LES FEMMES FRANÇAISES
M. Scrvain, pressant sous son bras la grosse serviette de chagrin qui ne le quittait pas en semaine, sauta du tramway sans daigner attendre l'arrêt, leste comme un jouvenceau. S'engouflVant sous les arcades de la place d'Armes, il plongea dans les profondeurs de deux ou trois magasins, reparut, les mains empêtrées de petits paquets liés de faveurs, et prit sa course à vive allure.
Il était heureux que la rue Gargoulleau fût toute proche, et l'habitation dudit M. Servain, sise au commencement delarue, car le digne homme, qui oubliait ses cinquante ans et les trente-trois degrés du therm.omètre en celle fuite rapide, fût arrivé chez lui dans l'état lamentable d'une éponge ruisselante.
— Papa 1 voilà papa 1 cria une voix claire de vigie,
G l'essor des colombes
partant du balcon, où rutilait cette inscription en lettres d'or sur une plaque de tôle bronzée : (( Le Pélican, Compagnie d Assurances — Incendie — Vie, — Accidents.
M. Serval n envoya vite un sourire vers cette figure rose et brune, penchée au-dessus de lui comme une chimère de gargouille et se précipita dans le vestibule. Mais si prestement qu il montât, Geo, lancée à travers l'appartement et le palier, atteignait son père au milieu de l'escalier et lui jetait son bras autour du cou :
— Bonjour, papa ! A-t-on idée de courir comme ça quand on est un monsieur grave et un père respecté?
— C'était pour arriver plus vite, évidemment ! sussura M. Servain d'une voix expirante.
Trois tctes s'échelonnèrent dans l'entrebâillement, de la porte : M™e Servain et les deux aînées des trois filles, Pauline et Eva. Une question anxieuse vola vers l'arrivant :
— Bonnes nouvelles, alors ?
Plus heureux de sa victoire devant cette inquiétude, il souffla avec force :
— Alors, bonnes nouvelles, oui !
Une rumeur joyeuse l'environna. L'affaire était d'importance. M. Servain avait craint des concurrences sérieuses près de ce grand tréûleur, Darlon, acquis maintenant au Pélican,
I, FSfOR nES COLOMBES 7
— Non seulement, il m'assure ses ateliers de la Palice pour la plus grosse part, mais il m'a promisses fermes de Gourçon !
Les félicitations et les battements de mains redoublèrent. Mousmé, la toute petite chienne maltaise, s'associa à ces manifestations par des jappements d'allégresse, et l'oncle Balthazar, le perroquet gris à qneue rose, ballit fougueusement des ailes dans sa cage, au coin du balcon, en criant, d'une voix de ventriloque :
— Ça va bien, très bien. Merci, monsieur !
M""* Servain, la larme à l'œil, supputait l'aubaine ; Pauline, réfléchie et positive, ainsi qu'il convient à une dactylographe, secrétaire du principal banquier de la ville, approuvait d'un Ion sérieux, comme d'homme à homme : — Bien travaillé, père 1 Tandis que la jolie Eva et Geo frollaienl leur joues à la barbe poivre et sel de M. Servain : — Pauvre papa, que de peines tu te donnes !
Le chef de famille riait et se rengorgeait, avec le bon orgueil d'être utile à sa petite tribu :
— Quand la police va, tout va, vous savez, mes enfants ! Aussi, en revenant de la Ville-en-Bois, une foule d'idées, que j'éloignais, alors que cette histoire-là m'obsédait l'esprit, sont revenues m'euvahir. D'abord, ma femme, sais-tu bien que nous sommes aujourd'hui le 1 1 août ? Il y a par conséquent vingt-quatre ans qu'une certaine jeune personne m'apparut, sur le
bateau de l'île de Ré... Tiens, l'Eva actuelle nous la représente parfaitement !
M""^ Servain, facile aux pleurs, nelaissa pas échapper une pareille occasion de s'attendrir.
— Oui, j'avais des cheveux blonds, alors ! Et pas de rides ! gémit-elle, en tirant son mouchoir de sa poche.
En la voyant arborer ce signal de déluge, tout le monde frémit.
— Allons, maman, il n'y a pas lieu de pleurer 1 N'attriste pas une date heureuse ! remontra Pauline toujours sensée.
— Tes cheveux sont bien plus jolis sous ce nuage d'argent ! assura Eva, frôlant d'une caresse les bandeaux de sa mère.
Geo, bien vite, en guise de consolation, appuyait le petit trèfle noir, servant de nez à Mousmé, sur le mentoa maternel.
— Tu est encore la plus belle de nous quatre, va, maman !
— Et d'ailleurs, serais-tu toute chenue, cassée et voûtée, que tu serais toujours la même pour moi I attesta M. Servain avec l'accent d'une conviction inébranlable. N'avons-nous pas vieilli de concert ? Alors, qu'importe! Le temps, en passant^ ne nous fut pas trop durl Estimons-nous parmi les heureux, va !
— Oh ! pour cela, oui ! Je remercie Dieu et n'envie personne ! affirma M"^*^ Servain, se ranimant
et relevant le front. Et son regard caressait son bon et vaillant mari, ses trois filles, parées des charmes de la jeunesse, et s'étendait avec complaisance autour du cadre de son bonheur domestique, ce logis où elle avait dépensé tant d'efforts patients, pour rendre la vie confortable et aimable ajix siens.
M. Servain déballait ses petits paquets d'où s'échappaient des choses allriolatites :
— Puisque nous avons toutes raisons de nous réjouir, réjouissons- nous donc sans remords !
Galant et jovial, il épingla au corsage de M'^o Servain une petite ancre d'or : — Là !... En souvenir du succès d'aujourd'hui... et de la promenade maritime d'il y a vingt-quatre ans !
Là-dessus il embrassa sa femme. Et Balthasar, en entendant les rires des jeunes filles, vociféra cette injonction qui lui était souvent adressée : Veux-tu te taire, Scélérat ! Veux-tu bien te taire 1
— Non, mon vieux j rétorqua M. Servain avec énergie. J'ai bien le droit, palsambleu 1 d'embrasser mon épouse. Maintenant, mes entants, je meurs de faim. Au dessert le reste I
— Un reste !... il y a un reste? fit Geo, alléchée. Mais M. Servain lui rappela que ventre alFamé n'a
plus d'oreille. Et ravi de son rôle, il garda, en mangeant comme deux, un silence imposant d'augure.
Le potage, les moules marinières, le filet de porc et la purée Parmentier défilèrent sans qu'il se laissât
10 L ESSOn DES COLOMBES
fléchir. Mais dès que la coupe de fruits, les gâteaux et le vin d'Espagne s'exhibèrent, Geo réclama.
— Et le fameux reste, va-t-on enfin savoir ?
— Eh bien ! dit M. Servain, pelant sa pêche et prenant son temps, je soumets une idée au conseil de famille : que diricz-vous d'une pointe vers les Pyrénées ?
— Les Pyrénées 1 répétèrent quatre voix émues, avec des trémolos de surprise, d'émerveillement, de doute. •
— Y penses-tu bien, mon ami ! remontra la mère, habituée aux soucieux calculs. Ce serait une telle dépense... Et quand on a des filles en âge de s'établir...
M. Servain déposa son couteau avec fracas.
— Justement... Il faut profiter du temps qui nous reste, pendant que la couvée de colombes est encore au complet... Procurons-leur d'heureux souvenirs à ces petites ingrates qui n'aspirent qu'à nous quitter !
— Oh ! papa, peux-tu dire ! se récria Geo, indignée.
— Toi, tu n'es encore qu'une grande gosse... Mais je sais ce qui nous attend tous !.., On a eu sa maison pleine... Et puis, un beau jour, quelques mécréants, débarqués on ne sait d'où, vous emmèneront à droite et à gauche. Et les vieux se trouveront seuls en visà-vis au coin du feu...
M"»® Servain secoua la tête avec amertume et atteignit le redoutable mouchoir:
L ESfOll DES Cm.OMULS II
— C'est la vie, hclas!... mais...
Un coup de sonnette lui coupa la voix.
— Gabriel Turquant, sans doute ! s'exclama Geo, déléguée à celle heure au service de la porte et s'élunçant.
— Gabriel ? Quand je parlais de mécréant 1 marmonna M. Servain avec un sourire dans sa barbe.
Le nouveau venu s'introduisait familièrement dans la salle à manger. Ce grand garçon dégingandé, au profil en lame de sabre, à l'épaisse toison crépue, offrait dans toute sa maigre personne une originalité fantasque et spirituelle.
Rien qu'à observer ses manières d'clre envers M. M«i^ et M"" Servain, on devinait que son affection tendait à devenir filiale et fraternelle. Chaleureux avec le père, déférent et tendre avec la mère, cordial avec Eva et avec Geo, ce jeune homme parut pris d'une timidité soudaine en approchant de Pauline qui, demeurée seule à table, pliait méthodiquement sa serviette.
— Que médit Geo ?... Est-ce vrai que vous partez aux Pyrénées?
— Il paraît ! dit Pauline, flegm.atique.
Gabriel, figé sur place, promena à la ronde un regard lamentable.
— A.UX Pyrénées!.., La mer ne vous suffit pas 1... Et votre parc Charruyer ! Notre cher parc 1... Notre Casino et son beau jardin I
j2 LESSOR DES COLOMBES
— On y rencontre toujours les mêmes visages ! persifla nmplacable Pauline. C'est joliment distrayant de changer d'horizon et de coudoyer d'autres gens!
— Ce qui signifie, repartit rageusement Gabriel, que vous serez satisfaite de vous délivrer de vos amis !
— Bon 1 bon ! ne prenez pas au sérieux ces plaisanteries ! intervint M. Servain. Paulette sera comme nous, contente de partir, et enchantée, au retour, de retrouver ses habitudes et nos habitués.
La barbare Pauline ne daigna pas ratifier. Gabriel toujours hagard, les cheveux plus hérissés que jamais, éclata en brusques questions :
— Mais encore, peut-on savoir ? Où ? Quand ?
Combien? ^ j. ai c
— A Luchon, vraisemblablement, répondit M. bervain. L'endioit est délicieux, et j'y pourrais soigner ma gorge.irritéepar de longues palabres chez les clients. Nous partirions dans cinq ou six jours. Et nous resterions tout le congé de Pauline, c'est-à-t^eis trois
semaines.
— Très bien ! approuva Gabriel avec une douloureuse ironie. Et moi. que vais-je devenir pendant ce
temps-là?
— Vous? répliqua Pauline, vous ne serez guère a plaindre. Tranquillement, vous jouirez du frais et de l'ombre, dans votre magasin de la rue du Palais. Et vous vendrez force kodaks, lorgnettes et binocles aux .touristes qui se promèneront sous les porches.
l'ô l'essor des C0L0MBE3
Gabriel, furieux, empoigna ses mèches désordonnées comme pour les arracher.
— Ne vous moquez plus! C'est mal! Vous savez trop bien que j'y étouffe, dans cotte satanée boutique!
Geo, compatissante, glissa son bras grêle dans celui de son ami.
— As-tu ton album, Gabriel. S'est-il enrichi depuis que nous ne l'avons vu ?
Le jeune homme céda à la suggestion, et tira de la poche de son veston un carnet de toile.
— Regardez vous-mêmes !
Les têtes se rapprochèrent en cercle au-dessus du petit livre que Geo tenait ouvert.
Et des exclamations de plaisir ou d'étonnement saluèrent chaque page.
C'étaient, capricieusement alternées, dos esquisses du port, des rues archaïques, du merveilleux Hôtel de Ville, de l'extraordinaire Tour de la Lanterne, des chaloupes, des thoniers, penchant leurs voiles en d'audacieux virages, comme les hirondelles qui trempent leurs ailes dans les flots. Puis des types de pêcheurs, de vendeuses de poisson, de paysannes, d'excursionnistes, tout cela indiqué en traits rapides et incisifs, par un crayon hardi et synthélique.
— Comme c'est cela ! répétait M. Servain amusé.
La maigre figure où, comme en ces dessins, s'opposaient violemment les pâleurs du teint mat et les tons d'encre do la chevelure indisciplinée, s'empourprait
i4 l'essor des colombes
d'émotion aux compliments. Geo, fermant l'album, déclara, solennelle et sincère :
— Tu es né artiste, Gabriel I
Le jeune homme eut un profond soupir:
— liélas ! si mon père pouvait le croire 1 Mais un vieux Rochelais, de la race obstinée des-Guiton et des Duperré, ne se rend jamais: — Artiste, mon ficu? Joli prétexte à musardises ! Remercie la Providence qui t'a pourvu d'une situation toute faite, d'un père prévoyant, et d'un commerce prospère. Et ne te risque pas à manger de la vache enragée !
Pauline, dont il requérait visiblement la sympathie, détourna les yeux.
Au fond, cette fille pratique donnait raison au père Turquant. Elle entrevoyait, sans déplaisir, dans ses mirages d'avenir, les vitrines du magasin d'oplique, si brillantes le soir, et remplies d'une foule d'objets élégants, gracieux à manier pour une jolie marchande.
Geo, cependant, recommençait à feuilleter l'album.
— Si tu venais où nous allons, Gabriel? En trouverais-tu là, des sujets de croquis nouveaux!
Le jeune homme, ébranlé par celte supposition, vacilla,
— Non?... C'est vrai!... Après tout, ce ne serait pas impossible? Peut-être? Pourquoi pas?.,.
— Pourquoi pas, en effet? acquiesça avec bonhomie M. Scrvain. Turquant n'est pas un ogre. Il vous
l'essor des colomdes i5
accordera bien un petit congé. Ce serait gentil do venir nous rejoindre quelques jours?
— Très gentil I appuya placidement M'"® Servain, déjà en possession de son aiguille et de son ouvrage.
Et Pauline, consultée d'un regard anxieux par son humble esclave, leva les sourcils :
— Pourquoi pas, en ciTct? Les chemins de fer sont accessibles à tout le monde.
L'humble esclave, accoutume à se contenter de pc», n'en demanda pas davantage,
Gabriel se jeta aussitôt avec enthousiasme d;ins lo vif courant qui emportait les autres. Et ce furent des [)rojct«, des combinaisons, des calculs sans fin.
M. Servain compulsait déjà l'indicateur, supputait d;s chiflres rassurants. Les billets de famille nictlcnl les voyages à la portée de tous. On prendrait des Iroif^icmes, bien entendu ! Point de sots préjugés! On arriverait au but quand même, tout comme en wagonsalon. Point de haltes en route, sauf à Lourdes, en raison de ce multiple cinq implacable, qui corsait terriblement les notes d'hôtel : cinq petits déjeuners, cinq couchersl,.. On arrivait tout de suite à un total fantastique ! Prudence et économie doivent être la devise d'un chef de famille I
Ces dames, de leur côté^ s'enfiévraient en de graves conciliabules, discutaient la composition des malles, examinaient les pn)blcmcs domestiques. On emmènerait nalurellenwîit Mousmé, « la quatrième sœur »,
i6 l'essor dds colombes
affirmait Eva qui, très attachée aux petits commensaux du foyer, s'inquiétait déjà de confier la chatte Hermine aux voisins indifférents, pendant que l'oncle Balthazar s'en irait au fond du port, dans le quartier Saint-Sauveur, chez la femme de ménage. — Que penseraient-ils de ce délaissement, en leurs cerveaux de bêtes ?
Mais au-dessus de ces détails prosaïques planaient des visions grandioses, inconnues encore aux yeux, mais que les imaginations s'ingéniaient à inventer : crêtes neigeuses, cascades bouillonnantes, vallons abrités...
Elles se reflétaient certainement, ces perspectives chimériques, dans les prunelles extasiées de Geo. Illes voyait aussi, ce bon M. Servain, vibrant en phosphènes étincelants, sur les pages du livret de chemm de fer ! Il les apercevait plus vivement encore, ce grand Gabriel, comme un fond de tableau primitif, tendu derrière une tête jeune et fière, serrée étroitement de bandeaux lustrés ! Et une griserie double excitait le jeune homme — artiste et amoureux.
Il s'épanouissait comme nulle part ailleurs, en cette intimité aimable, si différente de son propre intérieur qu'avait glacé trop tôt la perte de sa mère. Ici, il retrouvait le souvenir delà disparue, amie de M^n^ Servain . Avec quel bonheur Gabriel acquerrait une place, un droit, un titre dans cette famille bénie, entre ces trois gracieuses filles, si diversement charmantes 1
L ESSOR DES COLOMBES im
Il les aimait toutes, au point de se jeter pour n'importe laquelle au feu ou à l'eau ! La meilleure des camarades, cette impayable Geo, avec son minois rose, tout en sourires, entre deux colimaçons de tresses brunes! Une sœur exquise, cette Eva à figure d'an^-e, nimbée de lumière blonde, et dont les yeux d'iris paraissaient des fleurs de rêve, sous l'onjbre foncée des cils!... Mais Pauline! Celle-là, avec son proOl de camée, son port altier, son front grave, c'était la déesse fascinatrice qu'on ne saurait envisager sans frémir!
Oh 1 la voir quelques jours, avec la liberté des vacances, en face d'horizons émouvants ! Trouver une heure enchantée où les Ames, comblées d'idéal, s'ouvriraient pour laisser échapper Tavcu décisif! Gabriel se sentit défaillir, à cette espérance enivrante I
Luclion, 20 août.
« Mon vieux Gabri,
« C'est à n'y pas croire! Nous voilà tout au bas de la carte de France, dans le massif de hachures qui nous sépare de l'Espagne! Se sont-elles fait assez attendre, ces pimbêches de Pyrénées ! A-t-il fallu en compter, par la portière, des pins et des pins dressés sur des napperons rouges de bruyères, et pleurant chacun dans un pot, avant d'apercevoir une petite ondulation lilas, serpentant au loin des champs de maïs! Pais ce feston s'est solidifié, rapproché, exhaussé en collines, qui sont devenues de vraies montagnes autour de Lourdes.
« Nous avons passé là, dans la ville mystique, qua"rante-huit heures vibrantes. Puis, en route pour Luchon, à travers les défilés romantiques ! Je pourrais essayer là une description à la Chateaubriand, peindre les crêtes perçant la nue, les ravins sauvages, les écharpes flottantes de vapeurs. Naturellement, ce spectacle si différent de nos marais, nous émerveilla, nous autres enfants de l'Auaisl
« MaiSj dosespoir! Ces coquins de nuages se sont épaissis en brouillarJ. Escamoté, le paysage ! Et quand on a crié : a Ludion ! lou t le monde descend ! » c'est sous la pluie, sinistre, diluvienne, qu'il a fallu débarquer!
{( Oh! ces cinq parapluies se braquant avec ensemble, dans la cour de la gare, pendant que cochers, chauffeurs, clamaient leurs offres ! Hôlel Richelieu, Continental, Palace... Mais ces conducteurs de chars fastueux ont bientôt jugé que ces cinq piétons, chargés de colis, n'étaient point dignes de leurs luxueux caravansérails. Ils se détournèrent dédaigneusement, et nous nous lançâmes, à la file indienne, dans l'avenue boueuse et interminable !
« As-tu jamais connu le risque de rester sans asile, un soir sous l'ondée?.,. Alors seulement tu pourras comprendre nos affres, pendant deux heures de recherches infructueuses, et notre soulagement quand un gîte fut enfin déniché, au rez-de-chaussée d'une petite villa, dans une situation idéale, entre la Pique et les Quinconces. De la croisée du dortoir des filles, on aperçoit l'échelle lumineuse du funiculaire, rayant la montagne, et l'on entend le fracas du torrent. Et dès le coin de la route de Saint-Mamet, le Vénasque!
« Pour compléter le bonheur, devant la maison, clos d'une claire-voie de bois vert, un petit jardinet, propice aux ébats de Mousmé. Et la concierge, qui se charge de noire cuisine, est du pays de Monte-Cristo, et s'appelle Mercedes, mon bon 1
aO L ESSOR DES COLOMBES
(( — On ne reçoit ici que des gens « bieng I » nous a-t-elle déclaré avec sentiment, et un accent piqué d'ail.
« Je la verrai toujours apportant un oreiller, le premier soir 1 II a fallu cinq coups de sonnette pour l'arracher à son bavardage avec la voisine. Après le cinquième, elle est enfin apparue, enfonçant la porte d'un élan, tête baissée, retenant le coussin à pleins bras comme si c'eût été un animal vivant qui menaçait de s'échapper et aussi haletante que si elle accourait depuis Marseille! Quel dommage que ton cra}' on n'ait pu immortaliser le tableau !
(( Que n'es-tu là pour partager nos premiers ravissements ! Nous le répétons à Tunanimité. Que diras-tu quand tu connaîtras la vallée de l'Arboust, la Tour de Gastel-Vielh, ou que tu grimperas à la Fontaine d'Amour, par les espiègles lacets, serpentant sous bois? (( L'air est pur, le ciel léger ». Et la Nymphe de la Vallée du Lys nous accueille d'un geste charmant, dans ce parc qui s'épanouit comme une corbeille de fleurs, entre les montagnes drapées de vert!
« Tu vois que je sais être poétique!... Mais, outre les grâces pittoresques de la nature, que d'agréments divers en ce joli Luchon, où grésillent tant de mandolines et de violons, plus ou moins tziganes! Pendant que Papa suit en conscience son traitement aux Thermes, nous l'attendons près de la Buvette du l^ré, une broderie nonchalante aux doigts 1 C'est alors que
L ESSOR DF.3 rO!,f^MItF,S 51
nous en voyons défiler des modèles pour tes fusnins!
« Touristes affairés, baigneurs apathiques, s'nrrosant alternativement d'eaux sulfureuses et de petit-lait, élégantes cham{)ionnes du golf, du tennis ou du tango, cheminant à petits pas entravés, environnées de flirts })apillonnants. Chic et faux chic 1 II y en a pour tous les goûts ! Tu n'auras qu'à choisir dans cette collection panachée entre les types les plus divers, depuis « Caramel Mou », le petit pâtissier fantoche blanc, guêtre de noir, jusqu'au roi d'Illyric barbu comme un sapeur, ou VVelna, l'illaslre cantatrice chargée de gloire et d'embonpoint, ou Miss Regina, la divcUc puritaine, ou Maillefeu-Limart, le biscuiticr, dont on voit partout le nom encombrant, multiplié parles affiches.
« Arrive donc vite, my old cliapi 11 y aura une chambre pour loi dans la maison voisine, et un couvert à notre table... Nous réservons, pour ton séjour parmi nous, les plus longues excursions et les parties au Casino... Il serait regrettable que tu ratasses (faut être puriste quand on a son brevet supérieur!) la Retraite des Guides et la Fêle des Fleurs!
a On t'embrassera, au débollé, pour ta peine, friendly.
0 Ton camarade, ^
(( Geo. ))
Il ne rata ni l'un ni l'autre des spectacles annoncés, the dear old chap 1 Car en même temps que l'invita-
tien si pressante atteignait La Rochelle, Gabriel débarquait à Luchon, avec l'autorisation du plus rigoriste des pères.
M. Turquant senior n'ignorant pas quelles personnes son fils devait rejoindre, sa tolérance prenait un sens des plus encourageants pour les espérances encore occultes...
Aussi une émotion sympathique se propagea autour du voyageur. La déesse, qu'il adorait d'un regard soumis, fut visiblement touchée de ses humbles hommages. Et lui, exailé par la présence retrouvée de l'élue, l'accueil chaleureux de ses amis, la révélation des montagnes, laissait éclater une folie heureuse.
Il souhaitait, d'un bond, gravir les pentes boisées, courir sur les glaciers des crêtes, se vautrer dans la flaque de neige dorée qui étincelle au flanc du pic de Sauvegarde...
Mais avant ces prouesses fougueuses, Gabriel consentit à rester parmi les fourmis humaines qui, ces jours-là, remplissaient de leurs files agitées, les allées d'Etigny. Benoit badaud, il attendit le passage des guides, à pied ou à cheval, qui, le piolet à l'épaule et faisant claquer avec maestria les cravaches sonores, s'avançaient dans la fumée colorée des feux de Bengale.
Et le lendemain il se retrouvait avec ses amis, mêlé à la cohue dense et bariolée, déversée par les trains de plaisir, les breaks, les autos, pour assister à la Bataille
L l.SLOU l)i:S COI.OM'JKS
des Fleurs. Excursionnistes aux oripeaux multicolores et aux mines exténuées, Basques et Bordelaises sémillantes aux coquets foulards, arborigènes descendus des solitudes, le bâton à la main, le châle à franges sur le bras, baigneuses fashionables au« jupes transparentes, se croisaient, se coudoyaient, se toisaient jusqu'à l'heure oij, dans le tapage des pétards, des bombes, des fanfares, le défilé des véhicules fleuris commença.
Le soleil accordait au gala sa royale collaboration. La lumière, tombant d'un ciel sans nuages, épandait son magique éclat sur les cartonnages bariolés, les guirlandes de feuillages, les pompons, les flots de rubans, les arceaux de roses, les gerbes de bluets, d'œillets ou d'orchidées. Les paillettes brillaient amsi que des pierres précieuses. Les femmes aux visages fardes apparaissaient belles comme des fées.
Les gais appels, les bouquets, les sourires, les œillades s'envolaient dans l'espace, tombaient au hasard, avivant la flambée de plaisir qui crépitait, bruyante.
Elles eussent fait charmante figure dans les équipages ou dans les tribunes pavoisées, les trois jolies sœurs, parées de virginal linon,et coiHées de charlottes de tulle blanc oij se piquait un large nœud de velours bleu ! Mais sans envier ces honneurs dispendieux, les demoiselles Servain ne s'amusaient pas moins de tout cœur, entre papa et maman. Et elles recevaient une large part d'hommages anonymes et capricieux, en ce galant assaut I
a^ l'essor des colombes
— Ahl voici l'aviateur qui nous crible toujours ! En garde 1 Et tenons bon !
L'immense libellule, déployant ses ailes chatoyantes, approchait, au milieu d'un murmure laudatif. Un des numéros les plus sensationnels de la calvacade, évidemment, cet aéroplane, tant par l'ingéniosité de l'idée que par la richesse et le bon goût du décor ! Deux personnes seulement dans l'étroite nacelle : une femme brune et mince, représentant une Etoile captive, arrachée des hauteurs du firmament par le hardi pilote, que certains reconnaissaient pour Maillefeu-Limart, l'industriel bien connu !
Pauline lut tout haut la devise, peinte en lettres flamboyantes à l'avant de la coquille argentée : « Si veux, puis ! n et approuva :
— Très bien I... Voilà qui est fiar et courageux!
— Surtout présomptueux ! grommela Gabriel, agacé de voir l'aviateur adresser des sourires et des roses au trio de jeunes filles. Un marchand de biscuits se permettre des airs de paladin céleste 1 C'est par trop ridicule 1
Visant, de son œil juste de dessinateur, l'étroite échancrure, laissée à nu par le capuchon de tricot, il y envoya, avec la force d'une fronde, un bouquet aux tiges rugueuses. Maillefeu-Limart, atteint en plein visage, sursauta, puis darda des regards courroucés sur l'adversaire discourtois. Mais le cortège, suivant son branle, entraînait Tavion.
L ESSûn DKS COr.OMBES
— Au retour, h voire aise ! ricana Gabriel gogucjard.
Pauline virevolta, tout à fait scandalisée.
— Etcs-vous fou? Quelle mauvaise querelle cherchez-vous à ce monsieur?
— Sa devise m'olTusquc, et son nez m'irrite ! répliqua Turquant avec ruideur,
— Et moi, je trouve ce char très réussi, et cet aviateur très chevaleresque, riposta Pauline. Et tout le monde est de mon opinion, ne vous en déplaise !
Geo intervint, pince-sans-rire :
— Camarade, tu as tort ! S'il plaît à ce galant jeune homme de jeter ses roses de notre côté, ce n'est pas une raison pour toi de le prendre en gri[)po ! D'ailleurs les fleurs me sont destinées à moi! Personne n'en doute I
La petite peste I Gabriel résista au désir de la hallrc. Il alla promener sa bouderie un peu à l'écart. Mais son hostilité n'eut aucun efîet tclépathique sur les impressions du jury et du public. L'avion Maillefeu-Limart n'en lut pas moins classé premier. Et aux applaudissements de l'assistance, l'aéroplane reparut, triomphal, surmonté de la bannière glorieuse.
Mousmé avait dû passer ce jour de fèlc dans une stricte réclusion. Ses maîtresses, au retour, la trouvèrent hurlante, les yeux baignés de pleurs, hérissée comme une boule de soie floche emmêlée. Ses gémissements de reproche, ses caresses plaintives, remuèrent tous les cœurs. Eva, son amie personnelle, en fut bouleversée et prodigua à sa favorite excuses et consolations : tt Là! làl cessez de pleurer, fanfan chéri!... Jamais plus, trésor, tu ne me quitteras 1... »
Donc, le lendemain matin, M^e Mousmé se trouva transportée sur les hauteurs de Superbagnères, dans les bras de la tendre Eva. On lui fit voir, par la portière, les curiosités du paysage déclive, la ville en contre- bas, les ravins profonds et les cimes inaperçues jusqu'alors, qui se hissaient bientôt derrière les croupes des montagnes du premier plan, et les sapins énormes de la forêt, et les bruyères pourprées et les hautes digitales 1
Mousmé "accomplit l'ascension avec beaucoup plua
L ESSOR DES COI.OMIîES 2'J
de sang froid que la plupart des bipèdes humains de son entourage. Le Irain courait sur une corniche si élroitc, frisant le bord de l'abîme, que les voyageurs pouvaient avoir l'illusion de planer en ballon. Seuls de leur groupe, Gabriel et Geo, perdus dans une allcntion excitante, restaient insensibles au vertige.
Quels titans levaient leurs têtes chenues au-dessus du plateau pelé, pour observer les envahisseurs? Apparition imposante! Encore un effort de la locomotive cssou filée! Une dernière pente à picl... Et de nouveaux géants de glace surgirent! Toute une assemblée en demi-cercle, barrant l'horizon, des manteaux d hermine dé[»!oyés sur les épaules cyclopéenncs Gabriel adora, fou d'allégresse,
— Est-il possible d'avoir vécu vingt trois ans en ignorant les montagnes.
Il proférait ce regret ingénu, digne de M. Perrichon, en sautant du train sur le talus. Un voyageur, sorti d'un compartiment de première, décocha un coup d'œil moqueur à l'expansif jeune homme. Turquant n'en eût pris souci, mais il reconnut immédiatement eu ce garçon au faciès volontaire, aux yeux incisifs^ embusqués sous des sourcils impérieux, l'aviateur de cavalcade. Vexé, il se redressa en un sursaut de défi.
Les deux jeunes gens n'eurent pas le loisir de manifester leur antagonisme 'autrement que par ce choc de regards. Chacun se trouva entraîné par sa société. En bandes pressées, les voyageurs se hâtaient vers la ter-
2$ l'essor des C0LOriJI5L;S
rassc qui s'incline, par de lentes ondulations, à l'cxtrémilé de la vaste esplanade, vers la vision merveilleuse, et qui permet de découvrir les moindres replis du sol mouvementé.
Pas une buée dans les profondeurs, pas un nuage dans le bleu limpide du ciel 1 Les dessins des pilons, des courbes, des échancrures se détachaient avec netteté, en blanc éclatant ou en tons vigoureux. On se nommait les sauvages silhouettes déchiquetées : la pâle Maladetta, le puissant Nélliou, les Monts Crabioules, les Monts Maudits !.,.
Là-bas, c'était TEspagne, r Espagne rude et désolée des sierras et des déserts. De l'autre côté, jusqu'aux limites de la vue, la plaine fertile du Languedoc se déroulait jusqu'à Toulouse. Aux pieds des spectateurs, la gracieuse vallée du Lys révélait ses secrets ; au fond de la gorge, la cascade, minuscule à cette distance, luisait comme un fil d'argent. Et, si proche, eut-on dit! le toit clair de l'hospice, au port de Vénasque, semblait un mouchoir étendu sur la terre.
— Te rappelles-tu Gabriel, le conte de notre vieil Andersen : La Reine des Neiges ? fit Geo, pensive. Crois-tu pas que, la nuit, il doit se passer des choses étranges sur ces glaciers?
— Parbleu ! c'est là que viennent danser les gnomes des cavernes et les fées des sources! affirma Gabriel.
Mais une voix, mordante et brève, s'élevant près d'eux, interrompit l'échange de réflexions poétiques.
L ESfCn DES COLOMBES SQ
— Mon Dieu ! n'exagérons rien I Celle vue est assez jolie, j'en conviens! Cependant, compar(?c à l'Himalaya, et môme à cctlaines parties des Alpes, ces montagnes-ci paraissent des taupinières I
Le ton de mépris réduisait à néant ces banalités devant lesquelles s'extasiaient les simples et les ignares. Gabriel, avant môme de se retourner, devina le nom du discoureur,
Maillefcu-Limart, en eiïel, était parvenu près d'eux, au train lent des deux dames qu'il escortait d'un air d'ennui : sa mère, évidemment, cette douairière alourdie, dont les jupes de soie crissaient à cbaque pas, et qui portait aux oreilles deux éblouissantes pendeloques. Dans l'autre femme, brune de sémillante tournure, jeune encore et de figure assez jolie, malgré la propension fâcheuse du nez à rejoindre la bouche et la ligne fuyante du menton, les jeunes filles identifièrent vite l'Etoile captive du char. Et le laisser-aller de Maillcfeu à son égard, un certain accent de condescendance indiquaient la condition inférieure de l'élégante personne, dame de compagnie à gages ou parente pauvre.
Cependant, autour du plateau, kodaks, gaumonts et foldings se déclanchaient avec ensemble. Les bandes d'amis se groupaient, avec l'ambition de détacher leurs effigies sur la perspective fantastique des glaciers.
— Eh bien ! fit Pauline, indiquant l'instrument que Gabriel portait en bandoulière, n'est-ce pas le moment d'opérer ?
Mais le jeune homme s'encolérait en voyant Maillefeu- Limart braquer ostensiblement son appareil vers les jeunes filles. Et à la requête de la bien-aimée, Gabriel répliqua d'un ton haut et tranchant :
— Non ! Je vous portraiturerai ailleurs. La nature ici écrase trop la piètre humanité! Et la photographie, à vrai dire, me dégoûte. Elle est trop à la portée du premier faquin venu !
Le coup frappa le but, comme la veille. Maillefeu- Limart rougit violemment. Et Gabriel, satisfait, quitta la place d'un pas nonchalant, en victorieux...
— Voilà ! On monte avec ivresse, avec enthousiasme, vers la clarté, vers l'infini ! Et, hélas ! il faut toujours redescendre ! La terre et la vie nous attirent en bas^!
M. Servain, ayant formulé ces vérités profondes, basées sur les lois de la pesanteur, sa famille prit place dans le train. Et celui-ci, rayant les flancs de la haute falaise, plongea rapidement vers le fond de la cuvette où grésillaient une joie sonore et de frêles musiques.
Mousmé était-elle contente ? Eva s'en enquit affectueusement et reçut pour réponse un petit reniflement d'aise. Mais ne serait-il pas parfait d'achever cette bonne journée par une échappée en pleins champs ?... Et Mousmé, pointant sa langue ténue, convint, en jappant d'émotion, que ce serait délicieux.
C'était l'heure d'avant-dincr, crépusculaire déjà, mais adorablement douce. M. Servain, expédiant, aux Thermes, les soins attardés, M"* Servain, un peu
l'essor des colombes 3i
lasse, retirée à la maison, les jeunes filles demeuraient aux. Quinconces, 1res inlcicssécs à regarder Gabriel dessiner. Le jeune liomme venait de croquer « Caramel mou )) engagé dans une partie de ballon avec un petit marchand mauresque, et maintenant, il attaquait, d'un crayon moins prompt, presque craintif, une étude de Pauline, penchée sur un livre.
Eva se dressa sans bruit, Mousmé entre les bras. Geo se leva aussi, avec un sourire sournois,
— Où allez-vous? demanda Pauline, surprenant ce mouvement d'évasion.
— Nous revenons à l'instant ! promit Geo, avec un geste mystérieux. Ne bouge pas, cela ne t'est pas permis.
— Quelques minutes encore, je vous en prie ! implora l'artiste.
Le modèle, troublé par une vague inquiétude, n'osant s'insurger néanmoins, reprit la pose. Les deux jeunes filles dévalèrent l'allée en pente, traversèrent la roule d'Espagne. Au lointain, illuminant la percée, le Yénasquc concentrait la lumière mourante, rosé par une dernière caresse du soleil. Et dans le ciel, verdàtre comme une turquoise alanguie, le fin croissant de la lune allongeait son arc d'argent.
— Quel soir idyllique, Geo !
— Oui ! fit la petite, laissant éclater le rire malicieux qui l'éloulîait. Un vrai soir de roman pour une déclaration d'amour. Si Gabriel n'en profite pas, tant pis pour lui !
Les deux sœurs qui'lcrent la route, s'engagèrent dans une alice qui donnait accès dans une prairie, longeant la Pique. Là, on mit à terre l'enfant chérie. Mousmé, libérée, manifesta fougueusement son bonheur, bondissant dans l'herbe, se roulant, aboyant, entraînant ses maîtresses en ses joyeux ébats. Une vraie partie de pensionnaires lâchées !
Mais Geo se laissait séduire par la grâce des campanules, des mauves et des marguerites, émaillant les graminées folles, et s'arrêtait pour cueillir un bouquet chai, pêtre. Eva, suivant de près la capricieuse Mousmé, distançait sa sœur et, remontant vers la route, ariiva à une barrière. Un troupeau de chèvres, soulevant la poussière autour des légers sabots, passait, à cet instant, avec un tintement argentin de sonnettes. Mais voilà que cette ridicule Mousmé, enragée tout à coup contre ces bêles inconnues, prétendit aider le vieux griffon qui les talonnait, et se faufila, vive comme une anguille, à travers la claire-voie, pour leur courir sus.
L ESSOH DP.S COLOMiîES
Eva, alarmée, écarta l'obstacle, s'cl.inça sur le chemin à la poursuite de l'imprudente, Mousmé, sourde à tout appel, se sauva devant les mains malernellement tendues. Les chèvres^disparurent-au détour. La diabolique petite chienne, excitée, ne consentait pas à se laisser ressaisir et galopait d'un fossé à l'autre. Soudain, un avertissement sinistre éclata, croassement formidable, toux creuse d'un garganlua grippé.
