‹ L'essor industriel & commercial du peuple allemandChapitre 48 sur 61 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les considérations qui précèdent aideront le lecteur à comprendre combien la situation économique de l'Allemagne diffère de celle de la France. Elles l'aideront aussi à comprendre avec quelle passion le peuple allemand s'occupe de ces questions qu'il sent être vitales pour l'avenir de son pays.

Si chez nous le commerce extérieur fait aussi peu de progrès, la raison fondamentale doit être cherchée dans la stagnation de la population. Avec notre population stationnaire, avec nos qualités d'économie et d'épargne, avec les ressources merveilleuses de notre pays, avec notre richesse acquise et l'excellence de notre climat, nous pourrions évidemment supporter l'isolement plus aisé-

ment que ne le pourrait l'Allemagne. Et c'est pour toutes ces raisons que nous ne souffrons pas davantage de la torpeur de notre industrie et de notre commerce.

Au point de vue du commerce extérieur et des industries d'exportation, nous sommes condamnés en quelque sorte à vivre sous faible pression. Nous sommes exposés sans doute au point de vue économique à moins de périls, mais par la stérilité de nos familles nous nous interdisons les grandes espérances pour l'avenir.

Mais n'y a-t-il rien à faire pour améliorer notre situation, et reconquérir dans le monde une plus grande place que celle à laquelle nous sommes maintenant réduits? Faudra-t-il accepter sans rougir ce sévère jugement du D' Rommel : « L'huile commence à manquer dans la lampe de la France... Elle n'a plus le courage de pousser la charrue, de trafiquer au loin, de faire des enfants. 11 lui faut le coin du feu et ses aises ».

Que de ressources pourtant il y a encore dans notre pays? Nous sommes favorisés en tout, nous avons l'argent et les hommes, l'intelligence et la science. Nous oublions malheureusement trop volontiers que la fortune qui se trouve entre des mains inertes est inutile, et qu'elle a besoin de l'esprit d'entreprise pour ne pas rester stérile.

Nous n'avons pas seulement la richesse. Nous jouissons encore d'un grand prestige. « Même en Allemagne, avoue le D"" Rommel, la France nous en impose. La renommée d'une vieille maison de

commerce ne s'éteint pas du jour au lendemain. La France vit sur un vieux fonds de crédit. Elle est malade, nul ne l'ignore, mais beaucoup ne savent pas s'il s'agit d'un rhume ou d'une phtisie ».

Ce prestige que nous conservons malgré tout, nous n'en retirons presque aucun profil. Et lorsqu'aura disparu la force d'impulsion que donne la vitesse acquise, on verra que nous sommes presque immobiles, tandis que les autres marchent à pas de géants.

Pour améliorer notre situation dans le monde il nous faut un effort continu, incessant. Il en est du commerce et de l'industrie, comme de l'art militaire. On ne soutient la concurrence qu'à force de progrès et on n'est en progrès qu'à force de patience. La patience n'est malheureusement pas notre qualité maîtresse.

Il se peut que nos consuls n'aient pas toujours fait ce qu'ils devaient (0 ; mais on ne peut vraiment leur adresser aujourd'hui comme à d'autres époques le reproche d'indifférence et d'inertie. On ne

(1) M. Doumer, dans son rapport sur le budget du ministère des afîaires étrangères pour 1895, s'est fait l'écho des plaintes formulées sur le compte de nos consuls par les chambres de commerce. Ces plaintes portaient notamment sur les points suivants : recrutement défectueux du personnel; caractère plus diplomatique que commercial des fonctions consulaires ; mauvaise répartition des postes dans différentes contrées : insuffisance des renseignements commerciaux donnés par les consuls; manque d'activité de quelques-uns d'entre eux et concours peu empressé donné à nos nationaux. Le département des affaires étrangères a fait depuis cette époque de louables efforts pour améliorer la situation, et le service des renseignements commerciaux est assurément beaucoup meilleur.

peut demander àuo agent consulaire de faire plus que de dire les choses comme elles sont, et de fournir des renseignements sur Tétat des affaires dans le pays qu'il connaît. C'est au manufacturier d'apprécier lui-même la valeur de ces renseignements. Il ne saurait le faire intelligemment que par une iospeclion personnelle du terrain ; nos consuls ne sauraient agir comme représentants. On ne peut leur demander de tenir une salle d'échantillons, et les acheteurs veulent toujours voir avant de se décider. Tous les consuls du monde ne peuvent contraindre les gens à remplacer les articles dont ils sont accoutumés d'user depuis l'enfance par 'ceux qu'ils n'ont jamais vus et ne connaissent que par ouï-dire.

Qu'on commence donc par lire et méditer leurs rapports, car ils sont vraiment instructifs. Ils ne cessent d'indiquer à nos négociants ce qu'il y a à faire, ce qu'il faudrait au moins tenter.

C'est de ces rapports mêmes que nous allons extraire quelques réflexions qui montreront dans quel sens nous devons faire effort pour reconquérir le rang que nous avons perdu.

M. Chéradame a résumé dans un intéressant mémoire, rédigé à la suite d'un long séjour en Bohême, les fautes commises par nos commerçants français. Il en donne l'énumération suivante (i) : 1° ahsence de commis-voyageurs français ou leur mauvais choix; 2° manque de rapidité dans la cor-

(1) Moniteur officiel du commerce, 10 mars 1898.

respondance commerciale, 3° habitudes commerciales françaises, mauvaises pour l'étranger; 4° envois non conformes aux échantillons; 5° livraisons non conformes aux commandes; 6° insuffisance des offres de vente ; 7° malfaçon des prix courants ; 8° collections incomplètes des commis-voyageurs; 9° renseignements commerciaux insuffisants; 10" manque de surveillance dans certaines industries françaises; 11° retards inexcusables dans la livraison des commandes; 12" mauvaises connaissances géographiques des commerçants français; 13° mauvais choix des représentants à l'étranger; 14° volonté de ne faire que des affaires ne présentant aucune gène.

Il ajoute que les commerçants français ne s'occupent pas assez de leurs employés; que les appointements ne sont pas en proportion vraie du travail fourni ; que les ordres donnés aux commisvoyageurs sont souvent contradictoires; qu'on ne sait pas exiger l'effort au bon moment; enfin qu'on ne sait pas estimer les compétences.

Nous ne pouvons reprendre l'un après l'autre tous ces griefs. Nous devons insister du moins sur ceux qui nous ont le plus frappés, sur ceux aussi qui reviennent le plus souvent dans les rapports de nos consuls, car ils ne cessent d'indiquer à nos négociants ce qu'il y a à faire, ce qu'il faudrait au moins tenter.

