I. — Le Royaume de Dieu et sa venue
La prédication de Jésus sur le Royaume de Dieu passe par toutes les expressions et toutes les formes ; depuis la prophétie, empruntant ses couleurs à l'Ancien Testament, pour annoncer le Jugement et l'instauration visible, dans l'avenir, de la puissance divine, jusqu'à l'idée d'une venue intérieure du Royaume, commençant dès aujourd'hui, et prenant son point de départ dans le message de Jésus. Sa prédication embrasse ces deux extrêmes, entre lesquels existent plusieurs
degrés ou nuances intermédiaires. A l'un des extrêmes, la venue du Royaume apparaît comme exclusivement à venir, et le Royaume lui-même comme une domination extérieure de Dieu ; à l'autre, il apparaît comme une réalité intime, déjà existante ; son avènement est chose d'aujourd'hui. Vous voyez donc que ni le concept de « Royaume de Dieu », ni la représentation de sa venue n'ont un sens unique et fixe. Jésus les a empruntés à la tradition religieuse de son peupie, dans laquelle ils étaient déjà au premier plan ; il a conservé diverses acceptions de cette idée qui avaient de la valeur parce qu'elles recouvraient de la vie, et en a ajouté de nouvelles. Il n'a éliminé que les espérances terrestres, politico-eudémonistes.
La pensée de Jésus, comme toute pensée sérieuse et profonde dans son peuple, était dominée par la grande opposition entre le Royaume de Dieu et le Royaume de ce monde dans lequel il voyait régner le mal et les méchants. Ce n'était pas une pâle image, un pur concept, c'était la plus vivante des intuitions, des sensations. De là pour lui la certitude que le royaume de ce monde devait être anéanti, devait sombrer. Or cela ne pouvait être que le résultat d'un combat ; combat et victoire se dressaient là, devant les yeux de son âme, avec une précision dramatique, en
grands traits bien nets, les mêmes traits qu'avait aperçus déjà le regard des prophètes A l'issue du drame, il se voyait lui-même assis à la droite de Dieu, et ses douze disciples sur des trônes, jugeant les douze tribus d'Israël. Tout cela se présentait ainsi à lui de façon visible, de façon conforme aux conceptions de son époque. Maintenant on peut raisonner — et beaucoup parmi nous le font en effet — comme si ces oppositions, ces images dramatiques si hautes en couleur, étaient la chose essentielle, et, dans la prédication de Jésus, la forme maîtresse à laquelle toutes les autres doivent être purement et simplement subordonnées. Celles-ci ne seraient que des variantes plus ou moins négligeables — peut-être même introduites par des rédacteurs postérieurs ; seule la forme dramatique de son attente aurait une valeur normative. Je ne saurais m'accommoder de ce point de vue. Dans tout autre cas semblable, on considérerait comme un non-sens de juger les personnalités hors ligne et qui font vraiment époque, en s'attachant avant tout à ce qu'elles ont eu de commun avec leurs contem.porains, en laissant au contraire à Tarrière-plan ce qu'elles ont eu de personnel et de grand. Cette tendance à niveler le plus possible, et à effacer toute trace d'individualité peut provenir chez quelques-uns d'un amour
de la vérité très louable, bien que complètement dévoyé ; m.ais le plus souvent ce qui agit ici, c'est le désir, conscient ou non, de ne pas laisser toute sa valeur à ce qui est grand, et d'abaisser ce qui est sublime. Une chose est hors de doute : Jésus a simplement partagé avec ses contemporains la conception desdeux Royaumes : royaume de Dieu et royaume du Diable, de leurs combats, et de la suprême lutte à venir, dans laquelle le Diable, chassé des cieux depuis longtemps, sera aussi vaincu sur la terre. Ce n'est pas Jésus qui a mis ces idées en avant, m.ais il a grandi au milieu d'elles, et il les a conservées. L'autre intuition, au contraire, d'après laquelle le Royaume de Dieu ne vient pas avec des signes extérieurs, mais est déjà présent, était vraiment son bien propre.
