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l'essor des COî.i'MP.rS

peut-être pour essayer de se dissimuler la sensation de vide qui le consternait soudain.

Et l'inspiration lui vint de se venger, mais tout autrement qu'on ne devait le prévoir. On le savait entier^ intransigeant, autoritaire : on s'attendait sans doute à le voir jeter feu et flammes ! Eh bien ! non ! il déjouerait cette attente. Son orgueil s'assurerait une meilleure défensive par l'indifférence.

Au lieu de réclamer haut et ferme le retour de sa femme, en menaçant d'exercer sa force et son droit, Francis se résolut à la laisser tranquille et libre, dédaigneusement, jusqu'à ce qu'elle revînt d'elle-même, ramenée par le remords et l'inquiétude.

Ce jour-là, du ton le plus naturel, l'industriel donna l'ordre à M''^ Gramme de rassembler, en une malle, du linçe des toilettes usuelles, et d'adresser ce colis à la Rochelle, où, par suite de l'éiat de sa mère, M™e Maillefeu était obligée de séjourner quelque temps encore.

La boîte expédiée, il attendit, avec quelque perplexité, l'accusé de réccplion. Ce fut un billet seulement qui lui parvint, en ce slyie lapidaire; adopté maintenant par la jeune femme,

ce Je vous reiucrcic de l'intention ».

« Eva ».

Quelle « intcp.lion » avait-elle discernée? Etait-ce bien celle qu'il déi^irait lui laisser sous-entendre? Mais lui-même était-il bien capable de définir très

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licllemcnt les souhaits confus, les aspirations nébuleuses, frémissant dans celle ténébreuse partie de soi, qu'on appelle le subconscient ?

N'était-ce pas Gift, par hasard, qui exprimait clairement l'arrièrc-pensée inavouée du maître? Gift, ce chien stupide, qui, depuis le départ de sa maîtresse, ne cessait de renifler sous les portes, d'écouter les allées et venues, et de japper lamentablement ?

Le malheureux loulou incarnait l'attente, inquiète, plaintive, toujours agitée d'espoir et toujours déçue.. .

Le spectacle de cette bête énervée excédait Francis Maillefeu. Cependant, une sorte de pitié le rapprochait de Gift. Il emmenait le chien en auto ou en voiture, le gardait dans son bureau à l'usine, et en faisait le compagnon des veilles solitaires qu'il passait, assez souvent, à son logis.

Et dans la grande chambre claire où flottait encore le parfum léger de la rebelle, on eût pu voir M. Maillefeu tressaillir parfois, comme Gift, au son de la porte cxlcricure, puis égarer pensivement ses doigts dans la fourrure blanche du dolent animal, en murmurant des [;p.rolcs sans suite :

— Oublions les ingrats, va ! Et passons-nous d'elle l

Un nîalin,Ies sonnettes de Thôtel Maillefeu-Limart tintèrent en affolants carillons. Un mouvement inusité traversa les deux pavillons, anima les étages du haut en bas, et amena précipitamment famille, serviteurs et médecins dans la chambre de M^^ Maillefeu. La vieille dame qui, ces dernières années, avait déjà éprouvé plusieurs poussées congestives, venait de subir une nouvelle attaque, plus alarmante. Peut-être pourrait-elle garder encore le souffle de la vie, mais les facultés cérébrales, plus ralenties après chacune des crises précédentes, risquaient de rester éteintes cette fois définitivement.

Le fils, à ce diagnostic, sentit l'étreinte d'une peine poignante. Retenu par une sinistre fascination, il demeurait debout devant le grand lit sculpté, drapé de brocart et de guipures, où gisait cette masse de chair, qui ne gardait plus de l'humanité que les misères les plus humiliantes.

Il semblait à Francis que quelque chose croulait en

lui-même, l'étai le plus solide de son armature intime. . , Quelque chose de sa propre personnalité s'abîmait dans le goufire du passé, avec la figure autour de laquelle gravitaient tant de souvenirs, et qui, depuis la plus lointaine enfance, se tenait au premier plan de son horizon.

Cette mère, trop indulgente, trop idolâtre, trop aveugle, dont il raillait lui-même, irrévérencieusement, les petits travers, ne lui avait pas moins donné une affection indiscutable et entière, dont il ne rencontrerait jamais l'équivalent. Il s'apercevait qu'à son insu il comptait, jusqu'alors, sur ce secret appui. Et atteint dans son égoïsme, le jeune homme comprenait subitement à quel point sa mère allait lui manquer.

c Une mère ne se remplace pas ». Ces paroles, récemment prononcées par M'"^ Maillefeu-Limart, ellemême, vibraient dans la mémoire du fils, avec une résonnance funèbre et grave de prophétie.

Elle les avait dites pour justifier sa bru, alors qu'on critiquait devant elle l'élan filial d'Eva. Francis, quoique si peu enclin aux subtilités mystiques, ne pouvait s'empêcher d'en être frappé.

N'était-ce pas un retour de l'Immanente Justice — comme certains l'auraient pensé — cette coïncidence singulière jetant le mari dans la même voie douloureuse que la femme, afin qu'il en éprouvât aussi les angoisses et les rigueurs 1

En son esprit, lugubrement obscurci, passaient et

repassaient ainsi des lueurs fugaces, telles que des lumières allant de fenêtre en fenêtre, dans la nuit. Et Francis, durant ce temps, ne cessait d'épier la face violacée, aux muscles détendus, où rien ne restait reconnaissable du masque habituel.

Mais vainement cherchait-il une lueur d\àme en ces yeux vagues et atones. Aucun regard ne venait plus à la rencontre du sien.

Il ne pouvait se résigner à laisser toute espérance. Un sourd instinct le ramenait à cette faction morne. Si peu qu'il restât de sensibilité à la malade, peut-être cette quasi-inconscience lui laissait-elle quand même percevoir la présence de son fils. Cette faible jouissance, il regarda comme un strict devoir de la lui apporter, autant que possible.

Et lui-même, solitaire partout, en ces jours difficiles, c'était encore près de cette triste couche qu'il sentait le mieux s'alléger l'impression tenace de l'isolement.

Puis Francis jugeait sa surveillance nécessaire pour maintenir les choses en un ordre décent, autour de ^jme Maillefeu.

Les premières heures troublantes passées, Blanche, Henriette — et les domestiques à leur exemple — s'accommodaient de la situation avec une insouciance presque scandaleuse. Le fils avait vite surpris, sous le dehors de l'obséquiosité servile, des signes évidents d'indifférence et de détachement.

Sa sœur ne prenait pas mcine la peine de feindre.

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Animée, surexcitée, la voix haute, Blanche assumait, avec une sorte d'ivresse, le rôle de maîtresse du logis. Elle affectait à présent des manières assurées, un ton d'autorité, faisait tapage partout où elle passait, avec des éclats de gaîlé inconvenante, et se plaisait, très spécialement, à donner des ordres contradictoires à ceux de son frère.

Elle ne paraissait presque jamais dans la chambre de sa mère, surtout aux heures où elle risquait d'y rencontrer Francis.

Un soir pourtant, il la trouva installée devant la table à ouvrage, une tapisserie à la main.

Depuis leur enfance, ils se détestaient. Plus Agée de quelques années, fillette aigrie, maladive, réduite à l'impotence pendant de longs mois, ou à des traitements pénibles, Blanche prit en grippe ce baby, robuste et sain, qui devenait l'orgueil et l'espoir de la famille.

Elle le jalousa d'être vigoureux, éclatant, adroit et vif sur ses petites jambes. Elle s'irrita des jeux bruyants 011 il dépensait une gaie turbulence. Passionnément, elle souhaitait à cet être privilégié la déchéance et les maux dont elle souffrait elle-même, et cherchait à l'agripper méchamrnent, dès qu'il passait à sa portée.

Cette figure aiguë, qui se contorsionnait pour lui en grimaces haineuses, produisait, sur le petit garçon, l'eflet d'un épouvantail. Il s'éloigna de ces doigts cro-

chus, toujours tendus pour les pinçons cruels ou les égralignures, et dont les ongles, une fois, avaient effleuré ses yeux.

Plus tard, cette terreur enfantine se changea en répulsion dédaigneuse. Et Francis, très occupé à vivre la vie en toute sa plénitude, songea le moins possible à la créature disgraciée, qu'il considérait comme une ombre néfaste de la maison.

Mais l'intervention de la mère cessant forcément, ils devaient se résoudre, dès lors, à demeurer quelquefois face à face, et à maîtriser J^ur instinctive aversion pour allier leurs intérêts.

