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L'ÉVANGILE

Quelques Notes DE CRITIQUE 6 D'HISTOIRE

(Deuxième Conférence). — Le premier chapitre de notre exposé sera consacré à la 'prédication de Jésus dans ses traits essentiels. Au nombre de ces traits caractéristiques se trouve la forme même dans laquelle il annonçait son message. Nous verrons qu'un côté essentiel de son originalité s'y révèle ; car « il prêchait avec autorité, non comme les. Scribes et les Pharisiens ». Cependant, avant d'aborder l'examen de ces traits essentiels, je crois devoir consacrer quelques mots aux sources, pour vous permetre de vous orienter.

Nos sources pour la prédication de Jésus sont — à part quelques informations importantes dues à l'Apôtre Paul — les trois premiers Evangiles. Tout le reste, tout ce que nous connaissons, en dehors de ces Evangiles, sur la vie et la prédication de Jésus, tiendrait aisément dans une page, tant le contenu en est restreint. En' particulier le quatrième Evangile,, qui n'est ni ne veut être

l'œuvre de l'Apôtre Jean, ne saurait être utilisé comme source historique, au sens que Ton donne ordinairement à ce terme. L'auteur a agi avec une liberté souveraine : il a transposé les événements et les a éclairés d'un jour inattendu ; il a composé lui-même les discours et illustré de hautes pensées par des situations imaginaires. Aussi, bien que son œuvre ne soit pas complètement étrangère à une tradition réelle quoique difficilement reconnaissable, c'est à peine si l'on peut parfois la faire entrer en ligne de compte comme source de l'histoire de Jésus ; on ne peut lui emprunter que peu de chose, et avec précaution. Par contre, c'est un document de premier ordre sur ce que l'Evangile apportait comme vivante intuition de la personne de Jésus, comme lumière et comme chaleur d'âme.

Il y a soixante ans, David-Frédéric Strauss croyait avoir enlevé presque toute leur valeur historique aux trois premiers Evangiles euxmêmes. Le labeur historique et critique de deux générations a réussi à la leur rendre dans une large mesure. Au reste ces Evangiles mêmes ne sont pas des œuvres d'histoire ; ils n'ont pas pour but de rapporter simplement les faits ; ce sont des livres destinés à l'évangélisation. Leur but est de faire naître la foi en la personne et la mission de Jésus-Christ, et c'est pour servir ce

dessein qu'ils rapportent ses discours ou ses actes, et qu'ils invoquent l'autorité de l'Ancien Testament. Ils ne sont cependant pas inutilisables comme sources historiques, en raison notamment du fait que ce dessein n'avait rien d'extérieur ni d'artificiel, mais coïncidait avec les intentions mêmes de Jésus. En dehors de cela, toutes les grandes tendances directrices que l'on a attribuées aux Evangélistes restent, somme toute, sans confirmation positive, malgré l'influence qu'ont pu exercer, dans le détail, quelques points de vue particuliers. Les Evangiles ne sont pas des « écrits de parti » ; d'autre part, on n'y sent pas encore la domination décisive de l'esprit grec. Ils appartiennent encore, pour l'essentiel de leur contenu, à l'époque primitive, judaïque, du Christianisme, à cette courte époque que nous pourrions appeler l'époque paléontologique. C'est un heureux accident, dont il faut savoir gré à l'histoire, que nous possédions encore des relations datant de cette époque, bien que la composition et la rédaction du premier et du troisième Evangile soient de seconde main. Le caractère absolument unique des Evangiles est aujourd'hui universellement reconnu par la critique. Avant tout, leur façon de raconter les distingue de toute la littérature postérieure. Quelques dizaines d'années plus tard, on ne pouvait déjà plus repro-

duire dans sa pureté cette forme d'exposition si simple et si impressive, oe genre littéraire créé tant par analogie avec les récits des Maîtres juifs, que pour la satisfaction des besoins catéchétiques. A peine entré dans le vaste champ du monde gréco-romain, l'Evangile s'appropriait les formes littéraires des Grecs, et le style des Evangiles apparaissait comme une chose étrangère mais sublime. La langue grecque n'est d'ailleurs que jetée en quelque sorte sur ces écrits comme un voile transparent, au travers duquel on retrouve sans peine la forme hébraïque ou araméenne de la pensée. Que nous soyons là — pour l'essentiel — en présence d'une tradition primitive, c'est incontestable

La forme môme de cette tradition était d'une grande fermeté, dont témoigne le troisième Evangile. Ce livre a été écrit, vraisemblablement à l'époque de Domitien, par un Grec, et l'auteur montre dans le second livre de son œuvre, les Actes des Apôtres, — comme au reste dans la préface même du premier — que la langue littéraire de son peuple lui était familière, et qu'il était un excellent styliste. Mais dans la narration évangélique il n'a pas osé abandonner le type qu'il avait reçu de la tradition : langue, syntaxe, coloris, nombreux détails même, tout dans son récit rappelle minutieusement celui de Marc ou

de Matthieu ; seules les tournures et les expressions qui auraient pu trop aisément choquer le lecteur cultivé ont été discrètement corrigées.

— Une chose encore mérite d'être relevée dans son Evangile : il assure, dans la préface, qu'il a « tout exactement recherché », et examiné de nombreuses relations. Or l'étude de ses sources nous amène à reconnaître qu'il s'en est tenu à deux documents principaux : l'Evangile de Marc, et une source qui se retrouve dans l'Evangile de Matthieu. Parmi la foule des écrits consultés, ce respectable historiographe a donc jugé ces deuxlà les meilleurs ; c'est pour eux une précieuse garantie. L'historien n'a cru ni possible ni nécessaire de remplacer cette tradition par une autre.

Encore un point à noter : cette tradition est

— sauf dans les récits de la Passion — presque exclusivement galiléenne. Une pareille donnée géographique de la tradition serait impossible si dans ce cadre ne s'était réellement déroulée la part essentielle de l'activité de Jésus ; car toute narration artificiellement agencée n'eût pas laissé de placer à Jérusalem le siège principal de son activité : tel le récit du quatrième Evangile. I^ seul fait que nos trois premiers Evangiles ignorent presque complètement Jérusalem constitue déjà une présomption en leur faveur.

