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II. — Les carartcristiqucs de V Eglise romaine

Malgré toute sa complexité, TEglise romaine peut se ramener, si je ne me trompe, à trois éléments principaux. Le premier lui est commun avec l'Eglise grecque, c'est le catholicisme. Le second est Vesprit latin et l'empire universel de Rome se continuant dans l'Eglise romaine. Le troisième est l'esprit et la piété de Saint- Augustin. Saint Augustin a déterminé d'une manière décisive la vie intérieure de l'Eglise, en tant que vie religieuse et pensée religieuse. Non-seulement il s'est survécu dans la personne de nombreux continuateurs, mais même en dehors de ceux-là, bien des cœurs ont battu qu'il avait éveillés et enflammés, bien des hommes se sont rencontrés, qui, malgré toute rindépendance de leur piété et de leur théologie, avaient pourtant emprunté leur âme à son âme.

Ces trois éléments, l'élément catholique, l'élément latin (au sens de l'impérialisme romain), et l'élément augustinien constituent l'originalité de cette Eglise.

Ep ce qui concerne le premier, vous pouvez reconnaître sa portée à ce fait, que l'Eglise romaine accueille, aujourd'hui encore, tout chrétien grec sans conditions ; qu'elle s'unit même d'emblée k toute communauté grecque, dès que celle-ci reconnaît seulement le pape, et se soumet à son

autorité apostolique. Ce que Ton demande, à part cela, aux Grecs est tout à fait insignifiant ; on leur laisse jusqu'au droit de célébrer le culte dans leur langue maternelle, et de conserver le mariage des prêtres. Si l'on songe à toutes les purifications auxquelles les protestants doivent se soumettre,avant d'être admis dans le giron de l'Eglise romaine, la différence sa.ute aux yeux. Or une Eglise ne peut pourtant pas s'illusionner sur ellemême au point de négliger des conditions essentielles, lorsqu'il s'agit d'accueillir de nouveaux membres, et des membres qui sortent d'une autre confession ; il faut donc que l'élément commun à l'Eglise romaine et à l'Eglise grecque soit important et décisif au point de rendre l'union possible, sous' la seule condition de la reconnaissance de l'autorité papale. En fait, les traits caractéristiques du catholicisme grec se retrouvent aussi, dans leur ensemble, dans le catholicisme romain, et sont, le cas échéant, aussi énergiquement mis en avant par l'un que par l'autre. Le traditionalisme, l'orthodoxie et le ritualisme joyent ici exactement le même rôle que là, — pour autant que n'interviennent pas des « considérations d'ordre supérieur » — et on peut en dire autant du monachisme.

Pour autant, dis-je, que n'interviennent pas des

co.nsidération,s d'ordre supérieur ; — et ici nous abordons déjà l'étude du second élément, l'esprit latin, au sens d'impérialisme romain. I>e très bonne heure, l'esprit latin, l'esprit de Rome, avait apporté dans la portion occidentale de la chrétienté certaines modifications au type général du catholicisme. Dès le début du iiP siècle, nous voyons apparaître chez les Pères latins la pensée que le salut — quelle qu'en soit d'ailleurs la source ou la nature — nous est offert sous la forme d'un contrat, à des conditions déterminées, eit seulemeint dans la mesure où ces conditions sont observées. C'est un « salus légitima ». La Divinité a manifesté sa imiséricorde et son indulgence dans la détermination de ces conditions, mais elle n'en veille ■que plus jalousement à leur observation. De plus, tout le contenu de la révélation est une loi (« lex »), Il Bible ausi bien que la tradition. De même encore, cette tradition est liée à un corps de dignitaires, et à la régularité de leur succession. Les « mystères » soint ici des « sacrements », ce qui signifie d'une part qu'ils sont des actes obligatoires, d'autre part, qu'ils renferment certaines grâces, sous une forme exactement déterminée, et en vue d'un usage précis. De même encore la discipline de la pénitence est une procédure juridiquement réglée par analogie avec les procès civils et les actions en matière d'outrages. Enfin

l'Eglise est une institutioin juridique, et elle Test non pas seulement en dehors et à côté de &a fonction de gardienne et dispensatrice de salut, mais précisément à cause de cette fonction.

