‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 97 sur 161 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La France au leademaia de Rosbach, d'après des documents inédits : I. Correspondance particulière manuscrite de Bemis et de Ghoiseul (1757-1758)^ archives des Affaires étrangères. --- II. Correspondance diplomatique des mêmes personnages (1757-1758), manuscrits de la Bibliothèque nationale, n« 7134. — III. Lettres de Soubise, de Richelieu, de Clermont et de BeUisle à Choiseul, naéme date, manuscrits de la Bibliothèque nationale, n® 7137. — IV. État manuscrit des forces de Tarmée française avant la guerre de sept ans, Bibliothèque Mazarine, no 2798. — V. Correspondance imprimée de, Pâris-Duverney avec le comte de Saint-Germain, lieutenant général, commandant l'arrière garde à Rosbach.

Trois faits principaux signalent cette époque et la caractérisent : le règne des favorites, la suppression du Parlement par le coup d'État du chancelier Maupeou, et les victorieux progrès de Topinion philosophique ralliée et disciplinée sous le drapeau de l'Encyclopédie.

Suivant notre méthode, nous demanderons à des témoignages contemporains, presque tous inédits, un aperçu vrai de Tétat moral de la France, l'expression sincère du sentiment public, pendant cet intervalle de dix-huit années qui a vu s'accomplir au fond des âmes

la révolution que 1789 a fait passer dans les instîtu-^ tions. Retraçons d'abord la honteuse décadence où était tombé le pouvoir, sous le gouvernement des maîtresses, à l'époque des désastres de la guerre de sept ans. Ces souvenirs déjà lointains qu'on pouvait croire effacés par trente années de gloire, nos récents malheurs, les ranimant tout à coup, viennent de leur rendre une triste actualité .

Malgré certaines apparences , il serait injuste de placer sur la même ligne, en les enveloppant dans une comparaison superficielle , les journées néfastes de la guerre de sept ans et les^ terribles batailles oti notre pays vient de succomber. L'armée française de 1870, écrasée sous le nombre, n'a point mérité l'injure d'être^ mise en parallèle avec les soldats de Soubise^ qui 1&ehaient pied sans tirer un coup de fusil. De son camp de Rosbach, Frédéric écrivait ce billet à l'envoyé de Hanovre près la cour de Vienne : <c L'armée de France a eu l'air de m'attaquer le S de ce mois, mais elle ne m'a pas feit cet honneur, s'étant enfuie, sans que je la puisse joindre , dès la première décharge de mes troupes. » C'est d'un tout autre style, on en conviendra, que l'empereur Guillaume rédigeait ses bulletins ; les sanglantes vietoires dont il remeitciait Dieu n'autorisaient pas ee too d'impertinenœ et d'ironie. Il y a cependant entre la guerre de sept ans et celle de 1870 des rapports frappants ; mais ces ressemJblances sont politises plutôt que militaires : en 17S7,. comme en 1870, il &ut âemasMÎer à la politique l'explication de nos désastres, le secret de la fatalité qui s'attache à nos drapeaux. Alc»*s, comme de nos joues, le» &ules eommises dans les conseils du cabinet s'expieat sur les-

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champs de bataille; c'est à Paris, c'est à Versailles que se préparent ces déroutes inouïes dont le scandale étonne l'Europe : de là partent les influences dissolvantes, les germes corrupteurs, la contagion du désordre, de l'imprévoyance, de l'indiscipline, qui énerve le eœur de la France et paralyse son bras. En 17S7, la France a des armées mal pourvues, mal commandées et partout défaites, parce qu'elle a un mauvais gouver*nement.

Et qui parle ainsi? qui dénonce avec cette précision accusatrice le principe d'affaiblissement et de ruine? Ce sont les agents mêmes du pouvoir, honteux du rôle qu'ils jouent , indignés des légèretés coupables d'une politique aventureuse, qu'ils refusent de servir plus longtemps. Dépèches officielles et correspondances privées peignent au vif cet état chronique d'anarchie dans le despotisme, ee néant de l'autorité dans un gouvernement absolu, la sottise prétentieuse et brouillonne « des petits esprits qui veulent tftter des grandes choses, ï^ leur aigitation éperdue à l'heure des dangers imprévus, leurs folles terreurs sous le coup des catastrophes provoqiràes par leur témérité. Tontes les plaies d'un pouvoir em dissolution sont là, signalées par des témoins d'autant plus dignes de foi qu'ils ont leur part des faiblesses communes et sont atteints eux-mêmes du n^l qu'ils décrivent* — Peut-être ne sera-t-il pas inutile d'insister sur ce grand exemple des défaillances et des aberrations de la politique française, en étudiant à la lumière de doeumentis irrécusables, trop négligés des historiens, les aspects les plus intéressants d'une situaition qui a Fixieonvéaient grme de se reproduire assez souvent chez nous.

A Tépoque où commence la plus importante des correspondances que nous allons exanûner, Tabbé de Bernis, Tun des promoteurs de l'alliance autrichienne, rédacteur principal du double traité de 1756, entre au conseil et prend le département des affaires étrangères ; le comte de Stainville, futur duc de Choiseul, est désigné pour l'ambassade de Vienne. Des rapports plus étroits que les relations officielles unissaient nos deux personnages : engagés l'un et l'autre dans le parti de madame de Pompadour, intéressés à sa gloire, dévoués à sa fortune, la conformité des vues, l'accord des ambitions, la convenance naturelle de deux esprits bien faits, avaient formé entre le ministre et l'ambassadeur un de ces liens d'honneur et d'amitié qui ne résistent jamais longtemps aux infidélités de la politique. Il s'établit donc, en ce moment rapide de bonne intelligence et de réciproque loyauté, un double échange de communications entre Bernis et Choiseul : ce que le ministre ne saurait dire à l'ambassadeur dans ses dé* pêches, il le confie à l'ami dans ses lettres secrètes et lui ouvre son cœur.

Ces lettres particulières, rassemblées en un beau volume manuscrit, sont aux archives réservées des affaires étrangères ; nous devons, cette fois encore, à la bienveillance du directeur des archives, M. P. Fâugère, d'avoir pu les consulter. Elles devancent de six mois la correspondance officielle, dont on trouvera les copies avec quelques lacunes aux manuscrits de la Bibliothèque natio-

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