Une aulo arrivait à une vitesse de quatre-vingt-dixkilomètres à l'heure, au moins ! Et ce maudit chien qui s'obstinait à gambader sur la chaussée ! Le mastodonte ronflant, emballé, foudroyant, suivait, sourd et aveugle, sa piste implacable. Eva, bouleversée d'horreur, sentit ses veines se vider, son cœur s'arrêter. Un élan instinctif la précipita vers lapetitecréatureenpéril.
Trop tard ! Un faible coule ! de souris prise au piège, un son léger, amorti, mais affreux à entendre ! Puis une secousse terrible, comme un soufflet formidable. La jeune fille tomba à la renverse, avec un cri déchirant.
Geo, attardée à sa moisson dans la prairie, perçut cette clameur de détresse et reconnut la voix de sa sœur. La petite, éperdue, se rua vers la route et resta saisie d'épouvante devant la scène de massacre.
Au milieu du chemin, cette petite loque sanguinolente qu'elle n'osait nommer ; et sur le rebord du fossé, Eva étendue, livide comme une morte, dans le linceul doré de ses longs cheveux !
Un homme accourait de l'auloinobile qui stoppait à quelques mètres et se penchait vers la jeune fille. Geo, avec une révulsion indignée, devina l'assassin. Elle se jeta vers la victime, désespérée et sanglotante.
— Ma sœur ! Ma sœur Eva ! Vous l'avez tuée !
— Si c'était vrai, ce serait bien de sa faute ! maugréa l'abominable chauffeur, hargneux, et exaspéré. At-on idée de risquer l'écrasement pour un mauvais roquet !
Ce disant, il trempait sa main dans le ruisseau d'eau couranie et en aspergeait la figure décolorée que Geo épiait^ d'un œil hagard. Un tressaillement vibra enfin sur le blanc visage. Les longs cils frisés battirent sur la joue satinée. Les prunelles couleur de pervenche se BQontrèrent. Eva projeta sur ceux qui l'entouraient, un regard vague.
— Ma petite chérie, que lu m'as effrayée 1 dit Geo, en lui soulevant la tête sur son bras.
Alors la ressuscitée aperçut le chauffeur. Brusquement, elle prit conscience des circonstances anormales, de sa position incorrecte, et surtout de l'événement atroce. Ses larmes jaillirent pendant qu'elle essayait de se redresser.
— Comment vous trouvez-vous, Mademoiselle ? demandait l'homme fatal. Et son accent, si maussade tout à l'heure, était si étrangement radouci que Geo, étonnée, envisagea pour la première fois l'écraseur.
Etait-ce le fils Maillefeu-Limart en personne ou son
sosie? Quel qu'il fût, il gardait de l'aleite une certaine émotion, révélée par un léger tremblement nerveux.
— Rien de cassé, espérons-le i* reprenait le jeune homme avec anxiété. Efforcez-vous de remuer un peu, je vous en prie !
Il avançait machinalement la main pour aider Eva à reprendre la verticale. La crainte de ce contact galvanisa M"* Servain. Cramponnée à Geo, elle raidit ses membres endoloris par la chute, et réussit à se mettre debout. Mais ses pieds mal affermis lui refusèrent le service. Elle repâlit et chancela.
Un bras robuste la soutint, qu'elle ne put, cette fois, éviter.
— Appuyez-vous solidement ! Ça ira. Aucun ressort de rompu, à ce que je vois ! Le poignet sensible? Rien de grave. Tâchons d'aller jusqu'au Bolide (c'est le nom de ma charrette). Je vais vous reconduire à votre domicile.
Eva tourna la tête vers les restes gisants au milieu d'une flaque rouge hideuse. Un spasme la suffoqua.
— Mousmé I... Pauvre bijou ! Une telle fin 1
— Vous auriez pu y rester, vous, c'eût été pis I représenta le jeune homme, avec une rudesse amicale. Vous m'avez causé une satanée frousse 1 Vous pouvez vous en vanter I
Il l'entraînait vers la limousine. Eva enlaçait plus étroitement sa jeune soeur, muette, paralysée. Le valet de chambre, comparse à peine remarqué jusque-là.
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ouvrit la portière et, d'un air de componction, offrit son secours. Son maître le repoussa et souleva seul l'intéressante jeune personne pour la déposer mollement sur les coussins.
— Aiiongcz-vous ! Restez calme !
Et s'adressant à Geo, qui, de plus en plus automatique, s'introduisait dans la voiture :
— A présent, où faut-il vous mener?
La petite, interloquée, fut obligée à un effort pour retrouver son propre nom et l'adresse demandée. Le chauffeur répéta le renseignement qu'elle venait de bafouiller.
— M. Servain, Villa Rustique, Route de Saint- Mamet. C'est à cent mètres à peine 1 Nous y serons instantanément !
Leste, il remonta sur le siège et reprit le volant, La voiture '^'^ lança.
— Geo, aide-moi vite à me recoiffer, vite ! supplia Eva, plongeant elle-même ses doigts, dans la tiède coulée d'or.
Mais elles n'eurent pas le temps de terminer l'œuvre de reconstruction. On s'immobilisait déjà devant la barrière de bois peinte en vert, et le meurtrier de Mousmé, mué en Bon Samaritain, surgissait dans le cadre de la portière et surprenait l'opération en cours.
— Vous avez raison. Achevez de vous accommoder, car, au premier coup d'oeil, on croirait, chez vous, à un accident plus sérieux.
Du Iroltoir, il surveilla, furtivement, la torsion des longues mèches autour de la gracieuse tête. Eva, au supplice, les mains fébriles, abrégea, replaça tant bien que mal son chapeau, et descendit de la voiture en s'accrochant à Geo comme un naufragé à une bouée. Mais elle n'osa refuser le bras qui se présentait. Et ce fut ainsi étayée qu'elle traversa le jardinet, obscurci par le soir et pénétra dans la pièce oii la table de famille brillait gaîment, dressée déjà sous la blanche lumière de l'électricité.
— Doun Dion ! glapit Mercédc», ébahie
Mme Servain, clouée sur place, ne sut que joindre les mains.
— Rassure-toi, mam<in ! balbutia Eva. Je n'ai pas de mal.
— Aucun mal ! affirma Geo... Mais la pauvre Mousmé...
Ace cruel souvenir, Eva fléchit. L'assasin.promptement, installait la jeune fille dans le plus proche fauteuil, et se justifiait.
— Oui, n)adame. Je dois vous avouer, avec regret, que mon auto a passé sur le petit chien de Mademoiselle, qui fut malheureusement, témoin de l'accident. J"ai craint, un instant de l'avoir atteinte aussi... Je crois que l'émotion surtout a été la cause de sa syncope. Mais, pour que vous soyez rassurée dès ce soir, je vais vous déléguer immédiatement mon docteur. Voici ma carte.
38 l'essor r)is colombes
Très gentleman en fournissant cette explication, le jeune homme tendait à Mme Servain un carton gravé. Si la pauvre mère interdite n'y jeta pas même les yeux, Toeil alerte de M"« Geo eut vite relevé l'inscription : Francis Maillefeu-Limart 1
S'approuvanl d'avoir deviné juste, la petite considéra avec plus de curiosité le visiteur accidentel, et ne le jugea pas vilain du tout, les traits du visage rasé un peu lourds peut-être, mais la carnation saine, les proportions heureuses, et, sous la brusquerie d'allures, l'air dominateur et résolu d'un chef. L'industriel gagnait la porte d'un pas ferme et craquant, et, sur le point de sortir, pliait la nuque en une brève saccade : — Je me permettrai de venir prendre des nouvelles !
Il disparut. Il était temps pour Eva de laisser éclater les pleurs trop retenus. M""* Servain, en entendant les gémissements convulsifs de sa fille, pensa tomber ellemême en crise de nerfs. Et les promeneurs qui ren~ traient alors, ignorants du drame, se trouvèrent au milieu d'une scène pathétique, imprégnée d'acres émanations de vinaigre et ds sels ammoniacaux.
Que d'épisodes à leur narrer ! Geo suffit à peine à la lâche. En sa vive agitation, la fillette ne songeait même pas à examiner Pauline et Gabriel pour supposer ce qui avait dû se passer entre eux, en ce romanesque crépuscule !
Tout paraissait secondaire aiiprès de la tragédie oii Mousmé avait perdu la vie et de l'irruption de Mail-
lefeu-Limart dans leur home ! Ce sont là de ces actualités considérables qui méritent la manchette des journaux !
Mousniél... Le chœur, abasourdi et consterné, s'apitoya sur ses grâces défuntes. Gabriel s'indignait.
— Ces chauffards odieux ! Appeler son auto « Bolide « 1 Ça vous traduit l'état d'âme de ce potentat sans vergogne, écrabouilleur de chiens et de jeunes filles !
— Eva en est quitte pour la peur, grâce à Dieu! rectifia M. Servain.
— Et M. Maillefeu-Limart eût pu se montrer pire, convenous-en ! observa Pauline. Combien d'autres eussent filé, sans s'inquiéter de ce qu'ils laissaient derrière eux !
Gabriel allait lancer un nouveau sarcasme. Mais le ronflement d'un moteur annonçait l'arrêt d'une auto devant la villa. Aussitôt, le D"" Adelbcrt se présenta — justement le médecin auquel M. Servain avait confié son pharynx,
— Comment ! c'est chez vous qu'il se produit des faits-divers ! s'étonna le docteur, serrant la main de son client.
On l'introduisit dans la chambrette où venait de se retirer Eva. L'examen fut rapide et le diagnostic, net : l'accidentée était indemne. Elle avait seulement subi une forte commotion, physique et morale. Le repos, le lit, le calme ambinnt la remettraient vite.
(xo . l'essor dès colombes
Quelques compresses aussi autour de ce petit poignet un peu faussé.
— Je reviendrai demain ! Mais dès ce soir, je puis tranquilliser M. Maillefeu-Limart^ qui, très soucieux de l'équipée, est venu, incontinent, me cueillir au Cercle. Il était désolé — et je le comprends — d'avoir ainsi effrayé une charmante jeune personne 1
Le médecin, avec une bonhomie toute paternelle, cligna de l'oeil du côté d'Eva et prit congé. M. Servain le reconduisit civilement jusqu'à l'auto, dont les phares déchiraient la nuit de leur aveuglante fulguration, et revint, au bout de quelques minutes, très animé, dans la salle à manger.
— Figurez-vous que M. Maillefeu-Limart lui-même avait amené le docteur ici, et attendait, sur le siège de la voiture. M. Adalbert nous a présentés l'un à l'autre. Il a été très affable.
Gabriel gogucnarda, avec une pointe d'amertume :
— Devait-il vous dire des injures, en dédommagement d'une fille évanouie et d'un chien écrasé, ce charmant monsieur? Il fait son devoir strict, rien de plus, et tout le monde s'en extasie ! Ah ! le million! Ce que ça vous concilie vite les sympathies !
— Permettez ! protesta M. Servain avec vivacité. Ses millions m'indiffèrent autant qu'à vous-même. Mais puis-je garder rigueur à quelqu'un qui s'excusa d'un accident involontaire et s'efforce de le réparer?
— Prenez garde, mon pauvre ami ! avertit Pauhne,
l'essor des colombes ^i
doucement. Vous avez des partis-pris ridicules ! Pour un peu, on croirait que vous jalousez ce Crcsus !
— Moi! s'exclama le jeune homme, stupéfait.
Mais la méchante, sans attendre sa réplique, passait dans la chambre voisine. Eva venait de se mettre au lit, dorlotée énfantinement par sa mère. Geo voulut faire diversion à ces effusions larmoyantes.
— C'est injuste, tout de même ! Moi aussi, j'ai été ébranlée ! Et deux fois pour une 1 C'en a été un coup de voir Eva par terre, en pins de la pauvre Mousmé ! Et parce que j'ai résisté au double choc, que je suis restée debout^ que j'ai eu du courage, personne ne me plaint ! Personne ne m'a aidée à marcher, moi ! Personne ne m'a dit de choses sucrées ! Voilà ! On me traite en gosse ! Je ne suis pas iine « charmante jeune personne », comme dit le docteur, suavement... après M. Maillefeu-Limart.
— Pauvre chou ! fit Eva, avec ua faible sourire sur ses lèvres encore paies. Embrasse-moi !
L'aînée, accoudée au pied de la couchette, regardait pensivement le délicat visage blêmi, entre les deux grosses nattes de princesse mérovingienne, et dit enfin, au bout d'un assez long silence, d'une voix gaie :
— C'est égal ! Je ne croyais pas notre Eva aussi adroite 1 Tout le monde ne saurait pas si bien choisir son écraseur !
... Cette malice, Pauline, à bon droit, put la répé-
ter le lendemain. Le médecin passe, la famille pleinement rassurée, Eva, autorisée à se lever, une corbeille mystérieuse fat apportée, avec précaution, à la Villa Rustique. Une légère jonchéed'œillets blancs couvraitla bourriche, garnie de satin rose et de dentelles. Les fleurs écartées, on découvrit, douillettement blotti et grelottant d'émoi, un mignon loulou poméranien en bas âge. Un carton, suspendu à son cou par un ruban, perlait ces mots : a Je m'appellerai comme il vous plaira. Je demande à être adopté par M"^ Eva Servain. »
On admira, à la ronde, l'élégance de l'envoi, la grâce du procédé. Eva s'émut au souvenir de Mousmé, mais ne put refuser une caresse à l'innocent qui lui mordillait ingénument les doigts.
— Comment le nommerai-je ? se demanda-t-elle, perplexe.
— Appelez-le Biscuit ! C'est tout indiqué! conseilla le cynique Gabriel.
Mais le quolibet tomba à plat, dans le silence réprobateur. Et après délibération, on s'arrêta au nom de Gift, qui devait rappeler le cadeau aimable.
— Dis donc, belle ! souffla Pauline, dans l'oreille de sa cadette, si le galant envoyeur demandait aussi à être adopté, comme le chien?
Eva secoua, en riant, sa jolie tête coiffée d'or.
— Hou ! la folle ! Peut-on proférer de pareilles sottises ! Veux-tu te taire, dirait l'oncle Balthazarl... Et vite l
Le donateur de Gift, ainsi qu'il l'avait annoncé, vint dans le cours même de cette journée, quérir des nouvelles. On l'introduisit près delà quasi-convalescente, dolemment étendue à l'ombre du mélèze, le toutou rouie sur un pan de son peignoir rose. La timide Eva, aussi confuse qu'une écolière interrogée par le préfet, devint cramoisie et ne sut répondre que par monosyllabes aux questions empressées de son visiteur. Celui-ci, indulgent à ce désarroi, mit toute l'onction possible dans sa voix et dans ses manières, comme pour rassurer un enfant effarouché.
Plus à l'aise, le lendemain, au salon de repos de l'établissement Thermal, Maillefeu-Limart causait avec M. Servain des variations du baromètre politique. L'après-midi, l'auto bleu-de-Sèvres vint se mettre à la disposition de ces dames, pour une promenade d'une heure.
Et d'entendre à tout propos, à tout venant, désormais, sonner le nom de l'envahisseur, Gabriel ïurquant se sentait étourdi jusqu'à la nausée !
— Garçon ! un Porno 1 ! dama. Galn-iel, s'*asseyant, seul et morne, à la terrasse du Casino.
Il n'avait jamais goûte à l'absinlhc, ce fils sage d'un père puritain ! Il ignorait les règles de l'art suivant lesquelles se prépare la mixture compliquée. Il les apprendrait! Il y était résolu 1 S'il avait connu un breuvage plus pernicieux, il l'eût absorbé sans hésitation, dans le furieux désir de se nuire.
Et avec la joie sombre d'un homme qui apprête son suicide, Turquant agita la cuiller dans la liqueur opaline, et but une large lampée.
A qui la faute, s'il cherchait l'oubli par des pratiques funestes? A qui? Ah! on l'abandonnait pour courir dans le glorieux char du nabab ? Ah. ! c'était avec Maii'iefeu Limart que M'^^ Servain et ses filles visitaient la vallée du Lys! Soit! Gabriel, sans protestations vaines, resterait dans son isolement ! Il s'écartait même de M. Servain, la société du père de la volage aggravant pluiôt ses rancœurs.
Les rcvcs roses et dorés qui le berçaient, en venant à Luchon ! L'enchantement de la première rencontre I L'émotion divine de l'aveu balbutié dans le crépuscule bleui 1... Quelques secondes encore de tête à têle... et elle prononçait la réponse que promettait son sourire troublé ! Le retour du père coupa le dialogue. Gabriel espéra la conclusion le lendemain. Mais cette « suite à demain » menaçait de se perpétuer, et de laisser le roman indéfmimenl suspendu.
Toutes choses avaient changé depuis le malencontreux accident d'Eva, depuis qu'un intrus s'immisçait dans le cercle de funiillc. Dès lors, plus d'intimité!... Ce diable de Maillefeu-Limart tirait tout à lui !
Inconscient despote, accoutumé à la suprématie que confère l'argent, il s'imposait avec une assurance tranquille. Et tous acceptaient cette sujétion, sans résistance. N'était-il pas révoltant de voir des braves gens tels qu'eux hypnotises devant ce parvenu ?
Or néfaste, métal vil, irradiant de prestigieux effluves, personne ne saurait donc échapper à ton abjecte fascination ! Personne?... Gabriel, brûlé d'une indignation vertueuse qu'attisait la liqueur incendiaire, regarda autour de lui, cherchant comme jadis Diogène, un homme sage, indépendant et désintéressé.
Le trouverait-il, parmi ces habitués de Casino? Aussitôt, il branlait la tête, un pli méprisant à la bouche. Sur toutes ces piètres figures lui apparaissaient les stigmates, profondément creusés, de basses convoitises,
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d'ambitions déréglées, d'envies acrimonieuses. Avec une bizarre lucidité, en cette heure surexcitée, l'artiste saisissait Je sens caricatural des physionomies, les rictus caractéristiques, les attitudes révélatrices, le ridicule des accoutrements.
Et son crayon, à coups furieux, griflait l'album ouvert à côté du verre à demi-vide : — Allons, la busel Hardi ! le phoque ! Au tour de la fouine 1 Et de l'homme-canon, marié à la femme-serpent !
Types et tics s'accusaient avec une vérité criante. Un doigt toucha l'épaule de Gabriel ;
— Mes compliments 1
Turquant, relevant la tête, reconnut Aigrefeuîlle, le fameux chroniqueur dont tout Paris répète les mots, signalé parmi les hôtes notoires de la station thermale et facilement remarquable par sa figure boursoufflée et jaune de vieux mandarin.
— Très bien ! ça I fit Aigrefeuille, indiquant les esquisses et s'emparant du cahier. Cruel comme du Forain, fin comme du Sem... Vous habitez Paris?
— Non^ hélas I soupira le jeune homme. Je demeure à la Rochelle. . . oîi je suis né d'ailleurs.
— La patrie de Fromentin (et aussi de Bouguereau) enfante toujours des artistes, alors?
Gabriel, amené à considérer son sort, devint tout à fait lugubre, sa demi-griserie ayant pour réaction inévitable un affaissement profond.
— Artiste ? moi, monsieur ? Que supposez-vous là ?
fit-il avec une emphatique d(^rision. Si mon père vous entendait I... Il m'en voudrait de donner lieu à des présomptions aussi insultantes ! Venez à La Rochelle et vous apprendrez que nous sommes, le fils comme le père, d'honorables marchands de lunettes!... Turquant, rue du Palais, assortiment complet demonocles, binocles, jumelles, lorgnettes et bazar photographique ! Les paupières lourdes se plissèrent sur les yeux fins de Chinois. Le vieux journaliste examina l'original garçon avec un inlcrôt amusé.
— Bon, je vois ce qu'il en est. Le marchand de lunettes essaie de terrasser l'artiste... A savoir lequel des deux jugulera l'autre. Je parie pour l'artiste... Mais...
Pointant l'index du côté da verre d'absinthe, Aigrefeuille ajouta à mi-voix :
— Gare à la Muse verte... Trop souvent invoquée, elle obscurcit la vision et abrutit le cerveau 1
Toutes les vertus foncières du jeune homme fleurirent en rougeur de honte sur ses joues. L'amoureux de Pauline repoussa le verre qu'il s'efforçait de boire, par mauvaise bravade :
— C'est le première fois que j'en use... Je voulais me fuir, oublier...
Aigrefeuille sourit de cette contrition candide.
— Il ne faut pas se fuir, mais se trouver^ au contraire ! Alors seulement, la vie devient possible et logique . . .
Il remit sur le guéridon le carnet qu'il venait de feuilleter jusqu'aux dernières pages crayonnées.
— Il y a beaucoup de bon là-dedans ! Trouvez-vous ! C'est à souhaiter !
Envoyant à Gabriel un petit signe sympathique, par-dessus l'épaule, Aigrefeuille s'éloigna, de son pas traînant de goutteux.
Turquant, seul, restait comme ahuri et pétrifié. Il lui semblait qu'une foule de lucioles scintillantes voltigeaient sous son crâne. Mais, au milieu même de ce désordre, il se sentait moins abattu. Quelque chose de bienfaisant se diffusait en lui ; un peu de confiance, de vague espoir ranimaient sa volonté, son énergie en déroute.
Il n'avait plus envie de s'abandonner à la dérive. Et, allongeant son regard au delà des têtes grimaçantes des premiers plans, le jeune homme se perdit en contemplation devant Je parc, velouté d'ombre, et les montagnes, sereines sous leur robe de verdure, et couronnées de soleil .
Ce long conciliabule recueilli aboutit à une décision pénible, mais ferme.
Au soir tombant, Gabriel quitta le Casino pour regagner la Villa Rustique. A l'angle de l'Allée des Bains, il croisa la fameuse auto bleu-de-Sèvres, conduite maintenant par un mécanicien professionnel et distingua, derrière la glace, le profil de Francis Maillefeu.
Sans doute, rindustrici venait de reconduire ses invitées à domicile. Un remous de colère et de jalousie ébranla l'âme de ïurquant.
— Pour laquelle se met-il ainsi en frais de galanterie? Pour laquelle ? Si on le savait, au moins ! pensa le pauvre garçon, frémissant de rage. Mais quoi qu'il en résulte, en attendant, Pauline m'évite, me dédaigne, me lient à distance. Voilà qui est trop clair!
Gabriel arrivait à peine à la claire-voie du jardinet, qu'il s'entendait apostropher par M. Servain, lequel fumait, au frais, sur un banc, devant le petit perron.
— Enfant prodigue, d'où venez-vous? Je vous ai attendu inutilement au Café Arnative?
Le jeune homme se laissa choir dans un fauteuil dé rotin, étendit ses longues jambes, installa le panama sur la pointe de ses genoux, et répondit, sans hâte, eii passant ses doigts entre ses mèches désordonnées :
— Je vous demande pardon d'une défaillance de mémoire inexplicable. J'ai complètement oublié ce rendez-vous dans une muserie au Casino !
M. Servain ne se formalisa pas. Il avait assez conscience de la conduite décevante de sa fille pour soupçonner le mécontement de Gabriel, Et poursuivant ses intentions conciliatrices, l'excellent homme reprit, avec un enjouement quelque peu forcé :
— Au Casino! Mondanités, tango etbaccara! Âtten* tion ! Demain, mon cher ami, je ne vous lâche pas ! C'est plus prudent! Je propose une promenade en
5o l'essor des COr.OMBES
masse jusqu'à la chapelle de Saint-Avenlin... Qu'en dit-on?...
Pauline, encore enveloppée de son cache-poussière, parut, au seuil du vestibule, les bras en anses d'amphore, occupée à détacher le voile mauve épingle sur sa toque.
— Permettez, messieurs ! Disposez vos plans sans compter sur notre coopération. Notre après-midi, demain, est engagée.
Geo accourait des profondeurs de la maison, son minois rose estompé d'une gaze azur.
— Oui, figurez-vous! expliqua-t-elle, véhémente. Demain, nous ferons visite à M""* Maillefeu-Limart, dans la magnijîque villa de l'Avenue de la Pique. Je me réjouis de parcourir les beaux jardins que nous avons si souvent admirés du dehors, à travers les grilles.
— Parfait! approuva Gabriel, conservant le flegme hautain d'un diplomate anglais. Mousmé a joliment bien fait de se laisser aplatir 1 Ça vous vaut des relations chic !
M. Servain, vivement, tenta une diversion, et avec une feinte brusquerie :
— C'est bien ! Allez où bon vous semble, les femmes I Nous nous suffirons bien à nous-mêmes et n'en ferons pas moins gaiement l'excursion.
Turquant, s'inclina, froid et poli.
— Désolé, cher monsieur, de décliner votre aimable
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proposition. Je ne saurais l'accepter, attendu que j'aurai quitté Ludion dès demain matin.
Cette fois, M. Scrvain, tressauta violemment. 11 s'exclama, la voix altérée :
— Que dites-vous là ? Ce n'est pas sérieux ! Vous rappellerait-on avant le temps fixé?
A cet accent d'anxiété sincère, Gabriel fut touché, et il balbutia, avec l'embarras d'un remords naissant ;
— Non... mais... néanmoins...
Comme il détournait les youx. il aperçut Pauline qui, décoilTéc, lissait ses bandeaux de la paume delà main, avec une attention calme et méticuleuse. Il sembla au jeune homme que, du même geste impassible, la cruelle lui meurtrissait l'âme. Dominant l'exaspération de sa souffrance intime, il continua alors, d'un ton dégagé :
— ' Non... Personne ne me rappelle. Néanmoins, je vais prendre le chemin du retour, en me réservant de faire l'école buissonnière à Pau, à Biarritz... où il me chat tera !
— Ah! très bien! murmura M. Servain, trop déconcerté pour trouver une objection valable.
Geo, pétrifiée, écoutait et regardait la scène, avec l'intuition que des choses irrémédiables se produisaient 1 Quoi î le cher vieux Gabriel, presque frère déjà, s'arrachait d'eux, brutalement, et on allait le laisser ffiire! Ne devinait-on pas qu'il suffirait d'un mot pour le retenir ?
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Et elle considérait lour à tour son père^ gêné et marri, Pauline, orgueilleusement droite, Gabriel étendu avec indolence, sifflotant un air léger. Et elle attendait vainement de l'un des trois la parole libératrice.
Le malaise, en se prolongeant, lui devint insoutenable. Son cœur s'alourdit comme une urne plongée dans une fontaine. Et la petite Geo se sauva pour ne pas éclater sottement en larmes, devant ces gens, aveugles, durs et obstinés, qui brisaient leur propre bonheur, peut-être, sans paraître y songer 1
A ce moment apparaissaient dans le parterre Eva et [Vfme Servain, averties par les échos. Et, franchement contristées, toutes deux se récriaient : — Gabriel ne pouvait partir si vite! Luchon lui offrait encore des coins inexplorés ! Eva rétablie maintenant, on reprendrait les parties attardées...
Mais celle-là seule dont les inslances eussent été décisives, demeurait à l'écart. Et quand elle fit enlendie sa voix dans le concert de prières cordiales et de reproches affectueux, ce fut pour lancer cette insinuation cinglante ;
— Laissez donc ce jeune homme contenter ses velléités de vagabondage ! Il est indiscret de le harceler ainsi 1
Espoir tenace de l'amour, subsistant après les pires naufrages ! Gabriel^ dans l'impertinente apostrophe, crut démêler du dépit caché^ de la susceptibilité aigrie. Sans trop y croire, il en admit la supposition. Et si
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fragile, si illusoire qu'elle fut, elle l'aida h garder, jusqu'au bout de la soirée, un main lien digne et fier d'indifférent.
Quels amoureux, après tout, ne se sont jamais chamaillés ? Les nuages s'assemblent, puis se dispersent... Et le soleil luit de nouveau, et paraît plus clair et plus doux, l'orage dissipé.
M. Servain reprit courage. Grâce à ses efforts, le courant sympathique, troublé par les perturbations de l'atmosphère, s'établit par intermittences autour de la table. Et à l'instant des adieux, ce fut avec une émotion vraie que les poignées de mains s'échangèrent et qu'on proféra cette promesse consolante :
— Au revoir ! avant douze jours h La Rochelle !
« Au revoir ! » Pauline elle-même prononça ce souhait, avec l'air allier d'une princesse outragée. Et le pauvre Gabriel, indécis, furieux, doutant, espérant, tenté de pleurer, partit cependant pour ne pas se démentir, et su tenir parole à Ini-mcaie,
— Et voici la chaîp.bre où couclia l'impératrice, actueiiement ii;ia chambre à moi, lit xM^e Maiiiefeu- Limart, engageant, d'un signe indolent, les visiteuses à pénétrer dans son sanctuaire privé.
Les quatre dames Servain s'aventurèrent, avec un vague respect, dans la vaste pièce oii planaient d'augustes souvenirs. Un satin bouton d'or recouvrait d'un capitonnage les murs, les panneaux du lit, élevé sur trois marches, retombait en plis lourds des baldaquins des fenêtres et de l'alcôve, se plissait au plafond, autour d\m lustre de cristal à pendeloques.
Au panneau central, un portrait en pied de l'illustre passante illuminait ce décor désuet, arrangé jadis pour la recevoir, et qui se fanait lentement autour de l'image souveraine, toujours radieuse.
— Une belle femme, certainement! observa l'épaisse dame, qui remplaçait une impératrice dans la Jouissance de ce lieu et de ces meubles. Mais les modes de son temps étaient bien laides^ convenons-en ! Tout
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cela est rococo, de mauvais goût, tout comme au château de la princesse Malhilde, à Saint-Gratien. Et cependant les propriétaires de cette maison ne se sont décidés à la louer, cet été, pour la première lois, qu'à un prix exorbitant et à la condition de maintenir tout en état... Il n^y a ici aucun confortable I Et notre hôtel de Tours, aussi bien que notre château de Gandcs, est tellement bien installé!... Enfin, j'avais besoin de prendre les eaux... Francis aussi, après une angine.. . Et puis, n'est-ce pas ? il faut bien se déplacer quelquefois...
— Dommage que les personnes de votre espèce ne puissent emporter leur carapace, comme les tortues ! pensa Geo.
Depuis qu'on les promenait à travers le logis et les parterres, l'irrévérencieuse gamine s'amusait à compter les allusions élogieuses, jaillissant à tout joint pour vanter, par comparaison, les propriétés urbaines et rurales des Maillefeu-Liniart.
— Douze ! Treize !
— Au reste, concluait innocemment M"e Maillefeu, vous en jugerez par les photographies, tout à l'heure.
De retour au salon, il fallut se mettre à la tâche devant une pile énorme de cartes postales, et en subiil'examen détaille et commenté. On dut chercher des épilhcles, variées et bien sonnantes, pour traduire l'admiration devant les vues du château moderne d'architecture Renaissance, les perspectives du parc, la
façade solennelle de l'hôtel de Tours, sur le beau boulevard Béranger.
Geo et Eva, bientôt excédées, refoulaient avec peine leurs bâillements. Mais Pauline, prêlaiit aux explications de leur hôtesse l'atlention la plus déférente, ne laissait passer aucune carte sans d'abondantes questions, — s'agit-il des bureaux ou des ateliers, des fermes, des vignobles, ou des basses-cours...
Heureusement, le thé fit son apparition, environné d'accessoires succulents, et ranima l'intctêt de la gourmande Geo. M™° Maillefeu-Limart s'agita sur place, dans ses jupes de soie^ comme une grosse poule empêtrée par des fils de fer.
— Ma gouvernante, M^^^ Henriette, qui m'aide toujours à faire les honneurs, est justement absente ! Et chaque mouvement me coûte une telle fatigue !
Les jeunes filles s'empressèrent à offrir leurs bons offices pour distribuer les gâteaux et verser le thé. Une absorption copieuse de petits fours et de fruits glacés raviva les facultés assoupies de M'"" Maillefeu-Limart. Elle reprit souvenir de certaines recommandations de son fils. Et promenant son regard de l'une à l'autre des jeunes filles :
— Vous êtes probablement musiciennes, mesdemoiselles ? L'une de vous consentira- t-elle à nou' donner une audition ?
Eva, virtuose de la famille, saisit la menace qui la
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visjiit. menace pit'cis'JC aussilut pnr un coup d'œil de M'^o Sei'vaia.
Colorée comme une cerise, la jeune fille obéit m'anmoins de bonne grâce, et se dirigea vers le piano. M"'° Maillefeu-Limait fut satisfaite de celte gentille soumissiun à son désir ;
— A la bonne bcure, vous, au moins, vous ne vous faites pas prier I Les jeuiics demoiselles s'excusent toujours en prétextant qu'elles n'ont pas apporté de musique. Vous pouvez choisir dans celle d'Henriette.
Eva feuilleta les cahiers empilés sur une étagère : répertoire de valses, d'arrangements d'opéras, de morceaux à effet, concertés pour- une exécution brillante et sèche, — rien de la musique qu'elle affectionnait et qui correspondait myslérieussment aux voix profondes de son âme.
Laissant dormir ce fatras, elle s'assit devant l'instrument et commença la Danse d'Anitra, de Grlcg. Depuis quinze jours déjà ses doigts n'avaient parcouru le clavier. Aussi éprouva-t-cUe un frisson de joie en effleurant les touches, et oublia les contingences pour s'abandonner toute à son plaisir préféré.
Aux derniers accords, elle entendit, derrière elle, des exclamations louangeuses 1
— Parfait! Ravissant!
— Bravo ! Tjiavissimo !
Une voix virile et forte proférait ces dernières
approbations ilalianisées. Eva, transie, n'osait plus se retourner vers l'assistance, augmentée à son insu. Quand elle s'y décida, ce fut pdurquitter d'un bond le trépied fatal, et se réfugier au plus vite près de sa mère.
— J'ai eu tort, grand tort d'entrer, puisque je vous produis l'effet d'un Croquemitaine ! observa Francis Maillefeu-Limart^ souriant avec indulgence. Vous ne voudrez rien jouer de plus, parce que je suis là !...
M™® Servain se hâta d'excuser sa fille.
— Ah ! monsieur, n'en croyez rien ! La surprise de vous entendre à l'improviste a suffi pour troubler cette enfant impressionnable. Mais la voici remise, et prête à jouer tout ce qu'il vous plaira !
— Est-ce vrai, Mademoiselle ? demanda l'industriel à la jeune fille qui se dressait, docile et tremblante. Je serais désolé de vous imposer le moindre effort.
Eva secoua la tète d'une façon égarée, et marcha vers le piano comme à un bûcher. Qu'elle était délicieuse en cette confusion virginale, son corps frêle oscillant à chacun de ses pas indécis, et ses yeux si doux, dilatés par le touchant émoi de la colombe prise au piège !
Oh ! la pitoyable Gavotte de Bach, honteusement barboLée par ses doigts rétifs, devenus soudain maladroits, frappant à faux et enchevêtrant les mesures !
Pauline en rit sans contrainte, gentiment malicieuse, tout en versant une tasse de thé au mailie de la maison.
— Ecoutez ma sœur! Et ne jugez pas son talent d'après ce sabotage ! Elle est tout simplement au supplice, la pauvrette ! Il lui est presque impossible de jouer devant quelqu'un !
— Mais alors, observa judicieusement Francis, à quoi bon étudier la musique.
Si l'on joue ou si l'on chante, n'est-ce pas pour être écoulé?
Pauline acquiesça, sérieuse et confidentielle.
— Je suis de votre avis! D'ailleurs, moi aussi, je suis une utilitaire. Les arts dits d'agréments, auxquels les jeunes filles gaspillent tant d'heures, ne me séduisent guère. Ce qui m'eût passionnée — si, par bonheur, j'avais été homme, — c'est l'activité pratique, la lutte dcb allaites. Aussi, avant tout et plus que tout, j'admire les qualités de volonté, d'initiative, d'énergie, de prévoyance que doivent déployer les grands patrons d'industrie, et je place ceux-ci au même rang que les plus fameux hommes d'Etat ou conducteurs d'armées !
Maillefeu-Lirnart ponctuait, de hochements approbateurs, ce petit couj^let, débité à la gloire de l'industrie et du négoce.
— C'est très bien, très bien à vous!
Mais, ce disant, il se levait pour aller au devant de la forme blanche sur laquelle son regard était resté posé, et qui s'éloignait, à cet instant, du piaûo. Pau-
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line, un teu subit au visage, remit brusquement le sucrier sur le na[)peron de dentelles,
— Gomme c'est aimable de vous être fait ainsi violence I disait Francis en s'inclinant devant Eva. Merci .
Et il la prit par la main pour la conduire vers la table de thé.
La grille refermée sur les visitonses, le fils et là mère, seul à seule, dans le saloa, le jeune hommo ferma délibérément les fenêtres et s'assUrû que les portes étaient hermétiquement closes.
— Et bien, maman? Qu'en dis-lu?
^Imo Maillefeu-Limart, enfoncée dans une bergère, s'éventait indolemment.
— Ce que j'en dis!^... Je suis rompue, voilà tout co que j'en puis dire. Veux-tu m'expliqucr pourquoi tu m'infliges la fatigue de recevoir des personnes qui me sont inconnues, que je ne rencontrerai jamais ensuite, et cela quand Henriette vient de partir avec cette pauvre Blanche pour une neuvaine à Lourdes!... En l'absence d'Henriette, ces corvées sont au-dessus de mes forces I
Francis secoua les épaules avec irri patience.
— Le nez et l'esprit pointus de M"*^ Henriette s'immiscent trop, à mon gré, dans nos îitraires privées 1 Je tenais à ce que tu fusses seule aujourd'hui, jus-
Icnicnt, afin que personne n'influençât tes impressions.
Les sourcils de M™* Maillefeu-Limart, déjà si arqués, accentuèrent leur courbe.
— Et pourquoi toutes ces précautions?
— Tu le sauras à l'instant... Encore une fois, dismoi nettement l'eCet que t'ont produit les dames Servain ?...
La veuve se recu&illlt, perplexe, en faisant glisser ses magnifiques bagues sur ses doigts blancs boursouflés.
— Mnie Servain est la fille d'un capitaine au long cours ! insinua Francis, cherchant, quoi qu'il en dit, à orienter le jugement attendu.
L'ombre du marin parut en imposer quelque. peu, effectivement, à la vieille dame.
— On la devine bien élevée, c'est vrai ! En tout cas^ elle porte des bijoux bien mesquins et qui dénotent une position médiocre !
— Les jeunes filles?
