‹ L'essence de l'EspagneChapitre 4 sur 6 · DE LA TRADUCTION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DE LA TRADUCTION FRANÇAISE

Nous avons cru devoir ajouter quelques notes à la présente traduction. Elles se distinguent des notes de l'édition espagnole en ce qu'elles sont signalées par des astérisques au lieu de numéros. Ces notes sont du reste le fruit d'une collaboration entre le traducteur et l auteur lui-même, que nous tenons à remercier ici.

LA TRADITION ÉTERNELLE

Je prends ici les termes castizo et casticismo dans la plus large extension de leur signification courante.

Castizo dérive de casta, de même, que casta dérive de l'adjectif casto, pur. On applique d'ordinaire le nom de casta aux races ou variétés pures des espèces animales, des espèces domestiques surtout : ainsi, on dit d'un chien qu'il est de buena casta, ce qui primitivement équivalait à dire qu'il était de race pure, intacte, sans mélange ni métissage aucun. De sorte que castizo c'est, en fin de compte, pur et sans mélange d'élément étranger. Et si nous tenons compte de ce fait qu'on y voit une qualité éminente, une supériorité, nous verrons comment le mot lui-même transmet, comme enkysté, un antique préjugé, source d'erreurs et de maux sans

nombre : la croyance que les races dites pures et tenues pour telles sont supérieures aux mélangées ; alors qu'il est prouvé, par des expériences sur certaines races d'animaux domestiques, et, au surplus, par l'histoire, que si tout croisement de races très différentes est mauvais, voire infécond à la longue, tout croisement de races où les différences ne l'emportent pas trop sur le fond de commune analogie est source

J de vigueur nouvelle et de progrès.

Le plus souvent, on emploie l'épithète castizo pour qualifier la langue et le style. En Espagne, dire d'un écrivain qu'il est castizo, c'est dire qu'on le croit plus espagnol que les autres.

On écrit clairement si l'on conçoit ou imagine clairement, avec vigueur si l'on pense avec vigueur, parce que la langue

J est le vêtement transparent de la pensée ; et même, si, préoccupé du désir de se faire un style, on s'en forme un qui soit artificiel et emprunté, on trahit par là un esprit d'artifice et d'emprunt :

telles ces autobiographies, qui, lors même qu'elles mentent, révèlent l'âme de leur auteur. Le casticisme de la langue et du style n'est donc autre chose que la révélation d'une pensée castiza. A ce sujet, que le lecteur songe aux écrivains de ce siècle qui passent pour être le plus, ou le moins castizos. Ne verra-t-il pas prédominer d'un côté les plus attachés aux doctrines traditionnelles de vieille souche castillane, et de l'autre ceux qui, se laissant pénétrer de culture étrangère, pensent à peine en castillan?

Je voudrais grouper ici les réflexions et les suggestions qui se sont offertes à moi tandis que je pensais à cette question du casticisme : autour de ce centre gravite un tourbillon de problèmes que pose l'état mental de notre patrie. Si les réflexions que je vais noter en suggèrent de nouvelles à quelqu'un de mes lecteurs, un seul lecteur, et ne serait-ce qu'en éveillant une humble idée qui dormait dans son esprit, — une seule idée, — mon travail aura porté son

fruit, sans compter l'intensité plus grande qu'il aura pu donner à mon activité spirituelle : car, une idée, il ne faut pas la regarder du dehors, enveloppée dans le nom qui l'habille et sauve sa décence ; il faut la voir par dedans, vivante et chaude, douée d'âme et de personnalité. En mettant les choses au pire, quand ces feuillets ne seraient que feuilles mortes destinées à sécher et à pourrir dans la mémoire du lecteur, je sais qu'elles y formeront terreau, engrais pour ses propres pensées.

La plus grande partie de ce qu'il va lire ici lui sera très familier. Qu'importe ! Il est très nécessaire de répéter journellement ce que journellement on oublie parce que trop connu : que le lecteur songe à ce terrible et fatal phénomène. Avant tout, je tiens à avertir le lecteur d'esprit notarial et syllogistique qu'ici l'on ne prouve rien à l'aide de certificats historiques ou autres, au sens où il entend « preuve » ; que ceci

LA TRADITION ÉTERNELLE

n'est point ce qu'il appellerait œuvr^ de science; qu'ici l'on ne trouvera que rhétorique si l'on ne sait pas que le syllogisme est une pure figure de langage. Je dois aussi un avertissement à tous les lecteurs sur les afíirmations tranchantes et sèches qu'ils vont lire et sur les contradictions qu'ils croiront trouver ici. En général, on cherche la vérité complète dans le juste milieu, par la méthode de rémotion, via remotionis, par exclusion des extrêmes dont le jeu et l'action réciproque engendrent le rythme de la vie : mais l'on n'arrive ainsi qu'à une ombre de vérité, froide et nébuleuse. Mieux vaut, je crois, suivre une autre méthode : celle de l'affirmation alternative des contradictoires ; mieux vaut faire ressortir la force des extrêmes dans l'âme du lecteur, pour que le moyen terme y prenne vie : la vie est résultante de lutte.

Qu'il ne perde donc point patience lorsque le rythme de nos réflexions déviera d'un certain côté ; qu'il attende

l'oscillation qui le fera dévier en sens contraire, et qu'il laisse naître en lui la résultante : c'est à cela, du moins, que je tends.

Je comprends bien que ce mouvement de va-et-vient entre des hyperboles tient à mon insuffisance, ou, pour mieux dire, à l'insuffisance humaine :

mais, grâce à lui, le lecteur collaborera avec moi, remédiant par sa sérénité à l'inconvénient que peut comporter un semblable processus rythmique de contradictions.

Chaque jour s'élèvent en Espagne des plaintes amères de ce que la culture étrangère nous envahit, emporte ou noie l'élément castizo, et mine peu à peu, selon les mécontents, notre personnalité nationale. Le fleuve intarissable de l'invasion européenne dans notre patrie

accroît de jour en jour son débit et sa violence : présentement, il est en pleine crue, sorti de son lit, à la grande douleur des meuniers qui voient leurs barrages débordés, leur farine mouillée peutêtre ! Depuis quelque temps, Yeuropéisation de l'Espagne s'est précipitée :

c'est merveille de voir comme les traductions pullulent ; dans certains milieux on lit les productions étrangères plus que les productions nationales et les critiques les plus autorisés, ceux qui ont le plus de lecteurs nous présentent sans cesse des écrivains ou des penseurs étrangers. Il en est quelques-uns qui ont fait plus en ce sens qu'en tout autre pour la culture nationale, en nous faisant prendre goût à des nourritures étrangères qu'ils nous servaient préparées plus ou moins à l'espagnole. Menéndez y Pelayo lui-même, cet « Espagnol incorrigible qui n'a jamais pu penser autrement qu'en castillan » (il le croit, du moins, puisqu'il le dit), Menéndez y Pelayo qui, à vingt et un ans, « sans

connaître le monde ni les hommes autrement que par les livres », combla d'aise nos bons meuniers et fit irruption dans la vie littéraire avec sa Ciencia española, vigoureux plaidoyer pour le casticisme, consacre le meilleur de son a Histoire des idées esthétiques en Espagne », ses chapitres les plus sentis, à nous présenter la culture de l'Europe contemporaine en un exposé apéritif. On cultive de plus en plus les langues vivantes ; nombreux sont déjà ceux qui pensent presque en ces langues, et, sans parler des résultats de ce mouvement qui a provoqué la diffusion et justifié l'utilité d'un Dictionnaire de gallicismes (*), nous rencontrons fréquemment des écrivains dont la langue est le français traduit en un castillan de fc moyenne correction grammaticale.

« Mon moi ! on m'arrache mon moi ! », s'écriait Michelet, et c'est un cri semblable que poussent ceux qui, dans l'eau

(*) Celui de Baralt.

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lî

jusqu'au cou, gémissent sur la crue du fleuve. De temps à autre, s'accrochant à un buisson de la rive, quelque intransigeant lance des tirades menaçantes en cette langue aux rythmes oratoires, amples et creux, qui semble avoir été faite exprès pour célébrer les vénérables traditions de nos aïeux, l'alliance de l'autel et du trône, les gloires de Numance et de Las Navas, de Grenade et de Lépante, d'Otumba et de Bailén.

Plus bas, beaucoup plus bas, et sur un ton qui n'a rien d'oratoire, on entend bien aussi parfois le murmure de ceux qui, systématiquement, méprisent tout ce qui est castizo, tout ce qui est nôtre. Il ne manque pas d'hommes, dans notre pays, qui, dans l'intimité, révèlent leur vœu sous forme hyperbolique, en exprimant un souhait analogue à celui que formula, dit-on, Renan, lorsque les Allemands marchaient sur Paris : « Qu'ils nous conquièrent ! »

s'écria-t-il. Sans doute l'historien du peuple d'Israël pensait-il alors à cette

doctrine qu'il a mise en lumière avec tant d'amour, à cette doctrine d'anarchie et de soumission dont Jérémie fut le prophète au temps du roi Josias, demandant que les Israélites se soumissent au joug des Chaldéens pour que, purifiés par l'esclavage et l'exil de leurs dissensions et de leurs corruptions intérieures, ils pussent devenir le peuple de la justice du Seigneur !

Mais point n'est besoin de conquête ; la conquête ne purifie pas, car c'est malgré elle et non par elle que les peuples se civilisent. Il ne fut pas nécessaire que les Allemands conquissent la France : la défaite de 1870 fut une douche salutaire qui fit sortir, puis se dessécher la pourriture du Second Empire. Chez nous l'invasion des Français eut un effet analogue. Le Deux-Mai (*) est à tous égards la date symbolique de notre régénération. Que Martinez Marina, le théoricien des Cortes de Cadix,

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ait cru ressusciter notre vieille théorie des Cortes quand il lui insufflait les principes de la Révolution française, projetant dans le passé ce qui était alors l'idéal de l'avenir, — qu'un Quintana ait chanté sur les modes du classicisme français la guerre d'Indépendance, et, sous prétexte de liberté de la patrie, la liberté de 89, — ces faits, et tous les faits de même nature, méritent une méditation prolongée ; ce sont des faits palpitants de contenu. L'invasion fut douloureuse ; mais pour que la semence germe quelque part, il ne suint pas de la jeter sur le sol : la plus grande partie pourrirait ou serait mangée par les moineaux. Il faut que d'abord le soc de la charrue déchire les entrailles de la terre, et, ce faisant, il lui arrive de couper des fleurs sauvages qui offrent en mourant leur parfum. Si le laboureur est un Burns, il s'émeut et consacre un tendre souvenir poétique, une larme cristallisée, à la pauvre marguerite fauchée par le soc ; mais il laboure sans s'inter-

rompre ; et ainsi ses prochains doivent à son travail le pain du corps et le délassement de l'âme, cependant que la marguerite pourrit dans le sillon et sert d'engrais.

Soit qu'on veuille fermer, ou peu s'en faut, les frontières et mettre des portes aux champs, soit qu'on appelle plus ou moins explicitement la conquête, on sort de la réalité vraie des choses, de l'éternelle et profonde réalité : on se laisse entraîner par l'esprit d'anarchie que nous portons tous dans la moelle de l'âme, péché originel de la société humaine, et que tant de guerres, par un long baptême de sang, n'ont pas encore effacé. Ceux-là même qui ont peur des bombes de l'anarchie et maintiennent la paix armée d'où elle découle, réclament un nouveau Napoléon, un grand anarchiste.

C'est une idée profondément enracinée et satanique, oui, vraiment satanique, que de croire que la subordination étouffe l'individualité, et qu'il faut

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résister à l'une ou perdre l'autre. Notre cerveau est tellement déformé que nous ne concevons pas d'autre alternative que maître ou esclave, vainqueur ou vaincu, obstinés à croire que l'émancipation de celui-ci est la perte de celui-là. L'aveuglement est arrivé à tel point qu'on appelle couramment individualisme un ensemble de doctrines qui mènent à l'anéantissement de l'individu : le manchesterisme grossièrement compris. Par bonheur, l'essence de celui-ci, quand il surgit d'un puissant élan, fut le souffle de la liberté et la disparition des entraves artificielles, des chaînes traditionnelles ; le « laissez faire, laissez passer » que prêchèrent les économistes orthodoxes amènera le règne de la loi naturelle que ceux-ci cherchaient, de la véritable et profonde loi sociale naturelle, de celle qui a engendré la société elle-même, de sa loi de vie, de la loi de solidarité et de subordination. Loi surnaturelle, plutôt que naturelle, car elle élève la nature à l'idéal en la natu-

ralisant de plus en plus. Mais de même que ceux qui se croient aujourd'hui les légitimes héritiers du manchesterisme, parce qu'ils en gardent le cadavre, s'allient aux héritiers de ceux qui le combattirent, et s'allient à eux pour étouffer l'âme de liberté que le manchesterisme déchaîna, de même conspirent à une même fin ceux qui réclament une muraille et ceux qui réclament la conquête. Vouloir enkyster la patrie, vouloir la formation d'une culture aussi exclusive que possible, calfatée et goudronnée contre les vents coulis du dehors, c'est partir de cette croyance erronée qu'il y a plus de perfection chez le sauvage qui, dans la forêt, chasse sa nourriture, la prépare, fabrique ses armes et construit sa cabane, que chez un horloger parisien qui, transporté dans la forêt, mourrait sans doute de faim et de froid. Nombreux sont ceux qui. cherchant le sommeil, appellent cela « préférer le bonheur à la civilisation » ; nombreux sont ceux qui aiment à entendre re-

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tentir dans leur cœur le cri de la tentation satanique : « Tout ou rien ! »

Certes, ceux qui vont face au soleil s'exposent à être aveuglés par lui ; mais ceux qui marchent à reculons pour ne pas perdre de vue leur ombre, de peur de s'égarer en chemin, — persuadés que c'est l'ombre qui guide le corps, — s'exposent à trébucher et à faire la culbute. Après tout, ils marchent en avant quand même, car c'est le soleil de l'avenir qui dessine l'ombre de leur passé.

Certains réclament une science espagnole, un art espagnol : nous ne parvenons pas, après les avoir écoutés patiemment, à savoir au juste ce que cela veut dire. On donne à tant de choses le nom de science, à tant de choses le nom d'art ! Les journaux nous apprennent que la science dit ceci ou cela,

quand c'est un homme qui parle. Comme si la science était un Saint-Esprit !

Certes, nul ne croit, pour peu qu'il réfléchisse, un si grossier blasphème. Mais les gens n'ont pas coutume de réfléchir et les pires absurdités s'installent impunément. Les plus intolérables, celles dont tous s'écartent s'ils les voient à nu, servent de base aux raisonnements de tous ; elles prêtent vie à des arguments et à des pseudo-raisons qui à leur tour engendrent des violences et des actes de sauvagerie.

On nous apprend à tous ce qu'est la science, et nous l'oublions au moment même où nous l'apprenons, en un seul et même acte. Nous oublions que la science est quelque chose de vivant, en formation sans cesse, avec un fond constitué, éternel, et un processus de changement.

A force de le savoir, on oublie que la représentation du monde n'est pas identique en tous les hommes parce qu'il n'y a identité ni entre leurs milieux, ni

entre leurs formes d'esprit, filles de l'action des milieux. Mais si toutes les représentations sont différentes, toutes sont la traduction d'un texte unique, toutes sont réductibles à l'unité : sans cela, les hommes ne se comprendraient pas ; et c'est cette unité fondamentale des diverses représentations humaines qui rend possible le langage, et, avec lui, la science.

Chaque peuple, comme chaque homme, a sa représentation propre, et, dans l'histoire de la science, il se distingue par sa préférence pour telle branche ou telle méthode, mais on ne saurait, rigoureusement, parler de science nationale. On aura beau répéter ce lieu commun si rebattu que la science n'a pas de nationalité, on ne le dira jamais assez : toujours on l'oubliera à force de le savoir, et toujours on fera de la science pour justifier des actes de sauvagerie et d'injustice. Combien le sort de l'Alsace-Lorraine n'a-t-il pas influé sur les sciences sociales en

France et en Allemagne ! L'œuvre de Malthus n'eut-elle pas pour raison d'être de répandre son baume dans la conscience troublée des riches? L'évolution économique ou politique explique l'évolution des sciences correspondantes.

Comme nous sommes loin de la vraie religiosité, de la pietas à laquelle aspirait Lucrèce : pouvoir contempler toutes choses d'une âme sereine, pacata posse omnia mente tueri!

Parler de géométrie allemande ou de chimie anglaise, cela a un sens, et c'est déjà bien quelque chose ; moins toutefois que de parler de philosophie germanique ou écossaise. Cela a un sens, disions-nous : en effet, la science n'existe jamais à l'état pur, parce que la géométrie, et plus encore la chimie, et la philosophie infiniment plus, portent en elles quelque chose de préscientifique, de subscientifique, de suprascientifique si l'on préfère, en réalitéN d'intrascientifique, — et que ce quelque chose est imprégné de matière nationale. En phi-

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losophie, l'importance en est énorme :

c'est l'âme de cette union de la science et de l'art. Si la philosophie est si vivante, elle le doit à l'intraphilosophie dont elle est grosse. Comme le son sur le silence, la science repose et vit sur l'ignorance vivante. Sur l'ignorance vivante, car le principe de la science est de savoir ignorer ; sur la vivante, et non pas sur la morte comme le voudraient les partisans du protectionnisme scientifique. Et ici, le lecteur me permettra d'abandonner provisoirement ce brin perdu dans l'écheveau afin de suivre le fil de mes réflexions.

La représentation jaillit du milieu, mais c'est le milieu même qui l'empêche de se purifier et de s'élever. Ici s'accomplit l'éternel mystère, le vrai mystère du péché originel, la condamnation de l'idée au temps et à l'espace, au corps. Ainsi voyons-nous que le nom, corps du concept, à qui il donne la vie et la chair, finit souvent par l'étouffer s'il ne sait pas trouver sa rédemption. De

n L'ESSENCE DE L*ESPAGNE

même la science : partant de la connaissance vulgaire, liée au milieu particulier et national, et utilisant à ses débuts la langue vulgaire, elle mourrait sans la rédemption par le langage technique qu'elle se crée au fur et à mesure de sa croissance, fabriquant sa langue universelle à mesure qu'elle s'élève audessus de la pensée vulgaire. Sans le latin, la philosophie scolastique du moyen âge n'eût pas existé : c'est au latin universel et mort qu'elle dut son corps, — mais elle lui dut aussi son péché originel.

Une connaissance devient scientifique à mesure qu'elle se fait plus précise et plus organisée, à mesure qu'elle passe de la précision qualitative à la quantitative. Il fut un temps où la science vraiment scientifique était la mathématique ; la physique est entrée dans la phase réellement scientifique lorsque, se subordonnant à la mécanique rationnelle, elle s'est faite mathématique, et l'on est passé de l'alchimie à la chimie

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lorsqu'on a pu transformer la prévision qualitative des réactions chimiques en une prévision quantitative exprimable en poids, nombre et mesure. C'est un processus qu'ont décrit à merveille Whewell et Spencer. Que le lecteur rafraîchisse ses souvenirs, qu'il médite un instant leurs enseignements et poursuivons.

A mesure que la science, passant de la prévision purement qualitative à la quantitative, se va purifiant de la pensée vulgaire, elle se dépouille peu à peu du langage vulgaire, qui n'exprime que des qualités pour se revêtir du langage rationnel, scientifique, qui tend à exprimer le quantitatif. Les noms bien français à' eau-forte, de soude, de pierre infernale, de salpêtre, à' huile de vitriol, évoquent chez qui connaît ces corps l'image d'un ensemble de qualités dont la connaissance est fort utile dans la vie ; mais les noms d: acide nitrique, de carbonate de soude, de nitrate d'argent, de nitrate de potasse, à' acide sulfurique,

éveillent une idée plus précise de ces corps, marquent leur composition ; et si de ces noms nous passons aux formules qui ne tiennent plus au langage vulgaire que par un fil infiniment ténu, HN03, NaCO,, AgN03, KN03, S04H2 elles suscitent un concept quantitatif ce ces corps. Celui pour qui le vinaigre est C2 H4 02 et Y esprit de vin C2 H5 OH, en sait plus long, scientifiquement, sur ces corps que celui qui les connaît seulement par leur nom vulgaire, français.

Combien la formule C6 H2 (OH)2 n'esteile pas préférable à ce terme affreux, hybride de langue vulgaire et de langue scientifique : métadioxy benzol! Déjà la distinction que faisait le langage entre acide sulfureux et acide sulfurique renfermait un principe scientifique de différenciation, mais combien il se dégage mieux dans les deux formules S03 H2 et S04 H2 ! Pareils à la graine du chardon, les concepts scientifiques ont besoin de rompre le lien qui les attachait aux racines prisonnières du sol natal,

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pour aller, libres, répandre leur semence à travers le monde. Ah ! si toutes les sciences pouvaient se constituer une algèbre universelle ! Si nous pouvions, en économie politique, laisser de côté cette terminologie damnée de la valeur, de la richesse, du revenu, du capital, mots si çros de vie latente, mais si corrompus par le péché originel ! Une algèbre serait pour eux un baptême, et alors, de leur fond historique et métaphorique, nous extrairions de la science.

Là est l'avantage de l'emploi du grec dans le langage technique des sciences : dans cette langue peu familière, les termes s'affranchissent du poids de la tradition et rendent possible le vol de l'idée.

Dira-t-on que je plaide là pour la formule contre l'idée? Comme si les formules n'avaient pas de vie ! Comme si un nuage qui repose sur une aiguille de rocher n'avait pas plus de vie que le rocher lui-même ! Nuées !... C'est d'elles que descend la pluie fécondante ; ce sont

elles qui portent à la vallée les débris de la roche et les y déposent. Lorsqu'on ne croit plus qu'à la vie de la chair, on s'achemine vers la mort.

Qu'il fut beau, ce gigantesque effort de Hegel, dernier né des titans, pour escalader le ciel ! Qu'il fut beau, ce travail herculéen pour enfermer le monde tout entier en de vivantes formules, pour écrire l'algèbre de l'univers ! Combien beau et combien fécond ! Des ruines de cette tour, élan vers la science absolue, l'on a tiré des matérieux pour les fondations de la science positive et solide. C'est des miettes de la table de Hegel que vivent ceux-là même qui le dénigrent le plus. Il comprit que le monde de la science n'est que formes emboîtées les unes dans les autres, formes de formes et formes de ces formes mêmes selon un processus sans fin ; il voulut nous élever jusqu'au zénith du ciel de notre raison, puis, de la forme suprême, nous faire descendre à la réalité qui se serait purifiée et décou-

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verte à nos yeux, en se rationalisant.

Don Quichotte de la philosophie, son rêve a donné âme à bien des âmes. Mais il lui arriva la même mésaventure qu'au baron de Münchhausen qui voulait sortir du puits en se tirant par les oreilles. Il lui fallait parler une langue, une langue nationale, et le langage humain est bien pauvre pour une pareille entreprise, qui ne visait à rien de moins qu'à faire de nous des dieux. Ce fut, à en croire certains, la révélation du satanisme (1).

Et le jour vint où Nabuchodonosor, qui voulut être dieu, fut changé en bête, et où on le vit fouillant le sol pour manger des racines. Il y a là un affreux blasphème, que nous examinerons plus loin.

Formes emboîtées les unes dans les autres, formes de formes et formes de

(1) C'est pourquoi Hegel est si admiré par ceux qui adorent Satan à rebours, par ceux qui croient au fond à une sorte de divinité dont Dieu et le démon sont deux formes, par les absolutistes pour qui le plus logique aboutissement du libéralisme2 c'est l'anarchie.

ces formes mêmes selon un processus sans fin ! tel est le monde de la science, où l'on cherche à atteindre la trame quantitative d'où surgissent les qualités. Mais si à l'intérieur des formes on trouve la quantité, à l'intérieur de celle-ci est une qualité, Fintraquantitatif, le quid divinum. Tout a des entrailles, tout a un dedans, y compris la science. Les formes que nous voyons du dehors ont un dedans comme nousmêmes : nous ne nous connaissons pas seulement, nous sommes, et, de même, elles sont. A quoi nous servirait de définir l'amour, si nous ne l'éprouvions?

Ah ! comme on oublie que les choses sont, qu'elles ont des entrailles ! Quand j'entends la plainte de mon prochain, qui, pour l'œil, est une forme où s'emboîtent d'autres formes, j'éprouve une douleur en mes entrailles, et, à travers l'amour, la révélation de Y être. A travers l'amour nous atteignons les choses de tout notre être, et non point par l'esprit seulement ; nous les transfor-

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mons en prochains; et de là surgit l'art, l'art qui vit en toutes choses, jusque dans la science, parce que dans la connaissance même il jaillit de Y être dont l'esprit est la forme, et qu'il n'est pas de lumière, pour froide qu'elle paraisse, qui ne porte une étincelle de chaleur.

Par instinct naturel et par sens commun, tout le monde comprend que parler d'art « castizo », d'art national, cela a plus de sens que de parler de science « castiza », de science nationale. On peut demander ce qu'on entend par chimie anglaise, ou par géométrie allemande : il est infiniment plus intelligible et plus clair de parler de musique italienne, de peinture espagnole, de littérature française. Il semble que l'art tienne plus étroitement à Y être, et que celui-ci soit plus étroitement lié que l'esprit à la nationalité : je dis qu' « il semble » parce que c'est là une apparence.

L'art ne peut se détacher du langage autant que la science. Plût au ciel que

ce fût possible ! Même la musique et la peinture, qui semblent plus universelles, moins dépendantes du lieu et du temps, le sont encore, et plus qu'on ne pense. Leur langue n'est universelle que jusqu'à un certain point : elle ne l'est pas plus que celle de la grande littérature. La musique, de tous les arts le plus algébrique, est allemande, française ou italienne.

C'est en littérature que les criailleries sont au comble : c'est là que les protectionnistes se battent pour le casticisme, c'est là surtout qu'on veut mettre des barrières aux champs. On dit que la littérature française nous envahit, que notre théâtre national languit et se meurt, etc. Des ( plaintes s'élèvent sur la destruction de notre langue, sur l'invasion du barbarisme. Encore un mot coupable et corrompu ! Dès que nous l'entendons, nous associons barbarisme et barbare au sens courant et vulgaire ; sans le vouloir, inconsciemment, nous admettons qu'il y aun élément de bar-

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barie dans le barbarisme. Nous ne nous rappelons pas, — car c'est encore une de ces choses qu'on oublie à force de les savoir — que l'invasion des barbares fut le principe de la régénération de la culture européenne qui étouffait dans la sénilité de l'empire décadent. Pareillement, c'est à une invasion d'atroces barbarismes que notre langue doit une grande partie de ses progrès : je pense à l'invasion du barbarisme krausiste, introduit par ce mouvement qui fut d'une si haute portée civilisatrice pour l'Espagne (*). Peut-être est-ce le barba-

(*) Le mouvement provoqué en Espagne par la philosophie de K.-Chr.-F. Krause est une des pages les plus importantes de l'histoire intellectuelle de ce pays. La doctrine .de Krause fut importée d'Allemagne vers 1845 par Julián Sanz del Río. Persécuté sous Isabelle II comme dangereux pour l'orthodoxie, porté un instant au pouvoir avec Salmerón, lors de la tentative républicaine de 1873, le krausisme a exercé pendant plus d'un demi-siècle une influence diverse et profonde, qui a tenu moins à son contenu idéologique qu'à la valeur intellectuelle et morale des hommes qui le professaient. Cette influence s'est exercée surtout à travers une personnalité d'une richesse exceptionnelle, celle de Francisco Giner de los Ríos (mort en 1915). L'Espagne lui doit pour une

risme qui préserve notre langue de la régression à l'état sauvage, régression à laquelle elle n'échapperait pas si elle était livrée aux gens qui voudraient nous voir dans la forêt où le sauvage se suffit à lui-même. Le barbarisme produit d'abord un mouvement de fièvre, comme la vaccine, mais il garantit contre la variole. D'autre part, si les gallicismes et les germanismes d'aujourd'hui sont des barbarismes, qu'était-ce donc que les hébraïsmes de Fr. Luis de León, les italianismes de Cervantes ou les innombrables latinismes de nos classiques? Le mal n'est pas l'invasion du barbarisme, mais le faible pouvoir d'assimilation de notre langue, défaut qui pour plus d'un est sujet d'orgueil.

L'art, nécessairement, doit être plus 4 castizo que la science. Mais il y a un art éternel, universel, un art classique, sobre en couleur locale et temporelle,

grande part les progrès récents de son instruction publique et la création des organismes par lesquels elle participe à la vie scientifique universelle.

LA TRADITION ÉTERNELLE

un art qui survivra quand toutes les peintures de mœurs seront oubliées.

C'est un art qui prend le maintenant et Y ici comme points d'appui, de même qu'Antée reprend force en ^touchant terre ; c'est un art qui intensifie le général par la sobriété et la vie de l'indi- , viduel, par qui le verbe s'incarne et I habite parmi nous. Quand tombera en poussière le musée de portraits que réunissent nos photographes, portraits intéressants seulement pour la famille, et qui échouent au Rastro (*) lorsque, à la mort du père, le fils décroche du mur celui de l'aïeul, quand tout cela tombera en poussière, les types éternels vivront. C'est à cet art éternel qu'appartient notre Cervantes, qui, dans la fin sublime de son Don Quichotte montre à notre Espagne, à celle d'aujourd'hui, la voie de sa régénération en Don Alonso Quij ano el Bueno ; il lui appartient parce que, à force d'être Espagnol, il

(*) « Marché aux puces » de Madrid.

est parvenu en quelque sorte à renoncer à son espagnolisme, il est parvenu à l'esprit universel, à Yhomme qui dort en nous tous. Car c'est là le fruit de tout effort enjDureté d'esprit pour nous plonger dans la tradition, le fruit de tout examen de conscience : quand la grâce humaine nous touche, nous sommes arrachés à nous-mêmes, dépouillés individuellement de la chair, jetés de la petite patrie dans l'humanité.

Laissons cela. Nous y reviendrons plus à loisir. Nous aurons à considérer encore la peinture de mœurs, le local et le temporel en art, l'envahissement de la minutie photographique et notre salut dans l'art éternel. Je reproduirai pour le commenter ce divin dernier chapitre de Don Quichotte, qui doit être notre évangile de régénération nationale. Que l'apparente incohérence qui règne ici ne détourne pas le lecteur de me suivre : j'espère qu'au bout du voyage, il verra le fil distinctement ; et puis, c'est si difficile et si mort d'aligner

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en série logique ce qui se meut en cercle !

Si les idées de science et d'art espagnols n'avaient pas de signification vivante, elles n'échaufferaient pas les esprits. On n'aurait pas vu des hommes, des hommes vivants, mourir en combattant pour le patrimoine « castizo ».

Mais tant que nous ne nous ferons pas une conception vivante, féconde, de la tradition, nous ne pourrons que nous égarer à chaque pas en avant sur cette piste du -casticisrne.

Tradition, de tradere, équivaut à « remise » : c'est ce qui passe de l'un à l'autre, trans; concept frère de ceux de transmission, de transport, de transfert. Mais ce qui passe reste, car il y a quelque chose qui sert de support au flux perpétuel des choses. Un moment est Je

produit d'une série, d'une série qu'il porte en lui, mais le monde n'est pas un kaléidoscope. Pour ceux qui sont en proie à l'agitation, rien n'est nouveau sous le soleil, et le monde est stupide dans la monotonie des jours ; pour ceux qui vivent dans la paix, chaque matin nouveau apporte une fraîcheur nouvelle.

Répétons-le puisque le lecteur pourrait fort bien l'avoir oublié à force de le savoir : tandis que passent systèmes, écoles et théories, se dépose peu à peu le sédiment des vérités éternelles de l'éternelle science. Les fleuves qui vont se perdre dans la mer entraînent les détritus des montagnes et forment avec eux des terrains d'alkivions. Parfois, uné crue balaye la couche superficielle : le courant alors se trouble, mais, une fois le limon déposé, les champs s'enrichissent. Sur le terrain compact et solide de l'essence et de l'art éternels court le fleuve du progrès qui le féconde et y ajoute.

LA TRADITION ÉTERNELLE

Il y a une tradition éternelle^ legs des siècles : celle de la science et de l'art universels et éternels. C'est là une vérité que nous avons laissé mourir en nous en la ressassant comme le Pater.

Il y a une tradition éternelle, de même qu'il y a une tradition du passé et une tradition du présent. Ici nous tombons encore sur une expression toute faite, qui, bien que vivante, se répète aussi comme chose morte : « le moment historique présent. » Le lecteur y a-t-il songé? Parler d'un moment présent historique, c'est dire qu'il en existe un autre qui ne l'est pas, et rien n'est plus vrai. Mais s'il y a un présent historique, c'est parce qu'il y a une tradition du présent, parce que la tradition est la substance de l'histoire. Telle est la façon vivante de la concevoir :

comme la substance de l'histoire, comme son sédiment, comme la révélation de la réalité intra-historique, de l'inconscient dans l'histoire. Il vaut la peine de s'y arrêter.

Les vagues de l'histoire, avec leur rumeur et leur écume miroitante au soleil, roulent sur une mer massive, profonde, infiniment plus profonde que la couche qui ondule sur cette mer silencieuse dont le fond dernier n'est jamais atteint par le soleil. Tout ce que ra^ content quotidiennement les journaux, toute l'histoire du « moment historique présent », ce n'est que la surface de la mer ; surface qui se congèle et cristallise dans les livres et les archives, et, sous cette forme cristallisée, couche dure, sans plus d'importance par rapport à la vie intra-historique que n'en a la misérable écorce sur laquelle nous vivons par rapport à l'immense foyer ardent qu'elle porte en elle. Les journaux ne disent rien de la vie silencieuse des millions d'hommes sans histoire qui à chaque heure du jour et dans tous les pays du globe se lèvent sur un ordre du soleil et vont à leurs champs pour continuer l'obscure et silencieuse tâche, quotidienne et éternelle, cette tâche

LA TRADITION ÉTERNELLE

semblable à celle des madrépores au fond des océans et qui jette les bases sur lesquelles s'érigent les îlots de l'histoire. C'est sur le silence auguste, disais-je. que le son prend appui et vie : c'est sur l'immense humanité silencieuse que se dressent ceux qui font du bruit dans l'histoire. Cette vie intra-historique, silencieuse et massive comme le fond même de la mer, c'est la substance du progrès, la vraie tradition, la tradition éternelle, bien différente de la tradition mensongère qu'on a coutume d'aller demander au passé enseveli dans les livres et les papiers, les monuments et les pierres.

