SUR LE VOYAGE DE GUILLAUME II EN PALESTINE
un peu embarrassés. Ils ne désavouent pas leur thèse patriotique, mais ils se soiiviennt^at davantage qu'ils sont catholiques, et comprennent le danger qu'il y aurait pour le catholicisme à donner, par une approbation sans réserve, des armes à un gouvernement luthérien.
Il ne s'agit pas seulement, comme l'a reconnu la Germania, d'une question de droit public, mais d'établissements religieux, et d'administration religieuse. Les citoyens au sujet desquels se produisent quelques hésitations ne sont pas de-; négociants, des ouvriers. Ce sont des missionnaires, des sœurs, des personnes placées sous la juridiction ecclésiastique, et dont les élablissementssontadministrés parl'autorité ecclésiastique. Or la plupart de ces établissements dépendent du patriarcat de Jérusalem, lequel est toujours sous le protectorat français... L'organisation ecclésiastique demande une certaine unité quant à la protection... Si dans l'expression historiquement inofTensive de « protectorat traditionnel » les Français trouvent plus de choses qu'il n'y en a, et qu'il ne peut y en avoir réellement, on ne doit pas en rendre le Saint-Père responsable.
Bornons-nous à ajouter que le voyage de l'Empereur n'a pas été vu d'un œil favorable par les auires p»jissances, surtout par l'Angleterre qui sent avec dépU l'accroissement de l'influence allemande dans ces contrées. « Ce voyage a été, disait le Berliner Tmjeblatt, un triomphe delà politique allemande qui d'ici à dix ans sera prépondérante dans tout le Levant ». Aussi certains journaux anglais cherchent-ils à éveiller la jalousie de la Russie en s'efforçant de montrer combien les intérêts de cette puissance sont menacés par les relations amicales qui existent entre la Porte et Berlin. « Si la vallée del'Euphrate, écrivait un journal de Londres, se trouvait entre les mains d'une puissance peu
4"2-i APPENDICK II.
amicale, le chemin des Indes serait sérieusement menacé... Une convention conclue entre le Sultan et l'Empereur, en vertu de laquelle l'Allemagne prendrait pied sur les bords de l'Euphrate, entraînerait des conséquences tellement graves qu'il est difficile de croire qu'elle soit seulement possible. Et pourtant cette éventualité cause déjà de l'inquiétude aux chancelleries européennes » (1)
Il convient d'ajouter que le merveilleux attrait de Jérusalem a été pour quelque chose dans cette nouvelle croisade, si appropriée au romantisme mystique de Guillaume Il ? Ce n'est point dans un vulgaire chemin de fer que l'arrivée a eu lieu : comme saint Louis, on a campé sous les murs de la ville sainte. De cette terre d'Orient, vers laquelle tant de regards se sont dirigés depuis dix huit siècles, le jeune empereur a tenté de rapporter une illustration nouvelle. S'il ne pouvait y trouver des aventures dont le merveilleux eut frappé des imaginations un peu blasées, il pouvait espérer du moins voir grandir encore un prestige dont il est friand, et attirer sur lui-même quelque chose de la gloire que donnèrent jadis les croisades à ceux qui y participèrent. C'est vers lescroisades en effet que se reporte notre pensée lorsque
(1) Cf. sur le mauvais vouloir des Anglais un article de la « Fortnightly Review, octobre 1898, p. 548. « The German Emperor and Palestine ».« Le chemin de fer allemand de Constanlinople à Koniab, écrit l'auteur d'un récent ouvrage « l'Orient inconnu » appartient au groupe des projets qui tendent à rendre prépondérante l'influence germanique en Asie Mineure. Guillaume II ne songe plus au refoulement des Turcs hors d'Europe; il entrevoit la dislocation de l'Empire turc en Asie, et s'y intéressant plus qu'à celle de l'Empire chinois, il travaille, presque ostensiblement, à en réserver la meilleure part à l'Allemagne venue cependant la dernière sur cette terre antique, de longs siècles après la France, de longues années après l'Angleterre.... »
SUR LE VOYAGE DE GUILLAUME II EN PALESTINE. 42o
nous suivons celle singulière expédilion, et des rapprochements involontaires se présentent à notre esprit. Toute la politique des croisades est dominée par l'antagonisme irréductible de l'Allemagne et de la France. ^Dans cette rivalité séculaire la France, fille aînée de l'Eglise, eut comme aujourd'hui la bonne fortune d'avoir pour elle l'appui de la Papauté, à tel point que Grégoire IX ne craignait pas, pour lui prouver son affection, de lancer les foudres de l'excommunication contre un empereur trop puissant.
Guillaume II n'a point à redouter les foudres de Léon XIII ; mais, ne pouvant compter sur l'appui de la courde Rome, à l'instar de Frédéric II, il a recherché celui des musulmans, et inauguré son pieux voyage par un acte de politesse à l'égard d'un sullan sanguinaire, d'un des hommes les plus méprisables de l'Europe contemporaine !...
C'est aussi par le fer qu'il tente de s'imposer aux disciples de Mahomet. Mais ce fer ce n'est plus à forger des glaives qu'il est employé. Il ne sert qu'à fabriquer des locomotives et des rails I Que les temps sont changés!...
Qu'ont pensé de cette pâle épopée les descendants des croisés du moyen âge, des fiers hobereaux et des puissants seigneurs qui accompagnaient jadis Barberousse et Frédéric II ? Le souffle de la réforme a bien attiédi leur foi. Le côté religieux de l'expédition ne les a plus touchés. Ils se contentent aujourd'hui de reprocher à Guillaume de négliger les propriétaires fonciers et les agriculteurs, de fermer l'oreille à leurs doléances et de se laisser fasciner par cet essor industriel et commercial qui se produit, disent-ils, à leur détriment. Quelle que soit l'importance finale du voyage de Palestine au point de vue politique et religieux, on peut affirmer en fiffet que ce sera un pas de plus dans cette voie triom-
phale de progrès économique et d'expansion conamerciale oîi l'Allemagne s'est aujourd'hui engagée (M.
(1) Il ne semble pas, ea effet, que le voyage de Guillaume puisse avoir au point de vue religieux de grandes conséquences. Comme le dit M. Pinon (La Chine qui s'ouvve, p. 127), le souverain de l'Allemagne, qu'il le veuille ou non, représente le principe et la force protestante. L'Empire, peuplé aux deux tiers de protestants ne peut jouer le rôle de patron du catholicisme, et Guillaume ne peut être que le summus episcopus de l'église réformée, représentant le libre examen et l'anlipapisme sur cette terre où le Christ fonda jadis son Eglise (Cf. un article de la Quinzaine, 15 janvier 1899. Le voyage de Guillaume II et les intérêts protestants). La Papauté ne saurait d'ailleurs, en nationalisant les missions, vouloir faire triompher une doctrine dont elle a Hé souvent la victime. Et c'est pourquoi le voyage de Jérusalem n'a pas été à beaucoup près la marche triomphale que Guillaume II avait espérée.
SUR L'OCCUPATION DE KIAO TCHÉOU ET L'INTERVENTION DE L'ALLEMAGNE DANS L'EXTRÊME-ORIENT (i).
