‹ L'essor industriel & commercial du peuple allemandChapitre 58 sur 61 · SUR LE ROLE DES BANQUES DANS LA VIE ÉCONOMIQUE DE L'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

SUR LE ROLE DES BANQUES DANS LA VIE ÉCONOMIQUE DE L'ALLEMAGNE

Il convient de dire ici quelques mots, car on ne s'en rend pas assez compte en France, du rôle que les banques jouent en Allemagne dans la vie économique du pays, et de la liaison qui existe entre elles et l'industrie.

Le jeu naturel de la Banque devenant de moins en moins rémunérateur, les maisons de finance allemandes se sont efforcées, depuis longtemps déjà, de susciter des entreprises industrielles, et elles les commanditent avec l'argent qui leur est confié. Le public cherche moins en Allemagne qu'en France à placer ses économies en fonds d'État, en actions ou obligations de chemins de fer, etc. 11 se tourne plus volontiers vers des affaires nouvelles. A Berlin plus du tiers de la cote de la Bourse (qui est plus longue que celle de Paris) est consacré à des valeurs industrielles. A Leipzig il en est de même. « Ce ne sont pas seulement, dit un rapport de notre consul dans cette ville, les sociétés que les banques commanditent, ce sont aussi les affaires particulières. On a pu s'en rendre , compte lors de la liquidation de la « Leipziger Disconto- Gesellschafl ». On a vu alors combien les établissements financiers étaient engagés dans les entreprises privées.

Avances pour la fondation des usines, avances pour la formation d'un fonds d'exploitation, avances pour le perfectionnement et le renouvellement de l'outillage, avances en cas de crise pour soutenir l'entreprise, toutes sont accordées largement et sans peine si l'homme qui est à la tète est recommandable par son intelligence et sa probité et si l'affaire qu'il exploite présente quelques chances de réussite. Les banques prennent bien entendu des garanties autant qu'elles peuvent. Aussi un grand nombre de fabriques sont-elles hypothéquées et souvent pour plus que leur valeur; mais sans ces prêts bien des industriels n'auraient pu établir leurs usines ni les faire vivre ». Les Allemands peuvent se féliciter du concours que les banques prêtent à l'industrie; et ils comprennent aujourd'hui la part qu'elles ont prise au développement industriel du pays. Les valeurs à revenu fixe sont définitivement passées au second plan, en comparaison des actions de banques et d'entreprises industrielles (i).

« L'essor industriel de l'Allemagne, dit le consul général de Belgique à Leipzig (-), a amené une grande activité dans les affaires de banque, et les capitaux en compte couranttrouvent à s'utiliser d'une manière lucrative. Les grands besoins de l'industrie, la création d'établissements de toute espèce, et l'augmentation du capital d'un grand nombre de sociétés, ont exigé des apports de fonds tels que la situation du marché monétaire est parfois un peu tendue, et que la Banque

(1) Cf. C.-Â. Conant. The évolution of modem Banking. PoUtical Science Quaterlij, décembre 1899, p. 569.

(2) [iecueil consulaire du royaume de Belgique, t. CIV (1899), p. 52. La valeur nominale des titres allemands émis dansle !<"■ semestre 1899, s'élevait déjà à 1236 millions de marcs, alors que, dans toute Tannée 1898, qui avait passé pour une année abondante en émissions, la valeur des litres émis n'avait pas dépassé 1389 millions de marcs.

d'Empire doit élever le taux de son escompte. Mais jusqu'ici le cours des banques et de la plupart des établissements indutriels se maintiennent. Ce sont les fonds placés à petit intérêt, notamment les emprunts des villes et la rente sur l'État qui subissent une baisse ».

Ce n'est pas à l'industrie seulement, c'est encore au commerce que les établissements financiers sont utiles. La manière large dont ils pratiquent l'escompte mérite d'être signalée. Comme on accepte des traites à long terme (six mois et un an) sur l'étranger et même sur les pays les plus lointains avec une seule signature, le taux devient parfois très élevé, mais le négociant aime mieux voir réduire par l'escompte ses bénéfices et recevoir immédiatement son argent. C'est cette manière d'agir qui a permis à des maisons peu importantes et ayant seulement un petit capital d'exploitation d'étendre leurs affaires même aux pays d'outre-mer. D'ailleurs les établissements financiers allemands de quelque importance ont presque toujours des succursales à l'étranger. Dès que l'exportation semble se diriger vers un pays, ils y fondent des « Filialen » oîi les commerçants trouvent la même facilité que dans la mère-patrie.

