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LA RELIGION CHRÉTIENNE DANS LE PROTESTANTISME

A considérer la situation extérieure du Protestantisme, spécialement en Allemagne, on peut être tenté, au premier abord, de la juger pitoyable ; mais à considérer l'histoire de l'Europe du ir siècle à nos jours, on est bien contraint de reconnaître que, dans toute cette histoire, la Réforme du xvi° siècle a été le mouvement le plus considérable et le plus bienfaisant ; la Révolution même qui a marqué les débuts du xix^ siècle, reste bien loin derrière elle. Que peuvent bien signifier toutes nos inventions et nos découvertes, et tous les progrès de la civilisation extérieure, auprès de ce fait que trente millions d'Allemands, et un bien plus grand nombre encore de chrétiens hors d'Allemagne, ont une religion sans prêtres, sans sacrifices, sans sacrements, sans cérémonies, — une religion en Esprit I

Le protestantisme doit tout d'abord être envisagé dans son opi>osition avec le catholicisme.

et jugé ici à un double point de vue, d'abord comme Réforme, ensuite comme Révolution : réforme en ce qui concerne la doctrine du salut, révolution en ce qui concerne l'Eglise, son autorité et ses formes extérieures. Le protestantisme n'est donc pas un phénomène spontané, issu d'une sorte de generatio œquwoca, mais il a été provoqué, comme l'indique déjà son nom, par les abus, devenus insupportables, de l'Eglise catholique, et il est le couronnemeint d'une longue série d'efforts réformateurs, analogues mais impuissants, accomplis au Moyen-âge. Par le seul fait de cette situation historique, le protestantisme affirme déjà sa solidarité avec le passé, et la révèle de façon plus caractéristique encore par sa prétentioin, d'ailleurs légitime, d'être, en matière religieuse, moins un novateur qu'un rénovateur. Par contre, en ce qui concerne l'Eglise et son autorité, il a pris indubitablement une attitude révolutionnaire. Il faut donc l'examiner sous ces deux aspects.

I. — Le Protestantisme comme Réforme. — L'action réformatrice, c'est-à-dire rénovatrice, du Protestantisme a porté sur le point qui constitue le cœur même de la question, sur la religion et par conséquent sur la doctrine du salut. Cette action se révèle surtout sur trois points :

1° La religion a été rendue à elle-même, en ce

sens que l'Evangile et l'expérience religieuse correspondante ont été mis à la place centrale et délivrés de toute addition étrangère. De ce système immense et monstrueux que l'on avait appelé jusqu'alors « la religion », et où se rencontraient l'Evangile et l'eau bénite, le sacerdoce universel ei le Pape-Roi, Christ notre Sauveur et sainte Anne, on a extrait la religion, en la réduisant à ses facteurs essentiels : la parole de Dieu et la foi. Pour défendre ce point de vue, on exerça une impitoyable critique sur tout ce qui voulait revendiquer le titre de « religion », et se mettre sur le même pied que les deux principes essentiels. Toute réforme vraiment importante dans l'histoire des religions est toujours en premier lieu une simplification critique, car, au cours de son développement historique, la religion s'assimile, par le seul fait de son adaptation aux circonstances, bien des choses étrangères, qui donnent naissance, en se combinant avec elle, à une quantité de créations hybrides et apocryphes que la religion est contrainte ensuite de placer sous le couvert de sa propre sainteté. Si l'on ne veut pas la voir dégénérer sous la poussée des sauvageons, ou étouffer sous le poids de son propre bois mort, il faut que le réformateur vienne rémonder et la rendre à elle-même. Cette simplification critique, Luther l'a accomplie au xvv siècle en déclarant victorieusement que la religion

chrétienne consistait exclusivement dans la parole de Dieu et l'expérience intérieure qui répond à cette parole.

2° Le second point consiste dans le sens déterminé que Luther donne aux mots de « Parole de Dieu » et d' « expérience ». Cette « Parole » n'était pas pour lui la doctrine de l'Eglise, ce n'était pas non plus la Bible, c'était la prédication de la pure grâce de Dieu en Christ, donnant à l'homme coupable et désespéré joie et salut ; et r « expérience » était précisément la certitude de cette grâce. Avec le sens que leur donnait Luther, ces deux réalités peuvent s'exprimer dans une formule unique : la foi confiante en un Dieu miséricordieux. Par là se trouve apaisée en l'homme la discorde intérieure, vaincu tout l'effort du mal, effacé le sentiment du péché, et conquise, malgré l'insuffisance de toutes les œuvres propres, la certitude d'être indissolublement uni avec le Dieu saint. Telle fut l'expérience, telle fut la prédication de Luther :

Désormais je le sais et le crois fermement,

et m'en glorifie sans crainte,

le Dieu tout puissant et tout bon

est mon Aini et mon Père.

En toute circonstance

il se tient à ma droite,

calme la tempête et les vagues,

et ce qui pour moi peut être un mal.

Rien autre ne doit être prêché que le Dieu miséricordieux avec lequel nous sommes réconciliés par Christ, et de même, extases ou visions ne sont rien, aucune exaltation des sentiments n'est nécessaire, seule la foi doit être éveillée ; elle est le premier et le dernier mot de la piété. La Foi répondant à la Parole, telle est l'expérience de la justification ; celle-ci sera donc le point essentiel de la prédication des Réformateurs ; elle ne comporte rien moins que le fait d'avoir obtenu par Christ la paix et la liberté en Dieu, la victoire sur le monde et le sentiment de l'Eternité.

S"* Enfin, la troisième caractéristique de ce renouvellement fut la transformation profonde que dut subir le culte, tant personnel que collectif. Le culte individuel ne pouvait plus, évidemment, être autre chose que la mise en œuvre de la foi. « Dieu ne veut de nous que la foi, et ne veut traiter avec nous que par la foi ^) ; combien de fois Luther a-t-il répété cette phrase ! L'homme n'a qu'une façon de servir Dieu : le laisser être Dieu et lui rendre gloire en le reconnaissant et en l'invoquant comme son Père. Toute autre voie dans laquelle l'homme veut entrer pour venir à Lui est une impasse, et tout autre rapport qu'il prétend entretenir avec Lui est illusoire. Quelle monstrueuse série de tentatives ins-

pirées par l'angoisse, l'espérance ou le désespoir, se trouvait ainsi arrêtée ! et dans le culte, quelle révolution ! Or, ce qui est vrai du culte personnel l'est également du culte collectif. Ici aussi la Parole de Dieu et la prière ont seules leur place. Tout le reste doit être banni : l'église assemblée pour le culte doit invoquer Dieu, et le glorifier par l'action de grâce et la louange. Il n'y a pas, en dehors de cela, de « service divin ».