La question d'Extrême-Orient, qui tend de plus en plus à remplacer la question d'Orient, préoccupe vivement aujourd'hui les Allemands. Il y a déjà longtemps qu'ils se sont établis en Chine. Leurs premières relations commerciales avec ce pays remontent à l'année 1753, qui vit fonder à Emden une « Compagnie royale de la Chine ». Les premiers rapports officiels datent de 1860, époque où eut lieu l'expédition de la frégate ['Arcona. Le 2 septembre 1861, le comte d'Eulenburg signait à Tienlsin un traité « d'amitié, de commerce et de navigation ». Un arrangement complémentaire fut conclu à Pékin le 31 mars 1880. Depuis cette époque, plusieurs missions d'études ont été envoyées en Chine. En 1882, un savant distingué, le baron de Richthofen, aujourd'hui professeur à l'université de Berlin, publiait à la suite
(1) Nous écrivons comme on le fait aujourd'hui habituellement en France : Kiao-lchéou. L'orthographe officielle allemande est Kiaotscliau. M. de Richthofen lient beaucoup à l'orthographe Kiaulschou (V. à cet égard une note de lui : Die liechlsschreibung des Namens « Kiautschou ». Verhandlung en der Gesellchaft fur Erdkunde zu Berlin, XXV, 1898, qo 1, p. 71). Les Anglais orthographient le nooi d'une autre façon : Kiao-tchaou et Kiau-Chow.
d'une mission géologique en Chine et au Japon et d'un long séjour à Shanghaï, un important ouvrage qui contribuait à attirer l'attention de ses compatriotes sur ce pays. Sans pressentir l'intérêt que l'Allemagne devait avoir un jour dans la province de Chan-toung, il signalait déjà l'importance de la situation de Kiao-tchéou et disait notamment que ce devrait être le point d'aboutissement du réseau des voies ferrées qui se construiraient un jour dans la Chine septentrionale.
Il décrit le pays de la manière suivante : « Les parties occidentales et méridionales sont montagneuses et peu cultivées. Il n'y a de culture que dans les plaines; mais de toutes les régions de la Chine, c'est celle où elles sont le plus variées : on y trouve riz, coton, soie, fruits, légumes. L'avenir du pays réside surtout dans les richesses minières de la partie septentrionale. Il y a dans la province de Chan-toung six grands bassins houillers encore à peu près inexploités. On n'en tire (1882) que 200.000 tonnes métriques par an... La population a peu de dispositions pour le commerce. Mais par ses qualités sérieuses, son esprit d'ordre, sa sobriété, son application au travail, elle peut fournir de très bons employés. Elle est très inégalement répartie sur le sol de la province. La densité moyenne est de 10,45-i individus par mille allemand carré. La plupart des habitants se sont concentrés dans les plaines où ils cultivent des fruits et des légumes. Les communications par voie d'eau sont défectueuses, c'est à l'aide de chevaux et d'ânes que se fait le commerce avec Pékin et l'importante ville de Wei-Nsien. Mais il se fait par mer un trafic assez important et il existe une vive concurrence entre Kiaotchéou et Tschifu ».
Depuis 1882 l'attention des Allemands n'a cessé de se porter de ce côté. Un grand nombre de maisons aile-
SUR l'occupation de kiao-tchéou. 429
mandes se sont installées peu à peu dans ces parages (i). Le mouvement des affaires avec la Chine en particulier était déjà considérable lorsqu'un événement inattendu a permis au gouvernement impérial de prendre définitivement pied dans l'Extrême-Orient. Le massacre de deux missionnaires à Yen-tchéou, le 1" novembre 1897 (et combien d'autres ont pourtant versé leur sang sans qu'on ait fait tant de bruit!) a été pour Guillaume II une occasion favorable d'intervenir (2).
La cour de Pékin a eu beau objecter qu'elle ne pouvait être rendue responsable du fanatisme de ses populations soulevées par la propagande de quelques prêtres allemands peut-être trop zélés. Elle a eu beau offrir de réparer autant que possible en punissant sévèrement les coupables. L'Empereur, qui avait son idée, n'a rien voulu entendre. Ce massacre était un si bon prétexte pour s'implanter en Chine ! Il fallait en tirer parti. L'une des phrases prononcées par lui en cette circonstance est d'ailleurs caractéristique : « La Providence a voulu que la nécessité de venger le massacre de nos missionnaires
(1) M, de Brandt qui représenta l'AllemagDa de 1876 à 1893 auprès de la cour de Pékin, (alpersona jraia auprès du gouvernement ciiinûis, il fil beaucoup pour le développement du commerce allemand et sut évincer partiellement la France pour la protection des missions catholiques en Chine. Cf. A. Fauvel, Les Allemands en Chine, Correspondant des 10 et 15 mai 1898 : on trouvera notamment dans ces articles de curieux détails sur les missionnaires allemands au Chanloung. Voy. dans la même Revue l'article d'un « ancien diplomate » sur l'Extrême-Orient et les succès allemands, n" du 25 janvier 1898. V. surtout le livre récent de AI. René Pinon. La Chine qui s'ouvre, Paris, 1900. Cf. Salaun, A propos des a /[aires de Chine, Annales de l'École libre rf&s sciences politiques, mars 1899, p. 378.
(2) V. sur le massacre et les circonstances dans lesquelles il s'est produit, un article très précis de la revue Die katholischen Missionen, 26 février 1898,
i30 APPKNDICE III.
nous amenât à acquérir une place commerciale de première importance ». En protégeant les missionnaires allemands, il a, comme le dit fort bien M. Fauvel, fait en outre un coup de maître, et s'est rallié tout le parti catholique.
L'Allemagne s'est fait céder un important territoire. La cession s'est faite sous forme d'un bail de longue durée dont voici la teneur. « Le gouvernement allemand a le droit d'ériger dans le district qui lui est concédé tous les bâtiments et toutes les constructions qui lui seront utiles et de prendre pour leur protection les mesures nécessaires. Le district concédé comprend tout le bassin intérieur du golfe de Kiao-tchéou jusqu'à la limite des hautes eaux ; en outre, au sud et au nord de l'entrée du golfe d'importantes langues de terre en bordure jusqu'à leur délimitation naturelle par les collines voisines ; enfin, les îles situées à l'intérieur et en face du golfe.
(( Le district cédé a une superficie totale de plusieurs mille carrés, il est entouré d'une zone plus grande encerclant le golfe, à l'intérieur de laquelle les Chinois ne pourront, sans l'assentiment des Allemands, prendre aucune mesure ni aucun arrangement. En particulier, aucun empêchement ne pourra être mis aux régularisations de cours d'eau que les Allemands jugeraient nécessaires.
a Pour éviter des conflits qui pourraient nuire à la bonne entente existant entre les deux puissances, le gouvernement chinois fait transport et dévolution au gouvernement allemand pendant toute la durée du bail de tous les droits souverains qu'il possède dans le district cédé ».