Aussi Francis ne ressentit aucun étonnement quand sa sœur, seule avec lui, rompit le silence, et dit de sa voix tranchante :

— J'ai à te parler.

— Quelques notes à régler, sans doute, pensa-t-il. Et abaissant lentement son journal:

— J'écoute!

Malgré cet avis, deux grandes minutes passèrent, avant que Blanche se fit entendre.

La tête baissée, elle eufonçait son aiguille à tort et à travers dans le canevas, et la tirait par secousses si brusques que la laine cassa net. Les longues mains osseuses tremblaient si fort qu'elles ne purent replacer l'aiguille dans le chas. Blanche trépigna et, froissan la bande, l'envoya à l'ctutrc bout de la chambre.

Cette gesticulation et rcxclamation de colère qui

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raccompagnait, attirèrent l'attention de Francis. De tels signes d'agitation lui firent appréhender la communication qui devait s'ensuivre — prélude, peut-être, d'un de ces accès convulsionnaires qui jetaient Blanche hors d'elle-même à la moindre contradiction.

Redressée sur son fauteuil, elle lança du côté du lit un regard luisant de sombre rancune. Ses dents se découvrirent, montrant leurs gencives rouges^ en un rictus de défi bestial. Puis relevant [c menton d'une saccado, conmic puur accentuer une provocation, elle se tourna vers son iVèrc, et le verbe plus aigu que jamais :

— Voilà ! fit elle. Je te préviens qu'il va falloir, avant six semaines, me compter cent mille frnncs. J'aurais pu te le faire dire par un homme d'amnres, mais j'ai préféré traiter directement. 11 faudrait toujours en arriver là.

Francis sursauta. Il se considérait comme le gardien delà fortune familiale, et il était résolu à la sauvegarder contre les exigences de celte pauvre fantasque. Il s'cITnrça donc de conserver son sang-froid pour la ramener à la raison :

— Comme tu y vas ! fit-il avec un petit rire. Te rends-tu bien compte de l'énûrmité de la somme?

— Je ne suis pas idiote, comme tu semblés le croire... et comme tu voudrais bien en persuader les autres... Mais c'est fini! Je ne resteiai pas davantage ton souf-

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fre-douleurs, je t'en préviens... Maman ne compte plus actuellement, entre nous.

— Non, malheureusement ! murmura Maillefeu, en regardant la forme, gisante et gémissante, insensible à leurs voix — si peu fraternelles 1

Blanche, à demi -soulevée, frémissant de tous ses membres, continuait de vitupérer, par lambeaux de phrases, qu'elle semblait mordre:

— Penses-tu que je vais rester dépendante de ton bon plaisir? Ah! mais non, je me le suis toujours promis ! J'ai assez attendu l'heure de réclamer mes droits I

Et son coup d'œil fulgurant vers l'alcôve soulignait l'atroce regret, et reprochait à la mère de l'avoir trop fait attendre !

Francis jugea inutile d'en manifester quelque indignation. Les derniers mots, précisant le danger, le rendaient plus anxieux et plus attentif.

Il sentait maintenant l'instigation d'Henriette dans ce conflit. Depuis longtemps il supportait avec méfiance cette fille adroite, calculatrice, d'esprit souple et retors. Surtout depuis qu'il s'était marié, il soupçonnait en elle une inimitié réelle.

Il avait essayé de mettre sa mère en garde, mais, si grand que fût son empire sur M™e Mailleleu-Limart, le jeune homme s'était buté à la force d'inertie.

Henriette avait su se rendre indispensable à l'indolence de la mère, à l'incapacité brouillonne de la fille.

Quels griefs catégoriques formuler contre une personne qui déployait tant de dévouement et d'activité, dans l'exercice de ses fonctions multiples? Et comment priver de cette unique amie la malheureuse Blanche, dont l'existence était si dénuée de joie? Quelques épigrammes à l'adresse d'Eva et de son mari méritaientelles une si impitoyable répression?

De guerre lasse, et emporté par sa propre mobilité, Francis avait abandonné cette préoccupation et laissé Henriette à la place prédominante qu'elle avait acquise. Dieu sait quels profits louches elle comptait tirer de son ascendant sur une nature déséquilibrée 1

Devinant la présence virtuelle d'une telle adversaire dans la lutte engagée, Francis comprit encore mieux la nécessité de la prudence. Sans paraître avoir entendu la phrase comminatoire, il répondit avec une modération admirable de sa part :

— ïu n'as jamais été en ma dépendance. Sois assez juste pour le reconnaître. Tu jouis de toute la liberté que peut désirer une fille de ton âge. Notre mère ne négligeait rien pour te satisfaire. Tu possèdes d'assez beaux revenus pour contenter tes fantaisies, et t'assurer à peu près toutes les joies que l'argent peut permettre.

Les longues mains noueuses tripotaient fébrilement les menus objets de travail, épars sur le guéridon, ôtant et remettant le dé d'or, ouvrant et refermant les ciseaux. Un rire discordant — ce rire faussé.

strident, que le frère ne pouvait ouïr sans un malaise physique — releva les lèvres d'un rouge cru, qui semblaient une balafre sanguinolente sur le visage livide.

— L'argent! Oui, ça permet d'acheter beaucoup de choses, en effet ! Même une épouse ! Si tu n'avais été qu'un sans-Ie-sou, parions que la suave Eva ne s'appellerait pas, à cette heure, M™® Maillefeu I Elle se soucie de toi comme d'une huître vide!... Sa conduite le prouve actuellement !,.. Ha ! Ha !

Il ne put commander davantage à ses nerfs et se leva, les poings crispés, très pâle,

— Assez ! Je te défends de parler de ma femme. Blanche le brava, la tête levée comme un serpent.

— Si je n'en parle plus, ce ne sera pas pour t'obéir, mais parce qu'elle ne m'intéresse guère !

Francis se ressaisit, d'un sursaut de volonté, pour reprendre le ton posé du début.

— Soit ! Ne nous écartons plus de la question, je te prie. Tu m'as demandé de te compter cent mille francs dans six semaines ?

— Oui... je veux agrandir ma propriété de Saint-- Cyr et commencer à y construire une maison à mon gré. , . où je me propose d'habiter toute l'année.

— Mais as-tu besoin de tous ces capitaux à la fois ? La réalisation d'une pareille somm.e ne va pas sans gêner un clicf d'exploitation. Il faut maintenant que tu sois initiée aux difficultés d'une entreprise comme

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la nôtre, pour que lu comprennes bien comment nous devons mesurer nos dépenses à nos charges et à nos engagements commerciaux. Je te servirai toujours ponctuellement tes rentes. Sois tranquille.

— A la condition de garder les fonds ! ricana-t-elle. Bien obligée ! Je t'en ai déjà prévenu I Qui donc peut m'empêcher de demander, dès à présent, le règlement de la succession de mon père... en attendant mieux ?

Cette fois, c'était la guerre déclarée ! Le partage, la liquidation ! Tous les intérêts vitaux de leur industrie, menacés par le -caprice de cette folle haineuse ! Francis eut le courage de maîtriser son alarme et sa colère, pour articuler avec une dignité froide :

— Personne ne saurait te faire opposition là-dessus, et n'essaiera de le faire. Je me déclare prêt, quand tu le souhaiteras, au règlement dont tu parles. Je mets de côté les objections que je pourrais t'adresser, comme successeur de notre père, à un démembrement qui sera une forte épreuve pour notre commerce en ces temps difficultueux.

Mais laisse-moi te démontrer en quels embarras te jettera cette' rcalisalion. Admettons que tu sois en possession de ton patrimoine. Tu es inexpérimentée en afTaires. Tu risques de devenir la proie d'escrocs et d'aigrefins, de te voir dépouillée, ruinée, comme l'ont été tant de femmes isolées.

Elle écoutait tête basse, en criblant de coups de

ciseaux la marqueterie de la table. Il la crut ébranlée par ses raisonnements, et hésitante :

— Crois-moi, reprit-il avec plus de chaleur, consulte des hommes compétents. Ils conviendront de la justesse de mes arguments. La sagesse la plus désintéressée te persuadera de rester dans le staia quo. Quels placements trouverais-tu aussi rémunérateurs, et quel conseiller aussi sûr qu'un frère ?

Blanche lâcha les ciseaux, et son blême visage déformé s'enflamma par plaques, jusqu'aux racines des durs cheveux :

— Rassure-toi !... Je ne serai pas isolée... Et je puis avoir un plus sûr conseiller qu'un frère : un mari 1...

