SUR LE VOYAGE DE GUILLAUME II EN PALESTINE
essayer de prouver au monde qu'il peut être le protecteur de tous les chrétiens, à quelque confession qu'ils appartiennent.
Cette politique, on ne peut la connprendre que si on se rappelle que les catholiques allemands, après avoir constitué un admirable parti d'opposition, sont devenus peu à peu un parti de gouvernement. Ce fut une des raisons de la force du centre allemand, d'avoir répudié même au plus fort du Kullurkampf, toute politique anticonstitutionnelle. Ce fut aussi une grande habileté de sa part que d'avoir adopté, à une époque où la question sociale occupait beaucoup moins l'attention qu'aujourd'hui, un programme de réformes sociales très étendu. Non seulement les catholiques allemands ne sont plus considérés aujourd'hui comme les ennemis de l'Empire mais ils se considèrent volontiers, en voyant l'importance qu'a prise le parti du centre, le plus fort numériquement du Rcichslag, comme les représentants les plus autorisés du catholicisme dans le monde.
La plupart d'entre eux souhaitent sincèrement aujourd'hui devoir un prince, luthérien sans doute, mais dont ils sont les loyaux sujets, évincer peu à peu les autres nations et en particulier la France ; quelques-uns semblent même convaincus que le catholicisme ne peut que gagner à cette entreprise (i). Peut-être même es-
(1) Il suffirait pour s'en convaincre de relire le discours prononcé par Mgr Schmilz, au congrès des catholiques allemands à Crefeld. Les journaux catholiques allemands ont mis une sorte d'acharnement à s'élever contre les prérogatives séculaires de la France. Ils ont même essayé de donner le change à l'opinion sur la véritable portée du voyage de Guillaume II, qui, en définitive, se rendait à Jérusalem en Summus episcopus de l'Église luthérienne. Ils sout au fond jaloux du prestige et de la prospérité des établissements catholiques français en Palestine; et c'est pour ce motif surtout qu'ils ne
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pèrenl-ils que le gouvernement impérial, après le double échec qu'il a éprouvé, dans le KuUurkampf et dans sa campagne législative contre le socialisme, arrivera nécessairement à se faire en Allemagne le défenseur de l'Église et consentira par denouvellesconcessionsà s'assurer l'alliance de ceux qui au jour des élections, opposent aux « menéessubversives » lerempartleplusinexpugnable (i).
Qu'on pense ce qu'on voudra de ce sentiment, il faut en tenir compte pour comprendre certains côtés de la politique allemande en Orient. Des catholiques influents, comme le cardinal Ledochowski, préfet de la Propagande, n'ont-ils pas cherché à accréditer dans le monde cette idée qu'entre le catholicisme et le gouvernement actuel de la France il ne saurait y avoir aucune liaison solide? Ne lisait-on pas dernièrement dans un journal catholique de l'Allemagne cette réflexion caractéristique : " En attendant que la France ait un autre gouvernement, comme il est bon que les chrétiens d'Orient ou d'ailleurs soient protégés par quelqu'un, il faudrait en confier la protection à quelque nation plus qualifiée, au nouvel Empire allemand par exemple ». On a même pu soutenir que la question des missions et du protectorat catholique domine aujourd'hui à l'intérieur comme à l'extérieur la politique de Guillaume II.
« L'Allemagne, a dit fort justement un publiciste distingué {-), a la puissance militaire, elle a la puissance
veulent plus admettre que des AUemrinds puissent être protégés au- Iremenl que par l'Allemagne.
(1) Guillaume a accordé à Constantinople une longue audience au délégué du pape, Mgr Bonetti, immédiatement après la réception des ambassadeurs étrangers et avant celle des ministres étrangers, fait d'autant plus significatif que Mgr Bunetli n'a ni rang diplomatique ni position officielle.
(2) Revue des Deux-Mondes, ler septembre 1898.