C'est un épisode vraiment caractéristique dans l'histoire de l'expansion germanique que l'occupation de ce
SUR l'occupation de kiao-tchéou. 431
port naguère inconnu, aujourd'hui célèbre, qui promet d'être pour l'Allemagne une base d'opération utile dans l'avenir. C'est d'ailleurs un fait singulier et qui se voit pour la première fois, que celui d'une puissance mettant en location une partie de son territoire (i).
L'intervention de l'Allemagne en Chine est d'autant plus digne d'être remarquée, qu'en somme jusqu'à la fin de l'année 1897, sauf le Portugal et l'Angleterre qui possédaient chacun une île, les Européens n'avaientaucune possession définitive sur le sol ferme de la Chine.
C'est l'Allemagne qui a donnél'élan. En mars 1899, à la suite de nouvelles attaques contre des missionnaires, les Allemands n'ont pas hésité à occuper la ville de Yi tchéou, dans l'intérieur de la province, pour affermir leurs prétentions futures.
L'installation de l'Allemagne en Chine a, comme il fallait s'y attendre, ému les autres puissances, en première ligne l'Angleterre et la Russie. Nous y avons pour notre compte attaché beaucoup moins d'importance que ces deux puissances. Quant aux États-Unis ils ne semblent pas avoir vu la chose de mauvais œil. Comme le faisait remarquer le correspondant à New- York de la Kreiizzeitung, les intérêts de l'Allemagne et de l'Amérique ne sont pas en opposition. S'il y a quelquefois, aux
(1) Aussi a-t-on été amené à se demander comment se présentait en droit international la location par un État d'une partie de son territoire. V. l'article de Conrad Bornhak, Der vôlkerrechtliche Pachlverlrag. Beilage der deutschen Kolonialzeilung, 3 février 1898. Kiao-Tchéou est un endroit bien choisi et on espère que cette bourgade deviendra un centre très important. Le port est excellent et le climat sain, les habitants se révèlent comme intelligents. V. G. Franzius, Kiautschou, Deulschlands Erwerbung in Os^asi'en, 1898. Cf. K. Kesser, Deutsch-Kiaolschau, 1898. Das deutsche Kiautschou-Gehict (avec cartes et tableaux statistiques), Berlin (Dietrich Reimer), 1899.
i'd'-l APPBNDICE III.
Étals-Unis mêmes, des discussions entre Allemands et Yankees, ceux-ci ne témoignent aucune hostilité à la politique de l'Empereur.
La Russie a immédiatement envoyé une escadre à Port-Arthur, soi-tiisanL pour y faire hiverner sa flotte d'Extrême-Orient. L'occupation de ce point est aussi un fait considérable. Pour en apprécier l'importance, il suffit de se rappeler qu'après s'être emparé de ce même port, au cours de la guerre qu'il soutint il y a quelques années contre l'Empire du Milieu, le Japon ne se décida à l'évacuer que devant une sommation formelle du tsar, appuyée de la menace d'une rupture immédiate.
L'occupation de Port-Arthur par les Russes n'a soulevé de résistance ni de la part de la Chine ni de la part de l'Allemagne. Les diplomates chinois qui, ne manquent pas de perspicacité, pensent que la Russie est leur protectrice et leur alliée naturelle. L'occupation de Port-Arthur par les Russes leur apparaît plutôt comme une garantie contre ces projets de démembrement du Céleste Empire qui ont déjà germé dans l'esprit d'autres puissances et dont la réalisation aurait sans doute pour le monde entier de graves conséquences. Les Chinois ont donc, sans protestation sérieuse, laissé les Russes s'établir sur un point de leur territoire.
Les Allemands de leur côté n'ont pas protesté contre les agissements de la Russie. Il semble même que dans toute cette affaire ils aient été d'accord avec cette puissance. Déjà à Simonosaki et à Constanlinople la Russie et l'Allemagne s'étaient fort bien entendues, sans se préoccuper beaucoup ni de l'Angleterre ni de la France.
Ce sont les Anglais qui sont certainement les moins satisfaits et leurs sentiments sont difficiles à définir. Ils ont bien commencé par se moquer des excentricités ora-
SUR l'occupation de kiao-tchéou. 433
loires de l'Empereur elde son frère ('). Mais après avoir dépensé des trésors d'esprit à critiquer les discours impériaux (ce qui était peut-être une façon de dissimuler leur dépit), ils n'ont pas tardé à comprendre que ce que Guillaume 11 avait dit en termes boursouflés était très grave, surtout peureux.
Il n'était pas nécessaire en effet d'être fort habile à lire entre les lignes, pour tirer du discours de Kiel cette conclusion que c'était beaucoup plus à eux qu'à la Chine que le souverain allemand déclarait la guerre : « Le pouvoir impérial implique le pouvoir sur mer; l'un ne saurait exister sans l'autre ». C'était assez clair. L'Empereur veut une grande flotte et il la veut pour affaiblir la suprématie que depuis cent ans l'Angleterre s'est arrogée sur les mers. Les Anglais tenteront vainement de s'entendre avec la Russie contre l'Allemagne Les Allemands peuvent avec raison sourire de ce « mariage à l'essai entre l'ours russe et la baleine britannique ». La seconde question d'Orient pourra bien occuper l'Europe pendant un siècle comme la première. C'est l'opinion qu'exprimait M. de Bûlow dans un de ses discours au Reichstag. Ou peut s'attendre à voir l'Angleterre et la Russie proposer chacune de leur côté quelques-uns de ces remèdes héroïques, qui peuvent emporter le malade, mais font, quoi qu'il arrive, la fortune du médecin.
(1) Leurs journaux furent pendani quelques jours remplis de plaisanteries sur ce sujet. Il y en eut même un qui déclara que le futur conquérant de la Chine voulait pr.'fiter de la mort de Daudet pdur se substituer à Tarlarin et jouer à >a place les héros d'épopée comique. D'autres se mirent à paraphraser (elle y prêiait d'ailleurs), la réponse du prince Henri au disci.urs de son frère le 16 décembre 1897 : « Une seule chose m'attire : cVsl d'aller annoncera l'étranger l'Evangile de la personne sacrée de Voife Majesté et de la prêcher à ceux qui veulent comme à ceux qui ne veulent pas entendre ». B. 25
434 APPENDICE m.
C'est visiblement contre les Anglais qu'est dirigée aujourd'hui la politique économique des Allemands. On a prétendu qu'il y avait un marché entre l'Allemagne et l'Angleterre, celle-ci permettant l'occupation de Kiaotchéou, celle-là garantissant l'Egypte à l'Angleterre. Ce n'est là qu'une pure hypothèse. Guillaume II, malgré le sang qui coule dans ses veines, n'aime pas les Anglais, et il ne craint pas, fort de son amitié avec la Russie, de les menacer au besoin. Le Nouveau Temps de Saint- Pétersbourg, journal officieux, a pu écrire ces paroles significatives : « La Russie d'un côté, l'Allemagne de l'autre, ont obtenu de la Chine d'importantes concessions. Nous pouvons avertir le ministre Salisbury, que si l'Angleterre adresse des représentations au gouvernement de Pékin elle trouvera devant elle la Russie, l'Allemagne et la France (i) ».