Dans ces trois éléments se résume ce qui fut l'essentiel de la Réforme. C'est bien d'une rénovation qu'il s'agissait, car on ne se contentait pas de revenir, même de façon originale, à l'Evangile primitif ; les éléments que l'on mettait en œuvre existaient déjà, bien que cachés et comme ensevelis, dans le catholicisme occidental.

Avant d'aller plus loin, permettez-moi cependant deux courtes digressions. Nous venons de dire que la communauté assemblée pour le culte ne devait connaître d'autre service divin que la prédication de la Parole et la prière. Il nous faut ajouter, à l'instigation des Réformateurs euxmêmes, qu'en tant qu'Eglise, cette société n'a pas d'autre signe distinctif que celui-ci : réaliser la communauté de la foi, dans laquelle la parole de Dieu est exactement annoncée. — Nous n'avons rien à dire ici des sacrements, puisque, d'après Luther, c'est à la Parole même qu'ils doivent

leur importance. — Or, si la Parole et la foi sont les seuls signes distinctifs, ceux qui disent que les réformateurs ont supprimé l'Eglise visible et mis à sa place une Eglise invisible, paraissent bien avoir raison. Cependant cette remarque n'est pas exacte. La distinction entre l'Eglise visible et l'Eglise invisible date du Moyen-âge, ou plus exactement de Saint-Augustin.. Ceux qui définissaient l'Eglise véritable « l'ensemble des prédestinés », étaient contraints de la considérer comme absolument « invisible ». Mais les Réformateurs allemands ne l'ont pas entendu ainsi. En désignant l'Eglise comme une communauté de croyants dans laquelle la Parole de Dieu est exactement annoncée, ils ont éliminé toute caractéristique grossière et matérielle, et exclu évidemment cette « visibilité » qui tombe sous les sens ; mais qui donc — pour parler par analogie, — voudrait soutenir que l'union spirituelle coordonnant les efforts de savants, par exemple, ou de patriotes, est « une société invisible », sous prétexte qu'elle n'a rien qui la distingue extérieurement et qui tombe sous les sens ? L'Eglise protestante n'est pas davantage « une société invisible ». Elle est une société spirituelle, et c'est pourquoi elle se montre « visible » à des degrés divers et avec une puissance variable. Il peut y avoir des moments où elle est

tout à fait insaisissable, et d'autres, par contre, où elle se manifeste avec autant de netteté que si elle était saisissable aux sens. Assurément elle ne peut jamais a voit" des contours aussi définis que la République de Venise ou le Royaume de France — c'est la comparaison qu'un grand dogmaticien catholique donnait pour la plus adéquate à la nature de son Eglise — ; un protestant doit savoir cependant qu'il n'appartient pas à une Eglise « invisible », mais à une société spirituelle disposant des forces propres aux sociétés spirituelles, et fondée sur la terre pour faire sentir son action jusque dans l'Eternité.

Et voici maintenant notre seconde remarque : le Protestantisme prétend que l'Eglise chrétienne repose objectivement sur l'Evangile seul, et que l'Evangile est contenu dans les Saintes Ecritures. — Dès le début on lui a objecté que, s'il en est ainsi, et si on ne reconnaît à côté de cela aucune autorité apte à prononcer sur le contenu de l'Evangile et les moyens de le discerner dans l'Ecriture, il s'en suivra une universelle confusion, de laquelle, au reste, l'histoire du Protestantisme offre d'abondants exemples. Si chacun a la faculté de décider quel est le sens réel de rEvangile, sans être lié à cet égard à une tradition, à un concile, à un Pape, si chacun exerce le droit

de libre recherche, aucune unité, aucune communauté, bref aucune Eglise d'aucune sorte n'est possible. Il faudra donc que l'Etat intervienne, ou que l'on trace quelque arbitraire limite. — Assurément on n'aboutira jamais par cette voie à une Eglise dotée d'un « saint office de l'Inquisition », et, d'autre part, il est bien réellement impossible d'emprunter à l'Evangile lui-même le critère extérieur qui permettrait de délimiter l'Eglise. Quant à l'action /de l'Etat ou des nécessités historiques, elle ne doit pas entrer en ligne de compte, car c'est improprement que l'on donne le nom d' « Eglises » au sens évangélique, aux organismes qu'elle a fait naître. La solution, la voici : c'est que le Protestantisme compte sur la nature de rEvangile, qui est chose assez sim^ple, assez divine, et par conséquent assez vraiment humaine pour se faire connaître sûrement si on lui laisse la liberté, et pour faire naître aussi dans toutes les âmes des expériences et des convictions essentiellement identiques. En cela le Protestantisme a pu se tromper assez souvent, le caractère ou l'éducation ont fait naître bien des' différences, mais jusqu'à présent cette attitude n'a pas tourné à sa confusion. Une communauté spirituelle de chrétiens évangéliques, une même conviction sur les points essentiels et leur application aux multiples conditions de la vie, s'est formée et

révèle sa réalité et sa puissance. Cette communauté comprend des protestants allemands et non allemands, des Luthériens, des Calvinistes, et d'autres dénominations ; en eux tous, dans la mesure où ils sont des chrétiens sérieux, se retrouve un fonds commun, et ce qui les unit ainsi est infiniment plus important et plus précieux que tout ce qui les divise. C'est là ce qui mous maintient dans l'attitude évangélique et nous empêche de céder au paganisme moderne ou de retomber dans le catholicisme. Nous n'avons nul besoin d'autre chose, et repoussons même toute autre chaîne ; ceci du reste n'est pas une chaîne, c'est la condition de notre liberté. Et si l'on nous objecte : Vous êtes divisés ; autant de têtes,, autant de doctrines ; nous répondons : c'est vrai, mais nous ne désirons pas qu'il en soit autrement ; au contraire, nous désirons encore plus de liberté, encore plus d'individualisme dans la croyance ou dans son expression ; les nécessités historiques qui ont amené la fondation des Eglises nationales ou des Eglises libres, ne nous ont imposé que trop de restrictions et de lois, encore que celles-ci n'aient jamais été considérées comme d'institution divine ; nous désirons encore plus de confiance en la force intérieure et la puissance unificatrice de l'Evangile, car celui-ci agit plus sûrement au milieu du libre choc des esprits

que sous la tutelle des Eglises ; nous voulons être un royaume spirituel, et ne regrettons pas le moins du monde « les oignons d'Egypt^e ». Nous savons bien que la discipline et l'éducation nécessitent la création de communautés visibles ; de ces communautés nous nous occuperons volontiers dans la mesure où elles répondront à leurs fins et mériteront qu'on s'occupe d'^elles, mais ce n'est pas à elles que nous attacherons notre cœur ; debout aujourd'hui, elles peuvent en effet, dans des conditions politiques ou sociales différentes, disparaître domain pour faire place à de nouveaux organismes. Que celui qui use d'une Eglise semblable, en use comme n'en usant pas ; notre Eglise n'est pas la communauté particulière dont nous sommes membres, c'est la societas fidei, qui a des membres partout, même parmi les catholiques grecs ou romains. — Voilà la réponse protestante au reproche d'émiettement, et voilà le langage de la liberté à laquelle nous avons été appelés.

