CAUSES DE L'ESSOR INDUSTRIEL ET COMMERCIAL
Il ne suffit point d'avoir constaté l'essor industriel et commercial de l'Empire allemand, il convient surtout de se demander quelles sont les principales causes qui servent à l'expliquer. Parmi ces causes, il y en a trois surtout qui doivent nous frapper : c'est d'abord le tempérament des races germaniques; c'est ensuite l'éducation donnée aux jeunes Allemands; c'est enfin la méthode avec laquelle ils agissent.
§ 1. — Le tempérament.
Du tempérament germanique il faut surtout noter ce trait que la race allemande est essentiellement envahissante. Elle a eu à travers les âges,
elle a encore aujourd'hui une force d'expansion considérable. Il suffit pour s'en convaincre d'étudier la manière dont les Allemands ont occupé l'Europe centrale, colonisant et germanisant peu à peu des pays longtemps habités par des Slaves.
Leur caractère naturellement énergique a été d'autant mieux trempé par ces luttes qu'elles n'ont pas été seulement des luttes de races, mais aussi des luttes contre la nature. Ils ont dû faire de grands efforts pour mettre en valeur ces plaines infertiles de TAllemagne du Nord, ils y ont acquis des qualités d'endurance et d'énergie qui portent aujourd'hui leurs fruits. Et s'ils ont moins de capitaux que d'autres peuples, ils savent leur faire rapporter davantage.
A mesure que l'homme est moins bien traité par la nature, il éprouve en effet le besoin de puiser davantage dans sa propre énergie. C'est une des raisons pour lesquelles l'esprit industriel est en Allemagne plus énergique que chez nous.
Mais ce n'est pas seulement sur le sol de l'Europe que les Allemands ont déployé ces qualités.
Depuis deux siècles, c'est par une forte émigration que la force d'expansion des racesgermaniques se manifeste. L'accroissement de la population a poussé à l'émigration, et l'émigration à son tour a stimulé la production humaine.
L'émigration des hommes a pour conséquence une émigration de capitaux qui a de très grands avantages, et suscite une foule d'entreprises nou-
274 CAUSES DE l'essor INDUSTRIEL ET COMMERCIAL.
velles. Les capitaux allemands ont,, depuis vingt cinq ans, créé dans tous les pays du inonde, et surtout au delà des mers, de nouveaux objets d'échange qu'on a pu troquer contre les articles de la mère-patrie; ils ont amené une demande toujours croissante des produits métropolitains (i).
Le commerce allemand a grandement profité de la tendance des Allemands à émigrer. Les Allemands établis dans d'autres pays continuent à s'approvisionner dans une large mesure de produits de l'industrie nationale, et contribuent surtout beaucoup à répandre autour d'eux le goût des produits allemands. « Il y a aujourd'hui, écrit le consul anglais Mulvany, des milliers d'Allemands employés dans des banques ou des maisons de commerce à l'étranger. Ils formentcomme une province extérieure de la mère-patrie, ils lui assurent un réseau complet d'informations. Ils ont une facilité remarquable pour apprendre les langues et pour s'adapter aux mœurs et aux moyens d'action des pays étrangers. »
11 est même permis de penser que c'est dans l'émigration considérable de la race germanique qu'il faut chercher le principal facteur de son expansion et de sa force économique actuelle. Celleci ne peut se comprendre que si l'on n'oublie pas | que, depuis longtemps déjà, la partie la plus misérable delà population a pris l'habitude de quitter l'Allemagne. Hambourg, Brème, Rotterdam, An-
(1) V. ci-dessous. Appendice V.
vers, le Havre ont envoyé dans le monde entier et surtout en Amérique, des flots de Germains le plus souvent pauvres, mais courageux et pleins de vie qui, pressés par le besoin, ont fait tous les métiers et ont contribué puissamment à la production industrielle et commerciale. « Les Allemands, dit fort bien un judicieux observateur(U, s'introduisent dans les administrations, les hôtels, les maisons de commerce, travaillant sans relâche et avançant peu à peu dans l'échelle sociale... Un jeune allemand vient-il à gagner quelques sous là 011 il est établi, vite il écrit en Allemagne à son frère ou à son cousin, lui vante les délices de sa nouvelle patrie, et si l'autre se décide à quitter également son pays il lui trouve un emploi, lui prête des vêtements, lui sous-loue la moitié de sa chambre, au besoin pour le double de sa valeur, jusqu'à ce que tous deux puissent gagner facilelement leur vie. C'est ainsi qu'à Londres et à New- York, par exemple, la moitié des grandes maisons de commerce sont dans les mains des Allemands et que le soi-disant génie commercial anglo-saxon s'est démonétisé pour ne devenir que le subordonné de l'influence teutonne. »
La force d'expansion de la race germanique a des résultats d'autant plus importants qu'elle s'allie à une ténacité à laquelle il faut rendre hommage. L'Allemand n'a pas de ces coups de tête héroïques et de ces élans d'enthousiasme dont les races lati-
(1) A. Ramin, Impressions d'Allemagne (1898), p. 264.