De plus un certain nombre de banques ont été constituées par les Allemands à l'étranger, par exemple la banque brésilienne de Rio-de-Janeiro, Saint-Paul et Santos; les succursales de la banc^e allemande d'outremer de Buenos-Ayres et de Valparaiso ; la banque de Shanghaï avec ses succursales de Tien-Tsin et de Calcutta; la banque pour le Chili, etc. (i). Les Allemands

(1) V. pour le détail l'article précité de Raphaël-Georges Lévy, Bévue des deux-Mondes, 15 avril 1895. Cf. sur l'activité de la Deutsche uberseeische Bank un article de la Revue Export, 24 mars 1898, p. 140. La plus-value des actions minières et métallurgiques surtout est depuis trois ou quatre ang considérable.

s'intéressent à une foule d'entreprises industrielles d'outre-mer. Le chiffre des capitaux ainsi engagés s'élève à plusieurs milliards (O.

On constate, dans la direction de toutes les grandes banques allemandes, une tendance à créer des établissements et des succursales dans les pays lointains. Eu ce moment on travaille surtout l'Amérique du Sud. La Disconto -GescUschaft de Berlin est à la tête du mouvement: les autres grands établissements de crédit suivent l'élan.

Ces succursales ne fournissent pas seulement aux banques de Berlin de grands éléments de prospérité, elles sont aussi de précieux instruments de propagande industrielle et même politique. C'est grâce à elle que l'exportation allemande s'est rendue maîtresse de presque tous les marchés commerciaux de l'Amérique du Sud, principalement dans le Brésil, le Chili et la Plata.

Il paraît que la Disconto-Gesellschaft doit créer prochainement une grande succursale à Londres pour entrer en concurrence directe avec les banques britanniques sur leur propre domaine. La Deutsche Bank et la Dresdener Bank ont déjà des succursales florissantes dans cette ville.

Beaucoup de grandes banques ont, au cours des dernières années, augmenté leur capital, la Deutsche Bank de 50 millions, la Dresdener Bank de 25. La Disconto- Gesellschaft a porté son capital social à 130 millions de marcs. Une loi récente estjnême intervenue pour modérer les émissions trop nombreuses ou trop précipitées de va leurs industrielles. Le goût pour ces valeurs est si pro-

(l) Voyez sur le développement récent des sociétés industrielles l'article de R. Von der Borght, Jahrbiicher fiir Nationaloekonomie, 3e série, I. XV (1898), p. 363.

nonce que des particuliers rachètent des participations industrielles de deuxième et troisième main avec prime, sans connaître le contrat initial, sans rien savoir de l'affaire elle-même.

Les Banques allemandes, remarque M. Raffalovich, semblent même aujourd'hui en proie à une véritable manie de grossir leur capital, ce qui tient en partie à ce qu'elles cumulent des fonctions qui sont séparées dans d'autres pays (i).

Voici, quelle a été, pendant les dernières années, la proportion comparée des actions de banque et des actions d'entreprises industrielles.

Actions de Actions d'entreprises

banque. industrielles

(Capital au cours) (en millions de marcs)

Très intéressante aussi la statistique relative à la création des sociétés anonymes.

Sociétés

Capital (en millions de marcs)

La progression continue.

Les créations nouvelles portent surtout sur l'électricité, les machines, les brasseries. Ainsi depuis dix ans la

(1) Le marché financier en 1897-1898, p. 260.

haute Banque allemande a engagé plus de 500 millions dans les entreprises d'électricité (i).

