‹ L'essor (volume 2)Chapitre 3 sur 18 · II. LUI nXISAIT LA MAIN GOVP SUR · texte numérisé non relu

II. LUI nXISAIT LA MAIN GOVP SUR

semblerait une h\ pocrisie inacei'i)table. Croyante, elle avait l)eaucoup pleuré et ne s'était résignée qu'à la longue, dans l'espoir qu'il changerait, lui demandant seulement, par resiiect bien féminin des conventions, qu'il l'aerompagnât quelquefois le dlmanehe à la messe.

Elle soupira :

Oui, je sais... mais il changer?.

d'idées. Il en changera ou il se tuera.

Il est vrai que le suicide seul... et

Favas a dû y penser plus d'une fois.

Il revoyait le médecin, à table, faisant ployer sur son doigt la lame du couteau.

— Ah! reprit-il, on a beau dire, un Dieu qui permet de telles souffrances, tant de misères ■ et tout le

mal qui règne sur la terre !...

— Lucien ! dit-elle à son tour. Ce fut le rappel à une trêve, l'invitation à ne point troubler leur affectueuse entente, le repos qu'elle avait bien gagné, à sa délicate satisfaction, car elle aimait le monde et ci'oyait devoir se ménager d'opportunes relations dans l'intérêt de son fils.

Il lui raconta sa visite à Guépratte. essaya, — car elle n'était pas artiste, malgré le don particulier qu'elle a\ait de découvrir des bibelots et des meubles anciens. — de lui faire comprendre l'enthousiasme que lui avait insi)iré le sculpteur et le commencement d'affection qu'il lui vouait déjà, iroù il espérait >"^ t^u'unc bonne amitié

pourrait sortir.

— Ah ! fit-elle, peu convaincue, tu crois?

Elle se défiait des artistes et elle n'augura rien de bon de l'histoire de la jeune Russe, confidence qu'ensuite il regretta. Tout (^e qui sortait de l'ortlinaire semblait à M"" Trénis louche et dangereux.

— Je ne comprends pas trop, dit-elle,

que tu places tes sympathies chez des homnic-s de talent, je le veux bien, mais dont l'existence n'a ni la régularité nécessaire à l'équilibre des facultés, ni la tenue morale qui vous assure la considération des gens sérieux. Oh I tu es parfaitement le maître, ajouta-t-elle bien vite, mais pourquoi ne pas te lier avec des jeunes gens de ton milieu, il y en a de « si bien » ?

— Cite-m'en un, chère mère, dit Lucien un peu piqué. Ce n'est pas Carbon, j'imagine, ni Roger Hardeuil?

Elle ne releva pas la pointe, \-oulant rester dans la tiédeur de son bien-être ; et rappelée à un détail qu'elle oubliait, elle tira d'un livre à couverture de vieille soie un coupon de théâtre.

— A propos, voici une baignoire pour la Comédie- Française. Justement M. Carbon vient de l'envoyer. C'est pour ce soir : Ph'cdre. Comme M""" Dionée et ma filleule étaient là, je leur ai offert deux places.

Elle ajouta :

— J'ai été bien aise de leur faire ce petit plaisir, elles n'en ont pas trop. Cela a paru ravir Eve-Lise. Elle était très en beauté aujourd'hui.

Lucien ne put s'empêcher de dire :

— Veux-tu parier que ces places seront revenues à Carbon au dernier moment, et qu'il n'aura su qu'en faire?

Et comme elle repoussait cette supposition désobligeante, il lui raconta l'histoire du déjeuner. Elle en rit, du bout des dents, et indulgente :

— Chacun a ses défauts. J'ai toujours trouvé ton ami Carbon plein d'égards pour moi.

C'était une allusion au peintre Symorc, négligent, qui ne leur avait pas envoyé de cartes pour l'ouverture d'une exposition. Lucien sourit, connaissant le point faible de M™" Trénis ; une marque de déférence la flattait plus que tout.

— Eh bien, petite mère, tu as bien fait d'inviter les Diunée. Nous irons voir Plùdre, quoique j'aie plus envie de dormir... Qui as-tu vu d'autre?

— Mais les Anthénar, le colonel Charpe, la belle M'"^ Xoyzé, M™"^ Hardeuil et ses filles, la vieille M"'"' Matha, M"'' d'Artigues, et M"^ Braiim, que j'oubliais.

Au fur et à mesure, il les évoquait, les Anthénar, le président et sa femme, mode-

Les Anthénar.

lés l'un sur l'autre par la vie. arrivés à parler et à penser de même, deux vieilles figures de magots bonnes à se faire pendant au coin d'une cheminée. Le colonel Charpe. chef de division au ministère de la Guerre, un raseur pointilleux, d'une politesse cassante. La mère ^Latha, asthmatique et boiteuse, qu'il détestait, parce qu'elle colportait les cancans, les inventait au besoin. M""" d'Artigues. la femme d'un av-x^at à la Cour de cassation, une petite chèvre noire et barbue, prompte à se cabrer, d'un entêtement incoercible, mère de sept ou huit chevreaux noirs et malfaisants. M""" Eraiim, la

femme du banquier, une grasse juive, dont le teint bilieux gardait un reflet d'or, dont

M™* D'AltTlGUES ET LA. VIEILLE M™' MaTHA

la robe bruissait à la façon des billets de lianque, et qui avait un jour trahi sa race ■en soupesant un peu trop longtemps une statuette d'argent ancien que lui montrait M'"" Trénis.

Dans tout ce monde, Lucien ne comptait (le sympathies que pour la bonne M""* Dionée et Eve-Lise, M™" Noyzé, et Clotilde Hardeuil, si dédaigneusement belle à seize ans, avec son flot de cheveux auhiirn, son teint éclatant de fée. A côté d'elle, Eve- T-ise avait dû paraître bien pâle, en sa robe modeste, sa grâce frileuse et rétrécie.

