‹ L'essor (volume 2)Chapitre 10 sur 18 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

L'Hssor

d'éloquence, un verbe imagé qu'avivait, à chaque phrase, une intonation fine et juste. Un enchantement sortait de sa personne.

C'eût été un merveilleux acteur, et si naturel ! Il conquit Guépratte, le mot n'est pas assez fort, il l 'éblouit.

Avec une délicatesse de sensil)ilité rare, un art prodigieux à entrer dans la peau des autres et à lire dans leur âme, il trouva, du premier coup, les correspondances mystérieuses qu'il devait faire vibrer. A charmer ainsi les esprits les plus rétifs, il goûtait l'orgueil suprême du poète, qui est d'exercer le magique et invincible jx)uvoir de la parole. De la statue de Guépratte, par d'ingénieux aperçus, il s'était élevé aux œuvres de Michel-Ange; il en parlait avec un savoir captivant, racontait les impressions inoubliables de son premi-r voyage en Italie.

Lucien regarda M"* Souwrieff ; elle était tout yeux, tout oreilles. Il eut tout à coup le soupçon, puis le chassa, que c'était pour elle que Fonpers se prodiguait ainsi, voulant lui plaire, par coquetterie presque féminine, s'étant peut-être tout à coup imposé ce but pour exercer, comme il se plaisait à le dire, sa volonté. Il professait la gymnastique du moi, l'expansion dominatrice des facultés, affirmait qu'il n'est rien d'impossible à qui sait et à qui veut. Mais à quoi bon impressionner M"" Souwrieff? Voulait-il, par orgueil, la marquer à son sceau, graver en elle le souvenir furtif, mais ineffaçable, de l'homme supérieur qu'elle aurait pu aimer ?

Lucien se moquait d'avoir pu concevoir une pareille idée, quand Fonpers, avec sa bonne grâce haute et irrésistible, les invita à déjeuner, les suppliant de ne pas rompre sitôt le charme de leur nouvelle intimité.

Guépratte, sans usage du monde, ne sut pas résister à l'enlacement.

Une douce violence les entraînait déjà, les plaçait autour d'une petite table de neige, où Lucien vit apparaître, tardifs mais s'ivoureux, le .saumon sauce verte et les côtelettes d'agneau Soubise qu'il avait convoités, il s'en souvint, au sortir du conseil de revision, quand le gros Carbon l'invita, si fallacieusen-icat.

M™^ Noyzé tardait. Lucien regardait fiévreusement la pendule.

Trois semaines s'étaient écoulées. D'abord en plein cauchemar, après l'enterrement de Hardeuil et la douloureuse apparition de Clotilde, pauvre petit visage brûlé de larmes, silhouette fondue en des voiles de crépf. il avait vécu sans se comprendre, sans ressaisir son âme qui, pareille à un miroir qu'un choc émiette, ne reflétait plus que sensations éparses et incohérentes. Le bien, le mal, le plaisir, la honte se pressaient, en conflits insolubles, dans son esprit. Hanté par toutes les illusions du désir, éperdument amoureux de l'amour, Manon, Clotilde, M"" Noyzé, même la chaste et suave Eve- Lise, si lointaine, poursuivaient ses insomnies et ses songes.

La pendule sonna.

Allait-elle manquer le rendez-vous? Plusieurs fois déjà elle s'était dérobée. Il guetta, sur les transparents roses qui masquaient à mi- jour les fenêtres du rez-dechaussée, le reflet rapide d'une ombre. Sans cloute, en dépit de l'ingéniosité avec laquelle il avait tendu des soies japonaises, arrajigé intimement les meubles, ce garni coquet gardait l'aspect des pièces où l'on ne vit pas.

Le lit large et bas, dans la chambre voisine, faisait penser aux alcôves de filles. Les lampes et les torchères dispensaient la lumière impersonnelle du gaz. Le divan était trop mou. Lucien, le premier jour, s'était piqué à une épingle à cheveux restée entre les coussins. D'autres, avant eux, s'étaient aimés ià. Les hésitations de M™" Noyzé — car c'était la première fois qu'elle allait entrer — marquaient-elles une répugnance délicate, attestaient-elles une ])rudence hors de propos? Que pouvait-on craindre? Il avait, sous un faux nom. pavé d'avance le terme. On entrait sans être vu, grâce à l'obscurité de l'escalier ; une .sortie sur cour gagnait une autre rue. Il fut fier d'avoir si bien choisi Mais au moins qu'elle apparût! La clef étant sur la porte, elle n'avait qu'à appuyer légèrement. Il écouta. Rien.

