère de madame Doublet, celui sur qui Piron a fait cette chanson :
VWe notre vénérable abbé,
Qui siège à table mieux qu'au jubé,
l'abbé de Yoisenon, les deux Lacurne de Sainte-Palaye, les abbés Chauvelin et Xaupi, les Falconet, les Mairan, les Mirabaud, tous paroissiens, arrivant à la mêmeheure, s'asseyant dans le même fauteuil, chacun au-dessous de son portrait. Sur une table, deux grands registres étaient ouverts qui recevaient de chaque survenant, Tun le positif, Fautre le douteux, Tun la vérité absolue, Tautre la vérité relative *. )/ A la fin de la semaine, le valet de chambre, secrétaire de madame Doublet, rédigeait un extrait du meilleur registre ; cela formait une espèce de journal manuscrit dont il débitait des copies sous le titre de Nouvelles à la main.
H s'en fallait, d'ailleurs, que cette feuille volante et manuscrite fût la première et la seule qui courût alors la ville. Rien de plus ancien en France que la vogue, publique ou clandestine, des Nouvelles à la main. On les voit paraître toutes les fois qu'il y a des partis à servir, une police à tromper, des foules curieuses et surexcitées à satisfaire. Elles pullulèrent sous la Fronde, dans la chaude saison qui vit éclore les mazarinades ; elles mirent le feu aux esprits pendant les guerres civiles du XVI* siècle. La terreur de Louis XIV les abolit presque ; La Bruyère, cependant, y fait encore allusion
1 . De Goncourt, Notice. — Voir aussi, sur les paroissiens de madame Doublet, Mémoires de Bachaumont, t. XIV, 188, et t. XIX, 254. — Sur Bachaumont et madame Doublet, t. V, 304, 311.
dans le premier chapitre des Caractères *. La régence les ranima, et l'ombrageuse politique du cardinal de Fleury se contenta de lès surveiller, sans les proscrire. Selon toute apparence, les auteurs de mémoires. Barbier, Marais, Buvat ont largement emprunté à ces publications anonymes qui, leur apportant un surcroît d'informations, les aidaient à donner du corps et de la substance à leur journal personnel. En 1728, un certain Dubreuil ouvrit, rue Taranne, un bureau de Nouvelles à la main; Tabonnement était fixé à six livres par mois pour quatre pages in-4^ manuscrites, et à douze livres pour huit pages. On en possède quatre années (1728-1731) : ce recueil est insignifiant. En 1741, l'abbé Prévost fut accusé d'être l'auteur d'une chronique scandaleuse qui se colportait dans Paris. En 17S2,, on distribua le prospectus d'un courrier parisien manuscrit qui faisait état de remplacer les Nouvelles à la main^ « rejetées, disait-il, sur les provinces par la satiété de la capitale. » Le gouvernement, que ces feuilles légères piquaient et importunaient (de quoi ne se pique pas un gouvernement?) essaya de les ruiner par la coacurrenee. C'était là une adresse toute moderne.. Il inspira donc ou toléra des Nouvelles^ revues et approuvées par le lieutenant de police : on les distribuait dans les cafés et à domicile, deux fois la semaine, pour le prix de 40 sds par mois* Cet essai de petite presse officieuse ne semble pas avoir réussi ; le publia s'obstinait à préférer les nouvelles moins autorisées, au risque d'en être la dupe, et l'on dut recourir aux mesures de rigueur,
i. « Un ouvrage satirique ou qui coatieDt des faits, qui est donné en feuilles sous le manteau, aux conditions d'être rendu de même, s*il est médiocre^ passe pour merveilleux : l'impression est recueil. » (Ghap. i. Ouvrages de l'esprit,)
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plus redoutables pour les journalistes que la concurr^ice gouvernementale. On supprima les feuilles, on mit les auteurs à la Bastille, ce <iui ût le succès des gazettes étrangères, notamment de la Gazette de Cologne, fort recherchée à Paris en ce temps-là *.
La société réunie chez madame Doublet eut le mérite de ressentir vivement et de satisfaire avec esprit cette curiosité passionnée, ce goût de la vie publique qui est l'un des caractères dominants du xvui* siècle. Le journal hebdomadaire de n la paroisse » se répandit sans doute vers la fin du ministère de Fleury, à Tépoque de la guerre d'Allemagne, ou peut-être plus tôt, en 1731 et 1732, par exemple, lors des troubles jansénistes et de l'effervescence parlementaire. Des copies de cette feuille s'expédiaient à des abonnés de province. La bibliothèque nationale en possède plusieurs volumes manuscrits qui commencent en 1745 et finissent en 1752 ; ils sont adressés à madame de Souscarriere^ au château de Breuille^ pont, par Vernon^ à Pacy, Ils n'offrent rien de piquant^. On a trouvé dans les papiers de Bachaumont un projet de prospectus, rédigé en 1740, qui semble annoncer une publication plus régulière et plus soignée que celle de la feuille extraite des registres de madame Doublet par le valet de chambre-secrétaire. Ce dessein, pour le moment, n'eut pas de suite, mais on y peut voir l'idée première des mémoires que Bachaumont écrivit en 1762 et qui portent aujourd'hui son nom *. L'extrait des registres continua
1. Hatin, Histoire de la presse, t. IV, 454, 459, 499^ 501. — Barbier, Mémoires, t. III, 451, 518, 553.