M™" Trénis l'aimait et la protégeait : une vieille amitié l'attachait à M""^ Dinnée, veuve comme elle, et très appauvrie depuis la mort de son mari, ruiné par des spéculations hasardeuses.

M-^^ Trénis disait :

• — M"* Hardeuil a demandé de tes nouvelles avec insistance, elle se plaint que tu ne voies pas davantage son fils.

— C'est un serin, fit-il avec tout le mépris qu'il pouvait ressentir pour un grand bellâtre uniquement occupé de sa toilette, jouant aux courses, et méprisant tout ce qui n'était pas riche ou titré.

— Mais Clotilde?

Il ne répondit pas, sachant bien qu'elle ne lançait pas ce nom au hasard, et qu'elle y joignait d'inavouées espérances, trop lointaines d'ailleurs pour n'être pas précaires, comme au plus beau parti qu'elle pût rêver pour lui. Certes il se fût montré bien difficile en ne trouvant pas Clotilde à son gré; quoiqu'il lui en voulût de ressembler tellement à sa mère et à sa sœur aînée, dont la morgue s'accentuait en un port de tête altier. Elles étaient millionnaires; eh bien, après !

— Leur tante d'Aul)Uzon est bien malade! dit M"' Trénis.

— • Et elles vont hériter? demanda-t-il ironii]uement. Qu'elles sont à plaindre!

— Voilà ton grand-père, ^L de Vertsève entra, petit, voûté, la

figure osseuse et glabre, vêtu de noir, avec cette correction sévère et digne qui convenait à un ancien président de Cour d'appel. Il avait donné sa démission, lors de la réforme de la magistrature. C'était le regret de sa vie, bien qu'il n'eût pas cru devoir agir autrement. Détestant le régime républicain et parlementaire, il ruminait une amertume qui se mêlait à tous ses propos. Il était bien souvent en désaccord avec les

goûts et les idées de Lucien, et c'eût été une cause de conflit dans le ménage, si M. de Vertsève avait gardé toute la verdeur qu'il montrait encore, cinq ans auparavant. Mais il déclinait, la vue et l'ouïe affaiblies; il y avait plus d'automatisme que de force persistante dans son attitude, et bien souvent il était absent, alors qu'on le croyait là, enfoncé dans un de ces silences glacés dont il avait l'habitude.

Lucien s'écria avec effusion :

— Bonjour, grand-père !

— Bonsoir, dit le vieillard après un temps; et sa main qui ne se livrait pas, son visage qui restait insensible, cette fois après tant d'autres, troublèrent le jeune homme comme un blâme informulé, une défiance qui n'existait pas. Ce n'était que la sécheresse d'une âme blasée, qui se mure aux émotions du dehors. Mais Lucien avait l'âge où l'on A-eut être recherché, choyé ; son égoïsme n'admettait pas celui de son grandpère.

Il sembla qu'une petite bouffée froide fût entrée dans le salon. L'intimité s'en ressentit.

^I"" Dionée et sa fille orrupaient déjà la baignoire. Elles avaient dû dîner en hâte, prendre l'omnibus, du fond de Vaugiranl.

En voiture, M"^ Trénis avait "' dit à Lucien, qui se tenait raide / pour ne pas froisser son plastron : '^

— Mais au fait, c'est jour d'abonnement !

Et elle ajoutait, passant pardessus quelque scrujjule inavoué :

— D'ailleurs, je suis sûre que ces dames sont parfaitement mises !

Elle venait de songer que les Braiim seraient dans leur ^f ^^r. V

avant-scène et >[""" Xoyzé au balcon. Son premier coup d'œil la satisfit. Tout en noir, M""" Dionée était la correction

même, et Kve-Lise parut charmante, dans une robe gros bleu, échancrée en V. Un ruban de velours faisait res.sortir la blancheur de son cou. A ce ruban pendait une croix de filigrane d'or, enchâssant des roses de belle eau. M™* Trénis, qui les lui avait données au jour de l'an, lui sut gré de l'attention. Affectueuse, elle retint les deux femmes sur le devant, mais M""^ Dionée la força d'accepter sa place. Elle était énorme et agile, très fine sous son masque empâté, au milieu duquel un petit nez se retroussait, sur une bouche d'enfant.

La considération amicale qu'elle témoignait à Lucien se nuança du sourire dont elle salua leur coude-à-coude. Elle savait bien que son embonpoint la rendait un peu ridicule, et elle se le faisait pardonner en se rencognant d'une façon discrète, respirant sans bruit.

Lucien se tenait derrière Eve-Lise; il avait eu l'impression flatteuse qu'elle l'avait trouvé bien, à son entrée, et il revoyait la vivacité avec laquelle elle s'était retournée pour lui sourire. Très à l'aise, en son habit léger, il exagérait sa désinolture.

L'entr'acte finissait. Des files d'habitués regagnaient leurs fauteuils. Certains, debout, le dos à la scène, envoyaient aux loges de petits saints. Il tomb.iit du lustre une lumière abondante et terne, d'or éteint. Lucien avait trop chaud, et le brouhaha de la salle lui rappelait \o grouillement confus du Palais de l'Industrie, lui suggérait, c^ous l'habit noir conventionnel, les corps (le tout âge et de toute structure qui apparaîtraient, grotesques, si le théâtre devenait, subitement, I.T salle du conseil de revision. Le contraste, à cette idée baroque, s'accusait entre les gars frustes de la mati-

lîTSÉVR ENTRA.