Revenons, après cette double digression, à l'examen des traits principaux du protestantisme.

II. — Le Protestantisme comme Révolution. — Le protestantisme n'a pas été seulement une réforme, mais aussi une révolution. Au point de vue juridique, tout l'organisme ecclésiastique contre lequel se dressait Luther, avait le droit d'exiger

une pleine obéissance. Il constituait une organisation juridique légalement applicable en Occident au même titre que les lois de l'Etat. Lorsque Luther brûla la Bulle du Pape, il accomplit donc indiscutablement un acte révolutionnaire ; — révolutionnaire, non au mauvais sens du mot, désignant une révolte contre une prescription légale qui est en même temps une prescription morale, mais au sens de rupture violente avec une situation légale donnée. C'est contre celle-ci que se tourna le mouvement nouveau, et sa protestation, par la parole et l'action, porta sur les points suivants :

1° Le protestantisme s'éleva contre tout le système hiérarchique et clérical de l'Eglise, réclama son abolition, et l'abolit en fait, pour le remplacer par le sacerdoce universel et une organisation issue de l'Eglise elle-même. La portée de cette revendication et la profondeur à laquelle elle bouleversa toutes les situations alors établies, ne sauraient être exposées en quelques mots ; il faudrait des heures pour en rendre compte. De même, il nous est impossible d'exposer ici de quelle manière s'est développée l'organisation des églises protestantes. La chose, au reste, n'a pas d'importance au point de vue des principes ; ce qui importe de ce point de vue, c'est qu'z7 n'y eut plus de règlements ecclésiastiques « de droit divin ».

2° Il s'éleva contre toute autorité formelle, extérieure, en matière de religion, par conséquent contre l'autorité des conciles, des prêtres et de toute la tradition ecclésiastique : la seule autorité est l'autorité intérieure qui se révèle à l'âme par son action libératrice ; en d'autres termes, l'autorité c'est l'Evangile. C'est ainsi que Luther a protesté aussi contre l'autorité de la lettre de la Bible ; mais nous verrons plus loin qu'il y a ici un point sur lequel, ni lui, ni les autres Réformateurs, ne sont arrivés à se mettre tout à fait au clair, et sur lequel ils n'ont pas tiré toutes les conséquences que comportaient leurs principes.

3° Le protestantisme s'éleva contre toutes les formes traditionnelles du culte, contre tout le ritualisme et toutes les « bonnes œuvres ». Du moment qu'il ne connaissait ni n'admettait, comme nous l'avons vu, aucun culte proprement dit — ni sacrifices matériels, ini offrandes à Dieu, ni messe, ni œuvres à accomplir pour Dieu et en vue du salut — , tout l'appareil traditionnel du culte devait forcément disparaître, avec ses pompes, ses rites et ses processions. C'était après cela une question bien secondaire que de savoir dans quelle mesure l'esthétique ou la pédagogie commandaient de conserver des formes.

4° Il protesta contre l'idée même de sacrement. Seuls le baptême et la Gène subsistèrent comme

établis par l'Eglise primitive, ou même institués par le Seigneur ; mais on devait les considérer seulement, soit comme des symboles et des signes de ralliement pour les Chrétiens, soit comme des actes empruntant toute leur valeur à la parole de pardon qui leur est associée. Tous les autres sacrements furent abolis, et avec eux toute cette conception d'après laquelle la grâce et le secours de Dieu peuvent être acquis par morceaux, et sont mystérieusement attachés à certains objets matériels. Au sacrement le protestantisme opposa « la parole », et à la conception d'une grâce qui se débite par fragmeints, la conviction qu'il ri y a qu'une grâce : posséder le Dieu de toute grâce. Si Luther, dans son écrit sur « la captivité de Babylone », a repoussé toute la conception catholique du sacrement, ce n'est pas parce qu'il était « très cultivé » — il portait encore en lui assez de superstitions pour formuler de bien déconcertantes afRnmations — ; c'est parce qu'il avait fait cette expérience intime que toute « grâce » n'est que duperie, qui ne donne pas h l'âme le Dieu vivant lui-même. C'est pourquoi toute cette conception du sacrement constituait à ses yeux un attentat aussi bien contre la majesté de Dieu, que contre la liberté des âmes.

5** Il protesta contre la conception des deux morales, et par conséquent contre la morale

« supérieure », contre la prétention qu'il est particulièrement agréable à Dieu que l'on s'abstienne d'user des facultés et des dons que nous offre la création. Les Réformateurs avaient le sentiment très vif que le monde passe avec ses joies, et l'on n'a vraiment pas le droit de se représenter Luther sous les traits d'un homme moderne, vivant sur la terre dans un sentiment de joie et de sécurité. Il avait bien plutôt, comme les hommes du Moyen-âge, la soif ardente d'être délivré de ce monde, et de sortir de cette vallée de larmes. Mais parce qu'il avait cette conviction que l'on ne peut ni ne doit rien offrir à Dieu que la confiance en Lui, il en vint, en ce qui concerne l'attitude du chrétien devant le monde, à de tout autres conclusions que les graves ascètes des siècles passés. Puisque le jeûne et l'ascétisme sont sans valeur devant Dieu, puisqu'ils sont aussi sans utilité pour nos frères, et puisque Dieu est le Créateur de toute chose, le plus sûr pour chacun est de rester là où Dieu l'a placé. C'est dans ces pensées que Luther a puisé, malgré tout, une joie et une confiance dans les choses de cette terre, qui contraste avec sa tendance à fuir le monde, et qui a fini par en triompher. Il prononça cette parole décisive, que toute condition sociale — exercice de l'autorité, mariage, ou situations inférieures des valets et des servantes —

est voulue de Dieu, et constitue par conséquent aussi pour l'âme la condition dans laquelle elle doit servir Dieu : une servante fidèle vaut mieux qu'un moine voué à la contemplation. Le chrétien n'a pas à chercher avec mille subtilités une voie qui lui soit propre, mais à pratiquier, dans la carrière qui lui est assignée, la patience et l'amour du prochain. «C'est à cette source encore que Luther puisa l'idée de la légitimité propre des organisations temporelles dans tous les domaines : elles ne doivent pas être seulement supportées, elles ne reçoivent pas de l'Eglise seule une sorte de droit à l'existence ; ellej ont leur légitimité propre, et sont le vaste champ dans lequel le chrétien doit témoigner de sa foi et de son amour ; elles doivent encore être respectées là même où la révélation de Dieu dans l'Evangile est demeurée totalement inconnue.