— Gentilles comme toutes les jeunes filles... Que peut-On dire d'une jeune fille?... fut l'évasive réponse.
— Mais... elle ?
— Elle} répéta M^e Maillefeu-Limart, redressée. Qui ça, elle?...
— • Eva, la cadette, la blonde aux yeux violets? La mère, roide sur son siège, la bouche en zéro, toutes les veinules de sa couperose virant au noir
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sous la poudre, considéra son fils avec autant de stupeur que s'il commençait de se volatiliser sous ses yeux.
— En quoi cette petite t'occiipe-t-elle? Penses-tu la mariera l'un de tes employés?
La figure de Francis sembla réverbérer la flamme d'un four. Ses sourcils se hérissèrent, sa bouche se serra au-dessus de- la mâchoire proéminente. Devant ce masque courroucé, M"i° Maillefeu-Limart s'efl'raya et voulut se lever. La forte main, pesant sur son épaule, l'obligea à se rasseoir. Le jeune liomme attira un siège devant le fauteuil de sa mère,
— Reste tranquille, maman. Et causons sans nous fâcher ! Il est tout à fait inutile de nous aigrir et d'échanger des propos fâcheux. Tu sais que, vaille que vaille, j'arrive toujours à mon but, à l'usine comme au dehors, et au dehors comme à la maison.
— Je le sais ! murnr.ura plaintivement la mère sans autres reproches.
N'avait-elle pas elle-même développé ce despotisme par ses adulations et sa faiblesse, et au fond, ne le trouvait-elle pas légitime ? Un jeune homme tel que Francis, n'était-il pas en droit et en situation de faire ce que bon lui semblait?
îlale!an!e d'anxiclc sous sa cuirasse de salin et de dcnlclics, elle attendit donc la suite avec une résignation anlicipce. Francis poursuivait, très calme :
— Ma chère maman, tu le soupçonnes déjà. Je ne
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tarderai donc pas davantage h te le déclarer. J'ai l'intention d'épouser la petite Eva SerVain!...
La douche était vraiment trop violente. M™^ Mai'lefeu-Limart se débattit avec une sorlc de détresse.
— Toi? Toi ? gémit-elle d'une voix étranglée. Toi qui peux prétendre à tout ! Songe à ce que tu sacrifieras!... Tu trouveras, de? que tu ie voudras, une alliance brillante, digne de toi, convenant à ton rang. Et tu irais t'amouracher d'une fillette quelconque, comme un garçon sans le sou, qui doit se contentera bon marché ! Ce serait te rabaisser, et humilier en même temps ta mère ! Vas-tu, à vingt-neuf ans, com^ mettre la pire étourderie de ta vie ? Je ne vois pas du tout ce qui peut t'affoler, en cette petite ?
Francis avait écouté avec une patience singulière, sachant bien que ce jet d'indignation s'épuiserait à bref délai. Au lieu de s'irriter, il se mit à rire:
— Pauvre maman ! C'est un fait curieux : les femmes sont incapables d'apprécier ce qui charme les hommes, dans une autre femme 1 Mon père, s'il vivait encore, ne s'étonnerait pas comme toi. Cette petite Eva est un pur bijou ! Je l'avais remarquée à la bataille des fleurs. Et chose rare! en l'étudiant de près, je l'ai trouvée encore plus jolie qu'au premier coup d'oeil! Actrice ou duchesse, elle serait facilement une des reines de Paris! Des yeux, des dents, des cheveux, des cheveux invraisemblables! Exquise de coloris et des détails charmants ! Des mains et des pieds
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lillipulicns, un cou long el blanc (ait pour y enrouler des poîles, une laiile flexible et mince sur laquelle se draperont à souhait toutes les fantaisies de la haute mode ! ïu la verras mieux, dès f|uc la toilcllc la rnoltra en valeur.
Ayant ainsi analysé les attraits de la jeune fiile qu'il comptait épouser, dans les mômes termes qu'il l'eût fait d'une toile de prix ou d'une bêle de race, Maillefcu-Limarl se levait, reculant sa chaise d'un coup de jarret vigoureux ;
— En manteau du soir, coiiTée d'un chapeau chic, ce sera une de ces femmes qui deviennent le point de mire dès qu'elles paraissent dans un salon du Carlton ou du Rilz, ou dans une loge de théâtre. Et c'est une femme de ce genre qui convient à un homme tel que moi! On dira d'elle, à Paris, à Tours, partout: La belle M""^ Maillefeu-Limart ! Nos pimbêches provinciales en auront la jaunisse ! Ça te vengera I
Il éclata de rire, sans se rendre compte qu'il froissait, chez la vieille dame, l'amour-propre, si vivace dans tout cœur féminin. Et se rasseyanl, il poursuivit de sa voix coupante :
— Bref, je n'ai jamais trouvé d'objet de mon goût sans l'acquérir, et cela sans discuter mon caprice ! Donc, je ne vois pas ce qui peut m'empêcher d'épouser une femme à mon gré. Ensuite, ce mariage m'assure l'avantage inestimable de garder mes coudées franches dans l'existence. La jeune fille, de noblesse
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désargentée, ou bien l'hérilière — Raffinerie ou Forges — que lu regrettais tout à 1 heure, n'eût pas manqué^ au premier différend, de manifester des prétentions, en raison, l'une, de son blason, l'autre, de ses écus... Il me faudrait compter avec les exigences de Madame et les revendications de sa famille. Je ne me soumettrai jamais à de tels abus... Point de ces complications à craindre avec la petite Eva ; me devant tout, elle restera soumiseetreconnaissante. Quanta sa famille?... Eh bien ! je n'épouse pas la famille... Et ces gens simples seront facilement mis au pas f
M"^ Maillefeu-Limart n'objectait plus rien, quoique sa révolte intime fût grande. Mais elle connaissait l'humeur absolue du jeune tyranneau, et les arguments qu'il daignait fournir s'enchaînaient trop logiquement pour qu'elle sût les combattre. Il la vit en celte attitude morne et découragée de soldat désarméj et prenant la main grasse chargée de gemmes, il la tapota de petits coups câlins :
— Allons, ne t'afflige pas ! Avec la bru que je vais le donner là, tu es certaine, au moins, de ne pas recevoir d'impertinences au sujet du grand-père, qui trouva la formule du Friand en officiant dans les cuisines qu'il gouvernait !
Tout à coup galvanisée, M""* Maillefea-Limart jeta un regard effrayé autour du salon.
— Tais-toi ! Les domestiques pourraient t'entendre !
— Si tu crois qu'ils l'ignorent!,.. Ils savent aussi, va, que papa n'était qu'un petit caissier lorsqu'il t'épousa ! Jamais Eva Servain ne pensera à se servir de ces choses là contre toi! pas plus qu'elle ne te mortifiera au sujet de Blanche, Car, songes-y bien, il y a encore la question de Blanche, Si invisible qu'on la rende, on doit tout de même avouer son existence, en certains cas, à celte malheureuse nabote ! Et il faut du courage pour supporter sa vue! Je le sais par expérience,
M""^ Maillefeu-Limart appuya sa main libre sur ses deux yeux :
— Lacroix de ma vie!... Pauvre enfant, si jolie quelques années... avant cet aflicux accident !... Et la voir défigurée, estropiée, à charge à elle-même et aux autres! Quelle cruauté, pour une mère!
— Ah ! les anciens n'avaient pas tort de supprimer ces tristes déchets de l'humanité ! déclara sans vaine sensiblerie Francis, toujours porté vers les solutions rationnelles. Enfin, Blanche est de ce monde, elle est ma sœur ; elle jouit de ses droits légaux. Rien n'y peut rien... Les Servain accepteront cela comme le reste 1
— Mais ces gens ?... Tu les connais depuis si peu de temps pour prendre une pareille résolution I Informe-toi!... Et peut-être. . .
11 trancha le reste d'un signe rapide:
— Je suis renseigné... Ne t'inquiète pas à ce pro-
:pos. . . Une série de coups de téléphone m'a mis en rapport, par ricochets, avec Barberin, le principal banquier de La Rochelle. Réponse immédiate autant que satisfaisante... Famille connue et honorée. . , Le père, agent d'une moyenne compagnie d'assurances. Je t'ai déjà dit l'origine de la mère, La fille aînée est justement secrétaire de Barberin... très intelligente... Trop à mon sens... Je n'aime pas les femmes de ce calibre. Elles cherchent toujours à accaparer l'autorité. Et je n'entends pas que personne me fasse la loi!
Le jeune autocrate se leva, comme pour proclamer de plus haut ces principes absolus, et conclut orgueilleusement :
— Les rois du vieux temps ont épousé des bergères. Les lords et les princes d'aujourd'hui, des danseuses et des cantatrices. Pourquoi nous autres, nouveaux féodaux, n'agirions-nous pas librement ? Une femme me plaît. Je l'élève jusqu'à moi. Tout le monde ne saurait se permettre cette crànerie. . . On m'enviera, au lieu de me blâmer, tu verras. Au surplus, je m'en moque 1
La salle d'attente du D^ Adelbert^ semblable à tous ces repaires d'ennui : pendule immobile, fauteuils profonds, divans semés de coussins brodés, invitant à la somnolence : çà et là des gens assoupis, enlisés dans le marasme, ou feuilletant, pour user le temps monotone, des illustrés d'ancienne date. Un soupir d'impatience ou de résignation coupe parfois le silence que traversent, par intervalles, les écœurantes ritournelles de l'orchestre du café voisin et les cris des enfants qui s'ébattent, sur la terrasse, en attendant leurs mères .
— Espère un peu, Léon ! annonce, par la fenêtre, une dame à son dauphin, avec le plus pur accent de Béziers. Espère un peu ! Il n'y a plus que quatre personnes!
Trois minutes à peine se sont écoulées, et le pétulant gamin reparaît dans l'ouverture de la croisée.
— Hé, mamin / Ont-elles diminué?
— Hé ! quoi?
— Hé! les quatre personnes, dong !
M. Servain se lève en riant de bon cœur.
— Prenez courage, jeune homme 1 Elles vont à l'instant même diminuer, ces encombrantes personnes! Voyez ! je donne l'exemple ! Un de retiré, reste trois seulement.
Et tout secoué de gaieté, le brave monsieur s'engouffre avec allégresse dans la porte fatidique dont les deux battants rembourrés s'ouvrent devant lui.
— Bonjour, docteur !
Le D"" Adelbert s'avance vivement à sa rencontre, la main tendue, avec une cordialité plus marquée encore que d'ordinaire.
— Mon cher monsieur, je suis heureux de vous voir aujourd'hui. Je devais aller vers vous dès ce soir. Mais il serait peut-être mieux de vous faire ici même, à l'abri de tout dérangement et de toute indiscrétion, la communication extrêmement importante que je suis chargé de vous transmettre.
Ce préambule solennel interloque M. Servain et le trouble d'une vague inquiétude.
— 'Une communication importante ! De vous à moi ? Vous m'intriguez 1 Parlez vite, docteur!
Mais M. Adelbert, renversé sur son fauteuil, les yeux mi-clos, les doigts joints aux extrémités, garde la pondération et la sage lenteur d'un diplomate de carrière. C'est seulement goutte à goutte qu'il distille le fameux secret dont il est détenl-uf.., El à chacune
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de ces prndenles infiltrations, l'âme débonnaire de M. Servain s'agite profondément, crépite, fuse et bouillonne...
...Infortuné Léon de Béziers ! Il se méfiera, une autre fois, des messieurs facétieux à barbes grises, et de leurs fallacieuses promesses ! Les trois personnes, restées derrière M. Servain, ont dû attendre presque une heure le départ de cet homme sans foi I Et encore le colloque interminable s'est-il prolongé, sur le seuil du cabinet, en un chuchotement de dix minutes. Vingt fois les mains du docteur et de ce client se sont séparées pour se reprendre !
Enfin, il est parti ! Et les « trois personnes » diminuent d'une unité ! Courage, Léon de Béziers 1
Sans doute, le docteur vient de lui décerner un brevet de longue vie, à ce bon M, Servain, ou de lui administrer quelque panacée miraculeuse pour qu'il s'en aille de ce pas léger et voltigeant, marchant sur ses pointes, le menton en l'air, riant aux anges, les yeux fixes et beats ? Parfois il s'arrcle court, en pleine allée d'Elîgny, sans souci des passants qui le bousculent. Sa main se porte à son front. Il essaie de se reprendre, d'arrêter la vibration effrénée de son cerveau.
— Je deviens fou... J'ai rêvé! Ce n'est pas possible!
Mais le souvenir aussilôt se précise, et l'élan rompu s'accélère. M. Servain, précipitant sa marche, rejoint
le coin du parc où il sait retrouver sa famille. Et quand il s'arrête devant le banc où sont assises la mère et les trois sœurs, celles-ci, immédiatementj pressentent des nouvelles graves et insolites.
— Qu'arrive-t-il, papa, s'écrie Geo. Tu as l'air si content, et en même temps tout chose ! Y a-t-il la Révolution en Allemagne ?
— Gagnes-tu un lot au dernier tirage du Crédit Foncier ? demande Pauline.
M. Servain se gourme, sévère.
— Silence dans les rangs ! Je suis libre d'avoir l'air qui me convient, et je n'ai point de compte à vous rendre... Maman, laisse un peu cette marmaille, et viens faire un tour avec ton époux.
— Marmaille ! se récrie Geo, indignée. Peut-on dire ! Une marmaille en âge de mariage. Tiens ! je parie que c'est une histoire de mariage, justement dont il s'agit!
— Laquelle de nous, papa? demande Eva innocemment.
— Toutes les trois! répond M. Servain, avec un sérieux imperturbable.
Et prenant le bras de sa femme, il l'entraîna aussi vite que le permettait, à leurs jarrets un peu raidis, la pente de l'allée. Au-delà de la buvette du petit-lait, il choisit un banc à l'écart, qui lui parut l'endroit le plus propice aux confidences.
— Ecoute un pcp ce que vient de m'apprendrc
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Adelhert, Je ne puis le garder plus longtemps pour moi seul.
Il n'eut pas achevé de chuchoter la première phrase que M™e Servain tressautait, suffoquée.
— Est-ce possible ! s'écriait-elle à son tour... Et le coup de soleil qui embrasait la figure de son mari, se reflétait ardemment sur son visage.
— C'est à peine croyable !... Notre Eva !... Certes, elle est digne d'être aimée ! . . . Mais ce parti fabuleux ! . . . Et puis, tout cela arrive si vite ! Sans doute, j'avais soupçonné quelque chose... Mais je n'osais espérer un tel dénouement. Et si rapide ! Comme il faut qu'il l'aime îCependant, sa famille ncs'opposera-t-ellepas?... Sa mère! Qu'en dira sa mère?
— Le docteur a reçu sa mission en présence de Mme Maillcfcu-Limart, qui l'a autorisé elle-même à intervenir.
Les deux époux s'étreignircnt les mains et se regardèrent avec ravissement. LIne mélancolie, bientôt, glissait sa note grise dans ce rayonnement de bonheur.
— La première qui nous quitte I Enfin I C'est la vie... Il faut bien l'accepler,.. Et quelle destinée lui est offerte à la chère enfant !
— Un rêve 1 un rêve ! répétait la mère, s'éblouissant en imagination à des perspectives brillantes où papillotaient le château, l'hôtel, l'usine, les autos, la cité ouvrière.
Et M"-"' Scivain s'enorgueillissait, elle qui avait vécu
humblement, de ces apanages dévolus à sa fille et dont elle-même n'avait rien envié : confort, apparat, paissance sociale...
— Ne penses-tu pas que nous devrions avertir le plus tôt possible la principale intéressée ? proposa M. Servain. El pourquoi pas ici-même ? Personne n'a dérangé notre entretien; tandis qu'à la maison, je me méfie des murailles de carton, et des oreilles de Mercedes...
Les trois brodeuses avaient gardé leurs places. Eva tressaillit en s'entendant appeler par son père :
— Viens, cadette! Un instant seulement!
— C'est un nouveau petit jeu 1 s'exclama Geo, aguichée de curiosité. Le jeu du secret! Chacun s'en va à son tour! Mais prenez garde! Je suis bien capable de deviner le mot sans qu'on me le dise !
Eva, désorientée, pliait son ouvrage, remettait Gift à sa jeune sœur, et rejoignait M. Servain.
— Et toi, devines-tu aussi ce qui est en question? demanda Geo à Pauline.
L'aînée suivait d'un regard singulièrement noirci le» deux silhouettes qui s'éloignaient, entre les buissons. Ses yeux sombres revinrent à la broderie, et la bouche serrée, les traits figés, Pauline interrompit les suppositions effrénées de sa jeune sœur :
— Trêve d'absurdités! Inutile de se fatiguer à déchiffrer un rébus qui nous sera expliqué tôt ou tard!
Evft poiir.-uivait son chemin sans avoir le courage d'interroger .'-;on [^àc, dont le mutisme cl l'air préoccupé l'impressionnaient. Arrivée devant M™® Scrvain, elle vit celle-ci se soulever du banc en lui ouvrant les bras, avec des paroles sans suite,
— Ma chérie ! Dieu te comble ! Si tu savais!.,.
— Oui ! C'est absolument inouï ! renchérissait M. Servain. Jamais nous n'aurions osé souhaiter une telle chance pour toi !
La jeune fille éprouva la sensation de perdre pied, de s'engloutir, la tête sous l'eau, comme le jour où elle avait failli se noyer, aux bains du Mail. Gagnée par l'émoi contagieux de ses parents, elle se laissait troubler avant même d'essayer de comprendre les conjonctures,
M. Servain s'en rendit compte:
— Pauvre chérie ! Nous ne lui disons même pas clairement ce dont il s'agit ! Après tout, tu peux bien perdre un peu la tète, loi qui la fais si bien tourner
■y 6 l'essor des colombes
aux jeunes gens! Car, en vérité, cette diablesse de Geo l'a deviné... Nous venons aujourd'hui de recevoir une demande en mariage qui te concerne... Serais-tu très étonnée en apprenant que M . Maillefeu-Limart est en cause ?
Sans une parole, sans une idée, Eva, éperdue, considéra les chers visages tout détrempés d'attendrissement, qui lui souriaient avec amour. Et ce sourire définit pour la jeune fille le sens des circonstances. C'était du bonheur qui fondait ainsi sur elle, en coup de tonnerre.
— Comme il faut qu'il t'aime ! répétait la mère, fascinée par le romanesque des faits. Lui, si riche, penses-y bien ! Riche, maître de ses volontés, choisir une modeste fillette comme toi ! N'est-ce pas tout à son éloge ?
— Oui, affirmait M. Servain pénétré. C'est là un désintéressement aussi rare que noble, à notre époque I Et je ne sais guère d'hommes qui en seraient capables!
Eva écoutait avec plus de stupeur que de joie. Elle s'épouvantait de ces nouveautés violentes qui envahissaient sa petite sphère tranquille... L'amour! Le mariage 1 Elle se croyait des années devant elle pour s'y préparer, en les voyant lentement venir de loin ! Restée très enfant, elle avait vécu jusqu'ici passivement, au jour le jour, pelotonnée, avec la volupté câline d'une chatte paresseuse, dans la paix et la ten-
t RSSOn DES nOT OMIîES 77
dresse familiales. Et tout à coup il lui fallait s'arracher à son insouciance, sortir de son heureuse apathie, déterminer un acte majeur après lequel bifurquerait son avenir !
Ces nécessités inéluctables l'affolaient. L'éclat même du prodige redoublait son anxiété. La fortune, le luxe auxquels elle serait appelée, lui représentaient un monde de complications inconnues et inquiétantes. Tout ce qui eût exalté l'orgueil conquérant de Pauline effarouchait, au contraire, l'âme puérile et douce de la sœur cadette.
Ce|)endant les voix chères de ses oracles constants et révérés continuaient de s'unir en hosanna, célébrant la grandeur d'ame, la générosité de celui qui bravait les préjugés, écartait les calculs, pour choisir une compagne selon son cœur. Eva, suggestionnée par ce panégyrique, se sentit confusément ingrate. Le jeune homme lui apparut chevaleresque, magnanime. Et la délicate pitié, qui émeut toujours une femme devant une preuve d'amour sincère, commença de s'éveiller en elle.
Le père énumérait, en essayant de garder un ton récitatif, neutre et précis^ les avantages matériels assurés à cette union, tels que les lui avait fait connaître le plénipotentiaire du prétendant. Eva laissait passer, avec la plus complète indifférence, les chiffres, les mots, pesants et secs, qui tombaient comme une grêle de pierres : douaire reconnu.,, usufruit en cas de veu-
vage... Soudain l'intérêt de la j^une fille fut vivement captivé. M. Servain ajoutait à ces graves considérations :
— Il me faut aussi t'apprendre une particularité, qui semble très pénible à la famille Maillefeu-Limart. Nouveaux venus à Luchon, ne fréquentant pas le même monde, nous avons pu croire M. Francis fils unique. En réalité, il possède une sœur aînée, qui, victime d'un accident d'enfance, et s'exagérant sa disgrâce, vit presque en recluse. Vous auriez d'ailleurs, elle et toi, très peu de rapports — bien qu'elle habite près de sa mère — le nouveau ménage jouissant d'un corps de logis séparé. Te connaissant, j'ai pu répondre que ce malheur ne serait pas pour toi un empêchement.
— Au contraire, s'écria Eva avec chaleur.
Sa bonté ingénue, sa tendre charité s'excitaient en effet, à imaginer les tourments d'une existence ravagée. Elle se sentit prête à réchauHer, contre sa poitrine, l'infortunée aigrie, si repoussante qu'elle fût, et à lui redonner le goût de la vie... Ce désir de dévouement activa sa décision.
— Pauvre créature, je serai trop contente de lui apporter un peu de bonheur si je le puis...
— Alors?.,, fit le père, palpitant. Si je comprends bien, tu es disposée à accepter la proposition !...
La jeune fille se laissa tomber sur l'épaule maternelle, et bégaya, en se cachant le visage;
— Je crois que. .. queoui...
L ESSOR DÏÏS COLOMOES 79
Celle parole allendue, espérée, suscita une recrudescence d'émotion. Pendant quelques mirinles, l'ombre des mélèzes et des sapins couvrit une scène d'ciïusions attendries, de larmes et de baisers. Enfin, les yeux s'asséchèrent ; les mouchoirs, changés en informes tampons, disparurent. On reprit assez de sens pour songer aux actes prochains, aux résolutions urgentes.
— Il serait plus convenable de garder le secret entre nous trois, au moins jusqu'à conclusion définitive des pourparlers! avança M. Servain.
Il ne se dissimulait guère, néanmoins, qu'il serait difficile de retenir un mystère, déjà à demi-éventé par les yeux clairvoyants des deux autres filles. D'ailleurs, comme en beaucoup de familles françaises, l'afFeclion et la confiance réciproques réglaient plutôt les rapports des parents et des enfants qu'un strict et rigide protocole. Eva trancha spontanément ces perplexités.
— Je n'ai jamais rien eu de caché pour mes sœur.<?, nielles pour moi. Et je désire qu'elles soient mises au courant des choses, tout de suite, quoi qu'il en résulte.
M. Servain se dépêcha donc, encore une fois, versle banc d'en bas. Quelques secondes après, Geo accourait, rieuse, Gift entre les bras:
— Enfant, embrassez mémcie pour la féliciter !
Et d'un bond, se pendant elle-même au cou de sa sœur :
•—Ce que je suis contente! Qui m'eût prédit que je deviendrais belle-sœur du marquis de Garabas ! En
8o l'essor dès colombes
voilà un conte de fées! Tu ni'inviîcras à Ion cliàlcsu, hein? Vas-tu en avoir des choses mirobolantes, des robes couleur d'aurore, et des rivières de diamants!... Ça t'ira joliment, ces élégances ! Tu ne nous oublieras pas dans tes splendeurs, au moins !.. . Parce que je le haïrais alors, ce monsieur qui va te prendre à nousl Mais non ! Je l'aime tout plein, puisqu'il t'aime si fort!
Ce discours volubile, coupé d'embrassades véhémentes, ne prit fin qu'au moment où Pauline, suivie de M. Servain, émergeait des taillis. Sans presser son allure mesurée, l'aîné s'approcha d'Eva, et lui mit, sur chaque joue, un baiser très calme :
— Ma chère, mes sincères compliments !
Absolument la politesse banale des congratulations
de sacristie pour une simple connaissance! Cette froideur, au milieu de l'enthousiasme général, produisit l'effet d'un courant d'air frais dans une salle surchauffée. Tout le monde s'en trouva plus ou moins glacé. Puis chacun pensa, à part soi, que les aînées voient sans plaisir les cadettes les devancer à l'autel nuptial. Et ces bonnes âmes, avec une tacite entente, s'efforcèrent de consoler la jeune fille de ce froissement d'amourpropre.
Éva, contristée, retint la main de sa sœur entre les siennes.
— Me blâmes-tu? Tuas tant de raison, toi!... Parle franchement !
L'E?!50n DES COr.OMnES 8l
— - Mats j'approuve! J'approuve de (oufcs mes forces! J'applaudis des deux mains, ccr[ifi:i Pauline, sur une note ambiguë. L'argent n'est-il pas le meilleur agent de la félicité I Je m'étonne seulement que toi, petite rêveuse à la lune, tu aies admis cette véritcpuissante.
Eva ouvrit de grands yeux scandalisés:
— Oh ! je te l'assure I Je ne songe guère à la fortune...
Pauline, un sourire significatif aux commissures des lèvres, se tourna vers M. Servain :
— Les réalités au moins correspondent elles aux apparences? Peux-tu l'informer de lasituation exacte? Je sais que la firme commerciale est accréditée et réputée. Mais, enfin, tout ce qui brille n'est pas or...
M. Servain, qui estimait les compétences pratiques et la haute prudence de son aînée, s'expliqua sans résistance :
— Le Dr Adelbert soigne, depuis deux mois déjà, M^e Maillefcu-Limart. Au cours de celte saison, il a rencontré nombre de gens qui lui ont fourni des tuyaux sur cette riche cliente. La fortune acquise, très solide, accrue par des spéculations de terrains dans les quartiers neufs, date de trente ans au moins, et le développement commercial va sans cesse grandissant.
— Très bien alors ! Mes félicitations, petite Eva I Mais ce rire sonnait quelque peu faux. Et la cadette
s'attrista. Pour la première fois, depuis leurs fâcheries
Sa l'essor dès colombes
d'cîîfance, une mésentente se glissait entre elle et sa sœur.
Le soir, comme les jeunes filles sortaient, devant la maison, pour admirer les étoiles, Eva, se glissant près de Pauline, lui passa un bras autour de la taille et l'attira à l'écart:
— Paulette, aime-moi . J'en ai besoin ! Je suis si tourmentée! Tout cela est trop brillant et me fait peur I Tu serais à ton aise dans tout ce luxe, toi, si belle, si forte de caractère et d'esprit. Et moi, je me plais dans la pénombre, tu sais bien, comme une petite Cendrillon! J'ai envie de refuser, pendant qu'il en est temps encore I
Pauline lui saisit vigoureusemeet le poignet.
— Es-tu folle! Ne fais pas une pareille sottise. Tu le regretterais toute ta vie !
Et appuyant contre elle, en une étreinte plus afifec- 'tueuse, la taille mince et pliante:
— Petite bête! Cendrillon ne devint-elle pas fille de roi ! ■Ton biscuitier représente un seigneur moderne. Il s'est épris de tes yeux doux : rien de plus compréhensible. Je l'ai prévu, dès le premier jour î Mais je me demandais s'il céderait à son inclination. Il y est venu... C'est très bien î... Tu n'as qu'àlui accorder ingénument le bonheur qu'il sollicite et à te laisser porter par les circonstances. Tu t'acclimateras vite à ta nouvelle atmosphère, va. Et tu nous convieras à goûter aux délices de ton opulence. Parce mariage d'ailleurs, la
L'eSSOU DI'S COI/'MIÎES 83
famille se trouvera soulcvôe sociolcnicnt parlant. Celle alliance lui fournit un point d'appui. Nous ascensionnons donc tous, avec toi ; comprends-tu?
La logique inconleslable de ces arguments frappa l'esprit docile delà cadelte. Celait juste 1 Comment n'y avait-elle pas réfléchi! Ses préférences etson propre bonheur n'étaient pas seuls en jeu ! Mais riche, aimée, elle serait en mesure d'aider les chers siens, de les combler de gâteries, de parer aux coups du sort qui pouvaient les menacer ! L'espérance, habilement allumée par Pauline, éclaira soudain l'avenir d'une lueur enchantée!
Convertie par le sermon fraternel, la jeune fille réitéra donc, vingt-quatre heures après, la réponse aPiirmalive, avec toute la conviction désirable.
Ce jour même, les préliminaires des accordailles prirent leur cours, bouscules par l'irapaUence du prétendant. Ed un clin d'oeil, avec une précision qui ne comportait pas de relouches, les grandes lignes du projet se trouvèrent déterminées. Quatre semaines seulement furent accordées à la famille Servain comme suprême répit avant le sacrifice. La cérémonie serailcélébrée au château de Gandes. Après quoi, les nouveaux mariés voyageraient deux mois pendant qu'on agencerait ou modifierait divers détails de leur installation à Tours.
Les pauves parents d'Eva, souffle et parole coupés parcelle précipitation, durent acquiescer. Mais que ne pardonne-t-on pas à lafougue del'amour ? Après quoi gerbes blanches et menus cadeaux commencèrent d'affluer à la Yilla Rustique.
Mme Maillefeu-Limart introduisit, dans la modeste bicoque meublée, sa majestueuse personne, pour une brève visite. Et tandis que M"".© Servain, la tête à l'en-
vers, bredouillait ses compliments d'accueil, Francis Maillefeu, indifférent au reste, savourait un spectacle délicieux, une délicate figure qui, à son approche, prenait les teintes d'une rose incarnadine ; deux beaux yeux, troublés à la rencontre des siens, et les fuyant avec une hâte pudique.
Cette confusion virginale, cette sensitivité, cette candeur, révélaient au jeune homme, riche, libre et blasé: des charmes féminins inconnus. Il y vit aussi les indices d'une nature douce, malléable et timorée. Au moral comme au physique, Eva Servain était bien la femme qui lui convenait entre toutes.
— Alors, vous voulez bien être mienne? prononçat-il en atténuant son organe autoritaire. Et il se penchait d'un air tendre pour glisser au doigt mince un jonc d'or, portant une énorme goutte d'eau cristallisée. Vous voulez bien ? Cependant vous paraissez toute craintive? Aurez-vous toujours pour de moi ainsi ?
Les prunelles violettes se dévoilèrent à son regard, pure comme des corolles fraîches de pervenches. Et la frêle voix cristalline mumura, en chevrotant un peu :
— Oh! non... Je m'habituerai 1 Vous êtes trop bon !
Tropbonl... Cette épilhMc, jamais entendue jusqu'ici, dut rendre un son étrange aux oreilles de Francis Maillefeu-Limart. Ce fut encore là une impression neuve, une louange inédite qui flatta son orgueil. Cette pose de héros de roman édifiant lui sembla originale.
propre à le faire ressortiravec avantage, à le distinguer du commun des mortels. Use trouva, dès lors, engagé à la garder de son mieux, du moins durant le stage précédant l'hyménée.
Le lendemain, un dîner à la Villa Eugénie réunissait les deux familles, le D"^ Adelbert étant le seul étranger invité. Les Servain, à l'aspect de la table imposante, chargée d'argenterie, de cristaux, de finesses gastronomiques, décorée de fleurs, desservie par un laquais en livrée brune à boutons d'argent, purent concevoir quelque idée du luxe oùévolueraitdésormais l'heureuse Eva.
Mais celle-ci prit à peine garde à ces apprêts et à ces raffinements, inusités rue GargouUeau. Ce soir-là, elle comptait faire la connaissance de sa future belle-sœur, et cette entrevue la préoccupait extrêmement. En son zèle naïf d'enfant aimante, Eva souhaitait, d'un coup, montrer sa sympathie à la disgraciée, et son désir de vraie et fraternelle amitié.
Aussi cherchait-elle avidement Blanche, derrière M™® Maillefeu-Limart, en pénétrant dans le salon. Mais elle aperçut seulement, à côté de la maîtresse de la maison, l'élégante Henriette, dont la personne serpentine s'entortillait dans une souple tunique héliotrop?. M"« Maillefeu-Limart, revenue de Lourdes, cet aprèsmidi même, se voyait obligée de garder la chambre par suite d'une migraine inopporlune.
M"® Henriette modula ces excuses d'una voix blanche.
en fixant au mur, au-dessus des têtes des arrivants, ses yeux noirs impénétrables dont aucune des trois sœurs ne put saisir le regard.
Eva, en son cœur innocent, s'aflligea de la déconvenue. Mais son fiancé ne lui laissa pas le temps de s'appesantir sur ce déboire.
En un langage cavalier, haché, émaillé de mots sportifs, ou anglicisés, Francis racontait ses exploits comme aéronaule, escrimeur ou écuyer. Son récit ne manquait ni de verve ni de mouvement, et Eva, intéressée, ne songea pas à calculer combien de fois y avait été mentionné l'encombrant et solennel « moi » !
Une autre, qui observait du bas bout de la table, supputait ironiquement ce compte. Et la réception close, les invités partis, les salons éteints, les derniers ordres donnés au personnel, les ultimes services du soir rendus à M'"*" Maiilefeu-Limart et à sa fille, les bonsoirs onctueux distribués, Henriette, seule dans sa chambre, soulageait, par de sourdes imprécations, des gestes furieux, des grincements, des ricanements, la rage qui l'étoufTait depuis des heures :
— Quel métier ! Etre leur première servante, chargée de pires corvées ! Ne suis-je pas de leur sang, et dix fois plus distinguée, plus intelligente ! Cet égoïste ! . . . Ce fanfaron I... S'il devait épouser une fille sans fortune, alors, alors, pourquoi pas moi ?... Non! On me trouve bonne pour figurer dans une cavalcade, comme pour faire parade de mon abjection I Trop heureuse.
pense-t-on, de toucher des émoluments dérisoires, et de m'accommoder des anciennes robes de Madame ! Honte ! Honte ! Et il me faudra encore baisser pavillon devant cette petite dinde blanche ! Nous verrons bien! En tout cas, il me paiera tout cela, tôt ou tard 1...
Rompue de fatigue, elle s'endormit en proférant, même dans le sommeil, des anathèmes et des promesses de revanche...
Au live o'clock du lendemain, où étaient conviées Mme Servain et ses filles, Blanche Maillcfeu se laissa enfin apercevoir. Et sa répugnance à s'exhiber fut comprise et expliquée. Si préparées que fussent les visiteuses, elles eurent peine à réprimer leur stupeur devant la nabote chétive, aux épaules déviées, à la taille torse, au visage déformé et blême, qui se tenait blottie peureusement dans l'ombre protectrice d'Henriette.
Cette vue faillit même abattre le généreux vouloir d'Eva. Mais se reprochant aussitôt cette défaillance, courageusement, la jeune fille s'avançait, avec un cordial sourire, la main tendue :
— Comme je suis heureuse de vous voir ! Me permettez-vous de vous appeler ma sœur et de vous embrasser ?
Blanche eut un recul sauvage, comme à l'approche d'une bête dangereuse. Eva, intrépide, s'obstina, et effleura de ses lèvres la peau rugueuse de la joué. Alors la naine éclata d'un rire aigu, discordant, inextinguible.
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M""* Maillefeu-Llmait, les sourcils noués, entama précipitamment une dissertation décousue sur les porcelaines de Sèvres et les biscuits de Saxe. M""-^ Servaia obéit à l'impulsion et donna la réplique. Chacun parut oublier la sœur de Francis, qui s'échappa bientôt du salon.
— Quelle affliction pour une mère ! soupira M™* Servain, quand elle sortit de la Yilla Eugénie.
Et en considérant ses trois jolies filles, cheminant à ses côtés, rcxcellente femme se reprochait l'orgueil maternel qui soulevait des ondes de joie en son ame. Combien M'^'^^ Maillefeu-Limart, avec tout son argent, ses bijoux, ses dentelles, ses porcelaines rares, lui apparaissait, en comparaison, dénuée et infortunée !
La même pi lié émotionna Eva. Et l'union trop disproportionnée, qui inquiétait sa fierté, lui parut dès lors plus engageante. La part qu'elle y apportait ne so trouvait-elle pas relevée, puisqu'il lui était réservé la mission de semer du bonheur, d'établir la paix, des possibilités de dépenser t>cs dons de Icndrcsso et de dévouciiicat.
M. Francis Maillefeu-Lîmart, prodigue de sa personne et dépsasant ses deniers avec ostentation, était trop en vue pour que les choses qui le concernaient ne tombassent vite dans le domaine public. Ses projets s'ébruitèrent presque aussitôt conçus. Il n'y apportait d'ailleurs aucun mystère.
A part quelques pschulteuses habituées du golf et du Casino — monde et demi-monde — déconcertées en leurs spéculations secrètes, tout Luchon accueillit avec un vif coiilentemcnt la nouvelle de ces fiançailles romanesques. Il est excellent pour la réputation d'une ville d'eaux que les gens s'y rencontrent, s'énamourent et s'épousent. Point de meilleure réclame, propre à attirer les familles en possession de filles d'âge mariable !
Les Servain, ignorés hier, confondus parmi la tourbe des baigneurs anonymes, sortaient tout à coup de leur obscurité. On chuchotait à leur passage. On cherchait laquelle des trois sœurs était la nymphe de l'idylle. Les tenanciers des petites boutiques qui, der-
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rièrc de primitives devanlures, recèlent tant de curiosités ou de richesses, se désignaient, avec sympathie, la joHe fille à qui un fiancé magnifique envoyait les futilités les plus précieuses de leurs étalages : paniers de bonbons, corbeilles enrubannées, éventail ancien, réticule à mailles d'or, ..
Sous cette attention indiscrète, pénible à sa timidité, Eva pliait les épaules comme une coupable, soucieuse de se dérober aux regards. Ne pourrait-elle passer inaperçue désormais!* Et s'habituerait-elle au supplice de se savoir perpétuellement en exposition ? Pauline, au contraire, quel que fût le dépit jaloux bouillonnant en son cœur, relevait son front hautain, avec une sorte de défi méprisant. Geo, seule, restait parfaitement d'aplomb en cette pleine lumière, et gardait une aisance remarquable :
— Qu'est-ce que ça nous fait, les commentaires de tout ce monde ? disait-elle judicieusement. Ils n'ont pas fini de s'étonner. Ne nous frappons pas !
