‹ L'essence du christianismeChapitre 5 sur 18 · II. — Dieu le Père, et la valeur infinie de l'âme humaine · texte numérisé non relu

II. — Dieu le Père, et la valeur infinie de l'âme humaine

Nos habitudes modernes de pensée et de sentiment nous permettent de saisir tout de suite avec précision la pensée de Jésus du point de vue que déterminent ces idées : Dieu notre Père, et la valeur infinie de l'âme humaine. Ici s'expriment les notions que j'appellerai les principes quiescents de la prédication de Jésus ; principes générateurs de paix, dont l'idée de filialité divine forme le centre et l'unité. C'est par opposition aux principes impulsifs et émotifs que je les désigne sous le nom de qviescents, bien qu'ils soient précisément les dépositaires d'une énergie particulièrement puissante. Cependant, si l'on ramène

toute la prédication de Jésus à ces deux éléments, — Dieu conçu comme Père, et l'âme humaine à ce point ennoblie qu'elle devient capable de s'unir, et s'unit réellement à Lui — il devient manifeste que l'Evangile n'est pas à vrai dire une religion positive comme les autres, qu'il ne connaît ni légalisme ni particularisme, en sorte qu'il esl la religion elle-même. Il plane au-dessus de toutes les oppositions et contradictions entre ce monde et l'au-delà, entre la raison et l'extase, entre l'activité et la vie contemplative, entre le judaïsme et l'bellénisme. Partx)ut il demeure souverain, et il n'est pas d'élément terrestre qui l'embrasse tout entier, ni auquel il soit nécessairement lié.

Pour mieux :aisir l'essence de la filialité divine d'après la pensée de Jésus, nous examinerons brièvement quatre de ses paroles ou groupes de paroles, à savoir : 1° l'Oraison dominicale ; 2*^ « ne vous réjouissez pao de ce que les esprits vous sont soumis, réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont écrits dans le ciel » ; 3° « Ne vend-on pas deux passereaux pour un sou? et cependant pas un d'eux ne tombe à terre sans la volonté de votre Père ; de même les cheveux de votre tête sont tous comptés » ; 4° enfin : « Que sert-il à un homme de gagner le monde, s'il perd son âme »

D'abord TOraison dominicale. Elle a été enseignée par Jésus à ses disciples, dans un moment particulièrement solennel. Ils lui avaient demandé de leur apprendre à prier, comme Jean Tavait enseigné à ses disciples ; Jésus répondit en prononçant le « Notre Père »• Les religions supérieures peuvent se juger d'après les prières qu'elles enseignent. Or la prière dont il s'agit ici a été prononcée par un homme qui a vaincu tout trouble intérieur, ou qui du moins le domine au moment où il se présente devant Dieu ; c'est là ce qu'éprouve tout homme dont l'âme ne reste pas inerte devant /une telle prière. Déjà l'invocation : « Père ! » montre la sécurité de rhcm.me qui se sait appuyé sur Dieu, et exprime la certitude de l'exaucement. Il ne prie pas pour lancer tumultueusement des vœux vers le Ciel ou pour obtenir tel ou tel bien terrestre, mais il prie pour conserver la force qu'il possède déjà, et pour assurer l'unité avec Dieu dans laauelle il vit. Cette prière ne peut donc être prononcée que dans le recueillement le plus profond, et dans une concentration parfaite de tout l'esprit sur sa situation intérieure, sur sa situalion devant Dieu. Toute autre prière auprès de celle-là est superficielle, car elle contient toujours quelque chose de particulier, ou est composée de telle sorte qu'elle ne peut manquer de mettre