Ceux qui vivent dans le monde, dans l'histoire, attachés au « moment historique présent », ballottés par les vagues à la surface de la mer où ils se débattent comme des naufragés, ceux-là ne croient qu'aux tempêtes et aux cataclysmes suivis d'accalmies, ceux-là croient que la vie peut s'interrompre et se renouer. On a beaucoup parlé d'un renouement

de Yhistoire d'Espagne, et si elle a été renouée jusqu'à un certain point, c'est parce que l'histoire jaillit de la nonhistoire, et que les vagues sont les vagues de la mer paisible et éternelle. Ce n'est pas la restauration de 1875 qui a renoué l'histoire d'Espagne : ce sont les millions d'hommes qui ont continué à faire comme auparavant, ces millions pour lesquels le soleil fut pareil après qu'avant le 29 septembre 1868, pareils leurs travaux, pareilles les chansons qu'ils chantaient en suivant les sillons des labours. Et en réalité ils n'ont rien renoué, parce que rien ne s^était rompu. Une vague après une vague, ce n'est pas une autre eau, c'est la même ondulation qui court sur la, même mer.

Grand enseignement que celui de 68 !

Ceux qui vivent dans l'histoire deviennent sourds au silence. Mais après tout, combien de bouches ont crié en 68? Combien ont eu leur vie renouvelée par cette « destruction de l'existant au milieu du tumulte », selon la formule de

LA TRADITION ÉTERNELLE

Prim? Il Fa répété bien des fois : « Détruire au milieu du tumulte les obstacles ! » Ce turbulent portait au cœur l'amour du bruit de l'histoire ; mais si l'on entendit le bruit, ce fut parce que l'immense majorité des Espagnols se taisait : on entendit le tumulte de cet orage d'été sur le silence auguste de la mer éternelle.

C'est là, dans le monde des silencieux, au fond de la mer, plus bas que l'histoire, que vit la vraie, l'éternelle tra-i dition, et dans le présent, non dans le\ passé mort à jamais et enterré avec les choses mortes. C'est au fond du présent* qu'il faut chercher la tradition éter-\ nelle, dans les entrailles de la mer, non dans les glaçons du passé qui, dès qu'on veut leur donner vie, fondent, restituant leur eau à la mer. De même que la tradition est la substance de l'histoire, l'éternité est celle du temps :

l'histoire est la forme de la tradition de même que le temps est celle de l'éternité. Et chercher la tradition dans le

/passé mort, c'est chercher l'éternité dans * le passé, dans la mort, chercher l'éternité de la mort.

La tradition vit au fond du présent, ^ elle en est la substance ; la tradition rend possible la science, ou mieux, la î science même est tradition. Ces lois dernières auxquelles la science arrive, loi de la persistance de la force, loi de l'uniformité de la nature, ne sont que formules de l'éternité vivante qui n'est pas hors du temps, mais dans le temps.

Spinoza, pénétré d'éternel jusqu'à la moelle de l'âme, a exprimé de façon éternelle l'essence de l'être, qui est la persistance dans l'être même. Après lui on l'a répété de mille façons : « persistance de la force », « volonté de vivre », etc.

j La tradition éternelle, voilà ce que ! doivent chercher les voyants de chaque peuple pour s'élever à la lumière ; il faut qu'ils rendent conscient en eux ce qui dans leur peuple est inconscient, afin de le guider mieux. La tradition

LA TRADITION ÉTERNELLE 43

espagnole éternelle, — et qui dit éternelle dit humaine plutôt qu'espagnole, — voilà ce que nous devons chercher, nous autres Espagnols, dans le présent vivant, non pas dans le passé mort. Il faut chercher l'éternel dans les alluvions de l'insignifiant, de Y inorganique, dans ce qui tourne autour de l'éternel comme les comètes vagabondes, sans former avec lui de constellation régulière ; et il faut se persuader que le limon qui trouble le fleuve du présent se déposera sur le sol éternel et immuable.

1 La tradition éternelle est le fond de / l'être de l'homme même. L'homme, autrement dit ce que nous devons chercher en notre âme. Et pourtant on observe une vraie fureur de chercher en soi ce qu'il y a de moins humain ; l'aveuglement arrive à tel point que nous appelons original ce qu'il y a de moins original. Car l'originalité n'est ni dans la grimace ni dans la mine : pas plus Y originalité que la distinction; ce

qui est vraiment original, c'est l'originel, l'humanité qui est en nous.

Grande folie que de vouloir nous dépouiller du fond commun à tous, de la masse identique dans laquelle impriment leur moule les formes différentielles, de ce qui nous apparente et nous unit, de ce qui nous rend « prochains », de la mère de l'amour, de l'humanité, enfin de l'homme, du véritable homme, de l'héritage de l'espèce ! Quel acharnement à exalter la pseudo-originalité, la différence, la grimace, la caricature, ce qui nous vient du dehors ! Nous attachons plus de prix à l'effigie qu'à l'or, et, naturellement, la fausse monnaie abonde. Nous préférons l'art à la vie, alors que la vie la plus obscure et la plus humble vaut infiniment plus que la plus grande œuvre d'art.

Cette même fureur qui possède les individus de chercher ce qui les différencie et les distingue, possède aussi les classes historiques des peuples. Et, de même que beaucoup mettent leur orgueil

LA TRADITION ÉTERNELLE

à être plus grossiers que les autres, pour le plaisir de se singulariser et de se distinguer d'une façon quelconque, cette stupidité de la vanité individuelle a son pendant chez les peuples qui se font gloire de leurs défauts. Les caractères nationaux dont tire vanité chaque nation européenne sont très généralement ses défauts. Nous autres, Espagnols, nous tombons aussi dans ce péché.

Il est une armée dédaigneuse de cette tradition éternelle fondée sur le présent de l'humanité, et qui part à la recherche de la tradition castiza et historique dans le passé de notre race :

plus exactement, de la ráce qui nous a précédés sur notre sol. La plupart de ceux qui s'intitulent traditionalistes, ou qui, sans en prendre le titre, croient l'être, ne voient pas la tradition éter-

nelle, mais son ombre vaine dans le passé. Ce sont gens qui veulent fuir le bruit présent qui les étourdit, et qui, incapables de se plonger dans le silence 80us-jacent à ce bruit, se délectent à écouter des échos, des résonances de sons morts. Ils méprisent les constitutions forgées plus ou moins philosophiquement à la nouvelle mode de France, et s'accrochent aux constitutions forgées historiquement à la vieille mode d'Espagne ; ils se moquent de ceux qui veulent transformer en corps vivants les nuées, et ils veulent faire subir aux ossements cette métamorphose ; ils exècrent le jacobinisme et sont jacobins. C'est parmi eux, tout spécialement, que se recrutent les adeptes de certaines études appelées historiques, science d'érudition et de compilation, d'où ils tirent leurs légitimismes, leurs droits historiques, leurs efforts pour échapper à la loi vivante de la prescription et du fait accompli, leurs rêves de restaurations.

LA TRADITION ÉTERNELLE

Pitoyable armée ! Dans ces rangs, il en est qui cherchent et compulsent des documents d'archives, recueillent de vieux papiers, ressuscitent des choses mortes à la bonne heure, font des bibliographies, des catalogues, voire des catalogues de catalogues, décrivent la couverture et la typographie d'un livre, déterrent des incunables et perdent un temps incalculable d'une perte sans retour. Leur travail est utile, mais non pas pour eux ni par eux : c'est malgré eux ; leur travail est utile pour ceux qui s'en servent dans un autre esprit.

M. Azcárate avait profondément raison de dire que notre culture du seizième siècle devait s'interrompre lorsque nous l'avons oubliée . il avait raison contre tous les déterreurs d'ossements.

Dans la mesure où nous l'avons oubliée elle s' est interrompue en tant qu' histoire, et c'est comme telle que veulent la ressusciter nos déterreurs : mais tomber dans l'oubli n'est pas mourir, c'est descendre dans la mer silencieuse

de l'âme, dans ses profondeurs éternelles.

Lorsque nous sommes envahis par une science plus ou moins moderne, comme, par exemple, la philologie, voyant citer des Allemands, des Français, des Anglais ou des Italiens, un déterreur hausse la voix et prononce le nom d'Hervás y Panduro (*) ; ce qui ne l'empêche pas de persister dans l'oubli, car ce qu'il y avait en lui d'éternel nous est transmis avec la science, et le reste ne vaut pas le temps qu'on perd à le lire. Celui que j'ai perdu en le lisant, jamais de ma vie je ne le retrouverai.

Toute cette phalange occupée au très utile travail de recueillir et de mettre en boîte des insectes morts, de leur passer une épingle au travers du cor-

(*) Ce précurseur espagnol de la linguistique comparée, qui d'ailleurs n'avait pas été méconnu de ses continuateurs allemands, fut solennellement « déterré » en 1868 par Fermín Caballero, qui lui consacra le tome Ier de sa collection des Hommes illustres de la province de Cuenca.

LA TRADITION ÉTERNELLE 49

selet pour les ranger dans une vitrine d'entomologie, avec une étiquette dessus, comptant bien, ensuite, nous donner le change, toute cette phalange, dis-je, saute de joie lorsqu'il lui semble qu'un homme de génie, capable de tirer des ossements la vie qui est en eux, étouffe, sous un monceau de dermatosquelettes bourrés de paille, un peu de la tradition éternelle. Avec quelle joie enfantine ils ont accueilli l'œuvre de Taine, persuadés qu'ils sont, dans leur aveuglement, qu'elle contribuera à étouffer l'idéal de la Révolution française ! Ils ne voient pas que si cette œuvre a trouvé un vivant écho, c'est parce qu'elle est une révélation de la tradition éternelle purifiée, ils ne voient pas que 93 en sort plus rayonnant.

Quoi de plus pauvre que de rechercher avec une chinoiserie sénile les causes historiques du protestantisme, tout un essaim de petitesses mortes, tandis que vit le protestantisme purifié, tandis que son œuvre persiste? Chercher les ori-

gines historiques des faits dont les racines sont intrahistoriques, avec l'idée niaise d'étouffer la vie ! Comme il faut être aveugle pour ne pas se persuader que la cause est la substance de l'effet, et que, tant que celui-ci vit, c'est que celle-là est vivante !

Bien des fois j'ai pensé à ce jugement de Schopenhauer sur le peu d'utilité de l'histoire et à ceux qui justifient ce jugement, et aussi à la vertu régénératrice des eaux du fleuve d'Oubli. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les meilleurs livres d'histoire sont ceux où vit le présent, et, en y regardant de plus près, nous verrons que lorsqu'on dit d'un his torien qu'il ressuscite les siècles morts, c'est qu'il leur donne son âme, qu'il les anime d'un souffle d'intrahistoire éternelle qu'il reçoit du présent. On m'a dit : « Dans les Récits mérovingiens d'Augustin Thierry, on entend trotter les chevaux des Francs. » Et quand je les ai lus, ce que j'ai entendu, ç'a été un écho de l'âme éternelle de l'huma-

nité, un écho qui sortait des entrailles du présent.

Pensant au jugement partial de Schopenhauer, j'ai pensé aux livres de voyages, plus riches d'enseignement que ceux d'histoire, à la transformation de cette branche du savoir dans le sens de la vie et de l'âme, aux historiens artistes ou philosophes infiniment plus profonds que les documentaires, aux ouvrages de fiction, bien plus révélateurs d'un siècle que ses histoires, à la vanité des papyrus et des moellons.

L'histoire présente est l'histoire vivante dédaignée par les déterreurs traditionalistes, dédaignée d'un si aveugle dédain que tel homme d'État pâlit à rechercher ce que firent et dirent jadis ceux qui vivaient dans le bruit, et fait tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher de parvenir à l'histoire vivante du présent la rumeur des silencieux qui vivent au-dessous d'elle, la voix d'hommes en chair et en os, d'hommes vivants.

On aura beau répéter qu'il faut chercher la tradition éternelle dans le présent, qu'elle est intrahistorique plutôt qu'historique, que l'histoire du passé n'est utile qu'en tant qu'elle nous mène à la révélation du présent : on ne le répétera jamais trop. Nos traditionalistes se déclarent d'accord avec ces vérités, mais du fond du cœur ils les repoussent. Au vrai, le présent les étourdit, leur brouille la vue et le cœur, parce qu'il n'est point mort, ni en lettres de forme, parce qu'il ne se laisse pas saisir comme un ossement, ne sent pas la, poussière, ne porte pas ses certificats au dos. Ils vivent dans le présent comme des somnambules, le méconnaissant et l'ignorant, le calomniant et le dénigrant sans le connaître, incapables de le déchiffrer d'une âme sereine. Étourdis par le tourbillon de Y inorganique, de ce qui tourne hors de toute orbite, ils ne voient pas l'harmonie toujours infieri de l'éternel, parce que le présent ne se soumet pas à l'échiquier de leur entendement.

LA TRADITION ÉTERNELLE 53

Ils y voient un chaos : c'est que les arbres les empêchent de voir la forêt.

Au fond, c'est la plus triste cécité d'âme, c'est une hyperesthésie maladive qui leur interdit de voir le fait, un seul fait, mais un fait vivant, chair palpitante de la nature. Ils abominent le présent avec la mentalité sénile de tous les laudatores temporis acti; ils ne sentent que ce qui les blesse, et, comme les vieillards, rendent le monde responsable de leurs infirmités. C'est que l'ombre docile du passé, ils l'adaptent à leur esprit, tandis qu'ils sont incapables d'adapter leur esprit au présent vivant ; tout leur secret est là : s'ériger en mesure des choses. Et ainsi ils arrivent, aveugles au présent, à ignorer le passé dans lequel ils fouissent et se roulent.

On les reconnaît au mépris avec lequel ils parlent du succès, du divin succès, qui seul à la longue a raison en ce monde où nous croyons tous avoir raison ; du succès qui, plus fort que la volonté, se soumet à elle quand elle

54 L'ESSEWdË DE LÈ£PAGîiË

est constante, quand elle est la volonté éternelle, mère de la foi et de l'espérance^ de la foi vivante qui consiste non à croire ce que nous n'avons pas vu, mais à créer ce que nous ne voyons pas ; ils maudissent le succès, qui, pour la moisson des idées, attend leur maturité, sourd aux appels de l'impatience comme aux imprécations du dépit. On les reconnaît à ce qu'ils croient qu'à présent la force règne et gouverne en opprimant le droit : on les reconnaît à leur pessimisme.

Il faut aller à la tradition éternelle, mère de l'idéal, car l'idéal n'est que cette tradition même, projetée dans le futur, Et la tradition éternelle est la tradition universelle, cosmopolite. C'est la combattre, c'est vouloir détruire en nous l'humanité, c'est aller à la mort que de nous acharner à nous distinguer des autres, à éviter ou à retarder notre absorption dans l'esprit général de l'Europe moderne. Il faut qu'on puisse dire qu' « Alonso Qui j ano el Bueno se meurt

LA TRADITION ÉTERNELLE

en vérité », et qu' « en vérité iî est sage » ; il faut que ces « contes » anciens que l'on déterre de notre passé d'aventures et qui « ont été véritables pour notre mal, notre mort, avec l'aide du ciel, les fasse tourner à notre profit ».

Pour trouver en nous l'humanité et atteindre le peuple neuf, il convient, certes, de nous étudier, parce que l'accidentel, le passager, le temporel, le castizo enfin, à force de se sublimer et de s'exalter, se purifie en s'anéantissant.

A force d'être Espagnol, et par sa belle mort surtout, Don Quichotte appartient au monde. N'élisons pas pour notre héros un original que ne saurait sauver, devant la conscience éternelle de l'humanité, tout le travail accompli autour de son ombre par les entomologistes de l'histoire, ou par tous ceux qui mettent nos défauts au-dessus de nos qualités, par toute cette phalange pour qui c'est mauvais goût, ignorance et vieux jeu de dire la vérité sur cette ombre, et su-

56 L'ESSETSCE DE L'ESPAGNE

prême bon ton de tourner en ridicule l'hymne de Riego.

Par un retour sur elle-même en toute pureté, l'âme parvient à tuer l'illusion, mère du péché, à détruire le moi égoïste, à se purifier d'elle-même, de son passé, à se perdre en Dieu. Cette doctrine mystique, si pleine de vérité vivante en son symbolisme, est applicable aux peuples comme aux individus. En faisant retour sur eux-mêmes, en faisant leur examen de conscience, en s'étudiant et en cherchant dans leur histoire la racine des maux dont ils souffrent, ils se purifient d'eux-mêmes, se perdent dans l'humanité éternelle. Par l'examen de leur conscience historique ils pénètrent dans leur intrahistoire et se trouvent vraiment. Mais malheur à qui, faisant son examen de conscience, se complaît dans ses péchés passés, voit son originalité dans les passions qui l'ont perdu, et met par-dessus tout l'honneur du monde !

L'étude de l'histoire nationale, qui

LA TRADITION ÉTERNELLE 57

devrait être un implacable examen de conscience, devient malheureusement source d'apologies et d'apologies d'actes honteux, source de prétextes, d'excuses, d'accommodements avec la conscience, moyen de défense contre la pénitence régénératrice. Il est affligeant de lire des travaux historiques où l'on appelle gloires nos plus grandes hontes ; les gloires que nous expions ; où l'on fait étalage de nos péchés passés ; où l'on entreprend d'excuser nos atrocités les moins niables par celles d'autrui. Tant que l'histoire ne sera pas la confession d'un examen de conscience, elle ne nous aidera pas à dépouiller le vieux peuple, et il n'y aura pas de salut pour nous.

L'humanité est la race éternelle, substance des races historiques qui se font et se défont comme les vagues de la mer ; seul ce qui est humain est éternellement « castizo ». Mais pour trouver l'éternel humain, il faut briser le « castizo » temporel, et voir comment se font et se défont les races, comment la

nôtre s'est faite et quels indices son présent nous donne sur son avenir. Il est temps d'aborder certaines indications qui guideront le lecteur dans cette tâche, certaines suggestions qui l'orienteront en ce sens.

Février 1895.

Un peuple, tout comme un homme, doit, s'il veut arriver à se connaître, j étudier de quelque manière son histoire. Il n'y a pas d'intuition directe de soimême qui vaille : l'œil ne se voir que dans un miroir et le miroir de l'homme moral, ce sont ses œuvres, dont il est fils. On connaît l'arbre à ses fruits ; ▼ nous agissons selon que nous sommes, et la connaissance de nos œuvres nous mène à la connaissance de nous-mêmes, par la même démarche qui nous fait connaître à ses œuvres notre prochain.

Car, en définitive, chacun est à soimême le premier de ses prochains. Mais comme cette inférence de nos œuvres à notre caractère est de tous les jours, nous nous en apercevons à peine et nous croyons nous connaître intuitivement, de façon directe. Et pourtant, que

de fois nous nous disons : « Je ne me croyais pas capable de pareille chose », ou bien : « Je ne me reconnais plus », « ce n'est plus moi » !

Si vous voulez sauter un fossé sans savoir au préalable combien vous sautez, vous le faites avec la maladresse que 4 donne la peur, et vous tombez. Mais si vous avez mesuré vos forces en vous exerçant au gymnase, vous sautez avec courage, en pleine connaissance de vousj même ; car tel est le vrai courage : con-

▼ naissance de soi. Le rôle que joue la gymnastique dans la vie corporelle revient dans la vie spirituelle à l'examen

* de conscience, et, s'il s'agit d'un peuple, à l'étude sereine de son histoire. C'est par cette étude qu'on atteint le caractère populaire intime, son essence intra-

^ historique.

Comprendre le présent comme un moment de la série totale du passé, c'est commencer à comprendre la vie de l'éternel, d'où sort toute la série. 11 reste un pas à faire dans cette com-

préhension : chercher la raison d'être du « moment historique présent », non dans le passé, mais dans la totalité du présent intrahistorique ; voir dans les causes des faits historiques vivants autant de révélations de leur substance, qui est leur cause éternelle. Mais tant que ce ne sera pas possible scientifiquement, ce sera un travail très utile, indispensable même, que celui des déterreurs et des ajusteurs de faits historiques passés : travail de paléontologie, lumière dans laquelle se raccordent à nos yeux les espèces actuellement vivantes et où apparaît la continuité zoologique. C'est par les causes qu'on atteint la substance. Sans l'hipparion des paléontologistes nous ne verrions pas si clairement l'unité où se rejoignent le sabot du cheval et* l'aile de l'aigle. Et de même que la paléontologie, chapitre de l'histoire naturelle, se subordonne à la biologie générale, de même l'histoire du passé humain, chapitre de l'histoire du présent, doit se subordonner à la science

de la société, science embryonnaire encore, et qui elle aussi fait partie de la biologie. Tout cela est aujourd'hui du domaine public : c'est chose si naturelle qu'on s'y arrête à peine ; mais c'est, nous le verrons, lettre morte. Ce sont choses que l'on sait de reste... Ah !. Dieu te garde, lecteur, d'avoir raison de reste ! Le manque serait préférable/

La connaissance désintéressée de son histoire donne à un peuple courage et connaissance de soi, lui permet d'éliminer les déchets de désassimilation qui obstruent sa vie.

Dans la question qui nous occupe ici, pour atteindre notre casticisme dans ce qu'il a de durable, dans son roc vif, il convient d'étudier comment s'est formée et révélée dans l'histoire notre race his- torique.

ù.\, ... 1 \ , ..... . ri.,l :.^¿-' :

Depuis quelque temps commencent à se dissiper les innombrables erreurs qui sont nées de la confusion des domaines de la physiologie, de la linguistique, de la géographie et de l'histoire : c'est une opinion désormais courante que les peuples sont un produit historique indépendant de l'homogénéité de race physique et de la communauté d'origine ; peu à peu l'idée se répand que la prétendue migration des Aryens en Europe pourrait bien être surtout la migration des langues aryennes avec la culture qu'elles portaient dans leur sein, sans autre véhicule que quelques voyageurs finalement perdus dans les populations qui les absorbèrent.

D'une race espagnole physiologiquement définie, nul ne parle sérieusement,

et pourtant, il y a une race espagnole, plus ou moins en formation, et une race latine et une race germanique, parce qu'il y a des races et des casticismes spirituels qui dominent toutes les brachycéphalies, toutes les dolichocéphalies présentes et à venir.

Tout le monde sait de reste qu'un peuple est le produit d'une civilisation : c'est l'épanouissement d'un processus historique que le sentiment de la patrie, et sa croissance en force et en vie, va de pair avec celle du sentiment cosmopolite. Nous reviendrons sur ce dernier point : il en vaut la peine.

Les livres sont pleins d'explications du fait de la patrie et de son fondement : explications de toutes couleurs, depuis le vague mysticisme et le formalisme doctrinaire jusqu'à la doctrine tant décriée du pacte.

Arrêtons-nous un peu sur cette question du pacte : les réflexions qu'elle nous suggérera sembleront une digression au premier abord, mais finalement

elles rejoindront le courant central de la présente méditation. La doctrine du pacte, aussi méprisée qu'incomprise des paléontologistes déterreurs, est celle qui, après tout, offre la raison intrahistorique de la patrie, sa vraie force créatrice, agissante incessamment.

De même que tant de peuples ont projeté à leurs origines, en un âge d'or, leur idéal social, Rousseau a projeté aux origines du genre humain le terme idéal de la société des hommes, le contrat social. Car il existe, en un devenir qui peut-être est sans fin, un pacte immanent, un véritable contrat social intrahistorique, informulé, qui est, en fait, la constitution interne de chaque peuple. Ce contrat libre, profondément libre, sera la base des petites patries lorsque celles-ci, atteignant leur maximum d'individualité par leur subordination à la patrie humaine universelle, seront autre chose que des limitations de l'espace et du temps, du sol et de l'histoire.

Partant d'intérêts communs, et sous la pression 'de mille agents extérieurs qui les unissent, les volontés humaines marchent, unies en un peuple, vers le contrat social immanent, ce pacte profondément libre : j'entends accepté avec la liberté vraie, qui naît de la vivante pression du nécessaire, avec la liberté que nous trouvons à transformer les lois des choses en lois de notre esprit, et qui nous rapproche d'une sorte d'omnipotence humaine. Car si, à force de compénétration avec la réalité, nous arrivions à vouloir toujours ce qui advient, il en adviendrait toujours selon notre vouloir. Voilà la racine de la résignation vivante, — de la morte il n'est pas question, — de la résignation qui mène à Faction féconde pour l'adaptation mutuelle entre le monde et nous. Ainsi nous le connaîtrons pour le faire nôtre en nous faisant siens, et nous pourrons tout ce que nous voudrons, ne pouvant plus vouloir que ce que nous pourrons accomplir.

On pourra dire qu'il y a vraiment une atrie espagnole quand la nécessité d'être spagnols sera devenue en nous liberté, uand nous serons tous Espagnols parce ue nous le voudrons, le voulant parce que nous le sommes. Vouloir être quelque chose, ce n'est pas seulement se résigner à l'être.

Cette liberté finale, — à quoi bon nous faire des illusions? — nous en sommes loin encore. En attendant, c'est l'histoire qui fait les peuples, l'histoire qui appartient au destin. Elle leur fait un idéal en surmontant les différences, et cet idéal se reflète surtout dans une langue et dans la littérature qai en naît.

La langue est le réceptacle de l'expérience d'un peuple, le sédiment de sa pensée ; dans les profonds replis de ses métaphores (et les mots, dans leur immense majorité, ne sont pas autre chose), l'esprit collectif du peuple a laissé sa trace comme le développement de la faune vivante dans les couches géologiques. Depuis bien longtemps les

hommes ont adoré le verbe, voyant dans le langage la plus divine des merveilles.

Le peuple romain nous a laissé tout un héritage écrit, défini, conscient ; mais c'est surtout par nos romans que le romanisme nous a été transmis, car par eux il a pénétré jusqu'aux profondeurs intrahistoriques de notre peuple et s'est fait chair de la pensée de ceux qui ne vivent pas dans l'histoire.

Pour juger de la romanisation de l'Espagne, il suffit de voir que le castillan, dans lequel nous pensons, avec lequel nous pensons, est un roman de latin presque pur : nous pensons aujourd'hui avec les concepts qu'engendra le peuple romain, et le meilleur de notre pensée consiste à rendre conscient ce qui chez lui parvint à l'inconscience.

Que la langue officielle de l'Espagne soit la langue castillane, voilà un autre fait plein de vivante signification. Car le latin donna naissance en Espagne à plus d'un roman, mais l'un d'entre eux,

le castillan, s'est transformé en langue nationale, et, par surcroît, internationale : on le voit devenir la vraie langue espagnole, la langue du peuple espagnol qui se forme à partir du noyau castillan. Depuis le règne d'Alphonse VII, au milieu du douzième siècle, le roman castillan était employé par la chancellerie royale ; son caractère officiel lui fut officiellement reconnu quand Ferdinand III ordonna de traduire en roman castillan le Forum judicum, le Fuero juzgo (1), pour en faire la charte qu'il octroyait à Cordoue. Cette recon-

(1) Forum judicum est l'équivalent de «Charte des juges ». Mais on ne traduisit pas ce titre : c'est par transformation phonétique qu'il est passé en roman, et du génitif pluriel judicum sortit juzgo, survivance d'un cas latin qui n'a point passé en castillan. Ce fait, cet humble fait, est gros d'histoire. Car il nous indique qu'on ne traduisait pas le titre du code, mais qu'il courait en latin de bouche en bouche quand le latin n'était déjà plus parlé, comme étant chose populaire et bien connue, et cela dans les milieux qui ne parlaient pas latin, dans le peuple : en effet, juzgo, de judicum, est une dérivation populaire. Les fossiles écrivent leur histoire dans les couches du terrain.

naissance fut confirmée par son fils Alphonse le Docte, dans la loi 4 du titre IX de la seconde Partida, où il ordonne que le chancelier du roi sache « lire et écrire en latin aussi bien quen roman ». Et peu à peu la langue castillane devint la langue officielle de l'Es- Ü pagne.

C'est pourquoi dans la littérature espagnole, écrite et pensée en castillan, l'élément castizo, véritablement castizo, est celui de vieille souche castillane.

Mais si la C astille a fait la nation espagnole, celle-ci s'est espagnolisée de plus en plus, fondant mieux chaque jour la riche variété de son contenu intérieur, absorbant l'esprit castillan dans un esprit supérieur et plus corn* J plexe : .l'esprit espagnol. C'est là tout le sens profond des ardeurs régionalistes plus vives chaque jour, ardeurs que ressent la Castille elle-même : symptômes du processus d'espagnolisation de l'Espagne, prodromes du travail profond d'unification. Toute unification se

règle sur le double rythme de la différenciation interne et de la soumission de l'ensemble à une unité qui le dépasse.

Le travail d'espagnolisation de l'Espagne n'est pas achevé, tant s'en faut : il ne s'achèvera pas, croyons-nous, si l'on n'en finit pas avec d'illusoires casticismos, dans la langue et dans la pensée qui s'y manifeste, dans la culture même.

La Castille est la véritable ouvrière de l'unité et de la monarchie espagnoles : c'est elle qui les a faites et elle-même s'est trouvée prise plus d'une fois dans les conséquences extrêmes de son œuvre.

Mais quand l'Espagne renaquit à une vie nouvelle en 1808, ce fut par éveil diffus, sans excitation centrale.

Il nous reste à chercher un peu de l'esprit historique castillan, tel qu'il se révèle, surtout, dans notre langue et dans notre littérature classique castiza, à chercher ce qu'il a d'éternel et ce qu'il a de transitoire, ce qui en doit demeurer. Il convient de nous demander

si ce n'est pas en renonçant à un moi trompeur qu'on trouve le moi de roc vif, si ce n'est pas en ouvrant les fenêtres au grand air du dehors que nous reprendrons vie, si, pour régénérer notre culture, nous ne devons pas chercher appui au dehors en même temps qu'au dedans. Il convient de montrer que régionalisme et cosmopolitisme sont deux aspects d'une même idée et les fondements du vrai patriotisme, tout corps trouvant son équilibre dans les réactions de la pression externe et de la tension interne.

Iï

En arrivant à ce point, je prie le lecteur patient de bien vouloir repasser dans sa mémoire l'histoire d'Espagne qu'on lui a enseignée, et considérer les causes qui ont fait prédominer la Caslille dans la péninsule ibérique. Mais il

ne sera pas mauvais de lui indiquer les points que je désire plus spécialement qu'il ne perde pas de vue : tous sont bien connus du moindre bachelier ès lettres.

L'Espagne, pendant le moyen âge, avait été occupée en grande partie par </les Maures, et le reste de son territoire fractionné en une multitude de petits États. Le courant central s'accentua en elle à mesure qu'approchait l'époque moderne, et elle se prépara au gigantesque travail qui forgea les grandes * nationalités. Car c'est dans ce travail que consiste le processus historique de l'époque dite moderne : comparable à la crise de puberté chez les individus, il nous a conduits à l'épuisement par la paix armée, le protectionnisme et le pseuoTo-casticisme, engendrant le malaise d'où l'idéal humain renaît en une résurrection puissante, et doublement :

par le sentiment individuel et par celui de l'universelle solidarité humaine.

La nécessité primordiale était de téa-

liser une unité dans la péninsule espagnole, une unité en face des autres grandes unités qui se formaient. A mesure que chaque peuple entrait dans le concert des peuples (ce fut, par exemple, le résultat de mouvements tels que les croisades), à titre d'élément d'une future unité suprême qui, aujourd'hui encore, n'est qu'en formation, et combien informe î — à mesure, dis-je, qu'ils entraient dans ce concert, il leur fallait accentuer leur unité externe : ainsi les composés un peu diffus et instables acquièrent densité et unité lorsqu'ils entrent comme composants dans des groupes supérieurs à eux.

Ce travail qui, mettant les peuples en relations plus étroites, a provoqué leur individuation croissante, est à l'origine des monarchies plus ou moins absolues. Et celles-ci, comme chacun sait, tirèrent d'abord leur force unificatrice de l'opposition entre le tiers état et la noblesse féodale. Les rois, avec l'aide des peuples, étouffèrent la féodalité pa-

léontologique. C'est là un lieu commun, plus ou moins exact dans le détail, mais qui circule le plus souvent privé de vie et de fécondité : il faut pourtant bien voir que ce ne fut pas de l'aristocratie féodale, différenciation morte, mais du fond indivis du simple peuple, de la masse, de la substance commune à tous les peuples, que jaillirent les énergies nécessaires aux individuations nationales.

En Espagne, l'unification fut accomplie par la Castille, centre de la péninsule, région où se croisaient les lignes de communication de ses divers peuples ; centre encore plus important alors qu'aujourd'hui, car, pendant la crise de puberté nationale, les fonctions de nutrition l'emportaient sur celles de relation (encore qu'il ne faille pas oublier que la fonction nutritive est une véritable fonction de relation). En ce temps, où la découverte de l'Amérique n'avait pas encore porté la vie sur les côtes, et où les blés du Far- West américain

n'arrivaient pas au port de Barcelone, la Castille était un marché pour le commerce espagnol des grains, et le vrai centre naturel de l'Espagne.

La Castille était au centre et l'esprit castillan était le plus centralisateur ; le plus capable d'expansion, en même temps : pour imposer son idéal d'unité, il sortit de lui-même. Car, il faut le remarquer, le plus profond égoïsme n'est pas celui qui consiste à lutter pour imposer aux autres sa manière d'être ou de penser, mais celui de l'être qui, du fond de sa coquille, déborde d'amour pour son prochain et laisse faire aux dieux. L'être fort, radicalement fort, ne peut être égoïste : quand on a de la force de reste, elle s'échappe et se donne.

Puisqu'on avait besoin d'une forte unité centrale, la primauté revenait au plus unitaire ; puisqu'il fallait une vigoureuse action au dehors, il fallait que triomphât le mieux doué pour la conquête et le commandement. La Cas-

tille, dans son exclusivisme, était moins exclusive que les peuples qui, repliés sur eux-mêmes, s'appliquaient à leur^ amélioration intérieure :*peu de peuples sont aussi universels que celui qui se lança à travers le vaste monde pour sauver des âmes, et s'en fut piller l'Ame- y rique au profit des Flamands (1).