Elle clama cela avec un accent de triomphe sauvage. Francis resta étourdi comme si une pierre, détachée du plafond, venait de lui heurter le crâne... Un mari !... Ce mot dans cette bouche, cet espoir dans cette tête de sorcière malfaisante, quel non-sens inouï ! La dérision de ce contraste lui arracha un rire nerveux :

— Te marier, toi ? . . . Ma pauvre ! . . .

Sifflant de fureur sous l'outrage, elle se dressa d'un bond de bête. Le regard qui tombait de haut sur sa personne rabougrie semblait la toiser avec une expression de nargue. Elle bégaya, en mots rauques et brefs, comme des aboiements.

— Me marier ? Pourquoi pas ? De cela aussi j'ai le droit ! Et malgré toi, cela sera !

— Gela sera?.,. Le mari est donc trouvé ? Et d'un

air de dégoût, Francis ajouta :

— Comment en douter?... N'existe-t-il pas toufours — et partout — des hommes n'ayant plus d'honneur à perdre, assez vils pour accepter les marchés les plus dégradants ?

Blanche, outrée, fît mine" de s'élancer sur son frère. D'un geste dédaigneux, il la tint à distance. Alors elle vociféra, sourdement :

— Je te défends de nous insulta", lui et moi ! Il est aussi honorable que toi-même peux l'être 1 Tu penses donc que personne ne saurait m'aimer! Eh bien! tu te trompes ! Tu te trompes ! J'ai des amis... Et il me protégera contre toi, prends-y garde ! Le plus fort des deux, ce ne sera pas toi !

La physionomie de Francis Maillefeu se resserra. Ses yeux prirent un dur éclat de métal, et la voix lente, aigrie d'ironie, le jeune homme prononça :

— Ce chevalier sans peur et sans reproche, ne serait-ce pas, par hasard, le digne frère de la chère Henriette ?

Les prunelles braisillantes se troublèrent sous son regard scrutateur. Alors, pénétrant aussitôt l'intrigue, nouée autour de lui pour l'étrangler, s'il se pouvait, Francis se laissa aller à une hilarité méprisante :

— Parfait ! Je saisis le complot... Ces derniers mois, où je me suis tenu aux affaires, j'ai éventé quelques manigances louches du sieur Alfred. Il craint

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do perdre désormais les profits suspects qu'il se procurait à mes dépens, quand je lui abandonnais sottement les rênes de la direction. Et lui et son intelligente sœur ont trouvé ce moyen — splendide autant qu'ignoble — de s'assurer la moitié de notre bien ou de m'imposer une association... Tu es tombée dans un guet-apens. Mais on te tirera de ces griffes malpropres.

Trop tôt, elle avait livré le secret capital, dans l'emportement de son sot orgueil et l'ardeur de la querelle. Elle avait eu plaisir, d'abord, à contrarier et à menacer son frère. A personne elle n'avait voulu céder le soin de parler pour elle, tant elle se réjouissait de le défier, de l'inquiéter et de le confondre. . . Mais voilà que les railleries de Francis, en fouettant sa colère, remuaient aussi des doutes latents, de vagues soupçons, déjà combattus et qu'elle ne voulait pas admettre. Le dépit furieux, la honte, la rage bouillonnaient en son être débile. Sa poitrine lui semblait trop étroite pour contenir ces violents transports. Blanche prit à deux mains les dentelles de son corsage et les déchira.

— Tu mens 1 Tu mens ! gronda-t-elle pantelante.

— Je ne mens pas. El je puis t'en faire la preuve. Gageons que si je proposais une association avantageuse à Alfred Llmard, sans qu'il eût à t'épouser, il abandonnerait avec entrain son projet matrimonial ?

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— Tu mens ! Tu mens! répéta la malheureuse, à bout d'haleine, l'écume à la bouche.

Son cerveau éclatait sous la poussée des instincts déchaînes. Et plus forte qu'eux tous, virulente comme aux premiers Ages de leurs vies, flamboyait une frénésie de haine contre son frère. Son frère, l'éternel antagoniste, le dominateur opiniâtre, qui écrasait et bafouait ses illusions I

— Tu mens ! Tu mens ! . . .

Elle s'acharnait à cette redite, avec une insistance de délire. Las de cette scène, écœuré, irrité, Francis fut incapable de contenir davantage ses vrais sentiments, et son geste désigna la grandeglace de l'armoiro où se reflétait l'image falote.

— Allons ! regarde-toi donc ! Et juge l'homme qui veut t'épouser.

Une clameur sauvage lui répondit. D'un saut, Blanche se ruait vers son frère. Sa main, où brillaient les ciseaux, brutaienient s'abattit. Francis, plulôt étonné du coup, resta debout d'abord ; il voulut parler ; sa respiration s'arrêta. Un jet de sang jaillit de sa poitrine. l']l 11 s'écroula sur le tapis pendant que, folle et hurlante, Blanche se sauvait par les couloirs.

Le soleil timide de mars jouait derrière le store de toile, et y découpait l'ombre d'une branche de sapin. Des zigzags dorés dansaient sur la muraille ripolinée, et les couvertures blanches de la couchette. Et M°»^ Servain, adossée à ses oreillers, souriait — du sourire las et heureux des convalescentes — à la lumière adoucie, et — mieux encore — à ses trois filles, groupées près de son lit.

Les tenir là, proches et unies comme autrefois l Entendre alterner les voixjeunes dont chaque inflexion remuait une fibre de son cœur maternel ! Ces bonheurslà hâtaient le rétablissement de l'opérée, plus efficacement que les meilleurs adjuvants pharmaceutiques.

Son regard, sans se blaser, allait de l'une à l'autre, caressant les contours des figures familières, en étudiant les stigmates ou les modelés nouveaux. Et, par de puérils et tendres babillages, la mère se dédommageait du silence, imposé quelques jours.

— Notre baby prend lournurc de vraie personne, ne trouvez- vous pas ?

— Il faudra l'appeler Georgette, tout au long, décidément ! énonçait le père, jubilant et attendri devant sa vieille compagne.

— Non I non ! refusait énergiquemcnt l'inlérosséc. Ce nom d'une aune ra'encapuchonnerait comme un plaid trop long ! Je veux rester Geo tout court. Je m'y reconnais mieux !

— Comme tes yeux paraissent grands, Eva ! et comme l'ovale de tes joues s'amincit! Trop de fêles, trop de veillesjoyeuses 1 Et toi, Paulelte, ton teint s'est plombé 1 L'air de Paris I Et puis tu te surmènes, probablement.

— Pas au delà de mes forces 1 répliquait l'aînée, jouant avec les doigts amaigris. Mais jo me suis tracé un vaste programme d'études : droit, économie politique, philosophie. Il y a tant d'abus à combattre, tant de réformes à obtenir !.. . Il faut savoir nettement pour réclamer à bon droit ! Ajoutez à cela des comptes à reviser, des conférences à préparer. M""® Esquirol est une travailleuse intrépide qui entraîne son entourage. La petite maison, presque provinciale, de Monttrouge, bourdonne comme une ruche...

— Et tu te plais dans cet affairement ?...

— Tout cela est d'un immense intérêt pour moi I

— Tant mieux 1 acquiesça faiblement la mère. Cependant, cette vie vaut-elle, pour une femme, la

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paix d'un ménage, la joie quo donnent !cs cnfanU?

— Quoi I maman 1 plaisanta Pauline, de ce ton de badinage qu'on affecte volontiers près des malades, tu oublies si vite les tracas que nous t'avons causés, depuis notre bas- âge ? Et tu ne désires rien de mieux pour nous que de nous voir en buite aux mêmes tourments ?

La voix fragile s'éleva soudain pour une protestation presque solennelle.

— Si Dieu me permettait de recommencer ma vie et de choisir mon sort, je demanderais à remarcher par les mêmes chemins. Et je ne souhaiterais pas d'autres biens que ceux qui furent mon lot béni: l'amour d'un bon mari, et la gloire d'élever de beaux enfants !

Eva s'inclina sur la main de sa mère pour la baiser, et une larme tomba des yeux pervenche sur le drap. Geo seule s'en aperçut, et jeta à sa sœur un coup d'oeil étrange.

Pauline avait écouté, ainsi que les autres, avec recueillement, cette leçon suprême de la vie que M'"^ Servain semblait rapporter des limites mêmes de la mort.

Venue de Paris, à deux reprises, pourvoir sa mère, l'aînée voulait que ces courts séjours parmi les siens fussent des trêves. Réprimant ses propensions à la contradiction et à l'ironie, elle ne laissait jour qu'à ses sentiments filiaux et fraternels.

Peut-être, comme le disait Geo, avait-il fallu

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répreuve de la séparation pour que Pniilinc appréciât la consistance et la profondeur de ses affeclions naturelles.