Ce caractère juridique, elle le possède en tant qu'église organisée. Orientons-nous en quelques mots dans cette organisation, dont les principes sont communs à l'Eglise d'Orient, et à l'Eglise d'Occident. Quand l'épiscopat monarchique se fut développé, T Eglise se mit à étayer sa propre organisation sur l'administration de TEtat. Le groupement métropolitain, à la tête duquel se trouvait généralement l'évêque du chef-lieu de la province, correspondait à la division de l'empire en provinces. En Orient, l'organisation ecclésiastique s'éleva d'un degré encore, en s'adaptant à la division de l'empire en vastes groupements de provinces, division inaugurée par Dioctétien . Ainsi naquit l'organisation des patriarcats, qui ne fut cependant jamais complètement achevée, et dont on fut partiellement détourné par d'autres préoccupations.

En Occident ce ne fut pas une division en patriarcats, mais un fait tout différent qui se produisit. L'Empire Romain sombra au vp siècle, sous la poussée de sa faiblesse propre et des invasions de Barbares ; ce qu'il restait d'authentiquement romain, se réfugia dans l'Eglise romaine,

— la foi orthodoxe, par opposition à TArianisme, la civilisation et le droit. Cependant, les chefs barbares n'osaient pas se poser en Césars romains, et s'installer sur le trône, désor.mais inoccupé, d'3 l'Empire ; ils fondèrent leurs différents royaumes dans les Provinces. Dans ces conditions, l'Evêque de Rome apparaissait comme le giardien du passé et le refuge de l'avenir ; partout dans les provinces occupées par les Barbares, même dans celles qui jadis revendiquaient jalousement leur indépendance vis-à-vis de Rome, prêtres et laïques regardaient maintenant vers lui. Tout ce que les Barbares et les Ariens avaient laissé subsister de romain dans les provinces — et cela était considérable encore — fut cléricalisé, et placé ainsi sous la protection de l'Evêque de Rome, le premier des Romains depuis qu'il n'y avait plus d'Empereur. Or au v^ siècle, Rome vit passer sur le siège épiscopal des hommes capables de discerner les signes des temps, et die les mettre à profit. U Eglise romaine se glissa insidieusement à la place de r Empire romain ; en fait celui-ci se continue en elle ; il n'a pas disparu, il s'est seulement transformé. Et quand nous affirmons, ce qui est vrai encore aujo^urd'hui, que l'Eglise romaine n'est autre chose que le vieil empire Romain consacré par l'Evangile, ce n'est pas une remarque « spirituelle », c'est la constatation d'un fait historique

et la caractéristique la plus exacte et la plus féconde de cette Eglise. Encore aujourd'hui elle gouverne les peuples, ses papes régnent comme Trajan et Marc-Aurèle ; à la place de Romulus et de Rémus, on a mis Pierre -et Paul, à la place des proconsuls les archevêques et évêques ; les légions sont remplacées par les troupes de prêtres et de moines, et la garde prétorienne par les Jésuites. Jusque dans les détails, jusque dans les prescriptions particulières des ordonnances, jusque dans les vêtements même, se fait sentir l'action persistante de l'ancien Empire et de ses institutions. Ce n'est pas une Eglise semblable aux communautés protestantes ou aux églises nationales de l'Orient, c'est une création politique aussi grandiose qu'un Empire universel, parce que c'est la continuation de l'Empire Romain. Le pape qui s'intitule « Roi » et « Pontifex maximus », est le successeur de César. Toute pénétrée d'esprit romain dès le nr et le iv« siècle, l'Eglise a restauré, dans sa propre con«^titution, l'Empire Romain. Depuis le VII* et le viir siècle, les patriotes catholiques de Rome et de l'Italie ne l'ont jamais entendu autrement. Lorsque Grégoire VII entra en lutte avec l'Empire, un prélat italien l'exhortait en ces termes :

Prends Tépée du Prince des Apôtres de Pierre le glaive flamboyant !

brise la puissance et l'élan des Barbares ; et Tantique joug, mets-le pour jamais sur leurs nuques.

Vois quelle est la puissance de l'Interdit !

Il fallait des torrents de sang humain

à l'héroïsme de Marins

ou à la puissance de César, pour obtenir

ce qu'aujourd'hui tu fais par un simple mot.

Rome à nouveau par toi relevée

t'apporte sa juste reconnaissance ; elle n'offrit

jamais aux victoires de Scipion

ni à aucune action des Quirites

des lauriers aussi mérités que les tiens !

