‹ L'essor (volume 3)Chapitre 1 sur 12 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Lucien Trénis, ajourné Thiver précédent, devait se représenter devant le conseil de révision.

Il s'éveilla triste, cette corvée lui gâtant la journée. Il éprouvait pour les actes collectifs de la vie un éloignement maladif. La foule l'oppressait. Un enterrement, un mariage, l'atmosphère d'un bal ou l'électricité d'une salle de théâtre surexcitaient ses nerfs à l'excès.

Il craignit l'épreuve. Dans une des immenses salles du Palais de l'Industrie, la Loi, en gendarme, le saisissait. Désormais il ne s'appartiendrait plus. Nu comme au jour de sa naissance, on allait mesurer son corps, palper ses membres. 1) ne serait

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plus un être de luxe et de sélectioiii mais, marqué d*un chiffre pour la boucherie, une des mille bétes fauves de la guerre, ^toujours menaçante, possible demain.

Qu'elle éclat&t, il partirait. Peut-être alors la Marseillaise^ qu*il jugeait vulgaire, s'enflerait-elle d'un souffle sacré. 11 marcherait d'un pas rythmé, emporté par un torrent d'épaules. Sous le feu, il se battrait bien comme un autre. Les Trénis n'étaient point lâches, témoin son grand-oncle de Boisfort et son père, tués Tun à Sébastopol, l'autre à Gravelotte.

Mais Tennui du service militaire, la corvée des démarches, remployé grincheux de la mairie, voilà oe qui le hantait. Puis, la pudeur d'affronter tant de jeunes gens, les uns ironiques» les autres brutaux, comme au collège, les soirs de rentrée, si pénibles pour le nouveau.

Conscient d'être resté, à la veille de ses vingt-trois ans, un enfant de rêve et de solitude, orgueilleux et timide, sachant mal affronter les êtres et les choses, était-ce pour se donner courage et s'afBrmer homme, qu'il avait fait de cette nuit une voluptueuse aventure? En amenant dans sa chambre l'étrangère blonde qui dormait si paisiblement, dans son lit, quelle compensation puérile, quelle prêtes* tation hardie avait-il cherchées dans les baisers de

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cette jolie personne i modèle à ses heures, Mary Burns, pour les initiés Manon?

Le nom lui parut joli, et il appela, doucement :

— Manon I

Elle ne bougea point. Elle tenait son bras nu ra* mené sur ses cheveux de soie claire, qu'elle avait tressés pour la nuit en une natte d'enfant. Dans le jour ûltré des rideaux, l'ovale de son visage s'allongeait sur Toreiller. De l'ombre baignait le creux de ses paupières, le coin de sa bouche ; une petite oreille, d'une fraîcheur de nacre, se détachait. La gorge délicate se soulevait avec une lenteur paisible, une ondulation profonde comme celle de la mer, dont elle rappelait la puissance mystérieuse et le soupir très doux. Penché sur cette poitrine, il y regardait naître et mourir le flux et le reflux de la vie.

— Manon l dit-il encore.

Elle lui échappait, aveugle et sourde, inoffensive et inquiétante, dans le mystère endormi de l'être. Il l'avait vue pour la première fois chez le peintre Symore, un ami de collège. Elle posait, les épaules et la gorge découvertes. Symore la traitait en camarade, d'un tutoiement dont la familiarité n'avait rien d'exclusif et de jaloux.

<c NonI non! déolarait*il depuis, la place est libre et si le cœur t'en dit?.... »

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Certes I Un dtner offert à propos, une soirée au cirque, prolongée dans une brasserie pseudo*littéraire, quatre ou cinq rencontres, assez pour s*éprendre d'une passade, et amener la jeune feoune à un de ces jolis abandons qui ont la saveur d'un fruit croqué sur la grande roule : voilà comment Manon, retrouvant la veille au café Lucien, en compagnie du gros Carbon, lui avait souri tendrement et, cédant à ses prières, avec cette franchise qui tenait lieu chez elle de vertu, lui avait fait la grâce de le suivre, docile amie d'un bonheur qui n'engageait pas l'avenir.

D'y penser, cette facile victoire exaltait son amourpropre. Il vouait à Manon la reconnaissance attendrie qu'on doit à une charité spontanée, et que rien de vil n'entache. Car, affranchie par la libéralité d'un ancien amant, mort d'une affection de poitrine, à Biskra, elle ne dépendait que d'elle-même, et de ses caprices. Et la voluptueuse nuit, au clair de lune de la veilleuse, lui revint, chaude aux lèvres comme un parfum de sucre et de gingembre, sans cette honte qui suit, d'ordinaire, les ivresses des sens. Elle avait, en effet, gardé une noblesse de lignes, et le charme souverain de la beauté, qui subsiste par delà l'oubli de la pudeur et le désordre de la volupté. Pourquoi ressentait-il ce malaise? .

Inassouvissement du cœur, déception du désir,

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regret de n'avoir pu, bras liés et visage contre visage, pénétrer Finconnu de cette àme, descendre au fond de l'eau magique de ces yeux verts ; ou bien, jalousie absurde, en songeant à tous ceux qu'elle avait reflétés, penchés comme lui et inquiets du même trouble, dans le miroir de ses prunelles? Simplement, ce sommeil persistant le choquait-il comme un acte de sans-gène, presque une impudeur? Il ne sut, touché peu à peu d'une pitié protectrice, retenant son souffle pour ne pas disperser le refuge fragile, les limbes où flottait cette âme.

Sans bruit, dans son cabinet de toilette, il se douchait d'eau glaciale, avec un secret orgueil à raidir ses membres jeunes. Le gant de crin rougit sa peau ; il respira, léger, un sang fluide au cœur. Ses poings, levés en haltères, frappèrent sa poitrine, qui sonna. Il jouit à se découvrir des réserves de force et de santé, malgré sa délicatesse, dont on s'inquiétait parfois. La faim joyeuse criait en lui. Une clef tourna dans la serrure. Drapé d'un peignoir, il courut au-devant de Nanische, la vieille nourrice alsacienne qui, depuis vingt-deux ans, les servait, sa mère, son grand-père et lui.