<^ Pour nous, Messieurs, ce sont là des contraires difficiles à réunir dans notre pensée, et qui .peuvent même paraître presque inconciliables ; d'une part, se représenter le Royaume de Dieu de façon si dramatique dans l'avenir, et d'autre part prêcher pourtant : « il est au milieu de vous », c'est la force de Dieu agissant en silence dans vos cœurs. Mais il faut faire sur ce point un effort de réflexion, pour nous reporter à ce moment de l'histoire, et nous comprendrons qu'avec d'autres traditions historiques et un mode de culture dif-
férent du nôtre, on ait pu n'apercevoir là aucune contradiction, et laisser ces deux conceptions subsister côte à côte. Je suppose que dans quelques centaines d'années on découvrira aussi, dans les systèmes que nous aurons laissés derrière nous, beaucoup de concepts contradictoires, et l'on s'étonnera que nous ayons pu nous en contenter. Sur plus d'un point on trouvera que, lorsque nous croyions être au cœur des choses, nous n'en avions que la rude et dure écorce, et on ne comprendra pas que nous ayons eu la vue si courte, et que nous n'ayons pas su saisir et distinguer nettement l'essentiel. Là même où nous ne voyons pas aujourd'hui le moindre motif de séparation, on saura porter le scalpel, et disséquer. Espérons que nous trouverons alors des juges indulgents, qui ne jugeront pas nos idées d'après ce que nous avons emprunté sans inventaire à la tradition et que nos forces ou notre compétence ne nous ont pas permis de contrôler, mais d'après ce qui a jailli des profondeurs de notre moi, d'après les points sur lesquels nous avons transformé ou amélioré les idées traditionnelles et les idées régnantes-
Assurément, la tâche de l'historien est difficile et pleine de responsabilités, lorsqu'il faut distinguer, dans la prédication de Jésus sur le Royaume de Dieu, ce qui vient de la tradition et
ce qui vient de lui, ce qui est le cœur et ce qui est l'écorce. Jusqu'où faut-il aller ? Nous n'allons pourtant pas enlever à cete prédication sa forme et sa couleur originelles ; nous n'allons pas la transformer en un pâle schème de morale. Mais d'autre part, nous ne voulons pas non plus laisser perdre son originalité et sa puissance en la laissant, nous aussi, se fondre dans l'ensemble des conceptions courantes à son époque ! Déjà la façon dont Jésus a choisi dans le nombre de ces conceptions — il n'a pas négligé une seule de celles qui contenaient encore une étincelle de force morale ; il n'a pas adopté une seule de celles qui pouvaient fortifier les espérances égoïstes de son peuple — déjà, dis-je, ce choix nous indique que c'est à une source de connaissance autrement profonde qu'il puisait sa pensée et sa prédication. Mais nous possédons des témoignages bien plus décisifs. Si l'on veut savoir ce que signifient dans la prédication de Jésus le Royaume de Dieu, et la venue de ce Royaume, il faut lire et méditer ses paraboles. Alors on voit clairement de quoi il s'agit. Le Royaume de Dieu approche lorsqu'il vient vers les individus, lorsqu'il pénètre dans leurs âmes, lorsqu'eux-mêmes se saisissent de lui. Le Royaume de Dieu c'est la domination de Dieu — assurément ! mais c'est la domination du Dieu saint dans le ca;ur des individus, c'est Dieu lui-
même avec sa puissance. Tout cg qui était drame au sens extérieur, au sens politique du mot, a disparu, et tout le côté extérieur de l'espérance a sombré également. Prenez la parabole que vous voudrez, le Semeur, la perle de grand prix, le trésor dans le champ, — le sujet est toujours le même : le Royaumie, c'est la parole de Dieu, c'est Dieu lui-même, et il ne s'agit ni d'anges ni de diables, ni de trônes ni de principautés, il s'agit de Dieu et de l'âme, de l'âme et de son Dieu.
(Quatrième Conférence). — Nous avons parlé, en terminant notre dernière conférence, de l'enseignement de Jésus en tant que prédication du Royaume de Dieu et de sa venue. Nous avons vu que cette prédication passait par toutes les expressions et toutes les formes, depuis l'annonce prophétique du Jour du Jugement, avec toutes les couleurs de l'Ancien Testament, jusqu'à l'idée d'une venue intérieure du Royaume, commençant dès à présent. Nous avons enfin essayé de montrer pourquoi cette dernière conception devait être préférée aux autres. Mais avant d'en aborder l'examen détaillé, je voudrais encore indiquer deux expressions qui tiennent le milieu entre les deux extrêmes : « jugement » et « Royaume intérieur ».
