MADAME DE LA COUR DE BALLEROY
la cadette, Charlotte-Emilie, un autre provincial dont la fortune surpassait de beaucoup le mérite :. c'était La Cour, seigneur de Balleroy, homme de petite noblesse et d'esprit médiocre ; « il avait du bien, dit Saint- Sèmoûy et il prit pour rien une sœur de Caumartin. » Le mariage eut lieu le 8 mars de cette même année ll69â ; voilà comment Charlotte-Emilie, à dix-neuf ans, cpâtta Pajris peur aller s'ensevelir près de Bayeuidans ufL mar€[uisat. Encore ce marquisat, constitué seule*mmt paar lettres-patentes de 1704, fut-il acheté sans aucun déiste k beaux deniers comptants. Elle y passa taristemeat sa vie,, lois des plaisirs élégants et des succès flatteusrs^ réduite âtiaire venir de Paris les distractions d'mae causerie écrite, tandis que sa s<Bur,. femme- et m^re de mim<stres, avait tabouret chez le roi ;, ce qui montre bien, selon la rasnarque du philosophe d'Ar- ^nson^ que dans^ ces combinaisons de la prudence do^ mestique l'avantage réel n'est pas toujours du côté où l'on croit d'abord l'apercevoir, et que^ même sous l'aadefl régime, c'était ua calcul sage de^ tenir graod compte du mérite personnel.
L'ironie du sort eondamnaiit à l'obscurité celle des deux soBisrs qui précisément semblait destinée par la QBÉuire à brillef dans le monde. La marquise de La Cour avait le goût comme le talent de plaire ; dans cet <art par excellence, la première de toutes les vocations c^'est la beauté. Les lettres de ses frères nous parlent de <fsaï jolie figure,. » — et les feères en pareil sujet ne sont pas'tes plus suspects de flatterie ; — elle conserva loogtemps dans l'oisiveté de la retraite Féclat de ces inutiles attraits. Nous voyons en iTlS^ un de ses neveux déjà marié, le marquis d'Argenson, s'y montrer fiprt sensi-
ble, y faire même une trop libre allusion qu'elle s'était d'ailleurs attirée par une indiscrète curiosité. Bien que les lettres mêmes de la marquise, sauf quelques billets insignifiants, aient disparu et que le principal personnage de la correspondance soit muet pour nous, il n'est point téméraire de supposer que d'autres agréments, d'un ordre plus élevé et d'un prix qui se fait estimer la plume à la main, accompagnaient et animaient chez elle les grâces de la figure ; une Caumartin ne pouvait être une personne ordinaire. L'esprit qu'elle inspirait à ses amis n'est-il pas un suffisant témoignage de celui qu'elle avait elle-même? Cette correspondance, remplie de traits ingénieux et d'agréables récits qui sont doublement un hommage à celle qu'ils veulent réjouir, ne nous prouve-t-elle pas le charme irrésistible et le durable ascendant de la marquise? Caumartin de Boissy lui reprochait deux défauts, une écriture illisible et un style aigre-doux. « Vos beaux yeux, ma chère sœur, n'ont pas pitié des miens... Laissez-moi vous dire aussi que sur vos deux épaules vous portez une tête aimable par l'esprit et par la figure, mais d'une humeur quelquefois un peu aigrelette. »
A cette aigreur passagère, nuage léger répandu par l'ennui sur un brillant naturel, s'alliait, sans une contradiction trop forte, une vive dévotion. Le railleur Caumartin ne passait à la marquise aucune de ses vivacités, pas même son zèle tout nouveau de mère de l'Église. (( Je me recommande, lui écrivait-il, à vos saintes prières. Quand vous viendrez nous voir, de quel parti serez-vous sur la constitution? N'allez pas déshonorer votre race par des sentiments indignes sur la grâce; songez que nous avons toujours été pour saint Augus-
tin, et ne \ous jetez pas tout de gô dans le pélagianîsme. » Trop faible remède contre le mal secret qui gâtait tous les bonheurs de cette existence monotone, la dévotion ne guérissait pas chez elle la nostalgie de Paris ; pour goûter le sommeil, la marquise en était réduite à prendre de l'opium. Était-ce aussi pour chasser l'ennui qu'elle faisait usage de tabac d'Espagne? La belle Emilie prisait, si nous lisons bien ces lignes que lui adressait le marquis en voyage : « Vous trouverez dans la cassette que j'ai remise au messager de Bayeux les Mémoires de Joli que M. de Caumartin m'a donnés pour vous et 2 livres de tabac d'Espagne, du meilleur que j'ai pu trouver. » Il faut nous la représenter durant les longues journées des saisons pluvieuses, dans ces pays baignés d'une éternelle humiditâ, sous les voiles épais et le gris implacable d'un ciel de Normandie, aussi morne que celui des Rochers de madame de Sévigné. Là, du fond de sa prison brumeuse, appelant à son secours tous ceux qui lui gardent un souvenir et une affection, elle lève et recrute au loin, avec la plus souple ténacité, une légion de joyeux défenseurs qui l'arracheront aux étreintes de son mortel ennemi : elle les rallie quand ils faiblissent, les remplace quand ils désertent. Rien ne l'arrête, et son désir est le plus fort; elle a son journal enfin, qui, partant des points opposés du monde parisien , vient deux ou trois fois la semaine concourir à l'œuvre d'apaisement et de santé d'esprit où l'opium, le tabac d'Espagne et la dévotion ont pareillement échoué.
On peut diviser en trois catégories les correspondants delà marquise : il y a d'abord les parents, ce sont les plus nombreux et les plus sûrs. Quelle variété de rela-
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tions, q;uelle& ressources pour un coTnmeree épistolairc 4ans une famille où la seule madson des Caumartin comptait jusqui'à sept mariages I tlette parenté florissante, qui comprenait les d'Ormesson, les Breteuil,. les Choisy,.les ée Tresmes, — et rnous ne citons que les plus illustres, — se pai?tage eHe-mêmB et se subdivise en deux groupes distÎDets, eeliui des jeunes et celui des vieux. A mesure qrie les générations croissent et se multiplient, la mar- ^piise attentive les saisit, les enrôle ;. elle leur met aux mains la plume, au cœur le désir de- kd plaire et la vocar tioa de la chronique. Parmi ces jeunes recrues, au premier rang de ces pourvoyeurs de nouvelles figur^ife les deux futurs ministres de Loms XV, le comte et le marquis 4'ArgensoD. Les amples amis, troupe volage, ne vieû^ nent qu'en seconde ligne; ce sont les enr-cas de la marquise, c^est la cohorte auxiliaiïïe destinée à suppléer les dëfaillanees des correspondants réguliers. Cet easemble flottant de bonnes volontés et d'intelligences très^négales s'appuyait sur* une réserve peu brillante, mais solide : comme un vigilant eapilaine, prompt à sesserrer le faisceau de ses forces et à prévenir d'irréparables dé- Foutes, la marquise acceptait tous les concours, tirait parti des plus humbles fidélités ; elle avait organisé en s«us-0rdre un service de dépêches que jui expédiaient ses gens d'aflaires, les commis des deux Caumartin, les valets de chambre de ses amis. A défaut des maîtres^ elte prenait les laquais. C'est avec cette patience habile, avec un art infini, qu'elle a réussi à constituer une sorte •d'agence volontaire et toute officieuse d'informaÉÎDns, qui pendant plus d« dix ans lui tint lien de grande et <ie petite presse.
Elle avait sous sa main une suprême ressource pou«if