A qui s'adresse-t-on ici ? à un prélat ou à un Empereur ? — Je pense que e'est à un Empereur, ou pour mieux dire, à un Empereur en mitre et surplis ; c'est ainsi qu'on l'entendait, et c'est ainsi qu'on l'entend encore. Le pape gouverne un royaume ; c'est donc lUne tentative vaine que de l'attaquer avec les seules armes inefficaces de la polémique dogmatique.

Je ne saurais exposer ici les conséquences démesurées de ce fait que l'Eglise catholique n'est autre chose que l'Empire romain. Indiquons seulement deux conséquences que l'Eglise a tirées elle-même. Pour cette Eglise il est aussi essentiel

de disposer du pouvoir politique que d^ annoncer VEvangile. Sa devise « Christus vincit, Christus régnât, Christus triumphat », doit être interprétée dans le sens politique : il règne sur la terre, par le fait que règne TEglise dont le chef est à Rome, et il règne par la loi et la contrainte, c'està-dire par tous les moyens dont usent les Etats. Il ne saurait donc plus y avoir aucune piété qui ne soit avant tout soumise à cette Eglise pontificale, approuvée par elle, et maintenue dans une constante dépendance à son égard. Cette Eglise apprend à ses « sujets » à parler ainsi : « Qutand je connaîtrais tous les mystères, quand j'aurais toute la foi, et quand je donnerais tous mes biens pour les pauvres, et mon corps même pour être brûlé, si je n'ai pas cette unité dans la charité, qui ne peut découler que d'une obéissance absolue à l'Eglise, je n'ai rien ». Hors de l'Eglise, il n'y a ni foi, ni amour, ni vertu, ni martyre même qui ait une valeur. Et cela est naturel : un gouvernement temporel n'apprécie, lui aussi, que les qualités que l'on met à son service. Or l'état dont ii s'agit ici s'identifie d'une part avec le Royaume des cieux, et se conduit, d'autre part, pour tout le reste, exactement comme les autres états. Do ces données vous pouvez déduire vousmêmes toutes les prétentions de l'Eglise ; elles s'ensuivent sans flifficiilté. La })liis oxor])ilante

même apparaît toute naturelle et évidente dès que l'on admet seulement ces deux prémisses : « l'Eglise catholique est le Royaume de Dieu », et « l'Eglise doit gouverner à la façon des puissances temporelles ». — Il ne faut cepeaidant pas contester que des mobiles chrétiens n'aient joué un certain rôle dans toute cette évolution, par exemple la volonté de mettre réellement la religion chrétienne en rapport avec la vie et de la faire pénétrer dans toutes les relations humaines, ou la préoccupation du salut des peuples et des individus. Combien de chrétiens sérieux, au sein du catholicisme, n'ont réellement pas eu d'autre intention que d'établir la royauté du Christ sur la terne, et d'édifier son Royaume ! Mais autant il est certain qu'ils se sont montrés, par cette intention même et par l'énergie de leur labeur, bien supérieurs aux chrétiens grecs, autant il est certain que cette tentative pour réaliser et édifier le Royaume de Dieu par des moyens politiques, constitue une grave méconnaissance de la pensée de Jésus et des Apôtres. Le Royaume de Dieu ne connaît d'autres énergies que les énergies religieuses et morales, et ne saurait reposer que sur le sol de la liberté. Or l'Eglise, en assumant le rôle d'une puissance temporelle, doit employer tous les moyens familiers à celles-ci, jusqu'aux diplomaties astucieuses et à la violence ; car toute puis-

sance temporellie, même la puissance de la justice, est contrainte de devenir par moments une puissance d'injustice. Le développement que l'Eglise a pris comme puissance temporelle devait, dès lors, conduire logiquement à la monarchie absolue du pape et à son infaillibilité ; car l'infaillibilité, dans une théocratie temporelle, n'est, au fond, pas autre chose que la souveraineté absolue dans un état laïque. Le fait que l'Eglise n'a pas reculé devaTit cette conséquence extrême, montre dans quelle mesure les réalités religieuses se sont ici mondanisées.