Comme le ^rêle tic-tac de la pendule

Compatissantes, au jour des obsèques, elles entouraient Clotilde.

io6

était agaçant! Il s'étira, malade d'attente et de volupté. D'avance, il savourait la muette et peureuse entrée, l'essoufflement sous la voilette, le cœur battant de Laurence ; car il se donnait maintenant le plaisir de l'appeler par son petit nom : c'était une sorte de possession. Jessie, Edith, Arabel la Hartliff traversèrent tout à coup son rêve éveillé. Compatissantes, au jour des obsèques, elles entouraient Clotilde. pareilles à (les Grâces en deuil ; et il revoyait la crâne allure de M. Hartliff, regardant les gens en face et serrant ses gros l)oings jiour la boxe, (juand. cntrL' tkaix haies decurieux assez j^ieu recueillis, le cortège mortuaire s'était formé.

Depuis, une seule fois, il avait revu Clotilde, triste consolation.

Elle avait quitté Paris avec sa mère et M""" K im , acceptant l'hospitalité provisoire des Chalys. (^)uel fnterr-'ment, quand il y pensait!... (hiantité de gens venus pour voir, pour dévisager la veuve et les enfants du mort ! Comme Favas l'avait prédit, on étouffait l'affaire. Une réaction, inspirée par certains Journaux, se déclarait en faveur de Hardeuil. Et l'oubli retombait déjà sur ce cruel éclat, l'actualité courant à une danseuse, dont les grâces maigres émoustillaient tout Paris.

Il tendit j)lus avidement vers l'ivresse. Son cœur bondit. Etait-ce elle? Il s'approcha en hâte des rideaux roses ; une ombre s'v projetait, si lente qu'elle paraissait curieuse de voir et d'entendre. Mais M"'" .\oyzé ne s'attarderait pas ainsi. (^)uel- (|ue flâneur, un curieux? Il voulut savoir et, à travers une imperceptible fente, reconnut : quoi? — La face de Méduse de M""' Matha !

M'"' M\THA.

Il crut, dans sa panique, qu'elle allait entrer, s'informer, pousser droit chez lui ! — Quelle vraisemblance? Le hasard est si grand. Ne pouvait-on expliquer, innocemment, cette apparition saugrenue? Peut-être que M™'' Matha passait là, d'aventure, s'arrêtant pour regarder les écriteaux.

Elle s'éloignait d'ailleurs. Pourvu que ^p.ie TvjQy2é n'arrivât pas au même instant! La vieille, sur ses mauvaises jambes, traversait la chaussée, disparaissait au coin d'une rue.

Il respira, puis une subite oppression lui serra le cœur.

Elle l'espionnait peut-être? L'avait-elle vu déjà entrer dans cette maison? En ce cas, son affaire était sûre.' Oisive, elle employait .son temps à de pareilles enquêtes.

Elle flairait l'amour en faute, comme une ogresse la chair fraîche. Nanische, qui ne l'aimait pas, la comparait à la Mandragore des contes d'Alsace, qui a des veux dans le dos. Les frasques d'un jeune homme pouvaient très bien irriter la grivoiserie sénile particulière aux prudes de son espèce, (^uel bonheur que M™*^ Noyzé — était-ce pressentiment? — ne fût jahiais ui s(;uhaita presque un

e! Il 11

\enue encore emjjêchement.

Mais, tandis (ju'il surveillait la (^haussée, sûr qu'au moins M""" Matha ne revenait ])as sur ses pas, \u\e voiture s'arrêta. D'un IxMul, ayant payé d'avance. M'"" Xoyzé s'engouffrait sous le portail ; la clef tournait. Il s'élançait, rece\ait dans ses bras le grand corps palpitant, baisait une joue chaude et [)ar fumée :

— • Enfin, balbutiait-il, enfin!

Il refermait soigneusement la porte, et sa première parole, imprudente, était :

— Vous n'avez pas aperçu la mère Matha?