Ce serait un travail minutieux et utile que de démêler jusqu'à quel point les circonstances, le milieu ambiant, comme on dit aujourd'hui, ont formé l'esprit castillan, et jusqu'à quel point il s'est servi d'elles. L'œuvre de la reconquête;, la découverte du Nouveau Monde, et le fait que le trône de Castille fut occupé par un empereur d'Allemagne, ont déterminé la marche ultérieure de la politique castillane ; mais si les circonstances forment l'esprit, c'est que celui-ci

(1) « C'était expression proverbiale parmi les Flamands que d'appeler les Espagnols mon Indien. Et ils disaient vrai, ear les Indiens ne rapportaient pas tant d'or aux Espagnols que les Espagnols aux Flamands. » Fr. Prudencio de Sandoval, Vida y hechos del Emperador Carlos V, lib. V.

les a modifiées et accueillies en lui selon sa loi propre (1).

Quoi qu'il en soit, la Gastille se mit à la tête de la monarchie espagnole, lui donna le ton, la soumit toute à son esprit : ce qui est castizo, en fin de compte, c'est ce qui est castillan.

En réalité, la Castille paralysa les centres régulateurs des autres peuples espagnols ; inhibant en grande partie leur conscience historique, elle y versa son idée, l'idée de l'unitarisme conquérant, de la catholicisation du monde, et cette idée se développa suivant sa tra-

(1) Il est vrai que les grands-pères des Soldats qui se battirent en Flandre avaient lutté pour empêcher leur roi de sortir d'Espagne. Mais voit-on nos historiens espagnols castizos se réjouir de nos défaites, comme les historiens anglais se réjouissent des défaites de leurs rois sur le continent? Voir les réflexions que suggère à Jean Pdchard Green (A short history of the english people) la défaite que le roi Jean, l'Angevin, subit à Bouvines en 1214 : l'Angleterre y perdit ses possessions françaises, mais elle y gagna la grande Charte. Voir aussi tout ce qu'il dit sur la fin de la guerre de Cent ans. Ici, en revanche, certains pleurent encore la perte de ces fameux domaines où le soleil ne se couchait pas.

jectoire en les castillaijisant. Et des autres peuples espagnols surgirent des esprits profondément castillans, authentiquement castillans, parmi lesquels je citerai comme exemple Iñigo de Loyola, un Basque. En son œuvre respire encore à travers le monde l'esprit de la Castille d'autrefois.

Cette C astille d'autrefois forma le noyau, de la nationalité espagnole et lui donna son atmosphère : c'est elle qui accomplit l'expulsion des Maures, à partir du pays des castillos dressés pour le guet et la défense, et qui planta la croix castillane à Grenade. Peu après le Nouveau Monde fut découvert par des galères castillanes, équipées avec de l'argent de Castille, et l'on sait ce qui s'ensuivit. Et, à la suite de l'esprit de conquête se développa naturellement, logiquement, l'absolutisme intérieur, l'absolutisme de ce qu'on a appelé la « démocratie monacale ».

Que le lecteur se remémore les caractères des deux principales puissances

espagnoles, Ca^lille et Aragon, et la participation de chacune à l'édification de la nation espagnole, le travail d'Isabelle et celui de Ferdinand en tant que roi d'Aragon, avec leurs conséquences respectives.

A partir de ce culmen de l'évolution historique de l'Espagne, de ce nœud où les faisceaux du passé convergèrent pour diverger ensuite, le destin confisqua de plus en plus la liberté de l'esprit collectif, et, de grandeur en grandeur, de chute en chute, les siècles suivants nous léguèrent la damnosa hereditas de nos gloires castizas.

Charles Ier (*) continua l'œuvre d'uni- \J fication, grâce, en grande partie, à cette invasion d'étrangers qu'il introduisit chez nous, car l'individualisation d'un corps est accélérée grandement par l'immixtion d'éléments étrangers qui provoquent la cristallisation. Charles Ier continua l'œuvre d'unification en intro-

(*) Charles-Quint d'Allemagne, Ier d'Espagne.

duisant l'Espagne dans le concert européen (1).

Que le lecteur repasse tout cela dans sa mémoire et qu'il arrive à la débordante expansion de l'esprit castillan, qui produisit tant de missionnaires de la parole et de l'épée, au temps où le soleil ne se couchait pas sur ses domaines et où il portait partout son idéal d'uniformité catholique, au temps où s'épanouit, dans toute sa puissance, le casticisme castillan.

« L'Espagne, qui avait expulsé les juifs, et qui avait encore le bras rouge du sang des Maures, se trouva, au début du seizième siècle, en face de la Réforme, farouche recrudescence de la barbarie septentrionale ; et pour toute la durée de ce siècle elle se convertit en

(1) Qui sait si, parmi les éléments complexes qui intervinrent pour conjurer les communes de Castille, ne figurait pas la coalition des marchands de blé du seizième siècle? En lisant Sandoval, on entrevoit parfois parmi les « comuneros » vaincus dans la fameuse journée de Villalar quelques marchands de blé d'alors.

champion de l'unité et de l'orthodoxie. » J'emprunte ces mots à l'un des Espagnols qui ont le mieux pénétré l'esprit castillan, qui ont le mieux atteint son intrahistoire, à l'un des rares qui aient senti le souffle de la vie à travers notre passé fossile. Eh bien, malgré le champion qu'elle eut contre elle, la barbarie septentrionale respire et vit : et il nous faudra même renouveler notre vie à son contact ; l'auteur des lignes précédentes le sait bien, il le comprend, il le sent. Alonso Quijano el Bueno dépouillera finalement Don Quichotte et mourra en détestant les folies qu'il fit dans son rôle de champion, — grandes et héroïques folies ! — et il mourra pour renaître.

Après la vigoureuse action vint la vigueur de la pensée* le rejaillissement des actes à l'intérieur de l'esprit où ils avaient pris naissance, le reflet sur l'âme castillane de son œuvre même, son âge d'or littéraire. C'est dans cette littérature qu'on va chercher la norme du casticisme : la littérature castillane est

éminemment castiza et en même temps %/ c'est notre littérature classique. En elle continuent à vivre des idées aujourd'hui moribondes, tandis que dans le fond intrahistorique du peuple espagnol vivent les forces qui s'incarnèrent en ces idées et qui peuvent s'incarner dans des idées nouvelles. Oui, elles le peuvent sans que soit rompue la continuité de la vie ; on ne peut pas assurer que nous tomberons éternellement dans les mêmes erreurs et dans les mêmes vices.

La vieille idée castillane castiza s'incarna dans une littérature, et aussi dans des œuvres non littéraires : celles d' Iñigo de Loyola et de Dominique de Guzman ne sont-elles pas filles de l'esprit castillan marié avec le catholicisme et lui empruntant son universalité?

L'idée consciente de ce peuple s'incarna dans une littérature, de même que le fond de représentations inconscientes de ce même peuple prit corps dans une langue. Et quand bien même

nous oublierions la vieille littérature castiza, ne nous resterait-il pas la vivante force d'où elle sortit? Ce qui fait la continuité d'un peuple, ce n'est pas tant la tradition historique d'une littérature que la tradition intrahistorique d'une langue ; même si la première se brise, elle renaît grâce à la seconde. Toute série discontinue persiste et s'entretient grâce à un processus continu d'où elle émane : encore une manière de dire que le temps n'est que la forme de l'éternité.

Notre littérature classique castiza surgit lorsque avait commencé déjà la décadence de la maison d'Autriche, lorsque l'idée castillane, fatiguée de la lutte et en partie vaincue, se replia sur ellemême et se connut, comme nous nous connaissons tous, à ce qu'elle avait fait, dans le miroir de ses œuvres ; lorsqu'elle fit retour sur elle-même au sortir du choc avec la réalité extérieure, qui l'avait repoussée après avoir subi sa marque et son action. Ainsi la voyons-nous qui, après avoir vainement tenté d'étouffer

« la barbarie septentrionale » et la' renaissance d'autres esprits, revient à elle avec l'austère gravité de l'âge mur et s'aperçoit que la vie est un songe. Elle veut alors se refréner en attendant le jour du réveil, et se dit :

Rêvons, mon âme, rêvons encore ; mais que ce soit avec la pensée réfléchie que nous nous réveillerons un jour de ce doux sommeil (*).

Oui, sa vie fut un songe éclatant où elle se déchaîna avec une généreuse fureur, foula tout aux pieds devant elle, jeta par la fenêtre ceux qui ne faisaient pas son bon plaisir, et puis elle se retrouva dans sa caverne.

De touteâ les images sensibles où ce peuple se révèle à nous avec sa grandeur et sa folie, celle où nous le voyons le plus grand, où il nous apparaît le plus majestueux et le plus auguste, dans sa plus profonde et plus sublime apoca-

(*) Calderón, la Vie est un songe, 3e journée, se. ni, v. 86.

lypse, c'est ce divin récit du dernier chapitre des aventures de Don Quichotte, ce moment éternel où, dépouillant le héros j Alonso Quijano el Bueno meurt dans la splendeur immortelle de sa bonté. Cet Alonso Quijano qui, par ses vertus et malgré ses folies, mérita d'être appelé « le Bon », c'est le fond éternel et permanent des héros caldéroniens, si éminemment révélateurs de la manifestation historique (et rien qu'historique) de ce peuple.

L'idée castillane, en se révélant dans le verbe littéraire après s'être incarnée dans l'action, engendra, disions-nous, notre littérature classique castiza. Gastiza et classique, avec fond historique et fond intrahistorique, l'un temporel et passager, l'autre éternel et permanent. Et les deux choses sont si étroitement liées, elles se mêlent et se confondent à tel point, que c'est tâche toujours ardue que de distinguer le castizo du classique et de marquer leur union, de dire en quoi ils se confondent

ou se séparent et comment l'un naît de l'autre, le détermine, le limite et souvent finit par l'étouffer.

Le castieisme castillan, voilà ce qu'il nous faut examiner : ce qu'en Espagne on tient pour castizo, pour la fleur de l'esprit de la Castilla. Je dis « examiner », et il serait plus juste de dire « faire examiner au lecteur », lai proposant des indications et des points de vue, afin qu'il tire les conclusions qui s'imposent, quelles qu'elles soient. Et maintenant, après un court repos, lançons-nous dans de nouveaux espaces. Peu à peu l'on verra apparaître le fil directeur de ces divagations.

Quelle que soit la côte par où l'on pénètre dans la Péninsule espagnole, le terrain ne tarde guère à apparaître accienté ; puis on entre dans un enchevê-

trement de vallées, de gorges, de défilés et de couloirs, et enfin, en montant plus ou moins, on arrive au plateau central, traversé par les montagnes nues qui forment les grands bassins de ses grands fleuves. Sur ce plateau s'étend la Castille, le pays des châteaux.

Comme toutes les grandes masses de terre, elle s'échauffe et se refroidit par rayonnement avant la mer, avant les côtes que la mer rafraîchit ou attiédit : plus prompte à absorber la chaleur, elle est plus prompte à la restituer. De là une chaleur extrême quand le soleil la brûle, un froid extrême dès qu'il l'abandonne ; des journées d'été embrasées, suivies de nuits fraîches où les poumons hument avec délices la brise de terre ; des nuits d'hiver glacées dès que meurt le soleil brillant et froid, qui, dans sa course diurne trop brève, ne parvient pas à tiédir le jour. Les hivers longs et rudes et les étés courts et brûlants ont donné naissance au proverbe :

« Neuf mois d'hiver, trois mois d'en-

LA HACE HISTORIQUE

fer. » En automne, pourtant, on se prend à respirer dans une atmosphère sereine et paisible. Arrêtant les vents marins, les montagnes aident à rendre l'hiver plus froid et l'été plus brûlant ; mais si elles empêchent de passer les nuées molles et basses, elles ne font pas obstacle aux violents cyclones qui s'abattent sur leurs bassins, et l'on voit, après de grandes sécheresses, des chutes d'eau torrentielles.

Sous ce climat extrême dans les deux sens, où l'on passe si violemment du chaud au froid et de la sécheresse à l'averse, l'homme s'est fait, avec la cape qui l'isole du milieu, une atmosphère personnelle, toujours constante en dépit des oscillations extérieures : défense contre le froid et contre la chaleur aussi.

Les grandes chutes d'eau et de neige tombent sur les sierras et, se précipitant de leurs sommets dans les fleuves rapides, ont décapé de siècle en siècle le terrain du plateau ; et les sécheresses

qui viennent ensuite ont empêché une végétation fraîche et forte de retenir dans son réseau la terre meuble transportée. Aussi, ce qui s'offre au regard, ce sont des étendues ardentes, découvertes et vastes, sans feuillages et sans ruisseaux, des étendues où une pluie torrentielle de lumière dessine des ombres épaisses sur d'éblouissantes clartés, noyant les nuances moyennes. Le paysage se présente découpé, profilé, presque sans atmosphère, dans un air transparent et fin.

On parcourt quelquefois des lieues et des lieues désertes, sans presque voir autre chose que la plaine interminable, verte de blés ou jaune de chaumes, parfois une procession monotone et grave : sombres yeuses à la verdure sévère et persistante, qui passent lentement espacées, ou tristes pins dressant leurs têtes pareilles. De loin en loin, au bord d'une pauvre mare à moitié desséchée ou d'une claire rivière, quelques peupliers, qui, dans la soli-

tude infinie, prennent une vie intense et profonde. D'ordinaire, ces peupliers annoncent l'homme : il existe par là un village étendu au soleil sur la plaine, rôti par le soleil et tanné par la gelée, construit en pisé très souvent, et qui dessine sur le ciel bleu la silhouette de son clocher. Au fond, maintes fois, on voit l'échiné de la sierra. Allez la voir de plus près : ce ne sont pas de ces montagnes arrondies en forme de pain de maïs, vertes et fraîches, couvertes d'arbres, où la fougère humiliée est éclaboussée par les fleurs jaunes de l'ajonc et les fleurs rouges de ]a bruyère. Ce sont des contreforts de roche osseuse et décharnée, hérissés de rochers, des collines entaillées montrant à nu les couches du terrain fendillé par la soif, couvertes tout au plus de maigres herbes, où seuls dressent la tête le chardon rude et le genêt nu et odorant, la pauvre ginestra contenta dei deserti que Leopardi a chantée. Dans la plaine, la route se perd entre les arbres qui la

bordent, parmi les terres brunes qui, en recevant le soleil lorsqu'il descend se coucher dans leur sein, s'embrasent d'une rougeur vigoureuse et chaude.

Splendeur d'un coucher de soleil dans ces solitudes solennelles ! Il s'enfle en touchant l'horizon comme s'il voulait jouir plus largement de la terre, et il s'abîme, laissant une poussière d'or au ciel, et sur la terre le sang de sa clarté. Puis la voûte infinie blanchit, s'obscurcit bien vite, et là-dessus tombe, après un crépuscule fugitif, une nuit profonde où frissonnent les étoiles. Ce ne sont pas les soirs du Nord, doux, languissants et longs.

Vaste est la Castille ! Et quelle beauté dans la tristesse calme de cette mer pétrifiée et pleine de ciel ! C'est un paysage uniforme et monotone en ses contrastes de lumière et d'ombre, en ses teintes tranchées et pauvres de nuances. Les terres se présentent comme en une immense plaque de mosaïque infiniment peu variée sur laquelle s'étend le bleu

très intense du ciel. Pas de transitions douces, pas d'autre harmonie de continuité que celle de la plaine immense et de l'azur massif qui la couvre et l'illumine.

Ce paysage n'éveille pas des sentiments voluptueux de joie de vivre ; il ne suggère pas des sensations tentatrices de commodité et de bien-être : ce n'est pas une campagne verte où l'on ait envie de se rouler ; ici pas de replis de terre qui attirent à la façon d'un nid.

Sa contemplation n'évoque pas l'animalité endormie en chacun de nous, et qui, devant des champs touffus pleins d'opulente végétation, sort à demi de sa torpeur pour savourer un arrièregoût de jouissances élémentaires dont le désir fut pétri avec notre chair dès l'aube de notre vie. Ce n'est pas une nature qui récrée (1) l'esprit. ,

(1) Un beau mot que « ré-créer » ! Le mot récréation, appliqué au jeu, porte déjà dans ses entrailles toute la doctrine de Schiller sur l'art, ré-création de

Elle nous déprend plutôt de la misérable terre pour nous envelopper dans le ciel pur, nu et uniforme. Ici, pas de communion avec une nature qui nous absorberait dans son exubérante splendeur : paysage, si l'on peut dire, monothéiste, plutôt que panthéiste, cette campagne infinie rapetisse l'homme sans qu'il s'y perde ; mais parmi la sécheresse des champs, il y ressent des sécheresses d'âme. L'état d'âme profond que suscite en moi ce paysage, je le retrouve en lisant ce chant où Léopardi, âme tourmentée, nous fait voir le pasteur errant qui, dans les steppes asiatiques, interroge la lune sur son destin.

Je ne puis contempler la plaine castillane sans évoquer deux tableaux.

D'abord, une campagne nue, sèche et chaude, sous un ciel intense, et où

la création. Quelle surabondance de philosophie inconsciente dans les replis du langage ! L'avenir cherchera le rajeunissement de la métaphysique dans la méta-linguistique, qui est une véritable métalogique.

s'étend au loin une multitude immense de Maures à genoux, fusils par terre, visages abîmés dans les mains contre le sol : et devant eux, debout, un chef basané, les bras tendus vers l'azur infini où son regard se perd, et semblant dire : « Dieu seul est Dieu ! » L'autre tableau, dans l'immense désert sans vie, à la lumière fondue du crépuscule, offre au premier plan un chardon qui rompt l'imposante monotonie, et, dans le lointain, les silhouettes de Don Quichotte V et de Sancho sur le ciel agonisant.

.« Dieu seul est Dieu, la vie est un songe et le soleil ne peut se coucher sur mes domaines ! » Voilà ce qu'évoque la contemplation de ces plaines.

Ayons toutes les hardiesses.

Allons, fortune, régnons ! (*) Si je dors, ne m'éveille pas.

(*) Calderón, la Vie est un songe, 3e journée, se. m, v. 93, et se. iv, v. 117.

La population s'offre généralement, dans la campagne castillane, ramassée sous forme de villages, de bourgs ou de villes : groupes serrés de demeures, disséminés de loin en loin dans de vastes solitudes dénudées. La masse des maisons, dans les villages, est compacte, de contour arrêté : elle ne se perd pas, ne s'estompe pas dans la plaine par une ceinture de maisons isolées : pas de nuances, pas de population de transition. On dirait que les demeures se pressent autour de l'église pour se tenir chaud et s'abriter contre l'inclémence de la nature, que les familles cherchent une plus vaste cape pour s'isoler, dans son atmosphère, de la cruauté du climat et de la tristesse du paysage. Aussi les villageois ont-ils à parcourir sur leurs mules un trajet parfois assez long avant

d'arriver à leurs champs, où ils travaillent isolés, l'un ici, l'autre plus loin. Les journaliers ne peuvent revenir à la maison que le soir, pour prendre le sommeil réparateur du travail sur les planches dures du banc de la cuisine. Il faut les voir à la chute du jour, sous le ciel blanc où se dessinent leurs silhouettes, montés sur leurs mules et lançant dans l'air subtil leurs chansons lentes, monotones et tristes, qui se perdent dans l'immensité infinie de la campagne pleine de sillons !

Pendant qu'ils sont au travail, suant sur la terre rude, les commères font leur besogne, cancanant sur les portes, dans le coin ensoleillé où elles jouissent des jours courts. Pendant les longues veillées d'hiver, tout le monde se réunit sous la vaste hotte de la cheminée, maîtres et serviteurs, et ceux-ci dansent au son cadencé et sec d'un tambourin, souvent au son d'une vieille romance.

Pénétrez dans un de ces villages ou dans l'une des vieilles villes assoupies

dans la plaine : il semble que la vie s'y écoule paisible et lente dans la monotonie des heures. Là sont des âmes vivantes qui ont un fond transitoire et un fond éternel, et une intrahistoire castillane.

Là vit une race de complexión sèche, dure et sarmenteuse, brûlée par le soleil, tannée par le froid : race d'hommes sobres, issus d'une longue sélection par les gelées d'hivers très rudes et le retour périodique de la disette, façonnés par l'inclémence du ciel et la pauvreté de la vie. Le paysan qui est passé près de vous monté sur sa mule et enveloppé dans sa cape, et vous a gravement souhaité le bonjour, vous recevra sans grandes amabilités, avec une attitude pleine de réserve. Il a des mouve ments tranquilles, et, dans la conver sation, quelque chose de posé et de grave, avec un flegme qui le fait res sembler à un roi détrôné. Gela, quand il n'est pas socarrón : le mot est for castizo, comme le caractère même qu'i

désigne. La socarronería est l'humour castizo de la Castille ; humour grave et paisible, sentencieux et flegmatique :

c'est l'humour du bachelier Sansón Carrasco qui se bat en chevalier contre Don Quichotte, avec toute la solennité requise, et finit par prendre le jeu au sérieux. C'est l'humour grave de Quevedo, qui écrivit les discours de Marcus Brutus.

Il est généralement silencieux et taciturne, jusqu'au moment où sa langue se délie. Pensez au vieux Pero Vermuez qui vit dans le romanz de myo Cid, poème aujourd'hui fossile, mais qui eut âme et vie. Myo Cid avise Pero Vermuez et lui dit :

Parle, Pero Mudo, toi qui sais si bien te taire, et alors

Pero Vermuez commença à parler ; sa langue s'embarrasse, les mots ne sortent pas, mais quand il est lancé il ne perd pas son temps,

[je vous le jure.

Et Pero Mudo, lorsqu'il parle soudain, se déchaîne contre les enfants en un

102 L'ESSENCE DE ï, ESPAGNE

torrent accusatoire ; il dit à Fernando :

Lengua sin manos, y cuerno osas fablar (*)?

Pero Mudo est tout entier dans cette apostrophe : « Langue sans mains, comment oses-tu parler? »

Le Castillan est aussi tenace que lent : cela va ensemble. On dirait que le temps de réaction, comme disent les physiologistes, est particulièrement long chez lui, qu'il lui faut un bon moment pour se rendre compte d'une impression ou d'une idée, mais que, lorsqu'il l'a saisie, il ne la lâche pas de si tôt : il ne la lâche que lorsqu'une autre la pousse et l'expulse. AuSsi ses impressions paraissent-elles lentes et tenaces : il leur manque d'être noyées dans un halo qui les unirait à la façon d'un tissu conjonctif, de se dégrader par transitions insensibles lorsque l'une s'évanouit pour céder la place à la suivante. On dirait qu'elles se succèdent aussi tranchées que

(*) Poème du Cid, vers 3302, 3306-3308, 3328. Pero Mudo équivaut à Pierre le Muet.

les teintes du paysage castillan (1), aussi uniformes, aussi monotones dans leur succession.

Suivez cet homme dans sa maison.

La façade, à la lumière du plein soleil, blesse vos regards avec ses ornements d'un bleu criard sur un fond blanc comme neige. Asseyez-vous à sa table ; vous mangerez avec lui une nourriture simple et sans grand artifice culinaire, relevée seulement par un assaisonnement qui pique ou brûle : nourriture à la fois sobre et forte, où le palais trouve des impressions tranchées (2).

Si c'est jour de fête, après le repas vous assistez à la danse : danse uniforme et lente, au son monotone d'un tambour ou d'un tambourin, ou d'un

(1) Plus loin nous donnerons des exemples pris dans la littérature castillane castiza. Nous prions le lecteur de nous faire crédit en attendant.

(2) Il n'y a pas longtemps, des Allemands très doctes soutinrent des discussions et des polémiques pour savoir si en Espagne on mange ou non des glands crus. Mais oui, on mange des glands, et aussi des pois chiches grillés dans la chaux vive, qui brûlent les entrailles.

biniou criard dont les sons à l'emportepièce s'enfoncent dans l'oreille comme autant de piqûres sonores. Et vous entendrez leurs chansons nasillardes, monotones aussi, traînant sur les notes, chansons de steppe qui rythment pour eux la besogne du labour. Elles révèlent une oreille peu faite pour apprécier les finesses de cadence et les demi-tons.

Si vous êtes en ville, et s'il y a là quelques tableaux de la vieille et pure école castillane, allez les voir ; car cette race a créé, à sa belle époque d'expansion, une école de peinture réaliste, d'un réalisme pauvre en nuances, vigoureux et rude, véritable douche pour les yeux. Peut-être tomberez-vous sur une vieille toile de Ribera ou de Zurbarán, du fond de laquelle vous saute aux yeux un austère anachorète, de complexión osseuse, avec des muscles et des tendons visibles qui se dessinent en vive clarté sur de fortes ombres : la toile est d'une grande pauvreté de teintes et de nuances, et les objets y sont comme

découpés. Souvent les figures ne s'harmonisent pas avec le fond, qui est un simple accessoire, un pauvre décor. Velázquez, le plus castizo des peintres castillans, était un peintre d'hommes et d'hommes entiers, tout d'une pièce, rudes et décidés, d'hommes qui remplissent tout le tableau.

Vous ne trouverez pas ici de paysagistes, ni le sens de la nuance, de la transition douce, ni l'unité d'atmosphère qui enveloppe tout et réduit tout à un ensemble harmonique. Cet ensemble est constitué ici par la composition et l'agencement plus ou moins architectonique des parties. Les figures sont généralement peu nombreuses.

C'est cette rigidité sèche, dure, tranchée, lente et tenace, que les Castillans appellent naturel : tout le reste, ils le tiennent pour artificiel et postiche, ou peu s'en faut. Ils ont peine à concevoir un autre naturel que le naturel farouche et grossier de la rudesse primitive. Pour eux leur vin, ou plutôt cette matière

première qu'est le gros vin de leurs cuves, est le vin naturel et sain, tandis que le produit raffiné, plus parfumé et plus nuancé, qu'en tirent les Français, n'est que falsification chimique. Falsification! C'est vérification qu'il faut dire ! Comme si la terre était autre chose qu'un immense laboratoire de matières premières modifié par l'homme, qui surnaturalise la nature en l'humanisant !

Mais notre race n'admet pas comme article de foi cette pensée de Schiller, dans sa Chanson à boire le punch, que l'art aussi est un don céleste, c'est-à-dire naturel.

Ces hommes ont une âme vivante, où l'âme de leurs aïeux, endormie peutêtre, recouverte par des apports superposés, est pourtant vivante toujours.

Chez beaucoup d'entre eux, surtout ,

La race historique 107

chez ceux qui ont reçu quelque culture, les traits de la race sont altérés, mais ils sont là.

Cette âme de leurs âmes, — l'esprit de leur race, — il fut un temps où elle ébranla le monde et F éblouit de ses éclairs : les éruptions de sa foi soulevèrent des montagnes. Nous pouvons examiner ces montagnes, creuser et remuer leurs flancs à la recherche de la lave jadis ardente, aujourd'hui pétrifiée, et pour atteindre sous cette lave des restes d'hommes qui palpitèrent de vie, ou bien des empreintes d'hommes.

Avant d'aborder cette recherche, il faut entrer dans quelques explications un peu abstruses : que le lecteur en excuse l'aridité.

Si vous dormez dans le silence, un bruit vous réveille; si vous vous endormez bercé par un bruit, vous vous réveillez quand il cesse. Ce que perçoit l'homme, c'est le contraste, la solution de continuité dans l'espace ou dans le temps. C'est le mérite de la psychologie

anglaise d'avoir mis en valeur ce lumineux principe : l'acte le plus élémentaire de perception, de discernement, selon le mot si expressif des Anglais, c'est la perception d'une différence ; connaître une chose, c'est la distinguer des autres : plus et mieux on la distingue, mieux on la connaît.

Mais cette distinction ne pourrait se faire si elle ne reposait sur une analogie profonde : la différence ne se voit que sur un fond de ressemblance. Dans une succession d'impressions distinctes, il y a un fond de continuité, un halo qui enveloppe ce qui précède avec ce qui suit ; la vie de l'esprit est comme une mer éternelle sur laquelle des vagues roulent et se succèdent, un éternel crépuscule enveloppant jours et nuits, et où se fondent les couchers d'idées comme leurs aurores. Il y a un véritable tissu conjonctif intellectuel, bref, un fond intraconscient (i).

(1) Si je l'appelle ainsi, plutôt qu'inconscient ou subconscient, c'est que ces termes me paraissent

Les îlots qui émergent de la conscience, qui se séparent ou se rapprochent, et parfois s'unissent selon que le niveau baisse ou monte, se rejoignent au fond de l'océan de l'esprit, en une terre continue. Ce sont les voix qui montent de la rumeur du chœur, ce sont les mélodies d'une symphonie éternelle. Imaginez des astres entourés chacun d'une vaste atmosphère éthérée et qui se rapprochent dans leurs révolutions : mêlant leurs atmosphères, ils forment une atmosphère unique qui les enveloppe et les maintient unis en équilibre, et leur attraction mutuelle n'est pas autre chose. Cette doctrine, dont on connaît la belle application que le P. Secchi en a faite à la physique entière, est celle qui donne la meilleure explication métaphorique de la constitution de l'esprit humain. Chaque impression, chaque idée a son halo, son

inexacts. Ce qu'on appelle couramment inconscient, c'est en général le contenu du conscient, ses entrailles, quelque chose qui est en lui bien plutôt que sous lui.

i 10 L'ESSENCE DE L'ESPAGNE

atmosphère éthérée : pour l'impression, c'est tout ce qui l'entourait, pour l'idée, ce sont les représentations concrètes d'où elle est sortie. Ces petites images de triangles, éthérées et flottantes, qui ondulent dans notre esprit quand nous pensons au triangle, ces petites images dont parlait Balmes appartiennent au halo, à l'atmosphère de l'idée, à l'océan de l'intraconscient : c'est d'elles que surgit le concept.

Dans notre monde mental flottent de grandes nébuleuses, et, entre elles, des systèmes planétaires d'idées, avec leurs soleils, leurs planètes, leurs satellites, leurs aérolithes, et aussi des comètes vagabondes. Il comprend des mondes en formation, des mondes en dissolution, le tout dans un immense océan éthéré d'où les mondes naissent et où ils retournent. L'ensemble de ces mondes, l'univers mental constitue la conscience, du sein de laquelle monte une rumeur continue, le profond sentiment de notre personnalité. An fond, c'est le règne du

LA RAGE HÍSTORIQCJE 111

silence vivant, le dedans de la conscience ; à la surface, c'est la résultante en formation, le moi conscient, l'idée que nous avons de nous-mêmes.

Cet univers comporte divers systèmes de planètes, et à son tour chaque planète, chaque idée, est un monde organisé. En l'appréhendant, nous pouvons l'analyser, séparer et distinguer ses composantes, c'est-à-dire les connaître, les recomposer, et ainsi, par une synthèse succédant à une analyse, parvenir à la connaissance réfléchie et scientifique de l'idée en son contenu intime. Synthèse succédant à une analyse, voilà la science : sa fin est d'atteindre l'intraconscient de la continuité totale. Des idées qui reflètent le, concret ou en sont gonflées, l'esprit s'élève par l'abstraction aux idées de ces idées.

Patience ! lecteur, et permets-moi quelques indications encore sur l'abstraction : tu verras plus tard où elles tendent. C'est que dans l'abstraction

on ne voit guère, généralement, que le fait d'abstraire, la séparation, la répulsion idéale, sans prendre garde à la fusion véritable qui est à la base. On a coutume de présenter l'abstraction comme l'opération qui prépare la généralisation, alors qu'elle en est un effet. Que l'on songe à la manière dont se font les photographies composées. On prend plusieurs membres d'une même famille, par exemple, et s'ils sont six, on fait poser chacun d'eux, avec la même mise au point et la même posture, le sixième du temps nécessaire pour obtenir un cliché clair et net.

Ainsi les images se superposent, les traits analogues, les traits de famille se renforcent, tandis que les traits individuels ou distinctifs forment autour des premiers un halo, une vague pénombre. Plus le nombre des individus ou de leurs analogies est grand, plus accusée est l'image composée qu'on obtient et plus vague le halo ; inversement, moins les individus sont nom-

breux et moins leurs analogies sont marquées, plus flottante et plus vague est l'image aa sein du halo qui l'emporte. Lorsqu'on prend ensuite ces images composées pour les comparer et les combiner entre elles en les superposant à leur tour, ce qu'elles ont de net s'accuse et le halo s'évanouit en grande partie. Tout composé, en entrant comme composant dans une unité qui le dépasse, affirme son individualité.

Sur ces suggestions métaphoriques, je demande au lecteur de méditer, tâchant de voir comment l'abstraction et la généralisation se produisent, non par voie de rémotion et d'exclusion seulement, mais par fusion du semblable dans le halo du dissemblable. De ce halo ou atmosphère idéale, les concepts tiennent leur chair et leur vie : c'est là ce qui les maintient en connexion, ce qui les enrichit insensiblement, faisant irruption en eux par leurs entrailles.

Et il ne faut pas perdre de vue l'exis-

tence de ce halo ; c'est la clef de la recherche à laquelle nous devons nous livrer sur l'esprit castillan castizo. C'est la base de la distinction entre fait brut et fait vivant, entre contenant et contenu.

C'est chose abstruse et difficile que de connaître le fait vivant ! C'est l'objet par excellence de la science humaine, qui ne vise à rien autre qu'à connaître des faits en leur contenu total. Car toute chose connaissable est un fait (factum), quelque chose qui s'est fait.

L'univers entier est un tissu de faits dans l'océan de l'indistinct et de Tindéterminé : océan éthéré, éternel et infini, océan qui se reflète dans le ciel immense de notre esprit, dont le fond est l'ignorance. Océan sans rives, mais qui recèle un insondable abîme : les entrailles inconnues du connu ; et le reflet de cet abîme se perd dans l'abîme de l'esprit.

Chose abstruse et difficile que de connaître le fait ! Connaître le fait, c'est-à-

dire le distinguer des autres, et le distinguer de façon vivante, en le refaisant dans notre esprit (1).