— Tu as raison en principe, maman, accorda-telle. Le mariage, tel que tu le conçois, serait l'idéal, évidemment, du bonheur terrestre. Malheureusement, votre ménage, mes chers parents, oiTre un exemple brillant, mais tout à fait exceptionnel. Et qui rêverait de trouver la même félicité, s'exposerait à être facilement déçu I Aussi, je m'abstiendrai, vraisemblablement, de l'expérience ! Ma lâche sera assez chargée sans y joindre ce surcroît! Mais Eva et Geo sont là, encore, pour continuer vos traditions ! Et espérons que des petits-enfants nombreux entoureront votre vieillesse !

— Amen ! souhaitons-le I prononça M. Servain avec ferveur .

Mais à ce vœu enthousiaste, Eva se détournait vivement, la figure décomposée, mordillant ses lèvres frémissantes, pendant que Geo haussait les épaules :

— Sais-lu si je n ai pas la vocation du célibat et de l'apostolat féministe, moi aussi?

— Ça m'étonnerait ! repartit en riant Pauline, pour achever l'entretien sur une note gaie.

Le recul subit d'Eva n'avait pas échappé à la perspicace aînée. Elle jugeait quelque peu anormale la présence permanente de M™'' Maillefeu à la Rochelle. Mais, fidèle à la réserve s^sicma tique qu'elle s'était

prescrite vis-à-vis des siens, Piiuline ne cherchait pas à s'immiscer dans les confidences de sa sœur et ne parlait pas plus de son beau-frère que s'il lui avait été complètement inconnu.

Cependant, l'excellente M^ne Servain ne tarissait pas d'éloges sur la complaisance de ce gendre qui, si généreusement, laissait à une maman souffrante la jouissance de sa fille...

Et elle déplora, en rentrant sous son toit, que Francis ne fût pas là pour compléter la réunion, cordiale et émue, du premier repas en commun !

Dès le surlendemain, Pauline déférente et afiable jusqu'au bout, mais scrupuleusement exacte à ses nouveaux devoirs, quittait sa famille pour rejoindre son poste. M^^^ Maillefeu ne parla pas de départ.

Et la mère, qui bénéficiait avaricieusement de sa présence, pensa à s'étonner de la continuité même de ce bonheur.

Une inquiétude commença de germer chez M™* Servain. Elle observa de plus près le pur visage dont les traits s'amenuisaient chaque jour. Elle parla plus souvent de l'absent, et remarqua la gêne de la jeune femme.

Eva, à la torture, éludait les questions directes par des banalités imprécises. Mais M.^^ Servain, avide de savoir, poussant plus loin, émit l'intention d'écrire à son gendre pour le remercier de sa mansuétude.

Alors M™^ Maillefeu ne put y tenir plus longtemps ;

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d'un geste suppliant, elle demanda grâce et sortit de la pièce.

Geo, posant la main sur le bras de sa mère, dit d'un air profond et sage :

— Ne la tourmentons pas, maman 1

— Qu'y a-t-il donc? s'exclama la mère, consternée.

— Je ne sais pas au juste... Quelque chose de triste, au^iond, probablement.

L'imagination battant déjà les champs, M""* Servain alla au pis, tout de suite :

— Bonté divine! Son mari l'aurait-il abandonnée?... Songent-ils à divorcer?...

— Oh! maman, je ne crois pas qu'ils en soient là, Dieu merci ! Je suppose qu'il y a un léger froid entre eux, simplement. Le fait est que, depuis l'arrivée d'Eva, je n'ai trouvé qu'une seule lettre de l'écriture de Francis, dans la boîte! Peut être Eva estelle venue ici contre la volonté de son mari!

— Mon Dieu 1 Alors je serais la cause involontaire de cette brouille ! se lamenta la pauvre dame, désolée. Je ne m'en consolerais jamais !

— Soyez raisonnable, M"" Servain ! remontra Geo, gentiment grondeuse, se hâtant d'adoucir d'un sourire ces objurgations pathétiques. Ne vous agitez pas, et avant tout, laissez-vous vivre ! Te chagriner mal à propos n'avancerait en rien les choses ! ajouta-t-elle, en embrassant sa mère. Ta santé nous importe avant tout ! Rappelle-toi ce point essentiel.

Eva. dans la chambre du premier, accoudée à une table, les mains aux tempes, les yeux secs et brûlants, essayait d'activer sa pensée accablée... II lui fallait secouer cet épais sommeil où. elle eût souhaité se maintenir éternellement.

Elle ne pouvait plus soutenir le rôle qui pesait tant à sa sincérité, et continuer à abuser les siens... Que faire maintenant? Que tenter ? Que résoudre?...

Que s'était-il passé, derrière elle, dans ce là-bas d'où elle avait fui ? N'eût-elle pas dû écrire ensuite, expliquer ce qui légitimait son évasion et son ressentiment? A plusieurs reprises, cette tentation l'avait aiguillonnée.

Mais, au moment d'agir, sa fierté regimbait. Pourquoi s'abaisser à un plaidoyer ? Etait-elle une coupable, réduite aux excuses, et mendiant l'absolution?

Et le silence persistait, plus lourd, plus noir de mystère, à mesure que les jours passaient. Connaissant son marij absolu et irascible, Eva pouvait augurer quelles dispositions mentales laissait présager ce mutisme.

Elle n'en doutait guère : ce prologue menaçant devait avoir pour suite la scission définitive.

Ce pressentiment se fortifia quand elle reçut le billet de Francis : « Etes-vous vivante ? » En son état actuel de sensivité maladive, Eva ne vit, en cette question brusque et railleuse, qu'une impertinence brutale, à

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laquelle elle ne sut adresser que cette cinglante affirmation : (( Je vis ! »

Puis, à l'envoi de la malle qui suivit de près cette réponse, la jeune femme crut comprendre que la liberté lui était rendue, qu'on la laissait maîtresse de rester où bon lui plaisait, sans daigner l'inviter ou la sommer de revenir...

Alors?... Alors ?... Il fallait s'accoutumer à considérer l'inévitable issue de l'impasse, et laisser entrevoir ces éventualités autour de soi... Geo, certainement, était déjà édifiée... Mais les parents!... Gomment leur amortir ce coup ?

Plus soucieuse de ménager une peine à autrui que de se l'éviter à elle-même, la pauvre Eva s'ingénia dès lors à préparer, avec des précautions infinies, les esprits de ceux qu'elle chérissait. Par prudentes insinuations, elle commença de leur suggérer la triste vérité.

Un jour, essayant un air détaché, comme pour une information indifférente, elle s'enqucrait près de son père, des formalités par lesquelles on prélude à une séparation légale. Le bon M. Servain, confondu, se refusait à comprendre.

Une autre fois, Eva annonçait l'intention de travailler sérieusement son piano, reprenait exercices et études en disant :

— 11 faut se maintenir en force... Sait-on jamais ce qui peut arriver?...

Personne n'osait demander d'éclaircissement à ces propos obscurs. Un malaise moral — stupeur morbide qui précède l'orage — se communiquait de l'un à l'autre des habitants de la villa Fortunio.

En cette torpeur éclata tout à coup un vif et gai rappel du bonheur d'antan. Les échos de la maison morne s'éveillèrent, réjouis par une voix cordiale et sonore, chaude de vie et d'espérance.

Gabriel Turquant, mandé au mariage d'un ami. débarqua pour trois jours dans sa ville natale. Le jeune artiste, dont la réputation grandissait chaque jour, fut reçu en triomphateur. Les journaux locaux signalèrent sa venue. On lui fit presque autant fête que s'il eût été un aviateur ou un champion de la boxe.

Le père Turquant, qui n'était ni un ogre ni une ganache, rouvrit ses bras au fils dont le succès justifiait l'Insoumission. On tua le veau gras, rue Jeanne-d'Albret. Et l'on convoqua au festin le ban et l'arrière-ban des amis.

Naturellement, la première visite du jeune homme fut pour la famille Servain. Gabriel s'exclama de joyeuse surprise en apercevant M^^ Maillefeu :

— Comment vous êtes ici, Eva ! De toutes façon?, je devais vous voir, à ce voyage ! Je compte, en m'en retournant, faire escale à Tours, afin de montrer à votre époux mon étude d'affiche. Je l'apportais justement pour la soumettre aux critiques du grand cop seil. Qu'en pensez-vous ?