Mais il réfléchit que, venant clans la direction opposée, elle n'avait pu ni la voir ni L'n être vue.

— Pourquoi? demanda-t-elle effrayée.

Il la rassura. C'est qu'il l'avait vu passer, au loin et disparaître, très inoffensive. Bien lui en prit d'amoindrir les choses. M"® Noyzé eut une peur horrible.

— Etes-vous sûr?

— Très sûr. regardez vous-même.

Elle ne vit rien de suspect. Cependant,

par excès de précaution, il tira sur les volets intérieurs les rideaux, fit la nuit, puis la lumière. Un flamboiement chaud et jaune les enveloppa, supprimant la vie extérieure, remplaçant, d'une atmosphère factice, le jour si lent à mourir de ces belles journées déjà d'été.

Il se rapprocha. Elle restait sur le qui-vive. inspectant avec une moue l'appartement.

Il lut dans ses yeux l'envie de s'esquiver et dit :

— Il y a une autre sortie, j'ai tout prévu.

Il fallut qu'il la lui montrât. Elle n'avait d'ailleurs, assura-t-elle. qu'un moment à lui donner. Il fut refroidi, converti au malaise qui leur faisait baisser la voix. Elle s'assit pourtant, comme en visite.

Très correct, il demanda :

— Comment va Serge?

Elle venait de le voir, il

avait mauvai.se mine.

Qu'avait-elle fait aujourd'hui? — Elle raconta ses visites.

Loin de s'unir, ils s'éloignaient de plus en plus.

Il s'imagina tout à coup qu'elle le jugeait ridicule. Il se jeta sur elle, au milieu d'une phrase, d'un élan si juvénile qu'elle partit d'un éclat de rire, étouffée scus les baisers dont il lui couvrait le visage.

Rien de plus! Le doigt qu'elle mit sur sa bouche exprima une défense sacrée. Il goûta, dans sa déception, l'aveu touchant de ses faiblesses de femme et le charme d'une suprême intimité. Déjà, dans le silence de langueur oii ilss'entre-baisaient, la puissance magique de leur désir transformait toutes cho.ses; la clarté vive leur fut amie, l'appartement soudain familier; les périls, l'heure disparurent ; affranchis de penser, ils s'étreignirent, dans l'impossible effort de se perdre en eux-mêmes. M""' Xoyzé était devenue toute pâle. Tête nue, les mains nues, son visage nu

Enfant, m'aimes-tu?... Elle se propterna. pevant lv

é\-oquant d'ardcntt'S 1 .Inncheurr., elle soupira, en prenant à deux mains le front de Lucien : — Enf.ant, m'aimes-tu? Enf-jnt, m'aimes-tu?

io8

Et, avec un gémissement de colombe pâmée, elle se prosterna devant lui. Qu'aimail-elle, sa jeunesse ou sa personne? Le savait-elle seulement?

Emu, il la berça dans ses bras avec ferveur, se noya dans les yeux d'eau noire, auxquels la lumière prêtait d'attirants et «^ombres reflets de boue. H lui pénétra l'âme,

Je suis rERDUi

en ce tremblotement moiré, et ce fut précisément l'esprit du mal, qu'il vit sur ses lèvres, qui le fascina. Il voulait connaître tout l'amour ; et les fondrières et les bas-fonds de ce grand pays inconnu, en l'effrayant, l'attiraient.

- - T.aurt'iKv, lialbutia t-11, soyez ma vie.

Elle réplic^ua :

— Soit la " "" ' mienne !

Et tous deux \ savaient qu'ils

.-".,' mentaient, mais

(]ue ce mensonge indispensable poétisait, d'un .semblant de passion, leur misérable étreinte. Fût-ce l'involontaire mépris dont on paye la femme qui s'est donnée, fût-ce l'in curable défiance qui devait être la rançon de leurs ])réfaires joies, il murmura :

Jure-moi que tu n'aimes que rarii ^

Il s'étonnait de la tutover. Toute à lui, et si peu à lui ! Redoutable de mystère, en son âme et en son corps.

Elle soupira, plaintive :

— Toi, oui, rien que toi !...