Et maintenant, laissant là tous ces discours, venons droit au fait : il s'agit d'indiquer où et comment nous devons chercher nos preuves pour établir que sous ce climat extrême et sans molles tiédeurs, l'esprit lui aussi est tranchant et sec, pauvre en halos d'idées ; pour montrer comment il généralise sur les faits perçus grossièrement, en série discontinue, kaléidosqopique, et non pas sur les faits reconstitués en une synthèse précédée d'analyse, saisis en série continue, en leur flux vivant ; comment les faits se découpent pour lui semblables aux silhouettes qui peuplent la campagne de Castille, sans presque qu'il les refasse ni qu'il cherche au delà du

(1) Tout fait est ce qu'il est et non pas autre en vertu d'un processus d'où il résulte, d'un fieri, d'une différenciation. C'est pourquoi connaître un fait par connaissance vivante, c'est le refaire dans notre esprit en reproduisant son processus. La représentation vivante est un fait refait.

vêtement sous lequel ils lui apparaissent ; comment cet esprit, enfin, a engendré un réalisme trivial et grossier et un idéalisme sec, tout en formules, qui cheminent côte à côte, associés comme Don Quichotte et Sancho, mais jamais ne se fondent. Il est humoriste ou tragique, parfois les deux ensemble, mais sans que s'identifient l'ironie et l'austérité de la tragicomédie humaine.

Arrivés à ce point, il nous faut "considérer un fait qui servira de fil directeur à nos réflexions : celles-ci, pourtant, suivront leur chemin sans en être esclaves, s'infléchissant de-ci, de-là, hors de toute chaîne logique, pour faire naître dans l'âme du lecteur le halo, l'atmosphère d'où un thème surgira. Ce fait central, ce sera notre pensée castiza, celle de l'âge d'or de la littérature castillane ; et dans cette pensée, sa manifestation la plus castillane, le théâtre ; et dans le théâtre castillan Calderón surtout, en qui se personni fient et se résument les caractères dis

tinctifs et exclusifs du casticisme castillan.

Enfin nous tâcherons de voir les efforts de cet esprit pour atteindre l'éternel au fond de sa conscience, pour mettre en harmonie son idéalisme à la Don Quichotte et son réalisme à la Sancho Pança : ces efforts se révèlent dans le produit le plus remarquable de l'esprit castillan, dans sa mystique castiza et classique.

Mars 1895.

L'ESPRIT CASTILLAN

Le comble du castizo dans notre littérature castiza, c'est le théâtre, et plus spécialement celui de Calderón ; si d'autres dramaturges, chez nous, ont porté plus haut certaines qualités, c'est lui qui incarne le mieux l'esprit local et transitoire de l'Espagne castillane castiza avec son écho prolongé dans les siècles suivants ; l'humanité éternelle de l'Espagne n'est pas son lot :

il est un « symbole de race » (1). Il

(1) C'est ainsi que le définit M. Menéndez y Pelayo dans ses conférences sur Calderón et son théâtre. « Poète espagnol au premier chef », ajoute-t-il, « notre poète national par excellence », « en qui se personnifient, se condensent et se résument toutes les grandeurs intellectuelles et poétiques de notre âge d'or... la vieille Espagne avec tout son mélange, de lumière et d'ombre, sa grandeur et ses défauts ».

donne un corps aux traits distinctifs et exclusifs de sa race, à tout ce qui en accuse l'individualité. Aussi, bien que sa mémoire ait été galvanisée par des Tudesques en quête de typés représentatifs, c'est Fauteur « le plus fatigant à lire » pour les Espagnols d'aujourd'hui, tandis que Cervantes vit d'une vie éternelle dans son pays et au dehors. Calderón, symbole de race, chercha l'incarnation de sa pensée au théâtre, où le monde doit se présenter en un raccourci serré et vivant, en une succession de faits significatifs, vus du dehors, tandis qu'à F arrière-plan s'efface, parfois jusqu'à disparaître, le halo qui les enveloppe, le chœur irreprésentable des choses (1).

Et de tous les théâtres, le plus rapide, le plus théâtral est le théâtre castillan : il n'est pas rare qu'on y tranche le

(1) C'est dans l'opéra qu'il trouve sa représentation. Aussi, le vrai théâtre allemand, c'est Wagner, avec la mélodie infinie du leitmotiv déroulée en symphonie harmonique et inarticulée.

L'ESPRIT CASTILLAN

nœud gordien dramatique, au lieu de le dénouer. Lope, surtout, a coutume de précipiter le dénouement, Yanagnorisis.

Dans toute la littérature castillane règne la succession kaléidoscopique, et, plus que partout, dans cette autre création bien castiza que sont les romances : hommes et événements y défilent en gravure à l'eau-forte sur un fond monotone, telles, à la chute du jour, les silhouettes précises des paysans sur le ciel clair. D'autre part, la tendance didactique propre à notre littérature se résout généralement en un chapelet de graves sentences, enfilées parfois sur rien du tout.

Dans le théâtre caldéronien se révèle avec évidence cette façon de voir les faits à l'état brut, juxtaposés extérieurement. Le sujet, presque toujours, est d'une simplicité et d'une pauvreté extrêmes, avec des épisodes postiches qui entravent l'action principale au lieu d'y concourir. Pas de combinaison,

comme chez Shakespeare, de deux ou plusieurs actions. Une intrigue quelquefois embrouillée, mais superficielle, kaléidoscopique, et surtout une terrible monotonie dans les caractères, dans les moyens dramatiques, en toutes choses enfin (1).

Gomme il ne voit des hommes qu'un dur profil, il ne sait pas créer des caractères ; on ne trouve pas dans ses personnages la richesse de vie psychologique intime d'un Hamlet ou d'un Macbeth ; c'est de la « psychologie du premier degré, comme les images coloriées d'Allemagne sont de la peinture élémentaire ». Ainsi s'exprime Amiel (Journal intime, 8 janvier 1863), jugeant indirectement notre théâtre.

« Tout y est indiqué, et presque rien conduit à son plein développement. »

Cela tient, nous dit-on, à certaines « qualités du génie espagnol » (entendons castillan) : « rapidité et facilité dans la

(1) La monotonie, selon M. Menéndez y Pelayo^ est le péché capital de Calderón.

L'ESPRIT CASTILLAN 125

compréhension des caractères et tendance à ne pas les développer complètement (1). » Rapidité de compréhension? La vérité est que le fait ou l'idée, découpés à l'emporte-pièce, passent tels quels, sans briser leur coquille ni répandre leurs entrailles dans l'esprit qui les reçoit : ils n'y entrent pas enveloppés dans leur halo, ne s'y développent pas.

Le développement est la seule compréhension véritable et vivante, celle du contenu : tout le reste se réduit à la capture d'un malheureux dermatosquelette qui se puisse caser sur l'échiquier des catégories logiques. L'idée comprise se réalise toute seule, sponte sua, comme dans l'esprit de Shakespeare : dans celui de Calderón elle se pétrifie. Supériorité de réalisation signifie supériorité de compréhension véritable, car c'est la réalisation qui révèle la consistance et la vie profondes de l'idée.

(1) Menéndez y Pelayo.

Comme les images caldéroniennes, découpées au burin, ne brisaient pas leur dure oarapace, le poète, qui ne les voyait pas entourées de leur halo, s'en fut leur chercher une âme au royaume des concepts obtenus par voie de rémotion exclusive, dans un idéalisme disaociateur (1) ; non dans la mer pleine de vie, mais dans un ciel glacé, dur comme pierre.

Cet esprit castizo n'est point parvenu, en dépit de ses tentatives, à l'intime harmonie de l'idéal et du réel, à leur identité cachée ; il n'a pas réussi à souder les concepts en les dissolvant dans leurs halos ; il n'a pas atteint l'immense symphonie du temps éternel et de l'espace infini d'où se dégage avec effort, comme une mélodie qui s'ébauche et lutte, l'idéal de notre propre esprit. Pour lui, deux mondes : un kaléidos-

(1) Pour Menéndez y Pelayo, Calderón est un poète idéaliste « parce qu'il a exclu absolument de son théâtre tous les aspects prosaïques de la nature humaine ». La prose de la viel Quelle inépuisable

source de poésie éternelle !

L'ESPRIT CASTILLAN

cope de faits et un système de concepts. Et au-dessus, un moteur immobile.

Esprit dualiste et polarisateur. Don Quichotte et Sancho cheminent ensemble, s'entr' aident, se querellent, s'aiment, mais ne se confondent pas.

Les extrêmes se touchent sans se fondre, et l'on cherche la vertu dans la médiocrité du juste milieu, au lieu d'aller au dedans où elle est, et où elle doit être cherchée. On saute des faits pris à l'état brut et sans halo à des concepts catégoriques. Lorsque Quevedo ne nous raconte pas le filou Don Pablos, il commente Marcus Brutus et le grave Hurtado de Mendoza conte les fripon* neries du Lazarille du Tormes.

Calderón nous présente la réalité « avec ses contrastes de lumière et d'ombre, de joies et de tristesses », sans fondre ces contrastes dans la pénombre du halo vital ; il « mêle le tragique et le comique » : en effet, il les mêle, il ne les combine pas chimiquement. C'est pour-

L'ESSENCE DE L'ESPAG JS E

quoi, « dans notre théâtre, il y a, plutôt que de l'idéalisme, des conventions, et plutôt que du réalisme, la réalité historique d'une époque donnée » ; de plus, « quelque chose de léger et de superficiel » : il ne va pas au delà de la surface.

Authentiquement castizos sont nos drames théologiques et nos autos sacramentales (*), avec leurs personnages sans vie : la Foi, l'Espérance, l'Air, le Feu, l'Eau, l'Incarnation, la Trinité : au lieu d'êtres vivants,

un sépulcre plein d'os, que recouvre

une étoffe de brocart.

Ce qu'il y a de grand chez Calderón, c'est, dit-on, son idéalisme, son « génie synthétique et compréhensif » : on voit en lui un don grandiose de conception, et une hauteur telle dans ses idées théologiques, intellectuelles et philoso-

(*) Drames allégoriques en l'honneur de l'eucharistie, qui étaient représentés le jour de la Fête- Dieu.

L'ESPRIT CASTILLAN

phiques, qu'aucune forme n'était digne de les renfermer : on nous parle de la « hauteur de l'idée initiale dans ses œuvres ». Mais comme, malgré tout, on ne peut pas le proposer comme modèle de beauté, comme il n'a pas su trouver « ce qu'il y a d'universel et d'éternel dans le cœur humain », on nous dit que « les grandes idées ne suffisent pas pour faire les grands drames ».

En tout cas, pas les grandes idées catégoriques et abstraites.

Ce qui distingue le génie castillan, c'est « sa grandeur dès l'abord, son coup d'œil prodigieux pour surprendre les idées ; avec cela, peu de sang-froid, faible capacité d'attention pour les développer (1) ». Évidemment ! Comme il les surprend, elles lui échappent ; elles n'entrent pas en lui, ne s'imposent pas à son attention, pour développer d'ellesmêmes leur contenu, par leur vertu propre. L' « intuition rapide » qui « pro-

(1) Menéndez y Pelayo.

cède comme par divination et par éclairs », c'est manque de compréhension vivante, génétique : les éclairs éblouissent, ils n'illuminent pas.

Synthétique et compréhensif, un génie qui n'a même pas entrevu l'unité des deux mondes? H ar monisme leur simple union, avec soudure apparente? Ah !

Combien misérables ces conceptions si hautes, mais mortes de nudité, faute de chair pour se vêtir ! La seule idée de porter sur les planches des concepts abstraits trahit toute la faiblesse de ce génie : et la sécheresse de son idéalisme se révèle dans la prétention de résoudre (!), dans ses œuvres, « l'énigme de la vie humaine... sans luttes, sans hésitations, sans antinomies, sans doutes même ».

\ Il n'est pas étonnant que l'idéalisme ^ de Calderón surpasse celui de Shakesr peare ; plus exactement, chez ce dernier, l'idéalisme n'apparaît pas bien.

L'Anglais met en scène, pour qu'ils développent leur âme, des hommes : des

L'ESPRIT CASTILLAN 131

ommes, idées vivantes, aussi profondes ue peuvent être hautes les idées les lus élevées du Castillan. Le roi Lear, Hamlet, Othello, sont des idées plus iches de contenu intime que n'importe equel des concepts classifiables de Calderón. Un homme ! un homme, c'est 'idée riche entre toutes, pleine de halos, de pénombres, de féconds mystères.

Calderón s'ingéniait à vêtir de chair des ossements : il obtenait des momies. Le processus de la vie est autre : l'organisme tout entier sort d'un ovule fécondé, il surgit de ce halo organique qu'est le protoplasme, il se dessine un dedans et un dehors, un endoderme et^ un ectoderme, et peu à peu s'ébauche à l'intérieur, à partir du tissu conjonctif durci par les sels calcaires pris au milieu, le squelette, qui sera le dernier vestige subsistant après la mort de l'être, révélant la forme vivante perdue pour toujours. Ossements que la vie recèle dans de la chair palpitante, ossements qui font l'admiration des

ostéologues et des paléontologues dans les drames sarmenteux de Calderón, et qui chez Shakespeare sont vivants, pleins de chaude moelle ; seulement, ici, cachés par la chair, ils soutiennent toute l'architecture vivante d'où ils surgirent, sans que l'auteur en ait conscience. Pour l'Anglais, les ovules étaient des contes, des romans, de vivants faits divers; dans notre théâtre ce sont souvent des lieux communs théologiques ou quelque chose d'approchant (1).

Shakespeare se plonge dans les profondeurs éternelles et universelles de l'humanité, l'idée profonde et féconde entre toutes, où se confondent les deux mondes, et par la grâce de laquelle l'idéal surgit du réel, l'art de la nature. Il n'en faut pas plus pour que, sans en savoir plus long ni même autant que Calderón en fait de misérable histoire

(1) « Si vous voulez en savoir plus long, adressezvous à Bellarmin », dit Tirso à la fin de son beau drame Damné pour manque de foi (El condenado por desconfiado).

L'ESPRIT CASTILLAN

paléontologique (Calderón était plus savant que lui), il pénètre dans l'âme de l'antiquité romaine par la porte étroite d'une méchante traduction de Plutarque, et ressuscite dans son Jules César la vie du forum retentissant :

tandis que Calderón, lié à Yhistoire de son temps et de son pays, ne se déprend guère du transitoire et du local.

Shakespeare pénètre dans l'intrahistoire romaine ; il pénètre dans l'intrahistoire de l'âme avec Hamlety incarnation d'humanité aussi profonde que l'allégorique Sigismond (*), et plus vivante. Et c'est parce que sont plus profondes ses conceptions vivantes, informulables, qu'il atteint à la « vérité humaine, absolue et belle » et à « l'expression unique ».

Dans notre théâtre castizo, il y a dissociation entre l'idéalisme et le réalisme : ce dernier, représenté par les graciosos (**), qui portent le verdict du sens commun, cette raison impartiale

(*) Dans La Vie est un songe, de Calderón. (**) Plaisants.

et froide (1). Le gracioso, souvent impertinent, « avec un réalisme prosaïque, non exempt de vulgarité, voire même de grossièreté, défend toujours les droits du sens commun ». Non exempt, certes, de vulgarité, voire même de grossièreté, notre Sancho est pourtant Sancho le bon, Sancho l'avisé, Sancho le chrétien, Sancho le sincère. Impertinent? Qu'est-ce à dire, sinon qu'il est dissocié, mal assorti avec l'idéalisme de son Quichotte.

Cet esprit dissociateur, dualiste, polarisateur, se manifeste* dans l'expression par un vain luxe de couleurs et de mots, par de l'emphase, par un « débordement de mauvaise et trouble rhétorique », par une manière enflée d'hyperboles, d'ingéniosités et de subtilités, congestionnée de métaphores. Nos défauts castizos, depuis Lucain et Sé-

(1) Cf. A.-F. Schack, Historia de la literatura y el arte dramático en España, 2e période, lre partie, çhap. ix (trad. de don Eduardo de Mièr, t. II, p. 450 et 459). — Menéndez y Pelayo compare le gracioso au chœur de la tragédie classique.

L'ESPRIT CASTILLAN

nèque jusqu'à nos jours, sont le cultéranisme et le conceptisme, qui naissent de la même source. Mais on prétend que le cultéranisme et l'hyperbole tiennent à notre brillante imagination, le conceptisme à notre finesse d'esprit.

Commode explication que la brillante, la fougueuse imagination espa- ^ gnole ! On met en cause, là-dessus, le soleil et autres ingrédients. Mais la réalité est autre : imagination sèche, reproductrice plutôt que créatrice, fantaisie plutôt qu'imagination, pour reprendre la terminologie scolastique. Ou bien les faits à l'état brut, entiers, mêlés de façon quelconque, n'ayant pas subi la pulvérisation qui leur permettrait d'entrer en de nouvelles combinaisons de formes non réelles, — ou bien des concepts abstraits. Notre esprit castizo est , empirique ou intellectif plutôt qu'imaginatif : il combine des intrigues avec des événements parfaitement vraisemblables ; ce n'est pas ici qu'ont pris naissance ces mondes estompés dans le

brouillard, peuplés de fées, de sylphes, de nymphes et de prodiges. Peuple fanatique, mais non superstitieux, peu enclin aux mythologies, mieux fait pour le monothéisme sémite que pour le polythéisme aryen. En lui, tout est clair, arrêté, antinébuleux : ses ouvrages de fiction sont tout pleins d'histoire, sortis des sens et de la mémoire, — ou bien didactiques, sortis de l'intellect. Ses romances lui tiennent lieu d'épopées et de ballades ; le Quichotte, à'Orlando.

L'imagination se nourrit des halos des faits : or ces halos, l'esprit castillan castizo les rejette, passant d'un bond des sens à l'intelligence abstraite. Et comme il prend les faits à l'état brut pour les réaliser, il a recours à une débauche de couleur tout extérieure, à tout ce qui les distingue, de même que, d'un autre côté, il tombe dans le conceptisme avec ses universaux privés de halo : sensualisme et intellectualisme, dissociation encore et toujours.

Lorsqu'on ne sait pas bien ménager

L'ESPRIT CASTILLAN

dans un tableau les nuances et les demiteintes, de telle sorte que les objets apparaissent emboîtés dans l'unité de l'ensemble, subordonnés au tout, on tombe dans une débauche de couleur criarde, plaquée, d'éclat métallique : on s'acharne, absurdité sans nom, à faire des figures qui sortent du tableau, c'està-dire, en somme, exorbitées, dissociées du réel, et l'on ne recule pas, pour cela, devant des procédés qui relèvent de l'art scénique, tels que peindre sur le cadre l'ombre portée par un sabot de cheval, ou toute autre extravagance aussi énorme. Voir les choses comme découpées à l'emporte-pièce, c'est ne pas percevoir qu'elles tiennent en partie leur forme du fond où elles se moulent. C'est faute de pouvoir dessiner vers le dehors aussi bien que vers le dedans, qu'on cherche la ligne enveloppante par une série de retouches d'où sort le contour vague et incertain, indécise résultante de tâtonnements successifs.

La médiocre capacité de rendre la

nuance dans l'unité du halo ambiant, mène à la débauche du coloris et au gongorisme kaléidoscopique, épilepsie de l'imagination où celle-ci trahit sa pauvreté réelle. L'inaptitude à voir l'idée entourée de son halo et en surgissant, entraîne à la mise en scène intellectualiste du conceptismo. Et le manque d'habileté à dessiner les choses d'une main sûre et en même temps légère, à leur place, naissant du fond auquel elles se subordonnent, conduit aux subterfuges oratoires, à l'accumulation des synonymes et des expressions symétriques, à l'estompage des idées à coups de rectifications, de paraphrases et de corollaires. Tout cela donne un style terriblement uniforme, d'une monotonie de steppe en son emphatique grandeur, d'une gravité sans grâce, avec ses périodes massives pareilles à des blocs, — ou bien encore sec, dur, haché. Et dans ce style, deux rhétoriques, l'oratoire et la dialectique : orateurs maniant la métaphore, — théologiens

ergotant et avocats citant des textes.

C'est l'élément iniellectif qui « étouffe et tue l'expression naturelle et simple » accablée sous le poids des catégories ; car l'expression unique jaillit de ce qu'il y a d'idéal dans la réalité concrète.

Sigismond, précurseur du Quichotte, est grand ; et il y a une grandeur éternelle en Pedro Crespo, et même en Don Lope de Almeida (*). C'est que tous trois et leur créateur lui-même, étaient mieux que des esprits nés pour comprendre le monde. C'étaient des volontés avec tous les vices et l'intime bonté d'une énergie qui s'épand. L'in-

(*) Trois héros caldéroniens : le Sigismond de La Vie est un songe, le Pedro Crespo de L' Alcalde de Zalamea, le don Lope de A secret outrage secrète vengeance.

telligence même est une forme de la volonté.

Un esprit qui passe, par une énergique abstraction, de sensations tranchées à des concepts catégoriques, tuant le halo des représentations, doit être le jouet des motifs de son milieu, ou bien alors réagir sur eux d'un élan volontaire en de brusques et tenaces résolutions : soit esclave, soit tyran de ce qui l'environne. Les personnages de notre théâtre, et même ceux de notre histoire, se forment plutôt du dehors au dedans que par le mouvement inverse, plutôt par cristallisation que par déploiement organique : il n'est pas rare qu'ils se révèlent ex abrupto. Chez Lope, certains changent tout d'un coup, surtout à la fin de ses comedias, sans que rien le justifie. L'Allemand Schack dit des Espagnols : « Les sentiments les plus opposés naissent dans leur cœur, sans présenter les mêmes gradations que chez nous. » Lorsqu'ils ne sont pas tout d'une pièce, ils sont en guerre inté-

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rieure, divisés contre eux-mêmes ; ou bien ils sont un système de contradictions : tel Don Domingo de Don Blas, l'égoïste généreux d'Alarcón (*).

Nos héros castizos sont soumis à la loi externe, d'autant plus oppressive qu'elle pénètre moins dans leur intimité : aussi abondent-ils en conflits entre deux devoirs, entre deux impératifs catégoriques, faute d'un halo où ceux-ci se concilieraient. A la pression du dehors, ils opposent, comme une tension interne, une volonté toute nue j c'est ce qui plaisait à Schopenhauer chez les Castillans, qu'il aimait tant à citer et à louer. C'est chez nous aussi que Mérimée est venu chercher des impressions fortes et des caractères simples, farouches et entiers.

A la dissociation mentale entre le monde des sens et celui de l'intelligence, répond cette autre dualité : résolu-^ tions brusques et tenaces, — indolence

(*) Dans Tout est bien qui finit bien {No hay mal que por bien no venga).

qui tue le temps. Que cette dualité se projette dans l'esprit et Ton obtiendra : fatalisme et libre arbitrisme, croyances jumelles et complémentaires, jamais la doctrine du déterminisme de la spontanéité. On se résigne à la loi ou on la repousse, on la tolère ou on la combat : on n'identifie pas son vouloir avec elle. Si l'on est vaincu, fataliste ; libre arbitriste quand on est vainqueur. La doctrine est pour chacun la théorie de sa propre conduite, non son guide.

Dans les controverses théologiques que soulevèrent le calvinisme et, plus tard, le jansénisme, ce sont des théologiens espagnols qui furent les principaux porte -parole du libre arbitre :

No me da la real gana, no importa, voilà des expressions vigoureuses (*) ! Et il en est de plus énergiques encore, de plus castizas, illustrant admirablement

(*) La première signifie à peu près : « Je ne veux pas », et la seconde : « Je m'en moque ». Mais pour en rendre l'accent, il faudrait multiplier considérablement l'intensité des expressions françaises correspondantes.

cette vue de Schopenhauer que si l'intelligence, dans l'homme, est ce qui fait l'individu, la volonté est la part de l'espèce, et a son foyer (Brennpunkt) dans les organes génitaux. Un Espagnol sait quelle est la source des volitions énergiques.

Moi qui ai plus d'âme, j'ai moins de liberté (*) !

s'écrie Sigismond, Avoir plus d'âme, c'est avoir plus de volonté intacte, une action plus massive et plus intense ; il ne s'agit pas d'intelligence ni de complexité d'esprit.

A cette affirmation simpliste de la volonté, cette énergique race de conquérants joint la foi dans le sort: Donne la chance à ton fils et jette-le à la mer. Foi dans l'étoile : bonne étoile si Ton triomphe ; si l'on succombe, mauvaise étoile. C'est le vague sentiment qu'on est emporté par une force intime, plus profonde que la conscience.

(*) La Vie est un songe, lre journée, se. n, v. 131-132.

La monotonie des caractères dans le théâtre castillan castizo me paraît reproduire un trait de la réalité. Dans cette race, les caractères ont une individualité bien dessinée et peu complexe. Uns plutôt qu'harmoniques, on voit que les individus ont été formés par pression extérieure sur une matière dure ; campés devant le monde, ils lui livrent bataille sans fuir devant le danger. Au besoin ils se feront la guerre à eux-mêmes sans se détruire. Et s'ils se laissent tuer, c'est en donnant la mort, comme Samson massacrant les Philistins (1).

(1) Hernando del Pulgar, dans les Hommes illustres de l'Espagne, loue l'amiral don Fadrique de ce qu' « aucune force de la fortune n'abattit la force de son courage », et il ajoute : « Les historiens romains célèbrent Caton comme un homme de grand cœur, parce qu'il se tua ne pouvant patiemment supporter la victoire de César son ennemi. Pour moi, je ne sais trop quelle cruauté pire il eût pu attendre de César... Et Fon glorifie sa mort en disant qu'il mourut pour avoir la liberté. A dire vrai, je n'entends point quelle liberté on peut avoir pour soi ou donner à autrui quand on est mort. » Ce dernier trait est castizo : il vaut son pesant d'or.

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Ames tenaces et inchangeables, châteaux intérieurs taillés dans un seul diamant à l'arête dure et coupante.

Caractère et figure ne changent qu'en la sépulture ; ce qui vient au berceau ne s'en va qu'au tombeau ; le lait qu'on a sucé enfant dans le suaire se répand (*).

Lorsque, formant société, chacune de ces âmes se campa en face de ses pareilles, on vit surgir une véritable anarchie égalitaire, en même temps que le désir de donner à la communauté la solide unité de chacun de ses membres.

Véritable anarchie absolutiste, monde d'atomes indivisibles et impénétrables en lutte dans une enceinte de fer, lutte d'une pression extérieure et d'une inférieure tension.

Ce fut une société guerrière (1), avec,

(*) Trois proverbes castillans : Genio y figura hasta la sepultura; lo que entra con el capillo sale con la mortaja; lo que en la leche se mama, en la mortaja se derrama.

(1) Dès le temps de Thucydide (VI, 90), les Ibères passaient communément pour les plus belliqueux

dans la guerre même, quelque chose d'anarchique : guerrillas, partisans.

En de telles sociétés, chez de tels individus, survit certain sentiment primitif de la justice : la vindicte considérée comme une revendication des droits. Chez Pedro Crespo (*) la vengeance ne fait qu'un avec la justice, et nous avons un roi que les uns appellent le Cruel et les autres le Justicier. C'est chez nous que Schopenhauer cherchait des exemples de l'aspiration à faire passer « dans le domaine de l'expérience la justice éternelle, l'individuation «consacrant parfois toute une vie à venger une offense, avec la perspective de l'échafaud (1).

des barbares, et Trogue Pompée disait qu'à défaut de guerre au dehors, ils la cherchaient en eux-mêmes. (*) U Alcalde de Zalamea.

(1) Cf. le chap. lxiv du liv. IV du Monde comme volonté et comme représentation, où il cite le cas de ce pharmacien (dont il fait un évêque), qui, pendant la guerre d'Indépendance, empoisonna plusieurs officiers (il en fait des généraux) : il les invita à sa table et s'empoisonna avec eux. C'est là qu'est l'héroïsme pour Schopenhauer. Il renvoie à Montaigne (liv. II, chap. xn) qui donne d'autres exemples.

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D'après Rasch (Das heutige Spanien), nous passons en Allemagne, — préparezvous, lecteurs, — pour assoiffés de renom, avides et indolents, ruhmsüchtig, golddürstig, faul, et en même temps, cruels et sanguinaires, grausam, blutdürstig.

Quand les étrangers nous en veulent et qu'ils entreprennent de faire le compte de nos défauts, ils* n'oublient pas l'inhumaine figure du duc d'Albe, son Juan de Vargas et son conseil du sang, les autodafés et les bûchers, tous les excès de notre odium theologicum. C'est dureté de combattant.

Le courage, courage de taureau. « Vat'en vaincre ! » dit magnifiquement le roi à Rodrigue de Bivar dans les Enfances du Cid (*). Et dans le même drame Rodrigue Arias mourant répète à son père : « Père, ai- je vaincu? aije vaincu?... Je meurs, père, ai -je vaincu (**)? »

(*) Tirso de Molina, Las Mocedades del Cidt lre part., acte III, v. 737.

(**) Ibid., 2e part., acte III, v. 665 et 674,

De plus, dans la vie de lutte, il faut joindre à la valeur l'astuce, l'une étant l'arme du fort, l'autre celle du faible. « Il n'y avait guère de moyen terme, dit Menéndez y Pelayo, entre le gentilhomme et le coquin. » Ils se confondaient mutuellement ; lorsqu'il a un coup de soleil, l'aristocrate laisse percer le voyou.

Cette volonté s'abandonne avec indolence au courant des choses si elle n'arrive pas à le dompter de vive force : elle ne pénètre pas en lui et ne s'approprie pas sa loi ; violence ou abandon plus ou moins soutenus. Elle est peu capable de s'adapter progressivement le milieu par actions infinitésimales, par tâton nements patients, d'arriver à une com pénétration avec les petitesses de la réa lité, à force de travail véritable. O bien elle s'abandonne à la routine d ses obligations, ou bien elle préten désorbiter les choses : elle affronte d douloureux travaux pour échapper a travail.

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Proverbiale est notre horreur castiza pour le travail, notre fainéantise, notre vieille idée que « rien n'abaisse autant l'homme que de gagner sa vie en exerçant un métier manuel » ; proverbiale aussi la misère qui suivit notre âge d'or, et nos pordioseros (*), nos mendiants, nos fainéants vautrés au soleil et qui vivaient de la soupe de nos couvents.

Celui qui s'est élevé en combattant au rang de hidalgo aimerait mieux mourir que de déshonorer ses mains (1).

Nulle part la croyance que l'or est la

(*) Mendiants, qui demandent l'aumône por Diost pour l'amour de Dieu.

(1) Le docteur Juan Huarte dit au chap. xvi de son Examen des esprits : « Être bien né, d'illustre lignage, c est un joyau d'un grand prix : mais son grand défaut, c'est qu'à lui seul, il ne sert pas à grand'chose, ni pour le noble lui-même ni pour ses prochains dans le besoin. Il n'est bon ni à manger ni à boire, on ne peut ni s'en vêtir ni s'en chausser,, ni le donner en gage. Au contraire, il condamne l'homme à vivre en mourant, privé de tout moyen de subvenir à ses besoins. Mais quand la richesse s'y joint, il n'y a pas de distinction qui l'égale. Certains ont coutume de comparer la noblesse au zéro dans les calculs : à lui seul, il ne vaut rien, mais joint à un nombre il en multiplie la valeur. »

vraie richesse ne s'enracina plus forte ment ni de façon plus durable qu'e ce pays, où Ustáriz poussa le mercan tilisme à l'extrême. Les malheureux Indiens demandaient aux aventuriers d'El Dorado pourquoi ils ne semaient ni ne récoltaient, et ce fut en vain que les gens prudents proposèrent l'envoi de cultivateurs aux Indes. Francisco Pizarro, au moment de franchir son Rubicon, tire un grand trait sur le so avec son épée et dit : « Par là, c'est le Pérou où l'on va s'enrichir ; par ici Panama où l'on vit pauvre : que tout bon Castillan choisisse le parti qui lui convient le mieux. »

Et plus tard, scène solennelle à Caxa malea : après avoir invoqué le secours divin, on partage gravement la rançon du malheureux Atahualpa, ce doux Inca dernier témoin d'une civilisation effacée à jamais par les conquistadores du Pérou : « Cet enfer du Pérou qui », selon le mot.de Las Casas, « à force de quintaux d'or a appauvri et ruiné l'Es-

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pagne. » A une époque à peine plus récente le loyal duc d'Albe, en servant Dieu et son roi, n'oubliait pas le butin (1).

Le butin ! telle était la préoccupation du Cid de notre légende (2). Et Sancho

(1) « Après ce châtiment, je commencerai aussitôt à arrêter quelques particuliers pris parmi les plus coupables et les plus riches, pour les amener à un accommodement. » « De ceux-là, il faut tirer autant d'argent qu'il se pourra. «C'est en ces termes que, des Pays-Bas, le duc écrivait à son seigneur et maître (Documentos inéditos para la historia de España, t. IV, p. 489).

(2) Du Cid avant le vernis que lui donneront les romances, du vieux Cid du Poème. Celui-ci s'exile disgracié par le roi, pour avoir « pris » de grandes et précieuses richesses et s'en être approprié « tout ce qui avait quelque valeur » (v. 110-114). Mais il ne se désole pas

Çà, chevaliers, je vais vous dire la vérité.

Qui vit toujours au même lieu, sou avoir diminue.

Si nous ne nous battons contre les Maures, nous ne gagnerons

[notre pain.

Et il va chez les Maures, chercher « des victoires profitables » (v. 1233), pour gagner « des richesses », « des marcs d'argent », et faire de ses filles et de sa femme « de riches dames ». Et ce n'était pas sans peine ! Qu'elles montent, qu'elles montent au plus

lui-même, lui si pacifique, lui si raisonnable ! Que fait le bon Sancho, convoiteux de l'île promise? A peine vit-il par terre le religieux de Saint-Benoît,

haut de l'Alcazar de Valence pour contempler le domaine que Rodrigue leur a conquis, et qu'elles le voient combattre ! « Elles verront bien de leurs yeux comment on gagne le pain » (v. 1643).

Par l'Aragon et la Navarre, le ban se propage : celui qui en bonne heure naquit fait appel aux hommes qui veulent devenir riches en perdant tout souci : perder cueta e venir a rritad (v. 1189).