Il exhibait une pochade, représentant un aéroplane fleuri, sur un ciel étoile avec cette légende : « JuS' qu'à la Lune, sans peur et sans faim^ grâce au Friand Maille feu, substantiel et léger ! »

— Un ressouvenir de la Bataille des Fleurs de Luchon ! ajoutait Gabriel. Votre mari — mon ennemi d'alors — ne peut qu'être touché par cette réminiscence de votre première rencontre I

Eva rougit, puis blêmit aussitôt et laissa tomber l'allusion. Trop d'idées tourbillonnaient dans la tête enivrée du jeane homme pour qu'il prît garde à la contenance singulière de M™^ Maillefeu. Gabriel n'avait d'yeux, en ce moment d'ailleurs, que pour un petit sphinx rose et brun, immobilisé sur une chaise, en face de lui, avec une gravité inaccoutumée, M"° Geo.

— Ce Luchon, rêva tout haut l'artiste. Plusieurs d'entre nous y ont trouvé leur chemin de Damas 1 Qui nous l'eût prédit quand nous y partions avec tant d'insouciance ! Gomme le destin nous mène par de secrets détours!... C'est ce dont nous convenions dernièrement, Pauline et moi !

Le petit sphinx eut un tressaillement, et son coloris vermeil haussa de deux tons au moins — ce qui duj frapper l'œil d'un peintre, expert à la notation dts nuances. Nonobstant, sans se presser, Gabriel expliqua :

— J'assistais, il y a peu de jours, à Londres, à un meeting de suffragettes dans Hyde-Park.Et j'ai ren-

contré là M"« Aînée. Bravement, la première, elle m'a tendu la main.

Plus qu'un soupçon de carmin défaillant sur la joue du petit sphinx... Le tortionnaire reprenait :

— Nous avons causé un quart d'heure, en vieux philosophes. Si Pauline, avec son bon sens français, réprouve à part soi les excès et les parades burlesques dont nous étions témoins, elle tient mordicus à ses opinions. Elle se plaît à les propager, et trouve un sens très haut à ce prosélytisme... De ces considérations générales, nous en sommes venus à des points plus particuliers...

Le sphinx, sans haleine, devenait aussi rigide que s'il eût été taillé en pierre.

— Et nous sommes tombés d'accord, poursuivait Gabriel, que rien n'arrive que ce qui doit arriver... Nous ne comprenons qu'à la longue la portée des événements. D'une injustice, d'une déception, contre lesquelles on se révolte d'abord, naît parfois un bien que nous n'avions pas prévu... Ainsi pour moi, à Luchon, un accès d'humeur me pousse au Casino ; j'y rencontre Aigrefeuille. Du dépit je passe au désespoir ; je quitte la Rochelle où je croyais fixer toute ma vie. Et désoravais, Turq ne rencontre que satisfactions, travail joyeux, et espérances. L'important, comme dit mon vieil oracle, c'est assurément de se trouver. Pauline également s'est trouvée, en sa vraie voie. Tout est donc pour le mieux... Là-dessus, nous avons conclu

que la rancune était un fardeau encombrant et nuisible... Et nous nous sommes séparés en excellents termes... disposés à la meilleure fraternité...

A ces derniers mots, très appuyés, le sphinx respira argement, et son visage resplendit de l'écarlate le plus intense...

Il ne lui fut pas demandé de revenir au parc d'Orbigny. OEdipe prévoyait que la Chimère lui refuserait haulainement cette concession. Mais, dans le jardin même de la villa Fortunio, les giroflées, les pensées, les anémones commençaient d'égayer les bordures des plates-bandes. On alla inspecter cette floraison printanière. Et le rideau de thuyas formant charmille offrit un abri propice à la conversation.

Il faisait trop frisquet encore pour que les personnes en âge de rhumatismes prissent plaisir à s'attarder dehors, Eva était remontée à sa chambre. Gabriel et Geo se trouvèrent seuls sur le banc. Et la jeune fille, les deux mains saisies en une étreinte fougueuse, dut écouter, fout près de son oreille, le murmure ardent des aveux.

— Ma petite Geo, enfin, je puis parler... Je suis en état de t'otTtir un sort convenable... Le père approuve mon espérance. Il t'estime et t'affectionne. Et moi, je ne vois pas l'avenir possible avec une autre compagne que ma chère petite camarade, ma loyale et fidèle amie ! Si tu savais ! Ton souvenir m'a guidé tout le temps pendant que je frayais mon chemin !...

Ta légère ombre ne cessait de m'accompagner. Et de te sentir si pure à mes côtés, m'engageait à veiller sur moi-même... Mais c'est la réalité qu'il me faut, maintenant ! J'ai tant besoin de ta présence !

— Attends un peu ! suppliait Geo, éplorée comme une captive qu'un vainqueur veut entraîner. Laissemoi ici quelque temps encore... Des choses si tristes peuvent se produire... Je n'ai pas le cœur de les laisser en proie à de tels tourments... et alors que notre pauvre Eva ?? ? Comment cela finira-t-il ?... Ah ! Gabriel! Tu vas à 'Tours... Tâche de savoir... Sois un conciliateur. Agis comme si tu étais déjà son frère... Et je t'en aimerai encore plus...

— Tu me le devras bien... Attendre encore, c'est bien dur, Geo !

— Mais attendre, avec pleine sécurité, certains l'un de l'autre?... N'est-ce pas prolonger seulement la douceur d'espérer, Gabriel?...

Il approuva, sans aucun doute. Mais sa réponse n'emprunta pas la vaine formule des mots... Les rameaux verts formaient un écran à la hauteur des têtes, très rapprochées...

Gabriel Turquant, deux jours après, partait pour Tours. Et le soir même un télégramme était remis à ^jme Maillefeu : « Mari dangereusement malade. Pressez venue. Gabriel. »

— Vous enfin, Madame ! Quel soulagement !.., J'attendais votre retour avec une cuisante impatience ! . . .

Ainsi Eva se voyait chaleureusement accueillir, alors qu'en proie à de troublantes incertitudes, elle rentrait dans sa propre demeure. Et c'était M. de Forey qui lui souhaitait ainsi la bienvenue, — M. de Forey, plus que jamais bourdonnant, agité, surmené, et à bon droit, cette fois, car il déployait, dans la débandade de la catastrophe, au service d'un ami terrassé, une sollicitude et une activité vraiment louables.

— Je ne sais pourquoi ces gens idiots ne vous ont pas télégraphié aussitôt que l'accident s'est produit ! reprenait l'impétueux vicomte. Mais il paraît qu'au sortir de sa syncope, Francis, qui pouvait à peine parler, interdit qu'on vous prévînt... Délicatesse suprême d'un mari qui craint d'alarmer inutilement sa femme. Car, malgré l'hémorragie assez abondante,

il a pu croire à une simple égratignure. .. Heureusement, M. Turq est survenu et a tranché nos perplexités...

— Heureusement! soupira très bas Eva, s'appuyant du coude au dossier d'une bergère et laissant tomber son front.

Gabriel venait de lui faire part, brièvement, dans le court trajet de la gare au boulevard, da drame dont on conjecturait les péripéties, d'après Tépilogue terrifiant : Francis blessé par sa sœur, au cours d'une discussion, dans la chambre même où agonisait sa mère ; Blanche, complètement démente, forcenée, enfermée dans un asile d'aliénés ; Henriette et Alfred Limart, congédiés par Tordre exprès où M. Maillefeu concentrait ses forces défaillantes: l'usine, décapitée par la maladie da maître et le brusque départ du directeur principal, continuant de fonctionner par l'entraînement même de ses solides rouages ; et M. de Forsy, secondé par quelques hommes de bon vouloir, essayant d'enrayer le gâchis, et prenant d'autorité le gouvernement d'une maison démoralisée.

Ces nouvelles atroces, Eva les entendit en frissonnant d^horreur, mais son attention s'attachait à un seul point avec une inquiétude qu'elle n'exprima qu'en deux mots haletants à la porte même de l'hôtel...

— Mais lui ?... Lui?...

Gabriel se détourna à demi pour répondre :

Le cas est grave, paraît -il. Une pointe des mau-

dits ciseaux a perforé la poitrine. . . La plèvre et les poumons ont été lésés. . . Il faudra de longues et infinies précautions... Mais sa constitution est saine et vigoureuse... Il est jeune... et la vie a des ressources incroyables.

Elle ne se leurra pas. Ces encouragements, si vagues, si aléatoires, devaient la disposer aux prévisions pessimistes... Un tel frisson la secoua que ses dents s'entrechoquèrent. Et elle aborda son logis le cœur glacé et l'âme en détresse, ainsi que ce soir sinistre 011 elle avait fui.

