L'essence du christianisme
Les Conférences qui composent ce volume ont été prononcées pendant le semestre (T hiver 1899- 1900, devant un auditoire de six cents étudiants environ, appartenant à toutes les facultés. M. Walther Becker, étudiant en théolopie, a sténographié ces libres entretiens, et m'a fait ensuite la surprise de m'en apporter le texte ; je lui exprime ici ma reconnaissance. Grâce à son zèle, il m'a été possible de publier ces conférences dans leur forme originelle. Je n'ai fait, à quelques exceptions près, que les corrections de style motivées par les exigences du langage écrit. Mes auditeurs m'ont aimablement assuré que sous leur forme orale ces entretiens avaient répondu à un besoin ; je suis donc autorisé à pen'ier qu'ils trouveront aussi leur voie sous forme écrite. Au reste, la téméraire entreprise de traiter en quelques heures de l'Evangile et de sa marche à travers l'histoire ne se saurait excuser^ à mes yeux comme aux yeux
b AVANT-PROPOS
du lecteur, que si Von conserve à cet exposé son caractère de cours universitaire. (1)
La question a été posée et traitée d'un point de vue purement historique. Cela implique V obligation de reconnaître, sous ta roideur des formes^ ce qu'il y a d'essentiel et de durable dans les phénomènes, de le mettre en relief et de le rendre intelligible. Les erreurs sont inévitables dans cette recherche, mais toute histoire serait muette si elle n'était que pure archéologie.
Le christianisme évangélique comprend une multitude de communautés et de tendances diverses ; m.ais aussitôt qu'elles réfléchissent sérieusement au don qu'elles ont reçu et dont elle vivent, le sentiment de leur unité profonde s'impose à leur conscience. Puisse cet exposé réussir à fortifier le sentiment de cette unité de l'esprit ; il veut être un livre de science et de paix, non un livre
de pQlém.ique.
(1) Pour nous conformer aux habitudes du lecteur Français, nous avons cru devoir indiquer la division en chapitres plus nettement que dans le texte original ; la division en seize conférences s'est trouvée par là quelque -peu reléguée au second plan. Il va sans dire que par cette modification purement typographique, nous n'avons pas entendu contrevenir au vœu de l'auteur lui-même, et enlever à son œuvre un caractère qui se révèle si nettement dans la forme directe et spontanée de l'exposition.
(Note du traducteur.)
(Première Conférence). — Le grand philosophe du positivisme, John Stuart Mill, a dit un jour : on ne saurait assez souvent rappeler à l'humanité qu'il exista jadis un homme du nom de Socrate. Il a raison ; mais il est plus important encore de lui rappeler sans cesse que vécut jadis au milieu d'elle un homme du nom de Jésus- Christ. Dès notre jeunesse, il est vrai, ce fait nous est devenu familier ; mais on ne saurait dire, hélas ! que l'enseignement public à notre époque soit bien fait pour maintenir en nous l'image de Jésus-Christ si fortement empreinte qu'elle reste ineffaçable par delà les années d'école, et pour la vie tout entière. Sans doute personne, après avoir reçu un rayon de sa lumière, ne peut plus devenir ce qu'il aurait été s'il n'avait jamais entendu parler de lui ; sans doute, une impression demeure au fond de toute âme une fois touchée ; mais ce souvenir confus, qui n'est souvent qu'une « superstition » ne suffit pas à créer une source de force et de vie. Quant à celui qui désire ensuite acquérir sur lui des connais-
sances plus étendues et plus sûres, et savoir avec certitude qui était Jésus et quelle était réellement la teneur de son message, qu'il s'adresse à la littérature du jour, et il se verra aussitôt assailli de mille avis contradictoires. Les uns lui affirment que le Christianisme primitif était fort proche parent du Bouddhisme, et que, par conséquent, ascétisme et pessimisme en manifestent la sublimité et la profondeur ; les autres l'assurent que le Christianisme est une religion optimiste, un simple degré supérieur de l'évolution du Judaïsme ; — ils sont même persuadas qu'ils ont dit là quelque chose de très profond. D'autres prétendent au contraire que tout ce qui est Juif a été aboli par l'Evangile et que celui-ci est né sous l'action mystérieuse d'influences grecques ; il doit donc être considéré comme une fleur sur l'arbre de l'Hellénisme. Voici maintenant les philosophes de la religion ; ils nous déclarent que la métaphysique qui s'est développée sur la base de l'Evangile en constitue toute la substance et en dévoile tous les mystères ; à quoi d'autres répondent que l'Evangile n'a absolument rien à vo^'r avec la philosophie, mais qu'il a été donné à i'hunianité souffrante et douloureuse : la philosophie r est ici qu'une arbitraire superfétation. C'est enfin le tour des ultra-modernes ; pour eux, histoire Mes religions, des mœurs ou de la philoso-
phie, tout cela n'est que voile et apparat ; au-dessous il y a ce qui fut de tout temps la seule réalité et la seule force : révolution économique ; le christianisme, lui aussi, ne fut autre chose à l'origine qu'un mouvement social, et le Christ un sauveur social, le sauveur des classes inférieures opprimées.