« L'étude du marché des capitaux, pendant l'année 1898, ajoute M. Raffalovich, montre l'étroite relation entre la tension des taux, le renchérissement du loyer des capitaux et les besoins croissants de l'industrie et du commerce. Hausse des matières premières, des produits manufacturés, des salaires, des cours de la Bourse pour certaines catégories de valeurs mobilières, immobilisations grandissantes sous forme d'outillage fixe ou de matériel roulant, activité inouïe des émissions, emballements du public, entraves législatives à l'emploi de certaines formes économiques dans les transactions (suppression des affaires à terme), tels sont les principaux facteurs qui ont agi dans le sens d'un renchérissement des capitaux, et d'une baisse des grandes valeurs à revenu fixe, tandis que les valeurs industrielles continuaient à monter.

« L'Allemagne traverse une période de prospérité qui affecte cette particularité qu'il y a un peu de disproportion entre les ressources disponibles du pays luimême et les besoins. Cette disproportion, en amenant un recours plus fréquent au crédit, a entraîné un grossissement de la circulation fiduciaire, un appel plus considérable aux établissements financiers (2). »

(1) On pourra consulter sur leslrapports des Banques avec les entreprises industrielles les rapports des chambres de commerce, par exemple celui de la chambre de commerce de Breslau et celui de la chambre de Liegnitz pour 1897, p. 95. Le public, écrit le consul de Belgique (Recueil consulaire de Belgique, t. 99 (1898), p. 372), s'intéresse vivement aux nombreuses émissions nouvelles et la plupart des valeurs sont en hausse. V. aussi sur les Banques allemandes, Jowrnai de lasociété de statistique, m&rs {H99,p . 105, d'après le Deutsche OEkonomist ; et Sayous, Les banques allemandes et leur influence sur l'élan industriel et commercial de l'Allemagne, Riforma sociale, 1 5janvier 1899.

(2) Le marché financier en 1898-99, p. 248.

SUR LE RÔLE DES BANQUES EN ALLEMAGNE. 4f73

En somme l'Allemagoe a créé, pour développer ses chemins de fer, ses canaux, ses usines et ses sociétés industrielles pour 1 milliard et demi de titres nouveaux, pendant le même laps de temps où la France n'en créait que pour 400 millions, différence d'autant plus significative que la France a maintenant un immense empire colonial où 700 millions d'hectares attendent vainement des concessionnaires.

La plupart de ces sociétés sont très prospères. Ainsi, pour me borner à un exemple, le professeur Neumann a bien voulu me communiquer dernièrement à Tubin gue les résultats (encore inédits) de recherches statistiques auxquelles il se livre depuis plusieurs années sur le développement des sociétés par actions en Bavière. De 1888-89 à 1897-98 la moyenne des dividendes donnés aux actionnaires a été de 11,2 0/0. Pour certaines industries naturellement les chiffres sont plus élevés. La moyenne des dividendes pour les industries chimiques est de 23,1 0/0, pour les sociétés de gaz et d'électricité de 20,8, pour l'industrie métallurgique de 18,4, pour l'industrie textile 11,8.

Voici maintenant le tableau comparatif des bénéfices faits par cinq grandes banques dans les branches où s'exerce leur activité, affaires financières et affaires de crédit.

Affaires de Banque [Coupons, comptes courants, etc.).

Deutsche Bank 12,5 14,1 13,5 16,0 14,1

Disconto-Gesellschafl Il 12 11,5 6,3 9,2

Dresdener Bank 10 10 9,5 10,6 11,0

Darmsteedter Bank 6 6,5 6,5 5,7 5,1

Berliner Handelsgesellschaft. 8 8 8 9,5 8,8

Affaires financières, fonds publics.

Deutsche Bank 3,3 1,5 4,4

Disconto-Gesellschaft 2,8 4,8 6,6

Dresdener Bank 4,4 1,6 4,7

Darmstaedler Bank 1,2 0,9 4,9

Berliner Handelsgesellschaft. 3,2 0,9 3,4

Les dividendes distribués cette année (1899) par les banques allemandes ont été à peu près les mêmes que ceux de l'an dernier. Beaucoup, dit-on, auraient pu donner des dividendes supérieurs; mais en raison des fluctuations possibles dansledoraaine économiqueontpréféré augmenter leurs réserves. Une pareille décision ne saurait être blâmée par ceux qui ont des doutes sur leur stabilité.