Aussi les Anglais, si susceptibles, ont-ils prétendu que si lord Salisbury se montrait si tolérant à l'égard de l'Allemagne, c'était pour complaire aux sentiments pacifiques (et trop germaniques, d'après eux) de la reine et de la famille royale.
Depuis cette époque, leurs journaux et revues sont remplis d'articles parfois aigre-doux sur la Chine et l'Extrême-Orient. Les uns ont pour but de montrer la richesse au point de vue économique de cette contrée, les autres font ressortir son importance commerciale, d'autres insistent sur ses ressources minières (2).
(( Il est certain, dit l'un d'eux, que la Chine s'ouvre de plus en plus aux peuples de l'Occident, et que de plus en plus elle apparaît comme un immense marché. Il est facile de prévoir dès maintenant que le contact des Européens
(1) Cr. C. Busley, Dei' Kampf um den ostasiatischen Handel, 2» édition, 1898.
(2) V. notamment divers articles du Isorth China Herald de Schanghai.
SUR l'occupation de kiao-tchéou. 435
développera forcément la vie économique des populations du céleste Empire, augmentera à la fois la richesse générale et la capacité de consommation de ces 36U millions d'hommes w.
(1 Que ce contact avec les Européens, dit un autre, n'ait pas d'inconvénients pour les Chinois, c'est ce qu'on ne saurait nier. La Chine est ouverte surtout parce qu'elle a mis la main dans l'engrenage financier des gros emprunts. C'est une chaîne d'or passée à son cou : il pourra lui arriver de la trouver plus lourde qu'une chaîne de fer : les financiers sont souvent des maîtres plus redoutables que les soldats. La Chine est entrée dans cette voie en 1887 par un modeste emprunt. Depuis 4 ans, elle a marché à pas de géant. Elle doit déjà 1 milliard et demi! Que les Chinois s'apprêtent à voir leurs impôts augmenter. Plus la Chine s'ouvrira, plus ils payeront. »
« A nous, s'écrie un troisième, de suivre en Chine la politique qui nous a déjà réussi ailleurs et de tirer parti à notre tour de ce réveil économique de l'Orient, dont jusqu'ici les Anglais ont été les plus habiles à profiter! (1) ».
(1) V. en sens divers, René Pinon, La Chine qui s'ouvre, Paris, 1900 ; Barré, La Chiné enlr'ouverte, Revue de géographie, novembre el décembre 1899; Scliuraaclier, Kiautschou und die ostasiatische y rage, Berlin, 1898; Marquis de Nadaillac, La Chine du x.\e siècle, Correspondant, 10 el 25 aoûl 1869; Colquhoun, China in transformation. V. aussi Raveneau, La Chine économique (d'après les rapports de la mission Brenier), Annales de géographie, 15 janvier 1899, p. 62; plusieurs articles de la Revue politique et parlementaire, 10 avril à 10 novembre 1899; et le résumé d'un article du Times donné dans le Monde économique, 22 juillet 1899, p. 109. Cf. sur le commerce étranger en Chine, un article de M. Bard, Bulletin de la société de géographie commerciale, t. XXI (1899), p. 98; et H. Schumacher, Die Organisation des Fremdhandels in China, Jahrbuch fiir Gesetzgebung de Schraoller, 1899, II, p. 259.
M. Chamberlain, dans un discours fameux prononcé le 13 mai 1898 à Birmingham et qui a servi longtemps de texte aux commentaires des journaux (commentaires peu bienveillants en général pour ce ministre"), a prétendu que les intérêts de l'Allemagne et ceux de l'Angleterre dans la question chinoise étaient identiques. Le Globe a répondu que la coopération de l'Allemagne ne pourrait être utile à l'Angleterre que si elle exerçait une pression militaire sur la Russie et la France en Europe. « Mais nos intérêts européens sont bien petits à côté de ceux que nous avons en Asie...! De quel avantage pratique serait pour nous une entente avec l'Allemagne? Il serait impossible à cette puissance de distraire un seul de ses régiments du contingent dont elle a besoin pour sa défense nationale. Tout ce que l'Allemagne pourrait faire pour nous c'est d'exercer une pression sur la France et la Russie. Mais n'oublions pas que dans une alliance offensive et défensive avec l'Allemagne, l'Angleterre serait forcée d'accorder aux navires marchands allemands la même protection qu'aux siens propres; l'Allemagne profiterait ainsi de tous les avantages que l'Angleterre aurait obtenus en mer. Son commerce maritime non seulement ne s'arrêterait pas dans son développement, mais il ne ferait que s'accroître de la situation du moment et bénéficierait considérablement de la mutilation de la puissance maritime de la Russie. Une alliance anglo-allemande profiterait donc beaucoup plus à l'Allemagne qu'à l'Angleterre... » (i).
(1) Parmi les nombreux articles parus en Angleterre sur cette question nous citerons ceux de M. Moreing, Great Brilain's opporlunity in China, Nineteenlh Cenlury, février 1898, p. 336,, ei septembre 1898, p. 386. « A récent busines lour in China » ; celui de Henry Birchenough, vice-président de la chambre de commerce de Mdccleslied. The Expansion of Germany, ibid., février 1898, p. 182; celui du
SUR l'occupation de kiao-tchkou. 437
En Allemagne les ouvertures de Chamberlain ont été froidement accueillies. Un seul journal allemand, la Gazette de Cologne, a discuté avec quelque sérieux l'évenlualité d'un rapprochement anglo-allemand. Mais ce journal, tout en ayant l'air de savoir gré à M. Chamberlain de ses sentiments bienveillants s'est montré très tiède. Les autres journaux considèrent tous comme chimérique l'idée d'une action commune de l'Allemagne et de l'Angleterre, et quelques-uns la repoussent très énergiquement. « Les sorties de M. Chamberlain, dit l'un d'eux, ont simplement montré combien avait été
capitaine Younghusband « England's desliny in China, Contemporary Review, octobre 1898, p. 437; deux autres articles de la même revue, février 1898, p. 193 : « The problem in the Far Easl »; août 1898, p. 153 ; « Our futur Empire in Ihe Far East » ; un article de R. S. York dans la Fortnightly Reoiew, juillet 1898, p. 36, sur Wei-Hai-Wei et son importance comparée à celle de Port-Arthur; et dans la même revue, septembre 1897, p. 547, l'article d'Alexis Krausse, The Brilish record in China. — Ces articles sont intéressants pour faire connaître l'opinion de l'Angleterre sur l'importance présumée du rôle que l'Allemagne s'attribue dans ces contrées. L'un nous dit que l'Angleterre compte sur l'appui de la France et de la Russie pour maintenir le principe des «portes ouvertes ; » un autre réclame énergiquement la nomination d'un commissaire spécial de l'Angleterre chargé de contrôler le commerce chinois et de veiller à la mise en valeur des richesses minières du pays; d'autres supputent la chance d'un partage éventuel. R. S. Yorke, en particulier, ne se montre pas satisfait de la part faite aux Anglais en Chine. Wei-Hai Wei lui semble tout à fait indigne d'être offert à une grande nation et il insiste pour que de nouvelles réclamations soient faites par le gouvernement britannique. D'après lui les jours de l'empire Chinois comme nation indépendante étant comptés, il faut que l'Angleterre prenne ses précautions et n'attende pas le décès définitif pour prétendre à l'héritage. L'auteur réclame la vallée du Yang-tse-kiang avec la ville de Chusan qui commande l'embouchure du fleuve. — La Chine pourrait vraiment dire comme le personnage de la comédie : « Mais il n'est question que de ma mort là-dedans ! «
-i3S APPENDICK III.