Or, c'est toujours le même cri d'alarme : la concurrence allemande dénoncée sur tous les points du globe. Et ce sont toujours les mêmes conseils :

développer notre marine mrarchande; supprimer les intermédiaires, ne pas attendre les commandes, mais les provoquer en envoyant sur les marchés étrangers des commis-voyageurs parlant la langue du pays où ils opèrent, munis d'échantillons, de catalogues, de prix, courants, en poids, mesures et monnaies de ce pays; modifier les produits, même au prix d'une transformation de l'outillage, pour les conformer aux goûts des clients, accorder de plus longs délais de paiement, s'associer pour établir à frais communs des bazars, des musées commerciaux, des dépôts, imiter en un mot la méthode cfui a si bien réussi à nos concurrents.

Nos consuls ne se lassent pas de multiplier les avertissements, les exemples, les exhortations, avec une unanimité qui prouve à la fois que le mal est général et que leurs avis ne sont guère suivis.

Et leurs admonestations ne sont hélas, que trop bien fondées! Pourrions-nous, par exemple, ne pas humblement reconnaître noire grande ignorance des peuples étrangers. Nous voyageons peu et surtout nous voyageons mal. Renfermés trop complaisamment sur nous-mêmes nous ne nous inquiétons pas assez de ce qui se passe dans le monde, nous comprenons mal l'utilité qu'il peut y avoir à étudier et à connaître nos rivaux. Depuis quinze ou vingt ans, il est vrai, quelques jeunes français se sont enhardis pour aller au delà du Rhin tâcher d'apprendre l'allemand et en sont revenus avec le désir de faire acte d'initiative; mais combien sont-

ils, ces vaillants? Combien surtout qui aient vraiment mis à profit leur séjour à Tétranger?

Cette ignorance a des inconvénients pour toutes les classes de la nation. Elle en a surtout pour nos commerçants et nos industriels qui ne se rendent pas assez compte de l'utilité qu'il y a à voir par ses propres yeux ou par ceux d'un homme de confiance. S'ils prenaient la peine de visiter les pays où ils recherchent des débouchés et dont les conditions leur semblent favorables, les renseignements qu'ils recueilleraient joints à la connaissance qu'ils possèdent de leur propre partie, les mettraient bien vite en mesure de décider ce qui leur reste à faire. Après une étude de ce genre, l'envoi d'échantillons, de catalogues et de circulaires publiés dans la langue du pays aurait beaucoup plus d'utilité. Mais il faut commencer par s'occuper soi-même de ses intérêts. « Si vous voulez bien faire votre affaire, a-t-on dit avec raison (i), allez-y vous-même; si vous voulez qu'elle ne soit pas faite, envoyez-y. »

Il y a encore aujourd'hui beaucoup d'industriels et de commerçants qui agissent comme si les chemins de fer n'existaient pas, et attendent tranquillement les commandes, au lieu de les provoquer. La rapidité actuelle des communications, les bateaux à vapeur et les chemins de fer n'ontils donc pas changé les conditions de la vie moderne?

(1) Franklin, La science du bonhomme Richard.

La plupart d'entre eux connaissent en outre fort mal les usages et les besoins des places de commerce un peu lointaines. Beaucoup ressemblent à ce marchand de parapluies qui envoyait un jour une cargaison à Lima où il ne pleut jamais.

Et puis ils sont timides et routiniers en afTaires et avec cela ils ne sont ni accommodants ni confiants.

Les uns ne savent pas assez réduire leurs frais généraux de fabrication. Les autres ne savent pas assez, le produit une fois fabriqué, le répandre à l'étranger en se servant de la langue et de la monnaie du pays, et en recourant à l'intermédiaire d'agents sûrs, connaissant bien le terrain. Le fabricant français ne connaît souvent même pas la destination des produits qu'il fabrique et qu'il s'efforce surtout de céder comptant à des commissionnaires. « Dans la baisse de nos exportations, dit avec raison M. Chéradame, il y a vraiment beaucoup de notre faute. Notre formule commerciale est vieille alors que celle des autres, celle des Allemands surtout, est toute jeune. Malheureusement une grande partie de la génération actuelle, sans le savoir, vit encore des vieilles idées commerciales. Elle s'est vue chassée des marchés du monde sans comprendre la transformation des méthodes économiques des autres pays elles raisons de cette transformation.»

« Le commerce français, écrivait naguère M.Albert Pinard, consul de France à Singapour, est conservateur, presque ultra-conservateur de ses traditions. Les nouvelles méthodes de place, de

transactions, de relations, le trouvent à la fois sceptique et dédaigneux. Les trésors accumulés de notions de toute sorte se couvrent de poussière sans que le commerce récalcitrant en tire le moindre profit. Peut-être les ignore-t-il! Ses rivaux, plus curieux que lui-même de savoir pourquoi, et s'étonnant qu'avec tant d'éléments de conquête il use ses efforts à maintenir ses positions, disent de lui : « Fiera juste titre de ses traditions glorieuses le Français en pousse le respect jusqu'à la routine. Son honnêteté historique lui fait aisément concevoir du soupçon à l'égard des nouveaux venus; son exactitude dégénère parfois en minutie, sa sûreté de goût en intransigeance. »

« Il importe, ajoute M. Rolland, président de la Chambre de commerce de Saigon, que le commerce français de la métropole change radicalement ses habitudes. Tous les marchés hors de notre frontière métropolitaine sont fortement occupés, et, pour s'y faire une place, il faut que le commerçant qui veut y pénétrer y vienne lui-même pour y jouer vigoureusement des coudes, ou qu'il y envoie un éclaireur énergique, jeune, intelligent, puissamment armé pour la lutte. »

« Le meilleur moyen de faire des affaires à l'étranger, écrit le consul des États-Unis à Chemnitz, c'est d'y envoyer un agent intelligent avec des échantillons, ou d'y procéder comme font les Allemands en Amérique, c'est-à-dire d'installer une succursale dans une ou plusieurs grandes villes. Vendre par l'intermédiaire des maisons de commis-

sien est bien, mais mieux encore serait d'envoyer un agent qui ferait valoir la marchandise. La tâche n'est pas aisée : ce système n'en est pas moins le meilleur. »

J'ajouterai, à la suite d'observations personnelles, que les commissionnaires que nos commerçants emploient à l'étrangerne se préoccupent pas beaucoup de placer les marchandises françaises ; il leur suffit de placer des marchandises quelconques venant de n'importe où. Ils obéissent d'autant plus volontiers à cette tendance que beaucoup sont de nationalité étrangère et remplissent presque un devoir patriotique en favorisant la production étrangère aux dépens de la production française, en se livrant parfois même, avec les marques françaises, à des (( combinaisons » dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles sont singulières (i).