Il y a quelque chose de touchant à voir comment chacun veut se retrouver avec son point de vue et ses préoccupations spéciales dans ce Jésus, ou tout au moins lui emprunter quelque chose. C'est l'éternel recommencement du spectacle que nous donna déjà le second siècle avec le gnosticisme, et qui n'est autre chose que la lutte de toutes les tendances imaginables pour s'approprier Jésus-Ohrist. Ne nous a-t-on pas présenté récemment comme étant dans un rapport d'étroite parenté avec l'Evangile les idées, non seulement de Tolstoï, mais de Nietsche lui-même ? Et peut-être d'ailleurs y aurait-il plus de choses sensées à dire sur ce sujet que sur les rapports de mainte spéculation « théologique » ou « philosophique » avec la prédication du Christ.
Quoi qu'il en soit, l'impression laissée par ces jugements contradictoires est décourageante : la confusion semble sans issue. Comment en vouloir à ceux qui, après quelques efforts infructueux, renoncent à s'orienter? Bien heureux
encore s'ils n'ajoutent pas qu'au fond la question est sans intérêt ! Que nous importe une histoire, que nous importe une personne qui a vécu i\ y a dix-neuf cents ans ? Notre idéal, nos forces doivent être d'aujourd'hui ; il est absurde et vain de les vouloir puiser laborieusement dans de vieux manuscrits ! — Celui qui parle ainsi n'a p£LS tort, mais il n'a pas raison non plus. Notre être et notre avoir (au sens le plus élevé de ces mots) nous les devons à l'histoire, nous les avons pris à l'histoire, ou tout au moins aux événements dont la féconde influence prolonge jusqu'aujourd'hui les conséquences et l'action. La connaissance exacte de ces évènements-là n'est pas seulement affaire d'érudits ; elle intéresse tout homme qui veut s'approprier personnellement la force et la richesse que l'humanité a ainsi acquises. Or l'Evangile est un phénomène de cet ordre ; rien ne saurait le remplacer ; les esprits les plus profonds n'ont cessé de le répéter. « La culture spirituelle pourra progresser sans cesse, l'esprit humain s'élargir tant qu'il voudra, jamais il ne dépassera, comme élévation, la culture morale du Christianisme tel qu'il brille et resplendit dars l'Evangile. » Voilà en quels termes Gœthe, après bien des tâtonnements et un inlassable travail sur lui-même, résumait le résultat de ses réflexions morales et histo-
riques. A défaut même de toute curiosité personnelle, il vaudrait la peine, à cause de ce seul témoignage, d'arrêter sérieusement notre réflexion sur ce qu'un tel homme estimait si précieux ; et si des voix s'élèvent aujourd'hui, plus bruyantes et plus catégoriques, pour contredire cette déclaration, et pour affirmer que la religion chrétienne a commencé à se sur\âvre, cela même doit être pour nous un stimulant à mieux connaître une religion dont on croit déjà pouvoir dresser l'acte de décès.