Voici, d'après la gazette de Francfort, quelques chiffres intéressants. La Banque d'Empire donnera un dividende de 10 0/0 (elle a donné 8,51 0/0 en 1898), la Frankfurter Bank 9 0/0 (comme en 1898) la Berliner Bank 7 0/0, la Banque hypothécaire bavaroise 12 1/2 0/0, le Dresdner Bankverein 7 1/2 0/0 (au lieu de 7), le Nurnberger Bankverein, 9 1/2 0/0.

« Celte prospérité des Banques, ajoute l'auteur de l'article, n'est qu'un reflet de la prospérité des industries. Les bilans de tous les chemins de fer sont excellents. Les seuls chemins de fer prussiens avaient encaissé, fin de novembre, 907.347.000 marcs (soit 51 millions de marcs de plus que dans la même période de l'année dernière). Beaucoup d'industries, surtout les industries de produits chimiques, distribueront des dividendes variant de 13 à 22 0/0. Les établissements Siemens donneront 15 0/0, les charbonnages, de 12 à 15, les industries métallurgiques, dell àl2... On aura surtout à enregistrer un développement sans précédent de la navigation mar-

chande et spécialement du mouvement commercial dans les ports de la Baltique »,

M. E. Heinemann, dans un intéressant article de la revue die Nation (20 août 1898), a cherché à établir de quelles sommes les grandes banques de Berlin disposeraient en temps de crise. Il constate que onze sociétés, dont les capitaux réunis formaient au début un total de 188 millions de marcs, ont aujourd'hui 769 millions de marcs, non compris 70 millions de réserves, sommes qui leur ont rapporté 95 millions de bénéfices.

Le mouvement d'atTaires de ces banques a été en 1897 d'environ 113 milliards de marcs, soit 130 fois leur capital, tandis que la Banque de l'Empire avec ses 290 succursales a dépassé en 1897 142 milliards (i). La Reichsbank en effet, bien que son privilège soit moins étendu que celui de notre Banque de France, voit le mouvement de ses comptes s'accroître sans cesse.

Voici quels ont été depuis 8 ans les taux d'escompte moyens annuels de la banque d'Empire, comparés avec ceux du marché libre.

Banque d'Empire 4,52 3,78 3,20 4,07 3,12 3,14 3,06 3,81 4,27 4,91

Escompte en Banque à Berlin.... 3,81 3,09 1,79 3,21 1,77 2,02 2,99 3,08 3,56 4,01

11 y a eu, on le voit, élévation graduelle depuis 4 ans, et cela est dû sans aucun doute, au développement in-

(1) L'article de E. Heinemann a été résumé par Maurice Block, Economiste français, août 1898, p. 181. « Il y a dix ans, dit M. Raffalovich (Le marché financier en 1898-18^9, p. 259), les six plus grandes banques de Berlin avaient 289 millions de capital et 61 millions de réserves. Elles ont aujourd'hui 704 millions de capital et 187 millions de réserves ».

dustriel, à l'augmentation des transactions en numéraire et marcliandises, à la transformation des engagements à terme de la spéculation en engagements au comptant.

En 1899 le taux moyen de l'escompte privé a été de 4, 017 0/0.

La banque d'Empire est depuis quelque temps dans son organisation et son administration actuelle l'objet de vives critiques de la part des agrariens (par exemple de MM. Arendt, de Mirbach, de Kardorff). La lutte actuelle n'est qu'une phase du grand combat qui se livre en Allemagne depuis bien des années entre les agrariens et les partis qui défendent les intérêts de l'industrie et du commerce (i). Le directeur M. Koch, a répondu eu expliquant de son mieux les différences qui existent entre les différentes banques d'émission, et montré notamment que la Banque d'Angleterre et la Banque de France ne jouent pas dans la vie économique du pays un rôle comparable à celui de la Banque d'Allemagne en face du petit commerçant, du petit industriel et de l'agriculteur (2).