— Chut, dit-il.

Elle tenait en main le plateau du déjeuner et, oppressée par son asthme, reprenait haleine, après quatre étages et un dédale de corridors ; car ma-

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dame Trénis habitait au premier, et Lucien, avide d'indépendance, depuis six mois occupait, sur la façade opposée, un atelier sous les toits. La bâtisse aussi vaste qu'une caserne, des escaliers diiTérents, et la tolérance des concierges gagnés par Nanische, lui permettaiBut de risquer avec précaution cette introduction furtive d'une amie. Ce qui, fréquent, eût été d'une inconvenance grossière, restait ainsi une frasque de jeunesse que madame Trénis ignorait et que Nanische, indulgente au fond, traitait avec une indignation boudeuse.

Il déclara :

— Tu vas me monter une autre tasse de chocolat 1

Elle comprit. Ses gros sourcils se froncèrent, toute sa figure de pomme jaune et rose se plissa :

— Oses-tu? fit-elle.

Et dans une velléité de résistance qui rendait plus dur son accent d'Alsace :

— Che n'apporterai pas d'autre tasse.

— Eh bien, je ne déjeunerai pas.

Elle entra vraiment en colère, le toisa de ses yeux gris. Ne trouvant rien à répliquer, elle murmura : — Si c'est possible ! — et tourna les talons.

Lucien l'entendit tousser en s'éloignant, et fut ému, sachant qu'elle pliait. Il se reprocha le ton de sa réponse, revit le dos humble s'enfoncer dans

Tescalier. Il fallait qu'elle Taiinàt bien, pour servir ainsi ses a Maries Poupées », comme elle les appe* lait d'un terme méprisant, nuaneé de bonhomie I

Il achevait de s'habiller, quand elle revint, avec un second bol et des r6ties.

— Merci, Nanische, tu es gentille.

Elle bougonna :

— Elle dort donc, la princesse ? G'est*il celle de la dernière fois ?

La curiosité lui revenait, bon signe I La curiosité, grand aiguillon et distraction suprême, dans la vie terne des pauvres gens, seul défaut de la servante et qui, chez elle, n'était pas une bassesse, mais une forme aiguë de l'intérêt qu'elle portait à ses maîtres. Lucien ne s'y trompa pas et dit, à mivoix :

— Elle est bien plus belle I

— Ah I fit Nanische, mi-sceptique, mi-railleuse, satisfaite ^pourtant, par amour-propre pour lui.

Mais sursautant :

— Et si ta mère savait ça. Tu n'as pas de honte ?

— Tiens, fit-il en rapportant de la chambre, après un court pourparler avec Manon réveillée, les bottines et la robe afin qu'on les brossât. Nanische inspecta les semelles fines, le volant de la jupe. Cet examen la rassura. Elle passait sur l'étoffe ses doigts rudes, en hochant la tête d'un air si parlant, qu'il

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crut Tentendre dira, avec cette naïveté da peuple qui ayait tant de saveur dans sa bouche :

« Ce n^est pas moi qui aurai jamais des nippes comme cela! »

Puis, avec son grand juron de colère :

« Et je n'en voudrais sacremant pas 1 quand le fils du roi me les donnerait ! »

Enfin, pitoyable :

c Les pauvres poupées, il faut bien tout de même qu'elles aient ce plaisir ! »

Et là-dessus, se détendant comme un ressort, encore rageuse du chocolat imposé :

— Pourquoi Tas-tu demandé, si on ne le manche pas?

Lucien rentra dans la chambre. Manon, assise, regardait autour d'elle. Ses yeux, pareils à de pâles émeraudes, foncées à Tombre et claires au soleil, suivaient chacun de ses gestes, tandis que son visage gardait une indolence réfléchie. Elle sourit au déjeuner, qu'il disposait sur un guéridon, but à la tasse ; le pain grillé craquait sous ses dents ; et, ce faisant, elle prenait une expression nouvelle, de grâce enfantine et animale. Alors il se rappela comme elle avait peu parlé. Son silence expressif et le jeu de sa physionomie étaient son plus grand prestige. Qu'eût-elle dit, d'ailleurs, qui n'eût paru banal ?

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Le silence pourtant pesait. A qui, à quoi pensaitelle ? Il y avait de la malice dans son sourire de Joconde, une douceur aimable dans ses mouvements, mais les beaux yeux demeuraient impénétrables. Fermée dans le sommeil, elle restait aussi énigmatique, maintenant qu*elle le regardait fixement. Regrettait-elle ? Se reprenait-elle déjà ? Il la perçut distante et, bien qu'à portée de son étreinte, séparée de ces quelques heures qui avaient consommé entre eux rechange subtil et irrévocable.

Des mots tendres aux lèvres, il hésitait à employer le vous ou le tu. Ce dernier, symbole d'intimité dernière, convenait-il encore ?

Il lui sembla plus délicat de ne pas imposer cette marque de familiarité satisfaite \k l'étrangère. Car décidément c'était bien une étrangère, au point qu'il éprouvait le besoin de s'affirmer son bonheur trop court. Il se revoyait, assis en face d'elle, sous les globes de lumière blanche du café. Tandis qu'elle le regardait, il sentait l'ivresse douce et subite d'un vin l'envahir. Sourires, vagues paroles, puis leur retour par la nuit gelée, sous les étoiles scintillantes. Il la suppliait : alors, leur montée à pas de velours dans le noir de l'escalier, et là- haut, la veilleuse éclairant le Ut, le premier long baiser et la nuit délicieuse.

Tout cela, il ne l'aveiit pas rêvé, pourtant?

Dès qu'il l'eut mise en fiacre et se fut dirigé vers le Palais de Tladustrie, la corvée le lancina de nouveau, en rage de dents.