Maintenant, au seuil de la chambre du malade.Eva se tenait transie et confuse, avouant, par sa rougeur et sa timidité, qu'elle se considérait comme une proscrite dans ce lieu où elle avait droit de commandement.

— Pensez-vous que je puisse entrer ? bégaya-t-elle. . . Est-il préparé à ma venue?

M. de Forey hésita, la main sur le bouton de la porte.

— Très peu... Nous n'avons osé trop l'agiter, ce matin, la nuit ayant été extrêmement mauvaise... Cependant, je lui ai annoncé votre télégramme... mais il é'ait si faible, si fatigué, que je me demande s'il m'a compris,., car il n'a fait aucune réflexion.

La jeune femme baissa la tête, accablée. Gabriel l'encouragea d'une muette pression demain.

— Oh ! laissez-moi entrer! Faites que j'entre 1...

â68 l'essor des colombes

implora-t-elle d'une voix à peine perceptible et avec un regard si suppliant que M. de Forey en fut touché.

Sans bruit, il entr'ouvrit la porte. Une religieuse accourut à pas étouffés.

— M.^aillefeu repose.

— Laissez-moi entrer! répéta Eva, d'un ton plus vibrant. Et son élan la portait au delà de la porte convoitée.

Elle s'immobilisa à deux pas du lit, chancelante d'effroi. Ce corps, allongé sous les couvertures avec une rigidité presque funèbre, ce visage exsangue, creusé sous les pommettes, ces paupières closes dans l'ombre des profondes orbites, était-ce bien Francis Maillefeu qui gisait là? Lui, le hardi et robuste garçon, infatué de sa vigueur physique et de sa force de volonté et de sa puissance d'action, cette pauvre chose, réduite à l'inertie ?

Un émoi violent bouleversa Eva jusqu'au tréfonds de l'être. La pitié inonda son cœur : tout s'oublia, tout s'abolit, même la crainte de se voir importune ou intruse. Rien ne subsista que la hâte de soulager, d'apaiser celui qui souffrait, et le désir ardent d'aller jusqu'au bout de ce devoir et d'y dépenser toute sa compassion et toute sa vaillance.

D'un geste impulsif, elle laissa glisser son manteau, enleva son chapeau et ses gants. Elle était chez elle, à la seule place qui convint, près de son mari...

l'bssor des colombes 26g

La jeune femme s'assit un peu en retrait du chevet» observa en retenant son haleine.

Francis, peu après, s'agitait, ex, sans ouvrir les yeux, d'un geste, demandait à boire. La religieuse versa un peu d'eau glacée dans un verre. Eva prit ce verre, et ce fut sa main qui le présenta aux lèvres de son mari.

Mais elle ne put maîtriser son tremblement. Quelques gouttes du breuvage s'échappèrent. Francis, les yeux toujours fermés, éleva la main, instinctivement, pour consolider le verre. Ses doigts touchèrent le bras nu, découvert par la manche courte. Un tressaillement brusque se répercuta dans tout le grand corps étendu.

Entre les paupières soulevées, un regard furtif glissa et rencontra le doux visage, anxieusement penché.

Les prunelles noires clignotèrent, comme au choc d'un éblouissement, puis se dérobèrent de nouveau, Les sourcils se rejoignirent, donnant à la figure éma* ciée une expression pensive et sévère, Eva restait, sans mouvement et sans parole, à la place où, bientôt, revint se poser le regard, lucide, cette fois, très long, très scrutateur, chargé d'étonnement et de questions silencieuses. Elle en comprit le reproche, et humble, courbée sous le repentir, l'appréhension et le chagrin, elle appuya son front sur le drap.

Discrète, la religieuse s'était retirée dans l'embra. sure de la fenêtre, avec son livre d'oraisons. Quelques minutes se passèrent. Puis un faible attouchement

effleura la tempe de la jeune femme prostrée. Les lèvres pâlies, presque sans voix, murmurèrent :

— Je ne suis pas encore mort pour qu'on pleure sur moi !...

Elle releva la tête et surprit l'effort de fanfaronnade essayant de fixer, sur la pliysionomie éteinte, la grimace sceptique et moqueuse d'autrefois. Elle répondit, avec sa ferveur sincère :

— Ce n'est pas sur toi, mais sur moi que je pleure... je pleure de n'avoir pas appris plus tôt... Et tu lésais bien . . .

Le rictus sardonique s'ébaucha encore, pour s'achever en une contraction douloureuse. La souffrance ' qui tenaillait le blessé entre les côtes, se réveillait, aiguë. Francis suffoqua, cherchant son souffle. La sœur se précipita à son aide. Il ne fut plus qu'un être pitoyable, torLuré, râlant, qui, la crise passée, retombait sur l'oreiller, anéanti.

Mais dans l'accalmie, si courte, Maillefeu avait reconnu la présence de sa femme. Il n'avait pas repoussé Eva. Il tolérait donc sa vue. C'en fut assez pour qu'elle se jugeât autorisée à demeurer.

Les fiévreuses préoccupations d'aujourd'hui reléguaient dans un si profond passé les dissentiments ' d'hier, que ceux-ci s'effaçaient. Eva n'eut pas le loisir de s'en souvenir, entièrement vouée au malade dont elle voulait le salut, et dont elle assurait la défense.

Pendant des semaines, elle garda ce poste, se substi-

tuant peu à peu aux infirmières dans les pratiques minutieuses des soins compliqués.

Longue et opiniâtre fut la lutte, alternée de traîtres répits et de cruelles reprises.

Une alarme n'était pas calmée qu'une autre renaissait. Le blessé, miné sourdement, tomba dans une prostration absolue, la face hâve et terreuse, les traits pinces.

Une pleurésie purulente, reconnue après une ponction exploratrice, détermina une intervention chirurgicale, qui fut suivie d'intermidablês et pénibles traitements pour désinfecter le foyer du mal.

Aucune peine ne rebuta la jeune femme. Aucune menace ne put user ses admirables facultés d'espérance.

Au pliîs fort du danger, elle ne cessait de répandre autour d'elle une confiance vivifiante, de rafraîchir le • patient épuisé de son radieux sourire, de sa douce parole, de l'étreinte caressante de sa main.

Une conviction étrange la possédait; il lui semblait que Francis n'avait pas rempli ses destinées, que le Maître miséricordieux lui laisserait le temps de se révéler mieux, à lui-même et aux autres... Il devait vivre pour comprendre dorénavant la vie...

Il devait vivre! Elle l'affirma tant et tant que sa foi vainquit : la vie triompha !

Un jour — jour d'indicible victoire — les médecins déclarèrent que le péril le plus imminent était conjuré. La période aiguë s'achevait. Mais que de prescriptions

sévères à observer encore, rigoureusement ! La moindre imprudence suffirait à occasionner une rechute. Pendant un temps encore, M . Maillefeu devait rester éloigné des affaires, s'abstenir de tout effort.

Il s'agissait maintenant, par un long et complet lepos et une intelligente hygiène, de récupérer les forces perdues. Le séjour à Candes fut conseillé. L'air pur, chargé de senteurs balsamiques, les pins qui environnaient le château, la grande paix de la campagne, favoriseraient la convalescence, lente et précautionneuse.

Ils y partirent, dès que le transport fut permis, aux derniers jours de mai...

A l'ombre du grand cèdre qui avoîsinait le petit castel, Francis Maillefeu, étendu sur une chaise longue, lisait et rêvassait. Des odeurs de tilleuls, d'oeillets et de roses notaient mollement. Les pinsons, les loriots, les merles, lançaient leurs trilles, sans se lasser, de branches en branches, tandis qu'au plus haut d'un sapin, un rossignol vocalisait avec ivresse.

Parfois, les ramages d'oiseaux s'interrompaient, comme dans un ensemble symphonique, et alors, on percevait le bruissement continu des insectes, soutenant, d'un ronflement d'orgue sonore et grave, la chanson de l'été.

La nature entière exultait, en l'une de ces heures bénies qui paient de tous les jours d'aquilon, des intempéries des frimas, et oîi la terre revêt un éclat de paradis.

Francis avait délaisse sa revue, et son regard vaguait à travers les feuilles moirées de soleil et trouées d'azur.

Mais les deux vers, inscrits au milieu de la page ouverte, le poursuivaient de leur rythme obsesseur :

Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée,

Pour vivre et pour sentir, l'homme a besoin des pleurs...

Etait-ce donc vrai?... Jusqu'ici, le jeune homme n'avait guère pris garde aux déclamations poétiques, lui qui ne lisait guère dans les journaux que les renseignements financiers et sportifs, les échos mondains et les nouvelles politiques ! Avait-il pensé jamais à étudier la couleur du ciel, autrement que pour y découvrir un indice de beau ou de mauvais temps ?