.lée et ces mondains à figure pâle et fatiguée, qui avaient tous un air de famille et semblaient liés par une franc-maçonnerie. Il v avait là des visages sur lesquels il ne savait mettre un nom, mais qu'il reconnaissait pour

EvK-LlSE TENDIT LA BOITE A LuGIEN.

les avoir \us aux premières, ou dans le nionde. Beaucoup même l'agaçaient, par l'insolence tranquille de leurs yeux clairs. Quand il eut, en se penchant à droite et à gauche, passé la salle en revue, il lui fallut en revenir au petit chignon d'Eve-Lise, qui, tordu à l'anglaise, sous un chapeau de feutre, lui bornait l'horizon. Pendant un instant, il ne regarda plus que ce joli tampon de che\eux châtains, le cou très fin, sous le ruban de velours, les épaules tombantes, la grâce mystérieuse de la taille. Eve-Lise sentit peser sur sa nuque ce regard, qui l'attira. Rien qu'en ployant son cou et en redressant son buste, elle dessina, d'un trait, sa minceur élégante. Son visage,

dans le clair-obscur de la baignoire, rayonna du charme inexprimable d'un regard et d'un sourire d'ombre, quelque chose d'aussi doux et d'aussi pénétrant que l'arôme du bouquet de violettes qui s'exhalait de sa ceinture.

Elle avait rarement cet air dt bonheur. Fallait-il l'attribuer au théâtre? Lucien voulut lui parler, et bien que familier, ainsi que l'y autorisait une connais.sance d£ plusieurs années, il ne trouva pas tout de suite une phrase, même banale. Pourquoi;*-— Il ne ressentait à l'ordinaire ni gêne ni timidité vis-à-vis d'elle, et cependant un sentiment nouveau, né de la seconde, lui montrait, dans la petite amie d'hier et de toujours, la jeune ni le en train d'éclore, Lêtre en fleur, particulièrement exquis et inquiétant ce soir-là. Devant cette candeur suave et noble, il éprouvait à la fois une pudeur de sa clairvoyance et une honte, en face de cette vierge, lui qui connaissait le mal et avait profané l'amour. A quoi se niêait pourtant l'orgueil mâle et absurde, de la prépondérance qu'il en tirait.

— ■ Voici le programme, dit-il en se î)enchant vers elle; et il lui offrit du même coup sa lorgnette :

— C'est M"® Bartet qui joue Phèdre; Mounet-Sully : Hippolyte.

Les trois coups retentirent. Chacun les perçut d'un petit tressaillement dans le dos. Le silence, à mesure, descendait ; il devint rigoureux, quand, avec une lenteur magistrale, le rideau se leva.

Lucien écouta sans enthousiasme. Il songeait à V flippolvtc d'Euripide, qu'il jugeait autrement j)oignant. à travers la traduction de Leconte de I.isle. Dans le chefd'œuvre de Racine. la phraséologie allégorique, les métai)hores disparates le rendaient injuste envers la noblesse des sentiments et l'âme délicate des personnages, .-^ussi bien, l'accablement de sa journée trop remplie pesait sur lui. et il savait combien les sensations déjx-ndent du moment.

■yt

^JP^

— A TrOUVILLE, il y avait toujours cent PlillSONN-iS POl'R MF V)IR SORTIR DE LEAU.

L'Essoi

L'entr'acte venu, il courut acheter chez un confiseur de la Place une boîte de caramels verts au chasselas, délicieusement acides, pour Eve-Lise.

-- Oh! dit la bonne M™^ Dionée, sans manteau ! Vous auriez pu prendre mal !

Eve-Lise, qui venait d'en offrir à Trénis et à sa mère, tendit la boîte à Lucien :

— C'est très imprudent !

^Lais il vit bien qu'elle était touchée.

— Ah! les Braiim, dit-il en vo\ant se remplir une avant-scène. Tiens, qui donc est avec eux? M. Braiim a l'air d'avoir fait un mauvais coup. Parions que le gros monsieur rouge auquel il donne la meilleure place est un dindon qu'il va plumer.

Il voulait faire rire Eve-Lise; M"^ Trénis lui jeta un regard irrité.

— C'est une mauvaise plaisanterie, maman, ne vous fâchez pas. D'ailleurs, leur fils est très bien, avec sa figure poupine et ses yeux noirs caressants, le cJioU Ephrem. Regardez, Lise ! C'est dommage qu'il ait les épaules voûtées de sa race ; avec son menton relevé, cela compose un singulier mélange d'arrogance et de bassesse. Bah ! — reprit-il avec un claquement de doigts, pour répondre aux nouvelles marques de mécontentement que donnait sa mère, — qu'ils soient comme ils voudront, ça m'est égal !

— Quel enfant terrible ! soupira M"" Dionée en secouant la tête, très amusée.

Eve-Lise, pour faire diversion, fit passer les caramels.

La pièce cie nouveau se déroulait. Lucien y prêtait une attention plus scnitenue, gagné peu à peu.

A ce moment, un mcnivemont df V)ras, un drapement fie robe soulignant la hanche, accusèrent la féminité de l'nctrice. Ce qu'il y avait de passionné dans la langueur fiévreuse de Phèdre apparut à Lucien tangible et matérialisé ; son regard s'attacha aux bras nus, aux pieds nus sous le maillot chair. Son plaisir esthétique se dédoubla ; et ce lui fut une jouissance encore, car il savait bien que sous la forme et le masque de Phèdre, qu'il voyait se mouvoir et entendait gémir d'une voix triste et pure, l'actrice, en corps et âme, existait pour son propre compte.

si bien qu'il ne savait si cette attraction fugace qu'il ressentait le portait vers Phèdre ou vers l'interprète.

Que de fois, dupe d'une émotion semblable, avait-il senti vivement le charme trouble de la plastique théâtrale, abusé par ce prestige de la rampe qui met en lumière et en relief tout ce que la femme y livre d'elle! Que de fois il s'était laissé prendre à l'illusion qui lui montrait, par exemple, la vieille M"® Coryse, de l'Odéon, toute jeune et désirable, sous le chatoiement des étoffes et le mensonge des fards! De là, à divers degrés, la séduction irritante qu'exerçait sur lui tout ce qui touchait au théâtre : décors, oripeaux, mirage des actrices, depuis la plus haute, étoile d'Opéra, ballerine en corolle de gaze, gymnaste souple, jusqu'à la saltimbanque de foire qui grelotte en maillot rosâtre. Xe revoyait-il pas, tel soir d'années disparues, un geste de la grande tragédienne de l'éjxtque, levant le bras si haut qu'il distinguait, sous la manche fendue du blanc péplos, le creux ^ blond de l'aisselle?