Et ainsi « alléchés par le gain » « s'enrôlent gens de la bonne chrétienté ». Mais il a peur que Valence une fois prise et eux « abandonnés à richesse », ils ne le quittent en emportant ce qu'ils ont gagné : et il ordonne de tout confisquer aux déserteurs qiïe l'on prendra, sans préjudice de la potence (v. 1245-1254).

Que veux- tu? Il faut vivre,, brave don Ramon, comte de Barcelone ! Ne t'afflige pas tant, ne refuse pas la nourriture. Tu es libre, va-t'en ; mais sans les biens que tu as perdus avec la bataille, car

C'est en prenant sur vous et sur d'autres que nous nous payerons.

Oui, en prenant de vive force, ou en filoutant des juifs avec une astuce de picaro.

Voir aussi les vers 510 et suiv., 795 à 807, 1040 à 1048, 1149, 1245, 1266 à 1269, 1334 et suiv., 1736 et suiv., 1775 et suiv., 2426, 2430, 2466, 2494 et suiv. de l'édition Menéndez Pidal.

Dans les chansons de geste françaises, l'eschec, le butin, ne tient pas tant de place.

L'ESPRIT CASTILLAN Í5B

que, « sautant lestement à bas de son âne, il se jeta sur lui et commença à le dépouiller de son habit..., cela lui revenait légitimement, comme dépouilles de la victoire remportée par son seigneur Don Quichotte. »

Le pauvre qui a de l'ambition ne se résigne pas à empoigner les mancherons de la charrue et à s'enterrer dans la masse intrahistorique des silencieux, des intracastizos. Pas davantage à vivre comme le licencié Cabra, ce « prêtre sarbacane, archi-pauvre et proto-misère », d'après qui la disette donnait santé et esprit. Ou bien il dit avec le soldat de Tirso, dans les Amants de Teruel :

Ma foi ! vive celui qui a inventé la guerre

où d'un seul coup un homme s'enrichit,

quand bien même en mille ans il n'aurait vu un sou !

— ou bien il gagne honnêtement sa vie de l'industrie de ses mains..., car « l'état , de voleur, mon fils, est profession libérale, noSr mécanique » et « sans voler,

en ce monde, on ne saurait vivre ».

Ainsi parle à son fils le père du filou Don Pablos (*), fine fleur des vagabonds.

Sans aller jusque-là, on vit au jour le jour, avec la perspective d'un lendemain qui ne vient jamais, dans l'attente de la manne céleste. Tous les ans nous applaudissons le conquérant, le héros castizo du tan largo me lo fiais (**) ! et tous les ans chacun attend anxieusement l'anniversaire de la naissance du Rédempteur, dans l'espérance du gros lot (***).

C'est un crime de naître pauvre.

Dans les familles de hobereaux, l'aîné vit à l'abri du travail, dans une indo-

(*) Personnage de Quevedo {Vie du filou don Pablos).

(**) Donjuán. Dans le drame de Tirso [El Burlador de Sevilla, acte II, se. x), comme on lui parle de la mort et des comptes qu'il devra rendre, le héros réplique : Si tan largo me lo fiais! (Si vous me faites un si long crédit !...) Tous les ans, dans toute l'Espagne, on joue pour la Toussaint le Don Juan Tenorio de Zorrilla.

Le grand tirage de la loterie nationale a lieu pour Noël. # '

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lence résignée et une stricte parcimonie. Mais le cadet qui doit gagner son pain n'a qu'à tenter fortune, se débrouiller ou entrer au couvent (1). Souvent, après une vie d'aventures, on prenait église (*),

Du pain et des taureaux ! A chaque jour suffît sa peine. Profitons des vaches grasses... et après nous le déluge !

Telle est l'âme castiza : belliqueuse \/ et indolente, elle passe de l'emportement à l'impassibilité sans tempérer l'un par l'autre : elle ignore l'héroïsme soutenu et obscur, diffus et patient, du travail véritable.

Et, liées à tout cela, les vertus filles de la lutte, la générosité du brave, les largesses de José Maria, le bandit ami de ses amis, qui faisait l'aumône aux

(1) La population de l'Espagne en vint à se composer pour un tiers de moines et de religieuses, et, sous Philippe III, au début du dix-septième siècle, il sortait d'Espagne chaque année, selon le licencié Pedro Fernández de Navarrete, 40 000 personnes « aptes à toutes les industries de terre et de mer ».

(*) Tomar iglesia, c'est, rigoureusement, user du droit d'asile attaché aux églises et lieux consacrés.

156 L'ESSENCE Í)E L'ESPAGINË

pauvres avec l'argent d'autrui. C'est à la pointe de la lance, en anarchiste, que Don Quichotte redressait les torts.

La charité même est d'origine militaire. Montégut (1) disait de nos mystiques qu'ils ne connaissent la charité que de nom, et qu'elle est pour eux vertu théologique plutôt que théologale. Cette affirmation peut se justifier. Il y a une charité qui naît dans les entrailles par compassion physiologique, par représentation sympathique, et fait que nous souffrons de voir souffrir ; ■ — et il y en a une autre, plus intellectuelle et plus catégorique, engendrée par l'indignation que nous éprouvons à voir souffrir les uns tandis que les autres jouissent. L'une est fille de tendresse, l'autre de rectitude. Tantôt c'est le sentiment de justice qui naît de celui de charité, tantôt c'est l'inverse.

Dans les Enfances du Cid, quand le héros rencontre le lépreux, il se de-

(1) Revue des Deux Mondes du 1er mars 1864.

L'ESPRIT CASTILLAN

mande : « Dieu me devait-il plus qu'à toi? » Et considérant qu'il lui a plu de partager inégalement ses dons entre eux deux, alors qu'ils sont deux hommes en chair et en os, et que lui, Rodrigue, n'a pas plus de vertu, il tire cette conclusion :

Il pouvait nous faire la part

égale ; donc c'est justice que je te donne

ce qu'il a pris sur ton lot

pour en accroître le mien (*).

Plus que par tendresse, c'est par un sentiment de justice, et dans une large mesure, sans doute, par prouesse, qu'il mange dans la même assiette que le lépreux. Charité bien typique aussi que celle de l'impétueux et agressif P. Las Casas, qui, ayant fait retour sur luimême un jour de Pâques qu'il lisait le chapitre xxxiv de V Ecclésiastique, devient le protecteur des Indiens et plus encore le violent accusateur de ses compatriotes. Et derrière lui tout son

(*) Guillén de Castro, Las Mocedades del Cidx lre part., acte III, v. 358-359 et 365-368.

ordre, celui-là même qui en Europe prêchait avec le plus de vigueur la croisade contre les hérétiques, protégeait et défendait en Amérique les pauvres Indiens, vierges d'hérésie. Charité résolue à sauver les âmes en les déliant des corps : Qui aime bien châtie bien. Charité d'épée et d'égalité. Il n'est pas jusqu'à la charité tendre et compatissante de François d'Assise qui ne se change en discipline ardente et belliqueuse chez un Espagnol : le Portugais Antoine de Padoue.

Les mendiants demandent « une petite charité pour V amour de Dieu! » On leur répond : « Pardonnez-moi, frère. » Si on leur donne, ils disent : « Dieu vous le rende. »

Tout cela, c'est charité austère et froide, ce n'est pas sympathie. Et tout le reste s'appelle sensiblerie, chez nous.

L'homme de cette race a fondé une famille et une société civile. Il fondait une famile dans laquelle sa femme était bien gardée. Les femmes de Tirso l'emportent sur l'homme en décision et en malice ; et dans la galerie de Lope, voici la Virago castillane, escrimant de l'épée, la Porteuse d'eau, qui défend son honneur à coups de poignard, et à côté d'elles, entre bien d'autres, la Paysanne de Getafe et la Montagnarde du T ormes (*).

Entre cette femme et son homme, les amours sont naturelles, sans grandes complications érotiques. Notre lyrisme amoureux castizo peut être subtil ; il

(*) Titres de comédies de Lope : La Varona castellana, La Moza de cántaro, La Villana de Getafe, La Serrana de Tormes.

n'est guère expansif. Et rares sont dans notre littérature les accents passionnés d'un amour exclusif, sans mélange d'autres sentiments.

Ce n'est pas l'amour ardent et torturé d'Abélard, ni l'amour raffiné des troubadours provençaux. Sans doute la casuistique érotique de ceux-ci pénétra en Castille par les troubadours galiciens, catalans et valenciens : elle n'est pas ici castiza, de pure souche. Ni le Galicien Maclas el Enamorado ni le Valencien Ausias March ne sont des âmes castillanes.

Les Amants de Teruel, de Tirso, sont sobres de tendresses et de douceurs, encore qu'ils meurent d'amour, d'une mort foudroyante et soudaine. La Chimène des Enfances du Cid exprime ce sentiment bien peu amoureux, bien peu féminin, qu'elle préfère voir qu'on tient plus à son amour qu'à sa beauté : elle se règle sur le point d'honneur. La même Chimène admire ce Rodrigue qui la courtise et éclabousse son bliaud du

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sang de ses colombes, parce qu'en lui quelque chose de farouche pare comme une élégance la beauté (*). L'homme est comme l'ours, dit le proverbe : plus il est laid, plus il est beau. Plus il est brutal aussi, car Celia, dans le Damné pour manque de foi, aime pour sa bravoure Enrico qui la vole et la maltraite, de même qu'une luronne est l'esclave de son souteneur.

Dans l'amour comme ailleurs se manifeste l'esprit de dissociation. Car il est tantôt grossier, plutôt que sensuel, tantôt austère et de devoir, plutôt que sentimental : ou la satisfaction passagère de l'appétit, ou l'accomplissement du devoir conjugal.

Quand on parlera mariage

tu verras que mon amour lui agrée,

Car tel est le but dernier

d'une femme qui est honnête (**).

(*) Guillén de Castro, Las Mocedades del Cidl 1" part., acte Ier, 559-61 ; III, 160-161 ; I, 445-446.

(**) Tirso de Molina, les Amants de Ternel, lre journée.

Et une fois mariée, Isabelle de Segura refuse un simple embrassement à Diego de Marsilla :

Maintenant, Marsilla, don Gonzalo est mon mari. Pardon de ne pouvoir comme je le voudrais t'accorder le plaisir que tu me demandes : mais je ne veux l'offenser en aucune manière (*).

Doña Blanca, la femme de Garcia del Castañar, croit que

... bien ou mal né

le mari le plus indigne

vaut mieux que le meilleur galant (**).

La casuistique de l'adultère n'est pas castiza en Espagne, et l'on n'y a pas fait de Yamie une institution. Hors mariage, il n'y a qu'amours de coq :

de Tenorio, non de Werther.

Le réalisme castillan est plus grossier que sensuel : il ignore les raffinements d'imagination et son fond est chaste. Il sent la gargote, plutôt que

(*) Tirso de Molina, les Amants de Ternel, 3* journée.

(**) Francisco de Rojas Zorrilla, Au-dessous du roi, personnel (Del rey abafo ninguno), 3e journée.

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le mauvais lieu, et quand il s'exagère, il tend, dans l'obscénité même, à la grossièreté plutôt qu'à la luxure. Citons, comme exemples typiques, la brimade du filou Don Pablos (*), Y aventure du baume de Fierabrás et celle du moulin à foulon (**). Célestine elle-même fait delà scolastique sur l'amour (***), quand elle ne tombe pas dans le réalisme brutal.

Le sentimentalisme obscène n'est pas castizo, non plus que les artifices dont l'onanisme d'imagination agrémente certain amour baveux. Ce n'est pas de cette race que sort un marquis de Sade, qui, dans sa vieillesse vénérable, lâche d'une voix douce une ordure (****),« avec

(*) Le héros de la Vida del buscón de Quevedo. (**) Don Quichotte.

(***) « Celui qui aime vraiment est fatalement troublé par la douceur du souverain plaisir que le Créateur des choses a lié à la perpétuation du genre humain et sans lequel celui-ci périrait ». « La nature fuit le triste et recherche le délectable. » Fernando de Rojas, Tragicomédie de Calixte et de Mélibée. Voir aussi ce que Célestine dit à Aréuse à l'acte VII.

(****) En français dans le texte, ainsi que les mots qui suivent et la citation de la note 1.

une admirable politesse (1) ». Nos filles de joie ne sont pas de la race des Manon Lescaut et des Marguerite Gautier, ces roses de fumier.

La jalousie dans le théâtre caldéronien est jalousie d'honneur offensé, et les jaloux ne donnent pas, comme Othello, un baiser avant de tuer : ils tuent sans amour, en conclusion d'un syllogisme, à froid, parfois sur de simples soupçons. Il leur arrive même de tuer une femme qu'ils savent innocente « rien que par raison d'État » comme « le paysan homme d'honneur (*) » Garcia del Castañar :

Tu es condamnée à mort par mon honneur, sinon

[par ma jalousie, Car au prix de ta vie je me garde d'un déshonneur.

(1) Le fléau du sadisme infecte la littérature française, comme s'il n'y avait d'autre réalité que la luxure. Dans le roman si typique de Laclos, il va jusqu'au prosélytisme avec la répugnante marquise de Merteuil. Et « avec quel art consommé elle dis* tille et insinue son venin » ! De nos jours, A rebours de Huysmans nous offre un dégoûtant exemple.

(*) Le titre complet de la pièce de Francisco de Rojas est : El labrador mós honrado, García del Cas-

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Amour sans raffinement, et, dans le mariage, grave et réservé. La femme, la mère, dans notre théâtre castizo, reste « cachée dans le sanctum sanetorurrv du foyer » (Menéndez y Pelayo).

C'est l'amour naturel, base de la famille, et celle-ci garde, au sein de la société, une individualité accusée :

une et permanente, ses membres s'accordent dans l'espace, et dans le temps ils s'unissent aux défunts par les suffrages pour les saintes âmes du purgatoire : c'est chose castiza que le purgatoire.

Les fils sont les gardiens du nom de leurs pères et les vengeurs de leur honneur. Diego Lainez, outragé, appelle les siens : il méprise comme infâmes ceux qui gémissent quand il leur serre la main, mais sa cplère tombe devant la colère de Rodrigue qui le brave, et lui dit que s'il n'était son père, il lui arracherait les entrailles. Écoutons-le quand

lañar, o Del rey abajo ninguno. Il s'agit ici de la scène finale de la 2e journée.

celui-ci lui présente la tête de l'offenseur :

Touche ces blancs cheveux que tu as honores,

pose ta tendre bouche sur ma joue

puisque tu y as effacé la tache de mon honneur (*),

Le vieux Don Mendo de Benavides, outragé par Payo de Bivar, pardonne à sa fille Clara ses amours coupables avec le roi Bermudo, puisqu'il leur doit d'avoir en son petit-fils Sancho un vengeur de son honneur (1).

C'est dans cet esprit qu'il faut élever ses fils. Et Arias Gonzalo (**), ses fils Pedro et Diego ayant été tués en combat singulier par don Diego Ordóñez, va servir de parrain à Rodrigo, « attiser le feu de son honneur ».

La société civile que constituèrent ces hommes leur emprunta son caractère et réagit sur le leur. Ils la constituèrent sur

(*) Guillén de Castro, Las Mocedades del Cid, lre part., acte II, v. 373-375.

(î) Lope de Vega, Los Benavides,

(**) Dans Las Mocedades del Cid, 2e p art., acte III.

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les vestiges d'une autre, sous la pression de l'envahisseur, et c'est dans les montagnes où ils furent resserrés d'abord que prit naissance leur sentiment national.

Aux nécessités de la reconquête ils durent la fidélité au chef et l'égalité entre compagnons d'armes. Sans fidélité il ne peut y avoir de communauté guerrière, « car c'est toujours de la tête que la force descend à la main ». Jamais le Cid n'oublie de prélever un cinquième du butin pour le roi Alphonse qui l'a disgracié : il lui envoie des pré* sents et lui témoigne son humilité, « mettant les genoux en terre et les mains, mordant les herbes de la campagne et pleurant de ses yeux ». Et les sentiments du « Castillan loyal » sont partagés par Guzmán el Bueno, par le seigneur de Buitrago et par bien d'autres.

Fidélité de combattant à son chef, bien plus que de courtisan à son maître :

fidélité qui n'exclut pas les pronunciamentos.

Mais « au-dessous du roi, personne ! » A bas la hiérarchie ! Entre les autres, toute la rudesse d'une égalité de plainpied : Llaneza, le mot est castizo.

L'étranger qui voyage en Espagne est surpris de voir avec quelle facilité l'on engage la conversation dans les trains, comme on s'offre des provisions, comme on se demande du feu dans la rue, comme on se met « à votre disposition ».

En notre siècle castizo régnait cette égalité d'un genre particulier qu'on a appelé la démocratie monacale : démocratie, surtout, de fainéantise et de pauvreté, de sportule et de vaillance : démocratie anarchique. Elle était le lot d'une foule de gentilshommes pauvres, de moines, de hobereaux, de soldats des tercios (*), tous pleins de mépris pour le travail, amis de la guerre et de l'oisiveté. Et avec cette anarchie intime allait de pair, comme il arrive générale-

(*) Nom des régiments de « cette fameuse infanterie espagnole » qui bataillait alors en Flandre et en Italie.

L'ESPRIT CASTILLAN

ment, une forte unité monarchique à l'extérieur ; l'absolutisme, ou, plus exactement, Y ordonnancisme (*) castillan, fut la forme de l'anarchie en même temps que son frein : ce fut la transposition en une loi extérieure de l'esprit d'individualisme exclusif.

Toujours et aussi sûrement que le fatalisme, la foi robuste dans le libre arbitre aboutit à l'étoufïement de la liberté civile : car il faut une loi imposée à ceux qui n'ont pour ainsi dire pas de loi intérieure (**) : en se soumettant ils

(*) Unamuno forge ordenancismo sur ordenancista qui désigne la stricte soumission à l'ordonnance, au règlement militaire.

(**) Dans le libre-arbitrisme, le pouvoir d'oppression prend la place de la nature déchue ; dans le fatalisme, il représente la loi externe du destin. Par contre, lorsqu'on voit la volonté soumise à une loi déterminante, on a foi dans l'homme. Ainsi, le « laissez faire, laissez passer » dérive de la conception optimiste de Y homo œconomicus, qui connaît toujours son véritable intérêt, et de la foi en un accord entre cet intérêt et l'intérêt collectif : foi et conception déterministes.

Le duc d'Albe dit dans VEgmonl de Gœthe : « Liberté ! Quel beau mot quand on sait l'entendre !... Un peuple n'arrive jamais à la maturité ni à la sagesse ;

ont cette consolation que leur volonté est libre, inviolable le sanctuaire de leur conscience, Merveilleuse Gélestine que la métaphysique !

Ici, la monarchie castiza était cénobitique et austère, ordonnanciste, à l'image de la famille castillane. En Espagne, les maîtresses de rois ne jouent pas un rôle historique éminent.

Un seul troupeau, un seul pasteur sur terre : un monarque, un empire et une épée,

ainsi chantait Hernando de Acuña, le poète de Charles-Quint.

Dans cette société, le sentiment monarchique était profond, encore qu'un peu chatouilleux, soumis, mais selon la formule : « Obéir sans exécuter. » Le roi n'est pas l'État, mais le meilleur des alcades. Il ne crée pas la noblesse et l'honneur, il les protège. « Chacun de nous vaut autant que vous, et tous

toujours il est enfant. » Liberté bien entendue! et pour qu'on l'entende, la trique ! et que personne ne bronche I

L'ESPRIT CASTILLAN

réunis nous valons plus que vous. » Mot légendaire sans doute, mais bien significatif. Profondément castiza la réplique : « ... et sinon, non ! »

Au roi l'on doit donner ses biens et sa vie ; mais

[l'honneur

est le patrimoine de l'âme, et l'on ne le doit qu'à

[Dieu (*).

Volontés qui se cabrent, c'est vrai, mais pour se soumettre en fin de compte, lorsqu'elles ont pris conscience de leur nudité, à l'autorité qui émane d'en haut, et en laquelle elles ont foi. Peu de choses sont aussi authentiquement castillanes que V ordonnancisme avec son cortège de pronunciamentos. L'ordonnancisme n'est pas l'absolutisme à la française, ni le despotisme oriental, ni la tyrannie italienne.

(*) Calderón.. l'Alcade de Zalamea, scène finale de la lre journée.

l7â L'ESSENCE DE L'ESPAGNE

Chacun de ces. individus s'affirme en face des autres, et pour faire respecter son droit, son individualité, il cherche à se faire craindre. Il se préoccupe de l'opinion publique (cette préoccupation est le fond de l'honneur), et il a soin de garder son bon renom et sa noblesse.

La barbare loi d'honneur n'est pas autre chose que la nécessité de se faire respecter, en allant jusqu'au sacrifice de sa vie : « Que je meure et que vive ma gloire ! » s'écrie Rodrigo Arias lorsqu'il est blessé mortellement par Diego Ordónez de Lara (*).

Gomme ces individus n'ont presque pas reçu l'empreinte sociale, comme la loi de la communauté ne s'est pas convertie en substance de leur vouloir, ils

(*) Guillén de Castro, Mocedades del Cid, 2e part., acte III, v. 656.

s'affirment hautainement : céder c'est être vaincu. Quand l'arbre est tombé, chacun court aux branches. Donc : aidetoi, le ciel t'aidera, car si vous mourez, on vous enterre.

Pas de compromis, pas de demiteintes, pas de cuisines, pas de halo moral : la justice toute sèche ou la raison d'État. Ils ignorent les détours, « qu'il s'agisse d'opinions ou de chemins ». Dans le beau dialogue de la première partie des Enfances du Cid, le comte Lozano avoue à Peranzules que sa conduite fut une folie ; mais comme il a beaucoup à perdre, et comme il est homme d'honneur, il ne veut pas réparer. Plutôt la perte de la Castille que la sienne propre. Il ne veut ni donner ni recevoir satisfaction, car celui qui la donne perd l'honneur et celui qui la reçoit ne gagne rien :

Remettre à l'épée

les affronts, c'est le mieux.

...car enfin

je rapiécerai son honneur avec un morceau du mien ;

et quand ce sera fait

que nous restera-t-il?

à lui un honneur rapiécé,

à moi un honneur déchiré (*).

Et il enferme sa fière opinion dans un quatrain qui est la quintessence de la loi d'honneur :

Que l'homme d'honneur, et bien né, tâche à n'e se tromper jamais ; mais s'il se trompe, il lui faut maintenir, et non réparer (**).

Plutôt martyr que confesseur ! Se raidir, se raidir jusqu'à la mort, et mourir comme Don Rodrigo, au gibet !

Il ne faut pas faiblir ; et si l'on faiblit, que nul ne le sache. C'est le principal : que nul ne le sache, mon Dieu 1 que nul ne le sache ! Comme « arrêter le coupable c'est rendre l'affront public », le roi ordonne que l'offense faite par le comte Lozano à Diego Láinez soit tenue secrète, ce qui paraît à Peranzules

(*) Guillen de Castro, Mocedades del Cid, lre part., acte Ier, v. 485-486 et 496-502.

(**) Ibid, v. 515-518..

L'ESPRIT CASTILLAN 175

une « remarquable raison d'État (*) ! » Avant tout, le secret : « à secret outrage, secrète vengeance (**) » ; « la vengeance ne dira pas ce que n'a pas dit l'affront ». Le secret, le secret, pardessus tout le secret (1) !

L'honneur se défend à la pointe de l'estoc : « sur toi, vaillante épée, doit se fonder mon honneur (***) »5 cet honneur qui dans les poitrines « sonne le tocsin, sonne l'alarme », et qui se lave avec du sang. Avec le sang de la plaie

(*) Guillén de Castro, Mocedades del Cid, lrepart., acte Ier, v. 205 et 211,

(**) A secreto agrúvio secreta venganza. C'est le titre d'une comedia de Calderón.

(1) Grande vertu que le silence et le secret pour la race de Pero Mudo ! Dès une époque très reculée, ils y tenaient plus qu'à la vie. Leur fidélité éclatait dans le secret. Justin disait des Espagnols : Ssepe tormentis pro silentio rerum immortui, adeo Mis fortior taciturnitatis cura quam vitse.

Le secret ! et vis-à-vis de soi-même, la restriction mentale : « Tais-toi ! dit doña Urraca à Bellido Dolfos, tais-toi s'il s'agit d une trahison, et dans ma juste querelle, — mon ignorance m'excusera — du crime de ne pas t'excuser. »

(***) Guillén de Castro, Mocedades del Cid, lre part., acte I*r, v. 292-293.

du comte Lozano, Diego Láinez se frotte la joue (1) « à la place où était la tache (*) ». « Au chevalier offensé l'épée doit servir de langue », « langue de la main », car

c'est manque de courage qu'un tel excès de patience.

La réflexion est funeste.

Et jamais on ne tue bien quand on a peur de mourir.

(( Chien crevé ne mord ni n'aboie », disait ce franc parleur de Rodrigo Orgóñez, l'ami du pauvre Adelantado Almagro (**).

Comme il en coûte de se soumettre

(1) Corneille, dans son Cid, a supprimé ce trait si fort, de même qu'il a supprimé ce qu'il y avait de plus énergique dans le dialogue, cité plus haut, entre le comte Lozano et Peranzules. Il dit, ' en revanche :

Mais, puisque c'en est fait, le coup est sans remède.

Quelle différence ! Les héros de Corneille sont très civilisés.

(*) Guillén de Castro, Mocedades del Cid, lre part., acte II, v. 82.

(**) Cf. Quintana, Vies des Espagnols illustres. Francisco Pizarro (Biblioteca de autores españoles, t. XIX, p, 352).

L'ESPRIT CASTILLAN

à la loi quand elle n'est pas incarnée, catégorique et externe ! « Comme il en coûte d'être noble et comme l'honneur coûte cher ! » s'écrie Chimène. Honneur, « abjecte loi du monde, folle, barbare, terrible loi de l'honneur ! »

Qu'un homme ait fait, quant à lui, tout ce qu'il peut pour son honneur et ne sache pas s'il est offensé !

Il faut entendre, dans A secret outrage, secrète vengeance (1), Don Lope de Almeida se déchaîner contre cette loi. Cette loi est une contrainte fatale : c'est la société s'imposant à l'individu qui est dissocié d'elle en esprit, au lieu d'être fondu dans le halo de la collectivité. C'est une loi externe que celle qui engendre le point d'honneur avec son conceptisme tout en dilemmes. Anarchie morale écrasée sous un absolutisme social.

Cette loi et ce sentiment de l'honneur

(1) Calderón, A secreto agravio secreta venganza, 3e journée, se. VI.

ont été choses vivantes et il est presque impossible d'en gratter le vernis de chevalerie française pour dégager les caractères castizos et particuliers de l'honneur castillan. La systématisation de l'honneur, la chevalerie, est, comme tant de systématisations et de raffinements, d'origine française. La Chanson de Roland est infiniment plus chevaleresque que notre vieux Cantar de myo Cid, si sobre, qui n'est pas exempt, toutefois, d'influence française. Dans la Chanson apparaît la loi de chevalier, tandis que Sancho perce sous le Cid lorsque celui-ci, dans son différend avec les infants de Carrión, se montre si préoccupé des richesses qu'ils lui ont prises :

J'ai le droit de m'en plaindre, cela s'ajoute au

[déshonneur (*).

Les Espagnols étaient trop occupés avec les Maures pour pouvoir donner dans la chevalerie. Mais, à mesure qu'ils

(*) Poème du Cid,, v. 2913,

L'ESPRIT CASTILLAN

s'en débarrassèrent, ils se répandirent à travers le vaste monde (1), et finalement l'esprit chevaleresque pénétra en Espagne, où il s'enracina vigoureusement. Nos chevaliers se jetèrent à corps perdu dans ce qu'ils appelaient les aventures. Gela fut porté chez nous jus-

(1) Cf. Hernando del Pulgar, íes Hommes illustres de l'Espagne (titre XVII, Rodrigo de Narvaez) :

« Certes, je n'ai point vu de mon temps, ni lu dans les histoires des temps passés, qu'il affluât dans nos royaumes de Castille et de Léon autant de chevaliers d'autres royaumes et pays étranges en quête de combats à tout prix, que je n'ai vu de chevaliers de Castille s'en aller les chercher en d'autres contrées de la chrétienté... Et j'ai ouï dire que les capitaines français ou italiens tenaient alors pour bien en point la compagnie de leurs gens lorsqu'ils y pouvaient avoir quelques chevaliers castillans, parce qu'ils les savaient courageux et constants dans les dangers plus que ceux des autres nations. J'ai vu aussi des guerres en Castille, et qui durèrent un certain temps ; mais je n'y ai point vu venir des gens d'armes d'autres pays. Car, de même qu'il ne vient à l'esprit de personne de transporter du fer au pays de Biscaye, où il abonde naturellement, de même les étrangers estimaient peu raisonnable de venir montrer leur vaillance au pays de Castille, sachant bien qu'on n'en ferait pas grand cas dans ce pays où la force et le courage sont en si grande abondance parmi les hommes. »

qu'aux excès qu'on voit chez les Amadis et leurs pareils, ou dans la vie réelle, chez Suero de Quiñones (*) ou dans les combats singuliers de Barletta (**). Saint Ignace fit la veillée des armes, et se fit chevalier a lo divino. La chevalerie donna un vernis nouveau au Cid, à Bernardo del Carpió et à d'autres héros de légende. Les Français nous ont donné Roland, si nous leur avons donné Gil Blas.

Mais chez nous l'honneur fut toujours plus massif et plus brutal, plus naturel et plus plébéien : il eut plus de subtilité que de délicatesse quand il voulut s'affiner. Chez nous plus qu'autre part, chacun fut toujours fils de ses œuvres et père de son ' honneur (1) :

(*) Le héros du Paso honroso (passage de l'honneur), sur l'Orbigo (Léon) : il avait juré d'y soutenir trois jours durant le choc de ses ennemis.

(**) Le siège de Barletta, pendant les premières guerres d'Italie, a fourni à d'Azeglio la matière de son roman historique Ettore Fieramosca o la disfida di Barletta.

(1) Le docteur Juan Huarte (Examen des esprits, çhap. xvi) nous rapporte ces paroles d'un capitaine

L'ESPRIT CASTILLAN

honneur qu'il tient de la nature plutôt que de la grâce, de son bras plutôt que du roi : honneur non de clinquant ni de parade, mais positif, tenant à ses racines. Dans leur lutte contre les Français, la fin des Espagnols, comme l'a dit G. Pecchio, n'était pas la gloire, mais bien l'indépendance : s'ils s'étaient battus pour l'honneur, la guerre aurait fini à la bataille de Tudela. Et Stendhal (1) nous considérait comme le seul (*) peuple qui ait su, dans sa résistance à Napoléon, rester absolument pur d'honneur bête (*) : de ce qu'il y a de stupide dans l'honneur. Rien qui ressemble à : Tirez les premiers, messieurs les Anglais (*), car nous savons bien que celui qui frappe le premier frappe deux fois,

à un gentilhomme : « Monsieur, je sais bien que votre Seigneurie est fort bon gentilhomme et que vos aïeux le furent pareillement ; mais moi et mon bras droit, que j'avoue présentement pour père, nous valons à nous deux mieux que vous et que toute votre lignée. »

(1) De V amour , chap. xlvii.

(*) En français dans le texte.

encore que la courtoisie ne fasse point tort à la vaillance. Nos chevaliers sont plus brutaux,, moins féminisés, moins sujets aux tendres langueurs (1), plutôt fastueux et beaux qu'élégants et raffinés, moins enclins aussi à la sensiblerie gynécolatrique. « Dieu, la patrie et le roi », telle est la devise des nôtres, bien plutôt que : Dieu, Vhonneur et les dames (*). A la rigueur, la dame, mais pas les dames (*) ; le fond d'Amadis est sa chaste fidélité à Oriane et la même vertu brille en Don Quichotte. Malheur à la femme lorsqu'on en fait une idole ! A la base de la chevalerie française

(1) Dans la Chanson de Roland, à chaque instant les héros pleurent et même défaillent de tendrur. Un jour même, cela arrive à cent mille Français à la fois (v. 2932). C'est surtout aux chevaliers français que s'applique la description de Flaubert, dans Madame Bovary : « Braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. » Notre brave maître Nicolas, le barbier de don Quichotte, aimait mieux Galaor qu'Amadis « parce qu'il n'était pas de ces chevaliers mignards et qu'il était moins pleurnicheur que son frère. »

(*) En français dans le texte.

L'ESPRIT CASTILLAN

on trouve des barons féodaux ; ici, ce sont les soldats de la reconquête du sol national.

En de telles sociétés, le plus intime bien social, c'est la(reHgièii, complétée par une morale extérieure qui se fonde sur la lex, le commandement, créatrice du casuisme et des méthodes pour gagner le ciel. De tous les pays catholiques, le plus catholique peut-être fut notre Espagne castiza.

Le catholicisme dominicain et le catholicisme jésuitique sont aussi castillans que le christianisme franciscain est italien. Une seule foi, un seul pasteur, un seul troupeau. Unité avant tout :

unité imposée d'en haut, et puis tranquillité et soumission, et obéissance perinde ac cadáver.

Ce peuple d'associations et de con-

184 L ËSSENCË DE L'ÉSP ACNE

trastes s'accommodait bien d'affirmer deux mondes, avec au-dessus un Dieu et un diable : un enfer qu'il faut craindre et un ciel qu'il faut conquérir avec l'aide de la liberté et de la grâce, en gagnant le Dieu de miséricorde et de justice. Ce fut un peuple de théologiens, soucieux d'accorder les contraires ; tous théologiens, même les insurgés, et théologiens à rebours les libres penseurs. En théologie, il ne s'agit pas d'approfondir laborieusement des faits, mais de combiner des propositions qui sont données : c'est affaire « d'ingéniosité d'esprit », d'intellect. De cette race sont sortis les principaux promoteurs du concile de Trente ; elle a donné les Dominicanes, comme on les a appelés, cet ordre des Frères Prêcheurs qui fit ses débuts contre les Albigeois, et plus tard la Milice de Jésus. C'est un Portugais, l'impétueux saint Antoine, qui le premier a lutté contre les hérétiques, dans l'ordre de paix et de tolérance du petit pauvre d'Assise.