Cependant le sens des choses changeait. On dut le constater quand il fallut reprendre le chemin de fer pour retourner à la Rochelle ] comment penser à faire voyager en troisième la fiancée du riche industriel ? C'eût été un scandale 1 M. Servain ne voulut pas offrir ce régal aux yeux ironiques de M"^ Henriette.
Celle-ci apportait à la gare quelques fleurs de la Villa Eugénie et les adieux de M">* et de M"° Maillefeu •
Limart, Francis ayant dû partir dès l'avant- veille au soir pour aflaires urgentes.
M. Servain, subrepticement, fît supplémenter son billet pour effectuer le retour en première classe. Jusqu'à la dernière minute, le regard oblique de VEtoile Captive poursuivit la famille à l'intérieur du compartiment, inspectant les menus bagages innombrables déposés dans les filets, tandis que la voix suraiguë égrenait des souhaits de commande.
Ce fut un soulagement pour tous quand le train se mit en marche, et que la figure inquiétante disparut.
— Méfie-toi de cette douzclle ! glissa Pauline à Eva. A ta place, je ferais mon possible pour l'expulser ! Tu n'es pas de force, malheureusement, à suivre ce boa avis 1
Eva le reconnut avec un humble soupir. Aucune énergie, en sa douce nature, n'était capable de se tendre pour un acte de rigueur ou de haine 1 Plutôt que de poursuivre des desseins maciiiavéliques, elle préféra s'associer aux réminiscences émues de ses parents, alors que les montagnes défilaient, aux deux côtés du train, baignées de vapeurs matinales.
— Trois semaines seulement depuis que nous sommes passés par là! Que d'événements ! Nous ne présumions guère ce qui nous attendait à Ludion quand nous y débarquions sous la pluie !
— Ah ! oui 1 s'exclamait Geo. Ces cinq parapluies, ces waterproofs crottés, et ces cabas, ces filets de pro-
visions, le panier de Mousnié ! Ma pauvre Eva, ce n'est pas en ce cortège que tu eusses pu faire conquête 1 Mais quel groupe pour l'album de Gabriel !
A ce nom, jailli inopinément de sa pensée fidèle, la petite se mordit la lèvre et jeta un coup d'oeil curieux vers Pauline, Cette dernière, assise à la portière opposée, ne parut pas avoir entendu, car elle ne broncha pas.
Nonobstant, l'étourderie de Geo suscita une gcne. Les esprits excités, haussés d'enthousiasme, se rabais- Bcrent vers les contingences négligées ou écartées. Les réalités qu'on retrouverait, au retour, s'imposèrent dès maintenant. Les conjonctures dernières perdirent de leur précision et de leur consistance, ainsi que les montagnes en reculant au fond de l'horizon. Et chacun eut l'angoisse d'un beau rêve évanoui.
Cette impression les maîtrisa davantage encore quand apparut, au bout du long trajet, le décor bien connu, leUttoral plat du pays, la mer laiteuse où s'estompaient les îles de Ré et d'Oléron, les silhouettes sévères des tours, gardiennes du Vieux Port... En rentrant, tout à l'heure, dans ce cadre habituel, ils allaient reprendre leurs accoutumances, remettre en mouvement les rouages ordinaires de leur vie... Le reste n'était que songe et chimère, évidemment.
Dominés par ce malaise, ils descendirent de leur wagon de première sans gloriole, presque en catimini, comme s'ils y avaient voyagé par fraude. Et ils se fau-
9^ l'essor des COîX'MDES
filèrent, rétrécis et muets, dans le flot des arrivants. Mais, sur le quai de la gare, le banquier Barberin, escortant sa femme, adressait à la famille Servain un salut si gracieux, si appuyé, tellement significatif, que la confiance leur revint. C'était vrai ! Et déjà, cela se soupçonnait, parmi quelques initiés tout au moins ! Alors M. Servain, instinctivement, se redressa, grandit en majesté, tout en jetant ses ordres au facteur chargé des bagages et au cocher.
; La voiture longea le port qu'animait la marée montante, franchit Tarche de la Grosse-Horloge, et suivit la rue du Palais, encadrée de ses basses et ténébreuses galeries. Les voyageurs, désorbités, engourdis, ^reconnaissaient à peine ces aspects de leur voisinage, ( les physionomies des passants dont quelques-uns leur ' envoyaient des signes de bienvenue.
Rien de tout cela ne paraissait identique aux images restées en leur mémoire, parce qu'eux-mêmes rappor- : talent, de leur courte absence, une mentalité différente ;et ne voyaient plus les choses familières avec les mêmes
■ yeux.
■ Pauline garda la tête obstinémeut détournée, tandis que l'équipage longeait un certain trottoir, devant un magasin décoré d'un énorme binocle en guise d'enseigne. Etait-il possible que les aspirations de la fière jeune fille se fussent fourvoyées si longtemps dans cette boutique, obscure au fond de l'arcade cintrée.»*
Elle ne consentait pas à se l'avouer, pas plus qu'elle
ne voulait apercevoir le grand garçon, surgi des profondeurs de roffîcine pour épier son passage.
Seuls, Geo et M. Servain sourirent à la brune figure, mélancolique et hérissée, Eva et sa mère passèrent inconsciemment, abîmées dans des pensées exclusives qui les réduisaient à un état de quasi-somnabulisme.
Dès le premier pas dans le vestibule de la rue GargouUeau, la secousse d'une surprise : une missive de Francis Maillefeu dans la boîte aux lettres !... Le grand rêve se certifiait, reprenait forme. Le fantastique château en Espagne sortait, éblouissant, des nuages qui l'avaient un instant dissimulé 1
Mais aussitôt, en regard, combien leur parut resserré, médiocre, presque indigent, l'appartement où ils rentraient ! Instantanément, ils découvrirent l'étroitesse de l'antichambre, l'obscurité sépulcrale de la salle à manger, ouvrant sur la cour humide, l'usure des tapis et du velours frappé des rideaux, la vétusté du mobilier...
— Je m'étonne d'être resté si longtemps dans cette geôle! déclara M. Servain. Plus do tergiversations ! Emigrons vers la verdure et la lumière, du côté du Parc et dç la mer 1
— C'est cela ! Une villa moderne, avenue Guiton ou avenue Goligny ! approuva Pauline.
Geo bondit d'allégresse : un jardin à soi, des arbres devant les fenêtres, le Mail à deux pas, expectative idéale ! M^^ Servain, inquiétée toujours par tout chan-
gô l'essor des colombes
gement, allégua la cherté des loyers dans ces quartiers neufs, rélolgnementdes marchés, et patati, et patata... Pauline interrompit avec impatience ces considérations terre à terre,
— Eh bien ! chère maman, tu monteras plus souvent en tramway. Et tu prendras une bonne! La situation, dorénavant, le commande.
Ces mots péremptoires arrêtèrent les objections, Eva, sans rien dire, attachait sur les objets environnants de longs regards caressants et brouillés. Pour elle, ce cadre intime conservait tout son charme, évocateur des années de bonheur insouciant. Le transplanter, le bouleverser, c'était lui arracher, à elle, la possibilité de revivre de bien-aimés souvenirs sur la scène même du passé.
Le soir même, un nouveau billet de M. Maillefeu- Limart agitait la famille. En son style laconique de businessman, l'industriel annonçait que, pour diverses raisons^ la date du mariage serait avancée de quarantehuit heures. Ces dames ne devaient pas en prendre souci. En arrivant à Gandes, deux jours avant la fête, elles trouveraient une équipe d'ouvrières de Paris, prêtes à retoucher les toilettes dont elles étaient priées d'envoyer les mesures Suivaient les adresses d'illustres faiseurs du quartier Vendôme...
Le départ anticipé de deux jours ! La mère et la fille pleurèrent, en cachette l'une de l'autre, ce temps dont on les frustrait ! Néanmoins, il fallut acquiescer à la dure
condition. Et les vingt jours nets qui restaient ne furent qu'une course dérc^glce, essouinée, harcelée, que les messages de Francis Maillcfeu précipitaient, comme les claquements de fouet dont un charretier presse son
attelage
XI î
En larges ondes, l'étonnante nouvelle s'était propagée par la ville.
Après les premiers doutes, le fait indéniable se trouva établi sans plus de conteste : la cadette des demoiselles Servain rencontrait réellement un parti exceptionnel. Dès lors le nom d'Eva bourdonna dans tous les propos, à la criée du poisson comme au marché des légumes, aux concerts du Casino, sous les porches, en tramway. Jamais son teint, son nez, ses cheveux, sa taille n'avaient été sujets d'études si attentives...
Des gens — avant-hier dédaigneux, indifférents et même inconnus- — s'empressaient à saluer M. Servain, l'accostaient au moindre prétexte, la main ouverte. Les petites amies des jeunes filles espérèrent de brillantes réjouissances ; le public, un beau spectacle. Et le désappointement fut général quand on apprit que la cérémonie nuptiale déploierait, ailleurs qu'à La Rochelle, ses fastes et ses pompes.
Quelques chançards furent dédommagés de leur
L ESSOR DFS COLOMBES 0^
curiosité lésée, en entrevoyant le fiancé lui-même, — ce Maillefeu-Limart, — au nom popularisé par la réclame.
Il arriva en effet, en coup de vent, un bel aprèsmidi. Geo, qui emplissait la mangeoire de l'oncle Ballhazar, sur le balcon oij les plantes négligées séchaient autour de la tôle du « Pélican », allongea le nez au bruit de Tauto, et reconnut, ahurie, le voyageur qui en sautait. L'alerle donnée à l'intérieur, il s'ensuivit le branle-bas d'un navire de guerre, l'ennemi signalé.
M"' Servain abandonna le bœuf à la mode qu'elle mijotait avec sollicitude ; Eva planta là son repassage ; Pauline, le tas de bas qu'elle reprisait. Toutes trois se précipitèrent vers les glaces pour rectifier leurs coiffures et enfiler des blouses fraîches. La pauvre Geo, sacrifiée, dut supporter le premier choc de l'envahisseur, avec sa vieille robe de cotonnade bleue, déteinte par de fréquents lavages.
— Est-ce bien vous, Monsieur Francis ?
— C'est bien moi ! Bonjour, enfant ! Oii est Eva ? Toujours pressé, économe de paroles, et allant droit
au fait, ce diable de garçon ! Les minutes parurt;nt démesurées à Geo, tandis que Maillefeu arpentait le salon à grandes enjambées. La petite, s'elTorçant au rôle de femme du monde, vanlait à l'arrivant les beautés et les curiosités de sa cité natale.
— L'Ilôlel de Yillo ! Les remparts de Vaubanl
100 L ESSOR DES COîOMliES
— Bah! Je connais... J'ai déjà vu... J'ai vu tant de choses en ce vaste monde!... Mais je goùle peu les vieilleries ! Tout cela sent le moisi ! Je suis moderne. Pas romance.pour un penny... Votre pendule retarde de trois minutes.
Il enleva le globe vénérable, et poussa l'aiguille d'un coup d'ongle :
— Le temps est limité. Je n'aime pas le perdre... Eva sera-t-elle bientôt visible? Pourquoi Pavez-vous avertie ? Je voulais la surprendre.
— Et vous y avez réussi ! dit enfin la douce voix. D'une brusque volte, Francis se trouva devant la
charmante fille et s'empara de deux mains tremblantes. Geo, relevée de sa faction, s'esquiva. Mais Balthazar qui, par la fenêtre ouverte, surveillait l'intrus de son petit œil sournois, troubla inopinément le tcte-à-têle des fiancés par une explosion de cris :
— La porte, voyou ! La porte !...
Et il se mit à défiler une kyrielle d'injures malsonnantes, apprises, hélas ! durant son exil dans le quartier Saint-Sauveur ! Mme Servain et sa fille aînée en eurent le tympan écorché, dès qu'elles entrèrent dans le salon, enfarinées de ce nuage de poudre que toute femme croit obligatoire à la correction de sa tenue. Pauline, outrée, se rua vers le balcon, et emporta, d'un trait, jusqu'au grenier, le perchoir oii se hérissait Poiseau furieux :
— Vilaine bête ! Je te tordrais volontiers le cou !
L EPSOR DES COI.OMnES JOI
Mais lu déguerpiras d'ici sans relard. Encore une affaire de réglée !
Combien d'autres « règlements » dont l'urgcnco s'imposait à son esprit résolu 1 Leur chez soi devait se mettre désormais en harmonie avec l'hôte notoire qui y fréquenterait. Impitoyable, elle proscrivait les babioles surannées, la pendule à globe, les chaises d'acajou, héritages d'ancêtres modestes, les innombrables portraits d'ascendants, d'alliés et d'amis peu représentatifs.
Seule, la Croix d'honneur du grand-père maternel lui sembla digne d'être exposée aux yeux du visiteur. Habilement, Pauline y attira l'attention de Maillefeu, et annonça, en passant, leur translation prochaine dans une résidence plus confortable. Francis regarda l'étoile d'émail avec considération, écouta l'histoire de l'aïeul d'Eva comme une leçon à retenir, et ne parut rien remarquer de la pénurie et de la mesquinerie des entours.
Au fond, que lui importait l'alvéole, puisque la délicieuse abeille d'or en sortirait pour voler à lui?...
En bon prince, il s'adapta aux circonstances avec un bel entrain. M. Servainétaità la Palice ? — Courons tous en auto chercher M. Servain. — Une expertise, ensuite, réclamait la présence de l'assureur aux Minimes? — Conduisons-le jusque-là ! — Ainsi la limousine traversa et retraversa la ville plusieurs fois en éclair.
Du garage, où avait causé le chauffeur de l'industriel, au restaurant chic oii un dîner fut commandé pour le soir, l'information vola de proche en proche. Et de toutes parts, les yeux embusqués se braquèrent sur le char triomphal portant Eva et son fiancé.
Francis Maillefeu, en repartant le lendemain matin, laissait derrière lui une excellente impression. Il avait déployé, en cette apparition rapide, beaucoup de rondeur, de cordialité, de joviale humeur. On lui attribua, de plus, du tact, de la bonté, une foule de ces chevaleresques vertus que les braves cœurs, qui en sont capables, supposent volontiers aux autres.
Et sa future famille, ainsi conquise, vit arriver, sans trop d'appréhensions, la date fameuse où il lui fallait conduire la blanche victime au sacrifice nuptial.
;ii
L'npoth(?osc clait terminée, le rideau tombé, les musiques elles lumières éteintes. Ils revenaient...
Père, mère, Pauline et Geo... Chacun se tenait dans son coin de wagon, silencieux, courbaturé, le cerveau saturé de trop nombreuses impressions simultanées, les yeux las, gardant encore un éblouissement des couleurs trop papillotantes, comme après une séance de cinématographe prolongée.
Films de cinématographe, oui, tous ces tableaux heurtés, se succédant, durant trois jours.
Cinématographe,- — l'arrivée au luxueux logis de Tours, où ils prenaient gîte d'abord, les femmes livrées aux tyrannies des ouvrières, subissant d'interminables essayages.
Cinématographe, — le clair panorama de fleuves et de plaines ou tremblaient des saules et des peupliers; les collines de tuf creusées de cavernes, puis le château de Gandes, dominant la Loire royale et la Vienne
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paresseuse, dessinant sur le ciel d'azur argenté le joli profil de ses tourelles et de son lanternon.
Cinématographe, — le grand hall vêtu de haute lice, les salons où étincelait l'étal inouï des cadeaux de noces et de la princière corbeille, zibelines et hermines d'un prix fou, collier de perles, brillants, dentelles féeriques, chefs-d'œuvre d'orfèverie et de joaillerie...
Cinématographe, — cette afïluence écrasante d'invités, de curieux amenés par d'innombrables autos et équipages, les ouvriers de l'usine, transportés par train spécial, les fermiers, les vignerons, les femmes en coiffes rondes, les reporters et les photographes se débattant parmi la foule, les vagues humaines emplissant les ruelles de la petite bourgade, battant les murs, envahissant le narthex de la très vieille église, au son des cloches, des fanfares, des piafiements, des hurlements de sirènes...
Cinématographe, encore plus, l'apparition irréelle de cette infante, nimbée de voiles précieux, diadémée de lis blancs, pâle, rigide et mystérieuse comme une figure symbolique et sacrée. Intimidés, à peine osaientils la nommer, la toucher, jusqu'à l'instant où le père fut convié à lui tendre le bras.
Cinématographe, toujours, ce défilé, sous le porche archaïque, entre les colonnes Plantagenet, jusqu'à l'autel illuminé et fleuri, l'évêque sous sa mitre d'or, bénissant d'un large geste les époux prosternés, puis
t 'essor des colombes io5
la bousculade dans la sacristie trop étroite, et le lunch servi au château, et les toasts, les concerts, le banquet champêtre où mille vivats saluèrent les jeunes mariés, à l'heure du Champagne !... Cinématographe, en vérité, que ces scènes d'une polychromie turbulente, où les parents de l'héroïne de la fête avaient été plutôt spectateurs qu'acteurs !
Gênés sous leurs trop riches habits d'emprunt, ils avaient éprouvé, durant ces fêtes, le malaise de l'isolement. Alors que les Maillefeu étaient assaillis de congratulations et de salamalecs plus ou moins sincères, personne ne prenait garde au père et à la mère de l'épousée. Pas une poignée de mains ne s'était offerte, pas une de ces paroles chaleureuses qui pénètrent et réconfortent. Ils se voyaient disparates, importuns, en cette ambiance où allait vivre leur fille.
Aussitôt après le départ des mariés, on leur fit d'ailleurs signifier qu'ils étaient de trop. Un domestique^ avec une insolente politesse, les avertit qu'une voilure serait à leur disposition le lendemain matin, à la première heure.
Ce procédé expéditif révolta M. Servain.
— Pas d'erreur I Un renvoi brutal ! C'est grossier 1 Pauline amortit de son mieux le choc.
— Ne nous montons pas la tête, papa. Ni Francis, ni sa mère n'ont prémédité de nous offenser... C'est à l'odieuse Henriette, je le jurerais, que nous sommes
I06 l'essor des COLOMnES
redevables de ce coup... N'a-t-elle pas cherché, en tout, à nous être désagréable? Jusqu'à choisir des couleurs mal seyantes pour nos robes I Ce bleu turquoise me faisait paraître jaune comme paille. Et toi, maman, tu ressemblais à une glace framboise et pistache, avec ce vieux rose et ce vieux vert 1 Nous devrons envoyer cette friperie à la teinture en arrivant 1 Mais il appartient à Eva de nous venger !... Je lui ferai la leçon quand elle repassera par la Rochelle, en revenant d'Espagne !
Cet espoir, habilement lancé, détourna les esprits. Les Servain, à l'heure indiquée, furent prêts à partir, sans trouver personne pour prendre congé, — sinon les domestiques auxquels ils distribuèrent d'importantes gratifications. Et maintenant, ils se retrouvaient seuls avec leurs pensées, dans le wagon solitaire, à la lumière indécise du matin blafard.
Et pas accoutumés encore, ils ne s'ongeaient qu'à l'absente, dont la place demeurait vide entre eux.
-^ Nous voilà réduits à un quatuor ! soupira Geo. Le quintette était plus agréable! Pauvre petite chère Eva !
— Plains-la ! Vraiment, il y a lieu l dit Pauline, ironique. Elle nous manquera plus que nous ne lui manquons, sois-en certaine, baby ! Tant de choses vont la distraire de nous ! D'abord cette magnifique randonnée.
— Oh 1 oui I s'exclama la petite, prenant feu. Italie, Algérie, Maroc, Espagne 1 Quel programme I
— Et l'amusement d'ouvrir h chaque relai, un nécessaire prodigieux 1 Allons, maman I Encore des larmes ! C'est impardonnable ' Si c'était la troisième ^ui s'en allât, je comprendrais ! Ne te restons-nous pas, nous deux ?
Mais, comme Rachel, M™' Servain n'entendait pas être consolée. Elle n'avait pu embrasser sa fille assez à son gré, aux derniers adieux. Tout avait été trop court, trop fugace ! La mère en gardait une impression cuisante d'arrachement, comme après un rapt.
A ces mêmes regrets s'ajoutaient, chez le père, d'autres soucis. M. Servain se reprochait les scrupules de délicalcsse exagérée qui l'avaient empoché de discuter les clauses du contrat. Il se demandait, avec inquiétude, si les avantages stipulés pour sa fille n'étaient pas plus apparents que réels, et en cas do discorde?... Bonté divine! qu'imaginait-il là? Tout irait bien.
Mais le bon père palpait son gousset et mesurait, en soupirant, la brèche qui entamait ses économies, et les dépenses prochaines, menaçantes : loyer plus lourd, train de maison plus dispendieux... Effrayé, il arrêtait ses calculs. Tout irait bien... A quoi bon se tourmenter ?
Les idées de Geo dansaient une sarabande sur le branle du train. Elle devait se l'avouer ; eh bien ! elle s'était divertie, elle, émerveillée et entraînée par les péripéties étourdissantes du gala ! Son fourreau
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d'éolienne ivoire, ceinluré de vert, ne la déguisait pas trop, et son cavalier, indulgent à sa jeunesse, s'était montré afTable, bien qu'il fût le propre frère de l'astucieuse Henriette, M. Alfred Limart, fondé de pouvoirs de l'usine. Et puis, la timbale Plombières était vraiment exquise, et tous ces petits machins sucrés ! Délicieuse aussi, la dernière valse ! La fillette s'assoupit à ce rythme berceur.
Les parents, rompus d'émotions, en firent autant. Seule, Pauline restait en éveil, l'esprit vibrant, et, d'un jugement lucide, établissait la situation et ses conséquences...
Eva se trouvait donc mariée la première, et d'une façon inespérée. L'aînée, tout d'abord, en avait ressenti du mécontentement et de l'envie. Aujourd'hui, toujours convaincue qu'elle eût mieux satisfait qu'Eva aux exigences de cette place brillante et difficile, toute acrimonie calmée, Pauline concluait :
— Après tout, mieux vaut cette aubaine pour ma sœur que pour une autre. Dans ce nouveau milieu où elle va se sentir dépaysée, Eva ne manquera pas de m'appeler souvent près d'elle. Et là, je rencontrerai l'occasion sérieuse, digne de moi...
Un sourire d'orgueil confiant glissa sur ses lèvres trop Unes. Elle savait déjà de quel côté diriger sa tactique. De quelle noble conquête elle pouvait concevoir l'espérance ! Ce vicomte de Forcy, que Francis Mailiefeu avait voulu mettre en évidence à la tête de l'escorte
d'honneur et qui était devenu ainsi le chevalier servant de la sc&ur de l'épousée, cet arbitre des mondanités, ce poète madrigalisant, pétillant et galant, avait apprécié vivement, en dépit de l'atroce robe turquoise, le mérite et la beauté rares de Pauline ! Quel flirt assidu et enthousiaste I Quels termes de choix pour qualifier la distinction de la jeune fille, son esprit à l'emporte-pièce, son galbe de Vénus d'Arles, fin, robuste et fier !...
D'ici peu, elle le reverrait... La cristallisation aurait opéré. Et alors? Un titre, une couronne, un blason? Quelle revanche!... Pourquoi pas ?
Au pis-aller, en cas d'insuccès, derrière cette figure séduisante de premier plan, combien de silhouettes imprécises, portant des noms d'affiches, ainsi que Maillefeu-Limart !... Il suffirait de vouloir et de savoir choisir. . .
Une place en vedette lui était due. Elle l'obtiendrait...
— Notre Paulîne possède vraiment l'esprit de direction, admirait M. Servain, d'accord sur ce point, comme sur tant d'autres, avec sa femme. Elle parvient à se faire obéir des plus récalcitrants!
Par la porte ouverte, on entendait la jeune fille, de son ton calme et posé, indiquer aux tapissiers un store qui manœuvrait mal, et préciser la place oii l'on accrocherait tel miroir ou tel tableau. Les innombrables tracas du déménagement et de l'installation se débrouillaient, sous son commandement, avec ordre et rapidité, tandis que le père, s'agitant, s'essoulïlant, s'exaspérant, n'arrivait qu'à s'user la voix et la volonté.
Grâce à l'impulsion de Pauline, la maison serait organisée à temps pour recevoir le jeune couple, — la Rochelle devant être la dernière halte du voyage de noces.
C'était chose convenue depuis le jour même du mariage. Eva ne cessait de répéter un promettant : A
bientôt I sur les cartes et les billets qui ravivaient, presque quotidiennement, les espérances des siens.
Hier, elle et son mari avaient dû quitter Biarritz. Demain, ils seraient là !
Mme Scrvain, aflal(5e dans un fauteuil, n'eût voulu rouvrir les yeux que pour les repaître de la chère vision désirée 1 Mais les exigences de l'heure l'arrachaient vite à sa tendre rêverie ! Les électriciens, les frottcurs, l'expulsaient tour à tour. Puis c'étaient des conférences ardues avec la lingèrc, la bonne, entrée en service le jour même, le chef de cuisine et les extras retenus pour le lendemain, le fournisseur de comestibles, etc.. Heureusement Pauline, appelée à la rescousse, résolvait tous les problèmes avec aisance et mettait promplement choses et gens en place.
Et ainsi, à force de ferme vouloir, l'aînée réussirait-elle à réaliser son plan, jugé d'abord audacieux et prématuré : demain, la maison, parée, fleurie, serait en état de s'ouvrir aux hôtes les plus qualifiés, et on y fêlerait, par un grand dîner, la réception des nouveaux époux et la pendaison de la crémaillère.
Pour cette inauguration, Pauline avait délibérément éliminé de la liste des invités, les anciens amis, habitués des réunions intimes. Les convives furent recrutés dans une catégorie sociale plus élevée. Des personnalitésde la haute administration, de lamogisUature, des armées de terre et de mer, M. Barberin, le banquier, Darlon, le trélileur, composeraient à Francis
Maillefeu uû entourage digne de son importance. Ne serait-ce pas rehausser Eva que de montrer à son mari les honorables relations de sa famille? Et ne s'assurerait -on pas, du même coup, l'entrée dans une société supérieure au petit cercle où, jusqu'alors, on s'était confiné?
— Comprends, papa, ce que ça peut être avantageux pour le développement de tes affaires !
Ces divers arguments entraînèrent le père et la mère, désorientés, dépassés par les circonstances. La longue prudence, la sagesse modeste qui les avaient régis jusqu'alors ne suffisaient plus à les conseiller. Ils laissaient faire Pauline à sa guise.
Infatigable, prévoyante, ingénieuse, cette fille, pleine de sens et de discernement, donnait partout le suprême coup d'œil et le dernier coup de main, combinant les menus, disposant les vieilles faïences de la salle à manger sur les murailles, l'argenterie vraie ou fausse sur le dressoir, les bibelots, sur les guéridons du salon.
Geo s'électrisait dans cet affairement, courait avec Hermine et Gift du haut en bas de la nouvelle demeure, afin de prendre connaissance des moindres coins et d'étudier la perspective de chaque fenêtre.
Elle se trouvait sise avenue Coligny, cette Villa Fortunio, qui, avoisinée de médiocres bicoques en briques, à toits vermillon, grandes comme des boîtes à sardines ou des cases à lapins, affectait un air de suprématie,
l'essor des colombes ii3
avec SCS deux étages à trois fenêtres, un balcon et un portail à deux vantaux ! Sans doute, le paysage d'alentour était plutôt dénude : jarcîîns encore ras, terrains encore vagues, chantiers de moellons, et pignons trop neufs. Mais à cinquante mètres de là, on apercevait les arbres du Mail, bordant la mer 1 Et la lumière entrait à pleine croisées, avec une prodigalité ignorée rueGargoulleau.
Ce qui enchantait Geo par dessus tout, c'était d'apercevoir, de sa propre fenêtre, au fond du panorama, une flèche ogivale, accolée d'une étroite tourelle, élançant dans le ciel estompé une puissante silhouette romantique. La tour de la Lanterne ! Antique pharo éteint, vieille prison sans captifs, clocher sans prières, que d'histoires, de légendes, de rêves, essaimaient autour de son cône de pierre.
La fenêtre trilobée braisillait, reflétant le soleil couchant, comme si le feu d'autrefois s'y rallumait. Et Geo, en l'observant, se rappela un dimanche du dernier été, oij, sur la terrasse du Casino, quelqu'un, avec elle, contemplait cet effet d'optique et notait, en des mot frémissants, la poésie du soir, les tons Watteau des verdures profondes, les lointains du jardin baignés d'or fauve, et ce pin isolé qui, de l'autre côté de la baie, aux Minimes, dressait une ombelle de palmier... Une tristesse soudaine gagna la jeune fille. Pauvre Gabriel, resterait-il éternellement à l'écart, paraissant oublié de tous, et acceptant cet oubli ?
Ild L*ESSOR DES COLOMBES
La petite, saisie d'un souvenir, entra dans la chambre de son aînée, l'explora minutieusement, puis montant au grenier, fouilla un tas de choses disparates, non encore classées, ou jetées au rebut.
Elle descendait, ayant en mains l'objet qu'elle cherchait, quand elle rencontra Pauline. Geo, la mine innocente, montra à sa sœur l'aquarelle que toutes deux connaissaient bien, représentant un bateau qui dépliait sa voile peinte sur le ciel incendié, que réverbéraient les vagues — l'une des premières œuvres de Gabriel Turquant, offerte en hommage à la bien-aimée,
— Ne mettras-tu pas dans ta chambre ce petit cadre qui t'appartient, Pauline ?
Un coup dœil noir de côté, un rictus de mépris, trois mots indifférents :
— Non ! La place me manque ! Laisse-moi passer I
— Bon ! alors, je le conserve pour moi ! repartit tranquillement Geo, sans se laisser intimider. Il y a longtemps que je le désire ! J'aime à le regarder. Il me donnera du soleil les jours sombres !
Et incontinent, elle courut suspendre le tableau au-dessus de sa petite table à écrire. Et ayant fait bravement effort contre l'injustice, la jeune fille se sentit contente d'elle-même.
Les trains qu'on attend retardent toujours. Celui qui devait amener, de Bordeaux, Eva et son mari, ne faillit pas à l'usage. M'"" Servain qui, dans son impatience d'embrasser sa fille, avait pressé le départ de la famille pour la gare, compta trois interminables quarts d'heure avant que la locomotive apparût.
Enfin ! Ce mouchoir qui s'agitait à une portière, ce clair visage et ces cheveux d'or sous une délicieuse toque bleu Nattier, c'était elle, Eva, la chère, la bonne, la tendre Eva ! Et la mère délirante, et le père, non moins avide, pressèrent dans leurs bras l'enfant retrouvée qui s'y blottit avec amour et rendit caresse pour caresse !
Mme Servain, toute au bonheur si longtemps rêvé, ne voulait connaître rien au delà, en cette minute. Mais les autres attendaient, un sourire de bienvenue aux lèvres, l'ombre haute et vigoureuse qui, sur les pas d'Eva surgirait du wagon. Une seule personne descendit derrière M^e Maillefeu — une femme inconnue,
ii6 l'essor pks colombes
sans âge, enveloppée d'un manteau de ratine grise, chargée des sacs de voyage.
Le sourire d'accueil s'altéra, les regards s'étonnèrent.
— Eh bien 1 oiî est ton mari ? s'enquit Pauline. Eva s'arracha aux étouffants embrassements.
— Mais il reste à Bordeaux aujourd hui. Ne vous ai-je pas prévenus dans ma lettre d'hier? 11 est vrai que j'étais assommée par une telle migraine ! J'ai pu l'oublier ! Des amis du haut commerce bordelais ont retenu Francis à un banquet ofTiciel, ce soir. J'ai obtenu de prendre les devants, sous la bonne garde de M"^ Gramme.
Elle expliqua plus bas, désignant la personne demeurée discrètement à l'écart :
— Une femme de chambre de premier ordre, engagée à Biarritz, et munie de si hautes références que Francis a voulu m'assurer ses services...
Le groupe restait poUific en des altitudes incertaines. Pauline, violette d'abord, puis blanche comme un buste de cire, avait peine à rester debout sur ses jambes fléchissantes. Un tourbillon de pensées affolantes lui emplit le crâne d'un vol furieux.
Tous ses projets chaviraient 1 Le dîner, sans Maillefeu-Limart, perdait toute ^pportunité.
Que faire ? Décommander le festin? Le remettre au jour suivant -^ Hélas ! il était trop tard pour en donner l'ordre ! Les fourneaux fonctionnaient, la table était garnie de fleurs; les avis dépêchés ne joindraient pas
L ESSOR r>îîS COLOMBES II7
les invités en temps utile. Et qui sait si demain n'amènerait pas un nouveau dcboire ?
Pauline, au milieu de la foule, Mi'« Gramme sur les talons, contint avec peine la colère qui soulevait son âme impérieuse. Mais la femme de chambre, les bagages et Geo étant consignés dans l'une des deux voitures retenues pour la sortie, l'aînée, assise en face de sa sœur, dans le premier landau, éclata librement :
— Il nous joue là un bien vilain tour, ton mari ! Comment n'as-tu pas insisté pour l'emmener? Tu savais bien que nous avions une réunion, ce soir, pour lui faire hoimeur ?
Eva eut une petite moue mélancolique.
— Tu crois facile d'obtenir qu'un homme fasse autre chose que ce qu'il a décidé ! Hélas !.., Tous ne sont pas du même modèle que le cher papa. (Et sa petite main câline pinçait le genou du cher papa attendri). Puis ce banquet de ce soir rassemble beaucoup d'hommes d'aflaires avec lesquels Francis a intérêt de se trouver. Il a un si grand sens pratique! Partout, pendant noire voyage, nous avons visité ses correspondants. ..
— Ce n'est plus un voyage de noces, mais une tournée de commis-voyageur, alors, ricana Pauline, méprisante. Enfin quelle contenance prendrons-nous, ce soir, devant les invités qui comptaient le connaître?
— Nos amis nous excuseront 1 ût Eva, toujours
Ii8 l'essor des colombes
candide. Les présentations se feront un autre jour, voilà toutl
Pauline accentua son rire sarcastique :
— Tu arranges cela facilement, toi ! Tu ne prévois rien des conséquences fâcheuses de ce contretemps 1
Des larmes de dépit roulèrent sur ses joues. Elle les essuya d'un geste rageur. Eva, consternée, consulta sa mère, puis son père, d'un regard inquiet.
— Ai-je mérité d'être ainsi grondée ?
M. Servain baissa les yeux, embarrassé et jouant avec la délicate menotte gantée.
— Le fait est, ma mignonne, que pour vous fêter, ton mari et toi, nous avions apprêté un dîner un peu cérémonieux, qui devait vous mettre en rapport avec la meilleure société de la ville, les Barberin, les Darlon, le président du tribunal civil, le chef du cabinet du...
Eva interrompit l'énumération d'un cri alarmé.
— Mon Dieu ! Tout ce monde-là chez nous ! Mais je les connais à peine ! Je croyais à un repas entre intimes, les Beauzé, les Turquant... J'aurais eu plaisir à revoir des amis, avec qui je suis à l'aise... Mais comment tenir tcte à ces gens à panache, avec la migraine qui m'idiotise! Grâce ! Dispensez-moi !
— Il ne manquerait plus que cela ! repartit rudement l'aînée. Banqueroute complète, alors I C'est à toi qu'il appartient, au contraire, de compenser l'absence ofifensante de ton mari en redoublant de bonne grâce.
Ce sera une excellente répétition du rôle de femme mondaine que tu devras assumer, dorénavant.
Interdite par ce programme rigoureux, la jeune femme implora les siens avec un gémissement de détresse :
— Moi qui me réjouissais de me reposer complètement parmi vous ! Je suis si lasse ! Si lasse, si vous saviez, d'avoir vu tant de choses, si vite ! Je rêve au bonheur de ne plus parler, de ne plus regarder I
Elle pressait de la main son front brûlant, où s'entrechoquaient, comme des hallucinations de lièvre, les visions des pays traversés dans une course harassante. Glaciers et lacs helvétiques, églises, palais et musées italiens, Kasbahs et Souks africains, Alhambras et Alcazars d'Espagne, se brouillaient dans sa mémoire surchargée, ainsi que les images confuses d'un album trop copieux, feuilleté en hâte...
Cette rapidité vertigineuse d'impressions qui, seule, amusait son guide, robuste, inlassable et blasé, accablait la pauvre petite Eva d'une fatigue immense, pour laquelle elle n'avait jamais osé demander merci. Aussi, maintenant, sûre d'être dorlotée, et plainte, et choyée, trouvait-elle un soulagement à exhaler ce soupir longtemps réprimé :
— Que je suis lasse ! Lasse ! Lasse !
Tout ce qu'elle put faire, en arrivant avenue Coligny, ce fut de se hisser jusqu'à la chambre, fraîche et jolie, préparée pour elle et son époux, et de se
mettre au lit. Les nerfs détendus, Eva s'abandonna à un sommeil d'enfant, sous la garde vigilante de sa mère, le reste de l'après-midi.
Mais qu'il lui fut cruel, l'heure venue, de s'arracher à ce repos régénérateur pour endosser le brillant harnais de combat, préparé par M^'® Gramme : la tunique de gaz bleu-nuit lamée d'argent, -le collier de perles, les petits souliers endiamantés 1
Elle sortit des mains de la camériste coifféeà miracle, jolie à ravir, mais les tempes martelées, les oreilles tintantes, la peur aux moelles.
Ceux qui la vinrent saluer, ce soir-là, et admirèrent sa beauté lumineuse, ne se doutèrent pas de la contrainte que s'imposait la jeune femme pour dompter sa timidité en révolte.
Certains qui remarquèrent le tremblement de ses mains sur l'éventail, le petit frisson qui la secouait de temps à autre, l'expression un peu égarée de ses yeux, ne manquèrent pas d'établir un rapprochement entre ces symptômes de malaise et l'absence du mari, qui surprenait tout le monde.
Pauline, le feu dans les veines, crispée jusqu'à la crampe, pensa étouffer dix fois, au cours de la soirée, d'exaspération impuissante, d'humiliation et de courroux. Il semblait que de malfaisants génies se fussent ligués pour déjouer ses efforts et bafouer son initiative.
La salle à manger, une fois remplie, paraissait ridiculement mesquine. Les meubles sentaient le neuf.
