‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 19 sur 161 · TEMOIGNAGES DE BCVAT ET DE MARAIS · texte numérisé non relu

TEMOIGNAGES DE BCVAT ET DE MARAIS

core suivant les r^Ies. Les Yictorieux du premier jour ne tardent pas à devenir les vaincus du lendemain, le pouvoir nouveau reprend pour courtisans et pour favoris ceux que son avènement avait disgraciés. L'opinion publique change à son tour ; le régent vivant est plus cruellement injurié que ne Ta été Louis XIV en entrant dans la mort, et Ton voit se produire ce phénomène qui, chez nous, n'a rien de rare : un prince libéral plus détesté qu'un roi absolu. Disons-le aussi, ce qui achève de désenchanter les Parisiens de la politique nouvelle, c'est l'excès et la témérité qui viennent tout gâter à l'ordinaire, c'est l'utopie révolutionnaire, l'innovation désas- ., treuse et folle qui discrédite la première apparition du libéralisme au xvni" siècle.

Nos deux chroniqueurs, Buvat et Marais, gens d'un esprit droit, reproduisent fidèlement,' avec une verve qui ne se fatigue pas, le mouvant tableau de ces huit années dont j'essaye de ressaisir ici les reflets les plus vifs. L'historien curieux d'approfondir ce sujet trouvera dans leurs journaux ces mille détails expressifs qui forcément se dérobent à l'analyse^ les anecdotes, les portraits, les bons mots, les scandales, les modes, tout le mouvement et le bruit de la vie, les riens fugitifs que la passion du moment grossît et colore, en un mot, ce corps flottant, pittoresque et animé de l'histoire future, dont leur impartialité judicieuse forme seule l'unité *. Il y a deux faits, d'une célébrité banale, sur lesquels nous n'insisterons pas : la banqueroute de Law et le libertinage cynique de la haute société. Buvat et Marais, dans leurs

i. Marais, t. I, 365, 264, 321, 480, 481, t. IF, 348, t. m, 91, 378; Bavai, t. I, 135, 254, t. H, 409; Piossens, t. HI, 49, 54; Barbier, t. J, 46,161.

descriptions, n'ajoutent rien de vraiment neuf aux peintures énergiques que Saint-Simon et la Palatine nous ont laissées ; ils restent même en deçà de leur crudité d'expression. Us étaient moins bien placés pour étudier la corruption princière et en mesurer la profondeur; mais, en revanche, ils ont le mérite de nous faire mieux comprendre l'effet produit par de tels spectacles sur la partie saine du public. C'est par là que leurs Mémoires, ' dans ces matières scabreuses, peuvent nous intéresser, même après Saint-Simon et la Palatine *.

Tout libre esprit qu'il est. Marais ne dit rien des esprits forts. Cela montre qu'ils tenaient une place médiocre dans l'opinion sérieuse et exerçaient peu d'influence à ce moment du siècle. Ils n'étaient que des libertins^ ils n'étaient pas encore des philosophes. Dans les succès du jeune Voltaire on applaudit le poëte naissant ; dans ses incartades, on blâme l'étourdi. La correspondance de Marais fait une seule fois mention des Lettres persanes^ et c'est avec ironie : le chroniqueur ne pardonne pas à Montesquieu d'entrer à l'Académie au moment où le président Bouhier, comme nous l'avons dit, essayait vainement de lui en ouvrir à lui-même les portes ^. Il faut s'adresser à la Palatine pour obtenir des aveux significatifs sur le triste état des croyances chrétiennes en ce temps-là : « Je ne crois pas, écrit-elle en 1722, qu'il y ait à Paris, tant parmi les ecclésias-

1. Buvat, t. II, 29; Marais, t. I, 215, 219, 238, 298, 377, 326, t. H, 181, 217, 319, 321, 337, t. III, 107; Dangeau, t. XVII, 217, 471; Duclos, 493; Barbier, t. I, 46, 113, 127, 145, 150, 174, 227, 263; la Palatine, t. I, 67, 127, 180, 240, etc., t. II, 89, 104, 270, 302, 337, etc. Nouvelles Lettres (édit. Roland), 82, 140, 157, 159, 190.

2. T. III, 501, 505. — Sur les débuts de Voltaire, voir aussi Dangeau, t. XVII, 419, 423, 475, t. XVIII, 240.

L'ESPRIT RÉVOLUTIONNxMRE. 6S

tiques que parmi les gens du inonde, cent personnes qui aient la véritable foi et même qui croient en Notre- Seigneur. Cela fait frémir *. » Ce mouvement de la régence, si vif au début, troublé plus tard par des contradictions et des folies, ne demeura pas stérile. Deux choses subsistèrent dans les désordres de la fin, soit comme un résultat durable, soit comme une cause de changements ultérieurs. L'ébranlement de Tancienne France ne s'était pas fait en vain. Ceux mêmes qui, fatigués et déçus, se défiaient des nouveautés hardies, en gardaient la mémoire. On avait rompu, sinon avec les pratiques, du moins avec les idées du règne de Louis XIV. La discipline du gouvernement qui suivit la régence modéra l'élan donné par celle-ci et sembla le paralyser; elle ne put ni l'arrêter entièrement ni en changer la direction. Au sein du repos que la masse désirait, que le pouvoir imposait, un sourd travail d'émancipation philosophique continua, un esprit d'inquiétude et d'aventure se répandit, les nouvelles doctrines circulèrent, et l'ombrageuse prudence du cardinal de Fleury, son habileté despotique et préventive, qui ne voyaient pas tout, réussirent encore moins à tout empêcher.