La première est celle-ci : le Royaume de Dieu représente la destruction du Royaume du Diable, et la victoire sur les Démons. Jusqu'à maintenant ils régnent ; ils ont pris possession des hommes et même des peuples, et les contraignent à faire leur volonté. Or, non seulement Jésus déclare qu'il est venu pour détruire les œuvres du Diable, mais encore il chasse en fait les démons et en délivre les hommes.
Permettez-moi ici une courte digression. Il n'y a rien, dans les Evangiles, qui soit plus étranger à notre cercle d'idées que les histoires de démons que nous y trouvons si fréquemment, et auxquelles les Evangélistes eux-mêmes semblent attacher tant de prix. Bien des gens parmi nous repoussent les Evangiles pour cette seule raison, qu'ils rapportent des choses aussi absurdes. Or il importe ici de savoir que des récits de tout point semblables se trouvent dans beaucoup d'écrits de ce temps, écrits grecs, romains et juifs. L'idée de la « possession » était partout une idée courante, et la science du temps englobait même sous ce terme un grand nombre de phénomènes morbides. Mais précisément parce que l'on expliquait ces phénomènes par le fait qu'une puissance spirituelle malfaisante aurait pris possession de l'homme, les maladies mentales prenaient les formes qu'elles auraient revêtues si un être étran-
ger avait réellement pénétré dans l'âme. Il n'y a là rien de paradoxal. Supposons un instant que notre science actuelle déclare qu'une grande partie des maladies nerveuses proviennent de possessions, et que les journaux répandent cette affirmation dans le peuple ; nous verrions bientôt reparaître des cas nombreux dans lesquels les personnes atteintes de maladies mentales paraîtraient et croiraient être saisies par un mauvais esprit. La théorie et la croyance exerceraient leur pouvoir de suggestion, et créeraient des « démoniaques » parmi les malades, exactement comme elles en ont créé pendant des centaines, pendant des milliers d'années. Il est donc anti-historique et absurde d'attribuer à l'Evangile et aux Evangiles une conception particulière, voire une « théorie » sur les démons et les démoniaques. Ils ne font que participer aux conceptions générales de leur époque. Aujourd'hui nous ne rencontrons plus que rarement ces formes de maladies mentales ; elles ne sont cependant pas tout à fait éteintes, et là où elles reparaissent, le meilleur moyen de les combattre est, aujourd'hui comme autrefois, la parole d'une puissante personnalité. Celle-ci peut menacer et contraindre « le diable », et guérir ainsi le malade. En Palestine, les démoniaques doivent avoir été particulièrement nombreux. Jésus reconnaissait en eux la puissance du
Mal et du Malin, et par sa merveilleuse puissance sur les âmes de ceux qui croyaient en lui, il chassait la maladie. Ceci nous conduit à notre seconde remarque.
Lorsque Jean-Baptiste, dans sa prison, fut assailli par des doutes, se demandant si Jésus était bien « celui qui doit venir », il envoya vers lui deux de ses disciples pour l'interroger luimême. Rien de plus saisissant que cette question du Baptiste ; rien de plus sublime que la réponse du Maître ! Mais ce n'est pas la scène ellemême qui arrête ici notre réflexion. Quelle est la réponse de Jésus : « Allez et redites à Jean ce que vous voyez et entendez : les aveugles voient et les boiteux marchent, les lépreux sont rendus nets et les sourds entendent, les morts ressuscitent et l'Evangile est annoncé aux pauvres ». Voilà la « venue du Royaume » ; ou plutôt le Royaume est déjà dans cette œuvre de salut. La souffrance, la misère, la maladie vaincues et écartées, telles sont les œuvres révélatrices qui doivent faire sentir à Jean qu'un jour nouveau s'est levé ! La guérison des possédés n'est qu'une partie de cette activité de salut, et c'est cette activité tout entière que Jésus désigne comme le but en môme temps que le sceau de sa Mission. Ainsi c'est vers les misérables, les malades, les pauvres qu'il s'est tourné, mais sans rien avoir du moraliste, comme aussi
sans la moindre trace de fade sentimentalité. Il ne classe pas les maux en compartiments et en groupes, il ne s'attarde pas à demander si le malade « mérite » la guérison ; il est bien éloigné aussi de « sympathiser » avec la douleur ou avec la mort. Nulle part, il ne dit que la maladie soit chose saine., ou le mal chose bonne. Non ; — il appelle la maladie, maladie, et la santé, santé. Tout ce qui est souffrance, tout ce qui est mal, est pour lui chose redoutable, qui appartient au grand Royaume de Satan ; mais il sent en lui la force d'un Sauveur. Il sait qu'un pas en avant n'est possible que lorsque la faiblesse est vaincue, la maladie guérie.