276 CAUSES DE l'kssor industriel et commercial.
nés sont parfois trop fières. Il a conservé dans son caractère quelque chose de cette vis durans dont parlait déjà Tacite, et qui est en toute matière une condition de succès. Sa volonté est une volonté à longue portée qu'il cherche à maintenir par un entraînement judicieux dans une intensité modérée, mais toujours égale, de façon à n'avoir jamais besoin de lui demander des prodiges dont il la juge à bon droit incapable.
Cette volonté c'est la volonté de l'avenir, c'est la volonté qui dans l'humanité mûrie, comme chez l'homme fait, doit succéder à l'énergie souvent mal réglée de la jeunesse.
L'Allemagne doit une bonne partie de ses victoires économiques à la somme d'efforts faits par ses enfants, à ce labeur opiniâtre que n'ont point rebuté les défaillances d'un naturel un peu ingrat.
Avec de semblales qualités et une population aui augmente toujours, l'Allemagne est assurée, • \» dépit de toutes les entraves qu'on pourra ima- ". ,|îer,de prendre une place chaque jour plus con-
i^jirable dans la vie économique du monde.
jeiLj'intrusion de la race germanique au centre
*'ême des grandes nations commerçantes, dit en-
COi ^ . . . >
e avec raison M. Ramin, est trop peu connue
1 f^rance, et c'est pourtant un fait considérable
is l'histoire contemporaine. Si forte que soit la
jfeition de l'Angleterre, elle sera infailliblement
'>mpromise par celte marée montante. Si, conti-
/uuant un mouvement commencé par la force des
choses, la race allemande réussit à s'introduire
ea
pacifiquement dans les grandes artères commerciales, si elle parvient en même temps, à force d'opiniâtreté, à acquérir les capitaux nécessaires qui lui manquent encore pour annihiler dans leur milieu même les nations étrangères, ce jour-là, John Bull aura à combattre un redoutable ennemi... L'Allemand triomphera de l'Anglais non dans les pays neufs où ce dernier aura su le premier fonder une colonie, mais dans les pays d'origine mêmes. Dans les autres la seconde génération saura bien à force de travail et de persévérance devenir le « patron » après avoir été le comptable ou l'employé du négociant anglais (i) ».
En outre l'Allemand est investigateur. Il se plaît à recueillir des renseignements et des documents. Il est habile à s'insinuer, et ne se laisse pas rebuter par le mauvais vouloir auquel il se heurte quelquefois. Il est patient et sait attendre, et savoir attendre, c'est en matière commerciale^ une grande chance de réussite.
Et puis il aime son métier. Si on a pu lui reprocher d'être servile, il a du moins la servilité fîère. Chez nous, au contraire, le mépris delà profession quotidienne est très répandu. « Chacun en France, disait un jour M"^ de Girardin, méprise son métier : on a toujours mieux à faire que son devoir. »
(1) On lira avec intérêt dans le curieux livre de Ferrero : YEuropa giovane (Milan, 1897), les raisons données par l'auteur pour justifier la supériorité des Teutons sur les Latins. C'est d'après lui la chasteté relative des Allemands qui explique en grande partie leur succès dans la lutte pour l'existence.
278 CAUSES DE l'essor industriel et commercial.
J'ai maintes fois aussi clé frappé de l'altenlioQ avec laquelle les Allemands suivent tout ce qui peut intéresser le monde des affaires. Dans tous les journaux des suppléments économiques, parfois remarquables, donnent des statistiques, indiquent au négociantles pays qui peuvent offrirde nouveaux débouchés, à l'industriel les branches sur lesquelles il doit diriger son effort, et s'efforcent d'intéresser les lecteurs à tout ce qui concerne l'industrie et le commerce de l'Allemagne et de l'étranger. Si la presse allemande renferme peu d'articles à sensation elle contribue ainsi à éclairer l'opinion publique, à instruire ses lecteurs et à attirer l'attention générale sur des problèmes que nous négligeons au contraire un peu trop (0.