En réalité cependant cette religion et l'intérêt qu'elle inspire sont plus vivants qu'autrefois. Il faut le dire à l'éloge de notre temps : la question de l'essence et de la valeur du Christianisme occupe sérieusement les esprits et inspire plus de recherches et de travaux qu'il y a trente ans. Jusque dans ses tâtonnements et ses expériences, dans ses réponses étranges ou abstruses, dans ses caricatures et le chaos de son pêle-mêle, et jusque dans sa haine même, notre époque révèle une vie réelle et un labeur sérieux. Il faut seulement nous garder de croire que ce labeur soit sans exemple, et que nous soyons les premiers à faire effort pour détrôner les religions d'autorité au profit d'une religion vraiment libératrice et personnelle ; — entreprise qui comporte nécessairement nombre de confusions et de demi-vé-
rites. Il y a 62 ans, Carlyle écrivait : « Dans ces temps distraits, où le Principe Religieux, chassé de la plupart des Eglises, ou bien réside inaperçu dans le cœur des hommes de bonne volonté, épiant là, appelant et préparant silencieusement quelque Révélation nouvelle ; ou bien erre sans abri par le monde, comme une âme sans corps, cherchant son organisation terrestre, — en combien d'étranges moules, en combien de superstitions et de fanatismes, ce Principe, tâtonnant et égaré, ne se coule-t-il point ! Le plus noble des enthousiasmes de la nature humaine est pour le moment sans exposant ; mais il persévère indestructible, infatigable ; et travaille aveuglément dans la grande profondeur chaotique ; et c'est ainsi que secte après secte, église après église, il va sans cesse se corporifiant pour se dissoudre encore en de nouvelles métamorphoses. » (1)
Pour qui connaît notre époque, ces mots semblent écrits d'aujourd'hui. Toutefois, dans ces conférences, nous ne voulons pas traiter du « principe religieux » et de son évolution, mais de cette question, plus modeste sinon moins urgente :
(1) Cette citation n'a pas été traduite sur la traduction allemande de M. Harnack ; le texte en est emprunté à l'excellente traduction que M. E. Barthélémy a donnée du Sartor rcsartus, p. 315.
qu'est-oe que le christianisme ? qu'a-t-il été ? qu'est-il devenu ? Nous espérons que la réponse à cette question jettera aussi, sans que nous l'ayons cherché, quelque lumière sur cette autre, plus large encore : qu'est-ce que la religion, et que doit-elle être pour nous ? A vrai dire, nous n'avons à faire qu'avec la religion chrétienne ; les autres n'émeuvent plus le fond de notre âme.
^ Qu'est-ce que le Christianisme ? — c'est d'un point de vue strictement historique que nous voulons essayer de répondre à cette question, c'est-àdire avec les moyens que nous offre la science historique, et à la lumière de l'expérience puisée dans la réalité même de l'histoire. Par là se trouve exclue toute considération apologétique ou philosophique. Permettez-moi quelques mots à ce sujet.
L'apologétique a, dans les sciences religieuses, sa place nécessaire, et c'est une noble et grande tâche que d'établir le bien-fondé de la religion chrétienne, et de mettre en lumière son importance pour la vie intellectuelle et morale ; mais il ne faut pas mêler des préoccupations de cet ordre à l'examen de la question purement historique concernant l'essence de cette religion, sous peine de faire perdre tout crédit aux recherches historiques elles-mêmes. Ajoutez à cela que nous
ne possédons encore aucune œuvre vraiment magistrale de l'apologétique qui nous est aujourd'hui nécessaire. Malgré quelques louables efforts, cette discipline se trouve aujourd'hui dans un triste état : elle ne sait pas nettement ce qu'il faut défendre, et elle est incertaine dans ses moyens. De plus, elle est souvent traitée de façon lamentable et indigne d'elle. Persuadée qu'elle ne saurait mieux faire, notre apologétique vante la religion comme une marchandise, comme l'universel remède à tous les maux de la Société ; aussi se reprend-elle toujours à la parer de mille futilités, et tous ses efforts pour la représenter comme chose sublim.e et indispensable n'aboutissent qu'à faire perdre à la religion tout caractère sérieux, prouvant tout au plus qu'elle est chose parfaitement acceptable parce que parfaitement anodine. Enfin elle ne peut pas se résigner à laisser là les programmes ecclésiastiques d'hier ; il faut toujours qu'elle en glisse quelqu'un par dessous main dans ses démonstrations, car ses idées forment un assemblage assez disparate pour qu'on ne regarde pas à une pièce de plus ou de moins. Le mal que l'on a fait ainsi, et dont la contagion s'étend sans cesse encore, est incalculable. Non, la religion chrétienne est chose sublime, simple et tout entière concentrée en un seul point : la Vie Etemelle au milieu du
jj Temps, par la force de Dieu et sous le regard de ji Dieu. Elle n'est pas une panacée morale ou sociale, destinée à tout conserver ou à tout améliorer, et c'est déjà lui faire tort que demander ce qu'elle a fait pour la civilisation et les progrès dé l'humanité, et vouloir juger sa valeur à cette mesure. Goethe a dit : « l'humanité avance toujours, l'homme reste toujours le même. » Eh bien ! c'est à Vhomme que s'adresse la religion, à l'homme tel qu'il demeure, toujours semblable à lui-même, au milieu de l'évolution et du progrès. Aussi l'apologétique chrétienne doit-elle savoir qu'elle a pour objet la religion considérée uniquement comme réalité et comme force. Sans doute, la religion ne vit pas repliée sur ellemême ; elle est au contraire dans un rapport étroit avec toutes les activités de l'esprit, comme avec les phénomènes moraux et économiques. Mais elle est pourtant autre chose qu'une fonction ou un exposant de ces phénomènes ; elle est une réalité puissante dont l'action s'exerce, pour paralyser ou pour vivifier, pour détruire ou pour féconder. C'est cette réalité qu'il faut d'abord apprendre à connaître, et dont il faut découvrir l'originalité, — quelle que soit d'ailleurs la position que l'observateur adopte personnellement en face d'elle, ei la place qu'il lui accorde dans sa propre vie.