Nos négociants paraissent vraiment s'imaginer que les Orientaux et les Américains, les Chinois et les Canaques, les habitants de la Polynésie

(1) Domergue, Réforme économique; 9 janvier 1898. J'ai pu constater bien des fois dans mes voyages combien notre représentation Dationale à l'étranger est insuffisante. Les industriels français ont pris trop aisément l'habitude de confier le soin de les représenter à des maisons locales étrangères, faute de mieux. Il semble au premier abord que ce soit une bonne fortune de pouvoir trouver comme vendeurs des négociants honorables ayant des relations étendues chez les clients comme auprès des autorités, jouissant d'un crédit considérable, connaissant le pays, sa langue, ses besoins. Mais ce système a aussi de graves inconvénients. Le négociant qui a ainsi des comptes avec la France en a également avec d'autres pays nos rivaux. Pour peu que la vente du ruban de Munich ou de Milan lui offre un avantage, celui de Saint-Élienne est laissé de côté.

OU ceux des rives du Congo, doivent avoir les mêmes besoins et les mêmes goûts que les Parisiens, les Lyonnais ou les Bourguignons. Us veulent toujours imposer leurs produits, au lieu de fabriquer des produits au goût des clients.

Ce système n'avait point autrefois de grands inconvénients, parce que nous n'avions pas à lutter contre de redoutables concurrences. On était obligé d'acheter des objets de fabrication française parce qu'on n'en trouvait pas d'autres. Maintenant on peut s'approvisionner ailleurs et auprès de gens qui livrent à l'acheteur le produit qu'il demande, celui qui satisfait ses goûts et ses besoins. Il n'est pas étonnant que dans ces conditions les débouchés se fermenta notre industrie pendant que le commerce d'exportation de nos concurrents se développe rapidement.

Pourquoi tous ces commerçants qui s'approvisionnent aujourd'hui en Allemagne iraient-ils frapper à la porte des négociants français qui ne savent que gémir sur la mauvaise marche des affaires et crier : c'est la faute du gouvernement!

« Mais lancer des voyageurs, couvrir le monde de prospectus, laisser partout son nom et ses échantillons, questionner les gens qu'on rencontre, récolter des renseignements exacts sur les produits rivaux, leurs prix, l'outillage qui les a créés, étudier patiemment les questions de transports et de douanes, analyser les goûts et les ressources des clients, tout cela paraît bien pénible,

Jiien fatigant aux Français de la décadence (')! » « Nos commerçants français, dit M. A. Lemée (2), sont portés à croire que nos produits sont les meilleurs, que notre goût est le meilleur, notre manière de faire la meilleure et ils n'admettent pas la contradiction. Dans la pratique commerciale cette prétention a eu de funestes effets. Que se propose le commerçant? Gagner de l'argent en écoulant ses produits. Il n'a pour cela ni à faire l'éducation nia transformer le goût des clients. Il suffît qu'il leur offre ce qui leur plaît, que ce soit conforme ou non à sa conception du bien et du beau. Si riche qu'il soit, le commerçant est le serviteur de son client, si petit que soit celui-ci. Pour développer le commerce d'exportation il ne faut pas vouloir imposer ses goûts et ses articles aux peuples dont on recherche la clientèle, il faut se plier aux convenances de ces peuples, y conformer ses produits. C'est ce que nos commerçants n'ont pas fait jusqu'ici »,

« On exige presque partout aujourd'hui, dit

fl) Science sociale, février 1898, p. 131. Cf. les conseils de M. Laigue, Moniteur officiel du commerce, 30 mars 1899, p. 493. Sur la transformation du commerce d'exportation, v. Journal des tarifs et des traités de commerce, 23 mars, 6 et 30 avril 1899.

(2) Roramel, Au Pays de la Revanche. Ce livre qui a le ton et l'allure d'un pamphlet renferme malheureusement beaucoup de réflexions justes sur l'indolence et l'esprit routinier de nos commerçants, sur le manque de discipline de nos ouvriers, sur la mauvaise direction donnée à l'éducation de la jeunesse, sur la façon dont nos députés comprennent leurs devoirs, sur nos changements continuels de ministres, sur l'indifférence presque générale en ce qui concerne l'expansion de la France, ou son envahissement par les étrangers.

UQ de nos consuls, qu'un bibelot, une étoffe, réunissent à la modicité du coût, des apparences de solidité. Quelques semaines d'usage doivent-elles en altérer l'éclat, la couleur. Qu'importe! On achètera de nouveaux bibelots, de nouvelles étoffes. On renouvellera son mobilier, sa garde-robe. Le procédé n'est peut-être pas économique au fond, mais il place l'ostentation à la portée de toutes les bourses. C'est grâce à l'observation de ce défaut que les Allemands ont pu envahir le monde de leurs produits(i). »

Ils ont aussi pris la bonne habitude d'envoyer leurs représentants directement chez les négociants qui revendent au détail ; ils ne se contentent pas de commissionnaires établis sur les principaux marchés, distribuant un peu au hasard les échantillons ou les marchandises. Ils savent que les acheteurs ne vont plus comme autrefois frapper à la porte des industriels à l'époque des renouvellements de saison; ils ont remarqué que les habitudes commerciales se sont modifiées, que les clients ne se dérangent plus, qu'il faut aller les visiter, consulter leurs désirs, écouter leurs observations.

N'est-ce pas en suivant cette tactique qu'ils ont pris une si grande place sur notre marché français

(1) Moniteur oIJiciel du commerce, 31 mars 1898. « Nous avons en France, écrivait il y a longtemps déjà le maréchal Marmont, une beaucoup trop grande idée de notre supériorité et en général de tout ce que nous possédons. Par suite de ce sot et ridicule orgueil, nous sommes habituellement en arrière des autres puissances pour l'emploi des choses utiles ». Ces réflexions ne sont-elles pas, hélas! plus vraies que jamais?

et qu'ils font chez nous tant d'affaires? Le D"" Rommel, dans son fielleux réquisitoire, a été jusqu'à dire que la France devait être considérée par l'Allemagne comme une colonie? Il engage ses compatriotes à s'y rendre, et à s'emparer des bonnes places. Ce conseil, les Allemands ne Tont-il pas déjà suivi. « Qu'adviendrait-il de notre commerce et de notre industrie, pouvait dire trop justement il y a quelques mois M. Jules Lemaître (i), si les Anglais et les Allemands quittaient subitement la France? Qu'on prenne la peine de voir de qui se composent les conseils d'administration de beaucoup de nos entreprises importantes ou seulement de lire les noms qui sont au-dessus des boutiques de nos boulevards. Quand nous parlons de l'Allemagne, il semble que ce soit seulement son humeur belliqueuse qui nous inquiète. Nous oublions que la paix lui est tout autrement avantageuse pour l'invasion pacifique qu'elle a organisée chez nous. »

On répète aussi trop volontiers que les produits allemands doivent la préférence qu'on leur accorde à leur bon marché. Cette observation n'est qu'en partie exacte : ce qui est vrai, c'est que les Allemands savent s'épargner les frais dont les intermédiaires les surchargent, en vendant le plus directement possible au consommateur. Mais partout en Allemagne, j'ai pu constater que nos rivaux n'ont fait bien souvent qu'imiter nos modèles,