Aussi les populations laborieuses de l'Allemagne dans leur ensemble comprennent-elles, mieux que nos populations françaises, le rôle que jouent les questions économiques dans la vie des peuples contemporains, à tel point qu'elles se montrent aujourd'hui, comme le remarque justement M. Pingaud « d'une sensibilité passionnée dès que leurs intérêts matériels sont en jeu, tandis qu'elles restent indifférentes aux agitations des politiciens comme
(1) Nous signalerons parmi les publications périodiques la revue hebdomadaire Export, qui a principalement pour but de faire connaître la situation des Allemands à l'étranger, et de défendre dans le monde entier les intérêts du commerce allemand. Le journal hebdomadaire das Echo rend un service du même genre. Les revues techniques (et elles sont nombreuses) sont beaucoup plus lues en Allemagne que chez nous.
aux spéculations de la politique idéaliste W. » J'ajoute qu'à l'étranger comme chez lui, l'Allemand est ordinairement laborieux. Il est sobre, il n'est pas exigeant; etlapetite fortunequ'il amasse péniblement pendant les premières années est pour lui le point de départ d'une plus grosse. Quelque nationalité qu'il se donne, il ne perd jamais complètement la sienne. Les Allemands établis en Amérique sont devenus, dit-on, de bons Américains. Mais ils n'ont pas cessé d'être Allemands, et d'entretenir beaucoup de relations avec leur pays d'origine. Ils y reviennent volontiers tous les deux ou trois ans lorsque l'aisance à laquelle ils sont arrivés le leur permet; ils mettent au service de leurs parents et de leurs amis l'expérience des choses économiques et sociales qu'ils ont acquise, en même temps qu'ils s'offrent comme exemples aux futurs émigrants (-).
Des associations telles que Y Alldeutscher Verband []Q ne cite que la principale) répandues dans tout l'Empire veillent à ce que les émigrants conservent sinon leur nationalité au moins l'esprit allemand (3). D'autres sociétés s'occupent de diriger
(1) Moniteur officiel du commerce, 12 mai 1898, p. 579.
(2) L'Allemand possède au surplus des qualités précieuses qui le font estimer des peuples chez lesquels il s'établit : travailleur assidu d'un esprit paisible, peu enclin à se mêler de politique, homme d'intérieur, bon père de famille, il est regardé comme un élément d'ordre. Des Français qui émigrent, peut-on, hélas ! en dire autant?
(3) V. sur {'Alldeutscher Verband, Questions diplomatiques et coloniales, 15 décembre 1899, p. 482. Cette société publie une revue hebdomadaire, les Alldeutsche filàtter, qui cherche à développer le
280 CAUSES DE l'essor industriel et commercial.
les Allemands vers les pays d'outre-mer où leurs compatriotes ont formé de véritables colonies (i).
11 est une autre qualité des races germaniques sur laquelle on ne saurait trop insister, c'est l'esprit d'association. Les Allemands semblent aujourd'hui convaincus que c'est dans une sorte d'équilibre entre la concurrence individualiste et l'association qu'il faut chercher le véritable régime économique du monde moderne.
C'esten matière économique surtoutque l'homme seul ne peut presque rien. Le concours des éléments les plus divers est indispensable dès qu'on veut obtenir des résultats un peu importants. L'association est nécessaire pour tirer parti des transformations qui se sont produites depuis un demisiècle dans l'industrie. Et c'est parce que l'esprit d'association nous fait défaut que Ton a pu dire avec raison que ce qui nous manque, ce n'est pas
germanisme dans le monde entier et renseigne assez bien sur ses progrès en dehors de rAlleraagne, Le compte-rendu de la dernière assemblée qui s'est tenue à Berlin les 20 et 21 janvier 1900, nous apprend que le nombre des membres s'élève aujourd'hui à 20.438 (3.074 de plus qu'en 1898). La maison Justus Perthes vient de publier (février 1900) un Alldeutscher Allas qui par ses cartes et ses statistiques fait très bien connaître l'état actuel de l'expansion allemande dans le monde.