Le Reichstag a récemment renouvelé le Privilège de la Banque d'Empire, malgré les récriminations des antisémites et des agrariens. On n'est pas favorable en

(1) V. Hellferich, Revue politique et parlementaire, 10 janvier 1899. La plupart des chambres de commerce sont opposées à la nationalisation de la Banque d'Empire comme à toutes les mesures qui tendraient à une centralisation de l'activité commerciale, V. notamment la consultation très nette de la chambre de commerce de Francfort, Jahresbericht fiir 1898, p. 60. Le Handelstag dans ses séances plénières des 18 février et 14 mars 1899, s'est prononcé dans le même sens.

(2) V. sur les projets de réforme l'excenent article de Karl Hellferich, Jàhrbuch fiir Gesetzgebung, 4» fascicule 1898, p. 299. Il y résume les principales opinions en présence. V. aussi son dernier ouvrage, Studien iiber Geld-und Bankwesen, 1900.

somme à l'idée d'une Banque d'Etat. M. de Posadowsky a très bien montré que la nationalisation de la Banque n'augmenterait pas beaucoup les bénéfices de l'Etat- On a consenti seulement à l'augmentation du capital qui a été porté de 120 à 180 millions, tandis que le fonds de réserve doit s'élever de 30 à 60 millions (1).

On suppose que 10 ans suffiront pour y parvenir, car il doit être doté de 20 0/0 sur le bénéfice net, après que les actionnaires auront reçu 3 1/2 0/0.

Le danger de la transformation de la Banque d'Allemagne en Banque d'Etat semble donc actuellement écarté. Les socialistes se sont d'ailleurs prononcés pour le maintien du régime actuel et la résistance des agrariens perd peu à peu de son âpreté (2).

On parle beaucoup de l'élévation du taux de l'escompte (3). Il ne faut point y voir à mon avis un symptôme de crise, de même qu'on aurait tort de croire que la faiblesse du taux de l'escompte en France est un indice de prospérité. Si notre taux reste en dessous du taux allemand, cela tient surtout au désœuvrement de nos capitaux. Les récriminations qui remplissent en ce moment certains journaux allemands tiennent à ce que les baissiers sont mécontents. Ils avaient fait cir-

(1) Cf. Kaemmerer, Reichsbank und Geldumlauf, 2° édit., 1898 W. Scharling, Bankpolitik, 1900, p. 246.

(2) V. Lolz, Der Streit um die Verstaatlichung die Reichsbank, Annalen des deulschen Reichs, 1898, p. 161-183.

(3) V. sur l'élévation du taux de l'escompte de la Banque impériale, les correspondances de Berlin publiées dans The Economist, 8 et 15 octobre 1898, p. 1459, et 1492, et 11 et 18 novembre 1899, p. 1593 et 1631. Elles sont un peu trop pessimistes. Il se peut toutefois que les exigences des producteurs et des négociants amènent bientôt des modifications dans les statuts de la Banque impériale dont les derniers bilans montrent en effet la situation sous un jour qui prête à quelques critiques.

culer des télégrammes parlant de grèves générales, et même de révolulioQ à Paris! Mais leur tactique a échoué. La situation s'est affermie, et selon toute probabilité l'argent restera cher encore longtemps.

« La haute Banque berlinoise, écrivait dernièrement un homme compétent, déploie en ce moment une grande activité. Elle mobilise ses ressources pour de vastes entreprises et entend donner un essor encore plus grand aux affaires industrielles. C'est là ce qui explique les modifications que subit à Berlin le prix de l'argent. Une fièvre dévorante s'est emparée de nos voisins. Et pendant que nous continuons à nous énerver dans les luttes politiques, ils battent de tous côtés le rappel des capitaux pour leur montrer de nouveaux champs d'activité. On ne peut étudier, même superficiellement, ces questions sans être frappé du contraste qui existe entre l'activité du marché allemand et l'engourdissement du nôtre (1) ».