Une bise aigre soufflait. Dans les avenues sèches et râpeuses, les cailloux perçaient le sol, les angles des trottoirs semblaient plus coupants, les arbres hérissaient mille petites griifes noires. Partout, rhiver hargneux I Lucien, rétréci dans un paletot, regretta sa pelisse de fourrure, qu'il n'avait pas mise pour ne pas attirer l'attention, et qui Teût en*» veloppé d'une si bonne tiédeur.

Des jeunes gens se hâtaient, dans la même direction. Un petit ouvrier à casquette, des garçons bou<chersen complet noir et chapeau melon» des em* ployés corrects. Arrivé devant le Palais, dont la froide toiture de verre avait Téolat du gel, il ne put s'empêcher de songer (lux Expositions qui tour à

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tour 8*étalaieDt dans les salles baignées d*an jour d*aquarium, au Concours hippique, avec ses beaux chevaux, au Salon, avec ses statues et ses toiles nues. N'était-ce pas une exposition encore, devant le conseil de révision, ce défilé de tableaux vivants, d*animaux gras ?

Il entrait, par une porte désignée sur les grandes affiches blanches des murs, quand deux gendarmes, au seuil, le tirèrent violemment en arrière, afin de laisser passer un capitaine qu'il précédait, sans s'en douter.

— Non, non I protesta Tofficier, gêné par ce zèle brutal, et qui prit les devants, en saluant.

Lâché par les énormes mains gantées de daim, Lucien suivit. Son cœur avait bondi, de révolte irréfléchie. Être happé par ces rudes chiens de garde, et ne pouvoir rien dire I

— Pas par là ! dit un sergent bourru.

Le ton de l'homme Tirrita. Toute son indépendance se raidit contre la contrainte qui le jugulait, avant qu'il eût rien fait de mal.

Il entra dans une très vaste salle, fourmillante. Un bourdonnement l'emplissait. Au fond, sur une estrade que dominait une République entourée de drapeaux, des hommes, pareils à des examinateurs ou à des juges, se tenaient assis derrière une table verte. La poitrine chamar|*ée d'un général sein-

tillait d'or, non loin d'une tunique galonnée d'argent ; et des ceintures tricolores cerclaient les gros ventres d'officiers municipaux.

Peu à peu s'établit un lourd silence d'élément, qui était fait d'imperceptibles craquements, de respirations confuses, du froissement de centaines d'êtres tassés, un silence que traversaient des toux et des éternûments, le coup de clairon d'un nez dans un mouchoir. Un rire, tout à coup, faisait onduler un groupe d'épaules, une curiosité dressait des tètes que suivaient immédiatement d'autres têtes, des ondes électriques parcouraient en tous sens cette foule compacte, ramenée à une gaieté fébrile de gamins.

Tous les visages marquaient l'attente. Des gens qui ne se connaissaient pas éprouvaient le besoin de se confier entre eux. Le peuple dominait.

Lucien, auquel personne ne faisait attention, se sentait perdu, au milieu de gaillards noueux, à faces rougeaudes. De-ci, de-là, il remarquait les yeux fatigués d'un adolescent pauvre, la mauvaise graisse d'un poussah, le nez astucieux d*un juif. Un boiteux, à l'extrémité d'un rang, accentuait le déhanchement de son corps ; un masque liç de vin ricanait. Mais c'était l'exception : la force et l'allégresse fruste l'emportaient partout, larges épaules» biceps gonflés. Au-dessus de la masse émergeait un géant

barbu, oroisant paisiblement ses bras. Seul, un nain, à càXé de Lucien, s'agitait convulsivement^ *cnragû de ne rien voir ; et ses coudes pointus agaçaient, comme une agression voulue.

On appelait les noms. Il y en avait de saugrenus, qu^un brouhaha soulignait. Déjà des conscrits défilaient nus. On s'égayait de Taisanoe des uns, qui bondissaient sur le tremplin, de rembarras des autres, qui cherchaient la porte pour s^en aller.

— Silenoe I grondaient les gendarmes, et le dé* filé interminable continuait : des grands, des petits, des gars velus comme des boucs, des proQls de mouton, des mufles de bœuf, et dans cette chair de toutes provenances, des corps robustes appa« raissaient roses de sang, à côté d'éphèbes d'une pâleur de cire.

Excédé, Lucien sentait s'appesantir sur lui une puissance morne. La monotonie des appels Thébétait. Il songeait seulement que, dans une heure ou deux, il serait libre. Rien d'autre en sa pensée, sinon un regret très vague de Manon envolée, lointaine, et un détachement des choses qu'il aimait le plus, son logement de garçon, ses livres, ses bibelots. 11 lui semblait qu'il n'en jouirait plus avec plaisir, comme s'il allait partir immédiatement pour la guerre, ou comme si ces biens d'intimité délicate lui paraissaient écrasés, piétines par la

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botte forte du gendarme qui, en le contenant de son plastron bombé, personnifiait la rigueur de Fobiigation militaire. Il bâilla férocement. L'atmos« phère d'étable l'engourdissait. Et, pris d'un soup* çon de nausée, il envia un individu qui saignait du nez, et qu'on envoya se laver à la fontaine.

Son tour approchait.

On le prit par le bras. Pressé entre deux bar« rières, il subit le contre-appel d'un adjudant encombré de listes. Des gendarmes, à l'entrée d'un enclos de planches, le retinrent, puis le poussèrent.

Une douzaine de jeunes gens se dévêtaient ou se rhabillaient, le long des bancs. A côté de lui, un séminariste blême, avec une inquiète componction, roulait pudiquement son linge en paquet. Un apprenti serrurier, aux doigts écrasés en spatules, ouvrait des yeux énormes. Un voyou, pareil à une grenouille, se disloquait avec une envie de faire la cabriole, que refréna l'œil torve d'un brigadier. Un homme maladif, à côtes d'ascète, regardait Lu* cien qui, tout à coup, sous ce regard, éprouva un dégoût du corps humain, dont cependant il était fier pour son propre compte, et qu'il jugeait beau, dans sa fermeté musclée et sa rondeur lisse. On l'appelait. Il grimpa des échelons, l'aspérité du bois lui racla les pieds. Il était sur l'estrade.

