PRÉFACE DU TRADUCTEUR
lante d'une bougie le plongeait en des méditations sans fin. Nous le suivons étudiant^ pieux encore, mais usant sa foi, comme sur une meule, à vouloir la « rationaliser », tandis qu'invinciblement l'esprit positif et le monisme hégélien s'emparent de son esprit II avait cessé d'aller à la messe tous les jours : un dimanche matin, en sortant de l'église, « il se demanda quel sens cet acte avait pour lui maintenant, et dès lors il s'en abstint ; cela se fit, sur le moment, sans aucun déchirement sensible, comme la chose la plus naturelle du monde ». C'est plus tard que les luttes devaient venir. « Il explora le monde de la fantaisie » et son sommeil fut hanté de fantômes shakespeariens. Il connut le vertige des philosophies puériles qui s' édifient toutes seules dans l'esprit, sans éprouver de résistance. Il connut la « voracité intellectuelle » et V inappétence. Le mystère du temps s'imposait à, lui comme une torture. Il découvrait le vrai problème de la mort :
« U enfer lui faisait moins peur que le
vin L'ESSENCE DE L'ESPAGNE
néant, » Ses rapports avec les compagnons de son âge étaient « normaux », bien qu'il eût la réputation d'être « sérieusement toqué ». Aux heures où il ne « couvait ' » pas ses songes, c'était un parleur infatigable, qui, tyranniquement, transformait la conversation en un soliloque.
Il est difficile de dire quelle dose de poésie se mêle à la vérité dans ce portrait autobiographique. Mais on ne commet sûrement pas une erreur sensible en identifiant avec V homme qui écrivit nos cinq essais le Zabalbide qui, à la fin de Paz en la guerra, gravit les montagnes de Bilbao et médite en contemplant la mer et le ciel. « Il se guérit lentement, avec des rechutes, de sa terreur de la mort, qui se mue en inquiétude devant la brièveté de V avenir. » Il sent religieusement la vie de V humanité; il éprouve avec force qu'il est engagé dans cette guerre immense au fond de laquelle est la paix. Mais la sérénité quil y trouve n'est exempte ni de tentations ni d'angoisses.
PRÉFACE DU TRADUCTEUR ix
De cet Unamuno à Fauteur du Sentiment tragique de la vie, il n'y a pas contradiction, à moins qu'on ne veuille dire qu'ils sont tissus de contradictions Vun et Vautre. Conversion, encore moins; et V Unamuno d' aujourd'hui sourit lorsqu'il s'entend traiter (en France) de « catholique pascalien ». Depuis qu'il a perdu la foi de son enfance, il poursuit, à travers des alternances de sérénité et de désespoir, à travers des catastrophes intérieures si Von veut, une même recherche religieuse et métaphysique. Et qui sait s'il n'affirmerait pas que cette recherche avait commencé en lui bien avant qu'il perdît la foi, et que c'est pour cela qu'il l'a perdue?