Au reste, si l'on veut appliquer à ces écrits la formule « concordance, inspiration, intégrité », ils laissent beaucoup à désirer, et même mesurés à une plus humaine mesure, ils présentent mainte imperfection. Sans doute on n'y trouve pas d'idées postérieures grossièrement introduites, et il ne faudra jamais oublier que le quatrième Evangile est seul à représenter des Grecs s'informant de Jésus ; mais dans les autres aussi on relève çà et là les traces de situations que l'Eglise primitive a connues, et d'expériences qu'elle a faites plus tard ; — bien que l'on ait aujourd'hui une tendance à user plius qu'il ne convient de ce mode d'interprétation. La conviction que l'histoire de Jésus était la réalisation des prophéties de l'Ancien Testament, a aussi exercé sur la tradition une action perturbatrice. Enfin, dans plus d'un récit, l'élément merveilleux a été visiblement exagéré. Par contre, la prétention de Strauss, que les Evangiles renferment quantité d'éléments mythiques, ne s'est pas vérifiée, même en adoptant le concept très imprécis et très décevant du « mythe » que Strauss a mis en œuvre ; on n'en trouve guère de traces que dans l'histoire de l'enfance, et encore d'une façon sporadique. Toutes ces déformations n'atteignent pas le fond des récits ; bon nombre d'entre elles se corrigent aisément à l'observation, soit par voie de compa-

raison entre les Evangiles, soit par le simple bon sens et l'habitude des études historiques.

Mais le merveilleux ! tous ces récits de miracles ! Bien d'autres que Strauss se sont laissé épouvanter par eux, après lui, au point d'en prendre texte pou nier en bloc la crédibilité des Evangiles. Or la science historique a fait encore, pendant la dernière génération, ce grand progrès d'apprendre à traiter ces récits avec plus d'intelligence et de sympathie ; aussi peut-elle reconnaître une valeur documentaire appréciable, même aux relations de miracles. La position que la science historique adopte en présence de ces récits mérite de vous être indiquée brièvement avec quelque précision.

D'abord nous savons que les Evangiles datent d'une époque où l'on peut dire que le miracle était chose presque quotidienne. On se sentait, on se voyait entouré de miracles, — et non dans la seule sphère de la religion. Nous sommes habitués aujourd'hui — à part quelques spirjtes — à poser la question du miracle exclusivement sur le terrain religieux. Il en était tout autrement à cette époque ; les sources étaient nombreuses d'où jaillissait le miracle. Assurément on supposait bien à la base de chacun l'action de quelque divinité — le dieu fait le miracle — , mais on n'avait pas avec tous les

dieux des rapports religieux. De plus, le concept précis que nous lions au mot de « miracle » était alors encore inconnu ; il n'a pris corps qu'avec la connaissance des lois naturelles et de leur importance. Jusque-là il n'y avait aucune notion ferme de ce qui est possible ou impossible, de ce qui est règle ou exception. Là où l'obscurité règne sur cette question, bien plus, là où cette question n'est même pas encore posée avec quelque précision, il n'y a pas de miracle au sens strict du terme ; une rupture de l'ordre naturel ne peut être ressentie par qui ne sait pas ce que c'est que l'ordre naturel. Ainsi les miracles ne pouvaient, en aucune manière, avoir pour les hommes de cette époque la signification qu'ils auraient pour nous s'il s'en produisait. A vrai dire, les miracles n'étaient pour eux que des événements extraordinaires, et s'ils formaient un monde à part, on ne doutait pas un instant que cet autre monde n'exerçât sur le nôtre, par d'innombrables points de contact, une mystérieuse action. Les forces surnaturelles n'étaient pas au service des seuls messagers des dieux, mais magiciens et charlatans en disposaient également. Aussi la controverse touchant la valeur des « signes et miracles » n'avait-elle jamais de terme : tantôt on les estimait très haut, les

croyant liés à l'essence même de la religion, tantôt on en parlait avec dédain.

Nous savons en second lieu aujourd'hui, que l'on a attribué des miracles à des personnalités exceptionnelles, non pas seulement longtemps après leur mort, non pas des années après, mais tout de suite, quelquefois le lendemain même. Rejeter des documents comme complètement inutilisables, ou les reporter à une époque postérieure uniquement parce qu'ils contiennent des récits de miracles, est donc l'effet d'un préjugé.

Troisièmement, nous avons l'inébranlable conviction que tout ce qui arrive dans le temps et dans l'espace est soumis aux lois générales du mouvement, qu'il ne peut donc dans ce sens, comme rupture de l'ordre naturel, y avoir de miracles. Mais nous reconnaissons aussi que l'homme religieux — quand il est vraiment pénétré de religion, et ne se contente pas de croire à la religion d'autrui — a cette certitude, qu'il n'est pas emprisonné dans une nature aveugle et brutale, mais que cette nature sert des fins supérieures ; ou, en d'autres termes, qu'il existe une force intime et divine qui nous permet d'adopter en face d'elle une attitude telle que « toutes choses doivent concourir au bien ». Nous pouvons nous libérer de la puissance d'assujettissement de l'être périssable. Appliquez aux événements

particuliers de la vie l'expérience que ces mots expriment, et elle fera toujours à nouveau l'impression d'un miracle ; elle est inséparable de toute religion supérieure, celle-ci s'écroulerait si elle venait à disparaître. Or cette expérience s'applique aussi bien à la vie de l'individu qu'à la marche générale de l'histoire humaine. Quelle doit donc être la rigidité et la clarté de la pensée chez un homme religieux qui veut, à côté de cette expérience, maintenir la notion de l'inébranlable fixité des lois naturelles dans l'espace et le temps ! Peut-on s'étonner que même de grands esprits ne puissent distinguer nettement les deux domaines ? Et comme nous vivons tous dans un monde non de concepts mais avant tout d'intuitions, comme nous ne parlons que par images, comment éviter que la réalité divine, la réalité libératrice, nous apparaisse sous la forme d'une énergie puissante, qui intervient dans l'ordre naturel, en interrompt ou en suspend le cours ?