Ainsi voilà uo homme qui ne demandait rien au monde, et dans l'âme duquel restait seul le désir de ce qui est éternel ; — et c'est lui qui a libéré l'humanité du joug de l'ascétisme ! Par là, il a bien réellement posé le fondement de la vie moderne, il a rendu à la conscience sa spontanéité dans ses raports avec le monde, et sa joie au travail dans toutes les choses humaines. Et s'il a pu cueillir ces fruits, ce n'est point parce qu'il a mis la religion au service des choses

de ce monde, c'est au contraire parce qu'il Ta saisie avec tant de sérieux et à une telle profondeur, qu'elle devait non seulement tout pénétrer, mais encore se libérer de toute servitude extérieure.

(Seizième Conférence). — On a bien souvent demandé si la Réforme était l'œuvre de l'esprit germanique, et dans quelle mesure. Je ne saurais aborder ici ce problème compliqué ; une chose cependant me semble hors de doute, c'est que l'expérience religieuse décisive faite par Luther est sans rapport aucun avec sa nationalité, mais que les conséquences, tant positives que négatives, qu'il en a tirées, révèlent l'Allemand, — le caractère allemand et l'histoire allemande. Du moment où les Allemands essayèrent de s'assimiler réellement la religion qu'ils avaient reçue de la tradition — et cela n'eut guère lieu qu'à dater du xiir siècle — , ils commencèrent aussi à préparer la Réforme. Et de même que l'on appelle à juste titre le christianisme de l'Orient : christianisme grec^ et celui du Moyen-âge occidental : christianisme romain, on est en droit d'appeler également celui des Réformateurs : christianisme germonique, et cela malgré la personnalité de Calvin, car il a été un disciple de Luther, et ce n'est pas parmi les peuples latins, mais chez les

Anglais, les Ecossais ou les Néerlandais que son action s'est le plus puissamment exercée. Par la Réforme, les Allemands ont marqué un stade nouveau dans l'histoire générale de l'Eglise ; on ne saurait en dire autant des Slaves.

La rupture avec l'ascétisme — lequel n'avait jamais été pour les Allemands un idéal aussi impérieux que pour les autres peuples — et la protestation contre la religion considérée comme une autorité extérieure, s'expliquent avec une égale facilité, soit par la prédication de Paul, soit par l'esprit allemand. De même aussi le peuple d'Allemagne crut retrouver comme un reflet de sa propre âme, en voyant chez Luther tant de chaude cordialité dans la prédication, tant de libre rondeur dans la polémique.

Nous avons vu, dans la conférence précédente, les points principaux sur lesquels porta l'énergique et féconde protestation élevée par Luther. Je pourrais encore ajouter bien des choses, par exemple l'hostilité qu'il manifesta, notamment au début de son action réformatrice, contre toute la terminologie dogmatique, ses formules et soin vocabulaire. Pour tout dire en un mot, il a protesté parce qu'il voulait ramener la religion chrétienne à sa pureté primitive, sans prêtres ni sacrifices, sans autorités extérieures ni légalisme,

sans cérémonies rituelles, sans toutes ces chaînes par lesquelles on prétendait lier la vie de l'audelà à la vie de cette terre. Au cours de cette révision, la Réforme est remontée non seulement par delà le onzième siècle, non seulement par delà le quatrième ou le second, mais jusqu'aux débuts mêmes de notre religion. Bien plus, elle a, sans le savoir, modifié ou éliminé des formes qui existaient déjà aux temps apostoliques, par exemple en matière de discipline, le jeûne ; en matière d'organisation, les évêques et les diacres ; en matière de dogme, le chiliasme, etc.

III . — Le Protestantisme et V Evangile. — Quels rapports entretiendra avec l'Evangile le nouvel organisme, résultat de ce mouvement tant réformateur que révolutionnaire ? — ^ On peut dire que la Réforme a vraiment rejoint l'Evangile sur les quatre points essentiels, que nous avons touchés dans la précédente conférence : caractère intime et spirituel de l'Evangile, idée du Dieu miséricordieux, culte en esprit et en vérité, conception de l'Eglise comme la société des croyants. Est-il besoin de poursuivre en détail cette démonstration, ou faut-il nous laisser tromper sur ce point par le fait que, malgré tout, un chrétien du seizième ou du dix-neuvième siècle a d'autres

allures qu'un chrétien du premier siècle ? Il est certain que le caractère intime et personnel donné par la Réforme à la religion répond bien à ce qui fait l'originalité de l'Evangile. De plus, la prédication de Luther sur la justification ne reproduit pas seulement, avec quelques inévitables divergences, l'essentiel de la pensée de Paul, elle coïncide exactement avec la prédication de Jésus. La chose décisive, d'un côté comme de l'autre, c'est de trouver en Dieu le Père, de connaître le Dieu des miséricordes, de s'assurer en sa Providence et sa grâce, de croire au pardon des péchés. Et même aux heures sombres de l'orthodoxie luthérienne, un Paul Gerhardt, dans ses cantiques : « Si Dieu est pour moi, contre moi -qui sera ? » ou « Gonduis^moi dans tes voies », etc., a su traduire cotte conviction fondamentale avec une majesté qui montre vite combien elle domine souverainement le protestantisme. De même encore l'idée que si le culte ne doit être autre chose qu'un témQignage rendu à Dieu par la louange et la prière, le service du prochain est à son tour le vrai service de Dieu, a été empruntée directement à l'Evangile et aux indications concordantes de Saint Paul. Enfin, la conviction que l'Eglise véritable est cimentée par l'Esprit Saint et la foi, et qu'elle est une société spirituelle de frères et de sœurs, cette conviction, dis-je, est bien dans la

ligne de l'Evangile, et Paul lui-même l'avait déjà exprimée et mise en pleine lumière. Dans la mesure où la Réforme a restauré tout cela et reconnu Christ comme le seul Sauveur, elle a droit, au sens le plus strict du mot, au titre d'évangélique, et dans la mesure où ces convictions continuent, malgré les lacunes et les superstitions, à diriger les Eglises protestantes, celles-ci peuvent, en toute justice, revendiquer ce titre d'évangéliques.