La situation du marché monétaire, m'écrivait-on dernièrement de Berlin, est en somme malgré certaines

(1) Cf. Sayous, La concentration du trafic de banque en Allemagne, Journal des économistes, janvier 1899. Les fonds publics se ressentent naturellement de l'expansion générale de l'industrie allemande. Les cours s'améliorent d'une façon constante et conservent une grande stabilité, ce qui est le meilleur signe d'un papier de premier ordre et de tout repos. En 1870, le 5 0/0 était le type de la rente allemande. Aujourd'hui le 3 0/0 des divers Etats de l'empire oscille entre 88 et 93; il ne peut parvenir à se rapprocher du pair. Le récent emprunt de 200 millions de marcs à 3 0/0 (février 1899) au taux d'émission de 92 a été un véritable succès. Le montant total des souscriptions s'est élevé à 4 milliards 1/2 de marcs. La Deutsche Bank, qui s'était chargée seule de cette importante opération, a pu s'en montrer à bon droit fière. Elle pense que cette première victoire n'est qu'un commenceraenl. L'étranger a souscrit des sommes considérables, ce qui est aussi un succès moral.

assertions des pessimistes très satisfaisante. Le dernier rapport de la Banque d'Empire accuse des renforts importants, et le taux de l'escompte privé a baissé jusqu'à 2 0/0. Le change sur l'étranger s'est encore amélioré en faveur de l'Allemagne. Le marché est en somme très actif. On parle de nouveaux emprunts que l'étranger aurait l'intention de lancer en Allemagne, et en particulier d'un emprunt russe pour la construction de nouveaux chemins de fer. C'est par millions qu'il faut compter les actions nouvelles que les grandes sociétés industrielles, surtout les sociétés charbonnières et métallurgiques demandent à introduire sur le marché (i).

11 est grand temps que nos financiers se mettent à Tœuvre. « C'est à eux qu'il appartient, dit M. Raphaël- Georges Lévy, de constituer des sociétés avec des capitaux assez puissants pour inspirer confiance aux pouvoirs publics ou aux industriels avec qui elles devront traiter. Nos rivaux nous ont montré par quel ensemble de qualités ils ont fait prospérer leurs entreprises. Il nous appartient de nous inspirer de leurs principes et de leur exemple (2) ».

Il convient d'ajouter que ce ne sont pas seulement les banques, ce sont aussi les particuliers qui, confiants dans le développement économique de leur pays, placent aujourd'hui leurs économies en valeurs industrielles de toute sorte.

(1) Il s'est formé en 1899, 36i sociétés industrielles (au lieu de 329 en 1898) avec un capital de 27,219.000 liv. st. V. The Economisl, 27 janvier 1900, p. 118.

(2) Pievue des Deux-Mondes, 15 février 1898, p. 829. V. les réflexions du même auteur sur les conséquences financières et économiques du mouvement industriel, dans la Revue des Deux-Mondes du l^r août 1899. Cf. Raiïalovich, L'Allemagne économique en 1899, Economiste français, 10 février 1900, p. 171.

On prétend que sur 2 milliards ou 2 milliards et demi de marcs épargnés chaque année par les Allemands, il y a plus d'un milliard placé en valeurs industrielles. Le chiffre total de ces valeurs atteint au moins 30 milliards de marcs en Allemagne même. Il y a bien en outre 10 milliards placés en valeurs industrielles à l'étranger. Ce qui permet d'évaluer à 500 millions de marcs les intérêts payés à des Allemands par les autres nations. C'est là ce qui permet d'équilibrer aisément la balance du commerce, les importations étant toujours très supérieures aux exportations (i).

Les années 1897 et 1898 ont été très troublées par l'application de la loi de 1896 sur les opérations de Bourse. On avait émis la prétention de protéger les petits et les moyens banquiers contre la concurrence des grands établissements. Mais c'est le contraire qui s'est produit. La concentration des affaires de banque dans les grandes institutions a fait de rapides progrès. La nouvelle loi a fait passer les affaires de la Bourse dans les bureaux des banques, et les banquiers ont pu écouler plus aisément un grand nombre d'obligations industrielles qui n'étaient cotées à aucune Bourse. Aussi peuton dire qu'en définitive, depuis deux ans, les banques prêtent encore davantage leur concours à l'industrie et au commerce. C'est en partie pour cela que les actions haussent dans des proportions considérables (2).