Quoi d'étonnant si les guerres castizas de notre âge d'or furent des guerres de religion? Celle-ci était le lien social ; l'unité religieuse, la forme suprême de l'unité sociale. Pour délimiter, par voie de rémotion, l'unité nationale, on expulsa juifs et morisques, et l'on ferma la porte aux luthériens, tenus pour « séditieux et perturbateurs de la république (1) ». Des. ordres militaires de

(1) Pendant la reconquête, on ne tenait pas du tout à convertir les Maures : les chrétiens ne s'entendaient pas trop mal avec eux. Jamais pareille idée n'effleure le Cid du Cantar : il se bat contre eux pour gagner son pain (v. 673) ; s'il ne peut les vendre, il ne voit pas quel profit il aurait à les décapiter (v. 619-620). C'est pourquoi ils le bénissent, et parmi eux il a son grand ami « naturel » Avegalvón. Dans la Chanson de Roland, au contraire, les chrétiens se préoccupent de détruire les païens qui suivent la loi de Mahomet, Apollon et Tervagan, et ils font de la guerre un jugement de Dieu (v. 3670). Dans les chansons de geste françaises, lorsqu'on prend une ville aux infidèles, on oblige, sous peine de mort, tous les habitants à recevoir le baptême : ne seit ocis o devient chrestiens (Chanson de Roland, v. 102 et 3670; — Gui de Bourgogne, v. 3063, 3071-74, 3436-38. — Huon de Bordeaux, v. 6657-59, etc.)

La différence éclate entre la prise de Saragosse par Charlemagne et celle de Valence par le Cid. L'em-

caractère religieux se fondèrent en Espagne pour la croisade intérieure qui devait reconquérir le sol national, et nulle part ne fut plus vif le sentiment de fraternité entre le prêtre et le guerrier, que dans ce peuple qui produisit tant de curés « guerrilleros » lors du soulève-

pcreur prend Saragosse et ses soldats entrent dans les mosquées (mahumeries) et les synagogues, où ils détruisent les idoles (des idoles, dans les mosquées et les synagogues !), parce que Charles croit en Dieu et veut le servir, faire voelt sua servise; ils mènent les païens au baptistère et ceux qui refusent de se soumettre à la volonté de Charles sont pendus, égorgés ou brûlés. C'est ainsi qu'ils baptisent plus de cent mille « vrais chrétiens » {veir chrestien) (v. 3660-74). Tout autre est le tableau de la prise de Valence :

Lorsque mon Cid gagna Valence et entra dans la ville,

Ceux qui étaient fantassius devinrent cavaliers.

L'or et l'argent, qui vous en pourrait faire le compte?

Tous ceux qui se trouvèrent là furent riches.

Mon Cid don Rodrigue fit prélever le cinquième du butin :

De la richesse monnayée, trente mille marcs lui échurent;

Et les autres richesses, qui en pourrait faire le compte?

Et cela continue sur ce ton. Comme on voit bien qu'il y a d'un côté plus d'invention imaginative, de l'autre plus d'histoire concrète ! Mais sous ces formes diverses, les hommes se révèlent. Le fait est que les Français n'avaient pas des Maures la même connaissance que les Castillans.

L'ESPRIT CASTILLAN

ment contre les Français. Oui, guerres religieuses, en tant que le royaume de la religion est de ce monde, en tant qu'elle est une institution qui supporte l'édifice social, et maintient l'ordre, le silence, l'obéissance à la loi.

Ces âmes furent intolérantes, non par excès de santé et de vigueur, mais par manque de complexité ; car on peut être tolérant autrement que par faiblesse et scepticisme : quand, à force de vigueur, on pénètre en autrui et dans le fond de vérité sous-jacent à toute doctrine. A côté de la tolérance par exclusion, il en est une autre, par absorption. Mais ces gens craignaient les mauvaises doctrines, les idées, parce qu'elles se faisaient en eux catégoriques et impulsives ; ils craignaient plus la « superbe de l'esprit » que la « concupiscence de la chair » ; c'est par la raison que la chute les menaçait. Mais ils ne raisonnèrent pas leur intolérance comme telle : cela, c'est bon pour ceux qui ne la partagent pas. Ces conceptistes concevaient

188 L'ESSENCE DE L ESPAGJNE

leurs concepts par exclusion, et ils concevaient la religion comme le lien social et la base de l'unité civile. Mieux valait, selon le duc d'Albe, conserver à Dieu et au roi, par la guerre, un royaume ruiné, que de le posséder intact au profit du démon et des hérétiques ses disciples.

A la loi, il fallait se soumettre par la foi, qui était par-dessus tout confiance : confiance dans le Roi céleste, qui ne refuserait pas une heure de repentir à celui qui obéirait, fût-ce même sans exécuter ses commandements. L'ermite Paulo se damne parce qu'il doute de son salut :

car la foi pour le chrétien, c'est la persuasion [qu'en servant Dieu et en faisant de bonnes œuvres, il possédera Dieu après sa

[mort (*),

Mais Paulo veut que Dieu lui dise s'il sera sauvé ou non. Enrico, au contraire, a sur la conscience « des larcins, des coups d'épée, des blessures, des vols,

(*) Tirso de Mcî-iNAt El condenado por desconfiado.

L'ESPRIT CASTILLAN

des brigandages et autres choses semblables », il a tué trente hommes et commis six viols ; mais « tout méchant qu'il est, il n'est pas sans avoir connaissance de la sainte foi » et il a toujours l'espérance d'être sauvé : espérance qui ne se fonde pas sur ses œuvres,

... mais sur la certitude que Dieu s'humanise pour le pire des pécheurs et que, dans

sa pitié, il le sauve (*).

Il est sauvé par un acte de repentir et « deux paranymphes ailés » l'emportent au ciel. Cette conception du Damné pour manque de foi, de Tirso, se retrouve, au fond, identique, dans la Dévotion à la croix, de Calderón. Le génie secret de la société, sa providence intraconsciente, donna à ces anarchistes la soif du ciel et la terreur de l'enfer. Lorsque l'ermite Paulo se croit damné comme le bandit Enrico, il s'écrie :

S'il faut finir comme lui,

ayons la même vie, la même conduite !

*) Tirso de Molina, El condenado por desconfiado,

C'est là que, par contraste, prend son plein sens le vers fameux :

Quand il n'y aurait pas d'enfer, je te craindrais

[encore (*).

Au fond de ces natures à l'individualisme sauvage, une étincelle de foi restait ; sédiment de soumission à une terrible loi extérieure, fatum social ; il fallait obéir à cette loi, au besoin sans exécuter. Pour Sancho le madré, un démon était « homme de bien et bon chrétien » dès lors qu'il l'entendait jurer « sur Dieu et sa conscience » : il en concluait que « jusqu'en enfer il doit y avoir de braves gens ». Le respect ! le respect avant toute chose, et l'horreur du scandale ! « Grâce à Dieu, tout est tranquille aux Pays-Bas. » Oui, grâce à Dieu et au conseil du sang.

La religion couvrait tout de sa solennité. C'était pour les faire instruire « des

(*) Dans le fameux sonnet mystique, d'auteur inconnu, A Christ crucifié : « No me mueve, mi Dios, para querete, etc, »

L'ESPRIT CASTILLAN

choses de notre sainte foi catholique » que l'on confiait (*) les Indiens aux aventuriers d'Amérique. Étrange justification de l'esclavage ! Là-bas encore, sur cette même terre de notre vivante épopée castiza, terre vierge de police, champ pour les passions déchaînées, Pizarro, Almagro et l'écolâtre Luque font un traité pour partager leur proie, le Pérou à conquérir. Ce dernier, le capitaliste de l'association, apporte 20 000 pesos ; les deux autres leur activité. Et, pour sceller l'accord, il y a une messe célébrée par Luque, où tous trois communient avec la même hostie.

Que de misères, et combien funestes à la religion, devaient sortir de cet accord si solennellement consacré !

L'âme castillane castiza affirmait avec une égale vigueur son individualité, une en face du monde divers, et cette unité de son être projetée hors d'elle ; elle

(*) Encomendaban. Allusion aux encomiendas que l'on taillait dans le pays conquis pour les donner pomme fiefs aux conquérants,

affirmait deux mondes et vivait à la fois dans un réalisme esclave des sens et dans un idéalisme rivé à ses concepts.

Elle tenta de les unir et de convertir la loi en suprême loi de son esprit ; et telle fut son unique philosophie : sa mystique, élan de l'âme à Dieu. Par sa mystique, elle atteignit les profondeurs de la religion, le royaume qui n'est pas de ce monde, la source vive d'où jaillissait la loi sociale, le roc vif de sa conscience.

Pas de manifestation de l'âme castillane qui, mieux que sa mystique, nous fasse pénétrer en elle jusqu'à toucher ce qu'il y a d'éternel en cette âme, son humanité ; aucune autre, non plus, qui nous montre mieux à nu son défaut radical, que la pseudo-mystique, avec les délires de Y illuminisme archi-sensuel et ultra-intellectuel ; avec cette confusion entre l'union sexuelle et l'union de l'intellect avec le suprême concept abstrait : le néant.

L'ESPRIT CASTILLAN 193

C'est par sa mystiàue castiza que l'on peut atteindre r^sprit de cette race en son roc vif, au point de départ de sa vivification et de sa régénération dans l'humanité éternelle.

Avril 1895.

La doctrine que crée ou qu'embrasse un homme est généralement la théorie qui justifie sa conduite. Pareillement, la philosophie d'un peuple est généralement la théorie qui justifie sa manière d'être, le reflet de la vision idéale qu'il a de lui-même.

Sigismond, porté sur le trône du fond de sa caverne de solitaire, affirme que la vie est un songe, mais il l'étreint en disant :

... Rêvons, mon âme, rêvons

encore ; mais que ce soit avec la pensée réfléchie

que nous nous réveillerons un j our de ce doux songe.

... Oui, je rêve et je veux

faire le bien, car le bien-faire ne se perd pas, même

en rêve.

Visons à l'éternel, car c'est la gloire qui dure, où les félicités ignorent le sommeil et les grandeurs le répit (*).

C'est à la poursuite de l'éternel que s'élança l'essor de l'âme castillane.

La science une, dont Yorganisation achevée est la fin ultime, jamais atteinte, où tendent toutes les sciences, voilà ce que l'homme essaie de construire en la philosophie, le hut auquel visent ses efforts à partir des données de l'expérience. De son côté la réalité, parallèlement, se dépose en silence dans le tréfonds de l'esprit où elle s'organise obscurément. C'est tantôt de ce tréfonds, où elle a son reflet vivant et spontané, tantôt de la réalité elle-même connue à la lumière de la conscience, que l'on prétend extraire la philosophie.

L'esprit castillan, en parvenant à maturité, chercha dans un idéal suprême l'accord des deux mondes et le suprême mobile d'action ; il retourna

(*) Calderón, la Vie est un songex 3e journée.

contre eux-mêmes ses caractères castizos, dans sa tentative pour nier ses passions sans sortir d'elles et en prenant appui sur elles, pour établir son individualité sur le renoncement à cette individualité même. Il prit pour philosophie castiza la mystique, qui n'est pas science, mais aspiration à la science absolue et achevée, devenue substance, habitude et vertu intransmissible de l'être, à la sagesse divine : sorte de propédeutique de la vision béatifique ; effort pour atteindre l'idéal de l'univers et de l'humanité et identifier avec lui son esprit, afin de vivre, en puisant sa force dans l'action même, une vie universelle et éternelle ; désir de transformer les lois du monde en habitudes du cœur, soif de sentir la science et de la convertir amoureusement en substance, en activité réflexe de l'âme. L'esprit castillan poursuit, par delà la parfaite adéquation du dehors et du dedans, la fusion parfaite du savoir, du sentir et du vouloir ; il pose l'idéal de

la science achevée, qui est action, et qui, comme Rachel, mourrait de n'avoir pas d'enfants.

Race de conquérants, brouillés avec le travail, les Castillans s'accommodaient mal d'interroger et de scruter la réalité sensible, de travailler à la science empirique : ils partaient pour conquérir, au prix de mille travaux, mais non à force de travail, une vérité suprême grosse de toutes les autres :

non par raisonnement qui se traîne d'objet en objet, non par méditation qui marche ou, tout au plus, court, comprenant les objets l'un par l'autre, mais "par grâce de contemplation qui vole et, jaillissant d'une vision en éclair, se répand sur d'innombrables êtres, par contemplation fructueuse sans travail ; contemplatio sine labore cum fructu, disait Richard de Saint- Victor. Pauvres dans le domaine des sciences de la nature, ils exercèrent l'acuité naturelle de leur esprit sur des textes écrits, combinant et subtilisant : commenta-

teurs de leges plutôt que découvreurs de lois. Ils ne construisirent pas une philosophie à eux, inductivement ; ils n'ouvrirent pas leurs yeux sur le monde pour que celui-ci les conduisit jusqu'à son motif symphonique ; ils voulurent fermer les yeux aux choses extérieures pour les ouvrir à la contemplation des « vérités nues », dans la nuit obscure de la foi, vides d'appréhensions distinctes, et cherchant dans le tréfonds de l'âme, en son centre, en son être intime, dans le château intérieur, la « substance des secrets », la vivante loi de l'univers.

La mystique castillane ne part point de l'idée abstraite de l'Un. Elle ne part pas non plus directement du monde des représentations, pour s'élever à la connaissance des invisibilia dei per ea quse jacta sunt,

« Aucune chose créée ni pensée ne peut offrir à l'entendement un moyen convenable pour s'unir à Dieu... Tout ce que l'entendement peut atteindre lui

est plutôt obstacle que moyen s'il s'y veut attacher. » (Saint Jean de la Croix.)

I . Son point de départ, c'est la connaissance introspective de soi-même, les yeux fermés au sensible et même à l'intelligible, à « tout ce qui peut entrer avec clarté dans l'entendement », pour parvenir à l'essence nue de l'âme, à son centre, qui est Dieu, et là s'unir par « attouchements substantiels » avec la sagesse et l'amour divins. Les mystiques castillans glosent et mettent en

f valeur de cent façons le « connais-toi toi-même » et plus encore l'affirmation de saint Augustin : « Que je me connaisse moi-même, Seigneur, et je te connaîtrai ! » Les œuvres de sainte Térèse sont des autobiographies psychologiques de dessin vigoureux et précis, sans trace de psychologuerie.

Très robuste est chez eux l'affirmation de l'individualité X je ne dis pas de la personnalité) et du libre arbitre, très grande la prudence avec laquelle ils

côtoient le panthéisme. Et cet individualisme mystique est si vivant dans la race que, de nos jours, lorsque pénétra chez nous le souffle de la rénovation philosophique postkantienne, il nous apporta le panenthéisme krausiste : école qui tâche de sauver l'individualité dans le panthéisme et école mystique jusqu'en ceci qu'elle est une perpétuelle propédeutique à une vision réelle qui ne vient jamais. Et cet individualisme est si fort que saint Jean de la Croix, s'il veut se vider de tout, cherche ce néant pour gagner tout, pour que Dieu et toutes choses avec Dieu soient à lui.

Comme ils ne furent pas conduits au mysticisme par dégoût de la raison ni par déception de la science, mais plutôt par le douloureux contraste entre leurs aspirations démesurées et la petitesse de la réalité, la mystique castillane ne fut pas une mystique de raison ratiocinante : elle avait son origine dans la conscience opprimée par la contrainte de la lex et du travail. Elle est sensée

et raisonnable, sans taches de grossière ignorance. Sainte Térèse, pénétrée de la valeur du savoir, ne se complaît pas dans des récits d'apparitions sensibles.

On ne voit pas que l'époux descende à chaque instant pour bavarder avec elle et lui révéler d'impertinentes prophéties, des avis de gazette ; ses relations mystiques, quelque idée que nous nous en fassions, furent sérieuses, sans arrièrepensée et sans truquage. La race de la réformatrice est peut-être fanatique, elle n'est pas superstitieuse. Elle n'en est pas venue à mépriser la raison et la science pour en avoir abusé.

Ils cherchaient la liberté intérieure, accablés qu'ils étaient par le milieu social et par leur propre milieu interne, par le divorce de leur monde intelligible et du monde sensible où les châteaux se convertissent en auberges :

liberté intérieure, dépouillement de leurs désirs, pour que leur volonté restât en puissance à l'égard de toutes choses.

<( Et considérant combien vous êtes

enfermées et combien peu de distractions vous avez, mes sœurs..., il me semble que ce sera pour vous une consolation de vous récréer en ce château intérieur, car sans permission des supérieures vous pouvez à toute heure y entrer et vous y promener (*). »

Ainsi parlait à ses sœurs cette femme qu'animait l'esprit de liberté et de sainte indépendance.

Opprimés par la loi extérieure, ils cherchèrent à se l'assimiler en la purifiant, ils aspirèrent à s'accorder avec leur destin, et à trouver la résignation dans la contemplation libératrice. Déjà Richard de Saint- Victor avait dit que, si les philosophes avaient connu cette science mystique, jamais ils n'auraient courbé la tête devant les hommes, nunquam creaturœ collum inclinassent.

Ils poursuivaient une science de liberté obtenue sans travail, sine labore cum fructu. Lessing a dit que ce qui

(*) Sainte Térèse, conclusion du Château intérieur.

fait la valeur d'un homme, ce n'est pas la vérité qu'il possède ou croit posséder, mais ses efforts loyaux pour l'atteindre ; et que si Dieu tenait dans sa main droite la vérité et dans sa main gauche l'ardeur toujours vivante à la recherche du vrai, dût même cette ardeur être condamnée à errer toujours, et s'il lui disait : « Choisis ! » il s'élancerait avec humilité vers sa main gauche en disant : « Père, , donne-moi cette ardeur, la vérité pure est pour toi seul. » Voilà qui leur eût semblé, certainement, un affreux blasphème.

Ils cherchaient, par le chemin de l'oraison, des aspirations et des travaux, une science toute faite, finale, contemplative, non de méditation ni de raisonnement : ils cherchaient par leur renonciation au monde, la possession de Dieu, non l'anéantissement en lui :

« Entendre de grands secrets qu'il semble que l'âme voie en Dieu même.

Que dis- je, voir? elle ne voit rien : car ce n'est pas vision imaginaire, mais

vision très intellectuelle où il lui est révélé comment en Dieu se voient toutes choses et comment il les contient toutes en lui. » (Sainte Térèse.)

« Acte de connaissance confuse, amoureuse, pacifique et calme, où l'âme boit longuement sagesse, amour et bonheur...

Une fois qu'elle resterait dans la pure nudité et pauvreté d'esprit, l'âme désormais simple et pure se transformerait en la simple et pure Sagesse divine.,, car lorsque son contenu naturel manque à l'âme déjà éprise d'amour, le divin y pénètre surnaturellement ; parce que Dieu ne tolère point le vide : il l'emplit. » (Saint Jean de la Croix.)

Science pure, absolue, finale et contemplative, vision de la divine essence par l'amour. Peut-on connaître quelque chose sans l'aimer? Connaître, c'est aimer et recréer. La mystique cherchait le fond où les facultés se rejoignent et prennent appui, où l'on connaît, où l'on veut et où l'on sent avec toute l'âme. Non pas voir les choses en Dieu,

disait saint Jean de la Croix, mais sentir qu'on est toutes choses en lui. Par l'amour ! Ils l'idéalisèrent : amour de l'amour ! Les comparaisons des fiançailles et du mariage spirituel s'offrent à chaque instant sous leur plume.

Presque tous les mystiques ont été de très chastes époux. De tout temps l'amour a fourni un noyau vivant à l'activité d'idéalisation ; chez Béatrice il s'est incarné dans l'Idéal. C'est que la science vit sur les racines de l'amour, que l'intelligence plonge dans la vie de l'espèce. Dieu n'a pas dit à Adam et à Êve : « Étudiez et connaissez les raisons des choses », et la science même est vie en tant qu'elle accroît et multiplie la vie de l'espèce. La mystique a idéalisé non l'éternel féminin, ni l'éternel masculin, mais l'éternel humain.

Sainte Térèse et saint Jean de la Croix, elle nullement masculine, et lui nullement féminin, sont des exemplaires remarquables de Y homo, où sont inclus le vir et la mulier.

Par la science d'amour, ils cherchaient la possession de Dieu, sans arriver aux vues de Meister Eckart sur l'identité entre penser Dieu et être Dieu. Même lorsqu'ils parlent de se perdre en lui, c'est pour se trouver finalement en possession de lui. Pour finir par tout posséder, par tout savoir et par être tout, il faut ne vouloir rien posséder, ne rien savoir, ni être rien en quoi que ce soit : tel est l'enseignement de saint Jean de la Croix.

Cette soif d'une suprême jouissance de possession, de savoir et d'être, obtenue par conquête amoureuse, les conduisit dans ce temps-là à l'ardent désir du martyre : redoutable volupté de la souffrance, ivresse du combat spirituel, rage de vouloir défaillir en proie à une peine délicieuse, de sentir son âme embrasée qui se pâme d'amour, la trame de l'esprit et du corps qui se déchire, des océans de feu qui coulent dans les veines spirituelles ! Finalement, certains, rompant avec l'orthodoxie, en vinrent à vouloir le néant.

Le point qui, dans notre mysticisme, sépare l'orthodoxie de l'hétérodoxie, c'est vraiment un point, et qui n'est pas très fixe : c'est, surtout, la protestation d'obéissance et de soumission à l'Église. Nier que ce point marque le départ, c'est vouloir éclipser la lumière du soleil en entassant des décombres paléontologiques, en jetant aux yeux de la poudre d'érudition, à grand renfort d'explications complaisantes.

Si, accablés par la loi, ils aspiraient à s'introduire dans la vivante loi de l'univers, c'était pour faire de celle-ci la vivante loi de leur conscience, pour qu'elle fît œuvre de justice et d'amour tout au fond d'eux-mêmes, en déterminant leurs actes : l'âme, dans cet état, s'oublie elle-même et n'est occupée que des intérêts de Dieu afin que Dieu

s'occupe des siens propres. Le bénéfice de la vision intellectuelle par laquelle nous voyons tout en Dieu, par laquelle nous nous voyons en Lui avec toutes choses, c'est une idée de nous-mêmes d'où nous tirons humilité et force pour l'action. La contemplation de la sagesse de Dieu divinise l'intelligence et l'actif vité humaines : tel est l'enseignement mystique.

La loi morale est, en effet, la loi même de la nature ; et si nous arrivions à une compréhension totale de l'organisme universel, si nous voyions comment nous nous y insérons et quel y est notre rôle, avec notre vraie valeur et l'irradiation infinie de chacun de nos actes dans la trame infinie du monde, nous voudrions toujours ce que nous devons vouloir.

Le divorce apparent de la science et de la conscience tient à ce que leur union s'opère dans les obscures profondeurs de l'âme, dont la voix est étouffée, assourdie par ses propres échos que lui renvoie le monde. Une vérité n'est vrai-

ment agissante en nous qu'une fois oubliée, réduite à l'état d'habitude :

c'est alors que nous la possédons véritablement.

La science et l'action, Marie et Marthe, devaient servir ensemble le Seigneur :

celle-ci devait lui donner à manger, celle-là le contempler et l'oindre de parfums.. Marthe travailla, certes ; mais ce furent de « rudes travaux », comme dit sainte Térèse, que ceux de Marie parcourant les rues, entrant en des lieux où elle n'était jamais entrée, subissant les méchants propos, et voyant la haine soulevée par son Maître. Science d'amour sans travail, je le répète, mais non sans travaux : au lieu de l'héroïsme diffus, obscur et humble du travail, les travaux de la conquête.

Conquérir pour leur âme la loi, en se soumettant à la discipline ordonnanciste de la loi externe et écrite, qu'ils n'ont jamais perdue de vue ni déclarée inutile ; convertir la lex en grâce en l'exécutant ; foi qui ne se passe pas des

œuvres ; obéissance et exécution. Il fut pardonné à Madeleine, non pas précisément parce qu'elle aima, mais parce qu'elle crut pour avoir aimé, et crut sans comprendre, selon le mot de Jean d' Avila. Lorsqu'on dit avec saint Jean de la Croix : « Il n'y a pas d'autre alternative que voir Dieu ou croire en lui », on se détourne des généreux efforts de la scolastique en son âge héroïque pour rationaliser la foi, de cet acharnement à comprendre l'objet de la croyance, bien exprimé par Richard de Saint- Victor qui pourtant formula la mystique : Satagamus quse credimus intelligere, nitamur comprehendere ratione quod tenemus ex fide.

Chez saint Jean de la Croix, qui marque le point culminant de la mystique castillane et qui, dans sa hardiesse, est plus prudent que quiconque, on dirait que se sont fondus l'esprit de Don Quichotte et celui de Sancho Pança en un idéalisme très réaliste : ce n'est guère, d'ailleurs, que la transposition

idéale de la réalité religieuse du milieu où il vivait. Sa mystique est celle de la « foi vide » : foi du charbonnier sublimée, pure soumission à l'autorité qui enseigne le dogme, plutôt qu'au dogme même.

Sa Montée au mont Carmel est pour une bonne part le commentaire de^es paroles de saint Paul aux Galates :

« Si nous vous apportions, que dis-je, si un ange du ciel vous apportait un évangile contraire à celui que nous vous avons donné, qu'il soit réprouvé. » Obsédé, sans nul doute, par la doctrine protestante de la révélation intime, de l'inspiration personnelle, de la personnelle et directe communication avec Dieu, il est sans cesse en garde contre les révélations, les visions et les voix surnaturelles : car, comme le démon peut s'en mêler beaucoup et les falsifier, le plus prudent est de se refuser à toutes pour mieux recevoir le bénéfice de celles qui sont divines.

« Les révélations surnaturelles qu'il

nous octroie, Dieu ne veut pas que nous leur donnions entière créance, ni qu'elles s'installent en nous avec force et sécurité, tant qu elles ri ont point passé par ce canal humain qu est la bouche de Vhomme... Ndlle nécessité, pour être parfait, de vouloir des choses surnaturelles par voie surnaturelle et extraordinaire : cela passe notre capacité... Il convient que l'âme se garde prudemment de tout cela pour cheminer pure et sans erreur dans la nuit de la foi vers l'union divine... pour entrer dans l'abîme de la foi où tout le reste est absorbé... où l'entendement doit être obscur, et obscur doit aller à la foi par l'amour, sans que la raison se mette en dépense... La première âme venue qui possède quatre maravédis de jugement... en tire d'habitude plus d'impertinences et d'impureté que d'humilité et de mortification d'esprit. »

Ces individualistes étaient profondément antipersonnalistes. La mystique de saint Jean de la Croix est toute de sou-

mission et de prudence. Certes, ce poète si riche d'images nous enseigne à nous dépouiller des images pour en mieux tirer profit, mais il nous prévient :

« Prends-y garde, cher lecteur : cela ne veut pas dire que sur ce point notre doctrine soit d'accord, — ce que nous ne voulons à aucun prix, — avec celle de ces hommes funestes qui, séduits par la superbe et l'envie de Satan, ont voulu soustraire aux fidèles le saint et nécessaire usage et illustre adoration des images de Dieu et des saints. »

Liberté par soumission et non par rébellion ; absorption de la loi collective externe, non retour sur soi pour proclamer sa loi propre. La peur du Saint- Office, devant lequel, selon le maître Léon, « le vrai devenait suspect et douteux », est une explication de surface qui ne rend pas bien compte de ce caractère, car celui-ci n'est pas l'effet de cette peur : tous deux dérivent de l'inquisition immanente que la race porte en son âme, cette race qui obéit

MYSTIQUE ET HUMANISME 2i7

lors même qu'elle n'exécute pas, et qui peut produire des insurgés, non des rebelles.

Avec cette foi (fides, fidélité), des œuvres qui sont d'amour ; des œuvres, aussi, qui sont des actes de soumission, non d'inspiration intérieure : actes qui, lorsqu'ils dégénérèrent, finirent par être classifiés comme des échantillons de minéralogie sous le nom de « méthodes pour aimer Dieu ».

Ils partaient de la réalité même qui enveloppait leur vie, essayant de l'idéaliser. Pour atteindre un point quelconque, il faut partir du point où nous sommes et il faut prendre notre respiration dans l'air ambiant (c'est là une vérité de Pero Grullo) (*). Si l'on veut se lancer d'un bond, bouche fermée, on s'étouffe et on se casse la tête. Ou encore, comme Don Quichotte sur Clavilefio, on croit voler parmi les sphères et l'on reste immobile, les yeux bandés,

(*) Personnage populaire analogue à M. de La Palisse.

sur le sol où repose l'engin. Pourquoi prétendre se révolter contre la loi sans en avoir atteint les racines vivantes?

Qu'est-ce qu'un « devoir être » qui ne part pas de la « raison d'être » de ce qui est? Si nous ne pénétrons en cette raison, quelle force aurons-nous contre les rémoras qui, esclaves de l'apparence, résistent à l'élan dont nous sommes emportés vers le futur qui sera et doit être, quoi qu'ils en aient?

Pour revenir à la mystique castillane, l'ascèse qui en découlait était austère et militante : de ton stoïcien plutôt qu'épicurien : virile. Sainte Térèse ne voulait pas que ses sœurs fussent femmes en rien : elles ne devaient pas avoir l'air de femmes, « mais d'hommes forts », d'une virilité « à étonner les hommes ».

Leur charité, dans la mesure où elle s'adressait aux hommes, était surtout horreur du péché. Les miracles tels que rendre la santé au malade, la vue à l'aveugle ou tous autres semblables,

(( quant au profit temporel... ne méritent nullement que l'âme s'en réjouisse, car, si l'on exclut le second profit (le profit spirituel), ils sont d'importance faible ou nulle pour l'homme, puisqu'en eux-mêmes ils ne sont pas pour l'âme ,un moyen de s'unir à Dieu. »

Ils avaient, assuraient-ils, plus de compassion pour un luthérien que pour un lépreux. C'est la morale individualiste d'un être peu doué de sympathie^ et qui, incapable de se mettre à la place d'un autre et de penser et de sentir comme cet autre pense et sent, le prend en pitié parce qu'il n'agit pas comme lui, et sans savoir au fond comment il agit. C'est la morale militante du dieu des batailles, celle de Dominique demandant à la Vierge de lui donner du courage contre ses ennemis.

Les caractères de la floraison religieuse de l'Espagne sautent aux yeux si on la compare avec une autre : par exemple, celle d'Italie. Celle-ci suivit la renaissance communale italienne qui

se produisit du dixième au douzième siècle, émanation très populaire de la masse, et où se mêlaient des rêves apocalyptiques de renouvellement social, de règne du Saint-Esprit et de l'Évangile éternel. Sa fleur fut le petit Pauvre d'Assise, fils de commerçants voyageurs, âme de troubadour; le joyeux Ombrien, non le saint blême et triste qu'en a fait l'Espagne. Il ne rentre pas en son âme, il s'épanche au dehors, aimant d'un tendre amour la nature, sœur de l'humanité. Il chante les créatures ; et son Dieu veut miséricorde plutôt que sacrifice. Au solitaire, au moine, monachum. il substitue le frère, fratellurn : c'est en sauvant les autres qu'on se sauve soi-même en une mutuelle rédemption. Il ne s'enferme pas dans son château intérieur, mais se répand dans la campagne souriante et jeune, au grand air et au soleil de Dieu. Il ne songe guère à convertir les hérétiques. Sa religion est une religion du cœur, de piété humaine. Le symbole

religieux, en Italie, ce sont les stigmates de François, marques de crucifixion soufferte pour la rédemption de ses prochains ; en Castille c'est la transverbération du cœur de Térèse, la flèche de l'époux qui récréait sa solitude. Ici, tout se ramenait à un commentaire irtellectualisé du Cantique des Cantiques; là, on passait de l'Evangile à l'Apocalypse. D'un côté, soumission et foi avant tout, de l'autre, pauvreté et liberté ; ici mouvement régulier et ecclésiastique, là, séculier et laïque. Il en sortit, en Italie, l'art populaire des Fleurettes et des jongleurs de Dieu, comme Jacopone de Todi : chez nous l'on eut le conceptisnie des autos sacramentales, ou les subtiles et ardentes chansons de saint Jean de la Croix. Giotto, Fra Angélico, Ghirlandajo, Gimabue, avec les chastes couleurs de l'aube, les rougeurs de l'aurore, l'azur immaculé du ciel d'Ombrie et l'or du soleil, peignirent des figures très douces et enfantines sur champ diaphane. Zurbaran et Ribera

dessinèrent des anachorètes torturés, Murillo des intérieurs au calme bienêtre domestique, ou de saines Immaculées Conceptions. Il est vrai de dire que le mysticisme italien fleurit au treizième

siècle et le nôtre au seizième.

Dans les tissus hypertrophiques, l'activité physiologique différentielle app^r raît grossie comme par un microscope, bien plus visible que dans les tissus normaux : de même dans les hypertrophies morales. Le mysticisme castillan en produisit deux : le quiétisme égoïste qui s'abîme dans le néant ; et Villuminisme grossier, enclin à la paresse et à la satisfaction des instincts. Ce dernier aboutit à la répugnante association de l'anéantissement de l'intellect dans le vide conceptualisé avec l'union charnelle des sexes, — au sensibilisme grossier pour qui « abondance de formes, c'est abondance de grâces ». Dernières extrémités de ce que saint Jean de la Croix appelle luxure et gloutonnerie spirituelles. Le mysticisme italien, de

son côté, dégénérait en des sectes de pauvres hantés par des rêves communistes de restauration sociale.

Ce qui les sauva l'un et l'autre de ces abîmes morbides, ce fut V humanisme, la modeste science de travail, la voix des siècles humains et de la sagesse lente de la terre. Le mysticisme italien, la religion du cœur, s'humanise chez Dante, nourri de sagesse antique, et qui tente de marier l'antiquité classique avec l'avenir chrétien.

En Espagne pénétra, aussi profondément qu'en aucun autre pays, le souffle de l'humanisme, cette âme de la Renaissance, qui toujours eut chez nous des autels. C'est du dedans et du dehors que nous vint l'invasion de l'humanisme éternel et cosmopolite et celui-ci vint

tempérer la mystique castillane castiza, si raisonnable jusque dans ses audaces, si respectueuse des droits de la raison. L'artisan par excellence de cette union fut le maître Léon, maître en infortunes comme Job, âme qu'emplissait l'ardente soif de justice des prophètes hébreux, tempérée par la sereine modération de l'idéal hellénique.