Cependant sur la gloire de ces conquêtes, il y a aussi des ombres, et nous verrons apparaître avec netteté leurs taches sombres, si nous nous demandons à présent : l"" ce que la Réforme a coûté, et 2° dans quelle mesure elle a réalisé l'application de ses principes.

1° Tout se paie dans l'histoire, et lorsqu'un mouvement est puissant, il se paie doublement. — Ce que nous a coûté la Réforme ? — Je ne veux pas parler ici de ce fait que Yunité de la civilisation occidentale a été brisée, puisqu'aussi bien la Réforme ne s'est établie que dans une partie de l'Europe occidentale ; la richesse et la spontanéité du développement postérieur de cette civilisatio»n nous ont donné, en effet, mieux que cette unité. Mais de la nécessité d'étfiblir les nouvelles Eglises comme Eglises d'Etal sont nés de graves inconvé-

nients. A vrai dire, le principe de TEglise-Etat est pire encore que celui de rEgli,se d'Etat, et les partisans de celui-là n'ont, certes, aucune raison de l'opposer triomphalement à celui-ci. Cette institution des Eglises d'Etat, déjà préparée par le XV® siècle et noni amenée simplement par la rupture avec l'autorité ecclésiastique, a été cause de bien des déficits. Elle a affaibli dans les communautés évangéliques le sentiment de la responsabilité et de l'activité, et fait naître, non sans quelque raison, le soupçon que l'Eglise était une création de l'Etat, et devait se modeler sur lui. Sans doute, on a fait dans ces dernières années plusieurs tentatives pour effacer ct^-tte impression, en donnant plus d'autonomie aux Eglises ; mais il y a encore beaucoup de progrès à faire dans cette voie, notamment en ce qui concerne la liberté des Eglises locales. Le lien avec l'Etat ne doit pas être rompu violemment, car tout ce que les Eglises lui doivent n'est pas mauvais, mais il convient d'accélérer l'évolution ainsi commencée. J'ajoute que la multiplicité des organisations ecclésiastiques n'est pas un mal, elle rappelle plutôt avec force la contingence de toutes les formes.

De plus, le protestantisme dut, par opposition avec le catholicisme, mettre l'accent exclusivement sur le caractère intime de la religion, et le sola fide. Or, il est toujours dangereux de for-

muler une doctrine en opposition tranchée avec une autre. L*a foule du vulgaire ne fut pas fâchée d'apprendre que les « bonnes œuvres » étaient inutiles, voire dangereuses pour l'âme. Luther n'est pas responsable de la commode confusion à laquelle donna lieu cette formule, mais dès le début on fut obligé, dans les Eglises de la réforme allemande, de se plaindre du relâchement moral et du manque de sérieux dans la sanctification. La parole : « Si vous m'aimez, gardez mes commandements », ne conserva pas la place qui lui était due. Seul le piétisme lui restitua sa place légitime au premier rang , jusqu'à ce moment-là, par opposition au catholicisme et à sa « justice des œuvres », on laissa prendre à l'axe de la vie morale une dangereuse inclinaison dans le sens opposé. La religion cependant n'est pas exclusivement conviction, mais conviction et action, foi agissant par la sanctification et l'amour : les chrétiens évangéliques ont besoin de se le remettre très énergiquement en mémoire, s'ils ne veulent plus avoir à rougir.

Une autre considération encore se rattache très étroitement à ce que nous venons de dire. La Iléforme a aboli le monachisimc, et elle a été contrainte de l'abolir. Elle a eu rai.son de déclarer qu'il y avait présomption à s'obliger à l'ascétisme par des vœux perpétuels ; elle a eu raison de pro-

clamer égale, supérieure même à la vie monastique toute vocatioin séculière consciencieusement suivie sous le regard de Dieu. Mais alors se produisit un fait que Luther n'avait ni prévu ni voulu : le « monachisme » tel qu'il est concevable et nécessaire au point de vue évangélique disparut complètement. Une société ne saurait cependant se passer de personnalités qui se consacrent ex* clusivement à ses fins ; ainsi l'Eglise a besoin de volontaires qui laissent là toute autre vocation, renoncent au « monde », et se vouent tout entiers au service de leurs frères, non parce que cette vocation est supérieure, mais parce qu'elle est nécessaire, et qu'une Eglise vivante doit stusciter de telles initiatives. Or ces initiatives ont été paralysées dans les Eglises protestantes par l'attitude décidée que celles-ci ont dû adopter en face du catholicisme. Lourde rançon que nous avons dû payer là, et dont ne saurait nous consoler toute la piété sobre et sans apparat qui s'est développée au foyer domestique ! Mais nous avons le droit de nous réjouir de ce qu'un effort a été fait de notre temps, pour combler cette lacune. Les institutions de diaconesses et les œuvres analogues, restituent aux Eglises protestantes la richesse qu'elles avaient repoussée jadis parce qu'elles ne pouvaient l'acciepter sous la forme qu'elle revêtait alors. Mais quel développement plus riche et plus divers tout cela doit encore recevoir !

2° Non-seulement la Réforme a dû payer une lourde rançon, mais encore elle n'a pu apercevoir et réaliser toutes les conséquences de ses nouveaux principes. Je ne veux pas dire ici que la Réforme n'a pas, en tout et pour tout, créé exclusivement de l'irréprochable et de l'éternel — comment cela serait-il possible, et qui pourrait le demander ? Non, mais dans la réalité concrète elle est restée au-dessous de ses promesses, là même où, d'après les premiers fondement posés, on était en droit de s'attendre à quelque chose de mieux. Différentes causes ont contribué à ce résultat. En toute hâte, il fallut que les Eglises protestantes s'organisent dès l'année 1526 dans les différents états ; elles durent être dressées et parachevées, alors que tant de choses étaient encore en suspens.