Là-dessus, il évoquait subitement madame Noyzé, peut-être parce qu'elle avait un air de grande amoureuse, avec sa prestance et sa figure mobile, éclairée d'yeux pareils à des diamants noirs. Si bien qu'à l'entr'acte, il dit :

— Vous ne sortez pas? Je vais saluer M'"^ Noyzé.

— Et les Braa.n? insinua ^P' Trénis; mais il fit le sourd.

Il savait M°" Xovzé placée au balcon, du même côté qu'eux, juste au-dessus de leur baignoire, peut-être. Il leva la tête au plafond, comme s'il eût pu apercevoir la jeune femme. 11 songeait à la coquetterie et aux raffinements de toilette qu'on lui prêtait, se rappelait un bavardage surpris entre Louisa, femme de chambre de M"" Xoyzé, et Xanische, au cours duquel Ivouisa énumérait les richesses de linge dont regorgeaient les armoires de sa maîtresse.

0 La belle M""" Xoyzé! »

Sa mère et lui l'appelaient malicieusement ainsi, depuis le jour où elle avait dit devant plusieurs personnes, avec une assurance drôle :

Elle s était amocraciiiîe, au cours d'cne chasse, de la belle mine de M. Noyzé.

— Oh! je suis très belle et je ne m'en cache pas ; je suis jjarfaitement faite. A Trouville, il y avait toujours cent personnes pout me voir sortir de l'eau! »

Elle n'ajoutait pas ce que pensait de cela son mari, grand homme roux à torse de cent-gardes, portant la moustache et l'impériale cirées. Leur mariage avait fait beau bruit à Alençon. Fille d'un riche usinier de l'Orne, fougueuse, despotique, toujours à cheval et suivie de lévriers, elle s'était amourachée au cours d'une chasse, de la belle mine de M. Noyzé, alors lieutenant de cuirassiers, pauvre et endetté. Pour forcer la main à ses parents, elle avait exigé qu il l'enlevât, et, leur union rendue indispensable, elle l'avait enrichi de ca personne et de sa fortune.

Depuis longtemps, il avait donné sa démission, menait la haute vie, faisait des affaires. Ils avaient un grand garçon de quinze à seize ans, bichonné, traité en poupée par la mère, joli comme une fille, et dont le vernis élégant recouvrait un être fin et aimant, trop sensible pour ne pas souffrir de bonne heure, et pour lequel Lucien ressentait une de ces amitiés de collège qui attachent les grands aux petits. Il le plaignait d'avoir une mère aussi frivole et un père... Mais comment définir M. Xoyzé?

Il possédait ce maintien épaulé, carré, qui répond d'avance à tout, et une réputation d'escrime qui paralysait les mauvais sourires, depuis qu'il avait tué, le plus correctement du monde, un clubman «trop spirituel, M. de Blaynes.

S'il fallait croire, d'ailleurs, tout ce qui se dit! Pourquoi l'amitié qui unissait le couple au sénateur Tarpin- Malus, ce vieux renard jacobin, n'eût-elle pas été désintéressée? Les Noyzé n'étaient-ils pas riches, bien qu'après le krach des mines d'argent on les eût proclamés ruinés? En tout cas, leur fortune aj)])arente, sans que les sources qui l'alimentaient fussent bien établies, les cautionnait dans le monde.

M™' Trénis, peu encline à croire le mal. les croyait calomniés, comme ceux qu'on er.vie.

Lucien s'attardait sur le palier du foyer, quand des chuchotements, suivant

d'une flambée de poudre toute nouvelle gloire parisienne, soufflèrent :

— Hélys Fonj>ers ! Hélys Fonpers !

Avidement, il regarda le poète célèbre

des sonnets d'Atalante. l'auteur de la Robe Je Xessi/s, roman d'une sensualité ardente et d'une magie de style extraordinaire.

Quelques semaines auparavant, on avait acclamé à la Comédie- Française son drame en vers : Lucrczia Sarfi. Jeune encore, il remplissait Paris de ses succès, de ses bonnes fortunes, de la légende qui se formait autour de son dandysme et de ses excentricités. Les journaux illustrés avaient reproduit ses traits, mais aucun n'avait pu rendre la vigueur expressive de ce visage de prince maure, aux arêtes si fines et si nobles, ni la splendeur de ses yeux fauves, ni la patine chaude et mate de son teint.

Accompagnant la comtesse Gorska, que suivait le mari, sur des jambes torses de basset, Fonpers s'avançait la tête haute, un sourire félin aux lèvres, unique en sa façon de monter l'escalier de marbre, d'un pas lent, sous ces regards d'apothéose. La femme à laquelle il parlait, d'un air caressant et impérieux, semblait fière de l'effet qu'ils produisaient; elle rengorgeait, avec une grâce \oluptueuse. un cou de cygne. Devant eux les habits noirs s'écartaient et se refermaient en un sillage, courtisans du triomphe.

Une ivresse courte, une admiration violente, saisirent Lucien : un dieu, un jeune dieu venait de passer, nimbé de grâce et de force, avec un amour de femme en litière à son orgueil . 1 1 se jugea bien peu de chose, envia le talent de Fonpers, son bonheur. Dans l'ingénuité de son âge, quelque chose d'amer creva en lui. Devenir cet homme, dominer la foule, ou seulement, très obscur, être un grand artiste comme Guépratte !

Il en oubliait M™*" Xoyzé. Elle lui apparut à l'autre bout du foyer, son fils à côté d'elle, comme un page. Elle s'avançait grande et souple, et ses yeux, le reconnaissant, lui dispensèrent ce rayonnement noir qui était leur sourire. Il fendit la presse, ft aux premières paroles :

— .\vez-vous vu Fonpers?