(1) SchmoUer, Einleilung zur Emissionsslalislik dans les Anlagen zum Bericht der Borsenenquête-Kommission. Cf. Sclianz, Worterbiich der Volkswirthschaft, t 1, p. 638. Ou pourra lire avec profit dans tlie Economie Beview, 1898, l'article de Henry W.Wolf v Money in Ihe ivrong place «(L'argent mal placé). Il montre combien la stérilisation par l'Etat de l'argent placé dans nos caissses d'épargne est déplorable.

(2) V. Lolz, Bursenreform; F. Wagner, Bôrsengesetz und Bankde-

« La loi sur les Bourses, dit fort justemeat M. Raffalovich, a eu des répercussions auxquelles ses auteurs ne s'attendaient pas. Elle a précipité la tendance à la concentration des capitaux dans les grandes sociétés de crédit, elle a poussé à diminuer le nombre des intermédiaires remplacés par les grandes banques, à diriger la spéculation vers les valeurs se traitant au comptant, à enlever les garanties d'élasticité du marché à terme, à exiger deplusgrossesimmobilisations. Et sans diminuer le jeu de Bourse, elle a certainement entravé l'activité des transactions » (l).

On est aujourd'hui unanime à reconnaître, que la fermeture des Bourses de commerce et la suppression officielle du marché à terme a fort gêné les transactions de l'agriculture, a nui au prompt écoulement des produits du sol et a eu pour fâcheuse conséquence de transporter à l'étranger (à Londres et Bruxelles principalement) les grands trafics dont Berlin était auparavant le centre. Il n'est aucun organe, même parmi ceux qui avaient réclamé avec le plus d'ardeur la réglementation draconnienne du marché à terme, qui s'oppose aujourd'hui à sa liberté relative.

Les banques chez nous assurément ne refusent pas leur concours à l'industrie, mais ce qu'elles ne pratiquent pas c'est une véritable coopération, un consortium, comme disent les Américains, entre le producteur, le

potgesetz. Julius Basch, Wirtschaftliche Wetllage, 1898, p. 31. V. aussi sur l'état actuel du marché financier allemand, les dernières correspondances de la revue The Economiste notammentl"octobrel898, p. 1423. On trouvera dans le livre de M. Sayous [Etude économique et juridique sur les Bourses allemandes) des réflexions très justes sur l'inconvénient des bourses livrées aux grandes banques et aux établissements de crédit.

(1) V. Raffalovich, Le marché financier, en 1898-99, p. 248-250.

commerçant et le banquier. Cette entente est au contraire un des éléments de succès de nos voisins. Ce sont les banques allemandes qui ont avancé il y a vingt-cinq ans les sommes nécessaires à la transformaLion et à la construction des usines. Depuis lors, ce sont elles qui ont permis à ces établissements de se soutenir, de traverser les époques de crise, de se maintenir à la hauteur du progrès. Elles ont contribué, pour une large part, à l'essor économique de l'Allemagne (*).

La loi sur la Bourse du 22 juin 1896, dont les résultats ont été si peu satisfaisants, a eu peut-être pour effet principal, dit M. Pfleger {-), de précipiter la concentration dans l'industrie de la Banque. Il faut dire « précipiter » car il serait faux d'attribuer exclusivement et uniquement cette évolution à la loi. Toute une série de causes ont contribué à diminuer la capacité de concurrence des banques provinciales et des petits banquiers contre les grands établissements. D'autre part, l'extension des communications télégraphiques et téléphoniques a permis de lier des relations directes entre les clients de provinces et les grandes maisons de banque. La concentration de la Banque est en rapport étroit avec l'évolution économique contemporaine.