Enfin, si l'ordre naturel est inviolable, il y en a pour bien longtemps encore avant que nous connaissions toutes les forces qui agissent en lui. et se trouvent avec d'autres forces en réciprocité d'action. Notre connaissance des forces matérielles et du théâtre de leur action n'est ellemême pas sans lacunes ; combien moins encore notre connaissance des forces psychiques I Nous

voyons qu'une volonté ferme et une foi profonde exercent leur action jusque sur la vie physique, et provoquent des phénomènes qui nous paraissent de véritables miracles. Qui donc a jusqu'ici fixé d'exactes limites au domaine du possible et du réel? Personne! Qui peut dire jusqu'où atteignent les influences de l'âme sur l'âme, et de l'âme sur le corps? Personne ! Qui peut prétendre encore que tout ce qui se produit de surprenant dans ce domaine ne reposa que sur l'illusion et l'erreur ? Des miracles ! assurément il ne s'en produit pas ; mais le merveilleux, l'inexplicable ne manquent pas ! Parce qu'aujourd'hui nous savons cela, nous sommes devenus plus prudents et plus réservés dans nos jugements sur les récits de miracles provenant de l'antiquité. Que la terre se soit jamais arrêtée dans sa course, qu'une ânesse ait parlé, qu'une tempête ait été apaisée par un mot, nous ne le croyons pas, et nous ne le croirons plus jamais ; mais que des paralytiques aient marché, que des aveugles aient vu, que des sourds aient entendu, nous ne le nierons pas sommairement comme s'il n'y avait là qu'une illusion.

Ces indications vous permettront de trouver vous-mêmes l'attitude à adopter devant les récits de miracles évangéliques, et d'en tirer les conséquences. Dans les cas particuliers, c'est-à-dire

dans Tapplication concrète aux récits de miracles, subsistera toujours une certaine incertitude. On peut, me semble-t-il, établir les divisions suivantes : 1° Récits de miracles provenant de l'exagération d'événements naturels particulièrement impressifs ; 2*^ Récits provenant de discours ou de paraboles, ou de la projection dans le monde extérieur de faits intérieurs ; 3° Récits provenant de l'intérêt que l'on attachait à la réalisation des données de l'Ancien Testament ; 4° Guérisons surprenantes opérées par la puissance spirituelle de Jésus ; 5° Récits de provenance indéterminable. — Chose très remarquable, Jésus lui-même n'attribuait pas à ses miracles l'importance décisive que leur attribue déjà l'Evangéliste Marc et tous les autres après lui. N'a-t-il pas exprimé ses plaintes en même temps que ses reproches, en disant : « Si vous ne voyez des signes et des miracles, vous ne croyez pas ! » Celui qui a prononcé ces mots ne peut pas avoir pensé que la foi en ses miracles fût le vrai, ou même le seul chemin pour arriver à une juste appréciation de sa personne et de sa mission. Il faut même qu'il ait eu sur ce point une tout autre opinion que les Evangélistes. Un fait curieux, que ces mêmes Evangélistes nous rapportent sans en comprendre toute la portée, nous montre encore à un autre point de vue, avec

quelle prudence il faut accueillir ces récits de miracles, et dans quelle sphère il faut les placer : « Jésus, nous disent-ils, ne put faire là aucun miracle, car ils ne croyaient pas en lui. »

De tout cela il résulte que nous n'avons pas à nous retrancher derrière les récits de miracles pour échapper à l'Evangile. Malgré ces récits, et même en partie dans ces récits, nous nous trouvons en présence d'une réalité qui sollicite impérieusement notre collaboration. Etudiez-la, et ne vous laissez pas épouvanter par telle ou telle histoire de miracle, qui vous déroute ou vous rebute. Mettez tranquillement de côté ce qui vous est incompréhensible ; peut-être serez-vous obligé de lui refuser pour toujours votre attention ; peutêtre au contraire cela prendra-t-il plus tard pour vous une signification inattendue. Permettez-moi de le redire une fois encore : ne vous laissez pas effrayer ! La question du miracle est chose relativement indifférente auprès de toutes les richesses qui se trouvent encore dans l'Evangile. Ce ne sont pas quelques miracles qui sont en jeu, mais la question décisive de savoir si nous sommes engagés sans espoir de secours dans les liens d'une impitoyable nécessité, ou s'il y a un Dieu qui règne, et dont la force, plus puissante que la nature, peut être appelée par la prière et saisie par la vie.

On sait que nos Evangiles ne nous donnent pas une histoire du développement de Jésus ; ils ne rendent compte que de son activité publique. Deux Evangiles, il est vrai, contiennent une préhistoire (histoire de l'enfance), mais nous pouvons passer sans nous y arrêt-er ; car alors même que son contenu serait plus digne de foi qu'il n'est en réalité, elle serait cependant à peu près sans importance pour le dessein que nous poursuivons. Les Evangélistes eux-mêmes n'y font d'ailleurs jamais, dans la suite, la moindre allusion, ni ne nous montrent Jésus invoquant ces antécédents. Au contraire ; ils racontent que la mère et les frères et soeurs de Jésus furent tout surpris de son entrée dans la vie publique, et ne surent rien y comprendre. Paul n'en dit rien non plus, en sorte que nous pouvons être certains que les récits de la naissance étaient inconnus de la tradition primitive.

Nous ne savons rien de l'histoire de Jésus pendant les trente premières années de sa vie. N'est-ce pas une terrible incertitude ? Que nous reste-t-il à faire, si nous sommes contraints de commencer notre exposé par cet aveu, que nous sommes hors d'état d'écrire une vie de Jésus ? Et comment écririons-nous l'histoire d'un homme dont le développement nous est totalement inconnu, et de la vie duquel nous ne connaissons

qu'une ou deux années ? Mais si nos sources sont visiblement insuffisantes pour écrire une « biograpiiie )>,leur contenu est riche à d'autres égards, et leur silence même sur les trente premières années ne laiss-e pas d'être instructif. Nos documents sont riches, dis-je, parce qu'ils nous donnent des éclaircissements sur trois points importants ; i° ils nous donnent une image parfaitement claire de la prédication de Jésus, aussi bien dans ses traits principaux que dans ses applications particulières ; 2° ils rapportent V issue de sa vie, dans la consécration à son ministère ; 3° ils nous dépeignent Vimpression qu'il a produite sur ses disciples, et que ceux-ci ont perpétuée.