Il eut l'impression de figurer sur un théâtre : à

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ses mouvemeDts gauches correspondaient une lucidité aiguë et un sens très vif du grotesque. Une patte d'ours tomba sur son épaule ; on le calait sous une toise, dont la marque riva son crâne. Autre main mise : le médecin militaire, une serviette pendue- à sa boutonnière, et s^essuyant les doigts d*un air dégoûté, le palpait, l'auscultait, lui ouvrait la bouche. — Pas d'infirmités ?

— Bon pour le service !

Il tourna les talons, emportant la vision de la table verte, des fonctionnaires ennuyés. Il se rhabillait en hâte, avec un inexprimable soulagement.

Un instant, il avait espéré qu'on lui trouverait un cas de réforme. Mais déjà, repoussant ce souhait lâche, il se retrouvait, avec un plaisir physique, dans les vêtements familiers qui lui restituaient la personnalité dont il avait dû se dépouiller. Le séminariste rentrait dans l'enclos, extrêmement rouge, bien vite enfilait sa chemise, en tournant le dos. Le voyou dégringola, d'un saut de grenouille, les éche- Ions. Et l'ascète reparut, la main sur son cœur qui haletait : on venait de le réformer.

— Par où s'en va-t-on ? demandait déjà Lucien.

Mais il dut défiler devant le commandant de recrutement, assis dans une salle à part. Grognon, il soufflait dans ses moustaches, en toisant les conscrits et en leur demandant :

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I II II j__ I ||jj II, ,„|M j ■ ■■.! Jlll ■ .L ■ '

— Montez- VOUS à cheval? Savez-vous conduire ?

Près de lui, un sergent, yeux clairs et jolie moustache, prenait le signalement de chaque individu, en le dévisageant avec un demi-sourire. Lucien s'entendit attribuer : une taille moyenne^ un visage ovale, des yeux gris, des cheveux châtains. Signe particulier : aucun.

Quel ouf I il poussa ! Devant la porte du Palais, des camelots Tassaillirent, le sommant d'acheter ces papiers coloriés et ces cocardes de rubans que les conscrits épinglent à leurs chapeaux. Il en vit qui, par bandes, escaladaient des voitures, décoraient le cocher d*un emblème tricolore, et saluaient les passants en vociférant, un bras en Tair, la Marseillaise

— Hé ! Trénis ! Que fais-tu ?

Le gros Carbon le hélait. Il sortait de la Chambre des députés, gonflé d'importance, un ample portefeuille sous le bras.

— Tu déjeunes avec moi? Au café Anglais? Prenons un fiacre !

Il avait celte manie d'inviter à tout propos. Quitte à se dérober, il offrait toujours quelque chose, depuis sa bourse jusqu'à la protection de bon oncle Chartreux, le ministre des Travaux publics, auquel il servait de secrétaire. Le moins qu'il fît miroiter était une loge à l'Opéra qui, en cas de convoitise, se transformait en billet d'entrée aux Folies- Bergère, ou à la Chambre. Les naïfs s'y laissaient prendre. Lucien, qui le connaissait, fut dupe, parce qu'il avait grand'faim. Il commandait d'avance une tranche de saumon sauce verte et des côtelettes

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d^agneau porée Soubise, quand Carbon, conatdtant sa montre, joua la contrariété.

— Sapristi I II est plus tard que je ne pensûs. Le patron m*attendl Si tu veux, mangeons sur le pouce un morceau en face du ministère, chez Huchebœuf?

G*était un marchand de vins infâme, qui nourrissait les petits employés. Lucien comprit : Carbon réalisait une notable économie. Quelle nécessité de se ruiner pour un ami dont on n*attendait rien ?

— Non, non, fit-il, si tu es pressé. Ce sera pour une autre fois.

— C'est cela, quel jour veux-tu ? Samedi? lundi? Et détournant la conversation :

— Accompagne-moi un peu, nous causerons.

Il était de ces égoïstes féroces qui, ayant horreur de la solitude, se font reconduire à Tautre bout de Paris, et là, d'une brève poignée de main, se débarrassent du malheureux qu'ils ont, de rue en rue, attiré par Tappàt de leur fausse cordialité. Lucien l'escorta, pour parler de Manon. Carbon salua quelqu'un qui filait sur Timpériale d'un tramway : c'était son quatrième coup de chapeau.

— Tarpin-Malus, le sénateur.

Et il ramena les yeux vers son portefeuille, ne désespérant pas d'être quelque jour, lui aussi, le monsieur qu'on salue ; il loucha même avec complaisance sur sa boutonnière, que fleurissaient le

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ruban académique et l'ordre du Nicham. Mais unefemme très élégante les dépassait : elle lui arracha un compliment cru, qui sauta de sa bouche comme un gros crapaud dans la boue. Lucien sursauta, et la femme rougit, flattée peut-être, car guettant les voitures, sur le point de traverser la chaussée, elle se retourna pour voir ce crocheteur bien mis , qui venait de Tinsulter. Cette hure de suif aux poils roux ne lui déplut sans doute pas, car elle esquissa une moue fugitive qui fit déclarer à Carbon, d'un ton de regret :

— C'est dommage, mais je n'ai pas le temps !... Et sentant qu'il scandalisait :

— C'est qu'il y a des femmes qu'on prend avec du sucre, mon bon. D'autres préfèrent le caviar. Le tout est d'avoir l'œil î

Il l'avait. Certaines de ses bonnes fortunes stupéfiaient. Comment des femmes délicates, tout au moins d'apparence, pouvaient-elles s'éprendre de le sereine goujaterie du sire ; par quelle perversité d'oreille goûtaient-elles ses propos, alors que Lucien, un homme, et sans pruderie, était constamment froissé, et ne pardonnait à Carbon que par lâcheté, en faveur d'une camaraderie de trois ans, à l'École de droit et dans les brasseries du boulevard Saint-Michel?