Il avait fallu cette halte, imposée à son existence tourbillonnante, pour que Francis devint sensible à de menues voluptés ignorées. Maintenant que les ondes bienfaisantes de la vie recommençaient à sourdre en son être exténué, peu à peu son esprit sortait de sa léthargie. Et il s'étonnait de trouver si peu d'ennui en une si longue stagnation.

Des plaisirs innocents, des délices discrètes pénétraient sa paresse. Sa curiosité nonchalante surprenait raille événements minucules, qui lui fussent demeurés insensibles quand il allait au gré de son caprice, turbulent et pressé.

Etait-ce bien lui qui, en son inaction, s'amusait aux allées et venues d'une abeille, affairée au butin, à l'éclo- «$lon d'un lis, remarqué la veille, aux formes fantasques

des nuages qui traversaient l'espace, au-dessus de sa tête ?

Et comment supportait-il qu'une initiatrice zélée chercha^ à le distraire, en lui apprenant à goûter les délicatesses de la littérature et de la musique ?

Parbleu ! quand certaine voix, souple et mélodieuse, les faisait ressortir, Francis appréciait, évidemment, la cadence des beaux vers et la justesse des grandes pensées! Et c'était parce que celle voix venait de les lui signaler tout à l'heure, que ces vers, empruntés à la fameuse Anit d'Octobre l'avaient frappé si fort... îl les notait dans sa mémoire, avec le reste de la citation :

Comprendrais-tu des deux l'ineffable harmonie, Le silence des nuits, le murmure des flots, Si quelque part, là-bas, la fièvre et l'insomnie Ne t'avaient fait songer à l'éternel repos?,..

Et, naïvement, Francis s'émerveillait de la prescience des poètes. Musset ne semblait-il pas avoir prévu ce que lui-même ressentait, après d'intenses anxiétés morales, et les affres de la douleur physique? Quelle douceur, à l'issue du sombre et étouffant passage où il s'était cm perdu pour jamais, de trouver la paix rayonnante, l'air pur et libre !

Gepandant, ce bien-être, depuis un instant, n'était plus absolu : il lui manquait quelque chose.,, ou plutôt quelqu'un, ce même quelqu'un, sans doute, dont

l'image avait hanté les sommeils hallucinés et les veilles fiévreuses de sa longue maladie.

Il n'ouvrait pas les yeux alors, sans apercevoir, à ses côtés, cette figure vigilante. Aussi, dès qu'elle s'éclipsait momentanément, éprouvait-il une sorte de détresse.

Et n'était-ce pas naturel, qu'il souhaitât près de lui, sans cesse, la main légère et prompte, qui, mieux que toute autre, calmait le mal et appliquait le pansement salutaire sans irriter la chair meurtrie, la voix consolante, dont les inflexions amollissaient le cœur gourd et dolent.

Ainsi, Francis s'était-il accoutumé à cette présence perpétuelle. Il ne se voyait pas seul quelques minutes sans qu'un sentiment de nostalgie le déprimât aussitôt. La fraîcheur du ciel, le gazouillement des oiseaux, la grâce enjôleuse des fleurs, perdaient leurs charmes. Francis Maillefeu, tiré de sa quiétude, les yeux aux aguets, épiait avidement l'apparition désirée.

Eva se montra enfin, à l'autre hout de la pelouse. Et le resplendissement de juin ne fut plus que l'irradiation blonde de sa svel te forme.

Il l'attirait,' de son regard impatient. Il semblait qu'elle lui apportât l'essence même de la vie, ainsi que l'air et la clarté. Vite, il voulait qu'elle accourût à lui, ne s'occupât plus que de lui. L'épreuve avait pu éclairer Francis, développer sa mentalité, sans changer son caractère

Egoïste, il était né: égoïste, il restait. Mais ceci le difiFérenciail-il beaucoup de la majorité des hommes? Et quelle femme s'offenserait — ou se plaindrait — de se voir ainsi indispensable ?

Eva pressentait bien avec quelle ardeur on appelait son retour, sous le grand cèdre ! Elle revenait d'un pas vif, souriant de loin à son mari. Cependant, au grand dépit de Francis, elle s'arrêta encore, exhortant, d'un geste, à la patience, celui qui l'attendait.

Le fauteuil roulant de M™"' Mailiefeu-Limart, poussé par un domestique, tournait l'angle de la maison. C'était l'heure de la promenade journalière, à travers le parc et les jardins, pour la valétudinaire. Eva s'avança vers le petit véhicule :

— Bonjour, mère I

Un reflet de plaisir vacilla faiblement, au son de la douce voix, sur l'inimobile visage aux épaisses joues pendantes. La jeune femme, gentiment, ajusta la coiffure de dentelles, le collet, le parasol, présenta un bonbon à la bouche gourmande.

A ces prévenances, le sourire enfantin s'accentua. Le paralytique eut un petit geignement d'aise.

— Allons, bonne promenade ! dit Eva, avec des signes de têtes affectueux. Veillez bien sur Madame, Malhurin. Et conduisez-la à la basse-cour, puisque cela la divertit. Prenez garde au soleil 1

L'appareil se remit en marche sur le sable crépitant. Ayant ainsi glissé une lueur de joie dans l'âme endor-

27S l'essor des colombes

mie, et ravivé, par l'exemple de ses propres égards, le respect dû à la vieille maîtresse delà maison, la jeune femme reprit son chemin vers le cèdre.

— Me voici enfin ! dit-elle radieuse, et brandissant un éventail de lettres. Le facteur m'a retenue. Un faisceau de nouvelles, pour vous et pour moi !

Francis éprouvait beaucoup moins de hâte à prendre connaissance du courrier qu'à voir Eva réintégrer sa place, près du petit guéridon, en face de la chaise longue. Les choses du dehors le touchaient à peine. Rien ne lui paraissait plus surprenant, plus captivant que ce qu'il découvrait en lui-même et en elle, et ce qui se passait entre eux deux.

La jeune femme, elle, dépliait avec empressement une missive, chargée d'écritures différentes — la lettre hebdomadaire et collective de la famille. Francis, indolemment, rompait les enveloppes, et sourit d'un air de bonhomie railleuse, en apercevant la signature de M. de Forey.

— Ce brave ami !.. . Il se félicite, pour la centième fois, d'être entré dans l'industrie, et m'accable de nouveaux remerciements pour l'avoir placé dans le haut personnel de l'usine. Il ne croyait pas trouver tant d'intérêt à ses fonctions ! Expérience faite, il déclare solennellement le travail régulier beaucoup moins fatigant que le plaisir quotidien ! Cette conversion de Forey est-elle assez amusante ?

Il passa à une autre lettre : son sourcil se fronça.

— Ah ! voilà qui est moins folâtre ! murmura-t-il, rembruni, le ton amer. Alfred Limart est entré chez l'un de mes plus âpres concurrents de Clermont. Je ne doute pas que cet honnête homme ne porte à la maison rivale tous les renseignements qui peuvent nuire à la mienne. Pouah !

La lèvre plissée de dégoût, Francis se renversa sur les coussins. Eva, le voyant ainsi assombri, ne laissa pas aux idées attristantes le temps de s'installer.

— Ecoutez, mon cher ami, les adjurations émouvantes de notre Geo :

« Ma chère soeur,

« Ton insupportable malade se décidera-t-il enfin à s'avouer guéri ? Tu dois le dorloter tant et si bien qu'il va s'acagnarder dans sa béatitude. »

— Il y a de cela, convint Francis égayé.

« Sachez qu'on attend votre signal : « Lâchez tout! pour lancer à la poste une quantité de cartons, ainsi libellés : « M. et M'"=' Servain ont l'honneur de vous faire part du mariage de leur fille, M'^^ Geo avec M. Turq 1 ))

« Je vous veux à la fête, mon cher beau-frère, ne l'oubliez pas ! Et ainsi ne faites pas trop languir ce pauvre Turq, s'il est de vos amis... Je ne sais plus comment l'engager à temporiser encore. Venez donc au plus tôt dans cette bonne ville de la Rochelle, où les murs, tapissés à profusion de la mirobolante affi-

aSo l'essor des colombes

che, répètent de toutes parts votre nom, et semblent pavoises pour votre passage I »

Francis, flatté quoiqu'il en eût, rit franchement.

— La fine mouche ! Elle s'entend à vous chatouiller l'amour-propre I Ce bon garçon de Turq aura là une petite femme tout à fait drôlette 1 Ce sera un original ménage d'artistes !