(^^uand ilsserc trou\èrent. flambeaux éteints, ivresse évanouie, de plain-pied avec la mélancolique réalité, repris à la sensation étrangère de ce logis de ha-

s;;rd, et que, presque étonnés de vi\re, honteux aussi, un peu tristes, ils s'approchèrent de la fenêtre, au haut de laquelle se fonçait un ciel de crépuscule, ils aperçurent, plantée de l'autre côté du boulevard, juste en face d'eux, la mère Mathn. >!""■ Xoyzé se rejeta en arrière :

- Je suis pordur 1...

Et dans un va-et-\ient affolé, elle répéta :

— Vous m'avez perdue!

Il la retint de force, eut peine à la convaincre qu'elle ne risquait rien. On ne l'avait pas vue entrer, on ne la verrait pas sortir. Que diable! M""^ Matha n'avait pas les yeux du lynx pour percer les murailles. Il n'écou-, tait pas ses reproches, ses plaintes. Il lui ouvrit la pefite^ porte sur la cour. qui. a\cc un peu de résistance, céda. Elle s'élança tête baissée, disparut.

Il revint à la fenêtre. Décidément, c'était bien à lui que M™® Matha en avait. Il jeta un regard de regret sur le petit appartement où il ne viendrait plus attendre M'"'' Xoyzé :. ce serait trop risquer. Il résista même à l'envie, avant de- s'éclipser à son tour, de mystifier l'ennemi. Il entre-bâillerait légère . ment la fenêtre ; la vieille s'approcherait, rasant les volets. Drapé dans une robe rouge de Samouraï, sous un des hideux masquas japonais du mur, il apparaîtrait, brandissant un sabre et miaulant un effroyable cri de tigre. Pût-elle tomber en convulsions!

N'osant, il se contenta de lancer vers elle un coup de poing, qu'il n'eût pas été bon qu'elle reçût dans le nez.

Rentré chez lui. avant le dîner, il éprouva, dans son cabinet de toilette, à s'attarder sous la douche, la joie physique d'un lavage d'âme; car il se sentait obscurément sali. Ses pensées rafraîchies, il put mesurer le chemin parcouru depuis le soir où pour la première fois, pendant l'entr'acle de Phèdre, il avait subi d'une façon flottante et vague l'enchantement de M'"" Noyzé. Qui lui eût dit alors qu'il pourrait préciser son désir jusqu'aux j^lus intimes privautés et que la réalisation les dépasserait encore?

A présent, il trouvait cela naturel. Cette bonne fortune lui semblait à peine au niveau de son mérite. C'est que la jeune femme

avait, sinon perdu son prestige, du moins laissé se déformer l'image, le mirage plutôt qu'il s'était fait d'elle. Aux premiers

— Est-ce toi qui autorise M"* M.\th\

A SUIVRK MES PASV

jours, cela seul qu'il n'espérait pas triompher vraiment, la résistance qu'il lui supposait, la cuirassaient à ses yeux d'une attitude d'honnêteté. L'opinion publique ne l'entachait alors que juste assez pour communiquer à sa splendeur de fruit vivant une imperceptible tare; elle n'en restait pas moins belle « quand même ». — Quand même ! Ce mot qui était sa devise, qu'elle gravait sur l'en-tête de ses lettres, qu'elle portait haut sur son front, et où il n'avait voulu voir d'alx)rd qu'une affirmation de lovauté, tandis qu'il savait maintenant à quels égarements cette bravade servait d'enseigne.

Insensiblement, elle s'était dédoublée à ses yeux.

Absente, il l'évoquait encore telle qu'au-

trefois, altière et impeccable, sous son masque de maîtresse de maison ou de mondaine en visite. Présente, elle lui imposait l'énigme d'un être inquiétant et nouveau, bafouant, l)ar l'audace avec laquelle elle dépouillait toute hypocrisie, le mensonge social au milieu duquel ils vivaient. L'impossibilité de la concilier sous ce double aspect l'irritait comme un problème. Il s'imaginait naïvement qu'une femme du monde, par cela même qu'elle appartenait à une aristocratie de luxe,- de manières, d'éducation, de\ait garder dans la faute une retenue chaste et de pudiques défenses. Il avait cette idée très fausse que le délire des sens, parfaitement légitime chez l'homme, honteux pour toute femme qui se respecte, n'est justifiable que chez les vendeuses d'amour qui élèvent la volupté à la perfection d'un art.