N'importCi parler avec lui de Manon, à présent»

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l'eût clioqué. Mais Tautre, si bavard» n'ea souffla mot. Réduit la veille au rôle désobligeant de comparse, la préférence accordée par la jeune femme à son ami l'avait piqué. U enviait encore Lucien en y son(j:eunt, de même qu'il Tenviait pour son existence facile, Tair dégagé dont il traversait la vie» plein d'espoirs et d'illusions, alors que lui se consumait en ambitions pratiques et médiocres.

— Adieu, fit-il, à un de ces jours.

Et avant de rentrer au ministère» il se glissa chez un pâtissier, où il dut déjeuner d'un sandwich et d'un verre d'eau.

Saumon sauce vertOi purée Soubise» garçons noirs évoluant comme des clowns autour des petites tables de neige ! Misérable Carbon, avec son café Anglais ! Y manger seul^ d'autre part, eût été chose triste, dont il ne fut pas même tenté* Si Manon était \hj encore I

Elle lui manqua du coup, extrêmement. Il avait faim, mais faim d'elle aussi. Et il souhaita de toutes ses forces le merveilleux, le féerique hasard qui l'amèneraient à l'instant. Que de fois il avait rêvé ainsi la surprise, l'aventure, l'héritage, tout ce qui est trop beau pour se réaliser, le prodige qu'est pour le vagabond la pièce d'or luisant dans le ruisseau.

Un vieil homme, rencogné sous une porte cochère,

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le regardait venir, d'un air humble et sournois. Sillonnée par mille petites rides sales, sa tête, aplatie sous tm chapeau trop grand, rentrait dans ses épaules gibbeuses ; il tendit la main, tandis que ses yeux, divergents, épiaient les sergents de ville. Lucien passait sans rien donner, flairant une de ces pau vretés louches qui rapportent plus qu'un bon métier :

— Ayez pitié de moi, je n'ai rien mangé depuis deux jours !...

C'était vrai, pourtant I Des êtres semblables à lui ne mangeaient pas à leur faim. Quel crime et quel remords pour les riches ! Il eut honte du misérable sang-froid avec lequel il passait, volontairement distrait, devant ces loques humaines. Sait-on jamais, d'ailleurs, à qui l'on a affaire ? Dans le doute...

Un demi-tour 1 II glissait une pièce blanche dans la main noire. Aussitôt le maigre masque s'épanouissait, montrait la face béate d'un de ces pauvres, gras comme des chiens nourris d'eau de vaisselle. Ce ne fut qu'un éclair. Les traits se tiraillèrent, et plus nasillard, l'homme gémit :

— Oh! merci bien, mon bon monsieur. Le bon Dieu et la sainte Vierge vous le rendent I

— Comptez là-dessus ! fit une voix sarcastique. Et Lucien se trouva en face d'un individu grand

et sec, jeune encore, tout en noir, qui, sortant de la maison, avait surpris son aumône.

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— Tiens, c'est vous, docteur ?

Michel Favas, médecin à Thôpital Necker, avait hérité de la fortune et de la clientèle de son oncle, le docteur Lucret-Favas, un des grands praticiens du faubourg Saint-Germain. C'est à ce titre que, depuis la mort du vieillard, qui comptait les Trénis au nombre de ses anciens clients, il entretenait avec eux des relations suivies, et soignait le grand-père, M. de Vertsève, affligé de rhumatismes aigus.

La sympathie que toute la famille portait au jeune docteur s'attendrissait de la pitié due à la perte affreuse qu'il avait faite, trois mois auparavant : sa femme et ses deux petits enfants, enlevés en huit jours par la diphtérie. Son désespoir avait fait craindre pour sa vie et pour sa raison. Sa profession absorbante, par bonheur, Tavait repris. De tout temps, il avait inspiré à Lucien un intérêt très vif, joint à cette contrainte qu'inspirent les tempéraments autoritaires, un ton décisif et un perçant regard.

— Ah I vous placez bien vos charités, fit-il en ricanant. Tenez, votre homme est déjà parti. Gageons qu'il va faire un bon déjeuner d'huîtres et de vin blanc. Car je le reconnais, le gaillard, il m'a passé par les mains à l'hôpital, et j'ai une mémoire qui ne pardonne pas. Maintenant, il mendie sous les portes. Autrefois, il se faisait écraser dans la rue.

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— Vous dites ?

— Je dis : il se faisait écraser. Métier lucratif I Un pauvre vieux traverse d'uu air effaré le boulevard, au moment où une voiture de maître arrive grand train : il perd la tête et se jette sous les pieds des chevaux. Clameurs de la foule, procès-verbal, transport chez le pharmacien, lésions internes, forte indefnnité. S'il a la chance d'avoir une fracture c'est gone rente pour la vie. J'en ai attrapé un comme cela, qui n'a plus recommencé. J'étais convaincu qu'il n'avait rien, j'ai feint de croire à l'urgence d'une opération terrible. Il a tenu bon jusqu'à l'amphithéâtre, mais quand il a vu chloroformer deux ou trois patients, et gicler le sang sous les couteaux, il a tout avoué. Où allez- vous ?

— Déjeuner n'importe où, fit Lucien. Je viens de passer devant le conseil de révision, ce qui a duré fort longtemps.

— Déjeunons ensemble alors, dit Pavas, si pourtant ma misanthropie ne vous fait pas peur. Mais restons dans le quartier, car je veux voir un ami, un jeune sculpteur de grand talent» dont vous ne connaissez sans doute pas Tes œuvres, ni même le nom : Martial Guépratte ?

— Non, dit Lucien, avec un geste qui s'excusait.

— Allons chez Foulard. Mon ami habite rue du Moulin-d e-B eurre .

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Ciicmin faisant, Lucien racontait ses impressions désagréables, le contact grouillant, la poigne des gendarmes

Acerbe, Favas dit :

— Et pourquoi pas? Quels égards voulez-vous qu'on ait pour vous? A quel titre! Est-ce qu'un artiste comme Guépratte, qui donne des promesses de génie, n aurait pas été condamné à faire un piètre soldat, à s'abrutir trois ans dans une caserne, si par bonheur on ne lui avait reconnu un cas de réforme ?