Il est certain cependant que ce deuxième élément devait transformer profondément les traits caractéristiques du catholicisme occidental : traditionalisme, orthodoxie, ritualisme et enfin monachisme. Le traditionalisme garda toute son antique autorité, mais quand un élément de la tradition devenait gênant, on le laissait s'éliminer, et on mettait à la place la volonté du Pape : « la tradition, c'est moi ! » aurait dit Pie IX. D'autre part, la « doctrine correcte » est toujours chose essentielle ; imais, dans la pratique, la politique ecclésiastique du pajpe peut lui imposer des modifications ; plus d'un dogme a pris ainsi, par de subtiles distinctions, un sens inattendu ; des dogmes nouveaux ont été promulgués ; la doctrine est devenue, à bien des égards,

arbitraire, et les formules inflexibles du dogme ont été souvent annulées par les indications contraires de la morale ou du confessionnal. Partout les lignes rigides du passé peuvent être pliées au gré des nécessités de l'heure. On peut en dire autant du ritualisme et du monachisme. Je ne saurais exposer ici dans quelle mesure la vieille institution monacale a subi des modifications qui sont loin d'avoir toujours été à son désavantage, et oommie^nt elle a même créé de vastes mouvements qui se trouvent en contradiction directe avec .ce qu'elle était jadis. Cette Eglise porte dans son organisation une capacité sans égale à s'adapter aux contingences historiques : elle reste toujours, ou paraît toujours rester la vieille église» et cependant se renouvelle sans cesse.

Le troisième élément qui a fourni à l'esprit de cette Eglise ses déterminations caractéristiques est directement opposé à celui dont nous venons de traitxîr, et s'est pourtant maintenu à côté de lui. On peut le désigner par deux mots : Saint-Augustin et rAugustinisme. Au v^ siècle, à l'heure même où l'Eglise se disposait à recueillir l'héritage de l'Empire, elle posséda un génie religieux d'une profondeur et d'une puissance extraordinaires, qui la contraignit à entrer dans le sillage de ses impressions et de ses idées, sans qu'elle

ait pu en sortir jusqu'aujourd'hui. C'est le fait le plus important et le plus remarquable de son histoire, qu'elle soit devenue simultanément césarienne et augustinienne. Voyons donc quel est l'esprit, quelle est l'orientation qu'elle a reçus de Saint- Augustin.

Tout d'abord, la piété et la théologie de Saint Augustin constituent une restauration originale de l'expérience et de la doctrine pauliniennes du péché et de la grâce, de la faute et de la justification, de la prédestination en Dieu et du déterminisme chez V homme. Expérience ou doctrine, tout cela s'était perdu aux époques antérieures, mais Saint-Augustin retrouva dans sa vie intime les expériences de l'apôtre Paul, les exprima à peu près de la même manière que lui, et les condensa dans des concepts précis. Ce n'est pas d'une simple imitation qu'il s'agit, car les différences sur les points particuliers sont extrêmement importantes, notamment dans la conception de la justification, qui apparaît chez Augustin comme un développement destiné à se continuer jusqu'à ce que l'amour et toutes les vertus aient entièrement rempli le cœur ; mais tout ici, comme chez Paul, est le fruit de l'expérience intime et de la réflexion personnelle. Si vous hsez les Confessions, vous comprendrez vite, malgré toute la rhétorique trop abondante, que c'est un génie qui

parle, un génie pour lequel Dieu, le Dieu en Esprit, est le fondement et le but de la vie, qui a soif de Lui, et ne désire rien en dehors de Lui. Voyez encore comment pour Saint-Augustin tout ce qu'il y a de sombre et de redoutable dans son expérience passée, tous ses déchiremeints intérieurs, sa servitude à l'égard des choses qui passent, l'écroulement de son âme tombant par lambeaux dans la mondanité, et régoïsme qui se paie de la perte de la liberté et de la force, — tout cela se ramène à une racine unique : le péché^ c'est-àdire la rupture de la communion avec Dieu, l'impiété. Et de imême tout ce qui l'a arraché à cette compromission avec le m. onde, à l'égoïsme et à la ruine intérieure, tout ce qui lui a donné la force, la liberté et la conscience de l'éternité, il l'appelle avec Paul : la grâce. Commie lui, il sent aussi que cette grâce est absolument et uniquement l'œuvre de Dieu, mais que c'est en Christ et par Christ qu'il l'a reçue, sous la form.e du pardon de ses péchés et de l'esprit d'am.our. Toutefois, son attitude devant le péché est infiniment moins libre que celle du grand apôtre, et plus embarrassée de remords ; et c'est là ce qui donne à sa langue religieuse, et à tout ce qui vient de lui, une teinte toute spéciale. « Je laisse ce qui est derrière moi, et je marche vers ce qui est devant moi » ; cette devise de l'Apôtre n'est pas celle de Saint-Augus-