M""" Noyzé l'avait bien détrompé. Saisi par l'ivresse acre, perverse et douloureuse d'une telle révélation, il la méprisait injustement, lui, son complice.

Un remords, en songeant à Serge, lui perça le cœur. Voilà vraiment en quoi son action était lâche et mauvaise. Sans doute il causait un dommage autrement positif à M. Noyzé et courait par là des risques pires. Mais c'est envers Serge surtout qu'il se rendait coupable de torts irréparables. Il se rappelait les visites qu'il lui rendait à l'institution Gigalle avec « Laurence ». Comme elle était douce, comme elle apparaissait bonne et pure en son rôle de mère! Il se la re])résentait, aussitôt après, en un désordre de soie et de dentelle. Des mots, des attitudes lui revenaient, qu'il écartait comme du feu. Que ce fût la même femme, il n'en revenait pas !

Au salon, M™ Trénis le voyant entrer, rrince dans son habit noir, fut frappée de ses yeux de fièvre :

— Tu n'es pas malade? 'i'u as maigri tous ces jours-ci. Qu'as-tu?

Il n'aimait pas qu'elle fît si att(>ntion à lui, cet intérêt le gênait. Il répondit avec une sécheresse où s'exerçait déjà sa dureté masculine :

— Je me porte à merveille. Pourquoi?

Elle soupira, résignée après quelques

scènes qui avaient gâté son repos :

- — Pour rien. Tu es si loin de nous maintenant. Tu vis si en dehors. Autrefois, tu me confiais tout.

Il la crut plus instruite, au ton du reproche, et répliqua :

— Je ne te cache rien ! Je désirerais seulement que tes amies n'espionnent pas ma conduite !

• Elle fut stupéfaite; il continua, raide parce qu'il ne se sentait pas la conscience nette.

— Est-ce toi qui autorises M"* Matha à suivre mes pas, à moucharder les fenêtres des gens chez qui je vais, à m'infliger tout le jour l'obsession de sa sale tête? Qu'est-ce qu'elle suppose? A qui en a-t-elle?

— Lucien ! s'écria M*"^ Trénis ; et protestant de son innocence avec chaleur, mais dignité :

— Tu ne me fais pas l'injure, j'espère, de croire que je surveille ta vie? Je ne com- ])rends rien à ce que tu me dis. Comment M'"" ]^fatha peut-elle s'occuper de tes affaires? C'est invraisemblable!

— Mais vrai pourtant.

n conta la cho.se au long, en laissant supposer qu'il se rendait à l'entresol en question, pour une l>onne fortune de passage : cela jeté avec la négligence discrète qui devait le plus rassurer M"'* Trénis. Même, il daigna préciser le nom de la jeune personne, Ilka Golovine, une Russe. D'ailleurs, elle n'habitait pas là. Sans insister, M'"* Trénis, com.me l'y autorisait seulement son expérience, leva un index amical :

— Ces étrangères, tu sais, il faut se méfier. Ce sont elles qui font souvent de l'espionnage pour leur gouvernement !

Il la rassura : on ne devait pas faire à M""^ Ilka l'honneur de la prendre au sérieux.

— • Mon Dieu, soupira-t-elle, moi, j'ai toutes les indulgences. Mais ton grandpère !...

Elle ajouta :

— Je tirerai au clair la conduite de M"'' Matha. Elle aura cru bien faire. C'est vrai, elle s'était inquiétée pour cette demoiselle Manon, Nanon?

De quoi se mêlait-elle ! D'ailleurs, assura Lucien, c'était fini. Il était trop raisonnable pour s'attacher. Ainsi M""® Noyzé, pour la-

quelle il convenait d'un léger flirt, il n'y pensait déjà plus ; il savait trop bien le respect qu'il devait à une femme que sa mère recevait, etc. L'étrange était la délectation qu'il trouvait à mentir. Cela ne lui était pas encore arrivé.

M""= Trénis dit :

— Ta contiancf me fait du bien. Il me semblait que tu ne m'aimais plus.

Et elle avait, sous sa faiblesse, tant de bonté, un si charmant sourire, qu'il eut ce cri aux lèvres :

— Maman, c'est faux ! Je vous trompe à plaisir !

Il s'en retint par honte, et aussi par pitié. Un coup de sonnette vibra, tandis que s'approchait le pas lent de M. de Vertsève.