(1) Conférence à la Sorbonne du 5 juin 1898.

d'abord gauchement, puis peu à peu avec plus de tacl et de perception juste. Il est bien de créer, et même de créer au moindre prix que nos conditions économiques puissent comporter; mais il faut aussi savoir exporter ces créations en les adaptant le mieux possible au goût, aux ressources pécuniaires de la clientèle extérieure. « Abdiquons le dédain si préjudiciable que nous avons toujours pour tout ce qui n'est pas en quelque sorte œuvre d'art. Loin de nous la pensée d'énerver la haute production, de lui conseiller d'abdiquer son originalité. Mais à côté de travaux « type », fabriquons l'objet bon marché, surtout la confection accessible au plus grand nombre... Sommes-nous donc chargés de faire l'éducation esthétique de nos clients? Non, certes. Tel n'est pas le but du commerce courant, et lorsque je sais qu'un agencement de mauvais aloi est de défaite en un certain lieu, je l'y apporte. En affaires, le tout est de réussir, à condition que les moyens employés soient honnêtes. A taux égal, on préfère encore le produit français parce que l'étiquette de Paris surtout continue de garder du prestige. Mais il faut faire effort et effort soutenu. Surtout adaptons-nous au milieu à exploiter, et nous aurons des chances de voir nos efforts ne point demeurer infructueux (i). »

« Le Français actuel, disait à M. Ghéradame un négociant de Prague, est un fabricant excellent

(1) Rapport de M. Laigue, Moniteur officiel du commerce, 17 février

mais un commerçant insuffisant. Il est grand temps que vous réformiez complètement vos idées et vos méthodes commerciales. Depuis 1870 les Allemands vous ont pris les neuf dixièmes de vos places de vente à l'étranger (i). » La plupart des défauts de nos commerçants tiennent en réalité à un fond de chauvinisme dont ils ne parviennent pas à se défaire. Le chauvinisme est aux nations ce que la vanité est aux individus. Ce n'est que la fausse monnaie du patriotisme. Le patriotisme est une vertu de pratique qui n'a pas besoin de se mettre en évidence à tout propos et qui doit se traduire non par des paroles, mais par des actes.

Ce serait une erreur de penser que des mesures protectionnistes suffiraient pour améliorer , notablement notre situation. Les tarifs protectionnistes, qui pèsent aujourd'hui chez nous sur tant de matières premières nécessaires à l'industrie, comme sur beaucoup de choses nécessaires à la vie de l'ouvrier, nous empêchent en définitive d'arriver au bon marché dans la production et contribuent parla même à ralentir notre commerce d'exportation.

En tout cas, le système protecteur n'est pas une panacée. S'il peut fermer à certaines industries étrangères notre marché français, il ne peut leur fermer le marché universel qui est trente ou quarante fois plus considérable. Les douanes ne suffisent même pas à fermer le marché national aux

(1) Moniteur officiel du commerce, 10 mars 1898.

produits étrangers, il faudrait aller jusqu'à la prohibition. En renchérissant le prix de revient de toutes choses, elles exposent le pays à subir l'invasion des produits des contrées où les prix sont moins élevés.

Le protectionnisme a certainement dans la stagnation de notre commerce extérieur une part de responsabilité. Ses défenseurs ont beau contester : l'ère de crise que nous traversons s'est ouverte très exactement avec l'application des tarifs de 1892. Il n'y a eu amélioration notable que dans nos relations avec la Suisse, là précisément oii une convention a fait brèche au prohibitionnisme. « Un des plus grands maux dont souffrent le commerce et l'industrie en France, disaient naguère nos armateurs, en réponse aux demandes de la Commission extraparlementaire instituée près du ministère du commerce, c'est l'instabilité douanière et le manque de traités de commerce sagement combinés. C'est celui qui atteint le plus directement la marine marchande, car faute de traités de commerce et de navigation nous assurant à l'étranger un traitement favorable pour nos produits, notre exportation tend à disparaître avec certains pays qui autrefois étaient nos tributaires et qui aujourd'hui deviennent nos concurrents (i). »

(1) Et c'est pourquoi il ne suffît pas, comme l'écrit fort bien M. Marc Maure!, de développer noire outillage extérieur et d'engager notre jeunesse à s'établir soit dans nos colonies soit dans les principaux centres de l'étranger. Il faut de plus que notre gouvernement cesse d'entraver les affaires par une politique commerciale générale qu'erapoi-

Le système prohibitif agit le plus souvent en aveugle, et atteint un but diamétralement contraire à celui qiVil se propose. Loin de protéger la production indigène il lui cause de graves préjudices. Les difficultés qu'il suscite à l'importation ont leur répercussion sur l'exportation et par suite sur la production. Moins un pays achète, moins il vend, et moins il produit. L'état commercial fermé [der geschlossene Handelsstaat), que préconisait Fichte. est de plus en plus irréalisable : la concurrence entre les diverses nations est aujourd'hui une loi inéluctable. La conquête des autres marchés ne peut se faire qu'en améliorant sa production, ses procédés de vente, en faisant mieux que ses rivaux, beaucoup plutôt que par un système de primes qui, sous quelque nom qu'on le présente, arrive à faire payer aux nationaux le supplément de prix qu'on ne peut demander à l'étranger.

\2 Office nalional du commerce extérieur^ où négociants et industriels trouvent des informations propres à les guider dans le choix des articles à fabriquer ou à vendre pourra nous rendre de grands services. Mais cette création n'a pas pour effet de remplacer l'action personnelle et les efforts individuels ou collectifs. Comme l'a fort bien dit le

sonne le virus de l'instabililé. Nous sommes depuis 1892 en pleine anarchie économique, sous le prétexte de conserver la liberté de nos tarifs. La décadence tant déplorée de notre marine marchande tient surtout à ce qu'on lui a ôté par voie législative la matière Iransportable. Les primes mêmes seront impuissantes à la lui rendre. V. Èconomiste français, 9 juillet 1898, p. 43,

ministre lui-même, elle ne fera pas vendre un kilogramme de plus de marchandises aux maisons qui ne sauront pas préparer elles-mêmes leurs débouchés à l'extérieur et organiser la vente de leurs produits (1). « C'est chose malaisée, dit le consul des États-Unis à Nice, que de détourner un fleuve de son cours. Les lois du commerce ne peuvent être changées, c'est à nous de nous en accommoder. Il est certain que la direction des courants commerciaux ne peut être modifiée sans des efforts proportionnels à la résistance à surmonter. Quand la valeur d'un courant a pris de grandes proportions il se précipite irrésistiblement dans le lit qu'il s'est tracé, se détournant parfois en de moindres canaux, parfois remontant même; mais les parties qui se sont détournées se terminent en mares stagnantes ou elles rejoignent le courant principal dans sa voie régulière et atteignent alors le même débouché. Si nous voulons participer au commerce d'un pays, nous devons nous assimiler ses méthodes, pratiquer ses chemins, unir nos forces aux siennes et nous confondre si bien en son propre mouvement que nous atteignons le même but de prospérité générale et de commun progrès (2). »

(1) V. sur {'Office national du commerce extérieur un excellent chapitre du livre de M. Georges Aubert, A quoi tient l'infériorité du commerce français, p. 255-263, et sur le récent Office colonial, ibid., p. 265.