— Ajoutez à cela que la méfiance à l'égard des éléments de gauche, des « Fanatiques », les obligea à combattre énergiquement certaines tendances dont elles auraient pu s'accommoder assez longtemps encore. Luther ne voulut absolument rien apprendre d'eux, ses propres conceptions lui devinrent même suspectes, quand elles coïncidaient avec celles des « Fanatiques » ; cette faute eut aussi son châtiment, et on la fit amèrement expier aux Rcrlises protestantes à l'époque de

rAufklarung. — Il faut aller plus loin, au risque d'être mis au nombre des détracteurs de Luther : ce génie possédait une puissance de foi comparable à celle de l'Apôtre Paul, et par elle un pouvoir immense sur les âmes ; mais il ne dominait pas d'aussi haut son époque au point de vue des connaissances déjà accessibles à ce moment. Son siècle in*était plus un siècle de naïveté, mais une époque d'agitation et de renaissance, où la religion était appelée à entrer en contact avec toutes les forces vives de la vie spirituelle. Et c'est dans ce siècle-là que lui échut le rôle non-seulement de Réformateur, mais de guide spirituel et de docteur : il fut contraint de forger à nouveau, pour des générations entières, toute unie conception du monde et de l'histoire ; car il n'y avait personne pour lui aider, et on ne voulait entendre personne que lui. Lui, cependant, n'était pas au fait de toutes les connaissances de son temps. — Enfin, il voulut partout revenir aux origines, à l'Evangile lui-même, et, dans la mesure où cela était possible à l'intuition et à l'expérience intérieure, il y a réussi en effet ; il a laissé <èn outre des études historiques excellentes, et sur plus d'un point, il est passé victorieusement à travers les lignes de bataille des dogmes traditionnels. Mais une connaissance ferme de l'histoire de ces dogmes était alors chose impossible,

et plus impossible encore une connaissance historique du Nouveau Testament et du christianisme primitif. Il est admirable de trouver, malgré cela, chez Luther tant d'intuitions exactes et de justes jugements ; qu'on lise seulement ses introductions aux livres du Nouveau Testament, ou son écrit : « Eglises et conciles ». Mais il y a des problèmes sans nombre qu'il n'a pas vus du tout ; encore bien moins les a-t-il résolus. Dès lors, il était incapable de distinguer le cœur et l'écorce, ce qui est primitif et ce qui est adventice. Gomment s'étonner, dans ces conditions, qu'en matière de dogme et d'histoire, la Réforme soit restée inachevée, et que, là où eJle n'a pas aperçu les problèmes, ses conceptions n'aient pu que demeurer pleines de coaiifusion ? Elle ne pouvait, comme Pallas Athènè, sortir toute armée du cerveau de Jupiter ; en matière de dogme, elle ne pouvait que marquer un point de départ et compter sur les développements ultérieurs. Mais en se concrétisant rapidement en Eglises établies, elle risquait de s'interdire à jamais un plus ample développement.

Sur les confusions et les obstacles que la Réforme a accumulés de ses propres mains sur sa route, peu de mots suffiront pour fixer les points essentiels :

1" Luther ne voulait reconnaître de valeur reli-

gieuse qu'à l'Evangile, à la réalité qui tout à la fois libère et subjugue les consciences, à ce que tout le monde peut comprendre, jusqu'aux valets et aux servantes. Cependant, par la suite, il ne se contenta pas de faire entrer dans l'Evangile les dogmes de la Trinité et des deux natures — il était, d'ailleurs, hors d'état de les soumettre à une épreuve historique — et d'en créer même de nouveaux, mais il se montra incapable de distinguer sûrement entre « dogme » et « Evangile », restant sur ce point bien en arrière de Saint Paul. La conséquence nécessaire de ce fait fut que l'intellectualisme ne fut pas vaincu, qu'il se forma à nouveau une doctrine d'école prétendue néces^ saire au salut, et qu'il y eut de nouveau deux classes de chrétiens : ceux qui comprennent la doctrine, et ceux qui, restant liés à l'interprétation des initiés, se trouvent en état de minorité spirituelle.

2° Luther était ^convaincu que cela seul est « Parole de Dieu » qui peut créer en chacun un homme nouveau : la prédication de la pure grâce de Dieu en Christ. Aux grandes heures de sa vie, il se montra libéré de toute servitude à l'égard de la lettre, et avec quelle netteté il sut distinguer entre la Loi et l'Evangile, l'Ancien et le Nouveau Testament, et même entre les divers éléments du Nouveau Testament ! Il ne voulait garder que la

réalité capitale, celle qui rayonne dans ces livres, et témoigne de sa puissance sur les âmes. Et cependant il n'a pas fait table rase ; dans certains cas, où la lettre prenait "pour lui une grande importance, il a exigé que l'on se soumît au « il est écrit » ; il l'a exigé péremptoirement, oubliant que lui-même, devant d'autres passages de l'Ecriture, ne s'était pas tenu pour lié par ce même « il est écrit ».

3° La grâce, c'est le pardon des péchés, et par cela même la certitude de la miséricorde de Dieu, la vie et le salut. Combien de fois Luther l'a répété, et toujours en ajoutant que tout cela était le fruit de la Parole : communion de l'âme avec Dieu dans la confiance et le respect filial, suscitée par la parole de Dieu ; c'est d'un rapport personnel qu'il s'agit. Et pourtant ce même Luther s'est laissé engager dans les discussions les plus mesquines sur les moyens de grâce, sur la Gène, sur le baptême des enfants ; combats où il courait le double danger, soit d'échanger à nouveau sa haute conception de la grâce contre la conception catholique, soit de perdre de vue son principe fondamental, à savoir qu'il s'agit d'une réalité toute spirituelle, et qu'en dehors de la Parole et de la Foi tout demeure sans intérêt. L'héritage qu'il a laissé sur ce point à son Eglise a été néfaste à celle-ci.