— Voilà nos invités, dit-elle.

Lucien avait à peine salué son grandpère que les d'Anthénar se montrèrent. S'assevant à leurs places consacrées, ils opposèrent, au coin de la cheminée, leurs figures grimaçantes : elle, de vieille procureuse, lui, d'antique magistrat. Jamais ils n'avaient paru si ankylosés. Leurs paroles souvent en rrtard, comme la sonnerie des anciennes pendules, tombaient du fond du passé. Ils étaient étroits d'idées, entichés de noblesse, bigots, pleins d'honneur.

Le colonel Charpe, petit homme bilieux, les suivit de près. Son esprit de contradiction, sa courtoisie agressive agaçaient Lucien qu'il prenait souvent à partie ; se piquant de belles-lettres, le colonel le mettait en demeure d'expliquer les prétentions de la jeune 'école poétique, tel poème d'une obscurité voulue, souvent beau et souvent insane. Il n'v voyait aucune différence :

— Messieurs les symbolistes, vos amis, n'est-ce pas, jeune homme?

Il fondait, le verbe haut, sur une manifestation d'étudiants au quartier Latin, quand .M"" Dionée et Sa fille entrèrent. Tant que Lucien n'avait farit que s'attendre à les voir, il n'avait guère ressenti à l'égard d'Eve-Lise qu'une sympathie inquiète, un regret de l'avoir tellement perdue de vue. Leur af)];)arition le frajjpa d'un malaise dis- I)roiK)rtionné, tant il était excessif, et qui touchait pourtant an plaisir le plus aigu, i'iit-ce de rencontrer lu re^^ard ]iur de la

jeune fille? Fût-ce de toucher sa petite main gantée? Fût-ce de se retrouver en communion avec de vieux amis qu'il avait trop oubliés? Son premier balbutiement fut pour s'excuser auprès de la grosse et bonne M"** Dionée. Elle n'avait jamais suspecté sa délicatesse ni cru qu'il les dédaignait, à cause de leur position modeste. Pourtant son abandon les avait un peu peinées, elle le laissa deviner. Eve-Lise, aussi bien, ajoutât-elle pour expliquer la rareté de leurs propres visites, n'avait pas eu un moment de liberté, toute à la préparation de son brevet supérieur qu'elle venait d'obtenir. Ce dîner fêtait son succès. Il fut confus d'y penser, non qu'il l'eût oublié, mais cela avait glissé sur lui. Que n'avait-il songé à offrir des fleurs à Eve-Lise?

Mais comme on venait de passer à table et qu'il s'asseyait entre M'"*' Dionée et le président d'Anthénar, la jeune fille, qui lui faisait face, poussa un petit cri et devint toute rouge en découvrant un écrin sous sa ser\iette. Tout le monde resta en suspens, ^[me q'rti,-,is elle-même, mais M. de Vertsève souriait, et Arsène, qui était du secret, prit un air de componction.

— Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, mon enfant, dit M"® Trénis, touchée de la vivacité avec laquelle sa filleule courait l'embrasser.

— Oh ! dit Eve-Lise, honteuse de n'avoir pas deviné, et elle sauta au cou du vieillard qui grimaça de satisfaction.

— Vous remerciez avant de savoir?

C'est gentil !

11 tira de l 'écrin un fin bracelet d'or que de ses mains sèches il agrafa au poignet d'Eve-Lise. Elle promenait autour d'elle un regard ravi qui remerciait les êtres et les choses. Tant de candeur surprit Lucien. Un bijou la mettait-il donc hors d'elle?

Non, c'est (]ue la surprise venait de ce M. de Vertsève, dont la politesse glacée lui faisait presque peur. Sa reconnaissance, exprimée avec une bonne grâce simple, charma tout le mond(\ C'était si aimable, cet épanouissement d'âme rose sur son pâle et délicat visage ! Ne lui savait-on pas gré aussi d'être la vivante Jeunesse? Les d'Anthénar bc regardèrent a\ec un très vieux sourire. Le

colonel Charpe, cette fois, ne trouva rien à redire, au contraire! M"® Dionée était attendrie. Comme on se trompe ! Elle croyait M. de Vertsève avare, égoïste, desséché. Le plus étonné fut Lucien. Ne s'avisa-t-il pas d'être jaloux?