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économique, elle aura bientôt la puissance maritime, mr.is elle a besoin de l'appui des forces morales; sur la scène du monde elle ambitionne de représenter un principe. Fonder sa prééminence universelle sur la protection du christianisme, relier entre eux les centres épars de l'influence germanique par un double protectorat religieux, avoir par le globe une clientèle à la fois religieuse et économique qui répandra l'idée allemande, achètera des produits allemands, et qui tout en professant l'évangile du Christ prônera « l'évangile de la personnalité de l'empereur », telles sont les maximes directrices de la politique actuelle de Guillaume II ».
En tout cas, on peut dire que la phrase célèbre de Bismarck : « La question d'Orient ne vaut pas les os d'un grenadier poméranien », et celte autre boutade qu'on lui attribue « je ne lis pas le courrier de Conslantinople », jurent aujourd'hui étrangement avec les faits contemporains. Aucune chancellerie d'Europe ne surveille les affaires ottomanes avec autant de soin que le gouvernement de Berlin.
On voit aisément quelles conséquences peut avoir pour nous la tactique de ceux qui représentent la République comme un gouvernement indigne de la sympathie des catholiques, incapable de faire valoir aucun des droits que la France tient de son passé. C'est en se plaçant à ce point de vue, qu'on saisit le mieux la « politique du Pape » et qu'on comprend toute la portée de sa lettre au cardinal Langénieux. Il est heureux pour nous que Léon XIll ait su résister aux insinuations de ceux qui, en cherchant à lui faire croire à l'incompatibilité de l'Église et de la République, en lui parlant de l'impuissance de la France à jouer aujourd'hui dans le monde le rôle de nation catholique, faisaient le jeu des catholiques allemands et, au sens rigoureusement B. 24
exact du mol, « travaillaient pour le roi de Prusse ». Le voyage de Guillaume II a contribué en tout cas à doDuer aux missions allemandes une importance qui leur faisait jusqu'ici totalement défaut l). Les catholiques allemands ne possèdent encore aucun institut important en Palestine. Partout les missionnaires allemands (qui sont d'ailleurs assez nombreux) sont confondus avec les missionnaires d'autres nationalités. Le voyage de Guillaume II a été le point de départ d'une action vigoureuse de leur part. Ils ont déjà commencé de rivaliser avec la France sur le terrain de l'apostolat. Les Lazaristes allemands, par exemple, qui avaient dû se réfugier à Steyl en Hollande pendant la période du Kullurkampf, jouissent aujourd'hui de la protection officielle. Leur supérieur, iMs"" Huzer, est en faveur auprès de Guillaume II 2). Notre influence française va recevoir un rude assaut, encore que le Pape ait envoyé à la Propagande des instructions expresses pour que les évèques et chefs d'ordre se gardent, tant à Constanlinople qu'à Jérusalem, d'aucune parole, d'aucune démarche pouvant indiquer que le Saint-Siège ne tient pas un compte absolu des droits prolecteurs de la France sur les chrétiens d'Orient.
Les journaux catholiquesallemands sont actuellement
(t) P. Mille, Colonies juives et allemandes en Palestine. Annales (le géographie, 15 mars 1899, p. IHO. Il y a des co unies agricoles assez importantes, à Jérusalem, à jHfTa, à Hafa fse sont surtout des W'urti^mbergeoi.'-), et à Beyrout. Cf. Questions diplomatiques et coloniales, 15 décembre 1S99, p 4S3. Sur les ci'lmqes «le Syrie, V. G<>;el, Eine dentsche Kolonie in Syrien. Preussische Jahrbiicher, mai 18119, p. 230, et Alldeutsche Bldtler, 11 février 1900, p. 60,
(2) C'est à l'instigation des Pères de Steyl qu'a été fondé le Palxstinar.crein qui (luhlie une intéressante revue (la Zeitsehrift des deutsrlten Palâstina Vereins) où le patriotisme est mêlé à la science et à la I eligior. il paraît aussi à Paderborn une autre revue, das Heilige Land.