dur le coup que la Russie a porté aux espérances anglaises par son traité avec le Japon. Ce traité a bouleversé tous les calculs dans l'Extrême-Orient... C'est en vain que les Anglais cherchent à faire appel aujourd'hui à leur parenté germanique. Mais c'est méconnaître notre politique que de s'imaginer, comme le font ces Messieurs de Birmingham, que, dans l'hypothèse du conflit universel qu'ils nous montrent en perspective, nous lèverions même noire petit doigt eu leur faveur. »
Quelle est au juste la portée des arrangements un peu mystérieux survenusrécemment àdiverses reprises entre l'Allemagne et l'Angleterre? Il est peu probable qu'ils s'étendent à la Chine et aux questions d'Extrême- Orient. C'est ici surtout que l'Allemagne pourrait froisser la Russie, et l'amitié de la Russie paraît un des dogmes de la politique très prudente de Guillaume II (l).
Il est au surplus permis de supposer que l'Allemagne veut se tenir prête pour le cas où l'on tenterait un jour de procéder au partage de l'Empire chinois. Cette éven-
(l) Diploraaticus. The Anglo-German aç/reement. Fortnightly Heview, octobre 1898, p. 627. Je ne crois pas, en dépit des rapprochements qui ont pu se produire, à une entente durable entre l'Allemagne et TAugleterre. Les compétitions économiques et financières suffiraient à brouiller les deux alliés. « Beaucoup d'anciennes raisons sociales ansjlaises ont été déjà conquises, le mot n'est pas trop fort, par des Allemands.... L'Allemagne prétend se tailler une place dans l'univers moins par les armes que par la conquête pacifique et patiente des différents marchés. Un coup de force comme celui de Kiao-Tchéou n'a d'autre but que de servir de préface à des expéditions d'un autre genre ». Raphaël-Georges Lévy, Revue des Deux-Mondes, 15 avril! 898, p. 869.
Suivant quelques personnes il existerait au contraire actuellement entre l'Allemagne, l'Angleterre et les États-Unis une entente complète sur le développement des affaires en Chine, entente surtout dirigée contre la Russie et pleine, pour elle comme pour nous, de menaces.
SUR l'occupation de kiao-tchéou. 439
tualité me paraît moins prochaine que certains l'ont prétendu (1). La Chine se transforme, en effet, peu à peu, et il est probable qu'elle finira par s'ouvrir à la civilisation et aux idées de la vieille Europe (2).
Depuis quelques années, elle envoie en Allemagne un nombre toujours grossissant de jeunes gens qui viennent s'y instruire, et avec cette facilité d'assimilation qui est une des aptitudes principales de la race jaune, y acquièrent les connaissances propres à leur permettre
(1) D'après les Novosti, l'Empire chinois est destiné à être partagé. « C'est là une éventualité inévitable. La sagesse politique exige que cette évolution soit régularisée; c'est ce que l'Allemagne et la Russie travaillent à faire ». A quoi l'américain J.-H. Wilson répond dans la JS or th American Heview (février 1898), que les intérêts américains dans le Céleste Empire exigent le maintien du statu qiio. L'Amérique, ajoute-t-il, est par mer la plus proche voisine de la Chine. Le commerce de nos nationaux est fort important dans ce pays. Nous entendons nous opposer par tous les moyens à un partage dont nous serions les premiers à souffrir. Un autre américain, Boulger, dans un article de la même revue (mars 1899) croit le partage inévitable. Cf. les articles de P. Leroy-Beaulieu, Revue des Deux-Mondes, 1"' janvier, l*' février et l-^' septembre 1899. V. aussi l'article de M. Brenier « L'illusion jaune », dans la nouvelle Revue ilhistrce d'Extrôme-Orient, 15 novembre 1899.
(2) « Avant qu'il se soit écoulé un demi-siècle, disait naguère Li- Hung-Tchang, vice-roi du Petchili, la Chine sera couverte de chemins de fer comme d'un filet. Ses immenses ressources minérales seront développées : elle possédera, dans un grand nombre de localités des hauts-fourneaux et des forges ; il se peut qu'elle arrive à produire pour l'univers entier. C'est là pour moi une des questions les plus sérieuses qui doit préoccuper les peuples de l'Europe. Les Chinois se montrent aussi habiles et intelligents qu'aucun autre peuple du monde. Ce sont, à l'occasion, de rudes travailleurs pouvant vivre à meilleur marché que les ouvriers européens. Aussi lorsque notre pays couvert de chemins de fer tournera son activité vers la fourniture des marchés du monde, je crois qu'il pourra les fournir mieux et à meilleur compte que les autres peuples. » Cf. Les mines et la métallurgie en Chine, Revue illustrée d'Extrême-Orient, 15 novembre 1899.
(i'uliliser les moyens de pro'inclioD que les fabricants et les capitalistes allemands mettent volontiers à leur disposition (1).
Les Allemands sont pour la plupart persuadés que les craintes que l'on fonde surle développement industriel de l'empire du Milieu sont en grande partie chimériques" Ils savent bien que le principal obstacle aux importations dans ce pays, comme le fait justement remarquer notre consul général, M. de Bezaure {-}, consiste non dans la concurrence de produits similaires indigènes, mais dans la pauvreté des consommateurs, dans l'absence d'épargne et de capitaux, dans l'état rudimentaire et anarchique du crédit et du système monétaire. Aussi les Allemands ne voient pas d'un œil inquiet la transfor-
( I ; La Gazelle de Voss donnait, il y a quelques mois, d'iotéressanls détails sur le projet de création dune banque allemande au Japon. Cette question a été soumise à une assemblée de négociants allemands tenue le 24 novembre 1897 au club allemand de Yokohama, sous la présidence du baron de Treullpp, chargé d'affaires de l'Allemagne à Tukiù. L'économiste Stopel, ()ui se livre depuis trois ans àdeséludes approfondies sur la situation économique du Japon, y a prononcé un important discours pour dé nonlrer que le moment était tout à fait opportun pour fonder unebanqup. L'iraporlance du mouvement d'affaires de l'A lemagne avec le Japon, qui a décuplé depuis trente ans, promet à celle banque un succès considérable. Elle sera pou ries maisons allemandes du Japon et de la Chine, obligées jusqu'ici de s'adresser ;i des banques anglaises, un précieux appui, Slôpfl, Ûber japanisches Bankwesen und Deulsch'ands Anleil am Welthandel, 1S98. Cf. un article du Journal du Board of Trade (mai 1899, p. 521) : The Trade of China in 1898. Il y avait eu Chine en 1893, 10i3 allemands avec 107 maisons de commerce , l'Allemagne est, dès maintenant, après r.Angleterre et les Etats-Unis, la nation la plus fortement représentée dans l'EsIrême-Orienl. Adie, Sur les progrès inquiétants de FAllemagne en Orient un article de M. C. de Madou, Monde économique, 17 juin 1899, p. 735.