Ce sont là, en réalité, trois points importants ; ce sont même les trois points décisifs. Parce que nous voyons clair sur ces points, il est possible de tracer une image du caractère de Jésus ; ou, pour parler avec plus de modestie, ce n'est pas une tentative désespérée que de rechercher ce qu'il a voulu, ce qu'il a été, et ce qu'il est pour nous.

Quant à ces trente années de silence, nos Evangiles nous apprennent que Jésus n'a pas jugé utile de rien en faire connaître à ses disciples. Nous pouvons cependant apprendre sur ce sujet bien des choses par voie négative. D'abord il est très invraisemblable que Jésus soit

passé par des écoles de rabbins ; nulle part il ne parle en homme possédant une culture théologique livresque, ou connaissant les secrets de l'exégèse savante. Avec quelle netteté, au contraire, les épîtres de l'Apôtre Paul attestent sa présence aux pieds des professeurs de théologie ! Nous ne trouvons rien de semblable chez Jésus ; de là rétonnement queTon éprouvait à le voir entrer dans les écoles, et y enseigner. Il vivait dans les Saintes-Ecritures, et s'y mouvait à l'aise, mais non à la manière d'un docteur de profession.

Jésus ne peut non plus avoir eu aucun rapport avec les Esséniens, cet ordre si remarquable de moines Juifs. Si de semblables rapports avaient existé, Jésus eût été un de ces disciples qui témoignent de leur dépendance à l'égard de leurs maîtres, en prêchant et en faisant exactement le contraire de ce qu'ils ont appris auprès d'eux. Les Esséniens poussaient jusqu'à leur limite extrême les scrupules de pureté légale, et se tenaient strictement à Técart, non seulement des impurs, mais aussi des croyants qui n'épousaient pas leurs étroitesses ; cela seul peut expliquer leur scrupuleux isolement, leur habitation dans des endroits déterminés, leurs multiples ablutions quotidiennes. Chez Jésus nous trouvons une façon d'agir diamétralement opposée : il recherche les

pécheurs et mange avec eux. Cette différence fondamentale suffirait à établir que son point de vue était très éloigné de celui des Esséniens. Fin et moyens, tout les sépare. Si, dans quelques préceptes particuliers donnés à ses disciples, Jésus semble se rencontrer avec eux, c'est par une coïncidence toute fortuite, car les mobiles étaient complètement différents.

De même, si tous les indices ne nous trompent, il n'y a eu, avant la période à nous connue de la vie de Jésus, ni crises violentes, ni tempêtes, ni rupture avec son passé. Jamais dans ses sentences ou ses discours, soit qu'il menace et châtie, soit qu'il attire et appelle affectueusement, soit qu'il parle de ses rapports avec le Père ou avec le monde, jamais on ne remarque les traces de ces bouleversements intérieurs maintenant apaisés, ou les cicatrices de ces terribles combats. Tout apparaît chez lui si simple, si naturel, que cela ne peut pas, semble-t-il, être autrement ; — telle la source jaillit des profondeurs de la terre, claire et libre. Que l'on nous montre à présent l'homme qui peut parler ainsi, à l'âge de trente ans, quand il a derrière lui d'âpres batailles, de ces batailles d'âmes dans lesquelles il a fini par brûler ce qu'il avait adoré, et par adorer ce qu'il avait brûlé ! Que l'on nous montre l'homme qui a rompu avec son passé, et qui,

appelant les autres à la repentance, peut ne jamais parler de sa propre repentance ! — Cette considération exclut la possibilité d'une vie passée au milieu des conflits intérieurs, bien qu'elle ait pu ne pas manquer d'agitations profondes, de tentations ou de doutes.

Enfin, il faut noter encore que la vie et les discours de Jésus ne dénotent aucun contact avec l'hellénisme. On aurait presque lieu d'en être surpris, car la Galilée était remplie de Grecs, et dans beaucoup de ses villes on parlait le grec, à peu près comme on parle aujourd'hui le suédois en Finlande. Il y avait là des docteurs et des philosophes grecs, et il est à peine concevable que Jésus ait absolument ignoré leur langue ; mais qu'il ait subi en quelque manière leur influence, que les idées de Platon ou du Portique lui soient parvenues, ne fût-ce que sous la forme de quelqu'un de leurs avatars populaires, il est absolument impossible de le prétendre. Assurément si l'individualisme religieux — Dieu et l'âme, l'âme et son Dieu —, si le subjectivisme, si le sentiment de la pleine responsabilité de l'individu, si la séparation de la religion et de la politique, si tout cela est exclusivement grec, alors Jésus aussi est porté par le courant de la pensée grecque, alors lui aussi a respiré une atmosphère purement grecque, et s'est désal-

téré aux sources helléniques. Mais on ne saurait établir que ce courant se soit produit sur ce seul point, chez le seul peuple grec ; le contraire est bien plutôt visible : d'autres nations aussi se sont élevées jusqu'à ces idées, jusqu'à cet état d'esprit, — bien qu'à vrai dire ce progrès ne se soit généralement produit que lorsque Alexandre-le-Grand eut jeté bas les barrières et brisé les chaînes qui séparaient les peuples. Pour ces nations aussi, l'élément grec a certainement été, dans la plupart des cas, le facteur actif et libérateur ; mais je ne crois pas que le Psalmiste qui a dit : Seigneur que je te possède seulement, et je ne demande rien au ciel ni à la terre ! eût jamais entendu parler de Socrate ni de Platon.

Bref, bien des enseignements importants se dégagent et de ce silence sur les trente premières années de la vie de Jésus, et de tout ce que les Evangiles ne disent pas sur le temps de son activité.