4° L'Eglise adverse qui avait dû s'organiser rapidement en face de l'Eglise romaine et sous la pression de son influence, vit avec raison dans la restauration de l'Evangile la source de sa propre légitimité et sa raison d'être. Mais en identifiant facilement cet Evangile avec le contenu de sa doctrine propre, elle laissa s'introduire insidieusement chez elle cette idée : "Nous (c'est-àdire les Eglises particulières qui venaient de se fonder) nous sommes la véritable Eglise. A vrai dire, Luther lui-même n'a jamais oublié que la véritable Eglise est la sainte communauté des croyants, mais il s'est engagé dans des développements fort obscurs sur le rapport qu'entretenait avec elle la nouvelle Eglise visible qui venait de naître, et dans la suite ce funeste malentendu s'est implanté de plus en plus dans les esprits : nous sommes la véritable Eglise parce que nous avons la bonne doctrine. Ce fait, indépendamment de ces conséquences désastreuses qui s'appellent l'aveuglement sur soi-même et l'intolérance, eut aussi pour résultat d'accentuer encore cette malheureuse distinction entre théologiens et pasteurs .3 part, et laïques d'autre part, dont nous avons parlé naguère. Il se forma de nouveau comme dans le catholicisme — sinon en théorie, du moms en pratique — un double christianisme, et malgré tous les efforts que le piétisme a faits

contre cette distinction, elle n'a pas encore disparu : le théologien, le pasteur, doit se faire le champion de toute la doctrine, il doit être orthodoxe ; pour le laïque, au contraire, il suffit qu'il conserve quelques points fondamentaux, et n'attaque pas l'orthodoxie. On me racontait récemment qu'un homme fort connu aurait dit au sujet d'un théologien gênant, qu'il devrait bien passer à la Faculté des Lettres ; « ainsi, disait-il, au lieu d'un théologien incrédule, nous aurions un philosophe croyant ». Voilà qui est raisonner logiquement, une fois admis ce point de vue d'après lequel la doctrine est, même pour les Eglises protestantes, chose arrêtée une fois pour toutes, et, bien qu'obligatoire pour tout le monde, si difficile en même temps qu'il ne saurait être utile d'en imposer la profession aux laïques. Mais sur cette voie, si les autres erreurs prennent à leur tour plus de force et d'acuité, le protestantisme menace de devenir une misérable doublure du catholicisme. Misérable, disje, car il y a au moins deux choses qu'il n'arrivera pas à réaliser : le pape et le prêtre. Ni la lettre de la Bible, ni les confessions de foi ou symboles ne peuvent donner au protestantisme cette autorité absolue que représente le pape pour les catholiques, et quant au prêtre, le protestantisme ne saurait rétrograder jusqu'à lui. 11 reste

fidèles aux deux principes des Eglises d'Etat et du mariage des prêtres ; ni l'un ni l'autre ne le mettront en bonne posture en face du catholicisme, le jour où il voudra rivaliser avec lui sur ce point.

Messieurs, le protestantisme n'est pas encore, grâce à Dieu, dans une situation si mauvaise que se^ imperfections et les malentendus dans lesquels il est engagé aient pris le dessus et complètement atrophié ou étouffé ce qui fait son originalité. Ceux même d'entre nous qui sont convaincus que la Réforme du xvp siècle est chose définitive et parachevée, ne sont pourtant pas disposés à trahir les principes essentiels ae cette Réforme, et le champ est vaste sur lequel tous les chrétiens évangéliques sérieux peuvent se rencontrer d'un même cœur. Et si d'aucuns sont incapables d'admettre que la continuation de la Réforme dans le sens d'une exacte intelligence de la Parole de Dieu soit une question vitale pour le protestantisme — et cette continuation à déjà porté des fruits abondants dans l'union Evangélique (1) — , ils peuvent au moins laisser la route ou-

{]) L'Union Evangélique est le groupement qui réunit les Eglises Luthériennes et réformées d'Allemngne. Fondée en 1817 par Frédéric-C.uillaume 111, pour la Pruss--, elle sest étendue depuis lors à toute l'Allemagne.

verte à la liberté dont Luther s'est fait le champion aux jours de ses meilleures inspirations. « Qu'on laisse les esprits s'entre-heurter et se frapper les uns les autres, et si quelques-uns sont par là détournés du droit chemin, eh bien ! c'est la juste loi de la guerre ! Là où il y a lutte et bataille, il faut que d'aucuns tombent et soient blessés. Qui combat loyalement recevra la couronne ! »

La catholicisation des Eglises protestantes — par où j'entends qu'elles deviennent non des Eglises papistes, mais des Eglises de la loi, du dogme et du rite — n'est un danger si menaçant que par suite de la collaboration de trois forces considérables qui favorisent cette évolution. C'est d'abord Vindifférence deb masses. Toute indifférence ramène la religion au niveau, non seulement de l'autorité et de la tradition, mais aussi du prêtre, de la hiérarchie et du rite, et cela à seule fin de pouvoir se plaindre ensuite de son caractère superficiel et rétrograde, et des « usurpations » du clergé ; il peut même arriver qu'au moment précis où elle formule ses plaintes avec la plus injurieuse violence, elle se montre pleine d'ironique dédain pour toute manifestation vivante de la religion, et pleine de déférence pour toute cérémonie extérieure. Une semblable indif-

férence exclut toute intelligence du christianisme évangélique ; elle cherche instinctivement à le déprécier, et vante à son détriment le catholicisme. — Il faut ensuite tenir compte de ce que j'appelleirai la religion naturelle. Ceux qiui vivent de crainte et d'espérance ; ceux qui cherchent avant tout dans la religion une autorité ; ceux qui veulent se débarrasser de leur responsabilité personnelle, ou contracter une sorte d'assurance sur l'au-delà ; ceux qui désirent simplement associer la religion à leur vie, aux heures les plus solennelles, ou dans les moments de pire détresse, et ne lui demandent qu'un peu d'émotion esthétique, ou les premiers secours à donner à Leur douleur, en attendant que le temps vienne tout arranger ; tous oeux-là, les uns comme les autres, ramènent sans le savoir la religion au niveau du catholicisme. Il leur faut « quelque chose de solide », et il leur faut bien d'autres choises encore : des impulsions et des secours de toute espèce ; mais il ne leur faut pas de christianisme évangélique, et lorsque celui-ci cède à de semblables désirs, il devient du christianisme catholique. — Enfin, je regrette d'avoir à prononcer ici le nom de la troisième force qui contribue à cette évolution, mais je ne saurais la passer sous silence : c'est VEtat. Il ne faut pas lui en vouloir si l'Etat apprécie surtout dans la religion et dans les Eglises leur action conserva-

trice, et les autres influences analogues qu'elles peuvent exercer dans le sens du respect, de l'obéissance et de l'ordre. Mais, précisément à cause de cette préférence, l'Etat exerce une pression dans ce sens, protège dans les Eglises tout ce qui est établi, et cherche à les détourner de tout mouvement intérieur qui pourrait mettre en danger leur unité aussi bien que leur « utilité publique » ; bien plus, l'Etat a souvent tenté de traiter l'Eglise à peu près comme une police, et de l'employer à la conservation de l'ordre établi. On peut excuser ces tentatives — l'Etat est dans son rôle quand il prend ses moyens de gouvernement là où il les trouve ; mais l'Eglise n'a pas le droit d'accepter ce rôle d'instrument docile, car, sans parler des conséquences désastreuses que cela pourrait avoir pour son prestige ou pour l'accomplissement de sa tâche, elle deviendrait par là une institution extérieure, dans laquelle l'ordre importe plus que l'Esprit, la forme plus que le fond, l'obéissance plus que la vérité.