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L'élcclricité s'éteignit par intermittences. La sauce crevette était atroce ; la dinde, desséchée ; la croûte aux fruits, vide. Les gens assembles avaient l'air de se demander ce qu'ils étaient venus faire là, chez ces amphitryons qu'ils connaissaient à peine et qui leur offraient si médiocre chère 1
A part quelques joueurs de bridge attelés à la besogne, la plupart des convives désertèrent avant la demie de dix heures.
— Et sais-tu ce qu'a fait penser ta physionomie éplorée ? fit brutalement Pauline à sa sœur dès que le dernier invité fut parti. Eh bien ! le gros Darlon, en s'en allant, disait à M"" Barberin : « Nous n'avons pas vu le mariage, mais nous assistons peut-être au prologue d'un divorce !.,. »
— Est-ce un propos à me répéter ? Faut- il que tu aies le cœur méchant ? dit Eva, la voix pleine de larmes, un éclair d'indignation dans les yeux.
Et tournant le dos à sort aînée, elle courut s'enfermer dans sa chambre, où M°°« Servain seule fut admise.
Les exhortations de la mère furent impuissantes à calmer la jeune femme. La nuit se passa, pour Eva, en longues insomnies, coupées de cauchemars dont le dernier eut pour réveil, au matin, un télégramme lancé de Bordeaux : « Préparez départ aujourd'hui. Serai dans le train. Arrêt impossible. Retour urgent. Regrets à famille, Francis, »
Eva relut deux fois la dépêche avant d'oser comprendre. Quels que fussent sa déconvenue et son étonnement, la jeune femme n'en laissa rien paraître. Ayant transmis elle-même les ordres nécessaires à M"° Gramme, elle commença ses propres apprêts, en silence.
Autour d'elle, la stupeur et la colère, suscitées par la décision deMaillefeu, restèrent muettes également. Doléances et commentaires lui furent épargnés : Pauline même, repentante sans doute, s'efforça aux prévenances.
Ce fut en troupe morne que la famille Servain se rendit sur le quai de départ, à l'heure convenue. L'insissable voyageur apparut enfin !
L'express à peine arrêté, Francis Maillefeu vint au groupe, aussi souriant et désinvolte que peut Têlre un homme, le lendemain d'un banquet à Bordeaux. Mais rinsensible langueur répandue sur ses traits, et qui
l'essob des colombes 123
amortissait le tranchant de ses manières, lui prêtait nne apparence plus débonnaire que de coutume.
Il accosta ses beaux-parents comme s'il les avait vus la veille, distribua des poignées de main à droite et à gauche, au hasard, puis, repliant le bras autour des épaules d'Eva, il la rapprocha de lui, avec l'aisance du propriétaire qui reprend possession de son bien.
— L'enfant a été sage ? En avez-vous été satisfaits ?
Il s'adressait à M"^* Servain d'une façon si enjouée, que la bonne dame s'enhardit ;
— Oh '. oui ! Mais le bonheur de la voir parmi nous fut trop court !
— Nous espérions vous garder tous deux au moins quelques jours ! ajoutait M. Servain. C'est im grand désappointement !
Maillefeu prit une expression austère, et hocha la tête :
— Les afiFaires ont des exigences, vous savez 1 L'absence a été longue ! 11 est nécessaire de rentrer sans flâner en route davantage !
— Mais, un peu plus tard, vous nous reviendrez ?
— Parbleu !
Tous les cœurs des Servain palpitèrent en un sursaut d'espérance. Eva, ranimée, leva ses doux yeux de sirène vers son mari.
— A Noël, n'est-ce pas ?.,. Ou bien alors, ils viendront, eux, à Tours ?
— Pourquoi pas ?
— Et en attendant, continuait la jeune femme, reprenant" courage et voulant poursuivre son succès, en attendant, Geo et Pauline pourraient bien me tenir compagnie un peu ?
— Mais certainement ! accordait Tépoux bénévole avec la même mansuétude.
— En voilure ! En voiture !
Les visages, éclairés par les promesses dernières, se rapprochèrent encore une fois en de tendres embrassements. Puis Eva, entraînée par une poigne vigoureusement, s'éloigna, non sans tourner la tête comme la femme deLoth. La portière claqua : le train s'ébranla et disparut. Alors M""^ Servain ressentit le vide affreux qui désole les mères, chaque fois qu'elles éprouvent la cruauté du fatal adage : « La femme doit suivre son mari ! . . . »
Et Geo, pendant le retour à la maison, ruminait des raisonnements sévères dont la conclusion se révéla tout haut, inopinément :
— C'est égal !.. . Ce ne sera jamais un vrai frère!... Quelle différence. ..
Ni son père, ni sa mère, ni Pauline, ne furent curieux de l'entendre compléter cette phrase.
Geo, après un instant, en trottant coude à coude avec M. Servain, reprit, très bas :
— C'est vrai, papa, ce qui a été dit hier soir ?
l'essor Drs coi.o>inES 125
Gabriel quitterait la Uochelle pour aller chercher fortune à Paris ?
M. Servain, à contre-cœur, souffla, dans un gros soupir :
— On l'assure ! Le père Turquant est furieux et va céder le commerce à un jeune cousin. Pauvre Gabriel 1 J'aigrand'peur qu'il ne lâche la proie pour l'ombre I
— Il y en a tant qui font de même I mâchonna Geo, avec un regard oblique vers son aînée.
Et la petite se replongea dans une méditation abstruse, où il fut dangereux de la relancer. Pauline l'éprouva bientôt quand elle requit l'aide de sa jeune sœur pour remettre en ordre la maison sens dessus dessous. Geo resta parfaitement rclive à ces injonctions de l'autorité supérieure, rigide, les yeux noircis, la figure hostile et fermée. M"® Servain, avant de gronder, s'inquiéta.
— Que te prend-il, mon enfant ? Es-tu malade ?
— Oui 1 fit brusquement la fillette. J'ai mal là... et puis là !. . .
Elle touchait son front et la place de son cœur.
— 11 faut te coucher. ..
— Non, non I J'étoufferais... J'ai plutôt besoin de marcher au grand air I
— Eh bien 1 alors, intervint Pauline, rends-toi utile en reportant ce panier au jardinier de la rue Jacques- Vincent. •'
La commission agréa à Geo. La rue Jacques-Vin-
cent, c'était, à l'extrémité du Mai!, par delà le parc d'OfbIgny, un adorable chemin offrant des échappées sur la mer, entre les parcs de riches résidences et les vergers.
Telle qu'un moderne Chaperon Rouge, son feutre à cocarde campé sur l'oreille, la jeune fille partit, toute menue sous les grands arbres aux ombrages éclaircis par novembre. Les sentiers tracés entre les tapis verts de la majestueuse avenue, si animés et si chantants les soirs d'étés restaient absolument déserts, en cette fin de jour d'automne. Les dernières ajffiches, détrempées par la pluie, pendaient, en lambeaux décolorés aux barrières fermées du Casino. Partout s'annonçaient l'abandon et le dénùmenlde l'hiver proche. avec la mélopée aigre de la bise. Et dans cette longue plainte enveloppante, le piétinement des petites bottes agiles sur les feuilles sèches mêlait seul un bruit vivant.
Mais la solitude, le crépuscule, les feuilles mortes, les arbres dépouillés, les houhoulementsdu vent s'harmonisaient à la mélancolie de Geo. Et la fillette fonçait de l'avant, avec un acre plaisir et une énergie emportée, comme pour aller vers plus de sauvagerie, plus de ténèbres, au repaire même des aquilons.
Sa course aboutit à la maisonnette du maraîcher. Quitte de son message et délivrée du vaste panier, Geo s'en revint à pas beaucoup plus lents, pour reculer^ lé plus possible, l'instant de sa rentrée, et se repaître à satiété de sa peine mystérieuse.
t'ESSOR DES COLOMBES 12'J
Elle descendit l'allée qui se présentait à l'issue du chemin, et se trouva dans le parc d'Orbigny, sur la terrasse. Des vagues jaunes s'agitaient, à perte de vue, et battaient le remblai. Une lueur pourpre, au ras de l'horizon, soulignant les nuées grises, indiquait la place où s'endormait le soleil, invisible ce jour, A gauche, la ville et le port étalaient des masses confuses, en retrait des deux sentinelles qui se dressent, immuables et sévères, à leurs avant-postes : la tour de la Chaîne et celle de Saint-Nicolas.
Combien de fois, à cette place même, ou en d'autres points du rivage, bordé de pins d'Alep et de tamarins, Geo avait-elle étudié ce tableau connu, et toujours différent, et toujours admiré ? Mais les couleurs lui en paraissaient, alors, bien plus riantes. Aujourd'hui, tout se teintait de deuil, comme ses pensées...
Elle ne vit plus qu'un nuage, et se tamponna les yeux. Quelqu'un, qui débouchait d'un sentier transversal, près d'elle, aperçut la fillette, et le geste chagrin. Une main s'abattit sur le bras de Geo qui, effrayée, bondit de côté.
— Eh bien !.,, Qu'y a-t-il ? demanda une voix bougonne.
Le petit visage mobile se transfigura étrangement. Une novice en oraison, à laquelle apparaîtrait son bon ange gardien ne montrerait pas une surprise plus ravie.
— Ah ! Gabriel, c'est toi !... J'ai tant souhaité te
rencontrer ! J'ai si fort pensé à toi que ça t'a amené sur ma roule 1...
Le jeune homme eut un sourire sceptique, un peu forcé .
— Romanesque enfant ! Si jeune et croire déjà à la télépathie ! Tout simplement, je suis venu dire adieu à ce coin qui fut un de mes revoirs favoris I Car je pars demain ! Tu le sais peut-être ?
— Je le sais... On le sait... Ah ! Gabriel, tu ne te figures pas combien j 'ai de peine de tout ce qui arrive !
Le cœur lui sombra de nouveau. Geo s'effondra sur le banc voisin en sanglotant. Gabriel, remué, mit de côté le déguisement de fanfaron, qu'il s'adaptait si mal. Il s'assit près de la fillette et lui prit affectueusement la main :
— Ma pauvre gosse ! Vrai ! C'est à cause de moi que tu t'affliges cemme ça !
— Oui... Oui... affirma-t-elle, en suffoquant. Je ne peux pas m'habituer à l'idée que tu es fâché et qu'on ne goûtera plus le plaisir si bon de se voir chaque jour et de causer des choses qu'on aime... Je ne supporterai jamais cela. On était si bien, avant le mariage d'Eva... Et voilà que ça chavire... Comme dans un canotj quand il entre quelqu'un de trop lourd... Je le déteste comme je déteste tout ce qui te centriste et te fait souffrir !
— Mon bon petit ! répéta Gabriel, sincèrement touché, et caressant la menotte humide de larmes. Tu as
du cœur, toi, je le sais. . . Tu n'es pas responsable des choses qui se sont produites.
— Alors tu me garderas ton amitié, dis ! suppliat-elle, en saisissant les deux revers du pardessus de Turquant. Tu verras toujours en moi une petite camarade.. . Pour moi, vois-tu, tu resteras toujours le même. Et je ne croirai jamais que du bien de toi, quoi qu'on me raconte !
Gabriel regardait fixement le jeune minois bouleversé, les yeux rougis, la bouche enfantine d'où s'échappaient des paroles ferventes . Il venait de soutenir, contre lui-même et contre d'autres, une lutte violente, pour dégager son avenir et se libérer du sort où on prétendait l'enfermer. La première impression douce qui rafraîchît son âme, asséchée par le combat, c'était cette enfant, franche et spontanée, qui la lui donnait. Il y fut singulièrement sensible. Et immobilisant entre ses deux mains la tête aux spirales de tresses brunes :
— Merci, Geo I fit-il, enroué subitement. Tu ne sais pas le bien que tu me fais. Je ne l'oublierai jamais, sois-en sûre !
— Alors, toujours amis, nous deux ? insista-t-elle .
— Toujours, oui !
Gabriel voulut sceller la promesse d'un fraternel baiser. Mais la tête aux colimaçons de cheveux nattés glissa d'entre ses doigts, Geo se Uoava instantanément sur pied.
%3o l'essoh des colombes
— Alors. .. Alors, tu t'en vas à Paris ? dit-elle avèo une certaine fébrilité, en redressant le feutre cocarde de rouge. Que feras-tu ?. .. Ib disent tous que c'est si difficile de réussir 1...
— J'essaierai towt au moins...
— - Mais comment l'y prendre, tout seul, sans relations ?
— « Celui qui met un frein à la fureur des flots » m'a pourvu d'un protecteur inespéré, petite Geo... En ce fatal Luchon, un journaliste fameux s'était intéressé à mes dessins. Je lui en ai adressé récemmenfe une série. Il n'est pas impossible que j 'illustre, selou ses indications, des articles politiques dealinés au Scapin. C'est un secret, Geo!
— Sois tranquille! Je le garderai! déclara-t-elle, fière, comme grandie. Le Scapin, ce serait un magni^ fique début I Mais...
Cheminant entre les massifs, ils arrivaient à Tave-î nue du Mail, et là, machinalement, s'arrêtaient en face l'un de l'autre.
— Mais? répéta Gabriel. Comment, encore des pleurs ! . . .
Elle eut beau faire. La rosée déborda de ses paupières, ruissela sur ses joues rondes. Geo bégaya, pitoyablement :
— Mais... ce Paris I Ces grands journaux !... Tu nous oublieras, c'est sûr 1
— Tu es bien la plus têtue des petites bourriques
L ESSOB DES COLOMBES lOl
que je connaisse! Que faut-il donc te jurer?,.. Ne te tracasse pas, Geo I Les hommes sont plus fidèles que tu ne le supposes à un bon souvenir. Pour ma part, je ne saurais oublier la petite amie qui a pleuré en me quittant, à une heure où chaque chose m'était dure et blessante. Aussi, à toi seule ici, je dis sincèrement : Au revoir I. .. Pour le reste, adieu...
Son geste expressif sembla lancer par delà les jardins jusqu'à l'Océan, le faisceau des espérances et des affections déçues dont il voulait décharger sa vie... Très naturellement ensuite, Gabriel inclina sa haute taille pour effleurer des lèvres le front de la fillette.
— Au revoir, Geo !
Des ombres se mouvaient dans l'avenue. Des couples d'amoureux profitaient de l'obscurité croissante pour marcher enlacés. Les deux camarades, stationnant dans la contre-allée, semblaient aussi en tendre rendez-vous. Geo rougit d'une honte confuse, et se cambrant dans un vif recul, échappa encore une fois au baiser amical.
— Au revoir, Gabriel 1 Dieu te bénisse toujours ! Ces mots s'étranglèrent dans sa gorge serrée. D'une
saccade, elle libéra sa main et s'enfuit en courant.
XYÏI
]\jme Francis Maille feu à M . et M"''" Scrvain.
Tours, i8 décembre.
« Mes chers pnronls,
(( Nouvelle fâcheuse ! Vous serez peines comme je le suis ! Nous nous réjouissions de voir venir Noël qui devait nous rassembler! Et mon mari me prévient aujourd'hui que nous irons à Londres passer les fêtes de Christmas, chez des amis très haut cotés dans la société anglaise. Il lui est impossible d'éluder cette invitation, quoi qu'il le désire !
« Mais le rendez-vous ne sera reculé que de quelques semaines. Yous passerez ici la période de Carnaval. Quel bonheur de vous revoir enfin ! J'aimerai mieux celte maison quand elle sera imprégnée de votre souvenir. »
l'essor des colombes i33
De la même aux mêmes,
Paris, 5 février.
« Mes bien-aimés,
G Je suis navrée du conlietemps dont je dois vous /aire part ! Quinze jours d'Angleterre, un naois à Paris, et voici qu'au lieu de retourner en Touraine vous attendre, nous partons pour Nice. Francis m'a juré que cette fugue serait la dernière et que nous reviendrions ensuite pour un long repos, nous fixer chez nous, oiije suis si impatiente de vous recevoir! J'ai à peine le temps de vous dépêcher ce billet. Croyez toujours à l'affection entière de votre petite Eva. »
Ibid.
Tours, 20 mars.
(( (Vest jouer de malheur I Nous voici envahis, la maison archipleine. Les Faston, chez qui nous avons reçu une si large hospitalité à Londres, ont eu la fantaisie de visiter les châteaux de la Loire. Nous devons leur en faire les honneurs. Je ne m'appartiens pas une seconde ! M""* Faston, qui ne sait dire en français que bonjour, meiKÎ et au revoir, ne me lâche pas d'une
i34 l'essor des colombes
semelle. Avec cela, elle est férue d'archéologie et n'aperçoit pas une cheminée sculptée, un escalier ou un bahut, sans en réclamer l'historique. Mon vocabulaire et mon savoir très restreints sont vite à sec. Je dois préparer chaque excursion comme un examen,' C'est épuisant !.. . Quelle différence quand nous ferons ensemble, à Pâques, ces mêmes promenades! A bioiilôi, mes chers aimés! »
lldd.
Tours, mercredi saint.
«Je suis consternée I... Suspendez vos préparatifs quelque temps!.,. Aux Faston partis hier, succèdent les Barracas, de Barcelone, qui nous tombent du ciel dès demain ! . . . Encore un retard aux espérances de réunion si longtemps caressés !... Mais ce n'est plus qu'une qucsliun de jours ! »
Ibid.
Tours, ro avrH.
« Les Bariacas se sont éternisés une quinzaine !... Et nous allons être dérangés par une série de mariages et de grands dîners, ici et aux environs. Mais la semaine prochaine achevée, je serai libre enfm de vous appeler!
l'essor des colombes i36
One le temps, sans vous, m'a paru longl II mB semble qu'un siècle a passé depuis que nous ne nous sommes embrassés !...)>
Deux larges gouttes d'eau s'écrasèrent sur le papier de pâle azur, chiffré d'or. Et Eva, s'accoudant au bureau de marqueterie, incrusté de bronze ciselé, s'appliqua précipitamment sur les paupières un minuscule morceau de batiste, encadré de dentelle, tout à fait impropre à ctancher un gros chagrin.
Le chagrin et la souci détonnaient, d'ailleurs, comme d'I^érétiques dissonances, dans l'harmonie légère de ce salon aux brocatelles fleuries, aux boiseries gris tendre, aux meubles fluets, rehaussés d'or terni. Sur les frontons des miroirs et des cadres, les dessus des portes et les panneaux des chiffonniers, de même qu'au lit et à l'armoire de la chambre à coucher voisine, partout se répétaient les nœuds, les guirlandes, les carquois, les atlributspastoraux de l'époque Louis XYI. Le vicomte de Forey, conseiller privé de Francis Maillefeu, ayant décrété qu'Eva ressemblait à M""» de Lamballe, les moindres objets devant entourer la jeune femme araicnt été choisis du « stylo » auquel s'accordait son (( typ* )).
Mais dans ce décor, ou elle s'était trouvée transportée comme un bibelot parachevant une collection, rien ne touchait Eva, Ce gracieux logis, oiielle n'avait pu faire encore « son coin », ne lui représentait qu'un pied-ù-lerre do plus, entre les nombreuses chambres
i36 l'essor des colombes
de Palaces et de Majestics, où elle avait passé depuis son mariage. Le nid des meilleurs souvenirs de sa jeune vie restait toujours l'ancien appartement de la rue GargouUeau.
C'était là que s'attardait son regret éperdu, évoquant chaque coin ami : le piano fatigué d'où s'exhalaient tant de chansons rêveuses, le balcon d'où l'on guettait papa, en taquinant Ballhazar : et la table, servie à la diable, où l'on dévorait des choses communes et saines à belles dents, en riant de si grand cœur 1 Qu'il était doux de vivre alors I
Fini tout cela ! Impossible de revenir en arrière le reprendre ! Aussi impossible que de ressusciter Mousmé, la spirituelle et espiègle Mousmé, que cet imbécile de Gift, anémique et trembleur, ne remplacerait jamais !
Et au milieu de son bric-à-brac délicieusement Trianon, M"^^ Francis Maillefeu, un collier de perles au cou, habillée de soie et de guipure que des doigts d'artiste avaient chiffonnées, pleurait le passé vulgaire !
Trop brusque avait été la rupture des chères vieilles habitudes 1 La jeune femme ne s'adaptait qu'avec effort au régime nouveau. Il eût fallu, pour faciliter sa transplantation, qu'elle retrouvât une atmosphère sereine et douce, une sollicitude délicate.
Or, elle restait craintive devant son mari, comme un petit collégien débutant vis-à-vis d'un pion grondeur
l'essor des coi.omues 187
et capricieux. Et c'était un supplice journalier que d'affronter la trinité hostile, régnant dans le grand pavillon adjacent : la belle-nière, la belle-sceur, et surtout l'omnipotente Henriette.
Abolis, oh I combien vite, les rêves généreux et romanesques, enfantés dans son âme naïve: dévouement filial et fraternel, concorde, intimité ! Devant riiilruse imposée par le jeune maître, le triangle s'était serré, intangible, impénétrable. Mille piqûres sournoises avaient repoussé Eva. Et aujourd'hui, la seule vue de ces figures où se lisait l'hostilité compassée, hargneuse ou ironique, suDQsait à paralyser lu jeune femme.
— Tenez bon, disait Francis, confiant en sa force orgueilleuse pour faire tourner les choses à son gré. Il l'aut, de toute nécessité, que vous vous accoutumiez les unes aux autres.
Mais Eva, en secret, se décourageait, accusant plutôt sa propre incurie que la malveillance d'autrui. Une autre, plus fine et plus adroite qu'elle, plus exercée aux ruses féminines, ne serait-elle pas parvenue, en six mois de mariage, à établir son empire sur son époux, et à prendre une position solide en face des adversaires intimidés ?
— C'est ma faute ! Je ne sais pas ! Je ne saurai jamais m'y prendre! pensait-elle, perplexe et déprimée.
Une armoire, ouverte par M"* Gramme, craquant dans la chambre à côté, des rires s'élevant tout à coup
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dans le fumoir mitoyen, rappelèrent à la jeune femme le danger de s'abandonner à ses pensées entre des portes à petits carreaux voilés de tulle.
Vivement, elle se redressa, glissa la lettre inachevée dans un tiroir, et jeta sur ses pommettes enflammées un nuage develoutine.
— On peut entrer, je suppose ? Ce n'est que Forey et moi 1 annonçait la voix métallique de Francis Maillefeu.
— On peut entrer ! répondit Eva, s'efForçant au mode enjoué, et cachant, dans le creux de sa paume, la minuscule poudrière de vermeil.
Le visiteur — si habituel qu'il était presque un commensal de l'hôtel Maillefeu — se ployait devant la jeune femme, lui montrant le sommet d'un crâne poli et les quarante cheveux de son occiput, séparés méticuleusement par une large raie. Didier de Forey appartenait à une noble famille, ruinée depuis Louis XIV, et qui, depuis quatre générations, dévorait ses héritages à l'avance. Ayant épuisé le dernier, l'aimable viveur ne comptait plus que sur tine avantageuse mésalliance, et fréquentait la société où il pouvait trouver cette aubaine. Ainsi servait-il de trait d'union, dans une province où les classes demeurent catégoriquement tranchées, entre l'aristocratie, la finance et le haut négoce. Recherché avec empressement par ces derniers, toléré dans sa propre caste, toujours enchanté de lui-môme, Didier ainsi chauve,
l'essor dkp colombes iSg
grassouillet, tin peu bedonnant, défrisant la trentaine, le monocle à l'œil, la boutonnière fleurie, incarnait, pour les gens du Tiers-Etat, le modèle du parfait genlllhomme, et tenait l'emploi de Dorante chez les petitsneveux de M. Jourdain.
Francis Maillefeu, doué pourtant d'une volonté nette et d'une sagacité agile, professait une considération sans bornes pour le jugement, le goût, la compétence du victomte de Forey en tout ce qui concernait les sports, la curiosité ou l'étiquette, et n'eût pas acheté un cheval, une pendule, ou donné un dîner, sans consulter le Pétrone tourangeau.
De son coup d'oeil de maître, expert à saisir les moindres infractions, Francis, dès son entrée dans le boudoir, avait aperçu une enveloppe sur le tapis, l'enveloppe de la letlre cachetée. Il ramassa le pa[)icr et le rejeta négligemment sur le bureau. Mais il avait lu la suscription, et ses épais sourcils se rapprochèrent.
— Quelle enragée épistolière! railla-t-il. Prenez» y garde. Tant écrire vous fatigue mal à propos les yeux et vous amènera des plis au front.
Voyant Eva décontenancée, il mit plus dé rondeur dans sa voix, pour achever la remontranee :
— Mais, ma chère petite, vous vous êtes oubliéel Vous deviez vous tenir prête à trois heures !
La jeune femme jeta un regard vers la pendulette de cristal et d'argent, et gentiment, s'excusa :
— Il reste cinq minutes avant l'heure. Et je n'ai plus qu'à mettre mon chapeau !
Didier de Forey leva les bras au ciel, et eut un rire indulgent :
— Mettre un chapeau en cinq minutes !... Charmante Madame, vous êtes adorable. Le lys des champs!.,. Cinq minutes ! Avec une autre il faudrait ajouter un zéro à ce cinq !... Un chapeau ! Mais c'est l'épilogue d'un poème, le couronnement d'une œuvre d'art, longue et délicate !...• Chère Madame, vous détenez le record si vous menez à bien cette opération compliquée en cinq minutes !
— En effet ! c'est trop d'insouciance et de sansfaçon I Je le répète souvent, commença Francis, vexé.
M. de Forey tourna galamment la critique.
— La beauté accomplie et la jeunesse éclatante peuvent se permettre cette insouciance, qui n'est guère à la portée de toutes ! Aussi, Madame, nous ne vous attendrons que cinq minutes !
Il ponctua d'un salut le madrigal. Eva, sans paraître y prêter d'attention, se dirigea vers la porte de son appartement. Francis la retint d'un geste.
— Au fait, lequel de vos chapeaux mettra le mieux en valeur votre toilette ? Que pensez-vous de cette dernière création de Redfern, Forey ?
Le monocle visa l'élégante silhouette, en suivit les lignes, étudia le corsage croisé, décolleté en pointe, la jupe de taffetas changeant, drapé en paniers flous,
l'essor des COr.OMBÊS l4i
de façon originale et incditc. Eva devint pourpre sous le regard appuyé qui parcourait lentement sa personne .
— Absolument suave ! déclara M. de Forey.
— Mais quel chapeau? Thaï is the question, réfléchissait Francis, rêveur. Le béret de paille d'Italie à pouf blanc? Le turban bronze à plume droite, ou le grand chapeau à pleureuses vertes et roses ?... Parbleu, c'est bien simple I Faites-les apporter ! Nous en jugerons !
— Et nous prononcerons en toute connaissance de cause ! conclut M. de Forey, de sa voix roucoulante.
Eva, la main sur le boulon doré, se retourna vers son mari. Francis ne comprit pas le reproche de ces yeux brumeux. Elle sortit. Et lui, revenant à l'objet de sa contrariété intime, chiffonna nerveusement l'enveloppe où la jolie écriture, molle et, facile, avait tracé l'adresse de M. Servain.
— Trop souvent ! Elle pense trop souvent à tout ce monde ! maugréa-t-il entre les dents.
— Mon cher ami, disait Forey, votre petite femme serait digne de jouer les ingénues, à la Comédie-Française. Elle a une façon de rosir, tout à fait délicieuse à observer,
— Trop petite pensionnaire 1
— Ça lui passera! A vous de l'éduquer,dela lancer! Dans quelques mois, ce sera la femme la plus chic du
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pays, comme elle en est déjà la plus jolie ! Vous verrez son succès aux courses 1
Flatté en son snobisme. Maillefeu s'épanouit, E va bénéficia de cet apaisement quand elle rentra, la tête ombragée d'un chapeau noir et blanc, orné d'un nœud de velours, le plus simple qu'elle eût trouvé dans ses cartons .
— Je garde celui-ci, que je trouve le plus seyant et qui me plaît le mieux ! dit-elle bravement, quoique le cœur lui défaillît en risquant ce petit coup d'Etat.
— Le dernier chapeau que vous arborerez semblera toujours le plus seyant ! dit le vicomte de Forey avec grâce, sans paraître comprendre l'intention provocante.
Francis eut un sourire et un haussement d'épaules, comme à une incartade d'enfant gâtée :
— Passe pour aujourd'hui ! Mais ne vous en remettez pas d'ordinaire à votre goût, exagérément rosière. . .
Eva baissa la tête et s'attentionna à boulonner son long gant de Suède. Comme elle s'apprêtait à rejeter son écharpe de renard blanc, la main diligente du vicomte de Forey lui rendit ce service. Le menton enfoncé dans ses fourrures, la jeune femme, Francis et Didier sur ses pas, descendit le bel escalier de pierre, décoré de fresques ,
L'auto quitta le boulevard Bcranger, descendit la rue Nalionale, rartèro la i)lus mouvenienlée de l'agréable ville, et atteignit la ci-devant rue de l'Archevêché, laïcisée en rue Emile-Zola. Didier de Forey, monté en voiture avec les jeunes époux, devait présenter Mme de Maillefeu à sa vénérable tante, la marquise de Rans, accueillante parfois aux connaissances panachées de son coquin de neveu. Le salon de la douairière pouvait donner accès à d'autres nobles demeures. Aussi Francis se préoccupait-il extrêmement de cette visite et de l'impression qu'y produirait Eva.
— Pose-'toi bien 1 fit-il en trav^sant l'antichambre, et s'oubliant jusqu'à tutoyer sa femme sous l'oeil ironique du laquais.
Cette recommandation, naturellement, eut pour résultat d'enlever à Eva le libre exercice de ses facultés. L'apparition de la vieille marquise acheva de la stu-
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péfier. Mrae de Rans, décharnée, livide, lui parut un squelette articulé, attife, d'oripaux à la mode par des carabins irrévérents.
Une crise de timidité morbide coupa la pensée et la parole à l'infortunée jeune femme. Mais sa confusion, son balbutiement la servirent, à son insu. La marquise, spirituelle, érudite, causeuse brillante, préférait les auditeurs aux interlocuteurs. Comme tous les solistes, elle prenait ombrage des virtuosités rivales. Aussi déclara-t-elle « délicieusement intéressante » cette jolie personne qui jouait « divinement » du piano, assurait-on, et dont le talent serait une ressource pour les fêtes de charité.
Didier, en reconduisant le couple vers la voiture certifia l'excellent effet obtenu. Eva n'en fut' pas moins tancée, dès que son mari eut pris place près d'elle.
— C'est égal ! Ne vous montrez pas partout tellement oie blanche ! Et défaites- vous de celte manie absurde de rougir ! Ça vous gâte le teint, et c'est ridicule. Forey, tout à l'heure encore, en plaisantait!
Eva fut tentée de confesser la révolte profonde de sa pudeur sous la hardiesse équivoque de certains regards. Mais elle entendit d'avance la raillerie qui riposterait à son aveu, avec l'épithète, si souvent jetée, de « petite bourgeoise ». Elle se tut et s'appliqua, docile, à retenir la leçon qui lui était serinée, entre chaque visite : — Attention ! Ici, on cause musique !
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Dégcicz-Yons ! Surtout, éludez les questions sur la Uochclie ! ■Parlez de votre grand-père, chez le colonel. Ça fera bien 1
De droite à gauche, de haut en bas, comme, uns grosse mouche fantasque, l'auto parcourait la ville, promenant, entre ses glaces, les deux profils rapprochés, la jolie tête, gracile sous la mousse d'or des cheveux et le grand chapeau relevé, et le visage d'homme, d'un dessin hardi. Les passants, curieux encore d'apercevoir l'industriel et la femme dont la fine beauté l'avait séduit, se retournaient vers cette vision d'amour et d'élégance. Le héros du roman, cependant, continuait de catéchiser l'héroïne :
— A présent, vous me reconduisez à l'usine oij je vais vous quitter. De là, rendez-vous chez Lamoureux, au thé de M™e Stoffe. Attention aux relations que vous ébauchez ! Ne vous laissez pas envahir. Tenezvous-en aux dames de la cavalerie... Ensuite avenue du Grammont, chez les Lerat, portez des condoléances. Rentrez ensuite, habillez-vous. Nous dînons chez ma mère. Puis au théâtre — Manon — Prenez la robe orchidée, garnie d'effilés d'argent !
Ils longeaient, rue Saint-Pierre-des-Corps, les hautes murailles et les pignons de l'usine. Des arômes de caramels, de chocolat, de friture, flottaient autour des cheminéesgéantesdela biscuiterie. L'auto déboucha sur le quai pour venir s'immobilisera la grille monumentale de la cour, encadrée par ks pavillons des bureaux.
ÏO
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Déjà stationnait Jà un coquet tonneau, altelc d'un poney. Un homme, au bord du trottoir, tête nue, le coude appuyé à la lanterne, causait et riait familièrement avec la conductrice delà petite voiture, une personne voilée de bleu foncé et ensaquée d'un manteau belge, aussi soigneusement dissimulée par ses vêtements qu'un domino de carnaval. Une autre femme, assise dans le tonneau s'intéressait à la conversation. L'irruption subite de l'auto dérangea les attitudes sympathiques. L'homme s'écarta vivement de deux pas. Le cheval eut un recul, aussitôt réprimé par un coup de fouet asséné entre les oreilles.
Francis Maillefeu, avant de sauter à terre, avait reconnu les personnages de la scène et l'équipage joujou que s'a sœur se plaisait à conduire elle-même. Trônant sur un coussin surélevé, et sous l'abri d'une écharpe épaisse, Blanche pouvait donner à ceux qui l'entrevoyaient, l'illusion de posséder une , stature normale et une figure ordinaire. Aussi ne se montraitelle par la ville que dans cette voiture, accompagnée d'Henriette, qui descendait seule pour les achats.
— Eh bien ! Blanche, je te croyais à ton chalet de Saint-Cyr, tantôt! dit Francis~d'un ton qui exprimait un contentement médiocre.
— Henriette avait quelque chose à dire à Alfred ! répliqua M'^e Maillefeu, la voix stridente, et relevant le front d'une saccade. Le mettras-luà l'amende, comme
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un ouvrier, parce que nous nous sommes permis de le déranger?...
Alfred Limart, le fondé de pouvoirs de l'usine, tourna vers son chef ses yeux limpides et son sourire affable — sourire immobile et perpétuel comme celui d'une photographie — sourire affable — sourire du matin, de l'après-midi et du soir, qui devait persister môme dans le sommeil. Alfred, cousin éloigne des Maillefeu, se dépensait pour tous en altlcntlons qu'Eva jugeait obséquieuses, — tout en se reprochant ces préventions.
• Ce n'était pas sa faute à ce garçon, après tout, s'il était né frère de l'inquiijtante Henriette ! 11 déployait, dans son service, des qualités rates de vigilance et d'activité. Et c'était grâce au zèle de cet employé accompli que le jeune patron jouissait d'une liberté si large.
Alfred, souriant toujours avec abandon, exhibait une poignée de fleurs, qu'il avait tenues jusque-là cachées derrière son dos.
— Voyez quelle aimable sœur je possède! C'est mon jour de naissance, le trente-deuxième ! Et Henriette m'apportait ces pivoines, cueillies dans le jardin de Saint-Cyr!
— Très gentil de sa part ! Félicitations ! fit brièvement Maillefeu, roidi comme toujours quand la présence de sa sœur lui était imposée en public.
Des femmes en cheveux, traînant des enfants, ralen-
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tissaient le pas afin d'observer le groupe, surtout la jeune dame, descendant du tiède écrin de drap clair, finement parfumé, pour aller saluer les promeneuses de la petite voiture.
— Chouette! fit un trottin. En v'ià une joliment nippée, et belle, et qui sent bon ! Et des roses à la vitre de son auto ! Toutes les chances 1
— - iMais l'autre rabougrie est laide pour dix, malgré son cache-mouches indigo! répliqua l'autre — une ouvrière congédiée — élevant agressivement la voix. Ça console d'aller à pied !
Blanche Maillefeu entendit l'insolent propos, et sa main,- osseuse sous le gant, se crispa sur le manche du fouet. Eva s'évertuait à lui dire quelques paroles aimables, en flattant de lapes câlines l'encolure du poney. Celui-ci se cabra sous le mors, brutalement tiré.
— Ne touchez pas à Rob-Roy ! rugit la naine. Et le rictus d'un grincement de dents transparut sous son voile.
Eva, surprise par le choc, rejetée en arrière, faillit perdre l'équilibre. Heureusement, Francis, d'un bras prompt, la soutint.
— Attention, ma chère! Rob-Roy a le caractère farouche de sa maîtresse. Qui les caresse, se pique!
Ce disant, il lançait un coup d'oeil furieux à sa sœur. Celle-ci, sans rien attendre de plus, fouailla le poney qui partit à folle allure.
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Maillefeu écrasa tin juron entre ses lèvres rasées. Il revint, pensif et sombre, jusqu'à l'auto où il aida sa femme à s'installer, avec une certaine sollicitude distraite. Et fermant lui-même la portière :
— Amusez-vous ! N'oubliez pas mes recommandations! A ce soir !
De l'entrée des bureaux, Alfred Limart se courbait en deux et dirigeait encore son sourire immuable vers M"'* Maillefeu. L'auto fila sur le quai, au long de la Loire paresseuse et blonde. Et derrière la glace décorée de roses de Mce, la jolie femme, enviée au passage, regardant, sans le voir, le paysage clair, se laissait emporter avec indifférence, pclilo chose atone, passive et sans joie.
— Papa chéri ! Mon petit Geo !
— Eva I Notre E va !
Etreintes, baisers, rires de jubilation, attendrissement encombrant dans la bousculade de la foule ! Ils ne pouvaient croire à la chance inouïe qui les réunissait, ceux qui veyiaient de se rejoindre à Montparnasse, où M™^ Francis Maillefeu, toute seule, attendait avec impatience ! Et les absents aussitôt se mêlaient à leurs effusions.
— Comment va la chère maman? Dans trois semaines, ce sera son tour de débarquer ici avec Pauline!
— Où est le télégraphe? s'enquérait M. Servain, agité de cette fièvre des gares qui surexcite les nerfs tant au départ qu'à l'arrivée. J'ai promis une dépêche pour informer ta mère de notre heureux voyage !
Dans l'auto qui les transportait, rue Caumartin, Eva, délirante, pressait les mains de son père et de sa sœurette pour se convaincre de la réalité.