Il haussa les épaules :

— Démocratie stupide, tout le monde électeur, jusqu*aux crétins et aux goitreux, tout le monde soldat, même les prêtres! Ahl ce sera beau, la guerre de demain : ces troupeaux qui lâcheront pied, écrasés par un ennemi invisible, ces multi* tudes si compactes qu'elles crèveront de faim, dans rimpossibilité de se nourrir. D'ailleurs, qu'importe l puisque la mort est la loi sacrée I mourir pour mourir...

Un découragement amer, et qui partait du plus profond, décomposa son visage. Il dit, sans lien ap« parent :

— Tenez, une des choses les plus pénibles de mon métier, et sur laquelle je ne puis me blaser, c'est l'impuissance de mes ressources contre la maladie

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et la souffrance. Tous les matins, par ee froid rigoureux, c'est une queue de pauvres gens à la porte de rhôpital, une rangée de regards fiévreux qui implorent le lit blanc, le pain blanc, Fasile ; des femmes, des vieux, des enfants. Et je suis forcé de faire un choix — si restreint I — moi qui voudrais leur ouvrir à tous grandes les portes 1 II y en a de trop malades, et ceux-là, qui auraient le plus besoin de mourir en paix, je n'ai pas le droit de les accueillir, les demi* malades non plus, ils voleraient la place des autres. Je ne puis admettre que ceux dont la constitution est assez atteinte pour exiger des soins, assez résistante pour ofl^ir des chances de guérison. Les autres I...

Il allongeait le pas, et Lucien sentait que le plus noir était ce qu'il ne disait pas, les ténèbres dans lesquelles il tâtonnait avec ce bistouri au cœur, la douce femme, les chers petits qu'il n'avait pu sauver, et que la mort béte et scélérate avait volés, arrachés à ses efforts éperdus.

Ils déjeunaient dans Tarrière-salle du cabaret.

A rentrée, derrière le comptoir, le père Foulard, un bloc de viande, surmonté d'une tète phénoménale, avec une trompe et des yeux fins d'éléphant, servait chopine aux ouvriers. Une salle venait ensuite, où les petites gens du quartier déjeunaient.

Dans la pièce du fond, n*eatraieiit que les privilégiés auxquels il clignait de Tœil. Il criait : « Madame Foulard ! > et quand, non moins énorme que lui, elle avait émergé du sous-sol, il allait serrer la main à ses hôtes et leur soumettre le menu.

Peu de restaurants de luxe étaient aussi bien as* sortis que le sien en poissons, pâtés de gibier, primeurs. Son café était célèbre parmi les gourmets. Et au lieu d*étre harcelé par un garçon déplaisant, on voyait paraître la fille de la maison, mademoiselle Eugénie, une rousse au teint de lait imperceptiblement bleuté, aux yeux pèles, toute légère dans sa robe que relevaient les fanfreluches d*un tablier à bavette. Les peintres et les sculpteurs de Montparnasse la connaissaient bien, et on la proclamait honnête ; du moins on ne lui savait pas d'amourette.

— Ah ! vouis n'étiez jamais venu chez Foulard l dit le docteur, qui expliquait les mérites de ce singulier cabaret et conseillait des pieds de mouton au blanc, une renommée de rétablissement. Alors Lucien s'avisa que Fa vas ne mangeait ni viande ni poisson, faisait maigre.

— Ne faites pas attention, je suis en train de devenir végétarien. Depuis plusieurs semaines, la viande me lève le cœur. Le meurtre des bétes innocentes, ridée que je me nourrissais de cadavres m'a tout à coup paru un acte immonde, oui, sauvage et

immonde, fît-il en élevant la voix. Avez-vous jamais regardé brouter les moutons, regardé leurs yeux si doux, si vagues ? Et les grands bœufs pâles, dans les interminables convois des trains, passant leurs mufles aux barreaux? Du reste — il haussa les épaules — je suis persuadé, contrairement à la généralité de mes confrères^ que la viande n'est nullement nécessaire à rhomme, et qu'on s'alimente aussi sainement, sinon mieux, de laitage et de légumes I

Il disait cela de sa voix coupante, «n regardant, avec un froncement de narines, la tranche de filet saignante que Ton venait d'apporter. Cette fois encore, il dépassait, en irritation, la note juste ; et Lucien, même s'il s'était senti porté à partager ses opinions, eût éprouvé, devant cet accent absolu^ l'envie de le contredire. Cependant, il le savait bien, ce n'était pas à lui qu'en avait l'humeur souffrante du médecin ; et il s'en convainquit, ému, rien qu'à la façon lasse dont il le voyait piquer des bribes dans son assiette, sans pouvoir les porter à sa bouche.

Le silence était tombé. Fa vas, appuyé sur un coude, se laissait aller à une rêverie si douloureuse et si profonde, que mademoiselle Eugénie n'osa la troubler. Interprétant le regard, bien indécis pourtant, que lui jeta Lucien, elle se retira d'un pas léger, gracieusement. Un long instant coula, pendant lequel ils regardèrent tous deux courir des mouches

30 L'BtfiOR

sur la nappe, attentifs à leurs ailes de gaze« à leur corselet noir et brun, à leurs pattes en scie fine. Pavas rabattit son bras, elles a^envolôrent.

11 commanda brusquement le dessert, d'un ton d*autorité qui peina Lucien ; il voyait bien que le veuf, sans s'en douter, cédait à un accès de misegynie, souffrait de la présence de la jeune fille, évitait de la regarder lorsqu'elle penchait entre eux sa ronde petite poitrine.

— Du café 1 dit-il.

Un immense découragement nageait dcms ses yeux noirs ; ils prenaient une tristesse d'encre, un noir funéraire.

— Âccompagnes-moi chez Ouépratte, demandat-il. Vous verrez de belles choses, et je sens que je n'aurais pas le courage d'y aller seul.

Il dardait son couteau à dessert contre son pouce» et faisait ployer la lame d'acier, très coupante. Il la regardait avec une tension absorbée. Sans savoir de quoi, Lucien eut peur. Il insinua :

— Vous n'avez pas goûté ce gorgonzola, il est excellent.