(2) V. les fragments des Consular reports reproduits au Moniteur officiel du commerce, 24 février i898.

De toutes les réformes qui s'imposent aujourd'hui pour rendre à notre pays l'activité féconde et la force d'expansion qui lui font défaut, l'une des plus graves assurément c'est la réforme de notre système d'éducation.

Il ne faut pas sans doute aller jusqu'à prétendre que la supériorité économique de l'Allemagne tient uniquement à une question d'éducation. Ses programmes scolaires ne sont pas essentiellement différents des nôtres. Tout au plus peut-on dire qu'ils développent davantage la volonté, l'énergie, l'initiative. Le tempérament, on l'oublie un peu trop, a bien autant d'importance que l'éducation. J'estime surtout, j'ai eu l'occasion de le dire, que la cause la plus grave et la plus inquiétante pour l'avenir de notre infériorité c'est notre faible natalité. L'essor économique de l'Allemagne est dû avant tout i la poussée d'hommes qui depuis vingtcinq ans a eu lieu dans ce pays.

Il n'en est pas moins certain que nos idées en matière d'éducation sont fausses et doivent absolument changer. Nous avons d'abord trop longtemps cru que l'élite d'une nation ne peut se recruter que dans les carrières libérales. C'est à peine si nous commençons à comprendre qu'elle doit se recruter dans tous les milieux et dans toutes les branches (i). Il nous faut aujourd'hui, comme l'a très bien dit M. Lavissse, « une éducation nouvelle qui puisse amener à la société actuelle les activités

(1) V. l'article de M. G. Jagat, Retue bleue ia 23 juillet 1898.

libres dont elle a besoin, comme l'éducation ancienne procurait à la même société les obéissances dont elle vivait. Il faut mettre le mouvement et l'entraînement là où si longtemps on a essayé de se procurer la plus grande somme possible de docilité. »

L'éducation gréco-latine pousse au dilettantisme, elle donne une considération un peu exagérée dans la société à ceux qui Font reçue, et forme en France une aristocratie intellectuelle d'un genre particulier, une aristocratie composée de gens dédaigneux de ceux qui sont parvenus à une situation prospère autrement qu'en pâlissant sur les livres. Elle a fait préférer à une foule de jeunes gens la vie inactive et monotone des bureaux à l'activité industrielle et commerciale. La bureaucratie recrute une fraction notable de la jeunesse intelligente, elle détourne une partie des forces vives de la nation des positions où il y aurait eu de bien plus grands services à rendre au pays (i).

« Notre pays, dit M. Fouillée (^), doit se prémunir contre un double péril : l'affaiblissement de son influence intellectuelle, littéraire et artistique, et l'affaiblissement de sa puissance économique, industrielle et commerciale ». De ces deux questions c'est aujourd'hui la seconde qui est la plus grave. La haute culture intellectuelle en France est encore heureusement assez répandue, et repré-

(1) Torau-Bayle, La réforme de l'enseignement, Revue politique et parlementaire, 10 octobre 1899, p. 29.

(2) Les études classiques et la démocratie, Introduction, p. 3.

sfentée aux yeux du monde par des hommes assez éminenls pour que nous n'ayons pas d'inquiétude de ce côté; nous n'avons pas à redouter l'abandon de ces carrières libérales qui ont d'ailleurs plus que jamais en France, dans notre société démocratique, une très haute utilité, car c'est par elles que l'influence morale, intellectuelle et artistique de la France se maintient surtout à travers le monde. C'est grâce à la haute culture qu'elles ont répandu dans la nation, qu'un homme, un Anglais qui vient de parcourir notre pays pour étudier dans les régions les plus caractéristiques les diverses manifestations de l'âme de la France, pouvait écrire que notre patrie « est après tout le pays du monde où la civilisation a le plus pénétré dans les couches inférieures de sociétés (*). »

Mais nous avons déserté la lutte économique. Nous ne nous sommes pas suffisamment armés «en vue d'une lutte de volontés et d'intelligences» qui devient, et on ne peut le regretter, la grande forme de combat entre les peuples. Et c'est pourquoi une partie de notre enseignement doit être orientée vers les professions industrielles, commerciales et coloniales, qui ont grand besoin d'être relevées (2). »

(1) V. le livre de Bodley « France ».

(2) Cf. les articles de M. Fouillée dans la Revue politique et parlementaire des 10 décembre 1897, p. 481 et 10 juin 1898, p. 31 1 ; l'article de M. Henry Bérenger sur les « Prolétaires intellectuels en France », Revue des Revues, 15 janvier 1889 ; celui de Henry Duméril, « Un péril national », dans la Revue V Étranger, février 1898; et la conférence

C'est ea raison de réducation qu'il se doone qu'un peuple est condamné à manquer d'initiative. Et notre système d'éducation a grandement contribué à refroidir l'instinct d'initiative qui était pourtant naturel à notre race (').

« Notre enseignement, dit fort bien M. Eugène Poiré, a gardé son caractère des siècles passés lorsqu^il s'adressait à une partie limitée de la nation, et avait pour objet à peu près exclusif de créer une sorte d'aristocratie intellectuelle. A tous les degrés on s'ingénie à introduire dans le cerveau des jeunes Français la plus grande masse de notions qui leur seront le moins profitables dans la vie... Nos études classiques, quand elles ne visent pas un but déterminé, nuisent. Elles nuisent en détournant des voies pratiques, en ne créant que des hommes sans énergie, entichés de

que j'ai faite à la société d'Économie société Réform social, l^r février

(l) Le commerce ne peut exercer une influence durable sur le caractère d'un peuple qu'à une condition, c'est que les autres classes s'y adonnent. Pendant longtemps il n'en fut pas ainsi en Allemagne aujourd'hui un revirement s'est fait. Les classes élevées s'intéressent beaucoup aux questions industrielles et commerciales et ce fait a pour le développement économique du pays une importance de premier ordre. La France, écrit, non sans raison, M.Georges Auberl {A quoi tient l'infériorité du commerce français, p. 17) n'est pas une nation commerçante : elle est trop agitée pour cela : les Français sont trop légers, s'intéressent à trop de choses futiles, à trop de riens, pour donner aux affaires les études et It^s soins nécessaires des personnes occupant des carrières libérales, les fonctionnaires, les militaires, la noblesse, les rentiers, tous ceux en un mot, qui ne sont pas dans le négoce proprement dit, ne trouvent dans les affaires aucun élément d'intérêt. Il les dédaignent et en parlent avec mépris.

