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CHAPITRE IV

La province sous la régence : Correspondance manuscrite de la marquise de La Cour de Balleroy. — Les relations de Paris avec la province en 1715. — Comment circulaient et pe propageaient les nouvelles politiques. — Un coin du monde ofBciel de ce temf s-là : les amis, les parents et le mari de la marquise; la famille des Caumarlin et des d'Argenson. — De Tintérêt et de l'utilité de cette correspondance 1.

Paris, dans le cmirs agité de son histoire, a perdu plus d'une fois le privilège d'abriter le gouvernement et d'avoir pour hôte le chef de l'État ; mais les variations politiques ne lui ont jamais enlevé sa puissance de séduction ni ce rayonnement de l'esprit qui est la forme libérale de sa souveraineté. Il serait intéressant de rechercher comment cet empire inamovible, cette magie de l'exemple éclatant et de l'influence victorieuse agissait au loin sur les imaginations à une époque où la chaleur du foyer parisien, interceptée par mille obstacles, gagnait si difficilement la province. Le comte de Montlosier, au début de ses Mémoires, a essayé dépeindre l'immobilité de l'ancienne France et les relations laborieuses du centre avec les extrémités. Deux traits se

1. Lettres politiques et autres écrites par divers personnages à la marquise de La Cour de Balleroy (1704-1725). —.Manuscrits de la Bibliothèque Mazarine, 8 vol. N» 2.791 .

détachent du tableau qu'il a tracé : une gazette foi t sèche venant de Paris tous les huit jours, un coche à moitié vide partant de la province une fois par. semaine, voilà ce qui représente jusqu'à la fin du règne de Louis XV le mouvement des intelligences, la circulation des personnes, l'activité des affaires. Eh bien ! il y avait même alors, au fond des contrées les moins vivantes, parmi ces populations sédentaires, nombre de curieux et 4'impatients qui ne se résignaient ni à cette langueur chronique ni à cette ignorance : Parisiens émigrés, exilés politiques, provinciaux épris de l'inconnu, illustration^* de la cour passagèrement dispersées et obscurcies, beautés de haut parage et talents du tiers état avides de se produire, tous réunis dans un sentiment de regret ou d'espérance, s'empressaient à recueillir les bruits et les récits qui^eur parlaient de la grande ville.

Pour donner quelque satisfaction airx amis lointains de sa gloire, Paris, dont le génie inventif ne dort jamais, imagina, vers le temps du cardinal de Fleury^ d'envoyer hors barrières, en feuilles manuscrites, les nouvelles à la main qui circulaient dans ses cafés. Plusieurs recueils de ces journaux primitifs existent à la Bibliothèque nationale, et tout le monde sait qu'une copie du fameux registre de Madame Doublet, expédiée chaque samedi par le valet de chambre secrétaire, allait trouver aux quatre coins du royaume une clientèle assurée de souscripteurs ; mais avant cette innovation , premier essor d'une liberté qui pressentait l'avenir, lorsqu'un régime ombrageux fermait l'espace aux feuilles volamtes, que devenlait dans celte détresse la curiosité des admirateurs de Paris, réduite aux faibles re&-

MADAME DE LA COUIl DE BALLEROY. 181

sources de la coirespondance privée? L'exemple suivant nous montrera comment une ipersévérance iiïgéBieuse réussissait à féconder les moyens d'information les plus stériles, par quels miracles de volonté on pouvait multiplier, renouer sans cesse les liens délicats qui rattachaient les absents à ia mère-patrie. Que sont en effet ces lettres inédites dont le recueil, connu à peine de quelques érudits, va nous occuper ? Un essai de correspondance régulière entre une Parisienoe, qui s'ennuie en province, et ses nombreux amis, qui s'amusent à Paris, — essai languissant d'abord, pendant les dernières années de Louis XIV^ soutenu bientôt par un zèle réci|)roque au moment où Paris, déUvré de la vieillesse d'u/n maître, se rajeunit et se transfigure dans la crise -d'une régence presque révolutionnaire. Quel déplaisir d'avoir dit addeu à cette ville plus que jamais iiacomparable, qui soart d'une longue servitude avec la fièvre de toutes les libertés, avec l'audace et le prestige de tous les scandales ! Si l'on pouvait du moins en ressaisir l'image et se ranimer à l'ardeur de son vivant ' esprit 1

Avant de pénétrer dans l'élégante familiarité de ce commerce mêlé d'épanchements intimes et d'informations historiques, causerie où se révèlent les secrets du foyer, les intrigues du monde et parfois même les mystères de l'État, faisons connaître la personne- distinguée à laquelle s'adressèrent pendant vingt ans des témoignages d'amitié qui, rangés par ordre, forment aujourd'hui huit volumes naanuscrits- Cette gracieuse jeune fille, née sur les bords de la Seine, transplantée dans sa fleur en pays bas-normand pour y épouser un marquis plaideur et campagnard, a su intéresser à sa

solitude une élite de correspondants où se rassemblaient les contrastes les plus marqués de Tâge, de la situation et du caractère. Il y avait parmi eux des hommes politiques, personnages de la vieille et de la nouvelle cour, des abbés mondains, des jeunes gens à l'humeur satirique, spectateurs joyeux ou chagrins de la tragi-comédie qui se jouait alors : en dépit de cette diversité d'humeur et d'opinions, ils se sont accordés à regretter l'exilée, à la consoler, à la distraire ; pour elle ont couru sur ces pages que le temps a jaunies les plumes mordantes et les crayons moqueurs, — la marquise de province a séduit Paris comme Paris la séduisait elle-même. Évoquons le souvenir de la brillante société dont elle était l'âme et l'entretien malgré l'absence, faisons revivre autour d'elle les conteurs dévoués qui lui prouvaient leur attachement parleur fidélité à médire; en écrivant ces feuilles éparses, devenues les archives d'une femme de goût qui aimait à relire, ils ont enrichi de nouveaux Mémoires la liste déjà longue des indiscrétions de la régence.

La marquise de La Cour de Balleroy était une Caumartin. Elle avait pour frères trois hommes d'un rare mérite, à qui ne manquaient ni les qualités aimables ni cette illustration particulière que donnent les suffrages de la bonne compagnie, et que l'histoire anècdotique sauve de l'oubli. L'aîné, Caumartin de Saint-Ange, élevé par Fléchigr, loué par Boileau et Jean-Baptiste

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