tin. Tout son christianisme garde la teinte indélébile de la misère du pécheur, désormais soulagée. Il n'a su que rarement s'élever au sentiment de la glorieuse liberté des enfants de Dieu, et quand il y est parvenu il -ne l'a pas exprimé aussi puissamment que Paul. Mais le sentiment de cette misère désormais soulagée, ne s'était exprimé chez personne avant lui avec une telle puissance de sentiment, et en paroles aussi entraînantes. Bien plus, il a su par l'expression de ces faits intérieurs atteindre si sûrement des millions d'âmes, décrire si exactement leur complexion intime, et leur présenter la consolation de façon si impressive, si irrésistible, que, depuis quinze cents ans déjà, la vie reproduit sans cesse Les expériences qu'il a vécues. Aujourd'hui encore, dans le catholicisme, la piété intime et vivante et son expression sont d'essence entièrement auguistinienne. A la flamme de son expérience, on se prend à sentir comme il a senti, à penser avec ses pensées. Ce schème du péché et de la grâce, cette union indissoluble du sentiment et de la doctrine semblent être les dépositaires d'une force invincible sur laquelle le temps est sans prise ; ceux qui ont une fois éprouvé cette impression de bienheureuse souffrance ne peuvent plus l'oublier, et lors môme qu'il leur arrive par la suite de rompre avec la religion, celte impression reste toujours pour eux un souvenir sacré.

Cet esprit de Saint-Augustin s'offrit, s'imposa même à Facceptatioin de l'Eglise d'Occident au moment précis où elle se disposait à s'emparer du pouvoir politique. Contre lui elle était sans défense, car dans son passé le plus récent, elle trouvait à lui opposer si peu de choses ayant une valeur réelle, qu'elle capitula sans résistance. Et c'est ainsi que se forma, dans le catholicisme occidental, cette stupéfiante complexio oppositorum, qui veut que l'Eglise du rite, de la loi, de la politique et de l'impérialisme, soit aussi l'Eglise qui met en œuvre une expérience et une doctrine du péché et de la grâce, plus personnelle, plus délicate, plus spirituelle que toute autre. C'est vouloir unir ce qu'il y a de plus matériel avec ce qu'il y a de plus intime. Une telle union ne pouvait se réaliser d'emblée sans difficulté ; la désharmonie intérieure et l'opposition devaient éclater aussitôt : l'histoire du christianisme occidental en est tout entière remplie. Cependant ces contraires sont conciliables jusqu'à un certain point ; du moins se peuvent-ils réunir chez le même homme. Et de cela, nous avons un témoin qui n'est autre que Saiint-Augustin lui-même, lequel fut aussi un homme d'Eglise résolu, et travailla même de toutes ses forces à accroître le prestige et la puissance de l'église visible, ainsi qu'à ache-

ver son organisation. Je n'ai pas à indiquer ici comment cela lui fut possible, mais il va sans dire que, dans une situation sevmblable, les contradictions internes devaient forcément abonder. Nous nous bornerons à une double constatation : premièrement, l'Eglise politique a toujours plus relégué au second plan, transformé et modifié le côté intime de l'augustinisme, sans parvenir cependant à le faire disparaître ; secondement, toutes les prandes personnalités qui ont recréé une vie nouvelle dans l'Eglise d'Occident ou purifié et approfondi la piété étaient, directement ou indirectement, issues de Saint-Augustin et formées à son école. La longue chaîne des réformateurs catholiques est augustinienne, depuis Agobard et Claude de Turi.n au ix^ siècle, jusqu'aux Jansénistes au xvii® et au xviii® siècle, et même après eux. Et si le Concile de Trente peut être appelé, avec raison à plus d'un titre, un concile réformateur, si la doctrine du péché, de la repentance et de la grâce y a été formulée avec beaucoup plus de profondeur et de force intime qu'on n'était en droit de l'attendre d'après l'état de la théologie catholique au xiv* et au xv° siècle, c'est à l'influence persistante de Saint-Augustin qu'on le doit. Il est vrai qu'à cette conception théorique de la grâce, empruntée dans ses grandes lignes à Saint-Augustin, l'Eglise a juxtaposé un usage pra-

tique de la confession qui menace d'enlever toute influence à la doctrine ; mais, dans son désir de conserver tous iceux qui ne &e révoltent pas contre elle, non-seulement l'Eglise souffre, partout où elle étend son empire, que l'on juge du péché et de la grâce à la façon de Saint-Augustin, mais elle désire même que chacun ressente, si possible, avec la même puissance que lui, la gravité du péché et la joie d'appartenir à Dieu.