La religion était sa vie, et la crainte de Dieu était ratmosphère dans laquelle il se mouvait ; il rapportait à Dieu toute sa vie, sentiment et pensée ; et cependant il n'a pas parlé comme un sectaire ou un illuminé, qui n'aperçoit rien en dehors d'un unique point incandescent, et aux

yeux duquel disparaissent par conséquent et le monde et tout ce qu'il renferme. Il annonçait son message, et regardait dans le monde avec ce clair et vif regard qui se fixait autour de lui sur toutes les choses de la vie, grandes et petites. 11 prêchait qu'il ne servirait à rien de gagner le monde si l'âme devait en souffrir, et pourtant il n'a cessé de ressentir pour tout ce qui vit une cordiale sympathie. Voilà ce qu'il y a de plus admirable et de plus grand ! Sa parole, ordinairement en forme de parabole ou de proverbe, passe par tous les degrés de la parole humaine, et toute l'échelle des sentiments. Il n'a dédaigné ni les tons les plus amers d'une accusation passionnée ou d'une juste colère, ni l'ironie elle-même ; mais ce ne pouvait être là que l'exception ; la note dominante est celle d'un recueillement silencieux, toujours égal à lui-même, toujours tendant au même but. Jamais il ne parle en extase, et le ton de l'excitation prophétique est rare chez lui. Chargé de la plus haute mission, il a toujours l'œil ouvert et l'oreille tendue à toutes les impressions de la vie qui l'entoure : quelle preuve de paix profonde et d'absolue certitude ! « Le "deuil et les larmes, le rire et les jeux, la richesse et la pauvreté, la faim et la soif, la santé et la maladie, les jeux d'enfants et la politique, le travail fécond et la dissipation, le départ, l'auberge, le retour, le

mariage et l'enterrement, les palais des vivants et les tombeaux des morts, le semeur et le moissonneur dans les champs, le vigneron au milieu de ses ceps, les ouvriers inoccupés sur la place, le berger cherchant ses brebis dans les champs, le marchand en quête de perles à travers les mers ; et puis, au foyer, la femme s'occupant de sa farine, de son levain, ou de sa drachme perdue, la veuve se plaignant au juge inique, la nourriture terrestre, et comment elle passe, les rapports spirituels du maître et du disciple ; ici la pompe des rois et l'ambition des puissants, là l'innocence des petits enfants et le zèle des serviteurs, toutes ces images anim.ent sa parole et la rendent accessible même à des esprits d'enfants ». Et tout cela ne signifie pas seulement qu'il parlait en images et en paraboles ; cela témoigne, au milieu de la plus violente tension, d'une paix intérieure et d'une gaieté d'âme telles qu'aucun prophète avant lui ne les a connues. Son regard se repose avec tendresse sur les fleurs, sur les enfants, sur les lys des champs — Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un d'eux — , sur les oiseaux du ciel et sur les moineaux des toits. Le supra-terrestre dans lequel il vit ne fait pas évanouir pour lui cette terre ; non, il rapporte tout en elle au Dieu qu'il connaît, il sait que tout est sous sa

protection et sous sa garde : Votre Père qui est aux cieux les nourrit. La parabole est sa forme favorite, et ce dont il fait le sujet de ses paraboles, insensiblement il se prend à sV intéresser. Lui qui n'a pas un lieu où reposer sa tête, ne parle cependant pas comme un homme qui a rompu avec tout, comme un pénitent héroïque, comme un prophète en extase, mais comme un homme qui connaît la paix et le repos de l'âme, et qui peut les donner aux autres. Sa voix s'élève jusqu'aux notes les plus puissantes, il place l'homme en présence d'un implacable dilemme, il ne lui laisse aucune issue, — et puis, les idées les plus profondément troublantes lui apparaissent comme toutes simples et lumineuses, et il les exprime, en effet, avec une lumineuse simplicité, les revêtant du langage qu'une mère parle à son enfant.

(Troisième Conférence). — Nous avons parlé, dans la précédente conférence, de nos Evangiles et de leur silence sur le développement de Jésus, et nous y avons joint une brève caractéristique de sa prédication. Nous avons vu qu'il a parlé comme un prophète, et cependant autrement qu'un prophète. Ses paroles respirent la paix, la joie et la certitude. Il pousse au combat, à la décision — là où est ton trésor, là est ton

cœur — , et cependant tout se présente sous l'aspect tranquille et mesuré des paraboles : sous le soleil de Dieu, sous la rosée du ciel, tout doit croître et se développer jusqu'à la moisson. Il vivait dans la conscience continuelle de la proximité de Dieu ; sa nourriture était de faire la volonté de Dieu. Mais — et c'est là ce qui nous est apparu comme sa grandeur suprême, comme le sceau de sa liberté intérieure — il n'a pas parlé en pénitent héroïque ou en ascète qui a repoussé le monde loin de lui. Son regard se reposait avec tendresse sur toute chose, et il voyait la réalité qui se déroulait devant ses yeux telle qu'elle était en réalité, dans toute la bigarrure de ses couleurs changeantes. Il l'ennoblissait dans ses paraboles, et son regard pénétrait par delà les réalités terrestres, comme à travers un voile transparent sous lequel il reconnaissait partout la main du Dieu vivant

Lorsque Jésus parut, un autre l'avait déjà devancé dans son labeur au sein du peuple Juif : Jean-Baptiste. Sur les rives du Jourdain était né en quelques mois un mouvement considérable, et tout différent de ces mouvements messianiques qui, depuis plusieurs générations déjà, étaient venus périofJiquement tenir le peuple en haleine.

Sans doute le Baptiste lui aussi prêchait : « le Royaume de Dieu approche », et cela ne pouvait avoir pour lui qu'un sens : le jour du Seigneur, le jugement, la fin arrivent. Mais Jean n'annonçait pas ce jour du jugement comme le jour où Dieu manifesterait enfin sa justice contre les Gentils, et élèverait son peuple ; c'était au contraire à ce peuple même qu'il annonçait le jugement. « Qui vous a dit que vous échapperiez à la colère à venir ? Ne commencez pas à dire en vousmêmes : nous avons Abraham pour père, car je vous dis que de ces pierres mêmes Dieu peut faire naître des enfants à Abraham. Déjà la cognée est à la racine des arbres. » Ainsi la question décisive lors du jugement n'est pas de savoir si l'on appartient à la postérité d'ADraham, mais si l'on pratique les œuvres de la justice. Et lui-même, le prédicateur, a commencé par la repentance et lui a consacré sa vie ; il se présente vêtu d'un habit de poil de chameau, et sa nourriture consiste en sauterelles et en miel sauvage. Mais sa tâche, ou tout au moins sa tâche essentielle, tn'est pas de susciter des ascètes ; c'est au peuple tout entier qu'il s'adresse, au peuple qui vit, qui agit, qui travaille ; c'est lui qu'il appelle à la repentance- Il semble que ce soient de très simples vérités qu'il ait à lui dire : aux péagers il dit : « n'exigez rien de plus que ce qui est fixé » ; aux