Voici quelle a été de 1893 à 1897, en millions de marcs, l'augmentation du capital des banques (anciennes ou nouvelles) :

, (1) L. B. Hackert, Zur deulschen Bankpolitik, Gegenvart, t. 36 (1899), n. 49. Cf. sur les Banques de Crédit allemandes, un article de M. Léon Ricard, dans VÉconomisle européen{22 septembre 1899, p. 363), d'après le Deutsche OEconomisl. Elles se développent d'une façon remarquable. (2) Pfleger et Gsclnvind, Bôrsenreform in Deutschland, 1897. Cf. la remarquable élude de M. Elstaetter publiée dans le Marché financier en 1898-1899, p. 332-342. V. aussi Basch, Wirthschaftliche Weltlage, Bôrseund Geldmarkt in Jahre 1898, Berlin, 1899.

Pour 1897 l'accroissement a été d'environ 600 millions (somme qui a surtout servi à acheter des banques ou des maisons de banques et à opérer des fusions). La Bourse de Berlin a par suite notablement perdu de son intluence et n'a plus la même action sur les autres places. La chronique de la Bourse en 1897 offre un contraste sensible avec le développement industriel et commercial du pays dans cette même année. Les affaires de Bourse proprement dites ont considérablement diminué ; il y a même eu des périodes d'atonie complète. La perturbation produite semble avoir des répercussions lointaines.

La centralisation des banques a des conséquences considérables dans la vie économique de l'Allemagne. Ce qu'on peut redouter, c'est qu'avec leurs énormes capitaux elles cherchent un peu trop à exploiter la situation à leur profit (1).

Le tout récent ouvrage de W. Scharling, professeur à l'Université de Copenhague [Bankpolitik, Jena 1900) donne sur le commerce d'argent et le rôle des Banques dans les principaux pays du monde des détails fort précis.

(1) V. pour plus de détails, Model-Loeb, Die grossen Berliner E/fekienbanken. Jahrbùcher fiir Nationaloekonomie, 3« série, t. XV (1897), p. 858. H. J. Mankiewicz, Die grossen Dcrliner Effeklenhanken in Jahre 1897, ihid., t. XVI (1898), p. 82. Cf. l'article deLexis dans le 2e supplément (1897) du Handwôrterbvch der Staatswissenschaften, p. 140, et celui de G. Schanz dans le Worterbuch der Volkswirthschaft d'Elster (1898), t. 1, p. 266. Après avoir atteint une moyenne de 30.701.400.000 fr. au cours de la période 1881-1885, le imouvement des effets de commerce est tombé pendant la période suivante à 27.944.184.000, et ne dépasse guère aujourd'hui 28 milliards.

C'est du banquier allemand plus que de tout autre qu'il est vrai de dire qu'il n'est plus un caissier doublé d'uQ teneur de livres, mais qu'il est un véritable marchand de crédit. C'est un commerçant, c'est un intermédiaire entre les capitalistes désireux de placer leurs fonds et les entrepreneurs du commerce ou de l'industrie cherchant à s'en procurer. Il est le trait d'union entre l'offre et la demande des capitaux. Son champ d'action le plus important, ce sont les opérations de crédit; et il est en même temps une sorte d'avertisseur du mouvement des affaires et de leurs fluctuations. Les banquiers allemands ont rendu aux capitalistes de leur pays d'immenses services.

Nous empruntons au dernier moment (15 février 1900) aux statistiques officielles et à des documents récents quelques indications complémentaires qui ne seront pas inutiles :

Progrès de l'Allemagne en i899. — Le Bureau de la statistique vient de publier un rapport d'ensemble sur le commerce extérieur de l'Empire pendant l'année 1899.

Les importations se sont élevées à 446.515.012 quintaux, et les exportations à 304.030.077 quintaux. En valeur les chiffres sont pour les importations, 3.495.853.000 marcs, et pour les exportations i.l^i .101 .000 marcs (i).

En comparant ces chiffres à ceux de 1898 (V. p. 19) il est intéressant de remarquer que la valeur des exportations a augmenté de 141 millions de marcs, et celle des importations de 56 millions de marcs seulement. L'amélioration des exportations apparaît plus grande encore si l'on retranche de ces chiffres ceux qui représentent les métaux précieux. On verra alors que les progrès de 1899 sur 1898 se chiffrent pour les importations par

116.4 millions de marcs, et pour les exportations par 234,8 millions de marcs, de sorte que l'excédent de l'augmentation des objets exportés est finalement de

Page 1