398 LES RAISONS DE NOTRE INFliRIORlTÉ.

fonclionnarisme, ployés d'avance sous toutes les sujétions. »

« Le règne de l'industrie et du commerce, a dit de son côté M. J. Lemaître à la Sorbonne, est advenu. Nous sommes une société démocratique et industrielle. Un enseignement vraiment moderne, et non pas hybride comme aujourd'hui, s'impose. Le principal obstacle au développement de cet enseignement, c'est la vanité bourgeoise. C'est par vanité pure que la plupart des pères de famille bourgeois s'obslinent à demander pour leurs enfants l'enseignement secondaire classique. »

Et c'est ainsi, comme le dit spirituellement Raoul Frary, que le futur fabricant de moutarde est taillé sur le même patron que le futur ministre.... Le lycée est comme un arbre auquel on demanderait de produire à la fois des amandes et des prunes, des cerises et des coings !

Ce n'est pas seulement la vanité qui a faussé nos idées en matière d'éducation et de carrière, c'est aussi une certaine façon de concevoir l'esprit de famille, et cette sorte de sentimentalité funeste avec laquelle l'éducation est chez nous dirigée. Un des principaux obstacles à la forte éducation de la jeunesse virile dans notre pays, ce sont les mères a ce réservoir sans fond des forces terribles du sentiment ». Les mères de famille françaises, quelles que soient leurs qualités, n'ont trop souvent réussi, avec leur tendresse déprimante et égoïste (pour beaucoup le mot n'est pas trop fort), qu'à neutraliser et à annuler leur fils.

11 nous faut un régime moins sentimental et moins compressif, laissant place à plus de spontanéité, multipliant les occasions d'initiative et mettant en jeu la responsabilité de chacun. Notre régime actuel n'est pas suffisamment adapté à l'apprentissage de la vie et à l'usage de la liberté.

« Comme je reprochais un jour à quelques négociants, dit un de nos consuls, de ne pas se faire représenter par des gens honnêtes, laborieux, rompus aux affaires, en qui ils pussent avoir une entière confiance, ils me répondirent : « Que voulez-vous, Monsieur? Nous avons en France des employés capables, sérieux, sur lesquels nous pouvons entièrement compter. Mais si nous leur offrons une place à l'étranger, si avantageuse qu'elle soit, ils se dérobent. Ils préfèrent gagner 2.000 francs à Paris, que d'aller se créer une position et de gagner souvent huit ou dix fois plus en Afrique ou en Amérique! » — « Pourquoi, demanderez-vous? » — « Tout simplement parce que leurs parents craignent que ces pauvres enfants ne soient pas soignés comme chez eux. Et si ce n'est pas le père ou la mère, c'est l'oncle ou la tante auquel le cœur saigne à l'idée de savoir leur fils ou leur neveu seul, loin des siens, aux prises avec les difficultés de la vie, dans des pays sauvages, au milieu des bêtes féroces, car pour beaucoup de ces braves gens les pays sauvages et les bêtes féroces commencent à Asnières! C'est cette affection égoïste des parents qui fait végéter quantité déjeunes gens dans la médiocrité, qui aigrit

le caractère plus lard quand ils en ont éprouvé les conséquences, qui tue cliez eux toute initiative, tout esprit d'entreprise, qui prive ainsi notre commerce, notre industrie, nos colonies, des meilleurs éléments de développement et de prospérité (1). »

11 y a sans doute quelque exagération dans cette boutade, mais elle renferme aussi une grande part de vérité et c'est pourquoi il faut bien se persuader que l'éducalion c utilitaire » qu'on préconise aujourd'hui pour notre jeunesse n'engendrera pas automatiquement les facultés d'initiative qui nous font défaut. On peut admettre qu'elle fortifiera ces qualités. Mais entre la formation de la volonté et les connaissances scientifiques ou littéraires je ne vois pas de lien direct. Ce serait une erreur de croire que l'Allemagne se préoccupe d'assurer à la jeunesse scolaire un pur enseignement utilitaire. Les ingénieurs allemands les plus distingués m'ont dit maintes fois qu'ils considéraient une préparation générale, avec les humanités pour base, comme supérieure à toute préparation de tendance purement professionnelle et utilitaire. Ce qui est vrai en définitive c'est que chez nous aujourd'hui, quelle que soit l'instruction donnée à nos enfants, on les élève trop dans cette idée qu'ils peuvent et doivent compter sur leurs parents pour se tirer d'affaire (2).

(1) Revue du commerce extérieur, 1er octobre 1898, p. 331.

(2) « 11 ne suffit pas, a dit un jour avec beaucoup de sens M. Fran-

LES RAISONS DE NOTRE INFÉRIORITÉ. iOI

Et pourtaut que de ressources il y a encore dans noire jeunesse, pourvu qu'on sache secouer une certaine propension naturelle à la paresse, qui n'est certes pas d'aujourd'hui, et réveiller des énergies latentes qui ne demandent qu'à se produire. Oui notre jeunesse française est prompte à l'action ; il faut lui proposer l'action, et surtout il faut lui apprendre à mieux dépenser ses forces.

« Comme le disait si bien naguère M. Binger (i), à présent que le champ commercial s'est étendu et embrasse les deux hémisphères, ne sentez-vous pas, jeunes gens, avec quelle largeur de vues vous pourrez entreprendre une lutte qui vous donnera toutes les sensations que votre ardente jeunesse désire? Ne trouverez-vous pas dans les échanges, la banque, le change, l'étude rationnelle des moyens de transport par terre et par mer, les risques en général, la recherche des marchés avantageux et enfin tout ce que comporte l'étude éco-

cisque Sarcey, pour diriger un grand rriagasin d'avoir élé mis jeune au sortir de l'école primaire à un comptoir. La pratique du commerce, aussitôt qu'on veut l'exercer en grand, exige en outre un esprit qui ail été formé par une culture générale à regarder les choses d'ensemble et de haut. Il faut avoir appris un tas de choses prétendues inutiles avant de mettre, comme on dit, la main à la pâte... Apprendre un métier ce n'est pas le plus difficile; l'essentiel est d'apporter à l'exercice de ce métier, quel qu'il soit, un esprit plus large et plus compréhensif ». Il est malheureusement fort à craindre que notre enseignement public, monopolisé en fait par l'État (car les institutions libres ne s'écartent guère des programmes officiels), ne reste toujours la vieille machine que chacun reconnaît insuffisante.