Contre ces trois forces d'ordre si divers, il faut maintenir fermement le caractère sérieux et libre du Christianisme évangôliqiue. I^ théologie seule n'y saurait suffire, il y faut la fermeté du caractère chrétien. Les Eglises évangéliques seront ramenées vers le passé si elles ne savent pas tenir ferme. Lorsque de libres créations, comme l'étaient les Eglises pauliniennes, ont pu donner

naissance à l'Eglise catholique, qui donc nous garantit que ne deviendront pas « catholiques » à leur tour, les églises qui doivent leiur oirigine à la proclamation de « la liberté de tout chrétien » ? Mais l'histoire nous apprend que l'Evangile ne périrait pas pour cela. Gomme un fil rouge sur la blancheur de la trame, il se retrouverait toujours, et viendrait, à une place que nous ignoroins, se montrer à nouveau et se libérer de tous les liens qui l'emprisonneint. Même dans les Eglises grecque et romaine, dans ces temples dont la splendeur extérieure dissimule la ruine intérieure, sa flamme n'est pas éteinte. « Ose aller de l'avant, et là-bas, dans les profondeurs de la crypte, tu trouveras l'autel encore debout et la lampe sacrée brûlant éternellement ! )> Cet Evangile s'est allié aux spéculations et aux mystères des Grecs, et il n'a pas sombré dans cette alliance ; il s'est trouvé iTni à l'empire romain, et non content de se maintenir malgré cette fusion, il a fait la Réforme ! Ses dogmes, ses rites ont changé, la plus pure candeur et la plus profonde pensée l'ont trouvé également accessible, Saint François d'Assise et Newton l'ont aimé tous deux. Mais il a survécu à l'évolution des philosophies, il a quitté comme un vêtement des pensées ou des formes qui jadis avaient été sacrées ; il a participé au progrès général de la civilisation ; il s'est spiritualisé, et s'est préparé au cours de l'histoire, à

une application plus sûre de ses principes moraux. A toutes les époques, des milliers d'âmes l'ont vu déployer pour elles, comme aux origines, sa puissance grave et consolatrice ; il les a déchargées de tous leurs fardeaux, délivrées de toutes leurs entraves. Si c'est avec quelque raison que nous avons vu dans l'Evangile la connaissance et l'adoration de Dieu comme Notre Père, la certitude du Salut, l'humilité et la joie en Dieu, la force morale et l'amour fraternel ; si vraiment il est essentiel dans cette religion de n'oublier ni le messager pour son message, ni le message pour le messager, — l'histoire nous montre que ses principes ont gardé toute leur force, et continuent, à se frayer victorieusement leur voie.

Peut-être me reprocherez-vous de n'avoir pas abordé l'examen de notre situation actuelle, et notamment des rapports de l'Evangile avec notre situation spirituelle et toute notre conception du monde et de nos devoirs envers lui ; mais s'il s'agit d'entrer dans l'examen de la situation concrète, quelques heures fugitives n'y sauraient suffire ; et s'il s'agit de décrire les réalités essentielles, j'ai déjà dit tout ce qui est nécessaire, car depuis la Héforme, nous ne sommes passés par aucun stade nouveau de V histoire de V Eglise. Notre connaissance du monde a subi des transformations incroyables ; chaque siècle depuis la Réforme a ap-

porté son progrès, et les deux derniers ont apporté les iplus considérables ; — mais les énergies, les principes qui étaient à la base de la Réforme n'ont été, au point de vue religieux et moral, ni dépassés, ni abrogés. Nous n'avons qu'à les saisir avec clarté, à les appliquer avec courage, et les conceptions modernes ne leur opposeront pas de difficultés nouvelles. Les vraies difficultés que rencontre la religion de l'Evangile sont toujours les mêmes vieilles difficultés. Contre elleis, nous ne pouvons rien « prouver )>, car nos preiuves ne sont ici que deis variations sur le thème de nos convictions. Mais l'histoire, par la marche qu'elle a prise de nos jours, ouvre devant nous un vaste champ, celui des questions sociales, sur lequel le sens chrétien de la fraternitépeut témoigner de sa puissance avec plus de force encoire qu'il ne pouvait ou ne savait le faire dans les siècles précédents. C'est un' grand devoir qui s'offre à nous ici, et dans la mesure où nous le remplirons, nous pourrons répondre plus joyeusement à la plus grave de toutes les questions : celle qui concerne le sens de la vie.

Messieurs, c'est la religion, j'entends l'amour de Dieu et diu prochain', qui donne un sens à la vie. La science ne saurait le faire. Laissez-moi, pour une fois, parler ici d'après mon expérience propre, en homme qui a, pendant trente ans, peiné laborieusement sur ces sujets. C'est une

belle chose que la science pure, et malheur à celui qui la dédaigne, ou qui laisse émousser en luimême le sens de la vérité ! Mais aux questions d'origine, de fin et de destinée, elle ne don-ne pas plus de réponse aujourd'hui qu'il y a deux ou trois mille ans. Sans doute, elle lève mamte contradiction, nous instruit dans les questions de fait, coordonne les phénomènes, et rectifie les erreurs de nos sens ou de notre entendement ; mais quel est le point de dépairt de l'orbite du monde — dont la science ne nous montre qu'un fragment — et de l'orbite de notre propre vie? Où nous conduit cet orbite ? la science ne nous en dit rien. Mais dans le rayonnement des heures, les plus ^nobles de notrie vie intérieure, les réalités fécondes et précieuses de l'Evangile nous apparaissent comme notre bien suprême, ou même comme notre être véritable. Sachons y adhérer de toute notre âme ! ayons assez de sérieux et de courage pour les considérer comme les véritables réalités, et pour régler sur elles notre vie ! Alors, si nous considérons la marche de l'histoire humaine, si nous suivons la ligne toujours ascendante de son évolution, et si nous mettons notre effort à son service pour réaliser en elle l'union des cœurs, nous ne sombrerons pas dans le dégoût ou le découragement, mais nous serons certains de la présence de Dieu, du Dieu que Jésus- Christ appelait son Père, et qui est aussi Notre Père.

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