(1) Mentionnons aussi VAUgemeiner Deutscher Schulverein, le Deulscher Sprachverein, VEvangelischer Bund et le Guslav Adolph Verein. Une nouvelle revue, der Kynast, dirigée par E. Wachier, se propose spécialement de fortifier le germanisme dans les provinces orientales de l'Empire. On vient de créer à Posen une « Académie » qui doit travailler dans le même sens.
tant l'art de produire, c'est-à-dire de combiner les éléments constitutifs d'une œuvre industrielle, que l'art d'exploiter, de tirer parti de nos inventions.
L'individualisme anglais a certainement fait de grandes choses. Mais il confine souvent à l'égoïsme, à ce struggle for life brutal qui aboutit si aisément à l'étouffement des faibles par les forts (i). A un banquet de la chambre de commerce de Nottingham (décembre 1897), sir Courtenay Bayle, après avoir constaté la diminution des exportations anglaises, et condamné la politique d'isolement dans laquelle il reprochait à son pays de s'être trop complu, déclarait que c'est par l'association qu'il faut arriver à de meilleurs résultats. « Les hommes compétents, disait-il, parviendront mieux à surmonter les difficultés que crée aujourd'hui la concurrence étrangère par une entente commune que par l'action séparée. »
L^association, dans son application à la vie industrielle, mérite d'autant plus de fixer l'attention qu'elle montre dans quelle mesure il peut y avoir communauté d'intérêts entre les petits et lesgrands. Elle montre aussi que l'essor économique peut se doubler d'une œuvre de paix sociale et de mora-
(1) « Nulle part, écrit M. Fouillée, la lutte pour l'existence n'a été aussi féroce que dans la Grande-Bretagne, et ce fut même une des sources principales de l'énergie anglaise... Ce ne sont point les qualités psychologiques et morales des Anglo-Saxons qui sont la cause des succès de l'Angleterre. Celle-ci a profilé des circonstances toutes matérielles qui étaient à son avantage, des « accidents heureux » dont par le Darwin ». Revue des Deux-Mondes, 1er octobre 1898, p. 54G.
282 CAUSES DE l'essor industriel et commercial.
lisation (i). En étudiant les progrès de l'industrie dans l'Allemagne contemporaine, j'ai partout, dans les sociétés de capitaux comme dans les sociétés de personnes, reconnu la puissance de l'esprit d'association. C'est grâce à lui que l'individu, sans abdiquer sa personnalité, s'entend plus aisément que nous ne le faisons en France avecson voisin, constitue des groupements et des sociétés puissantes, oi^i chacun travaille utilement au succès commun i^).
Pris en particulier, un Allemand ne vaut peutêtre pas un Anglais ou un Français, mais entraîné dans l'engrenage d'une association, il est façonné et éminemment propre à être lancé dans la lutte. Et grâce à son opiniâtreté, il finit par s'assurer une grande supériorité sur nos activités individualistes, impatientes, indisciplinées et souvent brouillonnes.
Je rappellerai, pour me borner à un exemple, que la vente des charbons, des fers, dos aciers est
(1) V. à ce sujet le beau livre de M. von Schulze-Gaevernilz, Zum socialen Frieden, 2 vol. Leipzig, 1890.
(2) «L'association, a dit fort justement un jour M. Rouanet (/îeuue socialisle, octobre 1898, p. 497) n'a pas les vertus irrésistibles que certains prétendent. Mais par le fait que des hommes se consacrent à une œuvre commune, et qu'ils se dévouent pour la faire réussir, quand même ce dévouement serait mû par une pensée d'avantage personnel, ils acquièrent dans la pratique des efforts qu'ils tentent pour le bien de l'association, des qualités nouvelles de solidarité qui font défautà ceux dont l'effort s'exerce individuellement et isolément ». Il y aurait d'ailleurs quelques réserves à faire sur le développement des sociétés commerciales, et en particulier des sociétés anonymes. Constatons seulement ici le grand progrès de ces dernières : il s'en est fondé en 1898 329 (chiffre supérieur à celui de toutes les années précédentes) avec un capital de 580 millions.
partout en Allemagne réglée ou au mois contrôlée par de puissants syndicats. Ainsi dans le bassin houillerde la Westphalie, dont la production totale dépasse 150.000 tonnes par jour, il n'existe plus un seul charbonnage indépendant. Toute la partie commerciale ayant trait au charbon est traitée par un bureau central. Les aciéries, les fabriques de fer, les hauts-fourneaux, les laminoirs, les fonderies et en général toutes les usines métallurgiques sont aussi syndiquées; les prix sont soigneusement réglés et des mesures sont prises pour écarter autant que possible la concurrence étrangère (1).