(2) Moniteur officiel du commerce, 30 juin 1898, p. 810.
SUR l'occupation de kiao-tchéou. 441
mation industrielle de la Chine qui doit augmenter la puissance générale d'achat de ce pays. Ils ne sont pas gens à se laisser détourner par des craintes lointaines et spéculatives du gain positif et prochain qui s'offre à eux (1).
La politique actuelle de l'Allemagne s'explique suffisamment par des motifs essentiellement pratiques et immédiats pour qu'il soit inutile de lui prêter l'intention de pousser à la dislocation du Céleste Empire. De même que le but principal de l'intrusion des peuples européens en Chine a été le désir de trouver de nouveaux marchés, de même le but fondamental de l'occupation de Kiaotchéou est de trouver un nouveau point sur lequel le commerce allemand pourra se greffer, et de favoriser, comme l'a déclaré le gouvernement impérial, « le développement pacifique des affaires dans l'Asie orientale (2) ».
La commision du budget du Reichstag a voté à l'unanimité le crédit demandé par l'organisation de la nouvelle colonie (8.500.000 marcs). Plusieurs grandes maisons de commerce allemandes ont acheté de vastes terrains. La jeune colonie publie déjà un journal : Die Deutschasiatische Warte. Une autre revue allemande Ostasien, dirigée parun Japonais, M. KisakTamai, est spécialement consacrée àTExtrême-Orient. On afait de Kiao-tchéou, dès le 2 septembre 1898, un port franc. Les travaux d'amélioration de ce port, qui est paraît-il excellent (3), se pour-
(1) With. H. Andrae, Die friedliche Eroberung China , Gegenwarl t. 36 (1899), p. 257. 11 y avait déjà au 1" juillet 1899, 24 maisons de commerce allemandes installées à Kiaolcheouj
(2) V. Maurice de Coppet. L'action économique des puissances en Chine, Annales des sciences politiques, janvier idOQ, p. 65.
(3) « De toutes les parties du nord de la Chine, écrivait récemment VOstasialische Loyd de Schanghaï (n^ du 2 septembre 1899) Kiao-
4'42 APPEiNDICE III.
suivent avec activité, une locomotive fonctionne, une partie du matériel roulant est réunie et le plus grand nombre des machines des ateliers sont prêtes à fonctionner. On vient d'y adjoindre un barcasse, unegrue flottante de 75 tonnes et deux gabarres à soupape. La carrière de pierres située au bord du bassin est ouverte ; une partie des ponts sur les cours d'eau de la plaine est achevée, on a commencé la construction d'un débarcadère à Wormans Island. Un phare va être construit. Les rues vont être éclairées à l'électricité, on agrandit déjà les écoles : les hauts dignitaires chinois ont été rappelés énergiquement à leur devoir, la tranquillité est aujourd'hui complète dans la contrée (1).
Il s'est forme à Berlin, en octobre 1899, sous les auspices de la Discontogesselschaft, une société au capital de 12 millions de marcs, qui sous le nom de Schantung- Bergbaugesellschaft se propose essentiellement la mise en valeur de la nouvelle colonie et des mines du voisinage. Il y a aussi une Schantung-Eisenbahngesellschaft. Il existe en outre, depuis le 14 janvier 1899, une deiUsche-ostasiatische Handels-gesellschaft, plus modeste (au capital de 39.1.000 maics), qui se propose surtout de
tchéou esl la plus importante au point de vue stratégique, et surtout c'est la principale porte économique ouverte sur l'empire chinois. « Il ne faut pas prêter l'oreille aux tentatives malveillantes de dépréciations des Anglais »
(1) Denkfichrift betre/fend die Entwicklung des Kiautschau-Gebietes in der Zeit von Oktober 1898 bis Oktober 1899. Cf. Questions diplomaliques et coloniales, l^r décembre 1899, p. 435-4.37
V. aussi Journal duBoard oflrade février, 1899 p. 158 : Thedevelopment of liio-Chow, et Geschdftliclie Aufgaben fur das deutsche Kapilal inKiau-tschou. Exporl. 7 septembre 1899, p. 442. Les Allemands ont déjà organisé une scierie, deux grandes tuileries, une laiterie, une fabrique d'eau de Seltz Schayitungs Verkchrsadern und Verkehrsmiliel, ibid, 17 et 24 avril 1899, p. 401 et 417 (avec une carie).
SUR l'occupation de kiao-tchéou. 443
favoriser rinstallalion de maisons de commerce allemandes dans l'Extrême-Orient (l).
Guillaume II, quelle que soit la couleur idéale et religieuse qu'il sait donner à ses allocutions (2), est plutôt dans ses actes le disciple de Bismarck.
« Les points fondamentaux de l'entente entre l'Allemagne et la Chine, disait la Gazette de l'Allemagne du No7-d, répandent une pleine clarté sur les tendances de la politique allemande dans l'Extrême-Orient, qui sont exemptes de toute violence. Ce n'est pas en conquérant que l'Empire allemand cherche à s'installer sur le territoire chinois; c'est comme un coopérateur pacifique, travaillant à un développement prospère de la situation, qu'il fera usage des droits que le gouvernement chinois a voulu lui accorder dans un esprit de sage prévenance. Il s'agit d'exercer sans encombre des droits conférés par un traité, pour lequel nous demandons le respect dont
(1) Sur « les tâches de l'Allemagne en Chine » V. un article de VOdasiatische Lloyd du 25 novembre 1899. L'auteur croît que le Japon, l'Angleterre et les Etats-Unis, marchent d'accord dans leur politique à l'égard de la Chine. Unis d'abord contre la France et la Russie, ces trois pays combattent aussi l'influence économique allemande qui s'accroît sensiblement dans la région de Yang-tse-Kiang. L'Allemagne doit donc faire sentir aux Chinois la nécessité de son appui.
(2) Les journaux allemands ont reproduit, en janvier et février 1898, divers interviews avec Mg"" Anzer, évêque du Chan-toung méridional, originaire duPalatinat, qui, étant alors en Allemagne, se déclara partisan d'une intervention énergique du gouvernement dans cette région. Il rapporta même d'une entrevue avec Léon XIII, l'assurance que ce dernier avait approuvé de tout cœur l'expédition de Kiao-tchéou. Le député Lieber, un des chef du centre, a soutenu, de son côté, au Reichstag que l'Allemagne, par opposition à l'Angleterre qui n'avait en tête que des idées mercantiles, poursuivait un but idéal et religieux. Cf. sur le revirement du « Centre » les très intéressants détails donnés par M. Pinon, dans La Chine qui s'ouvre, p. 110-112.
nous faisons preuve nous-mêmes vis-à-vis des droits des autres nations.
