‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 98 sur 161 · BERNIS ET CHOISEUL · texte numérisé non relu

BERNIS ET CHOISEUL

nale. La première lettre est datée du 20 janvier 1737 : Choiseul est en Italie, sur le point de revenir à Paris, où l'on songe à lui pour un grand poste diplomatique ; Bernis le rassure au sujet de la crise intérieure qui, après l'attentat de Damiens, a failli perdre la marquise et ses amis. C'est d'un ton fort dégagé, fort peu ecclésiastique, que l'abbé-ministre parle du confesseur de Sa Majesté et des efforts tentés contre la favorite par les pieux défenseurs des bons principes. « Je vous crois à Parme, mon cher comte, et je prie M. de Rochechouart de vous rendre cette lettre. Le roi a été assassiné, et la cour n'a vu dans cet affreux événement qu'un moment favorable de chasser notre amie. Toutes les intrigues ont été déployées auprès du confesseur. Il y a une tribu à la cour qui attend toujours l'extrême onction pour tâcher d'augmenter son crédit. Pourquoi faut-il que la dévotion soit si séparée de la vertu? Notre amie ne peut plus scandaliser que les sots et les fripons. Il est de notoriété publique que l'amitié depuis cinq ans a pris la place de la galanterie. C'est une vraie cagoterie de remonter dans le passé pour noircir l'innocence de la liaison actuelle. Que d'ingrats j'ai vus, mon cher comte, et combien notre siècle est corrompu! Il n'y a peut-être jamais eu beaucoup plus de vertu dans le monde, mais il y avait plus d'honneur. Venez prQmptement ici. Je crois nécessaire que vous soyez envoyé à la cour de Vienne pour étayer une besogne qu'il est si avantageux de suivre et qu'il serait si dangereux d'abandonner. Vous trouverez dans le conseil un ami de plus, qui connaît tout ce que vous valez et qui se fait un plaisir de le dire. » Décidé par ces nou-^ velles favorables , Choiseul embrasse avec ardeur la

cause qui triomphe et s'attache plus résolument que jamais au char de la marquise, dont Theureuse étoile a dissipé tant d'orages.

L'été suivant, il partait pour Vienne, chargé d'une double mission. Diplomate et militaire, il devait tout ensemble veiller sur l'alliance et concerter les mouvements de nos troupes avec ceux des armées autrichiennes. Il est dès lors comme un point central où les informations politiques et les faits de guerre aboutissent également; c'est ce qui nous explique pourquoi nous avons une centaine de lettres adressées par les généraux français à Choiseul pendant les quinze m^ de son ambassade. « Je vous envoie vos derniers sacrements, lui écrit Bernis le 5 août en lui expédiant ses instructions; c'est à regret que je vous vois partir, mais c'est pour le bien de l'État et pour le vôtre. Au surplus, je vous recommande une seule chose, c^est de ne pas vous lasser d'cwoir envie de plaire ; sur tout le reste^ je suivrais volontiers vos conseils. Comptez éterndtement, mon cher comte, sur mon tendre attachement pour vous. )) A son arrivée, les dhoses ont tout d'abOTd un air riant et facile : les armées françaises se répandent en Allemagne sans obstacle, et des succès d'avantgarde remportés sur un ennemi très-inférieur en nombre semblent promettre une campagne aussi rapide qœ décisive. Jusque-là, Bernis a raison : un minière, à Vienne comme à Paris, suffit à tout avec l'art de plaire. Le début des deux correspondances est rempli des félicitations échangées entre la cour de France et la cour impériale : Louis XV comble de prévenances sa bonne amie l'impératrice ; Marie-Thérèse prodigue les démonstrations flatteuses au roi et à la favorite. Ce sont

L'ARMÉE DE ROSBÀGH. 33S

les derniers beaux jours de Tailiance; l'ambassadeur Douveau-veau épuise eu quelques semaines les douceurs d'une prospérité qui va finir. Il écrit au roi le 2S août : « Après m'avoir parlé plusieurs fois de Votre Majesté avec le plus vif intérêt, l'impératrice m'a demandé des nouvelles des personnes que vous honorez, sire^ de votre confiance, et m'a témoigné nommément pour madame de Pompadour beaucoup d'amitié et d'estime. )) C'est au milieu de Tillusion générale et de ces efTusions d'une politique en belle humeur que vient éclater, comme un coup de tonnerre, la nouvelle du désastre de Bosbach , qui , déchirant tous les voiles, mettant à nu les vices profonds de notre état militaire aggravés par l'impuissance du gouvernement, accomplit dans les esprits et dans les affaires une révolution.

Parmi les documents dont nous avons entrepris l'examen, on trouve d'assez nombreuses relations de la bataille du S novembre 17S7. Tous ces récits, d'accord sur le fond des choses et curieux aujourd'hui par la vivacité de l'impression récente, attribuent aux troupes de l'empire une large part dans la honte de cette journée. L'histoire semble l'oublier : Rost^u^h n'est qu'à moitié un désastre français. Nous avions alors deux armées en Allemagne : Tune, « la grande armée, )> forte de 18S bataillons et de 181 ^cadrons, opérait en Hanovre sous les ordres du vcdnqtÂeur de Mahon; elle avait remporté la victoire d'Hastembeck, que Bernis appelle « une plate victoire, )> et conclu la triste con- -vention de Closter-Seven. Un corps de 30,000 hommes, jcHnt à 30,000 inq>ériaux, mancBuvrait en Saxe sur la SsÙA\ les PariâenSi im)us dit Barbier, appelaient cette

armée combinée Tarmée des tonneliers^ parce qu'on la destinait à raffermir ks cercles. C'est elle qui, poussant une pointe du côté dé Leipzig, rencontra Frédéric à Rosbach. Elle avait pour général en chef, non pas le prince de Soubise, mais un Saxon, le prince d'Hildburghausen, dont nos lettres font un portrait qui n'a rien d'héroïque : usé par l'âge et les infirmités, dormant jusqu'à midi, ne montant jamais à cheval, « avançant quand les Prussiens reculaient, reculant quand ils avançaient, » d'un caractère ombrageux et tracassier, désolant les troupes par ses variations continuelles et les officiers par son humeur, ce Saxon avait pour unique soin d'assurer aux impériaux le pas sur les Français, l'avantage dans les campements et la préférence dans les distributions. Avec une finesse toute germanique, il imaginait des projets téméraires , bien sûr qu'ils seraient écartés par le conseil ; mais il en gardait l'honneur dans ses propos et ses lettres, en rejetant sur la timidité des alliés l'avortement de ces conceptions brillantes. Ajoutez la mauvaise qualité des troupes de l'empire, sorte de landwehr sans consistance qui marchait à regret contre le roi de Prusse, en déclarant tout haut qu'elle mettrait bas les armes à la première affaire. (( Ne vous flattez pas , Monsieur, écrivait Soubise à Choiseul dès le mois de septembre, que les troupes de l'empire osent ou veuillent combattre le roi de Prusse ; leurs généraux ne cachent pas l'opinion qu'ils en ont et ils en parlent publiquement. La plupart des soldats sont malintentionnés, le reste meurt de peur; le tout ensemble est si mal composé et si mal approvisionné que l'on ne peut former aucune espèce de projet ni exécuter aucune opération. Comment marcher à l'ennemi

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