Parmi les tentatives avortées et les velléités audacieuses de la régence, il en est trois qui marquent le point culminant de sa politique d'innovation : le rappel des protestants, la suppression des jésuites et la convocation des États généraux. Voilà, dès 171S, le programme complet du xviii* siècle ; l'effort des soixante-

1. T. ly 39, 378. « La jeunesse ne croit plas en Dieu et oublie tout exercice de piété... Rien n'est plus rare en France que la foi chrétienne. » (Nouvelles Lettres, 186, 203.)

quinze années qui suivent aboutit àiaciliter ce qui était alors impossible, à mûrir ce qui était prématuré. Éclos dans la pensée du régent, agités dans ses conseils, ces trois desseins n'allèrent pas même à un commencement d'exécution ; mais c'était beaucoup de les concevoir et de les discuter. Buvat et Marais semblent avoir ignoré ce projet de réunir les États généraux, projet désagréable au monde parlementaire où ils vivaient; mais ils s'étendent longuement sur l'impopularité de la compagnie de Jésus et sur les périls qui la menacent : des trois points du programme, la suppression des jésuites était, en effet, le plus facile à exécuter et fut le premier rempli. Nous connaissons par la Chronique de Piossens et par les Lettres de la Palatine les intentions du régent à l'égard des protestants; Saint-Simon, le comte de Boulainvilliers, le cardinal Dubois ont mis en pleine lumière la question des États généraux. C'est même une des plus remarquables pages des Mémoires de Saint-Simon que celle où, résumant avec force les raisons qu'il oppose au désir du prince, le fougueux duc et pair trouve, pour peindre ses frayeurs, des expressions dont la vivacité dessine comme un tableau anticipé de ce qu'on a vu en 89 : « l'esprit zélateur des assemblées, leur ardeur féconde en envahissements, l'appui des masses accordé aux chefs qui ont poiu* ainsi dire la nation en croupe, pour défense et pour asile. » Quand Saint-Simon décrit avec cette verve d'imagination la violence des conflits probables, l'impétueux torrent de l'opinion, capable de tout entraîner, il a plus qu'un pressentiment, il a une véritable apparition de la puissance de l'esprit révolutionnaire, et si le régent, par son dessein, marquait d'avance le terme des efforts poli-

tiques du siècle, son ardent conseiller en prévoyait les «xcès et les désastres *.

La partie éclairée de la nation, ce qu'on peut dès lors a|>peler la bourgeoisie libérale, resta fidèle jusqu'au bout à la politique du duc d'Orléans ; tout en frondant ses vices et les fautes de son gouvernement, elle lui tint compte de ses intentions généreuses. Les Mémoires attestent qu'il emporta en mourant les regrets de tous les bons esprits en France et en Europe : « Les étrangers, dit Marais, le craignaient plus que Louis XIV avec une armée de 400,000 hommes. Il était leur maître à tous. » — « Le duc d'Orléans, ajoute Barbier, n'a contre lui que le malheureux système de 1720; car en général le royaume n'a jamais été si riche ni si florissant, et quoique je sois un des blessés, il faut rendre justice à la vérité. Hors cela, il n'y a jamais eu un plus grand prince. Il savait tout, il parlait comme un ange, il avait enfin tout pour être premier ministre ^. » On peut en croire cette oraison funèbre faite par un sujet que le prince a ruiné.

Dans la régence il y a un personnage non moins important que le régent, c'est l'abbé Dubois. L'histoire morale et politique de ce temps-là serait incomplète si elle laissait à l'écart un homme qui a exercé sur son maître et sur l'Europe une action si puissante. Nous avons pu consulter aux sources mêmes et dans les originaux les vrais Mémoires encore inédits du célèbre abbé, c'est-à-

1. Buvat, t. I, 101, 104, 174, 230, 322; Marais, t. I, 204, 290, 483; Piossens, t. I, 37, 55, 231, t. II, 77, 79, 235; la Palatine, t. I, 191, 193, 307, t. n, 55, 118; Barbier, t. I, 139; Vie de Dubois, par le comte de Seilhac, t. II, 224.

2. Marais, t. III, 55; Barbier, t. ï, 183. Voir aussi les Mémoires de lord WaJpole, par le comte d". Bâillon, 1869, p. 53, 71, 79.

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dire sa correspondance diplomatique : non-seulement ces dépêches nous aideront à juger le génie mal connu qui a changé le système des alliances et si habilement gouverné les affaires étrangères, mais elles nous présenteront un tableau piquant des mœurs qui régnaient alors dans les chancelleries et les cours de l'Europe. A ce double titre, Texamen de cette correspondance a sa place marquée dans l'analyse des Mémoires du xviu* siècle, et forme une partie intégrante de notre sujet.

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