De même aussi les considérations de philosophie rehgieuse, au sens strict du mot, seront exclues de ces conférences. Si nous les avions prononcées il y a soixant-e ans, nous nous serions efforcé d'établir par la spéculation un concept général de la religion, et de définir d'après lui la religion chrétienne. Mais de pareils procédés de raisonnement nous laissent aujourd'hui sceptiques, et non sans raison. Latet dolus in gêner alibus ! Nous savons aujourd'hui que la vie ne se laisse pas enfermer dans des concepts généraux, et qu'il n'y a pas de concept d€ la religion auquel les religions positives puissent se ramener simplement comme les espèces au genre. Il est même permis de se demander s':*l existe, de « la religion », un concept commun quelconque. Ce qui est commun, ne serait-il qu'une disposition vague ? Ce mot ne désignerait-il qu'une place vide dans notre être intérieur, place que chacun remplit à sa manière, et que beaucoup n'aperçoivent même pas ? Je ne le crois pas. Je suis convaincu au contraire qu'il existe dans ko profondeurs intimes une réalité commune qui est passée laborieusement, au cours de l'histoire, de la diversité à l'unité, de l'obscurité à la clarté. Je crois que Saint-Augustin a raison quand il dit : « Seigneur, tu nous a créés pour toi, et notre cœur est inquiet jusqu'à ce qu'il se repose
en toi. )> Mais notre tâche ne saurait être de poursuivre la démonstration de ce fait, ou de déterminer, par la psychologie ou l'ethnographie, l'essence et le rôle légitime de la religion. Nous nous en tenons à ce thème strictement historique : « Qu'est-ce que la religion chrétienne ? »
Quelle sera donc la matière de notre étude ? — Une réponse se présente, qui paraît simple autant que complète : Jésus-Christ et son Evangile. Evidemment nous trouvons là non seulement le point de départ de nos recherches, mais une large part de leur objet même ; il n'en est pas moins impossible de se borner à retracer simplement la physionomie de Jésus et les grandes lignes de son Evangile. Nous n'en avons pas le droit, parce qu'il y a dans toute grande personnalité créatrice une part de son être qui ne se révèle que dans les hommes sur lesquels elle agit. On peut même dire que plus une personnalité est puissante, et pénètre profondément dans la vie intérieure d'autrui, moins il est possible de la connaître tout entière uniquement d'après ses paroles ou ses actes. Il faut considérer les actions et réactions qu'elle détermine chez ceux dont elle est devenue le guide et le Maître. Aussi est-il impossible de saisir de façon complète le sens du mot « chrétien », si l'on veut s'en tenir purement
et simplement à la prédication de Jésus. Il faut embrasser dans notre étude la première génération de ses disciples — ceux qui ont mangé et bu avec lui — et apprendre d'eux quelles expériences de vie ils ont faites auprès de lui.