— Non, dit Favas, c'est de la vie désorganisée, de la corruption.

Et cette fois encore, sans enchaînement vi« sible :

— Ah I que certains jours mon métier me fait

horreur ! Je voudrais me fuir et le fuir, fuir le sang, le pus, la chair malade. Et ne pouvoir guérir, et ne rien savoir !•.. Allons-nous-en !

Le père Foulard fît Taddition sur une ardoise. Ils sortirent.

- C'est là I

On se serait cru hors Paris,

Entre une vacherie et un cabaret borgne, peint d'un affreux rouge, une remise tenait le fond de la cour d'une maison lépreuse, que défendaient une concierge et une marmaille dont le teint s*écaillait sous une sorte de gale bizarre. Derrière les fenêtres glauques, de rares faces transparaissaient noyées. A Tangle de la cour, une bande de terre, plantée de vieux arbres crevassés, s'allongeait entre deux murs, si étroite qu'elle inquiétait, comme une gageure absurde.

L'endroit exhalait une odeur de pierre gâtée, d'eau triste.

Fa vas, faute de sonnette, frappait à la porte de la remise, puis à une autre porte plus petite, qui donnait contre un poulailler. Sachant que le sculpteur

34 l'essoh

n*ouvrait pas toujours^ il le héla de toutes ses forces, en se nommant.

Au bout d'un moment, la porte lourde s^ouvrit, et, dans rentre-bàillement, Martial Guépratte surgit, mince, d'une distinction de race en ses habits d ouvrier, la figure jaune et tourmentée, peu de barbe, et d'admirables yeux dévorés de fièvre, qui clignaient au grand jour. Tout son visage portait Texpiression du rêve ardent dont on venait dp le réveiller. Interrompu en plein effort d'àme, il balbutiait, en introduisant gauchement les visiteurs, non sans avoir jeté un regard méfiant sur Tétranger.

Lucien surprit ce regard et s'en voulut d'être venu là, en intrus, sans titre que son goût vif pour les arts et ses essais de peinture, vanité puérile d'amateur.

L'atelier le frappait par sa nudité sévère ; à peine un divan d*où jaillissait le crin, un fauteuil boiteux, quelques livres, de grands moulages blancs. La chaleur d'un poêle luttait en vain contre l'humidité des murs.

Il leva les yeux. Sur un échafaudage en Tair, une jeune femme, en sarrau gris, achevait la statue en pied d'un homme nu, fendu dans un élan de lutte et brandissant un épieu. Au bout du pont de planches, le modèle, bel Italien à peau brune, indiquait cette

pose, campé dans le même écartement de jeunbes» Son sourire affichait on ne sait quoi de servile et de satisfait, comme un orgueil à être vu, posant pour cette jeune fille. Car ce devait être plutôt une jeune fille, à la façon hautaine dont elle abaissa, vers les nouveaux venus, un visage mat, très beau, à nez épais de Slave. Elle leur avait lancé le froncement de sourcils olympien d'une artiste en crise de travail, qui craint qu'on la dérange ; et elle le laissait bien voir^ à la façon dont elle reprit sa tâche, le dos tourné. De sa nuque raide, casquée de cheveux de lin, s'échappaient, seule faiblesse et seul abandon de ^a tenue, quelques frisons rebelles, sur un cou de Minerve.

Guépratte parlait. Elle était singulière, cette voix, enfantine et absolue, avec de soudaines chutes, comme s'il éprouvait une lassitude à s'exprimer. Et tout à coup l'accentuation s'élevait, nette et vibrante. En certaines émotions, quelque chose d'étrangement fêlé prenait le cœur. Son masque, torpeur et torpille, correspondait à la vie parlante de ses yeux, tantôt éteints et tantôt flamboyants. Ses mouvements avaient la même langueur et les mêmes soubresauts de fièvre ; et Lucien étonné, séduit, sentait là quelqu'un de rare.

Mais le sculpteur s'interrompit pour congédier, au fond de Tatelier, une très vieille femme, nue qu'on

pouvait prendre pour une statue, tant elle se confondait avec l'immobilité blême des plâtres. Assise sur un fauteuil de pierre, le visage creux et dévasté, les mamelles flasques, les côtes sébrées, le ventre ridé, elle se leva, effrayante et vénérable, gagnant le paravent derrière lequel gisaient ses nippes. Ouépratte disait :

— Elle me sert pour des études de nu, tout un travail préparatoire. Je rêve l'enlacement d'un couple symbolique : la Luxure et la Mort.

Lucien demanda vivement:

— D'après la Tentation de saint Antoine de Flaubert?

— Oui, vous connaissez?

Vexé d'un doute, à cet égard, il phrasa comme pour lui-même la fin du dialogue, avec Tespoir que que la jeune femme Técouterait :

<c La Mort. — Je te découvrirai ce que tu tâchais de saisir, à la lueur des flambeaux, sur la face des morts, — ou quand tu vagabondais au del& des Pyramides, dans ces grands sables composés de débris humains. De temps à* autre, un fragment de crâne roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussière, tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pensée, confondue avec elle, s'abtmait dans le néant.

» La Luzurb. — Mon gouffre est plus profond t Des marbres ont inspiré d'&bscènes amours. On se précipite & des rencontres qui effraient. On rive des chaînes que

l'on maudit. D'où vient rensorcellement des courtisanes, l'extravagance des rêves, rimmensité de ma tristesse? >

Là-hautf ritalien souriait, en sa servilité d'aai* mal louant son corps ; il n'avait rien dû comprendre. La jeune femme n'avait point bougé ; et Lucien, malgré lui, au risque de paraître indiscret, ne pouvait détourner les yeux de ce groupe, d'une singularité nouvelle pour lui. Il regardait vivre, de la vie des contours et du jeu des muscles, pétrie et caressée par les mains nerveuses de l'artiste, la statue de boue grise, le sosie bien supérieur au modèle qu'elle viviûait d'un souffle, toute tendue dans son œuvre.