Tels sont les facteurs essentiels du catholicisme romain. Bien d'autres traits seraient encore à mentionner, mais nous avons indiqué ci-dessus les éléments principaux.

III. — Qu'est devenu V Evangile dans le catholi' cisme romain ? — Nous arrivons maintenant à notre dernière question : Quelles modifications l'Evangile a-t-il ici subi, et que reste-t-il de lui ? — Tout d'abord — un mot sur ce point suffira — tout ce qui constitue l'organisation visible de l'Eglise, avec ses prétentions à la dignité divine, est sans rapport aucun avec l'Evangile. Ce n'est pas d'une déformation qu'il s'agit ici, mais d'une perversion totale : la religion s'est égarée sur une fausse voie. De même que le catholicisme oriental serait, à bien des égards, mieux à sa place dans une histoire des religions grecques que

dans une histoire de TEvangile, de même le catholicisme occidental ressortit à l'histoire de l'Empire romain. La prétention que Christ a fondé un Royaume, qui est l'Eglise romaine, et qu'il a doté cette Eglise du glaive, voire des deux glaives, spirituel et temporel, constitue une véritable sécularisation de l'Evangile, et ne saurait être légitimée par ce vain prétexte que l'esprit de Christ doit bien régner sur l'humanité. L'Evangile dit : « le royaume de Christ n'est pas de ce monde », et cette église a institué un royaume « dans ce monde » ; Christ exige que ses disciples servent et ne gouvernent pas, et les prêtres gouvernent le monde ; Christ libère ses disciples des religions politiques et cérémonielles, pour les placer devant la face de Dieu — Dieu et l'âme, l'âme et son Dieu — , el ici au contraire, l'hoanme est lié par d'indissolubles chaînes à une institution terrestre, et il faut qu'il obéisse : alors seulement il pourra s'approcher de Dieu. A Rome, jadis, les chrétiens ont versé leur sang parce qu'ils refusaient d'adorer l'Empereur et repoussaient avec dédain la religion politique ; à Rome, aujourd'hui, s'ils n'adorent pas à proprement parler un souverain de ce monde, ils ont du moins livré leurs âmes à la puissance souveraine du Pape-Roi.

(Quinzième Conférence). — Le catholicisme romain en tant qu'Eglise visible, en tant qu'Etat fondé sur la loi et la violence, n'a rien à voir avec l'Evangile, il est même en contradiction fondamentale avec lui ; c'est ce que nous avons vu dans notre dernière conférence. Peu importe que cet Etat emprunte à l'Evangile une auréole divine, et que cette auréole lui soit extraordinairement utile ; ce n'est pas cela qui modifiera notre jugement. L'amalgame des choses divines et de choses trop humaines, des réalités les plus intimes et de la politique est un terrible dommage, car les consciences se trouvent ainsi asservies, et la religion perd tout caractère sérieux. Et comment en serait-il autrement, lorsque toutes les mesures qui tendent à maintenir le gouvernement temporel de l'Eglise, par exemple la souveraineté du pape, sont données pour l'expression de la volonté même de Dieu ? On objecte, il est vrai, que c'est précisément à l'attitude indépendante de cette Eglise que la religion a dû d'échapper en Occident à la domination absolue, soit du peuple, soit du gouvernement et de la police. Cette Eglise, dit-on, a fermement maintenu la haute pensée de la pleine autonomie de la religion, et de son indépendance à l'égard de l'Etat. — On peut reconnaître la réahté de ce service rendu, mais le prix auquel l'Occident a dû le payer, et auquel il

le paie encore, est beaucoup trop élevé ; c'est un si lourd tribut que la banqueroute intérieure menace les peuples — et l'Eglise elle-même entre les mains de laquelle le capital accumulé semble en vérité se fondre de lui-même. Lentement se poursuit, en dépit de tout l'accroissement apparent de sa puissance, l'appauvrissement de l'Eglise — lentement, mais sûrement. Permettez-moi ici une courte digression.