Et même ainsi la matière de notre étude ne sera pas épuisée. S'il est vrai que le Christianisme soit une réalité dont la valeur n'est pas limitée à une époque ; s'il est vrai que la force qui le constitue et celles qu'il a mises en jeu agissent, non une fois pour toutes, mais de façon progressive et continue, nous sommes tenus d'embrasser encore toutes les créations postérieures de son esprit. Car il ne s'agit pas ici d'une doctrine que l'on se transmet sous une forme immuable, ou que Ion modifie arbitrairement ; il s'agit d'une vie dont la flamme, toujours ranimée, brille maintenant par elle-même. Et nous pouvons ajouter que Jésus lui-même et les Apôtres étaient convaincus que la religion dont ils déposaient le germe en terre, connaîtrait dans l'avenir des destinées plus vastes, et des horizons plus profonds qu'au temps de sa fondation : ils avaient foi dans l'Esprit pour conduire de clarté en clarté et pour éveiller des énergies plus hautes. Comme nous ne connaissons complètement une plante qu'après avoir examiné non-seulement sa racine et sa tige, mais aussi son écorce, ses rameaux et ses fleurs, de même nous
ne pouvons rendre pleine justice au christianisme qu'en basant notre induction sur tout Tensemble de son histoire. Evidemment il a eu son époque classique ; bien plus il a eu un fondateur dont la personne réalisait l'enseignement — et pénétrer intimement en lui demeure la chose essentielle — ; mais un point de vue d'où l'on n'apercevrait plus que Lui, serait indigne de sa haute portée. Faire éclore des vies religieuses autonomes, voilà ce qu'il a voulu, voilà ce qu'il a fait ; et, comme nous le verrons, sa véritable grandeur a précisément consisté en ceci, qu'il a conduit les hommes à Dieu pour qu'ils vivent ensuite avec lui dans un rapport personnel ; — comment pourrions-nous donc taire l'histoire de l'Evangile, quand nous nous proposons d'en connaître l'essence ?
On peut objecter que le problème, ainsi posé, devient par trop difficile, et que bien des erreurs risquent d'en fausser la solution. Gela est incontestable ; mais faudra-t-il, par peur des difficultés, poser le problème lui-même de façon plus simple, c'est-à-dire en l'espèce de façon inexacte ? Ce serait un fâcheux expédient. De plus, si les difficultés deviennent plus nombreuses, le travail, d'autre part, devient d'autant plus facile que le problème est plus largement posé, car cette ampleur môme nous aide à saisir l'essentiel, et à distinguer le noyau de son écorce.
Jésus-Christ et ses premiers disciples ont vécu dans leur temps, exactement comme nous vivons dans le nôtre ; c'est-à-dire que leurs sentiments, leurs connaissances, leurs jugements, leur activité doivent être replacés dans l'horizon, dans le cadre de leur peuple et de leur temps. S'il en était autrement, ils ne seraient pas des hommes de chair et de sang, mais des êtres fantastiques. On a cru, il est vrai, pendant dix-sept siècles, et beaucoup de nos contemporains croient encore avoir déjà fait une place suffisante à 1'" humanité » de Jésus — humanité qu'ils professent aussi — , en admettant qu'il avait un corps humain et une âme humaine. Gomme s'il existait ainsi des êtres sans individualité concrète! Etre un homme, c'est d'abord avoir telle ou telle mentalité déterminée, et par conséquent délimitée et définie ; c'est ensuite porter cette mentalité dans un milieu historique également délimité et défini. En dehors de cela, il n'y a pas d'humanité. Or il résulte immédiatement de cela qu'un homme ne peut rien, absolument rien penser, rien dire ou rien faire, qui ne soit affecté du coefficient propre à sa mentalité et à son temps. Telle parole peut paraître vraiment classique, d'une valeur éternelle ; mais la langae dans laquelle elle est formulée constitue déjà une très appréciable limitation. Encore bien moins sera-t-il possible de recons-
tituer une personnalité spirituelle dans son intégrité sans laisser l'impression qu'elle a ses limites, et par conséquent aussi ses traits singuliers ou conventionnels ; — impression qui sera naturellement d'autant plus forte que la distance dans le temps sera plus considérable.
De là résulte pour l'historien l'impérieuse nécessité de ne pas s'attacher à la lettre, mais d'en dégager l'essentiel, puisque le plus haut problème qui lui soit proposé est précisément d'établir ce qui a une valeur durable. « Tout » Christ, « tout » l'Evangile, si l'on entend par ces formules l'image extérieure dans tous ses détails, sont des mots d'ordre aussi mauvais et aussi décevants que « tout » Luther, etc. Ils sont mauvais parce qu'ils asservissent, décevants parce que ceux qui les mettent en avant ne songent pas eux-mêmes à les prendre au sérieux ; et quand ils voudraient le tenter, ils n'y réussiraient pas. Ils n'y réussissent pas parce qu'ils ne peuvent cesser de sentir, de connaître et de juger en enfants de leur siècle.