l'imagination en mouvement. Celle-ci au contraire nous détache de toute chose, et nous conduit à des hauteurs où l'âme est seule avec son Dieu. Et cependant la terre ne disparaît pas ; toute la seconde partie de la prière se rapporte aux choses terrestres ; mais elle les considère à la lumière de l'éternité. En vain chercherait-on des demandes relatives à des grâces spéciales, à des biens particuliers, même de l'ordre spirituel. « Cela vous sera donné par surcroît. » Le nom de Dieu sanctifié, sa volonté faite, son règne établi, telles sont les idées éternelles, les éléments fixes qui dominent même les choses de la terre, excluant toute pensée égoïste ou étroite, et ne laissant subsister que quatre choses pour lesquelles il vaille la peine de prier : le pain quotidien, la faute quotidienne, la tentation quotidienne, et le mal dans notre vie. Il n'j; a rien dans les Evangiles qui nous dise plus sûrement que l'Oraison dominicale, ce qu'est l'Evangile et quelle mentalité ou quelles dispositions il fait naître. Aussi doit-on la remettre sous les yeux de tous ceux qui veulent rabaisser l'Evangile, en ne lui reconnaissant qu'une signification ascétique, extatique ou d'ordre exclusivement social. Dans cette prière, l'Evangile se révèle au contraire comme la filialité divine embrassant toute la vie, comme une communion intime avec la

volonté de Dieu et son Royaume, et comme la joyeuse certitude d'être en possession de biens éternels, en même temps qu'à l'abri du mal.

La seconde parole : — « Ne vous réjouissez pas de ce que lés esprits vous sont soumis, réjouissez-vous plutôt de oe que vos noms sont écrits dans le ciel », — met en relief avec une puissance particulière cette idée que la conscience d'être appuyé sur Dieu est, dans cette religion, la chose essentielle. Même les grandes actions, même les œuvres qui sont accomplies par la force de cette religion, ne valent pas l'humble et fière assurance d'être placé, pour le temps et pour l'éternité, sous la paternelle protection de Dieu. Bien plus, — l'authenticité, la réalité même de l'expérience religieuse ne doivent se mesurer ni à la puissance du sentiment, ni aux actes visibles, ma^s à la joie et à la paix épandues sur l'âme qui peut dire : « Mon Père ».

La portée que Jésus a donnée à cette idée de la paternelle providence de Dieu, est indiquée par la troisième parole : « ne vend-on pas deux passereaux pour un sou ? et cependant pas un d'entre eux ne tombe à terre sans la volonté de votre Père. Pour vous, les cheveux même de votre tête sont tous comptés ». Aussi loin que s'étend la peur, aussi loin que s'étend la vie, — la vie jusqu'en ses moindres manifestations dans la nature,

— aussi loin doit s'étendre à son tour la confiance. Dieu est là, il règne ! Ces paroles sur les moineaux des toits ou les fleurs des champs, Jésus les a dites à ses disciples pour leur enlever la peur devant le mal et l'épouvante devant la mort ; ils apprendront à reconnaître la main du Dieu vivant partout dans la vie, et jusque dans la mort. Enfin — cette parole maintenant ne nous surprendra plus - il a donné la plus haute expression de la valeur humaine en disant : « Que servirait-il à un homme de gagner le monde, s'il perdait son âme ? » Celui qui a le droit de dire „ Mon Père » à l'Etre qui gouverne le ciel et la terre, se trouve, par cela seul, élevé lui-même au-dessus du ciel et de la terre, et possède une valeur supérieure à tout le systeme du monde. Mais cette glorieuse assurance nous est donnée sous la forme d'un grave avertissement. Recevoir, c'est aussi devoir. - Quelle différence avec l'enseignement des Grecs sur ce point ! Assurément Platon avait déjà chanté le noble poème de lEsprit il l'avait distingué de tout le monde des phénomènes, il cavait proclamé son origine éternelle. Mais 11 parlait de l'Esprit comme faculté de connaître, il l'opposait à la matière inerte et aveugle, et sa prédication était pour les sages. Jésu-Christ cric à toutes les pauvres âmes, .1 crie à tous ceux qui ont visage humain : vous

êtes les enfants du Dieu vivant, et non seulement vous valez mieux que beaucoup de passereaux, mais vous valez mieux que le monde ! — Je lisais récem.ment cette pensée, que la valeur du vrai grand homme consiste en ceci qu'il augmente la valeur totale de l'humanité. C'est là, en effet, la plus haute signification des grands hommes : l'humanité, dans l'effort par lequel elle émerge des mornes abîmes de la nature, leur doit une augmentation, c'est-à-dire une meilleure mise en œuvre de sa valeur. Mais, le premier, Jésus-Christ a mis en évidence le prix de chaque âme individuelle, et personne ne peut plus ramener ces âmes à leur ancienne misère. Vis-à-vis de sa personne, on peut adopter l'attitude que l'on voudra, mais nul ne peut se refuser à reconnaître que lui seul, dans l'histoire, a conduit l'humanité vers ces cimes.