A considérer la situation politique telle qu'elle est à l'heure présente, on n'a certainement aucune raison de constater un affaissement de k puissance de l'Eglise romaine. Gomme elle a grandi au cours du xix^ siècle ! EL pourtant, un regard pénétrant aperçoit que depuis longtemps déjà elle ne dispose plus du même ensemble de forces qu'au xir et au xiir siècle. A cette époque, toutes les puissances matérielles et spirituelles étaient à ses ordres. Depuis lors, sa force intérieure a subi une formidable régression, interrompue seulement par quelques courtes périodes d'essor, comme de 1540 à 1620 et au cours du xix° siècle. Les catholiques sérieux s'en inquiètent et ne peuvent se le dissimuler ; ils savent et ils expliquent comment a échappé à l'Eglise une part de son héritage spirituel, part importante et nécessaire à sa souveraineté. Voyez d'autre part quelle est la situa-

tion des nations latines, qui forment à vrai dire le domain^ où s'exerce la souveraineté de cette Eglise romaine ! Une seule d'entre-elles peut encore revendiquer le titre de « grande puissance », et qu'en sera-t-il d'elle dans une génération ? Gomme Etat, cette Eglise vit aujourd'hui pour une large part de son histoire, histoire de la Rome antique, et histoire du Moyen-âge, elle subsiste pour les peuples latins, comme l'Empire Romain ; or, les empires ne sont pas éternels. L'Eglise serat-elle capable de se maintenir dans les bouleversements à venir? pourra-t-elle supporter son divorce toujours plus accusé avec la vie spirituelle des peuples ? survivra-t-elle à la décadence des puissances latines ?

Laissons là ces questions ; rappelons-nous plutôt que l'Eglise porte en elle, dans ses institutions monacales et dans ses ordres religieux, et surtout grâce à l'Augustinisme, un élément de profondeur religieuse et de vie. De tout temps elle a formé des saints — pour autant que des hommes peuvent porter ce titre — et elle en suscite encore. Confiance en Dieu, humilité sincère, certitude du salut, don de sa vie au service des frères, tout cela se trouve en elle ; beaucoup de frères se chargent de la croix de Christ, et pratiquent tout à la fois cette sévérité sur eux-mêmes et cette joie en Dieu qu'ont connues Paul et Saint- Augustin.

l'Imitation de Jésus-Christ demeure un foyer de vie religieuse personnelle, et les flammes qui s'y allument ne brillent pas d'un éclat d'emprunt. L'esprit d'église n'a pas pu étouffer l'esprit de l'Evangile, et malgré les fardeaux terribles dont on l'accable, celui-ci finit toujours par percer à nouveau. Toujours il joue son rôle de levain. A côté de la morale relâchée qu'on a pu souvent reprocher avec raison à l'Eglise, elle a fait, par ses grands théologiens du Moyen-âge, une application féconds de l'Evangile à un grand nombre des problèmes de la vie, et créé ainsi une morale chrétienne ; comment pourrait-on le méconnaître ? Par là et par ailleurs eneore, elle a montré qu'elle ne porte pas seulement en elle des pensées éva.ngéliques comme un fleuve roule des paillettes d'or, mais que ces pensées font corps avec elle, et ont trouvé en elle leur développement. Le pape infaillible, le polythéisme apostolique et romain du culte des saints, l'obéissance aveugle, la dévotion stupide, semblent avoir étouffé toute vie intérieure ; et pourtant, dans cette Eglise aussi on trouve des chrétiens tels que les suscite l'Evangile, pleins de sérieux et d'amour, pleins de jo:e et de paix en Dieu. F^nfin, le grand dommage n'est pas que l'Evangile se soit allié avec une forme politique quelconque — Mélanchton n'était pas un traître, quand il proposait

de reconnaître le pape, pourvu qu'il autorisât la prédication du pur Evangile — , c'est que l'on ait sanctifié une politique, et que l'Eglise se trouve ainsi incapable d'abroger ce qui a pu être approprié jadis à certaines circonstances historiques, mais n'est plus aujourd'hui qu'une pierre d'achoppement.

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