Elle demanda, ironique :

— tst-il ave<: M"^" .le Langes.''

— Non, avec la comtesse Gorska.

— Déjà? fit-elle; non, je ne l'ai pas vu. Elle ne mé<'i'nnai.s?-.nit pas le génie du

THjète, estimait seulement ;^u"on parlait trop «le lui, feignait (k- < roirt- que tant d'adulation ix)urrait le gâter : jalouse au fond, nmme r>eau(oup de femmes, parce qu'il brillait ilans une sphère supérieure, adressait son culte à des mondaines titrées auxquelles elle ne se comparait que pour se juger plus jeune et désirable. Désirable, •certes, elle l'était! Et les regards des hommes nui les coudoyaient le disaient bien, regards qui, tenant peu de compte de ses deux jeunes gardes du corps, agaçaient singulièrement Lucien.

— M. Noyzé ne vous a i^as accompagnée? demanda-t-il. par un appel mental à la protecti.in que le bras robuste du mari conférait à la jeune femme.

■ — • Non, il est souffrant, d'un bobo au genou. Il s'est heurté je ne sais où, l'autre jour, à bic\ dette.

Si rimi)ertinence de son ton faisait douter de la nature de ses sentiments envers son mari, ceux qu'elle vouait à son fils n'eurent rien d'équivoque, et un éclair de tendresse presque animale iiïumina sa figure lorsqu'elle ajouta :

— Vous savez que je monte aussi? J'apprends avec mon f>etit Serge.

L'adolescent enthousiasti:- dit :

— Oh! maman a tout de suite appris.

Elle a un chic !

La sonnette de l'eut r" acte tintait.

— Nous battrons le record cet été, di!: Lucien; je m'entraînerai avant.

— Venez donc au manège, dit-elle.

Serge vous écrira les jours et heures. Ce sera amusant de monter tîisemble.

Il promit. Avec eette vivacité d'imagination qui lui montrait tout en éclairs, il se rt-fjrésentait la jeune femme .sous ce costume d'homme, blous<- <'t culotte bouffante, si disgracieux pour nui ne sait le jxDrter, mais dune séduction si perverse chez certaines. Inquiet, il lui semblait t^ue M""' Noyzé était l>ien grande. Il eût préféré, pour elle comme pour lui, le cheval; ot la vision d'une amazone qu'il escortait jiassa, au trot, dans les

allées de sable de la forêt iv 1" ouiaineble.i.:. Elle tournait vers lui ses lx;aux yeux de diamant sombre; la cerise de ses lèvres s^iignait, fendue au milieu et offerte au tx-cquètement.

Il fut tout étonné de s^ retrouver dans la baignoire, un instinct machinal l'y avait reconduit. Eve-Lise et les deux femmes lin firent l'effet d'étrangères. Il ne «• réhabitua que peu à peu, en respirant l'oc^ur tiède

— Hélvs Fonpeus! Hélys Foni'Eks ?

du petit bouquet de violettes, en rei)ren.n;t {X)Ssession du chignon brun et de la nuque Ijne d'Eve-Lise. qui lui masquaient une partie de la scène.

Mais le sens des vers lui éc!uii)pait, quoiqu'il les perçût distinctement. Une eniotion tumultueuse et vague l'agitait, sans qu'il sût si c'était son bref et suggestif entretien avec M'"^" Noyzé, ou bien le pass.iue auréolé de Fon[)ers, qui remuaient ainsi ^«.n cœur avide, insatiable de sentir.

Puis un apai.scment se lit. Il s«: dit qu'il était délicieux de vivre avec t-ette intensité, cette complexité fugaces. Sa f.iiigue même donnait à ses sensationis yutç

acuité fiévreuse. Deux joies, en ce flot trouble, subsistaient, deux joies chastes, deux ioies hautes parce qu'elles semblaient dénuées de tout intérêt personnel immédiat.

C'étaient la précieuse connaissance liée avec Martial Guépratte et l' infiniment suave présence d'Eve-Lise.

Trois semaines après, il achevait de s'habiller pour aller rejoindre, au manège de la Porte-Maillot, M"'' Noyzé, et s'a\dsait que sa bicyclette, remisée en bas, à la garde des concierges, avait besoin d'une réparation, quand le timbre vibra. Il ouvrit à Serge, essoufflé des cinq étages.

-— J'ai voulu vous éviter le dérangement, maman ne peut monter ce matin.

Il jeta son chapeau tyrolien sur une chaise, releva, d'un geste caressant, ses cheveux bouclés, en cherchant des yeux, instinctivement, un miroir. Son rostume de bicycliste, gardé par coquetterie, moulait sa poitrine et ses hanches d'un jersey bleu sur lequel s'ouvrait un veste court; une- culotte dégageait ses jambes, nerveuses et fines sous des bas à côtes mi-couleur. Il était charmant, comme en travesti.

Et, regardant Lucien avec un regard affectueux, il rappelait tellement sa mère que sa séduction en prenait une grâce équivonue.

— J'espère que M™* Noyzé n'est pas souffrante?

Lucien goûtait fort ces leçons en commun, où sa supériorité lui j^ermettait de jouer le rôle de moniteur, soutenant la jeune femme, courant à ses côtés, prêt à lui ouvrir les bras en cas de chute. Elle partait, ma foi ! Et légère, et souple, très gracieuse en jupe courte, fendue sur culotte courte. Le rose de l'audace et l'ivresse de l'efïort allaient bien à sa figure éclatante; elle respirait avec un sourire d'oppression exquis, tandis que, sous le petit plastron de chemise d'homme, sa gorge s'enflait et s'ab'iissait en vague douce.

— Non, une migraine seulement.