Cependant nous n'avons pas encore prononcé le mot décisif. La venue du Royaume de Dieu est révélée par le fait que Jésus guérit ; elle est révélée surtout par le fait qu'il pardonne les péchés. Par là seulement nous arrivons tout à fait au concept du Royaume de Dieu comme force intérieure. Comme il appelle à lui les malades et les pauvres, il appelle aussi les pécheurs, et cet appel est le mot décisif. « Le Fils de l'homme est venu pour chercher et sauver ce qui était perdu «.Maintenant seulement on voit que tout ce qui était extérieur ou exclusivement à venir se trouve éliminé : c'est l'individu qui est sauvé, non le peuple ou l'Etat ; ce sont des hommes nouveaux qui vont
naître, et le Royaume de Dieu est à la fois la force qui les anime et la fin à laquelle ils tendent. Ils cherchent le trésor caché dans le champ, et ils le trouvent ; ils vendent tout et achètent la perle de grand prix ; ils rebroussent chemin, et deviennent semblables à des enfants, et par cela même ils sont sauvés et deviennent des enfants de Dieu, des héros de Dieu.
Voilà de quel point de vue Jésus a pu parler du Royaume de Dieu dans lequel on pénètre par force, et d'autre part du Royaume de Dieu qui croît et porte du fruit aussi sûrement et aussi silencieusement qu'un grain de blé. Il est, de sa nature, une réalité spirituelle, une force qui pénètre dans l'âme, et ne peut être saisie que du dedans de l'âme. C'est ainsi que, de ce Royaume, bien qu'il soit aussi dans le ciel, et doH^e venir au jour ô.a jugement de Dieu, on peut dire : « il n'est pas ici ou là, il est au dedans de vous. »
Cette conception du Royaume, d'après laquelle il s'est déjà réalisé, et se réalise par le fait de l'action salutaire de Jésus, n'a pas été conservée dans la suite par les disciples ; on continua bien plutôt à parler simplement du Royaume comme d'une chose à venir. Mais la réalité que ce mot désigne restait active ; on lui donna seulement un autre titre. Il en était de cette idée comme de celle du « Messie ». Nous verrons plus loin que, dans
les Eglises pagano-chrétiennes, personne pour ainsi dire ne pouvait se faire de Jésus une idée nette en apprenant simplement à le désigner par le nom de Messie. Mais la réalité subsistait néanmoins
Ce qui formait le cœur de la prédication du Royaume demeura ideintique. Trois idées sont ici en jeu : d'abord ce Royaume est quelque chose de surnaturel, un don d'En Haut, non un produit de la vie naturelle ; ensuite il est un bien purement religieux — la communion intérieure avec le Dieu vivant ; enfin il est l'expérience la plus importante, l'expérience décisive même dans la vie d'un homme, il pénètre et domine toute la sphère d€ son activité, parce que le péché est pardonné et la souffrance vaincue.
Ce Royaumi^e qui vient vers les humbles, et en fait des hommes nouveaux et pleins de joie, donne seul à la vie un sens et une fin : c'est ce qu'ont éprouvé Jésus lui-même et ses disciples. La vie ne peut jamais trouver son sens que dans une réalité surnaturelle, car la fin de la vie naturelle, c'est la mort. Une vie vouée à la mort n'a. pas de sens ; seuls des sophismes peuvent nous fermer les yeux sur ce fait. Mais ici le Royaume de Dieu, l'Eternité, a pénétré dans le Temps. « Voici, la Lumière éternelle se lève, donne au monde ua éclat nouveau ». Voilà la prédication
de Jésus sur le Royaume de Dieu. On pourrait lui subordonner tout le reste de son message, et il est permis de concevoir toute sa « doctrine » comme une prédication du Royaume.
Nous aurons cependant une connaissance plus exacte de la prédication de Jésus, en même temps qu'une idée plus précise des biens qu il a en vue, si nous envisageons maintenant la deuxième des rubriques sous lesquelles nous avons cru pouvoir grouper, dans notre précédente conférence, les traits essentiels de cette prédication.