« Ayant placé la protection des missions chrétiennes, dans la province de Clian-toung, sur de meilleures bases, et ayant en même temps acquis un point d'appiïi territorial qui nous aidera à protéger nos intérêts commerciaux, nous sommes maintenant sûrs de posséder dans les vastes régions de l'Extrême-Orient ce que nous pouvons revendiquer sans être outrecuidants, ce à quoi nous ne pouvons renoncer sans nous déprécier nousmêmes : Une place au soleil! »
C'est sur les avantages d'ordre commercial que s'est porté depuis deux ans l'effort des Allemands. La question chinoise est même devenue dans une large mesure une question de chemins de fer. Les Allemands font de grands efforts pour obtenir la concession de quelquesunes des lignes nouvelles qu'on projette et qui sillonneront dans un avenir prochain les contrées les plus riches du Céleste Elmpire. Des sociétés allemandes se sont constituées. Elles disposent actuellement d'un capital de 100 à 120 millions de marcs. Elles ont déjà obtenu d'importantes concessions dans la province de Chantoung (1).
(1) On pourra consuUer sur la question des chemins de fer en Chine un article de M. Regeli^perger, Revue de géographie, septembre 1898, p. 202 ; plusieurs articles de M. A. Fauvel, Bulletin de la société de géographie commerciale, 1898, n»*?, 8, 9, p. 375 ; Questions diptomatigues et coloniales, !«' août 1898, p. 413; Correspondant des 10 et 25 mai 1898; Revue politique et parlementaire, 10 septembre 1899, p. 453; et un article de Pierre Leroy-Beaulieu, Économiste français, 17 sepiembre 1893. V. aussi la revue Export, ler septembre 189S, p. 437. La construdion de la principale ligne allemande, d'après une récente étude du baron de Rlctilhofen dans la Kôlnische Volkszeitung, sera en somme facile. V. toutefois sur certaines difficultés auxquelles se heurtent les Allemands, les articles de M. Jean de Marcillac;
SUR l'occupation dk kiao-tchéou. U3
Les Allemands s'occupenlbeaucoup aussi des richesses minières de la provinre de Chan-toung el spécialement des alentours de Kiao-tchéou.
Ils ont, comme nous l'avons vu, envoyé une importante mission d'étude dans cette région. Le géologue Ernest de Hesse-Wartegga publié, à la suite d'un voyage particulier, une description des mines de la province de Chan-toung. Il a rapporté des spécimens de charbon qui ont fait l'objet d'analyses et de rapports très favorables (0.
On a aussi organisé de nouveaux services de bateaux à vapeur et de nouvelles communications postales.
Le 17 juin 1898 un traité est intervenu avec le Norddeiitscher Lloyd de Brème pour subventionner les bateaux-
Questions diplomatiques et coloniales, l^ et lo juillet 1899, et celui de M. Fauvel,i6i(i., 15 déc. 1899, p. 459.
(1) Hesse-Wartegg, Schantung und Deutsch-China, Berlin, 1898. V. sur l'importance des raines de charbon en Cliine, Foreign of/fce, Anmial séries, août l'878, n» 474, p. 21, et l'article de E. Tieffen, Oew(sc/je Kolonialzeiliing, 28 juillet 1898, avec une carte des plus instructives. Un certain nombre d'ouvriers mineurs de la vallée de la Ruhr sont déjà partis pour Kiao-tchéou avec le directeur d'une raine de la Prusse rhénane qui doit diriger là-bas une exploitation.
Un récent rapport de M. J. G. H. Glass, résumé dans la Zeilschrift fur Socialwissenscliaft, (janvier 1900, p. 71), déclare que la richesse de la Chine en houille (principalement dans les provinces deShan-siet de Honan) est prodigieuse. V. aussi The Coalfields and Iran Ore deposits of China, dans la revue The Colliery Guardian, 8 déc. 1899, p. 1U81). Or, les Allemands viennent d'oblenir l'autorisation de créer un réseau circulaire contournant le massif central de la province Chan-toung pour exploiter les importants charbonnages et mines de fer qu'ils ont acquis et dont on veut assurer les produits à Kiao-tchéou. On doit prolonger ces lignes jusqu'à Tsi-nan-fou près du fleuve Jaune; l'Allemagne s'est probablement réservée de pénétrer plus avant encore vers l'ouest dans le bassin du Hoangho, et vers le nord du côté de Tientsin,
ii6 APPENDICE III.
posle à destination de l'Extrême-Orient et de l'Australie et on a l'intention d'établir un service régulier de bateaux à vapeur entre Hong-Kong et Seattle-Washington, ^ia Yokohama à partir du 11 janvier 1899 et pour une durée de 15 ans(i).
De son côté, la Hamburg-Amerika-Linie, pour faciliter les rapports de l'Allemagne avec l'Extrême-Orient, a créé un service mensuel régulier entre Hambourg et PinaDg, Singapour, Hong-Kong, Shanghaï, Yokohama, Hiogo, avec de nouveaux bateaux de première classe d'une capacité de plus de 8.000 tonnes et filant 12 nœuds à l'heure. Le nouveau service a commencé le 25 janvier 1898 avec le bateau Andalousia. On parle déjà de construire d'autres navires marchant un peu plus vite. Le Deutsches Exportbureau établi à Berlin [Hallesches Ufer 35) se préoccupe de faciliter aux maisons allemandes l'installation de comptoirs soit à Kiao-tchéou, soit à l'intérieur des terres. La maison Kieckmers vient de faire construire sur ses chantiers de Geestemûnde six vapeurs destinés au cabotage sur les côtes chinoises. Ces bâtiments doivent être plus rapides que tous les autres bateaux naviguant actuellement dans ces parages, et leurs plans sont établis de manière qu'ils puissent transporter, outre la cargaison, des passagers pour lesquels ont été aménagées des cabines confortables v2).
Actuellement une escadre peut, de Kiao-tchéou, à raison d'une vitesse de 16 nœuds, atteindre en dix-sept heures l'entrée du golfe de Petchili, en vingt-cinq heures l'embouchure du Peiho devant Tientsin, en vingt-trois
(1) A'ew subsidized Steamship service between Germany and East Asia, Journal du Board of Trade, octobre 1899, p. 418.
(2) Sur le cabotage allemand en Chine, V. Ostasiatische Lloijd, 2 décembre 1899.
SUR l'occupation de kiao-tchéou. 447
heures le port Tschemulpo dans la Corée, en trente heures le détroit de Corée et l'extrémité méridionale du Japon.
Les Allemands sont en somme, et ont le comprend, très satisfaits de la façon dont tout s'est terminé. Ils voient dés maintenant, et avec raison, dans leur acquisition nouvelle un supplément de prestige pour leur pays en même temps qu'un pas de plus dans la voie de la politique commerciale universelle [Welthandelspolitik) à laquelle ils aspirent (i).
« Ces peuples orientaux, jadis fermés à la civilisation, lit-on dant le dernier rapport de la chambre de commerce de Stuttgart (p. 11), sont aujourd'hui forcés de sortir de leur isolement, et d'entrer dans le commerce du monde. Nous traversons une période de grandes transformations commerciales. Si l'Empire allemand restait à l'écart de ce mouvement, il serait vite dépassé et affaibli, non seulement dans sa situation industrielle, mais aussi dans sa situation politique et militaire. « C'est une politique mondiale {Erdballpolitik) qui est le meilleur moyen de combattre la politique oppressive et étroite de certains agitateurs à courte vue (2) ».