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— Tous trois ainsi ! A peine si j'y peux croire ! Et maman plus tard, qui viendra te chercher, Geo 1 Comme tout s'arrange bien, n'est-ce pas ? J'avais été si déçue de quitter Tours sans vous y recevoir. A Paris, dès l'arrivée, je me suis trouvée malade. Et inopinément Francis a dû partir pour la Russie et l'Allemagne. Il voulait m'emmener. Mais le docteur, qui m'ordonnait le repos, s'est opposé à ce long voyage. Retourner seule à Tours, je n'y voulais pas penser. J'ai demandé à aller à la Rochelle. Francis n'a pas jugé ce projet pratique, mais il m'a proposé la compagnie de Geo pour me distraire ! Vous pensez si j'ai agréé l'idée avec enthousiasme.
Evà rayonnait, littéralement, sans un soupir pour son veuvage momentané. Il semblait que Francis ne lui eût jamais été plus agréable qu'en s'éclipsant quelques semaines. (( Cela plaidait contre lui, pensait Geo. Tant pis pour ceux qui ne savent pas se faire regretter ! »
La boîte vitrée, où s'échangeaient ces expansions, se faufilait avec célérité entre les autobus, les taxis, les fiacres, les tramways, les camions, les bicyclettes. Et M. Servain, ainsi que tout provincial jeté dans le brouhaha de Paris, s'impressionnait quelque peu de ce pêle-mêle bruyant :
— Et dire qu'il en passe autant sous le soll II devrait y avoir cent fois plus d'écrasements.
Geo, les yeux avides, les narines frémissantes, s'eni-
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vrait de ce spectacle excitant, saisissant, au passage, des échappées de perspective .
— La Seine ! Notre-Dame, au fond I Le Louvre ! L'Arc du Carrousel! Ohl je veux visiter les Musées de fond en comble î
— Ce sera pour moi une occasion de les connaître ! fit Eva, avec un petit rire confus. Car je dois avouer que je n'ai pu encore entrer au Louvre — sinon aux magasins de ce nom...
Geo eut un sursaut de scandale.
— Tu me chagrines, Eva ! Alors, à quoi passezvous le temps, à Paris?
— A peu de choses vraiment intéressantes, ma pauvre gosse! avoua M""" Maillefeu, un plissement de tristesse aux lèvres. On s'agile par ici, ou par là... Courses à Longchamps ou à Chantilly, aviation, matchs de toutes sortes, assauts de boxe, mon Dieu oui! ballets, petits théâtres. — Entre cela, visites, thés, expositions de cercles, essayages... Oh ! surtout les essayages... Et voilà le jour passé...
— Mais c'est idiot ! Et mortel ! fit nettement Geo.
— Parfaitement! convint la jeune femme, sans résistance... Que veux-tu ? C'est la « Haute Vie», si drôlement représentée par les caricatures de Turq, dans le Scapin.
— Tu les as, ces dessins -là ? fit Geo, avec un intérêt si ardent qu'elle en rougit.
•— Quelques-uns, peut-être... Tu verras la série
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des originaux au Salon des Humoristes. Tiens ! voici l'Opéra... Nous irons demain tous trois. On donne Siynrd. Un bain d'idéal I Ça m'a tentée !
— Ah I Eva, je te retrouve ! cria la jeune fille, frappant des mains avec transport.
Elle discernait mieux, après l'exposé en raccourci qu'en venait de faire Eva, la compression imposée à la nature véritable de sa sœur. Et elle ne s'étonnait plus que, rendue à elle-même, la jeune femme ressentît l'allégement d'une délivrance.
— Telle une personne qui dépose un corset trop étroit 1 pensa la jeune psychologue.
Par les rues obstruées, ils arrivèrent bientôt h la maison où, depuis plusieurs années, les Maillcfcu- Limart avaient établi un nid de passage, afin d'éviter à Blanche la promiscuité des hôtels, et au centre des attractions qui, seules, comptaient pour des snobs de provinces : théâtres, music-halls, modes du quartier Vendôme, cafés de nuit... Un second étage^ coquettement aménagé, précédé d'un balcon d'où se découvrait la claire percée du boulevard, et la coulée sans trêve du torrent vivant.
— Tu aimes Paris ? demandait Geo, vite perchée à ce belvédère.
— Oui, fit Eva. Du moins ici, nul ne porte sur soi une étiquette qui le signale au premier venu 1 Sorti du logis, on est un anonyme de plus dans la foule ! Et c'est bon, va, de passer inaperçu, de ne plus sentir,
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derrière chaque croisée, des yeux qui épient vos moindres gestes.
Quelle prodigieuse soif d'indépendance, à présent, en cette âme souple, malléable et si douce I Une Eva nouvelle se révélait à elle-même et aux autres. Le plaisir d'installer ses chors hôtes, de pourvoir à leur confort, lui coiiimuniquait une vivacité, une décision inusitées. Les domestiques, stupéfaits, la "virent, pour la première fois, agir en maîtresse, et leur dicter des ordres sans hésiter.
— Le chat est parti ! Les souris dansent ! disait avec quelque mépris M"' Gramme au corpulent cordon-bleu.
Le chauffeur, luî^ geignait et grognait, sans cesse au volant, pendant le séjour du père de Madame, et obligé de piocher la topographie des quartiers excentriques et de la banlieue, courant de la Malmaison au Père-Lachaise, de Vincennes à Saint-Denis ou aux arènes de Lutèce ! Il avait tant de choses à voir et à revoir, ce bon M. Servain, et c'était tellement amusant de circuler dans « l'auto de ma fille », sans consulter la petite machine du taximètre !
Eva s'ingéniait à prévenir ses désirs et à satisfaire ses moindres caprices. Il partit, comblé de baisers, de promesses, d'aimables cadeaux, et convaincu du bonheur de son enfant.
Eva, à cet instant, voyait à peu près le fond de sa bourse et devait constater qu'avec des apparences de
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prodigalité, son mari lui mesurait chichement l'argent de poche.... Trop fière pour réclamer, elle restreignit ses dépenses. Et qu'importait, avec cette brave petite Geo ! Leurs distractions coûtaient si peu !...
Arpenter la capitale le guide en main, libres et gaies comme des étudiantes étrangères en vacances, sauter sur l'autobus, s'engouffrer dans le Métro, naviguer sur le bateau- mouche de Saint-Cloud à Charenton,en voyant défiler toute l'histoire de Paris, grimper aux tours Notre-Dame, s'accouder entre les chimères, pour parler de Quasimodo et d'Esméralda, et, en haut des 36S marches, voir s'étendre le plan en relief de la ville immense : ces bonheurs ne coûtaient que peu d'argent, et les deux sœurs en jouissaient avec délices.
Les fanfreluches et les falbalas purent se reposer dans les armoires anglaises. Le trotteur de serge bleue s'arbora effrontément à toute heure du jour. M""^ Francis Maillefeu, pour quelque temps en congé, laissait la place à la petite Eva Servain.
— Ah! quand maman sera arrivée I
Cet espoir seul dépassait la félicité actuelle. En attendant, les deux filles relataient fidèlement à celte mère bien-aimée leurs prouesses quotidiennes. Le souvenir de Pauline, les embarrassait néanmoins, — cette Pauline, ombrageuse et dominatrice, qui avait dû frémir de rage en se voyant préférer Geo.
— Francis n'a jamais voulu que je l'invite!... Pour-
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vu qu'elle ne te rende pas la vie difficile à cause de cela, mon petit 1
— Sois tranquille, repartit Geo. Je sais me défendre. Et elle ne se risque guère à m'altaquer.
— Etes-vous donc sur le pied de guerre ?
— De paix armée, si tu l'aimes mieux. Elle devient d'ailleurs terriblement aigre, notre aînée ! Ce sera une vieille fille insupportable.
— Vieille fille 1 Gomme tu y vas 1 Pauline n'a que vingt-trois ans I
Geo, doctorale, secoua la tête.
— Alors, amène-lui un nouvel Assuérus... Jamais elle n'acceptera de faire un mariage inférieur au tieni Or, il n'y a pas de grosses fortunes, chez nous ! Et vous ne vous empressez pas, ton mari et toi, de lui fournir l'flccasion désirée!
Eva, alarmée en sa conscience, devint grave.
— Mon Dieu I si. mon exemple allait vous être préjudiciable !... Quelques-uns peuvent, en effet, hésiter à demander votre main en vous supposant des exigences...
— Ne te tourmente pas à mon égard ! interrompit délibérément Geo, hissée sur le coin d'une table. Si quelqu'un me plaisait — fût-ce un simple jardinier, armé de deux arrosoirs de zinc...
— Oh ! un rustre ? Geo !...
— Un jardiner qui aime ses plantes possède une âme poétique... Je lui dirais donc: — Courage ! ce
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n'est de ma faute en rien si je possède un beau-frère doré sur tranche, comme ses paquets de biscuits. Oubliez-Ic... Et ne voyez que moi et mes honnêtes gens de parents...
5- Tu as raison ! Tu es une brave petite, comme toujours I fît E va. Ecartant la frangQ légère des clieveux bruns, elle appuya un chaud baiser sur le jeune front, et murmura, la voix ouatée : — N'épouse jamais qu'un homme que tu aimes!...
Puis elle ouvrit vivement la double fenêtre du balcon, pour faire entrer dans la chanibic, où claicnt tombés ces mots trop confidentiels, le la^jagc clourdissanl du dehors.
Geo manifestant un intérêt particulier pour la peinture, elles visitaient Musée sur Musée, expositions, Salons varies, y compris celui des Humoristes- — d'ailleurs lugubre. Elles trouvèrent vite, dans un angle du Palais de Glace, la stalle occupée par les œuvres de ïurq.. . Une série de gravures et de dessins, détaillant, avec un crayon cruel, souligné de légendes d'une rosserie féroce, les grimaces des cabotins de l'estrade parisienne, parlementaires, journalistes, femmes à la mode.
— Un nouveau-venu, presque un débutant, ce Turq, lancé par Aigrefeuille du Scapin, disait un visiteur informé à son compagnon. Pas de métier, mais une intuition épatante... Un chien ! Une patte !
— Sous laquelle il ne fait pas bon tomber ! fit l'autre. Il vous traite les gens de «Turq à More ». C'est le cas de le dire 1
Geo fronsquillait les sourcils en regardant les cari-
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catures d'un air ofiusqué. Eva tomba en arrêt devant deux eaux-fortes, réunies dans un même cadre.
— Notre port de la Rochelle ! Et ta fameuse tour de la Lanterne ! Viens voir, Geo !
Et frappée d'un soupçon devant'la signature monosyllabique :
— Turq ? Est-ce que ce serait notre ami ïurquant, par hasard ?
— Ça se dit ! fit Geo, du bout des lèvres, et allant plus loin.
Evas'immobilisait^au contraire, devant les gravures où le noir et le blanc, mélanges en une symphonie puissante, créaient une lumière et une vie intenses.
— Quel dommage que Pauline n'ait pas su prévoir et ne lui ait pas fait crédit sur l'avenir ! murmura-tellc.
Geo ne releva pas cette observation et passa, indifférente.
Le lendemain, les deux sœurs parcouraient les galeries des Antiques, au, Louvre. Après avoir rendu hommage au Gladiateur, à la Vénus d'Arles, à la Diane de Gabies, elles arrivaient dans la chapelle éloignée où se dresse, seule et blanche, la Vénus de Milo, détachant la ligne sinueuse do ses hanches et de son torse sur une draperie rouge sombre. Et une impression de recueillement les força à parler bas, comme si elles alîeignaient le secret sanctuaire du TcHiplc de la Beauté.
i6o l'essor des colombes
Geo, absorbée en son extase, les yeux rivés à rimage radieuse, faillit buter dans un chevalet. Eva, à cet instant, reconnaissait, avec une exclamation de surprise joyeuse, le dessinateur à la tête crépue.
— Gabriel ! La bonne rencontre !
Le jeune homme, d'un bond, se leva pour saisir respectueusemeat la main tendue :
— Madame ! Vous !... Et...
— Et Geo, oui ! fit gaiement Eva.
— Geo ? répéta Turquant, indécis devant la jeune personne, au maintien plutôt rétractile. Ma camarade Geo?... Est-il vrai 1 Je l'eusse croisée dans la rue sans la reconnaître...
— Une grande jeune fille maintenant...
— Et puis, voilà ! J'y suis, dit Gabriel illuminé. Elle a changé sa coiffure... On voit ses oreilles I A la bonne heure î Elles en valent bien la peine !
— C'est moi qui ai disposé ses cheveux ! triompha la grahde sœur. N'est-ce pas que ça lui va bien I
— Un Greuze !
Geo, rouge d'agacement, les sourcils noués, éclata du coup :
— Un Greuze ! Avec l'air bête et la larme à l'œil. Je vous remercie. Je trouve absurde de cataloguer les figures comme des tableaux !
— C'est bien elle 1 N'en doutons plus 1 s'écria Turquant. -La malice est r.estée intacte. Dieu soit loué ! C'est égal!,,. Je regrette presque l'ancienne Geo,
l'eSSOU DÎÎS COLOMnKS l6l
qui, cllo, renaît la prcmiàc ù ses vieux aniîs ! Nesuisjc donc plus le camarade Gabriel?...
Geo, tournée de profil, dit d'un jet. les lèvres tremblantes, la voix brève :
— Je ne pense pas !... Vous êtes Turq... un monsieur qui a l'esprit corrosif comme du vitriol, qui ricane de tout, qui ne croit à rien de beau et de bon, et qui est lance dans le haut parisianisme. Il me fait trop peur pour sympathiser avec lui.
ïurquantjscs mèches rabattues sur le front, observa d'en dessous la jeune créature qui lui parlait ce langage franc et sévère. Et cette petite nymphe guerrière du xx' siècle, svclle et libre en sa courte robe de toile vieux rose, avec son cou frais et sa fine tête volontaire, lui parut, même au voisinage de l'auguste déesse en marbre, d'une grâce singulièrement captivante.
— Turq,.., à un certain moment, avait besoin de déverser le fiel qui l'étouffait... Pardon de la vilaine image 1 fit-il, d'un air de honte, comme un coupable aux pieds d'un confesseur... Mais ce bilieux croit toujours à ce qui est beau et pur... Et c'est justement pour cela qu'il vient ici dessiner la Vénus de Milo et se rafraîchir l'âme dans l'empire de la sérénité et de la sagesse !... Rends toute ta confiance à ton ancien ami, Geo. Et il redeviendra optimiste !
Le rose visage et les prunelles brunes, striées d'or, s'illuminèrent soudain. Gabriel fut ébloui comme par un jet de tlamme claire. La petite main, dont il con-
naissait bien la ferme et chaude étreinte, s'achemina vers la sienne.
— Oh ! Gabriel, je craignais tant que tu ne fusses devenu méchant et sec, à force de ne considérer que les vils côtés de l'humanité 1 J'étais triste, triste, làbas, aux Humoristes, devant tes dessins. Un artiste peut-il prendre plaisir à portraiturer un ramassis de vilaines gens, dignes du bagne et du pilori, si l'on en juge d'après leurs têtes...
— Le pilori 1... Mais c'est bien cela l'ofûce du caricaturiste, amie Geo ! Penses-tu qu'il n'y a pas du mérite à signaler des gredins au mépris public ?... On m'a jeté au milieu des turpitudes et des tares contemporaines, en me demandant de les stigmatiser... J'y ai dépensé toute la virulence qui bouillonnait en moi. Il me fallait sortir da rang, imposer mon nom... Grâce à ce début éhonté, aux vitres cassées, je me suis fais connaître... A présent, le venin rejeté, je vais revenir à mon naturel... J'ai accepté de collaborer régulièrement à une revue illustrée familiale î Et puis, j'ai des commandes d'afBches... Et entre cela, je travaille à outrance. Mes études ont été incomplètes... Imaginez un romancier qui aurait de la verve, et ignorerait l'orthographe 1 . . . Plaignez le pauvre Turq... qui souffle dans un trombone faussé pour amuser les badauds, alors qu'il rêverait de jouer des ballades à la lune sur un violoncelle tendre I Et rendez-lui votre amitié !
l'essor des colombes ï63
— Il n*a jamais cessé d'avoir la mienne ! assura Eva, avec sa douce sincérité.
Geo ne certifia rien. El Gabriel n'osa insister. Machinalement,les deux femmes s'étaient remisesen marche, entraînées de statue en statue. Le jeune homme, plantant là esquisse et chevalet, avait pris le pas, heureux de guider ses compagnes parmi ces«splendeurs d'art qu'il adorait. Lentement, ils firent ensemble le tour de la salle des Cariatides. Puis ils se trouvèrent à errer au milieu des antiquités égyptiennes, entre les Pharaons hiératiques, figés dans leurs attitudes de paix éternelle, et les déesses à têtes de lionnes. Et le mystère d'une petite figure, hermétique et silencieuse, glissant sa souple jeunesse entre les colosses millénaires, intriguait davantage Gabriel que l'énigme des grands sphinx de granit rose...
Eva acheva avec regret cette flânerie esthétique.
— Vous êtes un cicérone tellement original et intéressant ! Ah! si ce n'était abusif de notre part, on vous demanderait de reprendre, une autre fois, cette délectation !
Abusif! Il se récria, indigné. Rien ne pouvait lui être plus agréable que la société de ses amies de jeunesse. Huit mois d'efforts fiévreux, d'initiation acharnée s'oubliaient à ce bienfaisant contact! Il lui semblait qu'un souille d'air frais pénétrait sa cervelle surchauflée et en apaisait la fermentation morbide.
Kendcz-Yous fut donc pris, pour le Iciidcmain.
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Le Louvre est vaste. Dieu merci ! Et les collections nombreuses à Paris I Le Luxembourg, le Petit Palais, l'Hôtel de Ville, le Panthéon s'ajoutèrent au programme, de plus en plus étendu.
Gabriel, à force d'instances, obtint même une visite à sa «forge », comme il appelait son atelier, sis tout en haut de la Butte Sacrée, à quelques pas de Saint- Pierre. Geo et Eva étaient déjà venues à la Basilique du Sacré-Cœurentendre la messe, mais par le funiculaire, et un matin nébuleux. Elles ignoraient la vénérable église paroissiale, le cimetière qui l'avoisine, et tout ce quartier environnant dont le charme archaïque saisit davantage, en contraste avec le panorama fumeux de la ville énorme : boutiques cintrées, maisons basses, pignons, pavés moussus, petite place paisible de cheflieu de canton, oii l'on ne serait pas autrement surpris devoir stationner une diligence jaune, à impériale et à coupé.
— C'est presque aussi tranquille que Saint-Martinde-Ré ! disait Eva en riant.
Gabriel, que ses visiteuses avaient trouvé en patiente faction devant l'église, les guida par le dédale des ruelles jusqu'à une porte vermoulue, percée dans un mur lépreux.
— C'est là! fit-il en poussant l'huis aux ais disjoints.
Et il se bouffit d'un risible orgueil, à cause du grêle marronnier formant parasol à l'entrée de sa
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bicoque, et du revêtement de lierre des murailles, et du rosier anémique, qui hissait de folles branches ambitieuses vers la verrière de l'atelier.
Un coq, derrière la palissade du jardinet voisin, lança un cocorico enroué. Les yeux de Geo reflétèrent un étonnemcnt amusé dont Gabriel remarqua le pétillement joyeux.
— Hein 1 petite amie I vous ne supposiez guère (car il entremêlait le tu et la vous ens'adressantà sa camarade), vous ne supposiez guère que le vieux cynique de ïurq choisirait une retraite aussi champêtre ! C'est bien là une anlilhèse frappante, symbolisant mon genre de vie ! A.vant d'arriver à ce refuge de rêve et de travail, traverser les zones infernales de Paris, oiî je glane en passant mon butin, coudoyer trente-six péchés capitaux, dont je gritfonne les grimaces ! Mais, en haut, m'attendent des fleurs, le clairon de Cliantecler, une étendue de ciel ! Et d'y penser me donne du jarret et du nerf pour l'ascension I... Entrez dans le repaire ! La théière vous attend !
Dès le seuil, les deux dames l'aperçurent, en effet, cette théière hospitalière, étalant sa rotondité à fleurs bleues entre une coupe de fraises et une assiette de gâteaux ! Mais leurs yeux curieux couraient vite autour de la grande pièce, éclairée d'un vaste châssis, et ingénieusement divisée par des tentures et des paravents.
— - Kitchen 1 Bed-room 1 Studio ! énumérait Gabriel,
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désignant les diverses parties de sou installation, dont un vieux divan, quelques escabeaux et des chevalets composaient le mobilier sommaire.
Un château branlant, cette baraque de plâtre, vouée à la pioche du démolisseur ! Néanmoins il flottait dans l'air un élément excitant et gai — peut-être les relents des espérances, des enthousiasmes, des songes bleus de plusieurs générations d'artistes qui s'étaient succédé là, aux débuts besogneux de la carrière.
Et cette atmosphère, un peu parfumée de tabac, Geo s'y acclimata instantanément, et elle la respira avec délices, et elle s'y sentit le cœur merveilleusement léger et 1 esprit à Taise.
Le long des murs s'étalait, en une frise fantaisiste, une collection d'études qui avaient servi pour les illustrations du Scapin. Et Gabriel racontait comment, après avoir rencontré Aigrefeuille au Casino de Luchon, il était venu relancer le journaliste en une heure propice. Justement, le vieux critique préparait une série d'articles pamphlétaires, dans le genre du célèbre Livre des Snobs, de Thackeray. Il trouva excellent, pour traduire son texte, de s'assurer un dessinateur dont la main docile suivrait ses indications. Ainsi avait-il promené son pupille à travers les milieux parisiens les plus différents, du foyer de l'Opéra à la Bourse, du parlement aux music-halls, en lui insufflant son expérience et son esprit caustiqua Et exercé par ce vieux routier, le novice acquérait
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bientôt une sûreté d'attaque, une vigueur de touche qui attiraient l'attention publique.
— Il fallait vaincre ou mourir ! Je me suis lancé en avant au pas de charge I A présent, la trouée est faite ! Mon nom se propage. Les éditeurs me font des avances. Je vais me permettre d'être moi-même.
Alors il ouvrit quelques cartons, et montra à ses amies de charmants croquis d'enfants, des caricatures d'animaux, drolatiques et vrais en leurs gestes humains,
— Ah ! là, on te reconnaît, fit Geo, conquise. Suis cette veine, Gabriel !
— On la suivra ! déclara-t-il gravement.
Mais Eva, curieuse, se saisissait d'une pochade en grisaille, représentant le rivage de la mer, des arbres dénudés, et, sur un banc, deux ombres falotes, penchées l'une vers l'autre.
— Qu'est-ce que c'est que cela !* On dirait Roméo et Juliette, dans un coin du parc d'Orbigny 1
— Une impression 1 une ébauche ! fit vivement Gabriel, replongeant dans le carton le petit dessin que Geo, très rouge, ne demanda pas à voir de plus près.
Une lettre, datée de Berlin, coupa court à ces pèlerinages d'art passionnants,
« Ma chère amie, écrivait l'industriel à sa femme, je rentre démoli de ma tournée. Avant la fin de la semaine, rejoignez- moi à Viltel où je vais m'arrêter
i68 l'essor des colombes
pour me soigner. Amenez seulement M"^ Gramme. Nous descendrons à l'hôtel. Apportez des toilettes. Renvoyez votre petite sœur dans ses foyers sous la conduite de la cuisinière qui va prendre son congé annuel, comme de coutume, je pense, à Saintes, son pays. Vous inviterez votre mère à Candes, cet automne, aux vendanges. Alfred Lim.art va vous envoyer l'argent nécessaire pour solder ces frais de déplacement. Ma mère compte prendre possession de l'appartement de Paris aussitôt votre départ... Ainsi ne vous attardez pas... Je vous attendrai, d'ailleurs, avec la plus tendre impatience... »
Eva relut tout haut cet ultimatum formel et, les bras tombants, regarda sa sœur avec un morne désespoir.
— Maman ! Quand ce n'était plus qu'une question d'heures pour la voir ! . . . Ah ! je ne puis y renoncer ! . . . C'est trop poignant. Je vais lui télégraphier qu'elle arrive vite ici pour t'émmener elle-même. Crois-tu cela praticable ?
— Ce sera bien de la fatigue, en peu de temps ! objecta la jeune fille. Elle n'est pas très solide, la chère maman, tu sais!
Elle n'osa ajouter que, depuis quelques moiSj ]\jrae Servain s'alanguissait, changeait visiblement... La pauvre Eva était assez accablée sans lui enfoncer encore cette épine au cœur.
Cependant, M"'* Maillefeu tressaillit au coup de fouet d'une idée :
l'essor des Goi.OMnES 169
— Mais moi? Moi, je puis supporter cette fatigue, aller te reconduire et revenir ici en temps voulu... Et je verrais la pauvre mère ! C'est décidé : j'irai !
Au fond des tendres yeux s'allumaient les flammes rouges de la révolte. Geo, si prompte elle-même aux indignations généreuses, se replia, comme effrayée par la véhémence de sa sœur,
— Réfléchis 1 murmura-telle... Ne crains-tu pas de fâcher sérieusement ton mari par cette désobéissance à ses ordres ? S'il allait ensuite rétracter la bonne promesse qu'il te fait pour l'automne?...
— Tant de fois, on m'a leurrée de promesses qu'on oubliait de tenir! repartit Eva emportée... Je n'y crois plus...
■ — Mais il est malade. Tu peux te reprocher ensuite de l'avoir contrarié?
Quelle intuition des devoirs du mariage lui dictait ces conseils sages, dignes d'une matrone expérimentée, à cette petite fille si peu disposée d'ordinaire aux mesures conciliantes ? Eva ne se le demanda pas, mais ces considérations atteignirent sa raison et son cœur. Les mains jointes sur la lettre fatale, elle fléchit peu à peu le front. Ses larmes coulèrent. Elle cédait.
— Et ce pauvre Gabriel qui nous attendait, cet après-midi, au musée Gustave Moreau? fit-elle, après un temps. Nous irons quand même, n'est-ce pas, pour lui dire adieu?...
Geo n'acquiesça que par son silence. « Qui ne dit mot consent », assure un sage axiome.
A l'heure convenue, les deux sœurs trouvèrent l'artiste, toujours premier au rendez-vous, au seuil même du petit hôtel où s'est concentrée une vie de rêve et de labeur. En apprenant la séparation si prochaine, Turquant resta déçu et penaud, comme un gourmet dont s'éloigne une friandise convoitée.
— Dès après-demain... tu vas partir, Geo? Quelle bizarre commotion venait donc de l'ébranler?
Voici quil voyait trouble. Les cimaises tournaient. Les Salomés, les Prétendants de Pénélope, les Œdipes dansaient devant ses yeux, en tourbillons d'atomes colorés, étourdissants. Gabriel se sentit des picotements étranges aux paupières. Les Sphinx griffus se multipliaient en images innombrables, descendaient dans le salon, rôdaient autour de lui, le frôlaient presque.
A la fin, affolé par ces visions de sabbat' somptueux, rOEdipe en veston bloqua, dans un angle, la Chimère en jupe de serge blanche et en chemisette de linon à plisse brodé:
— Tu rentres à la Rochelle, Geo I Tu iras au parc d'Orbigny revoir la place... Tu sais bien?... J'y retourne souvent en pensée... surtout depuis que nous nous sommes retrouvés... Je rêve d'y aller quelque jour réellement... dès que je serai assez sûr de mon sort... Alors... c'est là que je voudrais te rencontrer
encore... pour te dire...? ïu devines bien, n'est-ce pas?...
Œdipe, impudemment, intervertissait les rôles... Co n'est pas au Sphinx de résoudre les rébus embrouillés. ..
Un Sphinx a pour mission de représenter le silence et le mystère... Celui auquel s'adressait l'artiste ne démentit point son symbole, et resta muet, les yeux voilés.,.
Seulement, un feu inconnu, intense comme le rayonnement du soleil du désert, embrasait sa face rose. Et un sourire indéfinissable descella les lèvres d'où ne sortit aucun son, mais qui tremblaient un peu...
Eva, lentement, revenait de rextrcmilc de la pièce, où elle était restée longtemps hypnotisée devant une Hérodiade hallucinante.
Les longs jours d'été enveloppaient de lumière la maison de l'avenue Goligny sans la réjouir. En vain, le Mail s'animait aux ritournelles du Casino et aux ébats des bandes joyeuses qui accouraient vers le théâtre, ou flânaient par les larges allées. La villa Fortunio, léthargique sous ses stores abaissés, restait réfractaire à la gaîté du voisinage. Geo absente, pas un éclat de rire n'en franchissait les fenêtres.
Pauline, murée dans ses pensées boudeuses, la bouche crispée, les yeux fiévreux, épandait autour d'elle la nostalgie qui la consumait.
L'une après l'autre, ses ambitions étaient déjouées ; ses prévisions, démenties. Le mariage d'Eva décidé, rainée avait abandonné sa place chez le banquier Barberin : la belle-sœur de Maillefeu-Limart ne devait pas figurer comme subalterne chez des gens qu'elle allait traiter sur un pied d'égalité. Pauline, plus dis. crètement, s'occupait, à la maison même, aux écritures
de l'assurance, en épargnant la dépense d'un commis : tâche transitoire, à son sens, qui emploierait ses loisirs jusqu'à son propre établissement, et que de fréquents séjours chez sa sœur rendraient intermittente.
Or, depuis des mois, elle voyait s'ajourner, à sa grande mortification, l'invitation escomptée. Et quand le jeune ménage se décidait enfin à appeler quelqu'un de la famille, c'était Geo qu'on choisissait, au mépris du droit de préséance ! L'aînée serait-elle condamnée à s'effacer toujours devant ses sœurs?
Ainsi, comme pour la narguer, toutes choses tournaient à rencontre de ses calculs. Les relations qu'elle avait recherchées ne lui témoignaient que de l'indifférence. Les anciens amis dédaignés se tenaient désormais à l'écart, mettant la famille en quarantaine. Les affaires de l'assurance ne s'en trouvaient pas mieux, se restreignant au lieu de s'étendre. Et enfermée dans une besogne plate et sédentaire, Pauline se morfondait d'ennui et de dégoût.
Cette exaspération intime se détendit brusquement, lorsque la lettre éplorée d'Eva annonça la retour inopiné de Geo. Pauline, la tête renversée sur le dossier de sa chaise, laissa éclater une hilarité convulsive, sans daigner remarquer que ce rire outrageait la peine de sa mère.
— Tais-toi ! gronda tout bas M. Servain. Tu nous fais mal I
— J'en étoufferais, papal C'est trop comique de
X'-jk i/essoîv des colombes
penser à nos malles — nos belles malles neuves des noces — qui se prélassent déjà sur le palier, et qui vont remonter au grenier sans avoir vu Paris. Aussi bien, les facteurs de chemin de fer les malmènent si vilainement I
— Ton ironie est déplacée! repritM. Servaîn, navré de l'abattement de sa femme. Il y a des circonstances de force majeure qui...
— Et puisque nous irons à Candes, cet automne! murmura avec effort Mlle Servain, essayant de reprendre courage.
Pauline eut une nouvelle fusée de rires, plus stridente encore :
— Mais cet automne, il se reproduira des « circonstances de force majeure »!... Il faut être angélique comme toi, ma chère maman, pour ne pas comprendre le jeu de ce Francis. Il entend nous tenir à distance. Sa femme lui appartient... A la longue, il relâche, puis il rompra les attaches d'Eva avec ces petites gens que sont sa mère, son père, et ses sœurs...
— Il a invité Geo, pourtant! discuta faiblement M""^ Servain.
— Manœuvre adroite d'un mari qui laisse à sa jeune femme, isolée dans Paris, une garde innocente et une occupation inoffensive.
— Mon Dieu 1 que tu es sceptique ! fît M. Servain, presque violent. Prends-y garde! cela te desséchera le cœur, à la fin !
Pauline se leva, le visage glacé.
— Je ne pais souhaiter mieux! déclara-t-elle. El je préfère voir clair et juste que de me berner d'illusions.
Elle sortit, sans regarder derrière elle.
Heureusement Geo arrivait le lendemain. Et sa jeunesse frétillante, sa voix fraîche, ses bondissements de chèvre, ramenèrent la vie dans la maison attristée. Peut-être la jeune fille accentua- t-elle son entrain pour secouer l'atmosphère morne. Peut être, sentant les doutes et les anxiétés de ses parents, aiTecta-t-elle, en parlant du ménage d'Eva, une confiance exagérée. Elle atténua, par les explications les plus naturelles, l'efiFet produit par son retour prématuré.
— Francis s'était trouvé malade à l'étranger... Eva s'affolait... Nous -avons trouvé ce moyen d'arranger les choses.
Pauline ayant interrompu par un ricanement incrédule, Geo, sans lui accorder un regard, commença avec simplicité:
-— A propos, vous savez que Gabriel Turquant devient quelqu'un à Paris? On s'arrache ses compositions! Nous l'avons .rencontré au Louvre! Il est enchanté d*avoir trouvé sa voie. Il gagne un argent fou, va faire un beau mariage, et se félicite d'avoir quitté la Rochelle...
Avant la fin de cette communication, le claquement de la porte avait annoncé la retraite de Pauline. Et ayant ainsi dégagé ses entours, Geo poursuivit en
liberté, le traitement réparateur qui devait revivifier deux chères âmes afTaissées. L'espérance n'exerce-t-elle pas un rayonnement aussi énergique que le radium?
— Eva est bien, tout à fait bien, maman !Et jolie !... Plus jolie que jamais, n'est-ce pas papa ?
... Pauline, au milieu des siens, se faisait de plus en plus solitaire. Rien de leur intimité ne semblait plus l'intéresser. Elle délaissait son travail habituel. Geo se substitua dès lors souvent à sa sœur, au bureau, claccompagna même son père aux expertises, la^grosse serviette sous le bras. Sa petite personne alerte, son aimable minois, étaient bien accueillis partout, tandis qu'on évitait l'aînée, d'autant plus froide, sombre et hautaine qu'elle devinait de sourdes critiques, à son passage.
Il était évident, pour le public, que le mariage brillant de leur cadette n'avait en rien amélioré l'état de fortune des Servain. Des notes traînaient, des bonnes jasaient. Un surcroît de dépenses ayant entamé les économies, on vivait, certes, plus chichement dans la pimpante villa neuve que dans le vieux logement de la rue Gargoulleau.
A un déjeuner, M'^® Servain s'étant lamentée une fois de plus sur les changements opérés avec trop d'imprudence, la cherté croissante des vivres, les exigences des domestiques, etc.. Pauline, prise d'un haut-le-cœiir, jcla sa serviette et alla au dehors promener sa colère.
Deux heures après, elle rentrait, la physionomie plus calme, et, abordant ses parents, elle dit d'un ton pondéré :
— J'ai une proposition à vous soumettre. Ce serait un moyen de remédier un peu au déficit de cette année. La chambre et le cabinet de toilette, destinés à Eva et à son mari, ne seront pas occupés cet été, puisqu'on sortant de Vittcl, les deux vagabonds s'en vont à Ostende. Pourquoi ne disposerions-nous pas de cet appartement quelques semaines ? Une location m'a été offerte.
M. et M"»* Servain se récrièrent à l'unisson :
— Introduire des étrangers chez nous I Y penses-tu?
— La personne en cause est une dame déjà âgée, que j'ai rencontrée chez le papetier. Elle se déplaît à l'hôtel et voudrait trouver, aux environs du Mail, une maison tranquille pour y achever un travail littéraire...
M. et M™* Servain se consultèrent du regard, pendant que Pauline continuait :
— Cette dame — très correcte — prendrait ses repas dans sa chambre. Elle ne se nourrit que d 'œufs, de lait et de fruits. Elle offre deux cent cinquante francs par mois, et encore pourrais-je être rémunérée comme secrétaire et dactylographe I...
— Après tout... c'est à voir!... murmura M. Servain ébranlé.
Ce fut vite vu. . . et conclu. .. Dès le jour suivant, une dame de tenue parlaitemeiit décente, aux bandeaux
gris plats, à la robe noire puritaine, transportait ses valises dans la chambre dite d'Eva et installait sur la table, près du balcon, un fatras de lourdes paperasses.
Geo, dépitée de l'innovation, fit grise mine à l'étrangère que Pauline, au contraire, cultiva avec assiduité. ]\|me Esquirol lui inspira un intérêt étrange. Bientôt employée à la mise en ordre du volumineux manuscrit, la jeune fille ne descendit plus qu'aux repas. Et le soir, elle remontait encore chez la locataire, s'oubliant à converser jusqu'à une heure tardive.
- — Vas-tu t' enrôler bas -bleu, toi aussi ? taquinait Geo. Car c'est un roman qu'elle élabore, ta dame Escarole, probablement ?
Pauline prit un air de gravité révérende pour imposer le respect à l'audacieuse gamine, et consentit à expliquer :
— On peut appeler, sans doute, cette œuvre ua roman, si l'on ne considère que la forme du récit. Mais les idées développées dépassent tellement la portée d'uoe niaise fiction sentimentale !
— Je vois ça d'ici, d'après l'écrivaine, puisque le style, c'est l'homme ! riposta prestement l'effronlée. Quelque chose de pédant, de prêcheur, à la manière des tracts de l'Armée du Salut ou de la Tisane des Shakers. Sûrement, je ne le lirai jamais, car moi, je ne goûte que les histoires imaginaires qui m'amusent et les niaiseries sentimentales qui me font pleurer...
Pauline dédaigna de poursuivre cette disseilaliou
l'essor des cor.OMBES 175
littéraire. Mais, sans le secours de son aînée, Geo, peu après, se trouva renseignée sur leur hôte, grâce à ses propres observations et déductions. Et, triomphant devant sa soeur, elle exposa ses découvertes : « Quoi! M'"* Esquirol, sous le pseudonyme de « Spada », bataillait contre roppression masculine, dans des journaux et des revues d'avant-garde, et présidait la Ligue féministe : La femme de demain ! »
— Eh bien ! ce rôle de champion des opprimées n'est-il pas honorable? repartit bravement Pauline. Les hommes, depuis des siècles, abusent de leur force pour maintenir la femme en servage et accaparent injiislcment l'autorité. Il n'est que temps de s'affranchir.
— Tu entends, papa ? Odieux tyran ! dit Geo, menaçante. Mais gare aux hommes ! Si cette amazone lance sur eux son bouquin, il y en aura deux ou liois d'assommés !