Serge n'ajouta pas que cette migraine

suivait une scène de rentrée de bal, faite par son père. Habitué à dissimuler ses émotions, il souriait en montrant les dents, qu'il avait petites et blanches. Lucien ne se doutait pas que ce sourire eût voulu mordre, et que l'enfant redoutait et haïssait son père. C'était ainsi pourtant, soit nue, par des maladresses ou des brutalités, M. Noyzé se fût aliéné ce cœur féminin, soit que, surprenant aux portes des

Elle partait ma foi! et lkgère et souple...

discussions étouffées, Serge eût pris parti pour sa mère, étant tout son caractère, tout son sang. Il demanda :

— Je ne v^.^ dérange pas, au moins?

— Pourquoi donc?

Serge fit, avec une malice provocante :

— \'ous auriez pu cacher une belle dame dans un placard, celle avec qui je vous ai rencontré avant-hier !

— Où donc?

— Faites l'ignorant !

Place de la Madeleine, au marché aux fleurs.

Vous lui avez même acheté une gerbe de mimosas et d'oeillets. Je passais en fiacre, avec maman. Elle est bien jolie, cette dame.

— Ah ! dit plaisamment Lucien, vous vous y connaissez donc, à votre âge, polisson !

Et souriant, flatté :

— C'était Manon.

Il ne l'avait pas revue, depuis la nuit voluptueuse, ne l'avait pas même recherchée, par dilettantisme, gardant meilleur le .souvenir poétisé des caresses, craignant peut-être de rattacher à elle, ou détourné par son flirt avec M""" Noyzé. Cette rencontre, en six semaines, avait été la .seule. Il est vrai que Manon, ainsi qu'elle le lui avait confié, avait été soigner sa mère malade, à Vannes. Voyageant seule? — Hum ! Son inconstance était légendaire, ses coups de tête innombrables ; mais le bon était qu'on la retrouvait la main tendue, les joues fraîches au baiser, en camarade, et qu'une tendresse avec elle pouvait avoir, pour symbole odorant et éphémère, la gerbe de fleurs qu'il lui avait offerte, sur une place publique, au milieu des passants.

— Tenez! dit-il.

Furetant dans un carton, il en tirait une

feuille de papier, sur laquelle une aquarelle de Symore représentait Manon, de face, si

Vous LUI AVEZ MÊME ACHETÉ UNE GERBE DE MIMOSAS ET d'œII.LETS.

bien venue que Lucien await soutiré au peintre cette pochade, dont la gorge et les épaules s'en allaient etlîlochées, en essuiement de pinceau. Serge s'anima^ la rougeur de Chérubin vint à ses pommettes.

— Vous me la ferez connaître? implorat-il crUinement.

Lucien lui passa la main sous le m*^nton :

— Et que dirait votre maman? Mais m'a-t-elle vu?

— Bien sur. elle a ri.

Et livrant le secret de son amour filial, (le sa gratitude passionnée envers celle qui lui passait tout, il dit :

- — Oh ! maman ! per.^cnno ne sait ror.i-

bien elle est indulgente, comme elle a les idées larges.

Lucien pensait : « Trop larges, si les médisances sont vraies. » Mais les illusions de Serge le touchèrent.

— Et votre « bachot », Serge?

Il se demandait si cela lui nuirait auprès de M""** Noyzé : elle affectait de le traiter en enfant, en aîné de Serge. Si elle allait

— Nli Pl-KURK' T'AS, MON PETIT SlCIiGI':.

é^r'- un |)tni [jiijiiiV de jalousie, contre j\Iat: -n? Son flirt s gagnerait-il?

— Ah! mon Ijachot? Cela en fait, du lir ige à la mai.son ! Maman s'obstine à me g i nier externe, veut me payer un profes- Sr-ur a la maison, tandis que mon père voudrait m'enfernier dans une « l)()îte », une sale « l)OÎte » !

Ses traits .se tiraient douloureusement, à cr-tt.e menace qui ravivait sa rancœur contre S'»n père.

— Mais, .s'f'crii Lucien, sans se rendre ompte des mobiles personn-i'ls qui le poussaient, voulez vous que je vous serve de ré-

pétiteur? Je ne suis pas si loin de mes examens que je ne puisse vous chauffer pour le \ôtre.

— Mais vous n'auriez pas le temps!

— Oh! j'en ai de reste, je ne prépare pas sérieusement mon agrégation de droit. Mon service militaire va dans quelques mois arrêter mes études.

Serge, très remué, dit :

— Vrai, vous consentiriez ! Oh ! que maman sera contente! Vous verrez, avec vous je travaillerai très bien, i^^uand commençons-nous ?

Et se mordant les lèvres, la voix soudain altérée :

— Je le disais bien à maman, que vous seriez un ami pour moi, et [)our elle aussi, n'est-ce pas? Elle a tant be.soin d'affection, oh ! tant besoin !

Une ombre noire passa sur son visage ; la cordialité de « grand », que venait de lui témoigner Lucien, touchait à vif ses sentiments opprimés de « petit »! Ce que sa pudeur, sa fierté, l'auraient empêché de dire, un peu de bonté, sa reconnaissance, l'emportèrent. Et sanglotant tout à cou[) sur la poitrine de l'ami :

— Oh! si vous saviez, papa la rend si malheureuse ! — Ce mot de « papa » lui était échappé, dans un reflux de ce qui pouvait lui rester de tendres.se pour son père! — Il ne la comprend pas, je crois qu'il ne l'aime plus, je ne sais pas s'il l'a jamais aimée ! Et il la gronde si souvent à cause de moi, il dit que je suis un paresseux. Mais un rien me rebute, mon professeur du lycée se moque si lourdement de moi. Pour elle, pour elle seule je veux réussir à mon baccalauréat ! Elle est si tendre, elle a iK)ur moi des soins que je ne peux dire. Tous les soirs elle me borde dans mon lit. Vous la voyez qui sourit, qui se forre à parler. Mais bien souvent <dle est triste, elle a les yeux rouges. Je ne suis plus un enfant, il y a des choses que je comprends trop. Mon père est injuste pour elle, il est méchant, il lui parle durement : alors moi. mon cœur se crève!...