(1) Schulze-Gaevernilz, dans les articles que nous avons précédemment cités [Die Nation, 5 et 12 mars 1898), supplie la diplomatie de son pays de « s'imprégner de l'esprit commercial ».
(2) Nous citerons parmi les livres ou articles s'occupanl du développement économique de la Chine : M. von Brandt, Die politische und kommerzielle Enlwicklung Ostasiens, 1898; H. v. Bùlovv', Der deulscheBesilzvon Schantung, Leipzig, 1898 ; F. v. Richthofen, Schantung und seine Eingangpsforle Kiautschau, Berlin, 1898 ; E. v. Hesse- Wartegg. China und Japan, 1898. On pourra consulter aussi sur l'ouverture de la Chine aux Européens plusieurs articles de Pierre Leroy- Beaulieu [Économiste français, 10 et 17 septembre 1898, p. 341 et 373); et Hevue des Denx-Mondes ; 15 nov. 1898, l»"" janvier, l^r mai et 1^' septembre 1899, le Moniteur officiel du commerce des 22 et 29 septembre 1898; le Journal du Board of Trade d'août 1878, p. 140, etun rapport du Foreignoffice, Annualseries 1898, n» 2145 (sur
Des esprits chagrins disent bien que cette entreprise coloniale est un nouveau moyen de détourner l'attention de la crise agraire et des dil'ficultés intérieures; mais en somme l'immense majorité de la nation a accueilli avec enthousiasme ces paroles de l'Empereur ; « C'est notre devoir de soutenir la nouvelle Hanse teutonique ; à la puissance militaire de l'Empire doit correspondre une puissance maritime; toutes deux se soutiennent si bien que l'une ne pourrait se maintenir sans l'autre {Reichsgeivall bedeutet Seegeivall undSeegewalt undReichsgewalt bediugen sichgegensellig so, dass die eineohne die andere nicht bestehen kann).
Le prince Henri vient d'être reçu (février 1900), à son retour avec une pompe exceptionnelle, par l'Empereur entouré du Chancelier, des ministres, et de tous les hauts dignitaires de l'Empire. 11 doit retourner en Chine au mois de juin et y fonder une nouvelle colonie à sept milles de Kiao-tchéou dans une contrée très fertile.
C'est surtout, en définive, le rêve de mettre la Chine en commandite sans les frais d'une conquête, comme le dit très bien M. Marcel Dubois, qui parait hanter les cerveaux allemands. « Qu'on nous donne les rênes de l'administration des transports de plusieurs provinces, et nous n'aurons nul besoin de les conquérir : telle est peut-être au fond la devise allemande... C'est une diplomatie coloniale toute nouvelle dont nous ferons bien de surveiller les débuts.
« Nous sommes au temps, où, grâce à la facilité des
l'importance commerciale de Kiao-tchéou). V. aussi deux articles du Handels- Muséum, 9 juin 1898, p. 29d et 28 juillet 1898, p. 379 (sur les progrès de l'exportation d'objets allemands en Chine), ainsi que le rapport du consul général de Schanghaï, Handels- Museam 29 septembre 1898, p. 725, et celui du consul d'Autriche de cette même ville, ibid., 9 juin 1898, p. 403.
SUR l'occupation de KIAO-TCHÉoU. 449
combinaisons d'affaires inlernationales, on peut graduellement confisquer par des artifices financiers l'indépendance économique d'un peuple, asservir l'activité agricole, industrielle, intellectuelle d'une nation dont on révère même officiellement la liberté. C'est tout simplement l'économie d'une guerre pour le peuple de commerce envahissant. »
Les Chinois embauchés pour les exploitations de leurs admirables mines de houille, pour la construction de leurs voies ferrées, pourront méditer le Sic vos non vobis... On peut prévoir que l'occupation de Kiao-tchéou par l'Allemagne sera une nouvelle application de ce mode nouveau de colonisation, « économique, sommaire, purement mercantile, qui, par l'absence des scrupules et l'ampleur des bénéfices, rappelle, sous des dehors différents, de forts viteins souvenirs du passé colonial. Soyons vigilants et n'oublions pas que la politique allemande excelle à cacher derrière une invocation héroïque à Odin ou Arminius les préparatifs d'un consortium financier (1) ».
<( L'Allemagne, dernière venue des puissances européennes dans les mers de Chine, écrivait de son côté M. de Lanessan, s'y est taillé un domaine matériel et s'y est créé une influence morale d'une valeur égale si-
(1) Questions diplomatiques coloniales, 1" janvier 1898. La Chine esl aujourd'hui dans une situation qui présente quelque analogie avec celle de la Turquie. Pour l'inslant il s'agit surtout de dominer à Pékin par l'influence politique et économique. Cette influence, la Russie la possédait avec Li-Hung-Chang au pouvoir, l'Angleterre avait tenté de la reprendre avec son successeur. La dernière révolution paraît devoir rendre une certaine influence au premier de ces personnages en attendant qu'il en survienne une autre. Nous ne pouvons nous défendre de quelque inquiétude en présence de la rapidité des évolutions de la politique chinoise.
non supérieure à noire domaine et à notre influence. La surface des terres où flotte son pavillon n'est pas considérable, il est vrai, mais ces terres sont fort bien placées au cœur des mers chinoises et japonaises. De la baie de Kiao-tchéou l'influence germanique s'étendra rapidement jusqu'au centre de la Chine, surtout si, comme il est probable, le gouvernement de Berlin met plus ou moins directement sa main dans les chemins de fer dont la Chine est en train d'autoriser la construction un peu partout, à travers ses immenses territoires (i). »
Cet épisode nouveau de l'expansion de l'Allemagne dans les pays d'outre-mer doit nous inspirer d'utiles réflexions. Nous devons admirer une fois de plus les sacrifices qu'elle s'impose pour favoriser son extension au dehors, comme aussi l'énergie qu'elle déploie pour protéger ses nationaux à l'étranger (2).
L'Allemagne a aussi de graves difficultés intérieures, mais ces difficultés ne l'absorbent pas tout entière; elle pense à l'extérieur, elle a la sagesse et la prévoyonce de comprendre que dans notre période de compétitions, aiguës et de luttes pour l'existence, l'expatriation, en élargissant en quelque sorte le territoire national, est un moyen partiel de résoudre quelques-unes des questions économiques et sociales de l'heure présente.
(1) Questions diplomatiques et coloniales, i"' août 1898, p. 387.
(2) La statistique du mouvement des navires 1897 dans les ports chinois indiquait déjà 1858 navires allemands (jaugeant 1.658.094 tonnés) contre 464 navires français (jaugeant 423.122 tonnes) et depuis cette époque l'écart a encore beaucoup grandi. Sur l'utilité qu'il y aurait pour nous à nous occuper un peu plus de la Chine, V. Maurice Courant, Revue internationale de l'enseignement, 15 novembre 1899, p. .397.