Cette appréciation de Jésus sur la valeur de rame humaine repose sur un renversement de l'échelle des valeurs. A qui se vante de ses biens, il crie : « Insensé ! » A tous, il représente que « seul celui qui perd sa vie la trouvera », et il peut même dire : « seul celui qui hait son âme la sauvera. » Tel est, dans l'échelle des valeurs, le renversement que plusieurs avant lui avaient pressenti, dont ils avaient entrevu la vérité comme à travers un voile, dont ils avaient éprouvé par

avance, — bienheureux mystère ! — la force rédemptrice. Le premier il Ta exprimé avec calme, avec simplicité, avec certitude, comme si c'était une de ces vérités dont on a coutume de dire qu'il n'y a qu'à étendre la main pour les cueillir. C'est là, du reste, le sceau de son originalité : il exprime les pensées les plus profondes et les plus décisives avec une simplicité parfaite, comme s'il ne pouvait en être autrement, comme s'il disait des choses évidentes par elles-mêmes, comme s'il ne faisait que rappeler ce que chacun sait, parce que chacun le retrouve vivant au fond de son âme.

Tout l'Evangile s'exprime dans cette suite d'idées : Dieu le Père, la Providence, la filialité, la valeur infinie de l'âme humaine. Or il nous faut comprendre combien tout cela est paradoxal, et que, pour la première fois, se révèle ici ce que l'on peut appeler le parodoxe religieux. Le fait religieux en effet — et non seulement les religions positives — , apparaît toujours comme paradoxal à qui le juge à la mesure de l'expérience sensible ou des sciences exactes. On introduit ici, en effet, et l'on déclare essentiel un élément qui échappe complètement aux sens, et constitue un défi à l'ordre de choses existant. Cependant toutes les autres religions ont, de manière ou d'autre, quelque compromission avec le

monde, en sorte qu'elles sont toujours, par quelque point, accessibles à l'évidence sensible, ou si l'on veut, qu'elles sont apparentées, par leur matière même, à l'état spirituel d'une époque déterminée. Mais que peut-on concevoir de moins accessible à l'évidence sensible que ces paroles : les cheveux de votre tête sont comptés ; vous avez une valeur supra-terrestre ; vous pouvez vous remettre entre les mains d'un Etre que personne n"a vu. Ou bien ce sont là des paroles vides de sens, ou bien la religion atteint ici son point culminant ; elle n'est plus maintenant un simple épiphénomène, un coefficient de l'existence sensible, ou une transfiguration de certaines parties de cette existence, mais elle se présente avec la prétention souveraine d'être la première et la seule à révéler le fond dernier et le sens de la vie ; elle s'assujettit tout l'ensemble divers du monde des phénomènes, et se rit de lui quand il prétend être le seul réel. Elle n'apporte qu'une seule expérience, m.ais elle fait naître d'elle tout un monde nouveau : c'est l'entrée en scène des réalités éternelles ; tout ce qui est du temps est réduit au rôle de .moyen, et c'est à l'ordre des choses éternelles que l'homme appartient. Telle est, dans tous les cas, la façon de penser de Jésus ; l'atténuer de quelque manière que ce soit, c'est déjà la ruiner. En étendant sans

réserve aucune Tidée de la Providence sur le monde et sur rhumanité, en faisant plonger les racines de cett-e dernière jusque dans Féternité, en prêchant la filialité divine à la fois comme un don et comme un devoir, il a puissamment relié tous les tâtonnements et balbutiements de l'humanité religieuse, et leur a donné un couronnement. Disons-le encore une fois, vis-à-vis de lui, vis-à-vis de son message, on peut adopter l'attitude que l'on voudra, mais une chose est certaine : à dater de ce jour, la valeur de notre race s'est trouvée accrue ; la vie "humaine, nos semblables nous sont devenus plus précieux. Le vrai respect de l'Homme est, consciemment ou non, la reconnaissance pratique de Dieu comme Père.

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