Ame platonicienne, horacienne et virgilienne, âme où l'épicurisme et le stoïcisme se fondaient en un alliage chrétien, amoureuse de la paix, du repos et de l'harmonie, en un siècle « de bruit plus que de substance ».

Il possède, très profond, le sentiment de la nature, si rare dans sa race (et c'est pourquoi elle est si pauvre dans le domaine des sciences naturelles) . Il était accordé sur la campagne paisible et sereine : il la portait dans les entrailles de son âme, dans la moelle de ses os, au centre de son cœur. Les plaisirs, aux champs, lui semblaient plus vifs parce qu'ils naissent d'objets plus simples,

plus naturels et plus purs ; « dans les champs habite le Christ » ; dans leur solitude habite la délicatesse de la sensibilité. Retiré à la Flecha, ce coin si doux au bord du Tormes, il aimait à s'étendre à l'ombre, et, comme les oiseaux, il se mettait à chanter à la vue de la campagne verte. Dans cette tranquille retraite, où il jouissait de la fraîcheur du jour calme et très pur, étendu sur l'herbe avec ses amis, il se complaisait en des dialogues platoniciens sur les Noms du Christ.

Ce sentiment de la nature s'accordait et s'embrassait en lui avec son humanisme platonicien ; la nature était pour son esprit le reflet d'un monde idéal, la terre tout entière, « une demeure de gloire, temple de lumière et de beauté » ; la campagne, un miroir du ciel, « de l'aime région lumineuse, prairie de félicité ». Comme en un lac serein se reflète la céleste voûte, dont les étoiles tremblent lorsque la brise caresse l'eau chaste, de même la campagne, « école

d'amour pur et véritable », lui renvoyait l'image de la paix éternelle.

« Car nous les voyons tous (tous les éléments) en amitié mutuelle, disposés en ordre, et, pour ainsi dire, embrassés les uns avec les autres et accordés en une très grande harmonie, se répondant tour à tour, échangeant leurs vertus, passant les uns dans les autres, s'unissant et se mêlant tous, et, par leur mélange et union, engendrant incessamment et produisant les fruits qui embellissent les airs et la terre. »

Comme dans la campagne, il voyait dans l'art le type du concert idéal des idées mères, des éléments spirituels. La musique de Salinas rassérénait l'air en le revêtant d'une beauté et d'une lumière inusitées et l'âme, à ses accents divins,

... retrouvait le sens, et la mémoire perdue de son ^illustre origine première ;

et aux accords de l'art répond en consonance la musique idéale et impérissable, source de la musique humaine, et

entre elles deux, c'est à l'envi un échange d'harmonie très douce en un océan de douceur sur lequel l'âme flotte et s'abîme.

Accoutumé à parler à l'oreille des étoiles, il levait vers elles son regard par les nuits sereines, en un ardent désir de « lumière très pure en éternel repos », de science dans la paix, de santé dans la justice ; aimants de ses désirs. Science salutaire ! Justice pacifique !

'Science! Science humaine tant désirée ! Quand nous envolerons-nous de cette prison? Ce jour-là, « celui même qui s'unit aujourd'hui à notre être, s'unira à notre entendement ». (Expression qui marque excellemment la fin de la science, qui est de révéler à la conscience ce que celle-ci porte obscurément en son sein.) Les yeux au ciel, il soupirait après « la contemplation de îa vérité pure », après la science humaine. Avide de savoir des choses sur lesquelles il ne serait pas interrogé au jour du jugement, il voulait voir les colonnes

de la terre, savoir pourquoi elle tremble et pourquoi se mettent en furie les profonds océans, d'où jaillissent les sources ; qui conduit et allume les étoiles, où s'alimente le soleil, source de vie et de lumière, enfin les causes des destins.

Soif de savoir pur, qui ne tend pas, comme l'union charnelle de deux êtres, à la procréation d'un troisième : savoir qui procure une paix délicieuse, union pour « s'accorder dans l'unité, embrassement qui indéfiniment se res&pmr^T Le Christ du maître Léon est le¡ Logos, la raison, l'humanité idéale, l'abord.

Il est, « selon la Divinité, l'harmonie et la proportion de toutes choses, mais aussi, selon l'humanité, la musique et bonne correspondance de toutes les parties du monde ».

Son Christ a nom Jésus, santé, et « la santé est un bien qui consiste en proportion et harmonie de choses différentes : sorte de musique, de concert que font entre elles les humeurs du corps ».

MYSTIQÜE ET HUMANISME 229

Son Christ est une des trois manières 1/ dont Dieu s'unit à l'homme. Car Dieu a créé toutes les choses pour communier avec elles par Christ, qui « est partout, partout resplendit et brille ». Et Christ « occupe le milieu, le cœur de cette totalité des choses », y compris celles qui ne sont pas douées de raison, ni même de sentiment ; il recrée et répare avec son âme humaine tout l'univers, renouvelant l'âme par « justice secrète », transformant les hommes en dieux.

Du monde des choses, et par leur enchaînement, nous montons à la loi ; et celle-ci, dans la science, s'unit à notre esprit et vivifie notre action, afin que, naturalisés nous-mêmes, nous humanisions la nature. Ainsi le maître Léon s'élève des créatures à Dieu et montre en Christ l'union de Dieu avec l'humanité : c'est de Christ, nous enseigne-t-il, que le Verbe descend pour déifier le genre humain.

Le Verbe, la raison vivante, signifie

santé et paix. En cette société d'aventuriers de guerre qui se courbaient pleins de peur sous la loi externe, le maître Léon avait horreur de la guerre et cachait mal sa réprobation à l'égard de la loi, lex. Nature craintive, il voyait' en Christ la retraite des pauvres apeurés, le sûr refuge auquel ont recours « les affligés et les persécutés du monde ».

Son Dieu n'est pas le Dieu des batailles. Christ, bras de Dieu, « n'est point force militaire ni courage de soldat. Les exploits d'un agneau si humble et si doux... ne sont pas actions de guerre... Les armes dont il frappe la terre sont de vivantes et brûlantes paroles... Il est venu donner la bonne nouvelle aux doux, non l'assaut aux remparts, prêcher et non guerroyer ».

A parler de ce sujet, il s'échauffait, c'est lui qui nous le dit, et lorsqu'il considérait que l'Écriture emploie des termes militaires, il se repliait sur luimême : c'était pour lui un des insondables abîmes des secrets de Dieu. En

cette société de notre âge d'or, société ardente à la proie et qui déchaînait des guerres sous couleur de religion, le maître Léon considérait que le péché colossal et primordial des juifs était l'adoration du veau d'or, qui, de chute en chute et de péché en péché? les avait conduits à l'attente d'un Messie guerrier.

« Esclaves de la lettre morte, ils attendent des batailles, des triomphes et des royautés terrestres... ils ne veulent pas croire à la victoire secrète et spirituelle », mais seulement « aux armes que se représente leur folie... Où sont maintenant ceux qui, s' abusant euxmêmes, se promettent la force des armes, quand Dieu promet expressément une force de vertu et de justice? »

De combien de façons n'a-t-il pas condamné la guerre, au sein de ce peuple dont l'indiscret Sepulveda révélait l'idée secrète dans son traité De convenientia disciplinœ militaris cum christiana religione!

Il répugnait à l'état de guerre et à l'état de lex qui en découle. Il se soumettait à la loi comme à une dure nécessité de notre imparfaite condition, mais il éprouvait au vif, avec Platon, • que « le meilleur gouvernement n'est pas celui des lois écrites », que « d'avoir affaire à la seule loi écrite, c'est comme d'avoir affaire à un homme têtu, qui ri entend point raison, et qui, d'autre part, a le pouvoir de faire comme il dit : situation pénible et violente ».

Avec quelle complaisance empressée il étale les imperfections de la loi externe, à laquelle il oppose la loi de grâce ! C'est le cri des chevaliers contre la barbare loi d'honneur, mais rationalisé. Il rêvait du règne spirituel, où la sainte anarchie de la fraternité deviendra l'âme des âmes, du siècle futur « où la tyrannie sera ensevelie dans les abîmes et où la royauté de la terre nouvelle appartiendra » à ceux du Christ.

Alors régnera la loi intérieure, concert de la raison et de la volonté où la pre-

mystique et humanisme 233

mière en vient presque à vouloir et la seconde à enseigner, loi « qui nous fait aimer ce qu'elle nous commande », qui s'enferme dans notre sein et se répand doucement dans les forces et les appétits de notre âme, de telle sorte que notre volonté soit convertie en une très juste loi.

En ce règne du siècle futur, où les bons, possesseurs du ciel et de la terre, sentiront, comprendront et agiront par Dieu, triomphera le gouvernement pastoral, « qui ne consiste pas à donner des lois ni à édicter des ordres, mais à paître et nourrir ceux que l'on gouverne » ; « qui n'observe pas uniformément la même règle avec tous, mais en chaque temps et en chaque occasion dispose son gouvernement d'après le cas particulier de celui qui dirige... car ce n'est pas gouvernement qui se partage et puisse être exercé par de nombreux ministres ».

Son roi idéal est doux, point belliqueux ; simple, endurant, prudent, point

â34 L'ESSENCE DE L'ESPAGNE

absolu. Surtout, ni guerrier ni absolu.

« Il fallait que dans l'exécution et mise en œuvre de tout cela..., Dieu ne fît pas usage de son pouvoir absolu, qu'il n'enfreignît pas le doux ordre et enchaînement de ses lois : il voulait que le monde, continuant d'aller comme il va, et sans sortir de son lit, en vînt à faire sa volonté même... Usa-t-il de son pouvoir absolu? Non, mais de suprême égalité et justice... Le plus grand raffinement de la sagesse et où elle éclate le mieux, c'est de s'arranger pour parvenir à des fins extrêmes, hautes et difficiles, par des moyens communs et simples, et sans que, pour le reste, le bon ordre soit troublé. »

Son roi idéal n'est point un capitaine général élevé pour la milice : il est la raison vivante, non écrite. Dans son royaume, les sujets sont « tous bien nés et nobles, de même sang », car « pour être roi véritablement et honorablement il faut n'avoir point de vassaux vils et pleins d'opprobre ».

Quelle distance de cet idéal à la réalité dans laquelle il vivait ! C'est à peine si les gouvernants d'alors imitaient, s'ils connaissaient cette image :

« Comme nous ne voyons chez les princes que hauteur, sévérité et superbe, nous jugeons que l'humilité et la simplicité sont vertus des hommes. »

Quand le bon Sancho pardonnait tous les outrages qu'il avait subis et qu'il pourrait subir à l'avenir, Don Quichotte, roué de coups par les gens de Yanguas, aurait bien voulu parler un peu à son aise et faire comprendre à Pança quelle erreur était la sienne : il lui eût enseigné comme quoi celui qui gouverne doit avoir « le courage d'attaquer et de se défendre en toute rencontre » : doctrine chevaleresque et bâtisseuse d'empires.

Mais « ce qui a bâti et bâtit sous nos yeux ces empires de la terre, c'est ce qu'il y a de bestial chez les hommes ».

Quel hymne souverain à la paix le maître Léon entonne dans les Noms du Christ, les yeux levés vers le ciel plein

des clous d'or des étoiles ! La paix est le reflet de l'harmonie du monde : qu'on ne dise pas que la lutte est la loi de la vie. Utopies creuses, bonnes pour ceux qui, aveuglés par ce qu'il y a de bestial dans l'homme, se laissent prendre au galimatias du struggle for Ufe, et ne savent pas voir la paix au cœur même du combat ! Quel étrange son devaient rendre les doctrines du maître Léon à des oreilles étourdies par le vacarme des tambours et des mousquets ! Il pénètre au plus profond de la paix cosmique, dans la solidarité universelle, dans l'accord universel, dans la raison faite humanité, amour et santé. Ce n'est -pas un dialogue solitaire qui s'engage entre son âme et Dieu. Il voit la suprême grandeur de l'amour en ce qu'il se communique à beaucoup d'âmes sans diminuer, qu'il « permet à beaucoup de l'aimer comme pourrait l'aimer un seul, et sans que leur nombre leur soit une gêne ».

Esprit sain et équilibré, attentif à

vivre selon la raison, parce que « l'âme bien harmonieuse intérieurement est à l'unisson avec Dieu, et d'accord avec les autres hommes », il identifie la santé et la paix, la justice et la science. Il incarne la philosophie de l'agneau dans cette société de loups où il souffrit « des formes de justice couvrant une réalité de cruelle tyrannie, — d'une couleur de religion répandue là où tout n'était qu'impiété et blasphème ». Classique et hébraïsant, il unit à l'esprit de l'humanisme grec celui du prophétisme hébreu : il sentit au seizième siècle ce qu'un penseur moderne appelle la foi du vingtième siècle : l'union de la piatas de Lucrèce, « pouvoir contempler le monde d'une âme sereine » — avec le désir du prophète « que la rectitude jaillisse comme l'eau et la justice comme un fleuve inépuisable ».

Opprimé par le milieu, le maître Léon vécut solitaire et persécuté, sans que son œuvre donnât tous les fruits dont elle est grosse. A la contrainte exté-

rieure s'ajouta celle du dedans : sa propre lâcheté ; il lui manqua un peu de ce courage qu'il vitupérait. Avec le parfum d'Horace, il en respira le poison.

Guidé par son sens humain de la paix et de la santé, il exprima, comme pour résumer sa doctrine, la plus profonde vérité platonicienne, en ces paroles éternelles :

(( La perfection des choses consiste en ce que chacun de nous soit un monde parfait ; car dès lors, si tous sont en moi et moi en tous, si je renferme leur être à tous et si tous et chacun d'eux renferment mon être à moi, toute cette machine de l'univers s'embrassera et s'enchaînera, la multitude de ses éléments divers sera réduite à l'unité, et sans être mêlés ils se mêleront, et ils resteront multiples sans l'être : enfin, tandis que s'étendront et pour ainsi dire, s'étaleront aux regards la variété et la diversité, l'unité triomphera, sera reine et s'installera sur le tout. »

Paroles qui renferment la doctrine de toute renaissance.

La mystique chercha la plus grande ^ plénitude personnelle dans la mort des différences qui font l'individu, mais par voie individuelle. Le franciscanisme, la grande marée religieuse du treizième siècle, fut la mystique populaire : internationale religieuse et laïque, sorte d'état de conscience européen, qui effaça les frontières (1).

La perfection pour un peuple, c'est que tous soient en lui, et lui en tous, ^ par inclusion, pacifiquement, par communion de libre échange. Ce n'est

(1) Cf. Paul Sabatier, Vie de saint François d'Assise (introduction). J'appelle franciscanisme le mouvement religieux qui atteint son apogée avec saint Françoisj tout en le devançant dans une certaine mesure.

qu'ainsi qu'on arrive à être un monde parfait : cette plénitude, on ne l'obtient pas en opposant des guichets au milieu, mais en s'abandonnant à lui, en s'ouvrant, plein de foi, au progrès qui est la grâce humaine : laissons son courant déposer dans notre sein son limon substantiel, en ayant garde de le dénaturer par des filtrages trompeurs ; livrons-nous à lui au lieu de vouloir le diriger. La fange, d'elle-même, se transformera en bonne terre. C'est une terrible chose que la raison ratiocinante de toutes les races, définitrice des bonnes et des mauvaises idées, et qui prétend, au nom d'une pauvre conscience nationale historique, réglementer l'importation scientifique et littéraire, et construire une culture, à base d'industrie nationale protectionniste !

Ce n'est pas en nous, c'est hors de nous que nous nous trouverons. En fermant les yeux et en se cantonnant en soi-même, on arrive à Y individu, impénétrable atome, un par exclusion ; au

lieu que la personne s'enrichit quand elle s'ouvre à tous et à tout. C'est du dehors que nous recevons l'intégration productrice de vie : la différenciation toute seule appauvrit. Par souci de conserver la race en ce qui Y individualise, on marche à la perte de la personnalité castiza ; on tourne le dos à la plénitude de vie qui soutient l'humanité, toute en tous et toute en chacun.

Tous les jours on répète machinalement ce lieu commun : « Aime ton prochain comme toi-même », et journellement on dit qu'un peuple est une personne. Mais « aime un autre peuple comme le tien propre », voilà qui semble une ridicule impertinence. La loi de l'égoïsme et de la chair, épiée dans l'individu avec un zèle hypocrite, se formule dans la collectivité pour nous fournir un appui. Adversus hoslem seterna auctoritas : seul est notre prochain l'homme de notre tribu. Tout, le reste n'est qu'utopies, choses de nulle part, hors de l'espace : et tout est là pour les

gens qui ne croient qu'aux réalités massives et volumineuses, et pour qui la patrie, c'est le terroir.

On nous rebat les oreilles avec le règne social de Jésus-Christ, et c'est à peine si ceux qui l'annoncent entendent ce que cela signifie. C'est à peine si l'on rêve du règne du Saint-Esprit, où le christianisme, converti par l'humanité en substance de son âme, deviendra spontané. Il ne l'est pas, et c'est pourquoi il a des organes conscients, c'est pourquoi l'on en raisonne à satiété. Il semble insensé que le christianisme devienne morale publique alors qu'il n'a pas pénétré à fond les individus.

On a vu des apologistes de la guerre qui, sans savoir de quel esprit ils relevaient, s'intitulaient chrétiens, comme le monstrueux De Maistre. Ils sont légion ceux qui ne connaissent que le Christ Jupiter de Michel-Ange, — et légion de légions ceux qui ont sans cesse à la bouche le droit de légitime défense, sérvate ordine, etc.

Lorsque l'Espagne se replia sur ellemême et entra dans la période dite de décadence, — la phase de la chrysalide, — l'expansion de notre peuple avait créé une forte vie périphérique, extérieure et intérieure et favorisé la vie de relation (1).

(1) Que la découverte de l'Amérique ait activé la vie périphérique sur nos côtes, c'est un fait de conséquences incalculables pour notre culture. Comme la superficie croît moins vite que la masse, la surface du cerveau se replie pour s'accroître à mesure qu'augmentent la complexité et la délicatesse de ses fonctions : c'est pourquoi les circonvolutions sont plus développées dans le cerveau humain que dans celui des autres animaux, plus développées chez le blanc que chez les races inférieures. Et si l'Européen a le cerveau plus périphérique que le nègre africain, on y peut voir la transposition de cet autre fait, que l'Europe a un plus grand périmètre de côtes que l'Afrique, six fois plus grand par rapport à la superficie. Merveilleux cerveau que la Méditerranée ! antique cerveau de l'Europe, si riche en circonvolutions géographiques, en sinus, en scissures, en

C'est par le développement des fonctions de relation que les vivants progressent, accroissant et enrichissant leur vie. C'est de la périphérie primitive de l'embryon, des replis de l'exoderme, que naissent les organes de l'intelligence ; de l'intérieur naît le tube digestif, dont le développement, s'il n'est pas contenu, transforme le vivant en parasite stupide.

Ce sont des chatouillements du dehors qui éveillent ce qui dort au sein de notre conscience. Lorsqu'on rentre dans sa coquille, on ne se connaît ni ne se possède. La différenciation intérieure elle-même (je ne parle pas de l'extérieure) est un effet du milieu ; le régionalisme lui-même, cet agent d'enrichissement intime, se fortifie en respirant l'air étranger : ainsi s'activent la cir-

archipels, en golfes, en caps, en criques ! La Grèce, l'Italie, l'Angleterre doivent leur culture à leurs côtes, avant tout ; la France, au fait qu'elle est le chiasme, le nœud de l'innervation de l'Occident européen ; l'Allemagne, à la périphérie interne de ses mille petits États.

culation et la vitalité des membres lorsque la poitrine se gonfle pour recevoir l'air ambiant. Les littératures régionales s'éveillent généralement à des souffles cosmopolites (1).

Le développement de l'amour du clocher ne peut être fécond et sain que lorsqu'il va de pair avec le développement de F amour de la patrie humaine universelle : de la fusion de ces deux amours, l'un surtout sensible et l'autre surtout intellectuel, naît le véritable amour de la patrie.

(1) C'est un mouvement scientifique international qui a éveillé l'étude des dialectes, des coutumes et des traditions locale-s ; ce sont des mouvements de caractère international qui ont éveillé les langues populaires en face du latin : franciscanisme pour l'Italien, luthéranisme pour l'Allemand. Au mouvement protestant revient la meilleure part de l'impulsion reçue par la linguistique ; et aux faits cités à l'appui de cette affirmation (Voir « Port-Royal » dans les Nouvelles Études d'histoire religieuse, de Renan), nous pouvons ajouter que le premier livre imprimé en basque, si l'on excepte les poésies de Detchepare, est la traduction du Nouveau Testament par le huguenot basque français Jean de Leiçarraguc. En Espagne, c'est un protestant, Juan de Valdésj qui fut l'initiateur de la linguistique castillane.

Il faut se maintenir en équilibre avec le milieu en s' assimilant ce qui est hors de nous : la mutualité s'ensuit d'ellemême, parce que toute adaptation est nécessairement réciproque; Il n'est pas d'idée plus satanique que celle de Fautorédemption ; les peuples, comme les hommes, se rédiment les uns les autres. Les civilisations sont filles de génération sexuée, non de bourgeonnement.

Misérable crainte, que celle de perdre notre caractère en nous abandonnant au courant ! Le noyau castizo de notre culture comporte un vigoureux sentiment d'individualité, un sentiment sancho-pancin des réalités concrètes, de la distinction du sensible et de l'intelligible, des faits d'intuition, non inférés, — et d'autre part une aspiration quichottesque à la science finale et absolue, qui n'achève peut-être pas de grandes choses, mais qui les affronte au péril de la vie. Notre quichottisme, avec sa recherche impatiente du final et de l'ab-

solu, serait très fécond dans le courant relativiste ; notre sancho-pancisme opposerait peut-être une digue à l'analyse qui détruit les faits pour ne nous en laisser que la poussière. Mais le castizo éternel ne pourra agir qu'en oubliant le castizo historique en tant qu'il exclut.

Il faut tuer Don Quichotte pour que ressuscite Alonso Quijano le Bon, le sage, celui qui parlait aux chevriers du siècle de la paix, le généreux libérateur des galériens. Une fois délivré des ombres fumeuses de l'ignorance qu'avait répandues sur lui sa lecture amère et assidue des livres de chevalerie, et se sentant à l'article de la mort, il voulait mourir d'une façon qui fît comprendre que sa vie n'avait pas été si mauvaise.

« — Taisez-vous sur votre vie, lui dit Sansón, revenez à vous et laissez là ces histoires. »

« — Les histoires passées, répliqua Don Quichotte, qui n'ont été que trop vraies, pour mon malheur, ma mort, avec l'aide du ciel, les tournera à mon profit. »

« — En vérité il se meurt, et en vérité il est sage, Alonso Quijano le Bon ! »

Le bachelier Sansón Carrasco, la raison ratiocinante s' appuyant sur le sens historique, croira que Don Quichotte est incorrigible et que sa plaisante folie est destinée à le divertir toujours. Il en a été ainsi jusqu'à présent, et cela doit continuer, aujourd'hui comme hier, et demain comme aujourd'hui. Mais la loi du changement n'est-elle pas sujette à changement? N'y a-t-il pas une loi du changement de la loi? Seule est immuable le principe de continuité.

Une étroite compréhension prend pour la race intime et éternelle, pour le caractère d'un peuple donné, ce qui n'est que le symbole de son développement historique, de même que nous prenons pour notre personnalité intime, le moi qui en est l'image que nous renvoie le monde. Et c'est ainsi que l'on proclame consubstantielle à tel ou tel peuple la forme qu'adopta sa personnalité en passant du règne de la liberté à celui de

l'histoire, la forme que lui donna le milieu.

Pour se préserver, la race castillane historique créa le §jajja¿4M&ce, qui, plus qu'une institution religieuse, fut la douane du casticisme unitaire. Ce fut la raison ratiocinante de la nation investie du même rôle que Pedro Recio de Tirteafuera auprès du pauvre Sancho* Elle tailla, dit-on, les branches malades, mais elle mit l'arbre en un triste état... Elle balaya la boue... et il ne resta plus aux champs de terre végétale.

Tout cela n'est pas pure fantaisie.

Un coup d'œil sur l'état mental présent de notre société espagnole nous montrera la vieille race historique en lutte contre le peuple nouveau. Nous verrons que dans ce qui précède, il y a autre chose que des mots, et que ce qui semble le plus impertinent, insensé et extravagant dans mon exposé, est pertinent, sensé et intravagant à notre propos.

Nous résistons toujours à la grâce humaine et cette résistance a son culte

et ses prêtres. Nous résistons à nous ouvrir au milieu, et à nous plonger, dépouillés de toute vision historique, au plus profond de nous-mêmes. Grâce à une virtus medicatrix societatis, la régénération s'accomplit de toute façon, jour par jour, mais le devoir de chacun est d'aider la nature au lieu d'imposer une ornière au progrès.

Grattons un peu, et nous ne tarderons pas à découvrir, dans notre société espagnole actuelle, l'Inquisition immanente et diffuse, revêtue d'un formalisme bien peu strict sur les formes, et de cette gravité si peu sérieuse qu'est la vieille morgue castillane (*).

(*) En français dans le texte

Mai 1895.

A mesure que j'avançais dans ma recherche vagabonde sur le casticisme, j'ai aperçu de plus en plus clairement ce qu'il y a d'insensé à vouloir discerner, dans un peuple ou dans une culture, qui sont en formation toujours, le primitif de l'adventice. Tel est l'art avec lequel le sujet vivant résume en lui le milieu, tel l'enchevêtrement des actions et des réactions avec leurs échanges réciproques, que l'on s'engage dans un inextricable labyrinthe lorsqu'on prétend trouver la caractéristique propre d'un homme ou d'un peuple, qui ne sont jamais identiques à deux moments successifs de leur vie.

Malgré cela, malgré tout, j'ai essayé de caractériser notre noyau castizo; de montrer comment, dans la mystique, la race castillane entreprit de s'élever au-dessus de ses caractères difieren-

tiels en s'y absorbant ; comment l'atmosphère de la Renaissance permit au maître Léon de s'élever à la vraie doctrine libératrice, qu'engloutit la marée inquisitoriale de concentration et d'isolement. Il nous reste à voir les effets de cette concentration, de la fermeture des valves nationales.

La société espagnole traverse une crise profonde ; on peut voir dans son sein d'intimes réadaptations, une active transfusion d'éléments, un bouillonnement de décompositions et de recombinaisons : et, au dehors, un marasme désespérant. En cette crise persistent, visibles dans la vieille race, les caractères castizos : plus d'un, il est vrai, en décomposition.

Le vieil esprit militant et ordonnanciste persiste toujours, avec cette différence qu'aujourd'hui la vie de notre

peuple est celle du guerrier à la caserne, ou celle de Don Quichotte retiré entre sa gouvernante et sa nièce, après que sa vieille bibliothèque a été murée par un enchantement du savant Freston.

De temps en temps nous sommes pris d'un emballement, de velléités de faire une nouvelle sortie. En pareille occasion, l'on embouche la trompette épique, on parle, sur un .ton théâtral, de venger l'outrage reçu en faisant un éclat, puis, quand la fièvre est passée, tout s'en va en eau de boudin. On voit régulièrement, en pareil cas, le pasteur du Christ qui invite les ministres placés sous ses ordres à remplir « dans un véritable esprit sacerdotal les devoirs de leur auguste ministère, et à encourager les soldats des guérillas » ; aussi, le commandant en chef qui rase habitations et douars parce que leur population adulte a pris les armes. Nous conservons la foi dans notre bravoure sans discussion, dans les énergies épileptiques improvisées, et nous continuons

, à décorer le fameux général No importa de presque tous les mérites de lord Wellington.

A cet esprit reste associée, un peu atténuée toutefois, cette horreur du travail qui engendre des travaux sans nombre.

On continue à rendre un culte à la volonté nue et à juger les personnes sur leur emportement volontaire. Les uns adorent l'homme têtu et appellent constance ce qui est pétrification ; les autres gémissent sur le manque de caractères, entendons d'hommes d'une seule pièce.

Nous sommes gouvernés tantôt par v l'emportement volontaire, tantôt par l'abandon fataliste.

Avec l'admiration et l'estime pour la volonté nue et les actes d'énergie anarchique, ce sont toujours les fers pesants de la loi sociale externe, des apparences respectables et des mensonges conventionnels, à quoi se plient les individus en dépit de toutes leurs révoltes : sans cela ils sentent la terre

leur manquer sous les pieds. A cet égard, rien de stupide comme la discipline ordonnanciste des partis politiques. Us ont leurs « illustres chefs », leurs marabouts, qui doivent dire la messe pontificale dans les occasions solennelles, que ce soit ou non de leur goût, qui excommunient et confirment, lancent encycliques et bulles ; il s'y produit des schismes d'où résultent une orthodoxie et une hétérodoxie ; ils tiennent des conciles.

A l'excès d'individualisme égoïste et exclusif se joint le manque de personnalité ; l'insubordination intime va de pair avec la discipline externe ; on exécute, mais on n'obéit pas.

Dans cette société composée de camarillas qui se haïssent sans se connaître, c'est le règne désespérant d'un atomisme sauvage auquel on ne sait se soustraire que pour s'organiser sous une discipline de fer, avec comités, commissions, sous - commissions, programmes graticulés et autres acces-

soires. Et comme dans notre vieux temps, à cet atomisme s'unit la foi dans le pouvoir d'en haut, dans la loi externe, dans le gouvernement considéré tantôt comme dieu, tantôt comme diable * car telles sont les deux personnes de la divinité en laquelle croit notre manichéisme intra-ofïiciel.

Le manque de liberté intérieure ressort en un relief d'autant plus fort par comparaison avec la grande liberté extérieure dont nous croyons jouir parce que personne ne nous la dispute. Sur toute notre société espagnole actuelle s'étend et gagne une énorme monotonie, qui se résout en atonie : uniformité mate du couvercle de plomb d'une vulgarité colossale.

Dans notre état mental, nous portons de même l'héritage de notre passé, avec son doit et son avoir.

La tendance dissociatrice ne s'est pas corrigée ; l'instinct des extrêmes subsiste vivace, au point que les soi-disant justes milieux ne sont qu'un vague mélange des extrêmes. On appelle sentiment conservateur un salmigondis où le quiétisme se mêle à l'esprit révolutionnaire (celui-ci pouvant être progressiste ou rétrograde) ; les uns cherchent l'évolution pure, les autres la pure révolution. Tout cela, par rage de dissocier ce qui est associé et de formuler Tinformulable.

Tendance dissociatrice et vision kaléidoscopique qui se révèlent jusque dans les moindres détails : c'est ainsi qu'on fait un article pour enfiler, comme des perles, des traits d'esprit tout faits, au lieu que les traits surgissent organiquement de l'article. Tendance dissociatrice qui ne va pas sans son cortège de conséquences. Il est bien porté de bâtir des périodes syntaxiques vides de substance et d'aligner des mots ; on admire une pensée cohérente, même si c'est

cohérence dans le néant ; on sacrifie à la conséquence la vie concrète de l'antécédent et du conséquent, au fil les perles qu'il devrait uñir.

Une dissociation profonde et fatale entre toutes, c'est celle qui existe chez nous entre la science et l'art, entre ceux qui cultivent l'une et l'autre. Les hommes de science manquent d'art, d'agrément et d'esprit : solennels raseurs, graves comme des papes et prenant tout avec gravité. Les gens de lettres vivent à l'écart de toute culture scientifique sérieuse ; bien heureux quand ils ne sortent pas en tas les concepts d'une science d'emprunt mal digérée. Les uns sont attentifs à ne pas souiller la pureté immaculée de l'austère pensée abstraite, et, évitant de la compliquer de franges et de brandebourgs, ils la schématisent que c'est une pitié ; les gens de lettres se détournent d'une substance dont ils n'ont pas goûté, et la bohème romanticoïde continue à se traîner dans nos satanées

brasseries. On cultive, plutôt que l'esprit, le trait d'esprit, et les godets de la noria tournent à sec. On fabrique des mots sanglants pour qu'ils courent de cercle en cercle. Cependant, d'autres passent leur temps à peindre des arabesques d'une finesse de filigrane sur un enduit de plâtre qui s'écaille aussitôt exposé aux intempéries. Beaucoup croient qu'on apprend à faire des drames en en lisant, à écrire des romans en s'en donnant des indigestions ; que, pour être homme de lettres, il n'est pas besoin d'autre chose que ce qu'ils appellent, par exclusion, littérature. Et quant à ceux qui cultivent la science, ils ne sortent pas des centons, des travaux de seconde main, des compilations de revues : l'inaptitude à l'investigation directe donne la main au manque de spontanéité. Ainsi passonsnous du genre scientifico -rasant aux futilités pseudo-littéraires. Or, chez nous, littérature et science ne peuvent se séparer l'une de l'autre : la science doit,

pour pénétrer, se présenter revêtue d'une enveloppe aimable, et la littérature doit exercer ici une fonction d'enseignement. Vu l'état de notre culture, toute différenciation, toute spécialisation sont fatales; il faut à toute force être encyclopédiste. Quiconque, ici, sent en lui une force, a le devoir de ne pas orienter ses efforts de façon trop unilatérale. Nous nous trouvons, en fait de culture, dans la même situation où se trouvent, en fait de commerce, ces villages où une même boutique débite les marchandises les plus diverses.

Ce qui s'entretient vivant, bien vivant, c'est l'intellectualisme des concepts graticulables et avec lui, l'idéophobie. Les idées sont cause de tout le mal, de la Système (*) avec toutes ses conséquences. O simplicité ! Ce conceptisme est militant et dogmatique : le dogmatisme nous ronge à tel point qu'il

(*) La Sistema. C'est ainsi que les écrivains ultramontains, en Espagne, désignèrent pendant un temps le libéralisme.

triomphe jusque dans l' antidogmatisme.

On perd ses forces, on gaspille son temps à des polémiques scolastiques et avocassières ; la dispute est le condiment de la presse provinciale.