Il n'y a ici que deux alternatives possibles : ou bien l'Evangile est dans son entier inséparable de sa première forme ; dans ce cas, il disparaît avec l'époque qui l'a vu paraître ; ou bien il contient des principes qui gardent une valeur éternelle sous les changements que l'histoire impose à leur
forme. C'est cette seconde hypothèse qui est juste. L'histoire de l'Eglise montre, dès l'origine, que le Christianisme primitif devait disparaître pour que le Christianisme vécût ; et de même dans la suite, les métamorphoses se sont succédées. Dès le début, il y eut des formules à abroger, des espérances à modifier, des façons de sentir à transformer ; et il n'y a pas de terme à ce travail. Mais le seul fait que nous connaissons ainsi, outre son point de départ, tout le cours de ce développement, nous facilite l'usage de la pierre de touche propre ii nous faire reconnaître ce qui est essentiel et possède une valeur réelle.
Je dis que l'histoire des événements postérieurs nous facilite l'usage de cette pierre de touche ; je ne dis pas que ce soit à elle que nous devions l'emprunter : le sujet lui-mxême se charge de nous la fournir. Nous verrons en effet que l'Evangile est dans l'Evangile quelque chose de si simple, de si puissamment expressif, que Ton ne peut guère manquer de le reconnaître. Point n'est besoin, pour en trouver le chemin, de longs préliminaires ou d'amples considérations sur la méthode; quiconque possède le clair regard qui discerne la vie, et le vif sentiment de la vraie grandeur, doit être capable de le reconnaître et de le distinguer de son enveloppe historique. Et quand même sur quelques points de détail il ne serait pas très
facile de distinguer l'éternel du transitoire ou les principes des contingences historiques, nous n'imiterions pas pour cela cet enfant qui effeuillait le bourgeon dont il cherchait le cœur jusqu'à ce qu'il ne gardât plus rien dans les mains, et fût obligé de reconnaître que c'étaient les feuilles mêmes qui formaient le cœur. L'histoire de la religion chrétienne enregistre, elle aussi, mainte tentative de ce genre ; et que sont-elles encore, auprès de tous les travaux destinés à nous faire accroire qu'il n'y a ni cœur ni enveloppe, ni croissance ni dépérissement, mais que tout est également précieux, également impérissable !
Nous allons donc, dans ces conférences, traiter tout d'abord de l'Evangile de Jésus-Christ ; et c'est ce sujet qui nous occupera le plus longuement. Nous montrerons ensuite quelle impression sa personne et son Evangile ont faite sur la première génération de ses disciples. Nous essaierons enfin de suivre les grandes étapes du Christianisme dans l'histoire, et d'en caractériser les types principaux. La comparaison de l'élément permanent de tous ces phénomènes avec l'Evangile, et inversement la comparaison des traits principaux de l'Evangile avec l'histoire — double étude qui constitue un double contrôle, — nous permettra, on peut l'espérer, de pénétrer au cœur mê-
me du sujet. Il est vrai que dans l'espace d'un cours de quelques heures, on ne saurait jamais relever que les points essentiels, mais peut-être y a-t-il quelque avantage à s'en tenir ainsi aux traits les plus marqués, et à embrasser d'un coup d'œil les sommets de la chaîne, laissant de côté tout ce qui est secondaire, afin d'obtenir une énergique concentration du sujet.