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gens d'armes : « ne faites tort ni violence à personne, et contentez-vous de votre solde ; » aux riches : « donnez de ce que vous avez à manger » ; à tous : « n'oubliez pas les pauvres ». Voilà la mise en action de la repentance à laquelle il appelait ; et elle implique le changement profond qu'il réclame. Il ne s'agit pas d'un acte unique : le baptême de la repentance ; il s'agit d'une vie dans la justice, en vue des rétributions et de la justice de Dieu. Les cérémonies, les sacrifices, les œuvres légales, Jean n'en parle pas, et il est visible qu'il n'y attache aucune importance ; seules sont décisives la disposition intime et la vie morale. C'est d'après cette mesure qu'au jour du jugement, jugera le Dieu d'Abraham.

Arrêtons-nous un instant ici, car des questions se posent, auxquelles on a souvent répondu, et qui cependant renaissent toujours. Il est clair que Jean-Baptiste a prêché la souveraineté de Dieu et de sa loi sainte ; il est clair aussi qu'il a dit à ses compatriotes : la chose essentielle, la seule chose décisive c'est la vie morale ; vous ne devez pas avoir de plus grand souci que celui de votre attitude intérieure et de votre activité m.orale : il est clair enfin qu'il n'y a rien de raffiné ou d'artificiel dans sa conception de la vie morale : sa morale est la morale vulgaire. C'est ici que se posent les questions auxquelles je faisais allusion plus haut.

D'abord : s'il s'agit d'une chose aussi simple que les droits éternels de la sainteté, pourquoi toute cette mise en scène du jugement qui approche, de la cognée mise à la racine des arbres, du feu prêt à dévorer, etc. ?

Ensuite : ce baptême de repentance au désert, cette prédication du jugement imminent, n'est-ce pas tout simplement le contre-coup ou le produit de la situation politique et sociale dans laquelle se trouvait alors le peuple ?

Enfin : qu'est-ce que cette prédication contenait donc de nouveau, qui n'eût déjà été exprimé dans le Judaïsme ?

Ces trois questions sont entre elles dans le rapport le plus étroit.

Voyons d'abord ce qui concerne toute cette mise en • scène de drame et d'eschatologie : le Royaume de Dieu arrive, la fin du monde est proche, etc. — Toutes les fois qu'une parole sérieuse, jaillissant des profondeurs de l'expérience et de la vie, nous rappelle vers Dieu et vers la sainteté — que ce soit dans le sens de la rédemption ou dans celui du jugement — , nous voyons, pour autant que nous connaissons l'histoire, qu'elle prend invariablement cett« forme : la fin est proche. Comment expliquer cela ? — La réponse n'est pas difficile. La religion n'est pas seulement la vie en Dieu et avec Dieu ; mais pré-

Gisement parce qu'elle est cela, elle est en même temps la révélation du sens et de la portée de la vie. Quiconque vit dans sa lumière estime que sans elle on ne peut que chercher en vain ce sens, et que les individus ou les collectivités ne peuvent qu'errer sans but et courir aux abîmes. « Ils sont tous errants çà et là ; chacun suit son propre sentier ». Mais le prophète qui a pris conscience de son Dieu reconnaît avec terreur et avec angoisse cet égarement universel et cette universelle incurie. Il est le voyageur qui voit ses compagnons se hâter aveuglément vers l'abîme, et qui veut à tout prix les rappeler. C'est le moment suprême — on peut encore les avertir, on peut encore les supplier : détournez-vous ! mais peutêtre déjà à l'heure prochaine tout sera-t-il perdu. C'est l'heure suprême ; c'est l'heure dernière ! tel est donc le cri dans lequel s'est exprimé l'énergique appel à la conversion chez tous les peuples et à toutes les époques auxquelles il a été donné de posséder un prophète. Le regard du prophète pénètre à travers l'histoire ; il voit la fin irrévocable, et il est pénétré d'un étonnement sans borne à la pensée que malgré tant d'incrédulité, d'aveuglement, de légèreté et d'indolence, tout ne s'est pas encore abîmé et anéanti depuis longtemps. Qu'il y ait encore un délai pendant lequel la conversion est possible, c'est là pour lui le

grand miracle, que nous devons à la seule longanimité de Dieu ; mais il est certain tout au moins que la fin ne saurait plus tarder longtemps- Ainsi, dans un rapport étroit avec tout grand mouvement de repentance, surgit à nouveau l'image de la fin prochaine. La forme qu'elle revêt dans le détail dépend des circonstances historiques, et n'a qu'une importance relative. Seules les religions abstraites, purs assemblages de concepts, ignorent cette vue sur la fin des choses, qui est au contraire le couronnement dernier sans lequel les religions positives ne sont pas concevables, et qui peut d'ailleurs se déployer avec un éclat toujours nouveau, ou demeurer au fond de l'âme comme une flamme discrète.

Abordons maintenant la deuxième question : la situation politique et sociale comme facteur du mouvement religieux. D'abord quelques mots pour nous orienter. Vous savez que les temps paisibles de la théocratie juive étaient depuis longtemps passés. Depuis deux siècles les catastrophes se succédaient sans interruption ; depuis les jours terribles d'Antiochus Epiphane, le peuple n'avait plus connu le repos. Le royaume des Macchabées s'était élevé ; les divisions intestines et l'ennemi du dehors n'avaient pas tardé à amener sa ruine. Les Romains s'étaient abattus sur le pays, et avaient posé leur main de fer sur toutes les espé-