— Oui 1 fit Eva, pensive. Et Gabriel et Geo sont pourvus du meilleurgage de bonheur. Au fond, ils se sont toujours aimés. Leur mariage n'est que le couronnement d'une vieille sympathie d'enfance.

Il crut discerner une nuance de mélancolie dans cette remarque, et se pencha, en avant, avec une soudaine inquiétude.

— Eva, répondez-moi sans détours et sans restrictions : vous aussi, peut-être, vous aviez quelque liaison d'enfance, dont il vous est resté un regret en m'épousant ?

Son regard incisif put fouiller jusqu'au fond de l'eau tranquille des beaux yeux purs.

— Vous êtes bien curieux, monsieur mon mari! dit Eva, avec une souriante malice. Eh bien ! sachezle donc : la musique et les poètes seuls m'avaient fait pressentir les émois de l'amour, avant que je vous eusse rencontré...

Elle hésita, puis rougissante :

— Et pour aller Jusqu'au bout de la confession, je dois ajouter que, même après mon mariage, je me suis

ignorée moi-même. C'est le danger de vous perdra qui me fit connaître combien vous m'étiez devenu cher.

Mais, à son tour, elle se courbait vers lui, ressaisie d'une rancune, et soupçonneuse :

— Dites la vérité, toute la vérité, vous aussi ! M aimez-vous enfin du solide amour qu'un mari doit à sa femme ? Me garderiez-vous votre afïection si je devenais laide ?...

— Ah ! la turlutaine d'autrefois ! fît-il, diverti.

Eva, indignée de cette légèreté, se précipita, appliqua une main sur les yeux moqueurs, l'autre sur la bouche sarcastique.

— Ne raillez pas !,.. Cela m'a angoissée jadis... M'aime... M'aimerais-tu encore?

— Peut-on répondre sous le bâillon et le bandeau ? Les suffrages doivent être libres ! dit Francis, se délivrant, et retenant les deux mains fluettes dans les siennes,

— Dis-le 1 insista-t-elle, suppliant enfantinement. M'aimerais-tu toujours?... Sois loyal 1

Pouvait-il oublier que cette voix musicale l'avait soutenu et consolé, durant de rudes et haletants débats, que ces mains frêles l'avaient soulagé et rafraîchi, dans le feu de la souffrance? Si la grâce qui ravissait ses yeux s'atténuait, le charme de cette mélodie et de ces contacts si doux ne serait-il pas encore tout-puissant sur son coeur?

Plus ému qu'il ne voulait le paraître, il avoua, néanmoins ;

— Eh bien 1 je crois que oui, sérieusement !

— Ah ! enfin ! cria Eva victorieuse.

L'approche du jardinier, muni des tuyaux d'arrosage, restreignit les effusions. Francis se leva.

— Sensible aux repproches de M^a Geo, je vais essayer une petite promenade pour développer mes forces.

Il s'appuya au bras qui s'offrait. Les deux époux, à pas lents, s'acheminèrent par les allées tournantes, entre les bosquets.

Eva, suivant sa rêverie, étouffa un soupir.

— Les pauvres parents vont rester bien seuls, après le mariage de la petite Geo. Voici la dernière colombe partie du colombier !

— Que veux-tu ? c'est la règle ! dit Francis, avec cette philosophie qu'on tient toujours prête pour les épreuves d'autrui.

Et narquois, se figurant la fière aînée entre ses deux beaux- frères, il ajouta :

— Pauline va donc rester dans son splendide isolement ! Et elle dogmatisera pour assurer le bonheur des autres femmes, — ou le déranger — après s'êlie montrée incapable d'établir le sien I

— Vous croyez donc, orgueilleux homme, que le bonheur pour une femme ne se rencontre que dans

la loi de mariage ? rétorqua Eva. Admettez- vous que la réciproque soit vraie ?

Ils arrivaient à un espace découvert, sur la terrasse qui dominait le vaste horizon aux confins bleuâtres, les prairies, étendues à perte de vue, oùs'alanguissaient la Loire et la Vienne, flâneuses et claires, entre les frissonnements verts des aulnes et des peupliers.

Le fauteuil de M°^« Maillefeu-Limart stationnait à cet endroit, sous le couvert d'un grand châtaignier. Trois enfants entouraient la vieille dame de leurs ébats et de leurs chansons, pendant que leur mère, la femme du chef-vigneron, assise sur le banc, un dernier-né sur les genoux, causait avec Mathurin.

A. l'apparition inopinée de M. et de M^* Maillefeu, la jeune femme se souleva confuse, tandis que les enfants interdits se pendaient à ses jupes. Eva, d'un sourire avenant, rassura ce petit monde consterné.

— Restez en place ! Le magnifique bébé ! Il embellit tous les jours ! Ne mériterait-il pas un prix à un concours ?

Quittant son mari, comme attirée par un aimant mystérieux, elle allait au poupard, l'enlevait à sa mère, le berçait entre ses bras. Et si [teu Imaginatif quç fût Francis Maillefeu, il resta frappé. Le groupe éternel, divin^ de la Madone et de l'Enfant, Eva venait de le réaliser, d'un geste spontané et harmonieux.

Elle semblait créée pour celte attitude de maternité. Sa jeune beauté y acquérait une majesté sereine, une

poésie impressionnante. Ses yeux, baissés vers la mignonne petite tête, laissaient filtrer une pensée profonde et un désir intense.

Avec des' précautions pieuses, elle se déchargea du puéril fardeau, le remit au giron de la mère, puis se tourna vers la paralytique pour lui adresser quelques mots enjoués.

Francis Maillefeu, appuyé contre la balustrade, observait à distance, perdu en d'étranges réflexions. Cette scène familière lui démontrait son échec et son erreur. Il n'avait pu transformer cette nature candide et saine, d'après le modèle absurde qu'il lui imposait. Si aisément filiale, si promptement maternelle, Eva demeurait la femme vraie, capable d'épancher sur tous de l'affection et du dévouement, sans tarir les trésors de sa sensibilité.

En vain, le mari, exclusif, avait-il essayé de l'accaparer, cœur et esprit, et de la détacher des traditions et des liens du passé. Elle était restée intégralement elle-même, avec une adorable simplicité.

Et c'était tant mieux ! Où en seraient-ils tous deux, s'il avait réussi à la travestir en poupée futile, en snobinette étourdie ? Trouverait-il en elle aujourd'hui, un appui si sûr et si tendre ?

Francis appela à demi-voix. Eva accourut aussitôt, docile et rieuse.

— Remontons vers la maison, veux- tu?

Ils se remirent à marcher côte à côte^ les bras enla-

ces, par l'allée principale. Les branches entrecroisées formaient une perspective d'arceaux verts, déclinant vers l'ogive ensoleillée du fond. Le convalescent sentait avec satisfaction ses jambes moins flageolantes, ses pieds moins faibles que la veille. Une singulière allégresse — l'allégresse de la résurrection — exalta en lui de subites aspirations généreuses. Il pensa a>ec gratitude à sa compagne ; il souhaita lui donner les bonheurs où elle devait s'épanouir.

— Eva, fit-il posément, il faut écrire à Geo dès ce soir. Ce pauvre Turq me fait compassion. Qu'on prépare la noce pour la fin de la quinzaine ! Je serai en état, alors, de me rendre à la Rochelle. D'ailleurs, nous pourrons nous reposer plusieurs jours à la villa Fortunio.

— Oh ! Francis I comme ils vont être heureux, làbas ! s'exclama la jeune femme, rose de joie à cette promesse inattendue. Merci pour eux. . . et encore plus pour moi !

A la fois content et gêné de ces élans de reconnaissance qui réveillaient en lui de sourds remords, Maillefeu ajouta :

— Nous ramènerons ensuite ici avec nous pour quelque temps, vos parents, s'ils y consentent. . . Gela les aiderait à supporter le départ de leur Benjamine.

— Vous me comblez, Francis ! balbutia- t-elle, abasourdie, égarée, osant à peine croire.

Son pas s'accélérait instinctivement, comme si elle

courait au devant de respcrance. El lui, entraîné, apercevait confusément devant eux un avenir droit et uni, comme cette route ombreuse, aboutissant en pleine lumière. D'un air réfléchi, Francis acheva :

— Ce doit être un moment pénible, pour des parents, l'heure où le pigeonnier se vide. Sans doute, l'éprouverons-nous un jour ! Je vous vois d'ici pleurer vos petites colombes éparpillées, ma tendre Eva !

Elle eut un cri sloïque et résigné, un vrai cri de mère :

— Qu'importe de pleurer, pourvu qu'on aime I

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