Pauline, vexée, haussa les épaules.
— Plaisante I c'est si facile ! Que sais-tu de la vie pour discuter ces questions graves ?
— El toi, as-tu tant à te plaindre des hommes pour leur déclarer ainsi la guerre? répartit Geo, du tac au tac.
Mme Servain aperçut le rictus caractéristique, indice d'irritation, qui tordait de côté la bouche miincc de l'aînée, et intervint :
— Je pense qu'il ne faut rien généraliser ! dit-elle^ &vec la sagesse conciliante de l'expérience. Les lois
i8o l'essor des colombes
sont peut-être contre les femmes ; mais, dans peu de cas, elles sont appliquées en leur rigueur, Les torts se partagent : s'il y a des hommes tyranniques, malfaisants, il exisLe aussi des femmes indignes, qui font souffrir d'excellents maris.
— Sans conteste, on doit améliorer, par quelques réformes, la situation sociale de la femme, admit M. Servain. Le danger, c'est que votre sexe. Mesdemoiselles, garde rarement la mesure. Et les exploits insensés^ le vandalisme scandaleux des suffragettes sont d'un exemple pitoyable.
— Je ne suis pas de cet avis! rétorqua Pauline, avec une violence concentrée. Et j'applaudis aux folies héroïques de nos sœurs anglaises. Elles n'ont pas d'autre moyen pour contraindre l'opinion publique à s'occuper de leurs revendications. Et les persécutions, toujours, assurent le succès d'une cause.
Elle quitta la pièce là-dessus. Ces accès d'impatience lui devenaient de plus en plus ordinaires. M""® Servain, en mère attentive, s'alarma de cette nervosité croissante. Le père, lui, confondu, répétait :
— « Nos sœurs », la « cause » ! Ma parole, la voici devenue féministe, et approuvant la propagande par le fait! Cette Spada la convertit à ses théories I Qui eût soupçonné des idées si subversives chez celle petite dame formaliste et guindée ?
Si tenté qu'il fut d'interdire à sa fille la société de M"" Esquirol, néanmoins une vague appréhension
L'ESSOn DES COLOMBES l8l
rclinl M. Sorvain d'exprimer cet ordre, peut-être la crainte d'nne insoumission déclarée,..
Pauline continua donc ses séanceade copiste, alternées de promenades solitaires, pendant lesquelles elle déambulait, méditative, un livre à la main.
Un après-midi qu'elle circulait ainsi dans la partie la plus retirée du parc Charruyer, elle aperçut Geo, assise sur un banc, entre son père et le vieux M. Turquant, qui^ relire des affaires, demeurait à présent tout près de là, rue Jeanne-d'Albret.
Que disait donc la petite de si intéressant pour que le père de Gabriel lui prêtât tme oreille si attentive? Racontait-elle sa rencontre avec l'enfant prodigue, et plaidait-elle pour lui préparer les voies du retour?
Pauline, les yeux durcis, comme métallisés, bifurqua avant la rencontre, par une allée tournante.
Peu de jours après, le nom proscrit la blessait de nouveau. Eva écrivait dOstende:
« Une amusante aventure m'est arrivée, hier soir « au Kursaal. Le vicomte de Forey — qui fait ici la « cour à la fille d'un puissant brasseur d'Anvers — « nous arrive tout bombé de gloire : — Mes amis « déclare-t-il pompeusement, je viens de faire la con- (( naissance d'un artiste di primo carlello, Ihommedu « jour, une figure bien parisienne : le spirituel Turq. a Je suis heureux de vous le présenter. Là-dessus, il ({ attire par le bras et pousse devant nous... Gabriel « Turquaull
îSa l'essor des colombes
a Devant cette figure parisienne que vit naître la (( Rochelle, j'ai pensé étouffer de rire. Mais il paraît « que les Parisiens notoires ne sont tous que des par- « venus provinciaux, m'a explique Francis qui, mis a au courant de noire vieille camaraderie, a été flatté « de connaître Turq et lui a commandé une sensa- « tionnelle affiche.
Pauline lut la lettre et la rendit sans commentaires. Les yeux qui la guettaient ne purent rien surprendre de ses impressions. Pourtant, l'air lui devenait irrespirable. Il lui semblait que des adversaires invisibles la taquinaient, la harcelaient avec dérision. Et elle roidissait tout son orgueil pour résister à ces poussées sournoises et rester ferme d'apparence.
En face de M"^" Esquirol seulement, elle laissa tomber son masque imperturbable pour s'abandonner à son accablement.
— Que vous arrive-t-il, ma chère enfant i* demanda l'apôtre féministe avec sollicitude. Vous paraissez si lasse et si triste !
Des larmes perlèrent dans les yeux de fièvre. La tête hautaine fléchit. Et Pauline, assise sur un tabouret bas, s'accouda au genou de sa consolatrice.
— Oui, balbutia-t-eîle, je suis très lasse... Beaucoup de choses m'irritent et me découragent.
M'°° Esquirol releva, de son doigt sec, une mèche brune frisottant sur la nuque d'ivoire, et sussurra, sympathique et confidentielle :
l'essor des colombes i83
■— Je l'ai pressenti dès que je vous ai connue. Vous subissez le malaise inévitable à tous ceux dont les facultés, trop puissantes et trop étendues, ne peuvent s'accommoder d'un milieu restreint. Un caractère et une intelligence de votre envergure ne sauraient demeurer, sans danger, longtemps repliés. Vous êtes née pour la vie militante... Une plus longue inertie vous serait mortelle. Je vous ai indiqué le moyen de développer vos facultés, en les consacrant à une œuvre généreuse. Je vous crois prédestinée... Votre heure va venir... Je n'en doute pas !
La prophétie passa en souffle ardent au-dessus de la tète brune inclinée. Les paupières mi-closes eurent un léger battement.
— Engagez-vous pour le bon combat ! Vous y ferez merveille !
Lentement, Pauline se redressa. A plusieurs reprises, ses lèvres s'agitèrent, sans que la lutte, engagée en son esprit, fût résolue. Enfin, elle arracha de sa poitrine un murmure presque indistinct:
— Que vous êtes bonne, et comme vous me comprenez bien 1... Laissez-moi encore un peu de temps... pour m'cxaminer... me préparer à l'idée... me résoudre.
— A votre aise ! Je ne vous presse en rien ! conclut M">«Esquirol.
Et passant outre avec une réserve affectée, l'écrivain se replongea dans le dossier énorme de l'ouvrage, dont les doctrines se résumaient en ce titre flamboyant : Sons le joug de rhomine !
Dans la première huitaine de septembre, une lellre d'Eva survint, joyeuse comme un Aiielui-i, conviant toute la famille : « Quatre jours libres ! Bonheur ! Ma « belle-mère et son monde étant déjà établis à Candes, « je préfère vous recevoir à Tours, quoique la maison « soit un peu désorganisée. Il n'y a encore personne « à la ville. Nous serons tranquilles, bien à nous ! »
— Parfait !... Du moment qu'il n'y a personne, on peut nous inviter ! persifla Pauline. Nous passerons ainsi incognito, sans qu'on ait à rougir de nous exhiber à une société distinguée !
Telle était évidemment la machiavélique combinaison de Francis, tandis qu'il cédait enfin aux prières réitérées de sa femme. La réunion de famille se trouva d'ailleurs fort réduite, rindustrielayantdûpartir~oh ! tout à fait fortuitement — pour "^l'Auvergne, et un sinistre inopportun retenant M. Servain à la Rochelle, où Geo voulut rester près de son père. M'"« Servain et Pauline se mirent donc seules enroule.
L'esson nrs colombes i85
Ni malenconireuxhasards, ni suspicions humiliantes, ne purent amoindrir l'ivresse de bonheur que ressentit la mère, en pressant enfin son enfant dans ses bras avides 1
Qu'importait que la ville fut déserte, les promenades vides, les belles résidences des boulevards et d«s rues aristocraliques, closes comme des tombeaux ; que, dans l'habitation de sa fille, les tapis fussent décloués et roulés, les meubles enveloppés de housses, que l'absence du chaufi'curetde M"* Gramme eussent réduit le personnel 1 M"'» Servain n'avait cure de ces détails 1
Même elle demeurait insensible aux riantes perspectives de la Loire et des coteaux, aux curiosités archéologiques de Langeais et d'Amboise ! Ce n'étaient ni les châteaux princiers, ni les harmonieux paysages, ni le Musée, ni la Cathédrale de Tours qu'elle accourait contempler, — mais le doux et délicat visage dont ses yeux ne se rassasiaient pas!
Qu'elle était jolie, son Eva ! Naïvement, la mère admirait. La beauté de la jeune femme, affirmée, développée, tout en gardant sa suavité, prenait un caractère plus personnel, avec des traits moins flous, une grâce moins indécise. Les yeux, surtout, avaient acquis une profondeur étrange Anxieuse, M^^^ Servain sondait du regard l'eau bleue de ces prunelles, jadis si transparentes, et s'élonnait de n'en jplus apercevoir le fond.
l86 l'essor des colombes
Alors Eva lui souriait, l'embrassait, roulait sa tête
sur l'épaule maternelle :
— Maman chérie, quelle fête de t'avoir là !...
Pour la jeune femme, cependant, cette joie se mélangeait d'inquiétude, en observant l'amaigrissement, le teint flétri, les paupières violacées de M'^e Servain. Elle fit part de sesappréhensions à sa sœur ainée :
— As-tu remarqué combien maman a vieilli, cette année?
Pauline eut un geste dubitatif.
— Non.. . Quand on voit quelqu'un journellement, ces altérations insensibles échappent. Tandis que toi, elles te frappent tout de suite, parce que tu as perdu de vue maman depuis des mois...
Et laissant parler son acrimonie, l'aînée ajouta :
— Sans récriminations, ma chère, les incivils procédés de ton mari, contre lesquels tu n'as pas su réagir, et cette séparation, prolongée par ta faiblesse, ont assez affligé notre mère pour ébranler sa santé.
Eva, sous la dure attaque, ouvrit de grands yeux hagards. Pouline, connaissant Textrême sensitivilé de sa sœur, eût sans doute atténué l'effet cruel de sa semonce. MaisM^ie Servain entrait.
Et la conversation en resta là, sans occasion de reprise.
Si le plaisir divin de retrouver sa fille cadette ravissait M'"® Servain aux mesquineries de ce bas monde, Pauline, elle, ressentait, au plus vif de son amour-
l'essor des CD tombes 187
propre, ainsi que des avanies mortelles, les incorrections de l'hospitalité qui leur était accordée. Ce n'était pas ainsi qu'elle avait rêvé d'être reçue chez sa sœur, à !a dérobée, entre deux portes, comme un pauvre honteux à qui l'on donne audience furtivement !
Le mauvais vouloir de son beau-frère lui était prouvé ; la jeune fille, rageusement, répudiait ses anciennes illusions. Ce luxe dont elle avait pensé jouir, qu'elle comptait s'assurer à elle-même, ne serait-il donc qu'une vision éphémère, une tentation ironique, miroitant à ses yeux pour l'evaspérer d'envie impuissante!
Alors, à l'exemple du Renard devant les raisins, Pauline prit le parti de mépriser ces raffinements de confort et d'apparat qui allaient rester hors de sa portée. Elle imagina, planant au-dessus de ces supcrlluités banales que recherche le vulgaire, un destin d'exception, un fier renoncement qui l'affranchirait des entraves communes, une envolée audacieuse oii elle satisferait ses penchants combatifs, son appétit de domination et ses animosités contenues...
M"^® Servain dut s'en aller de Tours sans avoir entrevu son gendre, qui rentrait seulement la nr.it suivante, le pajvre ! Elle ne fit aucune réflexion sur ce chassé-croisé fâcheux et mit encore plus de, tendresse, qu'à l'arrivée dans ses baisers à Eva,
— Au revoir ! murmura-t-elle, dans un dernier embrassement sur le marche-pied du wagon. Et à quand, désormais, mon Dieu ?
i88 l'essor des colombes
— Oh ! à bientôt certainement ! promettait la jeune femme. A la première occasion, je m'échappe et vais vous surprendre !
Mais tandis que M°** Francis Maillefeu affirmait tant d'assurance, quelle angoisse secrète Toppressait, avec le sentiment déprimant de son infériorité et de son impuissance !
Ne savait-elle pas combien pesaient peu ses désirs et ses souhaits en regard des volontés de son époux et maître ? ^u'était-elle dans sa propre maison, sinon un accessoire futile, le mannequin élégant, à qui l'on ne demande qu'à figurer avec grâce dans la parade publique ?
Ses aspirations les plus profondes, si elle osait les manifester, étaient traitées avec légèreté et raillerie, comme des enfantillages et des caprices... On lui eût donné la bague de prix ou le pendentif dont elle se fût enviée. On lui marchandait le plaisir de voir ses parents.
Et^ en se représentant combien il lui avait fallu endurer de rebufiades, risquer d'assauts, déjouer de faux-fuyants pour obtenir cette brève entrevue avec sa mère, la jeune femme, à l'idée de recommencer une nouvelle lutte pour la rencontre prochaine, se sentait accabler de fatigues et .d'inquiétudes anticipées.
Le cœur lourd et glacé, elle souriait néanmoins au pitoyable visage, où les pleurs suivaient le sillon des rides.
— A bientôt, maman 1 A bientôt !
Encore une accolade éperdue... Puis le déchirement de la séparation, si douloureux, que la mère en resta frémissante durant tout le trajet.
Elle contenait son chagrin, cependant, pour ne pas éveiller les susceptibilités jalouses qu'elle soupçonnait chez sa fille aînée. Pauline, en face d'elle, reslait,guindée et muette, avec le regard absent des gens qui voient leurs propres pensées plutôt que les images du dehors.
La jeune fille effectua le voyage presque sans remuer ni parler, pétrifiée dans sa pose méditative, et accomplissant les gestes indispensables avec une précision mécanique.
De retour à la maison, elle ne se départit pas de ce calme bizarre, même en recevant une nouvelle qui l'intéressait directement.
C'en était fait de ses séances de copiste ; Spada, rappelée sans doute à Tétat-major, venait de regagner Paris, champ ordinaire de ses manœuvres et évolutions.
— Bon débarras ! ajoutait Geo, guillerette. Nous voilà chez nous ! Enfin seuls I J'en avais assez de cette pédagogue !
— Elle n'était pas très gênante ! dit Pauline, sans s'arrêter davantage à défendre M"i® Esquirol ou à s'étonner de cet exode anticipé.
— ïu trouveras uue lettre de l'ex-localaire sur la table I annonça la petite. Et un paquet de livres
I9O l'essor des CO'uO-Mr.ES
qu'elle te laisse en souvenir. Ça doit être d'une lecture divertissante I Je ne te demanderai pas de me les prêter !
Pauline ne prit pas la peine de répondre à ces plaisanteries.
Pendant une dizaine de jours, la jeune fille continua de s'isoler des siens, comme au temps où elle travaillait près deM™® Esquirol. Presque constamment enfermée dans sa chambre, où elle semblait procéder à de minutieux rangements, elle ne se montrait guère qu'aux repas, toujours distraite et taciturne, sortait ou rentrait sans en donner avis, et ne semblait plus se souvenir du bureau. ""**
Ces allures indépendantes choquaient M. Servain. Il finit par perdre patience.
— Vas-tu prendre l'habitude de vivre en dehors de ta famille comme à l'hôtel ? reprocha-t-il, un jour, à son aînée.
Il l'apostrophait ainsi dans le vestibule, prêt à partir lui même à ses affaires. Pauline, qui descendait du tramway, entortilla la cordelière de son sac autour de ses doigts, baissa les yeux, j)uis les releva lentetement vers son père. Une |â!eur soudaine rendit ses larges prunelles brunes si sombres, que M. Servain en fut frappé.
— Papa, dit-elle, avec un effort qui lui donnait un tremblement, entrons dans le salon... et appelle maman... Autant s'en expliquer sans temporiser davan-
l'essou des nor.oMBËs 191
tage... J'ai quelque chose de grave à vous confier... concernant mon avenir...
En un instant, ils se trouvèrent tous deux près d'elle, portes closes, intrigués, palpitants. M""® Serrain, simpliste comme les femmes de sa génération, entrevit aussitôt, au fond du mystère, une histoire d'amour, de fiançailles secrètes. . .
— Tu songes donc à te marier, enfin ?
Pauline eut un signe éloquent de dénégation, pour répudier l'hypothèse puérile I
— Non, Dieu merci I
Ce « Dieu merci » jeta naturellement le père et la mère dans les perplexités les plus contradictoires, Pauline, remise de son premier trouble, maîtresse d'elle-même à présent, se recueillait avant d'engager l'action, préparait ses arguments.
— Admettez, dit-elle enfin, hésitante, admettez que je me fusse décidée à entrer en religion. Vous ne vous y seriez pas opposés, j'imagine ?
Ainsi requis, à l'improviste, d'examiner une éventualité aussi solennelle qu'inattendue, M. et M'^" Servain se regardèrent avec un certain égarement.
— Vous auriez cgnsenti, n'est-ce pas? j'en suis certaine, insistait Pauline.
— Je me serais résignée 1 prononça M™® Servain émue. Et j'aurais répondu comme ma mère le fit, lorsma sœur partit à la Charité: « Si pénible que soit le sacrifice, on ne discute pas l'appel de Dieu ! »
192 L ESSOU DES COLOMr.ES
Pauline eut l'impression triorni-îiantc d'un avocat qui prend le dessus sur la partie adverse.
— Alors, mes chers parents, puisque vous admettez que je pusse vous quitter dans l'entraînement d'une vocation, vous accepterez de bonne grâce, espérons-le, mes projets actuels. Une mission me sollicite, mission haute et noble, qui confine à une sorte d'apostolat, puisqu'elle a pour but d'enseigner l'ignorance, de secourir la faiblesse, de remédier aux abus. Et cette tâche, d'un intérêt si absorbant, qui s'accorde à mes aptitudes, me donne en même temps, l'avantage d'une situation honorablement rétribuée. Le seul point noir, c'est que je sois obligée de vous quitter pour aller demeurer à Paris... chez M"»* Esquirol même. On m'a offert l'emploi de secrétaire à la Ligue : La Femme de demain.
Au choc final de la tirade, le père et la mère eurent la sensation d'une rafale, secouant la maison sur ses bases, Pauline, en une posture défensive, les narines frémissantes, attendit le premier cri de leur stupeur.
— T'enrégimenter parmi ces démentes ! s'exclama M. Servain, hors de lui. Penses-tu que nous te laisserons faire I... Ah! pourquoi avons-nous reçu cette hallucinée ? Elle t'a faussé le jugement !
— Au contraire, répliqua la jeune fille, sur une note grave et pénétrée, elle m'a éclairée et révélée à moi-niême 1 Je lui en serai éternellement reconnaissante! Que ferais-je ici davantage ? Je dépéris, je me
ronge, je me cogne à tous les angles. J'ai besoia d'uneactivitéplus soutenue, sur une scène plus ample... Soyons logiques... Vous ne vous reconnaissiez pas le droit de contrarier mes vœux, si j'avais choisi le couvent ou le mariage. . . Ni l'un et l'autre de ces partis ne me tentent... Je ne me sens pas la vocation religieuse, ne me reconnaissant pas d'aptitudes pour l'obéissance. Et le mariage, tel qu'il est compris généralement, me répugne. L'exemple d'Eva suffirait à m'en détourner. Jamais je ne consentirai à annihiler ma personnalité dans une sujétion avilissante.
— Que de déclamations ridicules ! s'écria M. Servain. Voilà que tu parles déjà le jargon dogmatique de ces péroreuses ! Tu crois conférencier, ma parole !
Une fugitive rougeur anima les joues livides de la jeune fiUe. Pauline haussa la tête pour déclarer avec froideur :
— Je pressentais bien que la nouveauté de la solution déconcerterait en vous des idées préconçues. Vous êtes restés trop en dehors du courant moderne paur me comprendre I Cependant...
— Evidemment, interrompit le père avec ironie^ nous autres, simples gens, nous sommes bien au-des-r sous de ta haute intellectualité! Et bien trop vieux jeu aussi pour substituer à nos principes caducs de belles théories neuves. Rien ne nous dissuadera, ta mère et moi, que le bonheur d'une femme réside au coin du foyer. Tu te plains que l'existence soit terne
i()4 l'essor des colombes
et étriquée, entre nous. Tu ne réfléchis pas que tu as compromis, par ta faute, les chances de félicité qui se présentaient à toi.
Cette allusion produisit à Pauline l'effet d'un coup en plein visage. Son front s'empourpra. Ses yeux étincelèrent.
— Prends-y garde, achevait M. Servain. L'orgueil te mène et te perdra I
— Peux-tu songer à nous quitter ! sanglotait la mère. Ah ! Pauline, malheureuse enfant, y penses-tu? Nous abandonner ! Pour aller à quel sort, mon Dieu ! Jamais nous ne le permettrons, jamais! ... Tu ne peux exiger cela !
Pauline frémissait comme un cheval de bataille qui entend sonner la charge et que contient le mors. Les objurgations de sa mère, au lieu de la toucher, l'exaspérèrent. Elle n'en perçut que la menace et le blâme, ne vit plus que l'obstacle à surmonter, et rassembla toutes ses énergies pour vaincre, et se faire passage vers la liberté.
— Pardonnez-moi. Vous m'obligez de mettre les choses au point, dit-elle, détachant les mots avec une netteté provocante. J'ai vingt-quatre ans; ne l'oubliez pas. Si je vous expose mes plans, par déférence, je suis libre, légalement, déjuger ce qui me convient. Sans prolonger davantage cette discussion, qui nous est pénible à touSj acceptez donc ce qui ne saurait être empêché désormais. Et laissez-moi régler ma vie à ma guise.
i.'kssou des coi.omiM'.s Igo
— Bref! cela veut dite en bon français, que lu es majeure» et que notre veto est sans action ! rcpailit M. Servain amèrement.
Pauline serra les lèvres, pour retenir sans^ doute une réplique trop acerbe. Elle souhaitait garder la mesure, et en demeurant ferme, rester respectueuse. Mais la passion qui l'excitait ne lui permettait plus de se contrôler elle-même dl de choisir ses paroles.
Un silence tomba, silence d'orage. Elle se tenait debout devant ses parents, arquée pour la résistance, le Iront dur d'obstination, les yeux obscurs. Ils davinèrent en elle une décision que rien n'entamerait, une volonté emportée jusqu'au fanatisme. Etait-ce leur aînée, leur Pauline qui les bravait avec cette hardiesse, prête à se déchaîner jusqu'à l'insolence ?
Alors une pewr les étreignit tous deux. Ils craignirent, en la contredisant, d'amener un paroxysme où elle ne se gouvernerait plus, A 1 instant de roffense, ils reculèrent devant celle qui les déliait, pour lui éviter des torts plus graves et des remords plus lourds.
M. Servain fît quelques pas, tête baissée, les mains enfoncées dans les poches de son veston, et levant les épaules, murmura avec un rire bref et cassant comme an hoquet:
— Vivre sa vie 1 Que voilà bien la formule moderne de Tégoïsme et de l'ingratitude! Je ne suis pas un père de tragâlic, ma fille, Je ne t'accablerai pas de
igô l'essor dès colombes
malédictions burlesques. Puisses-tu, au contraire, ne trouver que des fleurs sans épines sur le chepin que tu choisis !... Tu n'as pas besoin de nos conseils pour te diriger. Notre autorité morale ne compte plus à tes yeux... Ainsi que tu le proclames, tu es libre et responsable de toi-même. Puisque nous ne saurions t'en empêcher, va donc vivre ta vie !
— Laissez-moi du moins l'essayer 1 balbutia Pauline,interdite de sa victoire. Et soyez certains que je saurai rester digne de vous, où que j'aille...
— J'y compte bien! dit le père avec une dignité qui impressionna l'insurgée.
Mme Servain, à bout de forces, s'était affalée sur le divan, le visage enfoui dans un coussin. Pauline regarda cette forme écroulée, et ébaucha, dans cette direction, un mouvement aussitôt réprimé. La jeune fille sentait que la vibration excessive de ses nerfs allait se résoudre en larmes. Elle appréhenda de perdre, en une minute d'attendrissement, le gain de cette lutte épuisante.
Or, elle était déterminée à partir... Coûte que coûte, il lui fallait sortir de cette place où tout lui avait fait échec, se délivrer des souvenirs humiliants qui la poursuivaient au sein même de la famille... Et ce besoin l'aiguillonnait encore plus impérieusement que l'attrait de l'inconnu et la tentation d'exercer ses forces dans un champ librement ouvert.
La nécessité de recommencer les débats, de soute-
L ESSOR DES COI.OMr.lCS IQy
nir encore cette controverse irritante, pour en revenir à la même issue, tous plus exténués et plus aigris, la fit donc reculer...
Les yeux toujours fixés sur M™* Servain, Pauline fit deux pas en arrière, puis brusquement, d'un élan de fuite, elle atteignit le vestibule et monta à sa chambre.
M. Servain serra à deux poings ses tempes qui éclataient :
— Et l'on souhaite des enfants ! Ah ! misère î Une plainte étouffée le fît retourner vers le divan, ou
gisait la mère anéantie. Et profondément pitoyable, il surmonta son propre chagrin pour chercher un adoucissement à cette douleur.
— Ma pauvre femme !... Ne te désole pas ainsi I... Ce n'est qu'une fugue !.. Elle nous reviendra, assagie, détrompée...
Mais Mni« Servain secoua lentement la lète. Elle connaissait sa fille, et elle savait bien qiic le malaise d'orgueil qui poussait Pauline hors du horcail l'empêcherait d'y rentrer jamais..^-
Eva était assise devant le grand Pleyel, après le déjeûner, dans le salon de M"^* Maillefeu-Limart, et, comme d'habitude, berçait d'un peu de musique la digestion des invités.
Depuis que des connaisseurs avaient reconnu à la jeune femme de véritables dons d'artiste, retenus seulement par une pudeur d'âme excessive, la bellemère ne manquait plus l'occasion de produire un talent, estimé de bonne marque comme ses porcelaines et ses tapis, et qui pouvait faire honneur à la famille.
Sans entrain, mais avec docilité, Eva s'acquittait de la charge qui lui était dévolue. Isolée au piano d'ailleurs, elle parvenait à s'abstraire, à oublier momentanément les malveillances contingentes — Henriette, qui,' coquettement attifée, versait le café dans des tasses turques, avec des gestes menus et rituels, Blanche, dans l'ombre d'un paravent, fourrageant d'un crochet rageur un ouvrage informe.
La valse de Chopin achevée, les convives de M""* Mail-
lefcu-Limart — une famille de riches vignerons, propriétaires de Vouvray, — s'exclamèrent :
— Quel jeu délicat !
— Un sentiment qui vous va à l'âme 1
— Les touches, Madame, chantent sous vos doigts!
Eva, habituée à ces banalités, remercia d'un sourire, et consultant la monumentale pendule de bronze, érigée sur la non moins gigantesque console Louis XIV, se leva de la sellette :
— Je vous demande pardon... Mais je suis obligée de vous quitter.
— C'est vrai ! L'heure approche de la répétition chez la marquise de Rans ! expliqua M^^e Maillefeu- Limart à ses visiteurs. Il y a une grande fête de charité, demain, au bénéfice des inondés.
— On nous a offert des cartes, en effets dès notre arrivée à l'hôtel du Faisan, s'écria la plus jeune dame de Vouvray. Il y aura tout le gratin du département, dit-on. Madame, donnez-nous des tuyaux!
Mais Eva, promptement, s'acheminait vers la porte, et demandait grâce d'un geste :
— Excusez-moi ! Les indiscrétions sont défendues! - Elle s'esquiva, M""' Maillefeu-Limart, que l'amour
de la gloriole seule pouvait tirer de son apathie, prononça d'un ton de componction :
— M""^ Francis va jouer, avec le vicomte de Forey, une pièce composée par pelui-ci. Une pièce à deux peisonniges... Gomment appelle-t-on cela, Henriette?
?00 L K?';nn des colombes
— Un sketch! siffla la demoiscUc i;îlcri)c!Ice.
— Oh ! mais, votre belle-fille est très lancée dans le monde ! admirèrent les dames vigneronnes. Elle est charmante d'ailleurs !
— Rudement jolie ! accentua avec conviction l'un des messieurs de Vouvray,
Mme Maillefeu-Limart, les lèvres allongées par la succion d'un bonbon, aquiesça du haut de la tête. M"'' Henriette, à mi-voix, opina :
— Jolie, oui !... Mais trop nonchalante... Elle ne se donne pas assez la peine de faire des frais pour personne... Et cette indifférence va parfois jusqu'à l'incivilité... Vous l'avez éprouvé, tout à l'heure, vousmêmes...
— C'est vrai que M'"® Francis semble peu communicative ! convint la damen° i, lésée dans sa curiosité parla fuite d'Eva.
— Si elle était seulement sociable 1 soupira Mi'e Henriette, en regardant expressivement M™^ Maillefeu- Limart et Blanche. On ne lui en demanderait pas davantage ici.
Et les dames de Vouvray considérèrent aussi, d'un air de sympathie et de commisération, les victimes de la farouche Eva.
Henriette, peu après, s'approchait du fauteuil de Blanche^ et frôlant d'une caresse les crins durs de la nabote, chuchotait:
— Cher ange, il fera assez beau pour goûtei^ Saint-
Cyr. Francis élonl retenu aux assises, Alfred pourra nous rejoindre. Faut-il le lui téléphoner?
— Faites vite ! Et donnez l'ordre d'atteler Rob- Roy ! répliqua Blanche, roulant aussitôt son crochet à la diable.
, . . Tandis que les commentaires à son égard déviaient si vite des louanges à la critique, Eva, dans le pavillon voisin, se préparait à revêtir le harnais de bataille, — c'est-à-dire la toilette de théâtre, apportée quelques instants auparavant. La répétition devait avoir lieu en costumes. La pièce de M. de Forey se passait à l'époque du Directoire. L'auteur comptait sur la cocasserie des travestissements, empruntés aux charges de Vernet, pour relever de quelque épice la fadeur éventée d'un plat douceâtre.
Mais Eva lut suffoquée d'horreur, dès qu'elle se vit refléter, en diaphanes ajustements, dans le triple miroir.
— Je ne m'exhiberai pas ainsi ! s'écria-t-elle. La couturière n'a tenu aucun compte de mes instructions !
— Je crois que Monsieur veut que le costume garde la ligne authentique! dit prétentieusement M"« Gramme, non sans malice sournoise.
Eva, pétrifiée devant son image, rougissait de honte :
— Vite, enlevez-moi cela !... déclara-t-elle brusquement.
— Mais, Madame, puisque c'est la mode de l'époque et que Monsieur. . .
— Otez-moi cela ! répéta la jeune femme, avec une fermeté inaccoutumée. Donnez-moi la robe de charmeuse pervenche... Je dirai que l'ouvrière m'a manqué de parole. Et faites-moi préparer un fourreau de dentelle crème pour glisser sous cette tunique fendue... Et une guimpe... Vous entendez... Je veux une guimpe...
Enveloppée de son long manteau de chinchilla, la tête cachée dans une capuche de gaze, M.^^ Maillefeu se jeta dans l'auto. De mauvais gré, elle déplia le rouleau de papier que froissait sa main. Son rôle avait complètement fui de sa mémoire.
Elle relut, en s'efforçant à la résignation, cette prose insipide. Déjà, avec une inquiétude anticipée, elle s'imaginait le spectacle de M. de Forey, faisant la roue sur l'estrade, tombant à ses pieds et lui passant tendrement le bras autour de l'épaule, à la scène finale.
Et un tremblement d'impatience faisait frissonner les feuillets entre ses doigts.
Francis, à gorge déployée, s'était moqué de ses répugnances quand Eva, poussée à bout, les lui avait confessées.
— Petite fille des bois, voilà une excellente occasion d'apprivoiser votre sauvagerie! Quand ce bon ami Forey vous ferait un tantinet la cour, oii serait le mal?
L ESSOR DES COI.OMnES 20>)
Simple politesse de célibalaire envers une jolie personne! Agir autrement serait discourtois de sa part. Un mari de notre monde doit s'honorer de ce qu'on admire sa femme... Je ne vous ai pas épousée pour vous obliger à filer de la laine au coin de la cheminée... D'autant plus que cette posture est impossible avec le chaufTage central...
— Éh bien ! je regrette la cheminée et la quenouille 1 répliqua alors la jeune femme.
Ses fins sourcils se rejoignirent, tandis qu'elle se remémorait cette discussion. Excédée, Eva laissa tomber le cahier et regarda au dehors.
Une cclaircie dans le ciel d'hiver versait un peu de pâle soleil sur les trottoirs du boulevard. C'était Iheure de la promenade des bébés. Les nounous enrubannées se prélassaient avec une majesté de bétail primé, un fouillis de broderies et de fourrures blanches en travers des bras. Des petites mamans poussaient devant elles, avec précaution, les voitures claires où, sous les capotes abaissées, s'entrevoyaient des chérubins roses.
Eva remarqua plus spécialement l'une d'elles, tandis qu'un encombrement de camions ralentissait l'auto : une jeune femme de mise modeste, mais soignée, penchée amoureusement vers un baby, qui agitait un ourson de peluche au bout de son bras potelé, et riait à sa mère. Que de bonheur et d'amour entre ces deux êtres !
Mme Maillefeu renversa la tête contre la paroi capi-
2o4 l'essor des colombes
tonnée. La noire tristesse de l'envie fusait dans ?on cœur et l'envahissait toute...
... Elle rentra chez elle, aussitôt quitte de sa lâche, et d'humeur encore plus morose. •
Eva, à l'envers du rideau, s'était trouvée jetée daiis le pêle-mêle fébrile du coup de feu. Chacun des artistes amateurs, à l'approche de la bataille, perdait équilibre et sang-froid, se montrait quinteux, irascible, prêt à l'emballement. Des réparties aigres-douces s'échangeaient entre ces gens d'excellent ton.
M. de Forey lui-même, les nerfs à fleur de peau, agité par un double trac, comme auteur dramatique et acteur, au supplice dans un collant étroit, avait reproché à sa partenaire d'abord, d'apparaître sans le costuttie exigé, puis de jouer avec une mollesse, un détachement inconcevables !...
M™^ Maillefeu put entendre aussi, dans la coulisse, deux jeunes figurantes, de noblesse très contestable, l'appeler spirituellement iî/™^ Biscuit. Ce n'étaient pas là, sans doute, des blessures très profondes ; mais des piqûres superficielles suscitent parfois une cuisson plus vive, selon notre propre excitabilité. Eva, en ces dispositions, éprouva vite le désir de fuir un milieu turbulent, où elle se sentait seule, et où s'accroissait son intime mélancolie.
Son mari revenait, presque en même temps, assommé par «ne longue séance des assises. Francis, désigné comme juré, cette session, maudissait l'entravç
l'essor des COLOMnES 2o5
qui allait le clouer sur place, une partie delà semaine. Cependant le procès du jour — un drame conjugal — était assez retentissant pour attirer des gazetiers parisiens. Et le fait d'exercer les fonctions d'arbitres, dans ce mélo judiciaire, conférait aux jurés assezd"im> portance pour que l'industriel en tirât quelque satisfaction.
— Eh bien ! ma chère, nous voilà quittes de nos deux théâtres 1 dit Francis, en s'allongeant sur le canapé du petit salon. Le vôtre est plus amusant, et l'atmosphère y est moins méphitique, je suppose ! Un maryland, pour chasser l'odeur nauséabonde! Ça va, votre petite machine avec Forez !^
— Médiocrement ! fit Eva sincère.
— Diable I Tâchez que ce soit enlevé, brillant I Ne ratez pas l'occasion de produire votre effet 1 Evidemment, vous ne devez pas brûler les planches { Dommage que la fameuse Mephista, des Variétés, qui tantôt déposait comme témoin de l'attentat, ne soit pas venue à Tours plus tôt ! Vous lui auriez demandé des coaseils. Elle est apparue avec un chapeau qui a fait sensation I Le président en louchait I Les gendarmes étaient statufiés. Je l'ai croqué pour que vous commandiez le même 1
— Merci de l'attention ! fît Eva, tournée a l'ironie. Mais oe qui siod à M"û ?>]cphista; vraiscmlffabîcment, ne conviendra guère à M'"» Biscuit... ÎSe prenez pas cet air offusqué 1 C'est ainsi que me désignaient, cet
2o6 l'essor des GOIOMIîES
après-midi, deux jeunes amies de M. de Forey. Il n'importe guère! Mais ce que je déclare admirable, c'est que vous ayez trouvé le loisir de songer à la toilette de votre femme, quand le sort d'une malheureuse se discutait devant vous 1
— Peuh ! Elle sera acquittée ! Ça ne fait pas un doute ! dit Francis légèrement, en craquant une allumette. Le mari s'en est tiré — en y laissant à peu près la vue, il est vrai — mais vivant, en fin de compte ! Et cette femme jalouse est trop gentille pour qu'on la condamne à l'uniforme des prisons. — Mais, ditesmoi, ajouta-t-il, revenant au sujet de sa vexation secrète, qui s'est permis avec vous cette impertinence ?
Ëva laissa tomber la question sans y répondre, toute à la stupeur que lui causait l'inconscience de son mari.
— Quoi ! une vitrioleuse ! s'exclama-t-elle avec dégoût. Vous la renverrez indemne i Et comment mérite-t-elle d'être traitée avec tant d'indulgence, après un crime aussi lâche qu'odieux? Parce qu'elle possède de grands yeux et une petite bouché I...
— Tout comme vous, ma chère! Tuez-moi! Vous serez sûrement acquittée. Apprenez que les hommes pardonnent tout à une femme, pourvu que celle-ci remplisse 3a première raison d'être : plaire !
— Mais c'est monstrueux ! Immoral ! Souverainement injuste! s'écria Eva... Vous parlez comme un j païen ! |j
— Ne vous en déplaise, ma mie, ainsi nous pensons
t*ESSOR DES COLOMBES 2O7
et sentons, nous autres faibles mortels ! goguenarda Francis, diverti par l'indignation naïve de sa femme. Sans doute, ce n'est pas très orthodoxe — mais bien humain...
