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CHAPITRE III

Correepondance manuscrite de l'abbé Dubois, tirée des archives du ministère des affaires étrangères. — Sa mission secrète à La Haye en 1716; son ambassade à Londres en 1717 et 1718. — Les mœurs diplomatiques en Europe au temps de la Régence. — Influence de l'abbé Dubois sur le gouvernement du régent à l'intérieur. — Coup d'État du 27 août 1718. — Découverte du complot de Cellamare. — Dubois et Topinion publique à Paris. — Erreurs singulières et palinodies de Saint-Simon.

D est difficile de réhabiliter le cardinal Dubois, et tel n'est pas notre dessein. Nous savons les efforts tentés dans ces derniers temps pour disculper sa mémoire; les textes allégués à sa décharge ne nous ont pas échappé ; nous reconnaissons même volontiers que cette tentative presque désespérée d'apologie tardive n'est pas restée absolument sans résultat. On a réussi à éveiller le doute sur des faits tenus jusque-là pour certains ; le précepteur du régent s'est montré sous un jour inattendu dans les pièces citées par M. le comte de Seilhac, son dernier biographe *. Mais il ne saurait nous convenir

1. Cette Vie de F abbé Dubois^ qui a paru en 1862 (deux volumes), contient un certain nombre de lettres privées et familières de l'abbé, sa correspondance avec la Palatine, mère du régent, et quelques documents curieux. — Il est inutile de rappeler ici que la Biographie imprimée en 1789, sous le nom de Mongez, n'a aucune valeur, pas plus que la Vie manuscrite, par La Houssaie-Pegeault, qui est à TArsenal. Quant aux prétendus Mémoires de l'abbé Dubois, publiés sous la Restauration en 4 vo- Imnes, ils appartiennent à la pire espèce des apocryphes.

d^entrer au fond de ce débat, et nous n'avons pas à nous prononcer entre les amis et les ennemis de l'abbé Dubois. Il nous suffit de mettre en lumière le point le plus important de sa carrière politique, le moment où Tabbé, intervenant d'une façon décisive dans les affaires compromises de la régence et dans les complications européennes, consolide du même coup la paix menacée et son maître ébranlé. Pour donner tout son prix à cette étude ainsi limitée, nous avons voulu l'appuyer sur des textes inédits, d'une indiscutable authenticité. L'éminent et savant directeur des archives au ministère des affaires étrangères, M. Prosper Faugère, ayant bien voulu nous ouvrir l'accès de ce riche dépôt, nous avons dépouillé, avec un intérêt croissant, les dépêches de l'abbé Dubois, agent secret et ambassadeur de 1716 à 1718 : c'est cette correspondance, dont nous avons exprimé la fleur, qui est l'âme et la substance du récit qui va suivre *.

Dubois avait soixante ans en 1716, lorsque le régent,, menacé à l'intérieur par la faction des légitimés, mal vu à Vienne, suspect à Madrid, en délicatesse avec l'An-

1. Séyelinges a- donné, en C715 (2 volumes), un Abrégé de la correspondance diplomatique de Dubois, sur des copies qu'il tenait de M. de Rayneval, ancien ambassadeur. Ces extraits sont utiles à consulter, surtout à partir de 1719, lorsqu'il s*ag:it de l'intrigue formée à Rome pour le chapeau. En ce qui a trait aux négociations de 1716, on y trouve à peine quelques dépêches; les années 17f7 et 1718 manquent absolument. Sévelinges a très-peu connu l'affaire de La Haye et de Hanovre; il a entièrement ignoré l'ambassadfe de Dubois à Londres, qui a duré onze mois.

L'ABBÈ DUBOIS k LA HAYE. G9

gleterre qui lui reprochait sa connivence dans Tinsurrection jacobite, imagina l'expédient d'envoyer au roi George ud homme assez habile pour bien servir, et trop mince personnage pour compromettre un gouvernement. Rien de plus vague et de plus irrégulier que la mission conûée au nouveau plénipotentiaire : sans base assurée comme sans limites précises, pouvant finir au premier mot ou tout embrasser dans ses vastes conséquences, elle semblait faite à la mesure de l'envoyé l,uimême et réglée en quelque sorte sur la capacité flexible d^un esprit aventureux, sur l'audace d'une ambition qui ne pouvait plus attendre. C'était à lui de créer son rôle, de compter sur son étoile, et, par un coup de bonheur ou d'adresse, de pousser sa fortune. Un incognito sévère enveloppait cette démarche pleine de hasards. Caché sous un faux nom, déguisé en cavalier hollandais, et se donnant tantôt pour un malade en voyage, tantôt pour un amateur en quête de livres ou de tableaux, l'abbé devait courir en poste au fond de la Hollande, guetter Ih passage du roi George sur la route de Hanovre, se glisser dans le cortège, remettre au secrétaire d'État Stanhope une lettre du régent, et, dans l'éclair de cette unique entrevue, saisir la chance d'un rapprochement. Le seul maréchal d'Huxelles, président du conseil des affaires étrangères, avait le secret de cette tentative, et la désapprouvait.

Le 6 juin, un billet de la main du régent donne le signal du départ; c'est le premier de ces documents officiels dont la série finit au traité de la. quadruple alliance. D est ainsi conçu : « Je prie M. le marquis de Torcy de faire expédier un ordre aux maîtres de poste de fournir au sieur de Sourdeval les chevaux dont il aura

besoin pour une chaise à deux personnes et pour les gens de sa suite. » Un second billet de la même main ordonne de délivrer un passeport pour le sieur de Sourdeval et son secrétaire, afin qu'il puisse librement passer, sans être arrêté, retardé ni fouillé. — Le sieur de Sourdeval était le secrétaire de Dubois : son maître et lui avaient interverti les rôles sur le papier, comme Dorante et Pasquin dans les Jeux de V amour et du hasard de Marivaux. Muni de 10,000 livres en argent blanc et de 4,000 livres en or, Dubois emportait, outre la lettre pour Stanhope et d'amples instructions, cette seconde lettre de créance, qui ne devait être présentée au roi qu'après le succès des premières ouvertures : « Si l'abbé Dubois, qui va en Hollande pour ses afîaires particulières, s'y trouve lorsque Sa Majesté y passera, et s'il a l'occasion d'avoir l'honneur de lui rendre compte des sentiments qu'il connaît en moi pour la personne de Votre Maj esté et pour l'union de la Grande-Bretagne et de la France, je la supplie d'avoir créance en lui, et d'être persuadée qu'il ne peut exagérer mon estime et mon respect pour Votre Majesté. » Ce n'était pas sans peine que le régent avait rencontré cette forme adroite et simple d'un désir qui voulait se montrer et qui craignait de se trop faire voir : la minute chargée de ratures l'atteste ; deux ou trois brouillons plus expressifs ont été rejetés. Le o juillet, Dubois arrivait à La Haye, et prenait logement dans une auberge pleine d'Allemands, sous le nom de Saint-Albin, qui était précisément celui d'un bâtard de la comédienne Florence et du duc d'Orléans. Le 23, il envoyait à Paris un rapport de cent soixante-dix-sept pages sur le début de ses opérations.

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