Il faudra même nous abstenir de toute introduction quelque peu étendue sur le Judaïsme et sa situation extérieure ou intérieure, ainsi que sur le monde gréco- romain. Il va sans dire que nous ne nous croirons jamais autorisés à fermer les yeux sur une situation qui doit, au contraire, être toujours présente à notre esprit, mais il n'est pas besoin ici d'amples exposés. La prédication de Jésus va d'emblée nous conduire à grands pas vers des hauteurs d'où ses rapports avec le Judaïsme n'apparaissent plus que très lâches, et où, d'une façon générale, les liens qui la rattachent aux événements contemporains perdent pour la plupart toute consistance. Cette affirmation vous paraîtra sans doute paradoxale, car on nous assure aujourd'hui avec une insistance spéciale, et du ton qui convient aux grandes découvertes, qu'il est impossible de comprendre, voire de reproduire exactement la prédication de Jésus, si on ne l'envisage dans son rapport avec les doc-
trines juives de l'époque, et si l'on n'a pour premier soin d'exposer celles-ci tout au long. Il y a dans cette assertion une très large part de vérité ; elle est cependant inexacte, comme on le verra ; elle devient même radicalement fausse lorsqu'on l'exagère jusqu'à prétendre — théorie éblouissante d'évidence ! — que l'Evangile n'est compréhensible que comme la religion d'une population de désespérés, comme le suprême effort d'un siècle de décadence, se lançant à l'assaut du ciel, et y réclamant droit de cité parc-e qu'il a été contraint de renoncer à la terre — une religion de misère et de miséreux ! Il est seulement étrange, dans ce cas, que cette religion ait été non pas acceptée, mais combattue précisément par les authentiques désespérés ; étrange que ses héros ne portent point — pour autant que nous les connaissons — les stigmates des faibles et des découragés ; étrange surtout que tout en renonçant, il est vrai, à la terre et à ses biens, ils aient fondé dans la sainteté et dans l'amour une ligue fraternelle qui a déclaré la guerre à la grande misère humaine. Plus je relis les Evangiles et cherche à les comprendre, plus je vois reculer au second plan toutes les préoccupations d'un jour, au milieu desquelles l'Evangile s'est trouvé placé et dont il s'est dégagé. Je ne doute pas que le fondateur déjà n'ait eu en
vue Vhomme, dans quelque situation extérieure qu'il puisse d'ailleurs se trouver placé, l'homme au fond toujours le même, qu'il marche sur les sentiers qui montant ou sur ceux qui descendent, qu'il soit riche ou pauvre, qu'il soit fort ou faible en esprit. C'est là la grandeur souveraine de l'Evangile : il considère en définitive toutes ces questions comme au-dessous de lui, il plane par delà tous ces contrastes, car il veut trouver en chaque homme la place où n'atteignent point toutes ces préoccupations. Chez Paul, cette attitude est très nette ; — il règne en maître, par la puissance de sa vie intérieure, sur les choses et les relations terrestres, et veut que chacun les domine de même. Cette théorie sur le siècle de décadence et la religion des mJséreux peut être propre à nous introduire dans quelque parvis extérieur, elle peut aussi fournir quelques indications exactes sur la détermination des formes originelles; mais si elle s'offre comme la clef nécessaire à l'intelligence de la religion ellemême, il n'y a plus qu'à Técarter. Ses prétentions ne constituent d'ailleurs qu'une application spéciale d'une mode universellement répandue en matière d'histoire. Cette mode exercera, il est vrai, plus longtemps que d'autres son empire sur les études historiques, parce qu'elle peut réellement fournir le moyen de dissiper mainte
obscurité ; mais ses adeptes ne sauraient pénétrer au cœur du sujet, car leur secrète pensée est qu'en définitive ce « cœur » n'existe pas.
Laissez-moi, en terminant, aborder encore briè- \^ment un point important : en matière d'histoire, nous ne saurions formuler des jugements absolus. Cela nous paraît aujourd'hui — je dis à dessein : aujourd'hui — chose claire et incontestable. L'histoire ne peut que montrer comment les événements se sont succédés ; et lors même que nous en venons à éclairer, à grouper, à juger ces événements, nous ne devons pas émettre la prétention de formuler en jugements absolus, en jugements de valeur, les résultats d'une étude purement historique. De semblables jugements ne peuvent jamais avoir pour origine que l'activité affective ou volontaire ; ils sont des actes subjectifs. L'illusion qui nous persuade que la connaissance pure peut nous les fournir également, est un vestige de cette interminable période pendant laquelle on attendait tout du savoir, de la science, où l'on croyait cette dernière susceptible d'une extension telle qu'elle pût embrasser et satisfaire tous les besoins de l'esprit et du cœur. Cela n'est pas en son pouvoir. La pensée de cette impuissance pèse souvent comme un fardeau sur notre âme, aux
heures d'ardent labeur ; et pourtant ! quelle situation désespérée serait celle de Thumanité, si la paix supérieure après laquelle elle soupire, si la | lumière, la sécurité, la force pour lesquelles elle lutte, dépendaient du plus ou moins de savoir et de connaissance !