Ainsi encore un syndicat puissant s'est formé il y a quelques années entre 73 établissements métallurgiques. Répandu aujourd'hui dans le monde entier, il a fondé des expositions permanentes dans dans un grand nombre de villes et s'occupe de conquérir l'Amérique méridionale. A Annaberg, où je viens d'étudier l'industrie de la passementerie, il s'est constitué en 1897 un syndicat de 21 fabricants, possédant ensemble 97 machines pourvues du nouveau système Ledreux (2).
(1) V. Le corapte-rendu de la 28" apsemblée générale du Verein zur Wahrung der gemeinsamen wirthschaftlichen Interessen in Hheinland und Westphalen, Stald und Eisen, 15 juillet 1899, p.- 692. Cf. Rheinisch-Wbstphàlisches Kohlensyndicat, ibid. l^^ octobre 1899, p. 945. Sur la façon dont le syndicat de vente règle la participation allouée aux diverses unions syndiquées, v. Rafîalovich, Le marché financier en 1898-99, p. 272 et 215.
(2) De bons esprits estiment toutefois que les syndicats de producteurs ont contribué à augmenter les prix de revient dans une me-
284 CAUSES DE l'essor INDUSTRIEL ET COMMERCIAL.
L'institution d'un syndicat de l'industrie chimique [Benifsgciiossenschaft der chemischen Industrie) et celle de la société pour la défense des intérêts de l'industrie chimique [Verei7i zur Wahnmg der Interesse?i der chemischen Indiistrie Deutschlands) assurent àl'ensemhle de cette industrie^ dit M. Haller, unecohésion, unepuissance, et en même temps une autorité qui lui permettent de mettre en action des moyens que des individualités isolées ne pourraient aborder. Le syndicat de l'industrie chimique a des ramifications dans tout l'Empire. Il comprend huit sections ayant chacune son siège au centre d'une région industrielle.
Les filatures de coton de la région rhénane, de la Saxe, de la Silésie et de la Bavière viennent aussi de créer un syndicat dans le but d'élever de 20 0/0 le prix des fils (i).
Il n'est pas aujourd'hui une ville de quelque importance en Allemagne qui ne possède une société d'encouragement de l'industrie allemande en général ou de l'industrie locale. Beaucoup provoquent des expositions, distribuent des récompenses et publient des feuilles spéciales.
11 ne peut être question d'étudier ici, avec tout
sure qui rend parfois l'exporlalion assez difficile. C'est une question sur laquelle nous reviendrons. Le comte Kanilz a plusieurs fois attaqué avec violence le syndicat houiller de Westphalie, et reproché au gouvernement de ne pas assez peser sur les prix. Die Ausdehnung der Syndicatbildung, Deutsche Industrie Zeilung, 20 juin 1899, p. 366.
(i) Dos deutsche Baumwollspinnercarlell, Uandels-Museum, 26 octobre 1899, p. 508.
le détail que ce sujet comporterait, le rôle de l'association dans la vie économique de l'Allemagne. Il convient pourtant de mentionner au moins l'association centrale dos industriels allemands [Centralverband deuts cher Industrie lien) fondée en 1876 et qui déploie une grande activité. Son secrétariat sert de bureau d'information et de point de jonction à de nombreuses associations locales, aux chambres de commerce et à des particuliers. Elle publie un excellent journal, la Deutsche Industrie Zeitung et tient des assemblées (la dernière a eu lieu le M novembre 1899) oii se discutent les questions les plus importantes pour le commerce allemand. C'est à l'instigation de cette association qu'on a créé à Berlin un grand musée commercial avec exposition de produits allemands mis en parallèle avec les produits étrangers similaires. Les chambres de commerce et d'industrie organisent, elles aussi, des réunions périodiques où sont agitées les questions générales concernant les principales branches de l'industrie dans leurs circonscriptions respectives. C'est ainsi que dans le roA/aume de Saxe le président et les secrétaires se réunissent une fois par an pour délibérer sur les intérêts économiques du royaume, voir comment il faut essayer de tenir la balance égale entre les revendications parfois contraires des unes ou des autres, comment surtout on peut travailler le plus utilement au développement de l'enseignement commercial (i).