(1) Discours prononcé à la distribution des prix du lycée Voltaire, en 1898.

nomiquede l'univers, une meilleure manière d'utiliser votre activité? »... Et il ajoutait avec raison : « On objecte que le manque de fortune est souvent un obstacle, n'en croyez rien; l'argent ne manque pas en France heureusement, et si ceux qui le détiennent ne le risquent pas volontiers hors de leur pays, cela tient à la pénurie réelle d'hommes qualifiés pour mener à bien les hardies entreprises... Votre devoir est de mettre à la disposition des capitaux inactifs des compétences propres à les utiliser... ».

L'étude du développement industriel et commercial de l'Allemagne doit nous inspirer bien des réflexions. EUedoit nous montrer d'abordl'importance chaque jour grandissante dans notre civilisation contemporaine desrelations commerciales. Le commerce que certains aristocrates de la pensée se plaisent à reléguer parmi les besognes grossières, n'est pas seulement, comme le disait M. Frédéric Passy, au congrès de la paix de Hambourg, un des facteurs nécessaires du progrès matériel; c'est aussi un facteur du progrès intellectuel et moral. Ce n'est pas seulement ce qu'on appelle des marchandises que dans son incessant va-et-vient il apporte ou emporte : ce sont les idées qu'il fait circuler. Ce sont les hommes eux-mêmes que, bon gré mal gré, il rend clients les uns des autres, les attachant par les mille liens de l'intérêt, avant de

les attacher d'une façon plus durable par les liens de l'estime, du respect ou de l'affection.

Quel métier, ajoutait M. Passy s'iuspirant de Sedaine, l'aimable auteur du Philosophe sans le savoir^ que celui de commerçant! Quelle puissance que celle d'un homme qui par ses achats et ses ventes fait exécuter ses ordres sur tous les poids du globe et dont la signature, la simple parole même, sont acceptées partout comme des engagements d'honneur! Les négociants sont comme autant de fils d'or tendus à travers les continents et les mers, et qui, par leur incessant mélange, tissent à toute heure la sainte trame de l'unité du genre humain (i).

L'étude de l'essor économique de l'Allemagne, en nous montrant l'importance des relations commerciales dans la vie contemporaine, doit aussi nous suggérer un retour sur nous-mêmes fécond en patriotiques et viriles résolutions.

Loin de moi la pensée d'exalter systématiquement les étrangers à nos dépens, et de refuser mon admiration aux Français qui la méritent. Nous avons encore assez de qualités pour que ceux qui le veulent puissent nous couvrir d'éloges. Mais il importe, au risque de blesser notre amour-propre, de dire toute la vérité. Nous ne connaissons pas assez ce peuple allemand auquel il faut reconnaître, quelque légitimes que puissent être d'ailleurs

(l)Cf. Henri Birchenough, The impérial function ofTrade, Miieleenth Cenlury, septembre 1899, p. 352.

nos griefs à son égard, de grands mérites et dont les transformations économiques sont en tout cas si remarquables. Pour juger équitablement l'Allemagne et se rendre compte de sa puissance, il faut y avoir fait de longs séjours, en avoir parcouru les diverses provinces, avoir porté ses investigations dans les villages comme dans les villes, avoir étudié sur place et non pas à distance, dans les livres ou d'après les récits de quelques touristes, ses usages, ses mœurs, ses institutions.

Que ceux-là qui douteraient de l'utilité d'un semblable voyage aient le courage de l'entreprendre : ils reviendront surpris et inquiets de ce qu'ils auront vu, persuadés qu'il est grand temps de sortir de notre quiétude, persuadés aussi peutêtre, que nous ne pourrons faire de progrès qu'en agissant comme les Allemands, convaincus surtout que si la vie économique s'est ralentie chez nous c'est parce que nous n'avons pas su nous adapter d'une façon assez méthodique et assez raisonnée aux nouveaux courants de civilisation qui emportent le monde.

Ce n'est pas sans tristesse que j'entends dire parfois qu'il ne faut pas s'inquiéter outre mesure de la mauvaise situation de notre commerce parce que cette mauvaise situation se retrouve presque partout, et qu'il y a une crise industrielle comme il y a une crise agricole. Je saurais d'autant moins m'associer à cette manière de voir qu'il y a précisément en Allemagne une crise agraire très intense qui n'empêche cependant

pas le développement économique du pays.

C'est à d'autres causes qu'il faut attribuer notre stagnation désolante et le développement extraordinaire de l'Allemagne : « Prenez garde, Français, écrivait Henri Heine en 1835, je vous dis d'amères vérités et j'ai de bonnes intentions : vous avez plus à craindre de l'Allemagne délivrée que de la Sainte- Alliance tout entière avec les Croates et les Cosaques. »

L'Allemagne délivrée des entraves qui ont si longtemps comprimé son élan fait aujourd'hui des progrès étonnants, et il ne faut pas nous faire trop d'illusions sur le caractère prétendu accidentel des circonstances qui ont amené son essor industriel et commercial. Le peuple allemand recueille le fruit de longs efforts. C'est grâce à des qualités de persévérance, supérieures aux coups d'énergie et aux efforts fiévreux, qu'il est arrivé à une somme surprenante de résultats solides, et j'ai rencontré précisément dans le monde de industrie et du commerce beaucoup de gens qui avec une intelligence ordinaire sont arrivés à des résultats remarquables, remplaçant par le travail, la bonne organisation, la méthode, une partie des talents que leur avait refusés la nature.

La France qui, au lendemain de la guerre, s'était si bien relevée, n'a pas fait ce qu'elle avait à faire. Elle s'est stérilisée elle-même dans de vaines querelles de parti, elle a négligé le combat du travail au profit du combat de la parole. Elle a oublié que l'expansion extérieure du pays est une œu-

vre patriotique aussi noble, aussi utile que la défeose du territoire national au jour du danger. Elle n'a pas compris que dans la lutte pacifique entre les peuples, l'avenir est à ceux qui posséderont le plus grand nombre de travailleurs opiniâtres dans tous les champs de l'activité humaine.

Les nations ne grandissent pas seulement par leur propre énergie, mais aussi par la nonchalance de leurs adversaires. L'Allemagne a eu la bonne fortune d'avoir pour elle cette double condition d'accroissement; elle a su tirer parti aussi bien de ses qualités naturelles que de notre mollesse, de nos luttes politiques, et de notre ignorance.

Le devoir d'agir et de faire mieux s'impose à nous avec d^autant plus de force que nous avons toutes les qualités nécessaires pour réussir. Le Président de la Commission permanente des valeurs de douane, M. Picard, écrivait dans un de ses derniers rapports : « Nulle nation au monde n'est plus laborieuse que la nation française. Aucune n'a plus d'intelligence, de probité, de goût natif. L'ingéniosité, l'esprit inventif, l'amour du beau se transmettent intacts de génération en génération. Il n'est pas de peuple qui ait une plus riche pépinière de hardis explorateurs. Nul ne sait mieux s'assimiler les races conquises et y semer des germes d'estime, d'affection et de fidélité. »

Mais ces qualités, nos divisions nous empêchent d'en tirer parti. La plupart des Français, comme dit Bodiey, « passent leur vie à combattre d'autres

Français, et rélile incluslrielle et commerciale est tenue à l'écart des affaires publiques par une démocratie défiante et indisciplinée ».