Ce n'était pas la première fois que se

manifestait cet antagonisme. L'indifférence

qu'affectait envers

lui son grand-pere,

Il tir.v de l'égîîin un fin bracelet d'or.

l'intérêt qu'il venait de montrer à Eve -Lise — pour un peu, Lucien lui eût demandé de quel droit? — cette façon publique de la récompenser, tout l'irritait, car sous leurs préventions réciproques, le vrai et fatal grief était la différence de leurs âges.

Seule, elle les emftéchait de se comprendie, rendait l'un hostile à toute ind-^pendance, l'autre intolérant'du plus léger joug.

Aussi le dîner lui eût-il été insupportable s'il n'avait rencontré parfois les yeux d'Eve- Lise. Jamais le convenu de la conversation ne l'avait autant excédé; soutenait-on une opinion sincère, elle lui semblait surannée ou médiocre. Ses pensées manquaient d'air ; il aspirait aux propos libres, aux vifs paradoxes de ses amis les artistes. Eux vivaient, se passionnaient pour ce qu'il y a de plus grand au monde : la beauté. L'intelligence les grisait comme un vin ! Ce pauvre colonel, qui faisait l'entendu, clignait de l'œil en parlant d'un article que M. Hél\s Fon[)ers, « qui cependant, concédait il, n'était pas le j)remier venu, » avait consacré le matin dans le Figaro à une statue bien étrange du Salon, d'un certain Gué[)ratte ! Cette statue, mais elle ne tenait pas debout 1...

— Je l'ai vue, moi !

dit ^I. Chari)e.

- Pardon, quel article ? interrompit Lucien très intrigué, car il n'avait pas lu le Figaro.

-^ Oui. dit m''"^ Trénis, je voulais t'en parler. Oh ! trois colonnes d'un enthousiasme ! Cela m'a même surpris. Car enfin cette lo...

— M. Fonpers l'appelle un chef-d'œuvre!

ricana le colonel. Ah!

ah ! mais j'ai vu des gens qui haussaient les épaules devant ce chef-d'œuvre ! Moi, j'ai étudié le dessin et l'anatomie, j'en puis parler. M. Fonpers est peut-être très fort comme poète — il prononçait poitaic — mais je le mets au défi...

Lucien n'écoutait plus; il connaissait si bien le thème : cet inavoué mépris des gens célèbres, cette envie, cotte rancœur (>-'ntre la renommée dont ils jouissent et la bohème dorée qu'on leur suppose. Il piéti-

naît d'impatience, tant il lui tardait de passer au salon pour y déployer l'article de FonjuTs. Lui qui lisait "chaque matin le Figaro, juste aujourd'hui... (Jue Guépratte serait heureux ! Et son amie Olga, comme elle serait fière ! Fonpers avait peut-être pensé à elle, en écrivant cet éloge.

Du moins, le sourire, le regard grave et ardent avec lesquels le remercierait la jeune Russe, lui étaient-ils peutêtre apparus d'avance? Les Braiim n'espéraient plus, maintenant, acheter V lo au ]}Y\x dér i s o i r e qu'ils avaient eu l'aplomb d'offrir ! Heureusement Guépratte les avait ajournés, peu pressé, en sa noble pauvreté, de se débarrasser si tôt de cette oeuvre qu'il aimait.

Tout cela roulait pêle-mêle dans

son esprit, et il s'efforçait au maintien conciliant de quelqu'un qui ne veut pas .se défendre, tandis que >L Charpe répétait :

• — Allez, jeune homme, vous avez beau dire...

« Au (lialilcl Au diable! » répondait le sourire crispé de la victime. Heureusement, M™° Trénis fit diversion. Lucien pensait :

« Voilà Guépratte connu d'un coup, apprécié, discuté. Cet article, signé d'un tel nom, aura un vif retentissement. C'est bien, ce qu'a fait là Fonpers, c'est brave! »

Une joie enfantine et délicieuse l'inondait. Il eût voulu voir la stupeur, l'émotion de Guépratte. L'article, dès qu'il put le parcourir, après s'être excusé sur l'impatience

de son amitié, dépassa ses espérances.

Comme c'était dit, et quelle vivacité d'arguments ! A la fm, une merveilleuse et lapi-

Olga. obtint, p.\r s.\ protection, de voir

Page 1