Et son cœur se crevait, au pauvre enfant, et les grosses larmes gâtaient son jolL visage, ruisselaient sur le coquet costume, qui paraissait là tout piteux et déplacé.

Très ému, Lucien dit :

— Ne pleurez pas, mon petit Serge. De venez vite un homme. Ne pleurez plus 1

Il lui essuyait les yeux, avec une envie folle de le seirer dans ses bras, de trouver les mots qui consolent, et c'était plus fort que lui, en même temps, il lui semblait que c'était M™^ Noyzé, petite fille, qui se lamentait là. Il ne savait pas que Serge était venu le trouver, tout gros de chagrin, luttant contre une détente nerveuse, sous ses airs d'espiègle mauvais sujet.

Lentement. Serge se reprenait. Avec la mobilité de son âme si peu virile, sa coquetterie revenait, et comme ses yeux lui faisaient mal :

— Laisse-moi les mouiller d'eau fraîche, demanda-t-il fraternellement.

Il prit les mains de Lucien dans les siennes qui brûlaient.

— Je ne pourrais plus te dire "àoiis, à présent.

Chez M™^ Hardeuil, à cinq heures, en visite.

— Ah! bonjour. Lucien, disait-elle avec indulgence. Votre mère va bien?

M. de Vertsève? Il y a longtemps qu'on ne vous a vu?

Il s'excusait. Sans l'insistance de M°" Trénis, peut-être eût-il remis à un autre mercredi cette corvée; ce qui l'avait décidé surtout, c'était l'espoir, donné par M™* Noyzé, qu'il l'y retrouverait. Et son regard alla la chercher, près de la table à thé, dans le salut correct qu'il adressait aux dames.

— M"* Clotilde se porte bien?

— Elle est sortie avec M""' Rim, elle va rentrer. Je crois qu'elle a quelque chose à vous demander.

M™" Hardeuil fut interrompue par l'entrée d'une grosse dam?, la générale Couvil Ion, qui avait la figure enluninée et la voix rauque d'une vivandière, une façon militaire de passer le monde en revue, le nez

en bataille sous un chapeau à plumes. Elle faisait un vivant contraste avec son mari, qui, petit, fin et myojie, venait d'être nommé au commandement du 20" corps : on la félicita. Elle se rengorgeait, non sans de terribles oscillations du bouquet de plumes, retirant avec effort ses gants pour se

'Lk générale Golvillon.

re.staurer d'un verre de porto et d'un sandwich.

— Une tasse de thé, monsieur Lucien?

Il accepta. M™* Noysé, près de laquelle

il avait pris place, lui présenta le i^etit sucrier d'argent. Ils se sourirent.

On parlait de la soirée donnée par les Hartli'ï. des Américains millionnaires.

— Vous n'y étiez j)as, monsieur Trénis? Il faut que vous les connaissiez ; M"'" Hartliff réclame de bons valseurs !

Il grimaça intérieurement, trouvant qu'on avait assez abusé de ses jambes et

qu'on pourrait bien, maintenant, l'inviter pour lui-même. Dépité, il regarda d'un air aimable M'"'' Hardeuil nui disait :

— Clotilde ne se lassait pas de danser. C'était son second bal. aussi...

Une dame s'écria :

— Elle a fait sensation, sa toilette était exquise !

— Oh! bien simple! dit M""^ Hardeuil d'un air détaché, souligné par un jeu de doigts qui fit scintiller ses bagues. Enrichie par le labeur forcé, l'adresse et, ajoutaient les mauvaises langues, le manque de scrupules de son mari, ingénieur à idées vastes, très mêlé au monde politique et financier, elle affectait, ;n- milieu du plus grand luxe, une simplicité déd.iigneuse, vêtue de noir, encore belle sous des bandeaux sévères, les yeux volontaires en un teint mat et une expression recueillie de supérieure de couvent.

Une porte s'ouvrit. Clotilde, qui avait pris le temps de passer dans sa chambre ôter son chapeau, entra vivement. Le délicieux printemps! Son visage, ses cheveux d'or brun, ses mains blanches furent une apparition de lumière, ses yeux et son sourire un rayonnement d'aurore. Elle embrassa "sa mère au front, d'un élan gracieux, oi!i ploya sa fine taille et se modela la forme de son corps jusqu'à la légère fuite des jambes, sous la jupe de drap. Elle distribua des shakehands. Au contact de ses amies Sissy, Edith et Arabella Hartliff, elle prenait des manières franches et délibérées, conformes à sa nature primesautière et à son horreur du convenu. Son père l'appelait familièrement : M y boy. Il l'adorait, et Clotilde le lui rendait, s'entendant mieux avec lui qu'avec sa mère, admirant, vénérant l'homme de travail, d'intelligence, de succès, si bon pour elle.

— Ah! dit-elle à I-ucien, bonjour, écoutez! On nous permet.

Elle le tira dans une embrasure, là seulement cessa de lui tenir le bras entre ses floigts qui pinçaient bien, doigts solides et longs de cavalière intrépide et de fine raquette au law-tennis.

— Voilà, r.'ipa veuf qu'on joue ici la comédie. Ecoutez! Moi. je veux bien. Mais

si c'est une pièce stupide comme celles fju'on donne dans les salons, n'en parlons pas. D'abord, je veux urie pièce à costumes, et avec des gens qui me plaisent, et en vers, et pas de grandes machines qui ratent, et quelque chose oiî vous joueriez! Voilà 1

Il fit le modeste, mais elle déclara :

— Pas de bêtises, vous jouez très bien. Allons, vitej une idée !

Au fait, il avait eu, jadis, des succès d'acteur mondain, dans des monologues ou des niaiseries, il est vrai. On pouvait se lancer. Il proposa diverses pièces. Elle murmura :

— Quel dommage que les misses Hartliff... mais il n'y a pas à y penser.