rances. La tyrannie d'Hérode, le parvenu Iduméen, faisait au peuple une atmosphère irrespirable, et paralysait tous ses membres. A vues humaines, il n'y avait plus d'issue, plus de changement favorable à attendre dans cette situation ; les antiques, les glorieuses promesses semblaient devenues mensongères, — tout paraissait fini. Quoi de plus naturel, à une époque semblable, que de désespérer de tout ce qui est terrestre, et, acculé dans ce désespoir, de renoncer à ce qui passait jadis pour inséparable de la théocratie ! Quoi de plus naturel que de déclarer désormais sans valeur les couronnes de ce monde, puissance politique, gloire, richesse, activité du négoce ou des combats, et d'attendre en revanche du ciel un royaume tout nouveau, un royaume pour les pauvres, les opprimés et les débiles, couronnement de leurs douces et patientes vertus ! Et alors que, depuis des siècles déjà, le Dieu national d'Israël apparaissait sous un jour nouveau, alors qu'il avait brisé les armes des forts et raillé le service pompeux de ses prêtres, pour réclamer la pratique de la justice et de la miséricorde, — quelle tentation de le faire apparaître comme le Dieu qui se plait à laisser son peuple dans la misère pour apporter ensuite le salut à ces misérables ! Il est facile, en effet, de tracer en quelques traits l'image de la religion et des

espérances que devaient fatalement faire naître les circonstances de cette époque : religion de misère et de miséreux, qui se cramponne à l'attente d'une intervention miraculeuse de Dieu, et se complait, en attendant qu'elle se produise, à s'enfouir dans sa misère.

Mais, si évidente que soit l'action exercée sur la naissance et le développement de ces tendances par d'aussi effroyables circonstances, celles-ci ne sauraient suffire, tant s'en faut, à exliquer la prédication du Baptiste, tandis qu'il est aisé d'y découvrir l'origine des entreprises farouches des faux Messies, et de la politique des Pharisiens fanatiques. Elles expliquent bien que le détachement des choses terrestres se soit plus largement étendu, et que l'on ait levé les yeux vers Dieu — la détresse apprend à prier ; mais la détresse en elle-même ne fournit pas de force morale, et cette force a été Vessentiel dans la prédication du Baptiste. En faisant appel à elle, en faisant tout reposer sur les fondements de la moralité et de la responsabilité, il s'élevait bien au-dessus des débilités des « pauvres », et puisait à une source qui n'est pas du Temps mais de l'Eternité.

Il n'y a pas encore cent ans que Fichte, après les terribles désastres de notre patrie, prononçait ici même, à Berlin, ses célèbres Discours. Que

faisait-il par là ? D'abord, il plaçait en quelque sorte un miroir devant la nation, lui montrant ses péchés et leurs conséquences, la légèreté, l'impiété, la suffisance, l'aveuglement, la faiblesse. Que faisait-il ensuite ? Appelait-il ses concitoyens aux armes ? Mais ils étaient précisément incapables de porter ces armes que l'on venait de faire tomber de leurs mains sans force ! C'est à la repentance, au changement intérieur qu'il les appelait, à Dieu et par conséquent à la tension de toutes les forces morales, à la vérité et à l'Esprit, afin que l'Esprit vînt tout renouveler. Et sa puissante personnalité, soutenue par quelques amis dont l'âme était à l'unisson de la sienne, a produit la plus profonde impression. Il a su rouvrir les sources obstruées de notre force, parce qu'il connaissait les puissances d'où vient le secours, et parce qu'il avait bu lui-même de l'eau de la vie. Assurément la détresse du moment l'a instruit et Ta trempé, mais il serait 'absurde et ridicule de prétendre que, de cette détresse générale, les Discours de Fichte sont le produit : ils en sont précisément la négation. — C'est de la même façon qu'il faut juger de la prédication de Jean-Baptiste, et, laissez-moi le dire aussi, celle de Jésus lui-même. Qu'ils se soient adressés h ceux qui n'attendaient plus rien du monde ni de la politique — bien qu'en ce qui concerne le Bap-

liste nous n'ayons aucun document direct sur ce sujet — , qu'ils n'aient rien voulu avoir de commun avec ces conducteurs de peuple qui menaient le peuple aux abîmes, qu'ils aient détourné, d'une façon générale, leurs regards des choses de la terre, les circonstances peuvent l'expliquer ; mais ce ne sont pas elles qui ont fourni le remède dont ils apportaient le secret. Appeler les hommes à la pratique de la morale commune, et tout attendre de sa mise en œuvre, cela ne devait-il pas sembler un moyen bien insuffisant pour une telle tentative ? D'où venait donc la force, la force invincible, qui pliait les âmes ? — Mais ceci nous amène à la troisième et dernière question que nous avons posée.

Qu'y avait-il de nouveau dans tout ce mouvement ? Etait-ce nouveau de rendre sa place dans la religion à la souveraineté de Dieu, à la souveraineté du Bon et du Saint, au détriment de tous les éléments étrangers? Qu'est-ce donc que Jean, qu'est-ce donc que Jésus lui-même ont apporté de nouveau, qui n'eût été dès longtemps prêché ? — Messieurs, la question de « nouveauté » en religion, n'est pas de celles que posent les hommes de vie religieuse. Qu'est-ce qui pouvait encore être « nouveau », alors que l'humanité avait déjà vécu si longtemps avant Jésus, et acquis par l'expérience tant d'esprit et de connaissance ? Le

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monothéisme était déjà en honneur depuis longtemps, et depuis longtemps déjà les quelques types possibles de la piété monothéiste s'étaient réalisés, ici ou là, dains des écoles entières, et même dans tout un peuple. Peut-on dépasser en puissance et en profondeur l'individualisme religieux du p&almiste s'écriant : « Seigneur, que je te possède, toi ! et je ne demande plus rien au ciel ni à la terre » ? Peut-on dépasser le mot de Michée : « Homme, il t'a été dit ce qui est bien, et ce que le Seigneur demande de toi : que tu gardes sa parole, que tu pratiques l'amour, et que tu sois humble devant ton Dieu » ? Des siècles s'étaient déjà écoulés, depuis que ces paroles avaient été prononcées. Ainsi des savants juifs, notamment, nous objectent souvent : « Que prétendez-vous avec votre Christ? Il n'a rien apporté de nouveau ». Je réponds à cela avec Wellhausen : Assurément, ce que Jésus a prêché, ce que Jean déjà avait exprimé avant lui dans sa prédication de repentance, on pouvait le trouver aussi chez les prophètes, on pouvait même le trouver dans la tradition juive de son temps. Les Pharisiens eux-mêmes le possédaient, mais, hélas ! ils possédaient encore beaucoup d'autres choses, h côté. Tout cela était chez eux alourdi, troublé, émietté par mille choses qui lui faisaient perdre toute force et tout sérieux, mille choses