Tandis que nos voisins ti'availlent, nous usons lîn effet le meilleur de nos forces à des persécutions stériles, à des mesures mesquines. Nous ne songeons qu'à des représailles, nous ne cherchons qu'à accroître « l'esprit de division qui paralyse l'activité de tant de Français et affaiblit la vigueur même de leur patriotisme. » (')

Une démocratie, on l'a dit avec raison, ne mérite de vivre que lorsqu'elle met au-dessus de tout, l'idée supérieure de patrie et de bien public (2). Mais les ambitieux et les politiciens ont égaré notre bon peuple de France. 11 est comme désemparé. Il ne sent plus assez à quel point les discussions politiques nous affaiblissent à l'extérieur comme à l'intérieur. Et les nations qui nous entourent se développent, grandissent, envahissent le monde, pendantquenous marquonslepas ou quenousreculons.

Nous avons pourtant parmi nos commerçants et nos industriels, des hommes actifs et laborieux, qui sentent bien que nous étouffons dans nos frontières. Aidons-les donc à rendre au pays un prestige qui lui échappe de plus eu plus. Car ce ne sont pas seulement les industriels et les commerçants qui sont coupables. C'est de notre bour-

(1) Discours de M. Aynard à Liraonest, 8 octobre 1899. Cf. le discours de M.Méline au Thillot, 1er octobre 1899.

(2) G. Deschamps, Le malaise de la démocratie. Cf. uq article de M. Chanlavoine, Correspondant, 10 août 1899, p. 586.

geoisie tout entière qu'on peut dire qu'elle ne fait pas son devoir. Une partie de la société française, cette partie que précisément on désignait jadis sous le nom de « classes dirigeantes » se compose de gens pusillanimes et superficiels, qui parviennent quelquefois à faire illusion sur leur étroitesse d'idées et leur égoïsme par beaucoup de chauvinisme et un peu d'esprit, mais qui, au point de vue patriotique, doivent être jugés avec sévérité, car ils désertent lâchement le terrain de la lutte.

Leur éducation a pu être défectueuse, nous l'avons reconnu. Mais combien yen a-t-il qui essayent de combler, par un travail opiniâtre et raisonné, les lacunes de cette mauvaise formation? 11 y a chez nous de grands travailleurs, et pourtant, je ne crains pas de dire que dans les classes aisées, surtout parmi ceux que leur situation met à l'abri du besoin, on ne travaille pas assez. « La puissance du travail et de la réflexion, avait déjà dit iM""" de Staël, est un des traits distinctifs de la nation allemande ». Pourrait-on en dire autant de la nation française? Plus qu'aucun peuple, nous devrions nous persuader cependant que si la victoire militaire peut encore à la rigueur (et c'est bien douteux), être l'œuvre d'une journée heureuse et d'une inspiration de génie, la victoire économique ne peut être que le fruit de longs sacrifices:

Plus j'étudie l'œuvre économique de l'Allemagne, plus je suis convaincu que la suprématie commerciale n'est pas de celles qui dépendent des hasards d'une guerre, ni de la venue d'un homme

de génie. C'est une œuvre collective, demandant l'effort de la nation tout entière, quelquefois l'effort de plusieurs générations.

Bien des fois au cours de mes pérégrinations et de mes enquêtes, voyant l'ardeur calme et la persévérance au travail des jeunes gens des meilleurs familles (pour ne parler que de celles-là), et songeant ensuite à mon pays, je me suis dit avec tristesse que la cause fondamentale de notre stagnation c'est notre inertie.

L'esprit public, je le sais, commence à s'émouvoir, mais ne faisons-nous pas un peu comme les choristes d'opéra qui chantent à pleins poumons : « En avant, marchons » et qui piétinent sur place.

« Notre pays, a dit excellemment M. Gabriel Monod, est aujourd'hui menacé par l'ardente concurrence et la puissance grandissante de nations fécondes et audacieuses. 11 est menacé surtout par l'engourdissement de ses propres énergies physiques et morales. 11 appelle la jeunesse à son secours; à la jeunesse de se préparer par le travail, par un effort constant pour enrichir son esprit et ennoblir son âme, aune vie de devoir et de dévouement ». La France n"a pas seulement des pertes à réparer. Elle a un rang à reprendre dans le monde. Pour reprendre ce rang, il ne suffit pas de le désirer, il faut encore le mériter. »

Et c'est malheureusement parmi ceux auxquels leur situation sociale et leur fortune permettrait de se rendre plus utiles à leur pays, qu'on trouve le

plus de gens apathiques, que rien n'émeut en dehors de ce qui est leur intérêt personnel ou la satisfaction de leurs petites vanités, qui se targuent volontiers de patriotisme, et qui se soucient au fond bien peu de l'intérêt supérieur de la patrie.

« La période qui s'ouvre maintenant, disait, il y a quelques mois, M. Félix Faure, à un banquet qui lui était offert pas la haute industrie et le haut commerce, semble devoir fixer définitivement les destinées des nations de la vieille Europe et déterminer leur place respective dans le monde. »

Cette place, travaillons-nous autant que les Allemands à nous la tailler grande?

Puisse notre jeunesse prise d'une émulation virile, comprendre que le salut de la France n'est pas dans le découragement, mais dans une audace raisonnée, possédant à la fois l'ardeur qui fait avancer et la prudence qui mesure le chemin à parcourir. La France a tant d'élasticité qu'il ne faut jamais désespérer. Elle a été souvent malade et s'est toujours relevée. Les difficultés qu'elle a rencontrées elle les a toujours vaincues.

L'heure doit-elle être au découragement à la veille de cette grande manifestation économique à laquelle nous avons convié le monde entier et qui sera l'exposition de 1900? «Au milieu des produits de tous les pays, les nôtres se recommanderont par la finesse, le bon goût, l'intelligence qui a présidé à leur fabrication. Nous n'avons rien perdu de nos qualités nationales ; nous devons montrer aux étrangers quelle est encore la vitalité de nos forces in-

dustrielles... Il faut que le siècle qui va commencer inaugure pour nous une nouvelle ère de prospérité (1). »

Mais il importe de nous hâter, il faut rattraper le temps perdu, renoncer aux rivalités qui nous épuisent, nous efforcer de comprendre le progrès qui se fait autour de nous, nous adapter mieux que nous ne le faisons aux nécessités de la vie économique moderne, et reconquérir par notre ardeur au travail la place à laquelle nos traditions comme nos qualités nous donnent le droitde prétendre.

(1) Rapport de M. Picard, Moniteur officiel du commerce, 9 novembre 1899, p. C69.

Page 1