(1) V. sur l'assemblée qui s'est tenue à Dresde en 1898. Jahresberichl der Handelskommer zuChemnilz, t. 1, p. 44. Un congrès général
286 CAUSES DE l'essor industriel et commercial.
Bien d'autres associations encore mériteraient une mention : ainsi les Exportvereine qui s'occupent du développement du commerce extérieur. J'ai pu constater l'activité déployée par VExporlverein fur das Kônigreich Sachsen, qui a publié un excellent guide de l'exportateur « Fûhrer durch die sàchsisch-thûringische Exporlindustrie (i). »
Cette année même on a créé à Leipzig (19 juin 4899) un Deutscher Bund fur Handel und Geiverbe qui déploie beaucoup d'activité et dont les intérêts sont défendus par une revue très militante, la Deutsche Warte (2).
Il se peut que le rapprocbement des patrons ait été occasionné dans une certaine mesure par ces coalitions d'ouvriers dont les tendances socialistes inquiètent un peu les industriels et les commerçants. Mais je crois qu'il a été provoqué parleur désir de mieux défendre leurs intérêts communs visà-vis du gouvernement, les chambres de commerce et d'industrie n'étant pas regardées comme suffisamment indépendantes vis-à-vis de ce dernier (3).
Je mentionnerai aussi les « Associations de renseignements commerciaux » dont l'organisation a déjà été poussée assez loin pour justifier la création
des chambres de commerce s'est tenu celle même année à Wurzbourg, ibid., l. 1, p. 51.
(1) Cf. Moniteur officiel du commerce, 28 décembre 1899.
(2) Die Eisen und Stahl-Berufsgenossenschaften in denJahren 1885- 86 bis 1898 (avec un tableau) Slalil und Eisen, 1" octobre 1899, p. 925. Cf. Zur Kartellfrage in Deutschland,Handels-Museum, 12 octobre 1899, p. 484.
(3) Une importante réunion s'est tenue à Berlin le 15 décembre 1899. On V a réclamé notamment la création d'an Reichshandelstelle.
d'une fédération générale qui s'intitule « Union internationale pour la protection des industriels et des négociants contre les mauvais débiteurs ». Cette fédération ne comprend pas moins de 600 succursales et le nombre des adhérents est de plus de 50.000. Ils n'ont qu'à acquitter un droit d'admission de 3 marcs et une cotisation annuelle de 12 marcs. Chaque fiche de renseignements doit en outre être payée 80 pfennigs ou 1 marc, suivant que le négociant dont on cherche à connaître le crédit est domicilié en Allemagne ou à l'étranger. En 1895, les 47.000 membres de la Fédération avaient obtenu 2.325.000 réponses (i).
M. Schwob a déjà signalé l'organisation fort curieuse des expositions flottantes faites par des syndicats de producteurs et de fabricants, affrétant un navire pour un voyage déterminé, se dirigeant de port en port, et portant des expositions appropriées aux besoins des pays à parcourir. Des représentants de commerce parlant la langue du pays à exploiter sont à bord, et à chaque escale on conclut des affaires sur le vu des échantillons i~).
(1) V. Revue du commerce extérieur, 13 mai 1897. Les jeunes gens qui se destinent au commerce trouvent aide et appui dans de nombreuses associations telles que le Verein jitnger Kaufleule de Berlin (Beuthslrasse20); \e Kaufmànnischer Hilfsverein 2M 6er/î;i (Seydelstrasse 30) ; le Verein fur Handlungscommis de Hambourg, qui a des succursales dans un grand nombre de villes (à Berlin, Krausenstrasse 33) ; le Verband deutscher Handlungsgehiilfen de Leipzig (succursale à Berlin, Kochstrasse 12), etc.
(2) V. sur une exposition ambulante des produits de l'Orient récemment arrivée à Breslau, un rapport de M. Gaebelé, Moniteur officiel du commerce, 23 février 1899, p. 278.
288 CAUSES DE l'essor industriel et commercial.
Nous parlerons dans un autre ouvrage des associations proprement ouvrières, des Gewerkschaften et des GpAoerkvereine dont l'importance grandit beaucoup en ce moment et qui trouvent, non sans raison, que la richesse accumulée peu à peu par le magnifique essor industriel de l'Allemagne ne profile pas assez à la classe ouvrière. Les ouvriers allemands ont collaboré dans une si large mesure à la prospérité actuelle du pays que leurs efTorts pour s'organiser et s'émanciper des patrons, alors même que parfois ils dépassent le but, méritent quelque sympathie. Ils reconnaissent d'ailleurs que la prospérité générale du pays leur est avantageuse et cherchent dans la mesuré de leurs forces à l'accroître (1).