qu'ils tenaient aussi pour « religieuses », et nriême pour aussi importantes que la miséricorde ou la justice. Tout était chez eux sur un seul et même plan, tout était tissé dans une seule et vaste trame, oii le Bien et la Sainteté n'étaient plus que des fils épars au milieu de toutes les choses terrestres. Et maintenant vous demandez encore : « Qu'y avait-il de nouveau ? » Dans une religion monothéiste, cette question n'est pas à sa plaoe. Demandez plutôt : « Ce qui a été prêché là était-il pur, était-il puissant ? » Je réponds : Cherchez dans toute l'histoire religieuse du peuple d'Israël, cherchez même dans toute l'histoire humaine, un message sur Dieu et sur le Bien, aussi pur et aussi profond — car pureté et profondeur sont inséparables — que ce que vous entendez ou lisez ici ! La pure source de la sainteté était sans doute depuis longtemps ouverte, mais on avait amoncelé sur elle du sable et des décombres, et son eau était souillée. Que plus tarci des rabbins et des théologiens aient distillé cette eau, cela ne change rien à l'affaire, même en supposant qu'ils aient réussi. Maintenant la source vive jaillissait, et se frayait un chemin nouveau à travers les immondices et les décombres, à travers ces mêmes décombres que prêtres et théologiens avaient amoncelées pour faire perdre à la religion son caractère sérieux, car dans l'histoire, com-

bien de fois la théologie n'a-t-elle été que le moyen d'évincer la religion ! — Et à côté de cela îl y avait la puissance. Les docteurs Pharisiens avaient prêché que tout se résumait dans le commandement de l'amour de Dieu et du prochain ; ils avaient prononcé des paroles sublimes ; elles auraient pu tomber de la bouche même de Jésus. Mais quel résultat avaient-ils obtenu par là ? Ils avaient obtenu que le peuple, que leurs propres disciples les premiers, repoussent quiconque prenait au sérieux ces paroles ! Tout était resté sans force, et nuisible précisément parce que c'était sans force. Ce ne sont pas les mots qui importent, mais la puissance de la personnalité qui se trouve derrière eux. Or lui prêchait « avec puissance, non comme les Scribes et les Pharisiens >^. Voilà l'impression que ses disciples ont gardée de lui. Ses paroles devinrent pour eux des « paroles de vie », des semences qui levèrent et portèrent du fruit, — et c'est là ce qu'il y eut de nouveau.

C'est une prédication semblable que Jean- Baptiste avait déjà inaugurée. Lui aussi s'était déjà indubitablement mis en opposition avec les conducteurs du peuple ; car un homme qui prêche : « convertissez-vous », et qui entend exclusivement diriger ainsi les hommes vers la repentance et l'action morale, entre toujours en

conflit avec les gardiens attitrés de la religion et de l'Eglise. Mais Jean n'a jamais été plus loin que la prédication de la repentance

Alors a paru Jésus. Il a commencé par accepter dans toute son ampleur et par confirmer la prédication du Baptiste ; il a rendu témoignage au prédicateur, et il n'y a même personne sur qui son témoignage ait été aussi explicite que sur Jean. Il a dit, en effet, que de tous ceux qui sont nés de femme, aucun n'a paru qui fût plus grand que lui. Il a toujours répété que son œuvre avait été commencée par le Baptiste, appelant celui-ci son précurseur. Enfin lui-même s'est fait baptiser par Jean, et a pris ainsi sa place dans le mouvement que celui-ci avait créé.

Mais il ne s'est pas tenu dans les limites de ce mouvement. Sans doute, lui aussi prêchait, lorsqu'il parut : « Repentez-vous, le Royaume de Dieu est proche », mais avec lui cette prédication devint un message de joie. Rien de plus certain que ceci dans les traditions qui le concernent : sa prédication était un « Evangile », elle fut reçue comme un message de joie et de bonheur. C'est donc à juste titre que l'Evangéliste Luc a placé en tête du récit de son action publique la parole du prophète Esaïe : « L'Esprit du Seigneur est SUT moi ; c'est pourquoi il m'a oint et m'a envoyé pour annoncer l'Evangile aux pauvres,

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pour guérir ceux qui ont le cœur hrisé^ pour prêcher aux captifs la délivrance, aux aveugles le recouvrement de la vue, aux opprimés la libération, et pour publier Vannée favorable du Seigneur. » Ou, dans le langage de Jésus lui-même : « Venez à moi vous tous qui êtes fatigués et chargés, je vous soulagerai. Prenez sur vous mon joug, et apprenez de m.oi, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez du repos pour vos âînes. » Cette parole a dominé toute la prédication et l'activité de Jésus ; elle est le thème de tout ce qu'il a dit ou fait. Mais il est évident dès lors que cette prédication a laissé bien loin derrière elle le message de Jean- Baptiste. Celui-ci, bien qu'il fût déjà en opposition tacite avec prêtres et scribes, n'est pourtant jamais devenu le signal décisif de la contradiction. « Mourir et renaître », créer une humanité nouvelle en opposition avec l'ancienne, créer des hommes de Dieu, ce fut l'œuvre de Jésus-Christ seul. Il entra immédiatem.ent en conflit avec les conducteurs officiels du peuple ; mais en eux c'était l'attitude de l'humanité vulgaire qu'il attaquait. Ils concevaient Dieu comme un despote qui veille au cérémonial de sa cour ; pour lui la présence de Dieu était l'atmosphère dans laquelle il vivait. Ils ne le voyaient que dans sa Loi dont ils avaient fait un labyrinthe semé de fondrières,

d'impasses et d'issues secrètes ; lui le voyait et le sentait partout. Ils possédaient de lui mille commandements, et croyaient pour cela le connaître ; lui ne possédait de lui qu'un seul commandement, et c'est pourquoi il le connaissait. Ils avaient fait de la religion un métier vulgaire — rien de plus odieux ! — lui prêchait le Dieu vivant et la noblesse de l'âme.'

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