— Alors, reprit-elle, le fixant en pleins yeux d'un âpre et tenace regard, à vous en croire, il faut qu'une femme, avant tout et par-dessus tout, s'applique à être belle, ou à le paraître... La beauté prime, à votre sens, l'intelligence, la raison, la vertu.
— Absolument.
— Eh bien ! alors, si une maladie, par hasard, me défigurait, je n'aurais plus de raison d'être, comme vous le disiez, tout à l'heure, et je perdrais tout droit à votre affection ?
Francis, éclatant de rire, roula son journal en boule, et le lança à la tête de sa femme, comme pour jouer avec un jeune chat.
— Je ne puis vous imaginer laide, ma chère, ni prévoir l'effet d'une telle transformation sur mes sentiments! Souhaitons de ne pas faire cette fâcheuse expérience. Et au lieu de vous chagriner de lubies si absurdes, ne pensez qu'au suprême devoir d'être jolie, toujours plus, chaque jour, pour charmer mes yeux et ceux des autres !
Les bras tombants, frémissante, Eva regardait toujours son mari avec une étrange expression de colère et de chagrin. Francis, comme rappelé à un souvenir,
2o8 l'essor des colombes
fouilla dans une liasse de paperasses qu'il avait déposée près de lui.
— Au fait, j'ai pris, en bas, votre courrier avec le mien.
Le tri opéré, il lui tendit deux cartes postales, provenant de leurs amis anglais, et un journal démodes. Eva parut désappointée.
— C'est tout?
— C'est tout ! déclara-t-il avec flegme, en refermant la main sur le paquet qu^il gardait. Attendiez-vous quelque chose?
— De la Rochelle, oui! avoua-t-elle avec effort, car elle évitait de parler de sa famille. J'espérais déjà une lettre hier.
— ■• Point de nouvelles, bonnes nouvelles! déclara Francis, d'un ton dégagé. Allons, je vais m^habiller pour ce dîner d hommes où je suis invité, à l'hôtel de l'Univers. Je regrette de vous laisser seule. Pourquoi n'iriez-vous pas demander à dîner à quelque amie. . . ou à ma mère ?
— Non, non I je préfère rester ici, mormura-t-elle. Francis entra dans le fumoir, et reparut bientôt,
levant les épaules d'impatience :
— Impossible de me faire entendre à l'usine ! Le téléphone est détraqué. Ne comptez pas vous en servir, si vous avez besoin de communiquer avec un de voj: fournisseurs. Envoyez quelqu'un plutôt, le cas échéant.
l'essor des colombes 2o9
Il revint, pon d'instants après, du cabinet de toiicllc, rafraîchi par des ablutions parfumées, le teint net, les cheveux lisses, un œillet épingle au revers du smoking.
— A ce soir, belle dame I fit-il, en posant un baiser sur les cheveux d'or. Je tâcherai de rentrer de bonne heure, en mari rangé. D'ici là, repassez votre rôle, étudiez votre leçon comme un enfant sage, et dormez solidement, pour être fraîche et dispose demain.
Il lui envoya, du seuil, un signe allègre, et s'éloigna pimpant et fredonnant.
Eva, seule, se replia an forid d'une bergère, les mains mollement étendues sur les accoudoirs de bois doré. Elle ferma ses yeux, blessés par la lumière, et s'abandonna à une torpeur dolente.
Elle connaissait bien ce malaise, fréquemment ressenti, ressemblant à l'engourdissement d'un narcotique qui ralentit le travail de la pensée, sans vaincre la souffrance latente.
Dans la confusion de ses idées nébuleuses, une vision se détachait, avec une persistance singulière. Que faisait à celte heure, la jeune mère entrevue, cet après-midi ?
A. cette question, une suite de tableaux d'intimité souriante s'évoquait : femme d'employé ou de petit commerçant, elle vaquait avec entrain aux soins du ménage, dorlotant son enfant, préparant le repas de son mari, contente, à chaque eflort, d'établir l'ordre et le bien être autour d'elle, de préparer la joie... Ah 1 celle-là était bien dans le vrai sens de la vie...
lyjme ^faiIlefeu l'apercevait, travaillant, sous la suspension, à quelque parure enfantine, tranquille près de son mari, et tous deux, causant à voix basse, formant des projets d'avenir, à côté du berceau, clos de mousselines blanches.
Eva gémit tout bas, comme si une pointe ténue s'enfonçait dans sa chair... Elle tenta d'échapper à l'obsession, rapprocha sous la lampe électrique, voilée de broderie, le cahier contenant la copie de son rôle. Mais les lignes écrites se dérobaient, et la lectrice n'apercevait que ses propres pensées, palpitant sur les pages, comme de lourdes ailes de chauves souris, grises et noires.
Elle songeait à cette lettre de la Rochelle qui s'attardait. Ne savaient-ils pas bien, là-bas, pourtant, combien l'exilée attendait avidement leurs nouvelles? C'était trop déjà, de rester éloignée ! Mais, privée do leur vue, sa fidélité ne fléchissait pas. Et les meilleurs de ses jours étaient ceux où elle recevait leurs messages...
Pas à pas, elle les suivait dans la maison que le départ de Pauline laissait si grande, et que la vaillante petite Geo animait de son mieux! Que ne pouvait-elle céder à son désir, et aller s'assurer de l'état réel des choses ! La dernière image, laissée à sa mémoire par le pauvre visage de sa mère, l'émouvait d'une si grande anxiété! Retrouverait-elle encore plus flétrie et creusée, la chère figure familière ?
212 L ES?Or. DES COLOMBES
Des remords montaient, en même temps que cette inquiétude. Eva s'en voulait de la faiblesse qui la rendait pusillanime devant son mari. Percevant en lui le dessein systcmalique de maintenir ses parents à l'écart, n'en était-elje pas arrivée à lui cacher même la fréquence de leurs lettres?
Que n'avait-elle le courage de la lutte^ ou la rouerie persévérante dont se servent tant de femmes pour en venir à leurs fins ?
Mais lui, s'il l'aimait réellement, devait-il la réduire à une humiliante dépendance et la détourner de ses affections les g^us anciennes et les plus vivaces.»*
A ce point de ces déductions pénibles, une question se levait dans son esprit inquiet, et elle n'y trouvait qu'une réponse dubitative et déconcertante.
L'amour dont Francis Maillefeu avait donné la preuve en l'épousant, était-il ce sentiment, noble et fort autant qu'immuable et profond, où une femme puise le meilleur de son orgueil, de son courage et de sa confiance?
Cet amour ne s'appelait-il pas simplement, strictement, caprice égoïste ? Si l'héritier des Maillefeu, libre et riche, avait choisi une fille pauvre et ignorée, n'étaitce pas pour s'assurer qu'elle lui demeurerait subordonnée et redevable?
Ces mobiles occultes d'un apparent désintéressement, Eva était capable de les démêler, aujourd'hui qu'elle connaissait mieux le caractère de ce garçor»
l'essor des colombes 2i3
impulsif, gâté par la fortune et par l'exercice prématuré du pouvoir. Et, à ces considérations qui froissaient sa délicate susceptibilité, la fierté de la jeuno femme se cabrait d'un sursaut, lui révélant, en ellemême, une force concentrée, capable de véhémence.
Et ainsi, en son boudoir tendu de soieries à fleurs, ^me Maillefeu, portant à son cou et à ses doigts des joyaux de grand prix, se représentait plus amèrement que jamais, la pénurie de son lot, la futilité d'une vie dispersée, fatigante et vaine... Ah! le bonheur, plein et savoureux, de la petite maman à la voiture blanche!... •
Les trilles aigus d'une sonnerie dans le fumoir rompirent cette méditation orageuse. Le téléphone marchait donc^ à rencontre des prévisions de Francis? La jeune femme se dirigea vers l'appareil, et répondit à l'appel : Allô ! Allô I
— Allô! M. Maillefeu ;>
Ne se trompait-elle pas?.,. Cette voix cassée par la distance et les vibrations de l'instrument, ressemblait au timbre de M. Servain ? Cependant, par raison d'économie, la villa Fortunio n'était pas abonnée au téléphone. Pour qu'on se servît de l'appareil d'un voisin, il fallait une cause "pressante. Intriguée, la jeune femme demanda, afin de préciser son soupçon : • — Qui réclame M. Maillefeu?
La brume, qui couvrait la voix lointaine, s'éclaircit un peu.
2i4 l'essor des colombes
— C'est toi-même qui me réponds, Eva ! Es-tu mieux, mon enfant?
— Mieux? répéta-t-elle, étonnée, mais je n'ai pas été malade. Comment avez-vous pu le supposer?,..
— Ton mari, ce matin, m'avait dit que tu étals fatiguée, souffrante.
— Comment, vous aviez communiqué avec Francis, ce matin? Je Tignorais 1 Et c'est l'inquiétude qui te ramène au téléphone, ce soir, pauvre cher papa 1 Rassurez-vous tous ! Je suis très bien portante !
— Ah ! tant mieux ! C'est assez de sujets d'affliction ! Mais nous avions craint que la lettre où Geo te relatait notre malheur, ne t'eût porté un coup !
— - Une lettre ? Je ne l'ai pas reçue encore 1 Mais quel malheur m'y annonciez- vous ? Parle vite de grâce? Maman!...
— Oui ! fit la voix fragile, sombrant tout à coup, c'est bien ta pauvre maman qui est en question. Depuis longtemps sa santé nous tourmentait. . Nous l'avons décidée à une consultation sérieuse... Hier, une opération a été jugée nécessaire et immédiate... Nous l'avons conduite à la maison de santé, ce matin même. C'est de là que j'ai pensé à t'avertir... On pourra te transmettre ainsi des bulletins fréquents et directs...
Eva jeta le cri qu'elle réprimait jusque-là à grand' peine.
— Oh ! cela ne me suffirait pas! Il faut que je la voie... avant l'épreuve I... Mon Dieu I... Et j'ai ignoré
l'essor des colombes 2i5
cette chose lamentable, tout ce jour 1... Quand a lieu l'opération ?
— Après-demain 1,..
— Je ne vous laisserai pas seuls 1... Je vais partir... dès ce soir, s'il est possible! Comptez sur moil...
— Merci! chevrota la pauvre voix, du fond de l'éloignement.
Ce fut le dernier mot distinct. Le téléphone devint muet. Eva, rendue à la solitude, sentit le tournoiement du délire dans son cerveau, où se heurtaient les révélations foudroyantes de ces dernières secondes.
Mais promptement, ces incohérences se coordonnaient, s'enchaînaient en une suite logique. La jeune femme, vacillante, hésita encore devant l'évidence. Une idée subite la fit se ruer vers le meuble Empire où Francis serrait ses cigares, et qui lui servait de bureau àkla maison.
Elle explora, sans résultat, d'une main agitée, un tiroir qui bâillait négligemment. Puis elle fureta, dans le fatras de l'élégante corbeille à papier, incrustée de broderies et de vieilles gravures. Tout à coup, parmi les débris de lettres et de cartes lacérées, Eva découvrit l'indice qu'elle cherchait : un fragment d'enveloppe où se reconnaissait l'écriture de Geo !
Son intuition ne l'avait donc pas égarée ! Sa suspicion n'était pas une présomption injurieuse envers son mari, mais prenait forme de vérité accablante! Francis avait confisqué la lettre adressée à sa femme.
2i6 l'essor des colombes
Et pourquoi commettait-il cet indigne abus? Quelle excuse alléguer à cette sorte d'escroquerie morale, plus coupable qu'un vol matériel, au regard de tout homme loyal et probe?
Pourquoi? Sans aucun effort, elle discernait les calculs troubles de Francis. Il savait bien qu'Eva, une fois instruite de la situation critique, ne se laisserait retenir par aucune considération, et que tous les autres intérêts lui paraîtraient secondaires et puérils... Et pour 'qu'elle ne manquât pas la fête du lendemain, ^pour qu'elle y gardât une place qui lui était enviée, il avait essayé de lui dissimuler le danger de sa mère, les alarmes des siens.
. Sa vanité de snob, dépassant les limites de l'absurde, le poussait à assumer une responsabilité presque criminelle! N'exposait-il pas une fille à perdre la consolation sacrée du devoir rempli, et peut-être lies bénédictions suprêmes d'une mourante aimée ?
Un froid d'agonie pénétra Eva jusqu'aux moelles, à cette appréhension. Et son âme se révulsait aussilôten un transport, violent comme un mouvement de haine. Son mari lui fit horreur. Il venait de donner les preuves convaincantes de son insensibilité, de sa perfidie, de sa duplicité. Elle ne lui pardonnerait jamais les fourbes procédés dont il avait usé à son égard.
Elle se rappela, avec une ironie écœurée, les mensonges misérables dont Francis avait tenté de la berner, avant de partir. Sans doute ne sortait-il pas
l'essor des COLOJIBES 217
absolument tranquille ! Mais, la lettre en poche, à peu près certain que le beau-père ne téléphonerait pas ce soir, il avait remis au lendemain le soin de trouver d'autres ruses pour déjouer les complications nouvelles.
En dépit de ces précautions et de ces fraudes, la vérité poignante s'était fait un chemin et avait atteint son but. El la femme que le mari avait laissée paisible, lisant sous la lampe, se dressait maintenant, animée d'une énergie insoupçonnée, soulevée par l'indignation.
« Nul n'est tenu d'obéir à un maître reconnu malfaisant. )) Elle croyait voir cette sentence, en traits do fej^ se multiplier autour d'elle.
Comme déliée magiquement des attaches invisibles qui la maintenaient à cette place, Eva, tout à coup, courut à sa chambre, arracha son tea-gov^n de soie, chercha elle-même, en hâte, dans un placard, une robe de drap loutre, un manteau de voyage, et jeta dans un sac un peu de linge et guelques objets usuels. Il semblait que chacun de ses gestes automatiques correspondît à un ordre mystérieux.
Puis, avec la même décision, M™^ Maillefeu enleva son collier de perles, fit tomber les bagues de ses doigts en ne conservant que son alliance, plaça les écrins dans une petite commode de marqueterie, pourvue d'une solide serrure, et mit la clé sous scel de cire, dans un paquet où elle glissa l'enveloppe incomplète de la lettre supprimée, avec ce bref billet : ^
2i8 l'essor des colombes
(( Le téléphone marchait. J'ai appris ce que vous (( désiriez me tenir caché. Et ainsi que vous l'aviez (( pressenti, je pars sur-le- champ. Adieu! »
Plusieurs fois, M"^ Gramme avait frappé à la porte de la chambre où s'était enfermée sa maîtresse.
— Le dîner de Madame est servi!
— Je ne dîne pas I répliqua laconiquement Eva, à la première annonce.
Elle ne se donna pas la peine de répondre aux sommations suivantes. Cependant, rappelée aux réalités, elle consulta l'indicateur. Le premier train, allant dans la direction désirée, partait à 8 h. 33; elle prendrait celui-là. Et plutôt que de s'offrir en spectacle à la curiosité du public, dans la gare, elle attendit^n son appartement, les yeux rivés à la flèche d'or du cadran, si lente à se mouvoir entre les chiffres d'émail.
Au terme qui lui parut convenable, Eva sonna M*ie Gramme, qui n'eut pas beaucoup de chemin à faire pour se pfésenter, ne s'ctant guère éloignée du trou de la serrure. Cet orifice ne lui permettait, malheureusement, qu'une observation limitée. Aussi resta-t-elle ébahie devant le changement de tenue de sa maîtresse.
— Je vous confie ce dépôt que vous remettrez à Monsieur dès ce soir I dit Eva, en lui donnant le sac cacheté. Maintenant, prévenez qu'on m'aille chercher un fiacre tout de suite..
— Madame compte dîner dehors, probablement? avança M"® Gramme, avec sollicitude.
Pas d'autre réplique qu'un signe impératif pour confirmer l'ordre déjà émis. Qu'ctait-il arrivé pour métamorphoser ainsi cette petite femme <f à qui l'on mangeait d'ordinaire dans la main » ? M"" Gramme, en descendant, avertit ses collègues par cette métaphore expressive :
— Mes enfants, la bouillie sent le brûlé !
Le fiacre approché, tous, plus ou moins dissimulés dans les recoins de l'escalier et du vestibule, guettèrent l'apparition de la jeune maîtresse. M^e Maillefeu passa, rapide, tête haute, voilée d'une écharpe épaisse. Elle franchit le seuil, traversa le trottf>ir, lança une brève indication au cocher, et prit place dans la voiture, sans tourner les yeux vers la maison fastueuse qu'elle quillait.
Quelques minutes après, elle arrivait à la gare, et demandait un billet de seconde.
-— Pour la Rochelle.'^... Mais vous resterez quatre heures à Poitiers en pleine nuit! objecta le contrôleur. Vous aviez un bien meilllcur train à 22 h. /jg.
Elle eut un geste d'iusouciance, et ne s'arrêta pas même à examiner l'a^-gument. Ce qui lui importait, c'était de s'éloigner de Tours aussitôt, de mettre le fait .'iccomplict la distance entre elle et celui qu'elle voulait punir. Et à l'cbraniement du wagon sur les rails
au départ, Eva ressentit une joie violente et amcre, comme la volupté qu'apporte la vengeance.
Plus loin ! Plus vite! Elle se retenait de crier ses souhaits impatients. La course du train lui semblait languissante. A chacun dos arrêts, échelonnés sur le parcours, qui rompaient l'élan de la bête de fer et de feu, une convulsion secouait son cœur... A flâner ainsi en route, on lui laisserait perdre son avance!... Et dans ces ténèbres, trouées de lueurs fantasques, la crainte d'une poursuite la pressa, comme une hallucination.
Plus vite ! Plus vite ! Mais ce cahotement de cauchemar s'interrompit, Il lui fallait descendre à Poitiers. Quatre heures d'attente s'allongèrent devant elle, interminables !
En se mettant debout, pour descendre du train, Eva sentit ses jambes se dérober. Elle comprit qu'elle allait défaillir de besoin, et se procura une tasse de café et quelques biscuits. Mais ses dents serrées refusaient de s'entr'ouvrir pour laisser passer ces légers aliments.
Alors elle se blottit dans un angle de la salle d'attente, grelottant de fièvre et de froid, tombant de faiblesse et de fatigue, tremblant d'inquiétudes insensées, l'oreille tendue vers les moindres bruits, que la demi-obscurité, l'isolement, l'insomnie, lui rendaient sinistres.
Elle épiait les ombres furtives, saisie d'une terreur
quand approchait quelque inconnu, un rôdeur peutêtre, cherchant un banc pour dormir à l'abri.
Parfois, des essouflements, des sifflets de locomotive traversaient la nuit, et tous les bâtiments, les verrières, résonnaient d'un tintamarre métallique, assourdissant, Eva, frissonnante, écoutait les allées et venues des voyageurs qui débarquaient. Et redoutant de voir surgir son mari, elle recueillait ses forces pour la résistance.
Francis avait pu rentrer à temps pour, à la nouvelle, s'élancer sur les traces de la fugitive, prendre le train direct et la rejoindre ici, pendant ce long échouement. Mais qu'il parût, elle ne le suivrait pas... Ni la prière, ni la menace ne la détourneraient de son filial pèlerinage. Elle se sentait capable de tenir tête au maître, qui avait lui-même diminué son droit d'autorité.
Eva respira néanmoins plus librement quand le train fut passé. Il ne lui resta plus qu'à compter les minutes stagnantes. Le terme de cette station nocturne arriva enfin. La voyageuse se trouva en wagon. Et bercée par le roulement et le brouhaha monotones, épuisée, elle finit par perdre conscience et s'assoupit.
La nuit d'hiver n'était pas encore dissipée quand Eva atteignit la Rochelle. Elle trouva par miracle une voiture à la gare, et peu d'instants après, arrivait à la maison où personne n'avait dû reposer, non plus, durant cette veillée d'armes.
Geo ouvrit elle-même la porte d'entrée, A l'aspect de celte petite figure tuméfiée, Eva frémit et s'abattit, sans parler, sur l'épaule de sa jeune sœur.
— Ah ! chérie ! murmura Geo, fervente, merci d'être venue si vite ! Papa somnole un peu, ce matin. Laissons-le 1 Nous serons plus forts de l'avoir près de nous, pendant des heures si cruelles à passer. Francis est bon de l'avoir laissée partir tout de suite I Papa n'osait le croire; mais moi, je l'espérais.
M™^ Maillefeu ne s'associa pas aux bénédictions décernées à son mari. Une crispation d'amertume contracta ses lèvres. Mais sans s'arrêler à rien dire d'elle-même, elle demanda :
— Et Pauline ?
— Oh ! Pauline viendra, évidcmmenjt.. Mais la nouvelle a dû aller la trouver jusqu'en T)anemarck. Elle se conduit avec beaucoup de correction, je dois le reconnaître. Elle écrit très régulièrement ici, et ses lettres dénotent plus d'alTection et de respect qu'on n'en préjugeait d'après ses manières. Peut-être, depuis qu'elle s'est exilée, sent-elle mieux tout ce qai l'attache au passé 1 Notre cher passé, dis, Eva !
— Oui, le cher passé ! répéta sourdement la jeune femme, assise devant la flambée que venait d'allumer Geo, tout en parlant.
— Qu'il y eut de bonheur, chez nous, pendant que la couvée était au complet ! poursuivait pensivement la pelite, accroupie devant le feu, aux pieds de sa
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sœur. Et dire qu'il faut une telle épreuve pour nous rassembler, toutes trois, autour du lit de souffrance de notre mère 1 C'est donc bien difficile d'arranger la vie, d'établir son propre bonheur en îiiénageant celui des autres !
— Très difficile! fit Eva, la voix rauque.
— Cependant, nos parents avaient trouvé la solution de la parfaite félicité ! reprit Geo, d'un air profondément réfléchi. Ne* serait-ce pas tout simplement de faire son devoir en y dépensant beaucoup d'amour?
— Peut-être"... Mais c'est quelquefois bien impraticable ! murmura M™" Maillefeu, d'un accent si bizarre que Geo, étonnée, releva les yeux.
Et la physionomie qui lui apparut alors, durcie par une expression de rancune et de colère, ressemblait si peu au doux visage d'E va qu'elle crut voir une figure étrangère.
Francis Maillefcu, un peu avant minuit, se retrouvait devant sa porte, en celte joiale humeur qu'engendre un dîner fin, arrosé de vins généreux, et égayé de folâtres devis. La façade était déjà sombre; seuls, les volets de la chambre conjugale se rayaient encore de lumière.
— Elle m'a attendu, la pauvrette! se dit-il, avec les dispositions affables d'un homme qui vient de déguster les meilleurs crus de Touraine et d'Anjou. Et ce n'est certainement pas pour me servir des reproches et des acrimonies, comme feraient tant de femmes en pareil cas l
Il monta à l'appartement d'un pas leste, et en ouvrit doucement la porte, souriant d'avance au gracieux tableau de la veilleuse, qu'il se 'réjouissait de surprendre. Mais ce sourire s'effaçait vite : Francis n'apercevait devant lui que M^® Gramme, dodinant sur un fauteuil.
La femme de chambre aussitôt se redressait, se frottait les yeux, rajustait son réche faux-bandeau ;
— Je vous demande pardon, Monsieur.
Personne autre dans la pièce, ainsi qu'il s'en assurait d'un vif regard! Tout à coup, Francis ressaisit le fil des souvenirs, rompu ces dernières heures, et des nuées d'or où vaguait sa pensée indolente, il fut précipité en pleine et maussade réalité. Quelles complications inopinées avaient pu se produire en son absence? Si pressé qu'il fût de l'apprendre, le jeune homme se mordit les lèvres pour retenir une exclamation, trahissant son anxiété. Il se contenta de toiser M"« Gramme, d'un air froid et sévère, qui, visiblement, requérait des explications. La femme de chambre, tout à fait réveillée maintenant, et qui attendait que le jeune maître se livrât, dut obéir à l'ordre tacite, et tendit à M. Maillefeu un petit paquet, fermé d'un cachet de cire.
— Madame, prononça-t-elle, avec une emphase qui devait faire sentir l'importance de sa mission, Madame, avant de monter en voiture, m'a recommandé d'attendre Monsieur pour remettre ceci à Monsieur.
Francis s'écarta de deux pas pour se soustraire à l'œil en vrille de la suivante. Il tira, de l'enveloppe rompue, la clé de la commode aux bijoux, l'enveloppe déchirée de la lettre escamotée par lui, le court billet d'Eva. Et le mystère, comme à la lueur d'un éclair, fut lisible pour lui dans les moindres détails.
Mais que sa femme fui partie ainsi snr-le-champ, de sa propre impulsion, qu'elle se fût permis une telle licence sans y être autorisée, cela dépassait tellement son attente qu'il *en restait cloué sur place, abasourdi, hébété ! . . .
Malgré ce désarroi, il tint ferme, sous le choc. L'orgueil lui fut bon conseiller et l'engagea à contenir l'explosion de son dépit et de sa colère, devant l'espionne domestique qui ne le perdait pas de vue.
Instantanément, Francis Maillefeu entrevit la nécessité de cacher l'acuité de la crise, et de prêter une apparence vraisemblable et ordinaire aux incidents malencontreux.
Il mit à déchifTrer les deux lignes tracées par Eva assez de temps pour apprendre par cœur une épitre de quatre pages... Après ce long et silencieux effort oii il concentrait tout son vouloir, le jeune homme se crut assez maître de soi pour se tourner vers l'observatrice désappointée, et lui exposer un visage calme, d'accord ' avec sa voix unie, atténuée, sérieuse :
— A quelle heure Madame est-elle partie ?
— Un peu avant huit heures, Monsieur.
— Mauvais train ! observa Francis, en branlant la tête. 11 est bien regrettable que cette affllgcanle nouvelle, à laquelle je désirais la préparer par degrés, lui ait été apprise si brutalement, hier soir !
Et se rappelant que la vérité est souvent la plus habile des diplomaties, il ajouta, toujours grave :
— M^^^ Servain est malade. Mais sachant la tendance de la famille à exagérer les choses, j'ai craint qu'on alarmât à tortM'^s Maillefeu, et, avant de l'avertir, je voulais me renseigner moi-même... J'ai bien pu surveiller le courrier, mais, malheureusement^ le téléphone a bavardé. La maladresse est commise, et le coup porté !
— Pauvre Madame ! C'est bien vrai qu'elle paraissait avoir perdu la tête! fit M"« Gramme, avec une commisération discrète.
Mais elle gardait son opinion intime : le patron, brusque et hautain, n'avait point habitué ses gens à cette condescendance et à ces façons de bon apôtre. Elle se promit de rester attentive aux événements. Et maître et servante se séparèrent, sans être dupes de leur hypocrisie mutuelle.
Francis, seul, donna enfin librement issue à des sentiments tumultueux dont son huit-reflets, ses gants sa cravate, furent les premières victimes. Il semblait qu'il assouvît, sur ces inolTensifs accessoires, un besoin d'impétueuse vindicte. Puis il s'aflala dans un fauteuil et se rongea les ongles avec acharnement, comme dans SCS bouderies de petit garçon.
11 fulminait, ce faisant, des propos malsonnants, des imprécations et des menaces. En quelle situation idiote le laissait cette fuite absurde d'Eva?
Le diable savait seul tout ce que la malice et l'envie pouvaient en conjecturer I On allait se gausser à leurs
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dopens ! La petite niaise! Elle eût dû y songer!... Mais non ! elle n'était sensible qu'à ce qui concernait « papa » et « maman » 1
Il l'eût souffletée comme une fillette indocile, si, en celte minute, il l'avait vue devant lui. Néanmoins, en Cfi transport de rage, Francis, sans s'en rendre compte, rendait hommage à la parfaite droiture de sa femme, et ne l'outrageait pas même de Tombre d'un soupçon.
Mais les autres pouvaient s'y méprendre. Gomment arrêter les commentaires et les médisances ? Il savait, pertinement, que dans la maison voisine, chez sa mère elle-même, des langues vipérines se délecteraient ^ distiller le poison.
Alors Francis comprit nettement la tâche dont son clair esprit avait eu l'intuition, dès la première surprise. C'était lui qui devait sauver la face, en fndiquant, sans ambages, le sens des circonstances. Qu'Eva parût avoir agi en parfaite entente avec son mari, les choses devenaient simples et naturelles ! Personne ne pourrait critiquer une fille, accourant au chevet de sa mère 1
Arrivé à celîe conclusion, il en resta assez penaud. Si « tout le monde » approuvait le zèle filial d'Eva» comment ce même « tout le monde » qualilierait-il l'attitude du mari faisant obstruction à ce zèle?...
Francis repoussa le dilemme avec irritation. Il n'acceptait pas volontiers de sonder sa conscience pour en retirer son propre blâme ! Aussi évitait il de définir une action qui, uKiigré ses sophismes, lui laissait une
certaine confusion, et qu'il eût taxée d'indélicatesse, si elle avait été à la charge d'autrui.
Ce qui l'amenait surtout à évaluer le fait, c'en étaient les suites, énormes, imprévues, foudroyantes! Qu'Eva, jusque-là passive, timorée, enfantine, eût été capable d'une initiative si audacieuse, Francis en demeurait comblé d'étonnement. Le heurt avait donc bien violemment remué cette âme qu'il jugeait débile pour y provoquer une si formidable réaction?
Maillefeu haussa les épaules, et se secoua pour détacher de soi ces idées agaçantes, comme un nageur cherchant à se délivrer des* herbes visqueuses et des joncs qui l'enlacent.
Pouvait-il imaginer qu'une lettre interceptée, une nouvelle retardée de quelques heures, entraîneraient de si folles conséquences ?
— Sentimentalisme exagéré, hors des données du bon sens ! conclut avec majesté cet homme de forte raison, incapable de s'avouer ses torts à lui-même. Un maria bien le droit, que diantre ! d'écailer de sa femme ce qui peut la troubler... Avec tout cela, comment vais-je m'en tirer avec ce pauvre Forey ! Ça va être une histoire diabolique !
Gela lui parut, nonobstant, dans l'ordre des choses, la première affaire à régler.
Après une nuit sans sommeil, au petit matin, l'industriel se présentait dans la garçonnière de son ami, et lui apprenait les fâcheuses conjonctures : des nou-
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velles alarmantes avaient été reçues le soir précédent 5 ■}j[me Maillefeu, en apprenant l'élat de sa mère, était partie sur rheure... M. de Forey sauta en Fair et éclata en lamentations désordonnées :
— Et alors, ma pièce ?.., Vous n'y pensez pas 1... Dois-je rester en panne I... Quelle catastrophe !... Après tant de soins, tant de soucis ! Trois femmes charmantes ambitionnaient ce rôle 1 Songez donc ! Jouer de l'inédit, quelle gloire !... Ah 1 si j'avais prévu !... Et M™'^ Maillefeu à qui j'ai réservé la faveur de celte création me plante là sans scrupules ! Ça ne se fait pas, monsieur ! Il 'y a des engagements d'honneur entre l'auteur et l'interprète ! C'est un désastre ! Un disastre !
Il y avait une disproportion si comique entre ce gros courroux et la mince saynète, que Francis ne put s'empêcher d'en sourire, malgré son intime vexation.
— Voyons, mon ami, calmez-vous ! Je comprends votre déception. On ne saurait penser à tout ! Une autre fois, faites apprendre le rôle en double !
— Une autre fois ? gémit le malheureux auteur, horripilé. Quand cette occasion se retrouvera-t-elle ? Aux calendes grecques !
— Mais ne peut-on trouver un biais ?... En un pareil cas, il me souvient d'avoir vu une actrice — professionnelle pourtant — tenir le personnage en lisant le rôle, après qu'on eût prévenu le public par
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une annonce. L'une de ces dames ne peut-elle vous rendre ce service ? Je puis lui faire porter, dès ce matin, le costume commandé pour ma femme.
M. de Forey s'effondra sur un pouf, la tcte dans ses mains. Jamais pyjama aurore et myrte n'avait recouvert cœur plus désespéré !
Mais un auteur saurait-il renoncer à la joie des applaudissements ? L'avertissement préalable, au surplus, pouvait émouvoir l'assistance, désarmer la critique... Le vicomte accepta donc, avec d'affreux soupirs, le pis aller.
Tout de suite, il lui fallait se mettre en campagne, découvrir une suppléante de bonne volonté.
— Quel contretemps ! En un instant si décisif! ajoutait-il, faisant mine d'arracher ses avant-derniers cheveux. *
Francis le laissa en cette résignation trépidante. Le soir, M. Maillefeu, se faisant violence, apparut dans la brillante réunion où il avait espéré voir triompher sa femme.
Se composant un maintien grave et une physionomie contristée, il se glissa jusqu'à la marquise de Rans pour lui présenter les excuses pénétrées de M"e Maillefeu. Celle-ci, appelée par un devoir urgent près de sa mère malade, avait dû partir sans délai, désolée de manquer aux obligations qu'elle avait assumées, mais recommandant à son mari d'assister à la soirée dont elle avait suivi les préparatifs avec un si
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vif intérêt ! Cependant lui-même ne se sentait pas le cœur d'aller jusqu'au bout de la représentation et venait seulement pour entendre l'œuvrelte exquise de son ami de Forey.
Ce petit speech (le plus long qu'eût jamais hasardé l'industriel) fut débité avec beaucoup de mesure^ et produisit une excellente impression.
La marquise déplora l'absence de la charmante jeune femme dont elle loua les sentiments délicats. L'histoire touchante se répandit. L'annonce, précédant le sketch du vicomte, trouva le public renseigné, et disposé à la sympathie. Maillefeu applaudit avec chaleur les mots à effet, la chute du rideau, le nom de l'auteur. Puis il s'esquiva, la fièvre aux joues, *à la fois satisfait, irrité et confus de la comédie que lui-même venait de composer et de jouer, avec tout l'art possible, et sans remporter de bravos...
Enfin, cette politique parait au plus pressé en sauvegardant les dehors. Plus tard, le différend se réglerait entre les époux, en leur strict privé. Francis se dédommagerait alors et exhalerait à l'aise ce qu'il contenait si difficilement aujourd'hui !
Eva, dès sa première lettre, comprendrait, au ton de la réplique, la sottise de son équipée et l'état d'ûme de son mari.
N'allai t-clle pas rentrer bientôt d'ailleurs, humble, craintive, repentante de sa fugue, comme un écolier qui vient de battre les buissons ? Elle ne comptait pas
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demeurer longtemps, n'ayant emporte qu'un très léger bagage, comme s'en convainquit Francis, à l'inspection des armoires.
Mais les jours passèrent, composant une semaine, puis une autre, sans que la déscrteuse reparût, ou ,^ envoyât avis de son retour ou tenlàt d'expliquer sa conduite. La riposte que Francis ruminait fébrilement, à toute heure du jour et de la nuit, n'eut pas lieu d'être transcrite..,
Quelle rage bouillonnait en lui quand des gens, naïfs et courtois, s'informaient de la santé de sa bellemère et le chargeaient de leurs respectueux souvenirs pour sa femme 1 Francis, de son mieux, gardait une contenance correcte, et cachait son ignorance par des réponses évasives, capables de s*5dapterau pire comme au mieux. Et sa fureur s'exaspérait d'autant contre la femme qui le laissait dans celte équivoque absurde.
On eût dit que Al'i® Henriette pressentait la véritable situation. Jamais elle n'avait montré tant de sollicitude à l'égard d'Eva. La maligne chouette ne laissait passer ni matin ni soir sans réclamer des nouvelles nouvelles, comme si chaque courrier eût dû en apporter à Francis.
Jouissant de l'embarras du jeune homme, elle le poussait à bout par des questions précises, détaillées, sur lesquelles insistait maladroitemeijj. Blanche.
— C'est égal ! marmonnait Henriette, en s'adressant à sa tapisserie, une femme inlelligcnle, soucieuse
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de garder l'amour de son mari, ne le délaisse pas si longtemps et surtout ne s'en va pas sans crier gare !
Francis résistait au désir d'étrangler la taquine créature. La vieille M""" Maillefeu, dont les silences se prolongeaient plus que jamais, sortit un jour de ce marasme pour déclarer, en hochant sa tête alourdie :
— La mort n'attend pas,,. Et rien ne remplace une mère... Elle devait partir !
La lenteur avec laquelle ces paroles furent proférées, leur prêtait la solennité d'une sentence. Francis fut saisi d'une impression bizarre et complexe. Sa mère, sans s'en douter, venait de condamner sa conduite.
Néanmoins, il fut étrangement remué de ce que la vieille dame, pour la première fois, prit le parti d'Eva devant les ennemies avérées de sa bru. Et lui-même, si mécontent qu'il fût de sa femme, se sentit pourtant, à celte minute, rapproché, par une sorte d'alliance occulte, de celle qui défendait la coupable.
Ce n'était pas un de ses moindres agacements que de percevoir, à domicile, la surveillance sournoise qui contrôlait ses faits et gestes, ses airs, ses paroles, et inspectait sa correspondance. Quels commentaires devaient s'échanger à l'oflice, sur le silence de Madame?
Les distributions du courrier, à l'usine et à la maison, devinrent p9ur le maître, des épreuves journalières. Son premier coup d'oeil, tout de suite, explorait le tas de paperasses, sans y découvrir la lettre attendue.
Et chaque fois, Francis en éprouvait un choc dans la poitrine, une crispation de nerfs, pénible et irritante.
A la fin, l'impatience — l'ardente impatience du combat — l'emporta et lui fit rompre cette posture d'expectative. Sans plus s'arrêter à réfléchir, Maillefeu prit une feuille de papier, et y traça cette question, narquoise et hautaine :
« Et alors ?... »
Au bas d'un large blanc, il ajoutait :
(( Peut-on savoir si vous êtes vivante ? »
Sa plume, quelques secondes, resta suspendue... Mais s'enquérir de l'état de la mère, serait un concession par trop grande. Il semblerait faire des avances, accorder un pardon qu'on ne sollicitait pas. Rien de plus ne serait écrit. Et il étendit là-dessous son paraphe le plus commercial pour enlever tout caractère d'intimité à cette interpellation.
Deux jours plus tard, M. Maillefeu apercevait enfin, mise en évidence au milieu du plateau que lui tendait le valet de chambre, une enveloppe portant l'écriture familière. Et sous ce pli hâtivement brisé, il trouva ce simple renseignement, en deux mots :
« Je vis. )) « Eva. »
Quoi ! elle se bornait à cette réponse moqueuse. A quelles suggestions obéissait-elle donc pour se montrer aussi réfractaire ?
Le mari accusa l'entourage, et s'indigna violemment,