Rien de joli en effet, de comique aussi, comme l'indécision charmante, le petit accent av.c lequel Arabella, Edith et Sissy prononçaient le français, malgré les leçons de diction de l'excellent sociétaire Worms.

Il dit :

— Il \- a deux piécettes de Théophile Gautier. N'en parlons pas, on ne vous les laisserait pas jouer.

Il connaissait les scrupuks bourgeois des parents.

— r.e Passant, de Coppée? Du Banville? Tenez, Le Beau Uandr.'.l

— Pourquoi pas ks deux? dit Clotilde enthousiaste, prise par la griserie nue dégage, d'avance, toute atmosphère théâtra'e. Qu'est-ce que c'est, racontez!

Il lui disait la trame sommaire, la répartition des rôles.

— Vous ferie^c I.énndre? demandât-elle.

Il v avait songé, mais une meilleure idée lui \int. de ce (lue M°'® Noyzé était là, se retournant vers eux ainsi que d'autres dames qui souriaient, parce qu'on devinait de quoi ils parlaient.

— Non, j'en ai un sous la mnin. — et presque à l'oreille toute nienu<' de Clotilde : — Serge Noyzé.

— Un enfant, fit-elle de même, avec le lieau dédain de ses seize ans.

— ■ C'est ce qu'il faut, vous verrez, il a le physique du rôle.

M'" NOVSÉ LUI l'UliSENTA LE PETIT SUClilEU D'aRGENT.

'/Essor

— Soit 1 mais ne disons rien à personne. Apportez seulement les brochures. Papa décidera, je m'en charge.

— Chut, alors?

— Chut:

Us se mêlèrent aux groupt^s. M'"" Hardeuil souriait. Lucien se dit qu'il ne s'était l)as fait prier; un retour vaniteux gâtait toujours ses premiers mouvements.

Et cependant l'aubaine le ravissait, ce rêve, jouer, a\'ec un être exquis, avec la jeunesse même en robe de printemps, un de ces poèmes aux rimes tintinnabulant en clochettes d'or, qu'il aimait pardessus tout. Déjà il .se voyait, sous le masque zébré des rimes, Cassandre hargneux et toussotant, étayé sur un jonc à pomme d'argent. Comme' Clotilde .serait vivante en ingénue !

Mme Noyx^i ^Q levait ; il surprit un regard de C.otilde qui l'invitait à partir en même temps, afin d'obtenir d'elle que Serge jouât. Il prit congé, avec un plaisir un peu perfide, rattrapa M""' N'ovzé dans la rue. Il i)!euvait.

Ouvrir son parapluie, l'abriter, la forcer à prendre son bras instant.

— "Voulez-vous que je voiture?

Elle consult;i sa montre vitrée dans un bracelet d'or.

— Il ne pleut guère, il faut que j'aille aux magasins du Louvre.

— Puis-je vous arcompngner jusque-là?

* — Certainement.

Ils traversèrent la place de l'Opéra. Elle avait une peur affreuse des voitures; l'assu-

rance qu'il montrait, se faufilant légèrement entre les lourds omnibus, ne la rassurait pas.

— J'ai vu écraser une femme, dit-elle d'un petit haut-le-corps. Pendant bien des nuits, j'ai entendu le cri qu'elle a poussé sous les roues.

— C'est affreux, dit Lucien avec un sourire apitové.

— Elle s'était jetée au-devant des chevaux. Elle voulait mourir. Les journaux en ont parlé.

— L'n drame d'amour?

— D'amour.

Et dans sa voix, dans son regard, quelque chose passa, de fugitif et de profond.

Lucien saisit l'occasion :

- Bah ! qu'importent les dangers, le désespoir, la mort, toutes

fut l'affaire d'i

vous mette en

une noisette

les choses noires de la passion, pourvu qu'on aime et qu'on soit aimé!

Elle répéta, écho ironique et doux :

~ Aimé!

De larges flaques de lumière mouillée alternaient sur le trottoir avec d^s mares d'ombres. Elle s'arrêta dt'vnnt les feux étincelants d'une devanture de joaillier, sans quitter pour cela .son air sentimental et maternel.

Lucien serra doucement le bras qu'il tenait .sous le sien, un bras moelleux dans une jaquette d'astrakan, et dont la chaleur le gagnait, tandis que s'exhalait, dans l'air mou, un parfum de fourrure.

Donnez-moi un bijou, fit-elle par plaisanterie.

Il ne comprit pas tout de suite, mais comme elle répétait :

— Vous FERIEZ LÉANDRE?

— Lequel me donnez-vous?

... Il examina gravement k-s liagues de pierreries, les colliers de diamants, les broches de perles, qui scintillaient sur le velours des écrins :

— Je vous donne cette petite bague, ce cercle d'or qui encl"iâsse un serpent d'émeraude.

Soit f]u'il eût deviné juste son désir imaginaire, soit qu'elle se prêtât à son choix fictif, elle déclara :

— C'est celle que ^^ je désirais, merci 1 wK^

Il dit, en l'en- - ^ \

traînant :

— Entrons donc!

Elle le regarda

stupéfaite

— Pour quoi faire ?

Il dit simplement :

— Pour l'acheter.

— Vous êtes fou !

se récria-t-elle. Comment, vous avez cru !... Mais je plaisantais 1

— C'est bien pour cela que je ne vous ai pas donné la rivière de diamants du milieu, mais cette babiole.

— Enfant, fit-elle, enfant '.

Faut-il que vous

soyez enfant ! Est-ce que je puis accepter une bague? Et de vous, encore?

— Pourquoi pas?

— Parce que. . .

Ce fut elle qui l'entraîna, il se sentait triste et humilié de son refus ; et cependant, cette dépense n'eût -elle [)as été une folie, de toute manière?

— Tenez, dit-elK', com.iie ils jxTssaient devant un grand ronfiseur, achetez-moi plutôt des bonbons.

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