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L'essence de l'Espagne

Nous avons bien conscience de trahir V esprit de ces essais en intitulant notre traduction : l'Essence de l'Espagne.

Mais pouvait-on transcrire littéralement Autour du casticisme? Un titre ne doit pas être une énigme. Faute de pouvoir vraiment traduire, en lui gardant son laconisme et sa densité idéologique, le titre choisi par Unamuno, nous nous sommes permis de lui en substituer un autre, qui vise seulement à souligner Vin" térêt principal du livre pour le public français.

U obligation rien est que plus rigoureuse de marquer tout de suite en quoi ce livre dépasse V Espagne. Il s'agit de

V individualité spirituelle des nations : chaque nation poser 'a-t- elle la sienne comme un idéal? ou bien comme un problème, comme un fait qu'il faudra circonscrire, peut-être dissoudre? Selon que nous verrons dans le caractère national un visage dont la beauté pure ou forte s'impose comme la norme unique, ou bien une limitation, indécise et momentanée, oV infinies possibilités humaines, deux attitudes esthétiques, deux politiques intellectuelles en résulteront. Et le protectionnisme spirituel qu Unamuno dénonce n'est pas un danger pour F Espagne seule.

Il faut convenir, pourtant, que le problème est espagnol au premier chef : on pourrait presque dire que c'est le problème espagnol par excellence, depuisque V Espagne a pris conscience de la singularité de sa position parmi les nations occidentales. Ce n'est pas d'hier.

Des expressions très répandues outre- Pyrénées, telles que « la génération de 98 », pourraient nous induire à surestimer l'importance de cette date douloureuse. En

PRÉFACE DU TRADUCTEUR m

réalité la génération de 98 serait découronnée si on la séparait de ses grands précurseurs, Costa, Ganivet, Unamuno* On ne peut oublier que, vingt ans avant la guerre de Cuba, il y avait déjà conflit aigu entre F esprit européen des krausistes et le traditionalisme de Menéndez y Pelayo. Le vrai sens de la crise de 1898 ressort d'un simple rapprochement de dates : les deux livres où se traduit le plus profondément V effort vers une Espagne nouvelle ont été tous deux écrits à la veille du désastre, mais quand rien ne le faisait prévoir. Les cinq essais En torno al casticismo parurent de février à juin 1895 (1). L'Idearium español de Ganivet est de 1896.

Ce nest pas le lieu d'analyser en quoi les deux œuvres se complètent et s'opposent. Nous noterons pourtant que V Idearium. bien que riche en observations sub-

(1) Dans la revue España moderna. Nous suivons la dernière édition, parue à Madrid en 1916 (Publi- * caciones de la Residencia de Estudiantes) : Ensayost par Miguel de Unamuno, t. Ièr.

iv L'ESSENCE DE L'ESPAGNE

tiles sur r Espagne d'autrefois et d'aujourd'hui, appartient, en un sens, au genre des anticipations. S'il essaie de reconstruire la courbe espagnole dans le passé, c'est pour la prolonger dans l'avenir de la plus élégante façon possible.

Unamuno est plus brutal : sûr que la continuité du « protoplasme humain » ne se rompra jamais, il n'a cure de continuité historique. Une métamorphose ne l'effraie pas, et il lance un appel au « peuple inconnu ».

Son livre manque d' élégance. Il est insistant et comme halluciné par une vision mouvante de l'Espagne et de l'humanité. La pensée y semble parfois prisonnière des images : nul doute qu'elle ne soit prisonnière souvent d'une intuition obsédante. De là sa monotonie, de là ses violences éruptives, de là tant de solutions de continuité entre des remarques qui se rejoignent par leurs dessous de sentiment. De là aussi une grandeur qui n'est pas dans Z'Idearium : celui-ci a quelque chose de fragile et d'un peu fan-

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