§ 2. — L'éducation.
La seconde des causes qui explique l'essor économique de l'Allemagne, c'est l'éducation éminemment pratique donnée à la jeunesse dans ce pays.
En dépit des qualités que vous venons de lui reconnaître, l'Allemand a fortement besoin d'être
(1) L'idée de la plupart de nos ouvriers, écrivaitle Times du 29 janvier 1898, à propos de la fin du conflit entre l'union des mécaniciens et celle des patrons, est de « travailler le moins possible et de travailler aussi mal que le permettra le contremaître. Us se flattent que moins ils travailleront, plus tôt il faudra recourir à d'autres ouvriers pour les réparations ». Les voyages que je viens de faire en Allemagne pour étudier spécialement l'organisation de la vie industrielle dans ce pays ne me permettront pas de formuler sur le compte des ouvriers allemands un jugement aussi sévère.
dirigé. Il est lourd et ce n'est pas l'initiative qui est sa qualité maîtresse. Mais il est obéissant, discipliné et soumis à la règle : c'est peut-être un contrecoup de la longue misère politique dans laquelle il a vécu ; c'est en tout cas une force pour lui dans les luttes économiques de l'heure présente, qui le mettent aux prises avec tant de rivaux.
« L'organisation militaire si forte de l'Allemagne et l'esprit de discipline, écrivait il y a quelques mois le consul anglais de Dusseldorf, Mulvany, semblent avoir eu leur répercussion dans la vie industrielle et commerciale du pays. Et c'est pour cela qu'on a pu dire avec raison que les inconvénients qui résultent des nécessités du service militaire proprement dit sont compensés par l'esprit qui de l'armée est descendu dans la nation. Les progrès énormes que l'Empire allemand a faits depuis quelques années au point de vue économique ne peuvent être attribués à aucune découverte scientifique d'importance capitale ; ce progrès d'ailleurs ne s'est fait ni par bonds ni par sauts, il s'est effectué lentement, d'une façon calme, d'après un programme arrêté qui a triomphé des résistances opposées par les propriétaires des anciens établissements W ».
(1) Au troisième congrès international de la législation douanière et de la réglementation du travail qui s'est réuni à Anvers du 12 au 17 septembre 1898, on a hautement proclamé que le magnifique essor économique de l'Allemagne était dû avant tout à l'excellente formation du peuple.
290 CAUSES DE l'essor industriel et commercial.
L'Allp.mand profite en outre de ce que notre fia de siècle est plutôt une époque de perfeclioanemenls qu'une époque d'invention. S'il n'invente guère, en effet, il est, comme on l'a justement remarqué (*), un très bon imitateur. Son esprit pratique démêle vite ce qui est profitable dans les inventions de ses voisins. Il sait que là oii un autre a réussi par le brio, il peut réussir parla patience. Dans toutes les classes sociales l'éducation entière paraît subordonnée à cette fin : aider le tetnpérament un peu lourd du peuple allemand à fournir sur le terrain de l'industrie et du commerce son maximum de production.
Et c'est pour cela que l'Allemand sait, lorsqu'il le faut, se faire tout petit, s'infiltrer lentement, patiemment, attendant son heure et sachant saisir le moment propice. Ce n'est pas lui qui humilierait ou découragerait le client en refusant les petites commandes. Ce n'est pas lui qui dit, comme nous le faisons souvent : « L'affaire n'en vaut pas la peine » ! Il applique le proverbe anglais mieux que ne font les Anglais eux-mêmes : « Prenez garde au sou ; la pièce d'or se surveillera toute seule ». Il prend garde à son petit sou, et ne néglige jamais les petits clients. Les commandes de 2 ou 3.000 francs ne tardent pas à suivre celles de 2 ou 300. L'Allemand, je l'ai plus d'une fois remarqué au cours de mes voyages, est aux petits soins pour ses clients. Avec un sens pratique remar-
(1) Hugues Le Roux, Nos fils ; que feront-ils?
l'éducation. 291
quable il respecte leurs goûls, leur manies même, et ordinairement les clients lui en savent gré. Ils lui achèteront aujourd'hui un mouchoir, demain un couteau, après-demain une locomotive (i).