Enfin, planant sur le tout, la suprême dissociation espagnole est celle de Don Quichotte et de Sancho. Celui-ci annule celui-là. Il faut voir la mine de prospérité de notre sancho-pancisme antispéculatif et antiutopique ! Quels ravages fait le sens commun, la chose la plus antiphilosophique et la plus antiidéale qui soit ! Le sens commun, dans une société où l'on n'emploie que la simple vue, la vue commune, proclame fou celui qui regarde dans un microscope ou dans un télescope ; le sens commun emploie des argumenta ad risum pour faire voir le désaccord d'une opinion avec nos habitudes d'esprit.

« Non ! s'écrie aujourd'hui Sancho, avec moi, rien à faire ! On ne m'y reprendra plus : pas si bête !» Il a perdu ce qu'ii avait de plus beau, sa foi en Don Qui-

chotte et son espérance en l'île de promission. Si Sancho redevenait l'écuyer de Don Quichotte, mieux encore, le serviteur d' Alonso le Bon, de quoi ne serait-il pas capable avec son sens commun si sain !

C'est un spectacle déprimant qu'offre l'état mental et moral de notre société espagnole, surtout si on l'étudié en son centre. C'est une misérable conscience collective homogène et plateo Sur nous tous pèse une atmosphère étouffante ; sous une dure écorce de gravité décente règne une grossièreté rentrée, une énorme trivialité populacière. Taboada (*) et Cilla (**) avec leur désespérante monotonie dans la platitude, reflètent la réalité ambiante comme faisait jadis le vigoureux simplisme de Calderón. Lorsqu'on lit le vacarme que suscite, à Paris par exemple, un évé-

(*) Mort en 19C6. Écrivain satirique, à la façon d'Alphonse Allais, et qui railla sans pitié le mauvais goût de la petite bourgeoisie.

(**) Ramón Cilla, qui vit encore, était le caricaturiste le plus en vogue il y a une trentaine d'années.

nement scientifique ou littéraire, lorsqu'on voit comment fourmillent là-bas les écoles et les doctrines, et même les extravagances, — et qu'aussitôt après on reporte son attention sur le collapsus qui nous garrotte, le contraste est profondément douloureux.

Un Espagnol cultivé se distingue à peine d'un autre Européen instruit, mais il y a une différence énorme entre n'importe quel corps social d'Espagne et ses analogues de l'étranger. Pourtant, la société porte en elle les caractères mêmes des membres qui la constituent.

Comme les individus dont elle est formée, notre société se distingue par un temps de réaction psychique démesuré. Elle est lente à recevoir uneV impression, en dépit d'une apparente impressionnabilité qui n'est qu'irritabilité épidermique ; elle est lente aussi à la perdre. Ici, avènements et disparitions sont lents, qu'il s'agisse des idées, des hommes ou des mœurs.

Nul courant d'eau vive à l'intérieur

de notre vie intellectuelle et morale : c'est ici un marais d'eau stagnante, non pas un courant de source. De temps en temps des pierres qui tombent en agitent la surface, rien que la surface, ou, tout au plus, remuent la vase du fond : et la citerne se trouble d'un peu de fange. Sous une atmosphère soporifique s'étend un désert spirituel d'une aridité à faire peur. Il n'y a ni faîcheur, ni sponta- V néité : il n'y a pas de jeunesse.

Voilà le mot terrible : il n'y a pas de jeunesse. Il y a des jeunes gens, sans doute, mais la jeunesse- manque. C'est que l'inquisition latente et le formalisme sénile l'accablent de tout leur poids. Dans les autres pays d'Europe, on voit apparaître des étoiles nouvelles, astres errants pour la plupart, et qui

disparaissent après avoir brillé un moment : on a le lion du jour, le génie de la saison. Ici, pas même cela : toujours les mêmes chiens, avec les mêmes colliers au cou.

On dit qu'il existe, épars, des germes vivants et féconds, à demi cachés ; mais le sol est si foulé, si tassé, que les pousses tendres des grains profonds ne parviennent pas à fendre la croûte superficielle, ne réussissent pas à briser la glace. Un homme qui, ayant passé l'âge mûr, conserve, parmi nous, la foi, la vigueur et l'enthousiasme de la jeunesse, prétend qu'ici les jeunes gens promettent jusqu'à trente ans, après quoi ils se transforment en nigauds. Ils ne se transforment pas, on les transforme : ils tombent atteints d'anémie en présence du réseau brutal et inflexible de notre ordonnancisme et de notre stupide gravité ; nul ne leur lance à temps un regard de bonté et d'intelligence.

On les veut autres qu'ils ne sont : notre vieil esprit d'intolérance ne conçoit pas

qu'on laisse chacun se développer selon son contenu et sa nature.

Il y a quelque temps, un critique réclamait que le théâtre espagnol fît une place aux auteurs nouveaux et inconnus : une sorte de théâtre libre. Généreuse chimère ! Il faudrait savoir discerner la pousse nouvelle ! Il nous manque ce que Garlyie appelait l'héroïsme d'un peuple, ce sens qui lui fait deviner ses héros. Quelques jeunes gens fondent une petite revue : vous ne tarderez pas à lire au bas des pages les noms qui tiennent partout l'affiche.

Dans la vie intellectuelle comme dans la tauromachie, elle aussi empestée de formalisme, il faut recevoir l'alternative de la main des vieux matadors :

faute de quoi l'on reste éternellement novillero.

A ce dédain de la jeunesse se joint un culte superstitieux et servile des gens consacrés. On s'est acquitté avec une fureur implacable de la tâche d'aplatir et d'écraser les tendres reje-

tons, sans discerner la tige tendre des broussailles où elle croissait, mais on n'a pas touché au gui, aux tumeurs ni au3c excroissances des vieilles yeuses, consacrées et intangibles. Que de jeûnes gens morts en fleur dans cette société qui n'a d'yeux que pour le tout fait, pour les contours arrêtés, aveugle à ce qui devient ! Tous morts, ceux qui ne se sont enrôlés dans aucune franc-maçonnerie, blanche, noire, grise, rouge ou bleue !

Ajoutez à cela la pauvreté de notre y nation, qui fait qu'il est dur de gagner sa vie et de s'installer : le primum vivere tue le deinde philosophari. Les jeunes restent longtemps pendus aux jupes de leur mère ; ils sont longs à s'arracher du placenta de la famille : et quand ils s'y décident, ils gaspillent leurs forces les plus fraîches à chercher un parrain qui veuille bien les conduire à travers nôtre savane de glace.

Afin d'échapper à l'élimination, ils mettent en jeu toutes leurs facultés

caméléonesques pour prendre la couleur du fond qui les entoure (un gris sombre et mat). Ils y parviennent. Il ne s'agit pas de s'adapter au milieu en se l'adaptant en même temps de façon active ; il s'agit de s'accommoder aux circonstances, passivement.

Nous vivons dans un pays pauvre, et faute de pain, tout est chagrin. La pauvreté économique explique notre pauvreté mentale ; les forces les plus fraîches et les plus intactes, on les épuise pour s'établir, dans la lutte pour les places. Une des vérités les plus profondes qui soient, c'est que dans l'échelle des phénomènes sociaux, les phénomènes économiques sont à la base, comme les éléments premiers. Et notre maladie, plus encore que la pauvreté, c'est la rage de paraître plus riches que nous ne sommes (1).

(1) Il vaudrait la peine d'étudièr l'influence de notre pauvret» économique sur notre culture. Récemment, un critique déplorait l'indifférence avec laquelle a été accueillie en Espagne l'édition académique des Cantigas du Roi Savant. Indifférence justifiée, car

Marmite où il entrait plus de bœuf que de mouton, hachis presque tous les soirs, œufs au lard le samedi et lentilles le vendredi, ce pauvre régime, s'ajoutant aux nuits blanches passées sur les livres de chevalerie, ne pouvait manquer de contribuer à dessécher le cerveau du pauvre Alonso el Bueno. Aujourd'hui encore a cours parmi nous l'aphorisme du pédant Cabra : la faim, c'est la santé. Le docteur Sangrado (*) fait des adeptes, et l'on continue à affirmer gravement que les tumeurs sont dues à la force du sang, les attaques d'épilepsie à un excès de santé. Et l'on nous ordonne la diète. Surtout, défense

cette édition d'apparat, avec tout son luxe typographique et sa richesse matérielle, n'est pas adaptée à la maigreur des bourses espagnoles. Le même sort attend l'édition monumentale des œuvres de Lope, publiée aussi par l'Académie. La gravité du fait augmente, si l'on songe d'où lui vient l'argent. Cependant nul n'entreprend de publier quelque chose comme la Universal Bibliotek qu'édite Philipp Reolam, de Berlin. Quelle œuvre méritoire ce serait que d'élargir et de diriger intelligemment la Biblioteca Universal à deux réaux le volume ! (*) De Gil Blas.

de dire la vérité ! Celui qui l'exprime virilement, sans ambages ni détours, les esprits rabougris et sceptiques l'accusent de pessimisme. On veut soutenir cette ridicule comédie : un peuple qui fait semblant de s'abuser sur son état !

Pas de Jeune Espagne, ni rien de semblable. Pas d'autres protestations que celles qui se réfugient autour des tables des cafés, où l'on prodigue l'esprit, où l'on gaspille la force. Encore faut-il voir comme ces orateurs protestataires des cafés, la plupart vigoureux et débordants de vie, se retiennent dès qu'ils se voient en public : paralysés et comme fascinés par le regard de la bète collective, ils se mettent à dévider les pires banalités, les lieux communs les plus rebattus.

On étouffe la jeunesse sans la comprendre : on la voudrait grave, mûre et convenable dès l'abord. Comme Dieu fit jadis du Pharaon, l'on commence par la rendre sourde ; après quoi, on l'appelle, et, voyant qu'elle ne répond

pas, on la dénigre. Notre société n'est que l'extension de la famille patriarcale, antique et castiza. Nous vivons en pleine presbytocratie (vétustocratie, disent certains), soumis au Sénat des sachems, subissant l'autorité de vieillards incapables de comprendre l'esprit des jeunes et qui marmonnent : « Ne poussez pas, mes petits ! » .: bien heureux quand ils ne tuent pas, comme le mancenillier, tout ce qui cherche abri sous leur ombre protectrice. « Oh ! vous êtes encore jeune, vous avez le temps 1 » autre façon de dire : « Vous n'êtes pas encore assez philistin (*) pour pouvoir tenir votre place. » Un bon tableau d'ancienneté, écrasant et clos, et, en toutes choses, le régime du bouchon !

Les jeunes eux-mêmes ne tardent pas à vieillir, ou plus exactement à se transformer en petits vieux, convenables et

(*) Camello, littéralement : chameau. Le mot eut e vogue passagère, dans la jeunesse intellectuelle, ur désigner un homme raisonnable, ennuyeux, urré de sens commun et vide de sens propre.

philistins, encadrés et graticulés : une fois corrects à souhait, ils peuvent être nommés pions sur notre échiquier : s'ils sont bien sages, ils pourront arriver au grade de fous.

Là où il n'y a pas de jeunesse, il ne saurait y avoir un véritable esprit d'association : pour que celui-ci surgisse, il faut un débordement de vie, une force qui sorte de son lit, qui se transfuse. Les sociétés, ici, naissent ossifiées ; et encore, quand elles naissent ! Car l'insociabilité est un de nos traits caractéristiques. S' étendant aux relations éntreles sexes, notre insociabilité développe la brutalité masculine, mère de grossièreté sauvage, source des plus sales écarts : et le rééultat, c'est que les hommes sont mus, comme des polichinelles, par des caprices et de menues intrigues féminines.

SUR LE MARASME DE L'ESPAGNE î<5

C'est un affligeant spectacle que de contempler les ravages de notre insociabilité, de notre sauvagerie déguisée.

Nous qui vivons plongés dans ce marécage, nous voyons avec stupeur les remous des écoles, des sectes et des groupements qui se font et se défont en d'autres pays : pullulement de conventicules, de groupes, de revues, où, parmi un fatras d'excentricités, bouillonne une vie puissante. Ici, les gens ne s'associent qu'officiellement, pour donner des avis et faire des rapports, publier des choses assommantes et toucher des jetons de présence. Telle association d'écrivains et d'artistes pourrait tout aussi bien passer pour une association de coiffeurs : coopérative funéraire, en même temps que dédiée à Terpsichore, son office est de payer l'enterrement de ceux qui meurent et de faire danser les vivants.

C'est que pour s'associer, il faut un principe associant et un principe d'association : et tous deux font défaut là

où la lutte pour les pois chiches (*) engendre l'atomisme, et la presbytocratie, la stagnation.

Ici, tout est renfermé, étroit : la presse périodique nous en offre un exemple type. Apprentis, compagnons et maîtres forment une phalange compacte, qui se couvre d'une tortue de boucliers, et nul ne l'entame, nul n'entre dans ses rangs, s'il n'a au préalable prêté serment aux règles de la corporation et revêtu l'uniforme. La dite presse est un véritable bassin d'eau croupissante ; elle vit de sa propre substance : dans chaque rédaction, l'on tient compte non du public, mais des autres rédactions ; les journalistes écrivent les uns pour les autres, ils ne connaissent pas le public, n'ont pas foi en lui. La littérature au détail a envahi la presse, et, parmi les journalistes proprement dits, les meilleurs ne sont, à des degrés divers, que des gens de lettres utilisant ce qu'ils

(*) Les garbanzos qui sont la base de l'alimentation espagnole traditionnelle.

ont lu. L'inaptitude espagnole à voir directement et sur le vif le fait vivant, tel qu'on le rencontre dans la rue, se révèle par l'absence de vrais journalistes. A défaut de mieux, on a l'éclat emphatique de la rhétorique superficielle ou l'ingéniosité d'un délayage déliquescent. Le reporter n'est que le gâtesauce de la rédaction. Qu'on étudie notre presse périodique avec toutes ses insuffisances, et voyant combien fidèlement elle reflète notre société, on ne pourra s'empêcher de s'écrier, lorsqu'on l'entend accabler de malédictions stupides :

C'est la tête qu'il faut jeter :

Le miroir n'y est pour rien.

Miroir véritable, miroir de notre pJatitude, de notre chasse aux places, miroir de notre duplicité, de notre routine et de notre grossièreté. Ce n'est pas autre chose que l'air même que nous respirons, condensé, concentré, devenu conscience... Surtout, d'une désespérante correction !

Ne soyons donc pas si convenables, pas si corrects, et plus solides, mieux orientés ! au lieu de gravité, du sérieux ! et surtout, la liberté ! la liberté ! mais la profonde, non l'officielle. Quels ravages font la peur du ridicule et la crainte du public, cette bête aux mille gueules !

Il règne un misonéisme implacable à tout ce qui est frais, pimpant, raisonnable et vivant. Par contre, les pires absurdités passent si elles se présentent revêtues de gravité schématique ; tous les mattoïdismes (*) font leur chemin librement, et, parmi des quolibets timides, ils triomphent. On peut disserter sur la biologie polyédrique (**), sur la pathologie algébrique, sur la physiologie schématique, sur n'importe quelle pentanomie pantanomique (***); on peut se

(*) Mot forgé sur mattoïde, qui lui-même sst emprunté à la terminologie de Lombroso, où il désigne les anormaux.

(**) Allusion aux fantaisies d'un certain Soria sur l'origine polyédrique des espèces.

(***) Allusion à un livre intitulé Essai de philosophie elliptique : Pentanomie pantanomique du latent

livrer à n'importe quelle péralade (*).

Mais gardez-vous de parler de la loi de vie des colonies ; ou de faire des objections à la foi dans notre courage inné ! N'allez pas toucher à la marine !

Nous passons, — c'est Don Juan Valera qui l'a dit, — du grossier au prétentieux.

Il semble que le mal s'aggrave et s'étende : l'ignorance est plus grande chaque jour, et la pire des ignorances, celle qui s'ignore elle-même, celle de la demi-science présomptueuse. Avec tout cela, l'on dénigre fort la frivolité française, on met plus bas que terre le Larousse, si utile, et qui, pour certains

pensant ou loi quintuple universelle, par le marquis de Seoane, auteur des Lois naturelles de la politique. Le docteur Simarro, professeur de psychologie expérimentale à l'Université de Madrid, disparu récemment, aimait à dire que l'Espagne est le pays du monde où l'on publie le plus de choses sur le mouvement perpétuel, la quadrature du cercle, la trisection des angles, la démonstration du postulat d'Euclide et autres matières analogues.

(*) Allusion à l'agitation nationaliste suscitée à l'époque autour du malheureux Isaac Peral, inventeur d'un sous-marin.

de nos grands hommes, est la source d'information presque unique. Et comment s'en plaindre? Ceux qui les critiquent et les raillent en sont encore à Wanderer.

La présomption est telle, qu'elle empêche de commencer par le commencement, d'apprendre les éléments dans des manuels scientifiques. Celui qui veut se donner une teinture de science commence par la fin et prétend savoir le dernier mot sans apprendre le premier.

Un conférencier se ferait traiter de cuistre pédant et insupportable si, connaissant bien la culture d'un public de chez nous, il commençait par lui exposer l'abécé d'une discipline. Ici, la situation \des maîtres d'école est un thème pour la rhétorique déclamatoire : en fait, on méprise profondément, non seulement le maître d'école, mais sa fonction. Décrotter de jeunes esprits est le dernier des métiers (1).

(1) Aux lamentations sur l'abandon où sont laissés les instituteurs, beaucoup répondent en disant qu'ils ne méritent pas mieux, qu'ils coûtent plus cher qu'ils

Il nous manque la riche expérience que les aventuriers castizos de notre âge d'or rapportaient de leurs courses à travers les Flandres, l'Italie, l'Amérique et autres lieux ; eux versaient dans leurs productions le fruit d'une vie très agitée, en perpétuel mouvement ; mais nous n'avons remplacé cette expérience par aucune autre. Il n'y a qu'aboulie à l'égard du travail modeste et de l'investigation directe, lente et calme. Les plus laborieux se convertissent en réceptacles de science toute faite : bousiers qui agglomèrent à leur boule tout ce qui vient de paraître à l'étranger.

On se dispute à qui est le premier au courant, non à qui comprend le mieux ; il est bien porté d'être à la dernière mode, de recevoir les livres de Paris quand leurs feuillets sentent encore l'encre d'imprimerie.

ne valent. C'est là un cercle vicieux, tout simplement. Lequel est le premier, la poule ou l'œuf? On ne relève pas leur condition parce que la fonction attire peu de jeunes gens de mérite, et peu sont attirés parce qu'on ne relève pas la condition des maîtres.

Dans la vie courante, dans le commerce journalier, l'extrême pauvreté des idées nous amène à bourrer la conversation de jurons maladroits, chevilles destinées à dissimuler le bégaiement intellectuel produit par cette pauvreté ; et la rudesse d'esprit, faute d'une nourriture substantielle, nous conduit tout droit à faire nos délices des plaisanteries de taverne les plus bassement obscènes. La tendance à la vulgarité grossière subsiste telle que je l'ai dégagée comme un des caractères de notre vieux réalisme castizo.

Sur cette misère spirituelle s'étend la pieuvre politique ; cette anémie se complique de congestions aux centres plus ou moins parlementaires. Dans une politique à la petite semaine, l'ingéniosité prend la place du savoir solide, et tout se passe en escarmouches de guérillas.

La petitesse de la politique répand son virus dans toutes les autres manifestations de l'âme nationale. La pieuvre elle-même passe par une crise. Les vieux

partis, momifiés dans leur ordonnancisme superficiel, traînent leurs corps desséchés, et voici que naît, signe des temps, le parti du bon ton sceptique et de la distinction élégante : le néoconservatisme dilettantesque et chic, — n'excluant pas des visées de ploutocratie. De leur côté, les partis les plus populaires s'évertuent à organiser des âmes vides d'idées, à créer des formes là où il n'y a pas de substance, à établir une cohésion entre des atomes incohérents. S'il y avait une poussée de germination, une montée de sève printanière, l'organisme ne surgirait-il pas tout seil, puissamment? la substance ne prendraitelle pas forme spontanément au contact du milieu?

Enfin, dira-t-on, qu'y a-t-il de commun entre tout cela et notre sujet, le casticisme? Beaucoup plus qu'on ne

pense : tout cela, c'est la revanche du vieil esprit national historique, qui réagit contre Feuropéisation. C'est l'œuvre de l'inquisition latente. Les caractères qui, en d'autres temps, purent nous donner la primauté, prolongent aujourd'hui notre déchéance. L'inquisition fut un instrument d'isolement, de protectionnisme casticiste, d'individuation exclusive de la race. Elle empêcha d'éclore ici la très riche floraison des pays réformés où les sectes se multipliaient à l'infini, se différenciant dans la plus opulente multiformité. Aussi voyonsnous aujourd'hui se dresser, chauve et sèche, la tête de l'yeuse antique mutilée par les émondeurs.

En dépit des douanes de toute espèce, Feuropéisation de l'Espagne alla s' accomplissant, de siècle en siècle, mais très péniblement et sans dépasser beaucoup la surface, Fécorce. En ce siècle, après l'invasion française, nous avons eu le travail interne, si fécond, de nos luttes civiles : puis vint F effort de 68

à 74, après lequel nous sommes tombés ^ à bout de forces, en plein collapsus.

Cependant reparaît l'inquisition intime, jamais domptée, en dépit de la liberté officielle. Tous nos vices nationaux et castizos reprennent force : manque de cette qualité que les Anglais appellent sympathy, incapacité de comprendre et de sentir notre prochain tel qu'il est ; et nos relations de coteries, — guelfes contre gibelins, — sont régies par l'absurde maxime : qui non est ?necum, contra me est. Chacun vit tout seul au milieu de ses semblables, comme dans un désert de sable vide et nu, où s'agitent de pauvres esprits enfermés dans des dermatosquelettes anémiques.

Avec le sentiment de l'idéal s'est éteint le sentiment religieux des choses, i/ Peut-être sommeille-t-il dans les profondeurs du peuple. Comme on a bien su comprimer cet idéal religieux qui débordait dans la mystique et qui, du fond de l'âme castiza tirait un souffle de liberté, au temps où la race éclatait

de vie ! Il y a aujourd'hui encore moins de liberté intime qu'à Fépoque de notre fanatisme proverbial : définiteurs et familiers du Saint-Office seraient scandalisés par la barbarie de nos évêques en redingote, de nos censeurs laïcs. Tel fait des grimaces et se couvre les yeux avec ses doigts écartés, en criant « profanation ! » qui jamais, de sa vie, ne s'est senti dans l'âme la moindre étincelle de ferveur religieuse. Ah ! c'est que, dans ces temps d'expansion et de rayonnement, notre vieille race vivait ouverte à tous les vents et plantait dans le monde entier ses tentes.

L'âme castillane fut grande lorsqu'elle s'ouvrit aux quatre vents du ciel et se répandit par le monde ; ensuite elle ferma ses valves, et nous ne sommes pas encore sortis de notre sommeil. Tant que la race fut féconde, elle ne se connut pas comme telle, en ce qui la distingue : sa ruine commença le jour où elle s'écria : « Mon moi ! on m'arrache mon moi ! » et voulut s'enfermer en elle-même.

Est-ce donc la mort imminente et totale? Non, l'avenir de la société espagnole attend à l'intérieur de notre société historique, dans l'intrahistoire, dans le peuple inconnu : il surgira, irrésistible, mais pas avant que ne le réveillent des souffles ou des bourrasques d'air européen.

Parler du peuple qui se tait, prie et paye, c'est une figure de rhétorique vide de substance pour la plupart de ceux qui l'emploient. Et s'il est une vérité bien établie parmi ceux qui s'agitent dans le vide de notre vie historique, c'est que le peuple est effroyablement brut et inepte.

L'Espagne reste à découvrir, et elle ne sera découverte que par des. Espagnols européisés. On ignore paysages (1) et paysans, toute la vie de notre peuple. On ignore jusqu'à l'existence d'une littérature plébéienne, et nul n'arrête son

(1) L'immense majorité des habitants de Madrid ignore qu'il y a peu de capitales dont les environs soient plus beaux.

attention sur les chansons d'aveugles, les pliegos de cordel (*), les romans à un sou la livraison : pour absorber cet pâture, il n'est même pas besoin de savoir lire, il n'y a qu'à écouter. Se demande-t-on quels sont les livres dont les feuillets deviennent crasseux à force d'être épelés autour de l'âtre des fermes, dans les réunions de paysans?

Et tandis que les uns importent de minces byzantinismes, que les autres cultivent des casticismes livresques, le peuple nourrit sa fantaisie des vieilles légendes européennes du cycle breton ou du cycle carolingien, de ces héros qui ont couru le monde entier, et il mêle aux prouesses des douze Pairs, de Valdovinos ou de Tirant le Blanc les exploits de José Maria et les histoires héroïques de nos guerres civiles.

Dans cette multitude qui n'a pas

(*) Feuilles volantes sur lesquelles sont grossièrement imprimées des complaintes populaires. Les aveugles qui les vendent les portent pendues à leur cou par une ficelé : d'où leur nom.

entendu parler de nos gens de lettres consacrés, il y a une vie diffuse et riche ; il y a une âme inconsciente dans ce peuple inculte qu'on méprise sans le connaître.

Lorsqu'on affirme que dans l'esprit collectif d'un peuple, dans le Volksgeist, il y a quelque chose de plus que la somme des caractères communs aux esprits individuels qui le composent, on entend par là que s'y retrouvent, d'une façon ou d'une autre, tous les caractères de tous ses composants ; on entend qu'il existe un halo collectif, une profondeur de l'âme commune dans laquelle vivent et agissent tous les sentiments, tous les désirs et toutes les aspirations qui ne concordent pas d'une manière définie, qu'il n'y a pas de pensée individuelle qui n'ait sa répercussion en toutes les autres, même en celles qui lui sont opposées, en un mot, qu'il y a une véritable subconscience populaire. Si l'esprit collectif est quelque chose de vivant, il l'est parce qu'il

inclut, avec tous ses membres, toutes les relations de leur contenu vital.

Lorsqu'un homme s'enferme en luimême, résistant de toutes ses forces au milieu, lorsqu'il se met à vivre sur ses souvenirs, sur son histoire, à fouiller introspectivement sa conscience, celle-ci finit par s'hypertrophier sur le fond subconscient. Celui-ci, par contre, s'enrichit et s'anime à la fraîcheur du milieu ambiant : ainsi, au retour d'une promenade à la campagne, nous ne rapportons peut-être pas à la maison un seul souvenir défini, mais notre âme est pleine de voix montées de sa nature intime, comme si elle s'était éveillée au contact de la nature sa mère. Les peuples, en s'enfermant, en s'isolant, hypertrophient dans leur esprit collectif la conscience historique aux dépens de la vie intrahistorique diffuse, qui languit faute d'air. La pensée nationale, travaillant sans sortir d'elle-même, fait taire la rumeur inarticulée de la vie sous-jacente. Certains

peuples, à force de se contempler le nombril national, tombent dans le sommeil hypnotique et contemplent le néant.

Je me sens impuissant à exprimer comme je le voudrais cette idée qui flotte en ma pensée sans contours définis ; je renonce à accumuler les métaphores pour amener le lecteur à cette conception, qu'un peuple voit se flétrir la vie profonde et diffuse de son intráhÍ8toire quand les classes historiques l'enferment en lui-même, tandis qu'elle prend force pour rajeunir, revivre et rafraîchir le peuple entier par le simple contact du milieu extérieur.

Je voudrais suggérer très fortement au lecteur l'idée qu'un éveil à la vie de la multitude diffuse et des régions, doit aller de pair, en liaison étroite, avec l'ouverture des fenêtres sur l'horizon européen pour l'aération de la patrie. Il faut nous européiser et prendre un bain de peuple. Le peuple, le peuple profond, celui qui vit par-

dessous l'histoire, est la pâte dont sont pétries toutes les races : c'est leur matière protoplasmique. Ce qui différencie et exclut, ce sont les classes et les institutions historiques. Et celles-ci ne peuvent se rajeunir qu'en se submergeant dans celui-là.

Ainsi donc, foi ! foi dans notre spontanéité propre, assurance que toujours nous serons nous-mêmes ! et laissons venir l'inondation du dehors, la douche !

C'est une désolation ! En Espagne, le peuple est une masse électrice et contribuable. Comme on ne l'aime pas, on ne l'étudié pas, et comme on ne l'étudié pas, on ne le connaît ni ne l'aime. Le bachelier Carrasco continue à proclamer Sancho « l'un des plus mémorables sots de notre temps ».

parce qu'il parle d'un testament qui ne se peut révolter (*). On ne connaît ni ses mœurs, ni sa langue (1), ni ses sentiments, ni sa vie. Et pourtant, si Pereda est profondément castizo, ce n'est pas lorsqu'il ourdit, au gré de sa fantaisie, une trame dont les fils viennent de nos vieux classiques, ni lorsqu'il fait de la marqueterie de langage livresque, mais lorsqu'il exploite avec art et bonheur cette très riche carrière du peuple au sein duquel il vit.

Dira-t-on que le peuple est plus traditionaliste encore que ceux qui vivent dans l'histoire? Certes, mais pas de la même façon. Sa tradition est la tradition éternelle. Gomme son idéal est senti plutôt que pensé et comme

(*) Sancho, dans Don Quichotte, dit revolcar (renverser) pour revocar (révoquer).

(1) Notre Académie Royale, qui propose pour ses concours des sujets d'investigations livresques, ne s'est jamais avisée de demander des travaux d'investigation directe et immédiate sur la langue du peuple en telle ou telle région.

il ne prend pas de formes définies, de profils arrêtés, ceux qui n'ont d'yeux que pour le géométrique et le formulable confondent cet idéal avec les interprétations qui en sont données.

Lorsque éclata notre Glorieuse (*), si castiza, quoi qu'on en dise, si profondément castiza, le peuple des campagnes se leva, à ce qu'il semblait, contre elle, et en réalité pour la parachever et l'étendre : à l'heure qu'il est, on ne s'est pas encore expliqué cette lame de fond. Nous ne voyons que les programmes, les formules, les théories et les doctrines par lesquelles ceux qui étaient à la tête du mouvement essayèrent de Yexpliquer. Et pourtant, on l'a dit avec une vive intuition de la vérité, il ne s'agissait pas d'un parti, mais d'une communion, et qui n'avait pas de programme.

Quand étudiera-t-on avec amour ce débordement populaire qui dépassait

(*) La révolution de 1868, suivie de la dernière guerre carliste.

toute forme? Que de choses tenaient dans les replis de sa fameuse devise : « Dieu, patrie et roi ! » Il eut le même sort que la fermentation religieuse de l'Italie du treizième siècle : il fut encadré, formulé, cristallisé, et aujourd'hui l'on n'y discerne plus la poussée profondément laïque, démocratique et populaire, la protestation contre tout mandarinisme, tout intellectualisme, tout jacobinisme et tout parlementeurisme, contre tout aristocratisme et toute centralisation unificatrice. Ce fut un mouvement plus européen qu'espagnol, une irruption du subconscient dans la conscience, de l'intrahistorique dans l'histoire. Mais une fois dans l'histoire, il s'embourba ; en recevant programme et forme, il perdit sa vertu. A quoi bon en dire plus long sur un moment intrahistorique que nous ne voyons qu'à travers des préjugés historiques? Laissons cela pour une autre occasion (*).

(1) Unamuno a tenu parole. Son roman Paz en la guerra (Madrid, Fernando Fé, 1897) est le vivant

Il est temps de mettre fin à ces divagations décousues, où je n'ai dit que bien peu de chose, au prix de ce qu'il me resterait à dire. Mon intention était de développer plus longuement cette idée qu'un casticisme réfléchi, conscient et défini, qui se cherche dans le passé historique, ou, partant de ce passé, s'en tient à un présent historique encore, n'est pour un peuple qu'un instrument d'appauvrissement spirituel ; — que le papillon doit déchirer le cocon qu'il a tiré de sa substance de ver ; — que cultiver exclusivement, en un individu ou en un peuple, l'élément qui les distingue, sans le bien subordonner à ce qui est commun à tous, au sarcode, c'est développer une individualité de cocon aux dépens de la personnalité intégrale ; — que la misère mentale de l'Espagne vient de l'isolement où nous

commentaire de la page qui précède. D'ailleurs, ce roman de la guerre carliste autour de Bilbao fournirait, de^quoi illustrer tout ce dernier essai.

a relégués toute une conduite symbolisée par ce protectionnisme inquisitorial qui étouffa dans son berceau la Réforme castiza et ferma la porte à la Réforme européenne ; — qu'au fond de l'intrahistoire vit, dans la masse diffuse et dédaignée, le principe de continuité internationale profonde et de cosmopolitisme, le protoplasme humain universel ; — que si nous voulons régénérer notre steppe morale, il faut ouvrir les fenêtres aux vents européens, nous pénétrer d'air continental, avec la persuasion que nous ne perdrons pas pour autant notre personnalité, enfin, nous européiser pour faire une Espagne, et prendre un bain de peuple. C'est avec l'air du dehors que je régénère mon sang, non en respirant celui que j'exhale. Mon intention était de développer tout cela, et voici qu'au terme du voyage, je me trouve devant une série de notes détachées, une sorte de chapelet sans fil, où j'ai indiqué beaucoup de choses sans presque rien

épuiser. Le lecteur raisonnable ajoutera la méthode qui fait défaut et comblera les vides. Si je tentais de le faire, je me perdrais, je le crains, en de nouvelles digressions, et au lieu de refaire d'une marche assurée le chemin parcouru, je m'égarerais sur de nouvelles pistes, sur mille «entes et sentiers à droite et à gauche, tel un chien qui se promène, en un incessant va-et-vient.

J'aime mieux laisser le tout en cet état d'indétermination, et je me tiendrais pour récompensé si je pouvais suggérer une seule idée à un seul lecteur.

Puisse une vraie jeunesse, courageuse et libre, déchirant le réseau qui nous étreint et rompant la monotonie de notre alignement, aborder avec amour l'étude du peuple dont nous vivons tous ! La poitrine et les yeux grands ouverts à tous lès courants d'outre- Pyrénées, s'évadant de tous les cocons casticistes, sécrétions desséchées et mortes du ver historique, fuyant les dif-

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férences nationales qui excluent, puisset-elle éveiller, sous la douche bienfaisante des jeunes idéaux cosmopolites, l'esprit collectif intracastizo qui dort en attendant un rédempteur !

Juin 1895.

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