L'Allemand ne ressemble pas non plus au Français, qui, comparant tout à Paris, et critiquant tout ce qui diffère des usages parisiens, blesse si souvent les étrangers : c'est le cas pour beaucoup de nos voyageurs de commerce. Quelque fier qu'il soit de la grandeur de sa nation, il évite toute forfanterie. Il fait même à ses acheteurs la politesse de leur parler dans leur propre langue qu'il s'est donné la peine d'apprendre, et les acheteurs ne sont pas insensibles à cette attention.
« Il y a quelques années, écrit M. Williams, l'Angleterre exportait en Russie des quantités considérables de mouchoirs rouges qui servaient surtout de mouchoirs de tête pour les femmes. Ils étaient de forme oblongue. Les femmes russes les auraient voulus carrés, mais les fabricants du Lancashire se trouvaient meilleurs juges, d'autant plus qu'un changement de forme eût impliqué un changement d'outillage. Les jeunes filles russes continuaient à se plaindre, lorsqu'un jour leur tristesse fut changée en joie par l'arrivée d'un commisvoyageur allemand. La fabrique qu'il représentait avait été informée de ce désir... Aujourd'hui les têtes des jeunes filles russes sont toujours égayées
(1) Sur le savoir faire commercial des Allemands, V. Quinzaine coloniale, 10 juillet 1899, p. 400.
292 CAUSES DE l'essor industriel et commercial.
de mouchoirs pourpres, mais ils ne viennent plus de Manchester. (^) »
Un journal italien, VExportazione italiana, raconte de son côté les faits suivants :
« Au Brésil on ne veut rien en noir. Les Anglais expédiaient dans ce pays d'excellentes aiguilles à coudre, mais elles étaient enveloppées dans du papier noir. Informés par leurs agents du mauvais effet que produisait cette coutume, les fabricants de Saxe ont envoyé sur le marché des aiguilles peut-être inférieures, mais qui étaient enveloppées dans du papier rose : le marché brésilien a été ainsi conquis en peu de temps,
« Les Chinois ont la haine du vert. Un éditeur français imagina un beau jour, sans la moindre consultation préalable, d'expédier dans le céleste Empire un très joli et très élégant calendrier. L'article aurait plu, mais le vert dominant sur l'impression, tout l'envoi est resté invendu,
« A la Trinité, les Anglais fournissaient les chaussures; les indigènes ont, paraît-il, les pieds plats et les formes anglaises ne leur allaient pas. Les producteurs anglais voulurent quand même les imposer. Vinrent les Allemands qui s'empressèrent de fabriquer des chaussures suivant la conformation des pieds indigènes et les Anglais ne vendent plus un brodequin. »
On trouve aussi dans un rapport anglais du consul Powell d'intéressants détails sur la manière
(1) Made in Germany, chap. IV, p. 72.
l'éducation. 293
toute pratique avec laquelle les Allemands savent combiner Féducation et les affaires. « Il vient de se former à Slettin, dit-il, une association ayant pour but d'envoyer à l'étranger de jeunes employés de commerce ayant fait de bonnes études, afin qu'ils puissent se perfectionner dans la langue et la connaissance des affaires du pays. Ces jeunes gens doivent proliter des emplois qu'ils auront réussi à obtenir pour adresser à l'association, dans l'intérêt du commerce de Stettin, des rapports réguliers sur le commerce de leur pays d'adoption, les prix des marchandises importées et exportées, et la manière dont le commerce de Stettin pourra en tirer parti. L'association alloue à chacun de ces jeunes gens une somme de 1.500 marcs pour lui permettre de passer au moins 3 mois dans le pays pour lequel ses aptitudes le font juger propre. »
Ne doit-on pas admirer vraiment le soin avec lequel sont ainsi préparés ces futurs voyageurs de commerce qui, moins bien doués peut-être que les nôtres, moins intelligents et moins éloquents, sont en définitive beaucoup plus aptes aux services souvent délicats qu'on attend d'eux?
Et ce ne sont pas seulement les voyageurs de commerce qui bénéficient decette éducation. C'est de l'Allemand en général qu'on peut dire que quelque travail qu'il entreprenne, il ne laisse rien au hasard. 11 ne s'imagine pas surtout qu'il est bon à tout. Il croit non seulement qu'il a tout à apprendre, mais encore que l'école n'est qu'une pré-