Guépratte se laissait aller à expliquer son projet, Tenlacement de la grasse Luxure et de la Mort Dttaigre.

— Oui, conclut-il, ce serait beau, mais...

Le feu dont avaient rayonné ses traits pendant révocation magique s'éteignait, en prévision des difficultés, de ces jours de dégoût noir où l'on voudrait mourir.

Favas demanda :

— Ne voulez- vous rien nous montrer?

— Non, non.

U guignait cependant une forme enlinceulée >ous une toile ; car, par pudeur d'artiste ou instinct de propriété jalouse, il dbsimulait ses œuvres aux

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ce peiit sculpteur chétif qui voyait si grand et réyait de faire si beau. Guépratte le surprit, essuyant ses yeux pleins de larmes. Kartiste, à cette vue, remué d*une ardeur qui lui montait des entrailles, rougit jusqu'au sang, plus et mieux que si on Teût comblé d'éloges. Honteux, repoussant Tadmiration qu'il craignait de ne pas n^ériter, avec une délicatesse à s'accuser, il dit^ s'adressent à Favas et évitant de regarder Lucien, un enfant pourtant, mais qui venait de lui causer une joie des plus vives et des plus pures :

— Trop d'intensité? Oh 1 on me Ta déjà dit. Je m'attends à ce qu'on me le reproche au Salon, si toutefois on daigne me le reprocher, fit-il avec l'amertume d'un inconnu, d'un incompris. On trouvera cela brutal, et l'on aura raison. Comment concilier, reprit- il avec un geste d'impuissance, la beauté qui est le repos et la vie qui est le mouvement?

Il se tut, et comme s il voulait invoquer un grand exemple, mais qu'il n'osât, dans l'humilité de sa faiblesse, il dit, à Favas toujours :

— Âh I j'ai reçu les photographies que j'attendais de Rome, dix figures de la chapelle Sixtine.

Il demanda à Lucien :

— Les connaissez-vous ?

Il déplia un rouleau : de grandes photographie» se déroulèrent.

C'était le prophète Jérémie, la barbe dans sa main, et le coude sur son genou, plongé dans une mélancolie à laquelle il semblait que dix siècles ne pussent suffire. C'étaient les augustes Sibylles aux yeux de mystère : la SiMlla Libica, ouvrant le livre prophétique, tournant et abaissant de haut son regard sagace et dédaigneux ; la SWilla Belfica^ un égarement sublime au visage, écoutant les voix de l'abîme. Puis, des figures sans nom, beaux corps de femmes, en des élans passionnés ou contenus, avec des expressions de rêverie extraordinaire ou de douleur infinie. Plus loin, Adam s*éveillant et souriant gravement à la vie. Ailleurs, une Eve qui étend sa main vers le fruit défendu, une Eve ramassée dans son désir, robuste et charnelle, portant une convoitise animale dans ses yeux presque farouches.

— La beautéy dit tout bas Guépratte, la beauté dans l'extrême force I Quel rêve encore, le Moïse cornu, à barbe de fleuve, avec sa majesté redoutable et monstrueuse. L'homme qui a fait cela n'estil pas dieu?

Il roula lentement les photographies, tout triste et découragé de se sentir si peu.

— Faire violent et que cela reste beau ! répétat-il obsédé.

Il ajouta :

42 L'issom

Je voudrais relire Baudelaire* N'est-ce pas lui qui a dit :

Je hais le mouTemeot qui déplace les lignes, Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

— Oui, dit Lucien.

Il ne put s*eaipécher d*ajouter, tant son dôsir d*obliger Guépratte était vif :

— Voulez* vous me permettre de vous prêter mem Baudelaire? je le possède dans Tôdition originale, avec le supplément des pièces condamnées. Vous Taurez demain.

L'autre se défendit, accepta pourtant. Favas se leva pour partir. Lucien se demandait, en regardant la jeune femme : « Gomment pourrons-nous la saluer? » Mais elle se retourna juste à point pour leur faire une légère inclination de tète, aocompagnée d'une ombre de sourire. Dans la cour, Guépratte les accompagnait ; le froid le prit, il frissonna.

— Rentrez vite, dit Pavas.

Us lui serrèrent la main et partirent. Un long moment ils restèrent silencieux. Il parut à Lucien, comme il allait interroger Favas, que la figure du médecin, détendue dans Tatmosphère cordiale de Tatelier, se contractait à nouveau, dans Tisolement et le froid des rues.

— Il a une amie silencieuse ? insinua-t-il. Favas dil nettement :

— Une amie, en effet, et si Ton vous dit qu*elle est autre chose à Guépratte, soyez certain qu*on en aura menti.

Lucien acquiesça, curieux et confus de rôtre :

— Certainement. L^apparence...

— Quelle apparence ? C'est une jeune Russe, pauvre et indépendante. Elle est venue à Paris pour être artiste ; elle a dû, à cet effet, rompre avec toute sa famille. Son père est le général Souwrieff. Fière et honnête, que devenir? Par bonheur, elle a fait la connaissance de Guépratte, un jour, dans le petit « bouillon » d'ouvriers où il mange et où elle venait acheter des portions. Il lui a offert, sachant qu'elle ne pouvait faire cette dépense, la moitié de son atelier et elle proQte de ses modèles. Mademoiselle Souwrieff a du talent, elle a la foi, elle admire Guépratte ; il la conseille. Et jamais elle n'a été pour lui qu un camarade d'élection. Elle a une clef de Tatelier, elle vient le matin. Ils ne prennent pas même leurs repas ensemble. Et voilà !

— Mais comment Guépratte n'est-il pas amoureux?

— Qui vous dit qu'il ne le soit pas ? Le contraire est aussi possible, je n'en sais rien, il ne s'est jamais conûé à moi là-dessus, déclara Favas d'un ton près-

que bourru. Je vous répète seulement que cette communion de travail entre deux êtres ne cache rien d*équivoque.

— Guépratte est donc bien chaste?

— Absolument chaste, autant qu'un prêtre, qu*ane vierge. Toute sa vitalité nerveuse s*use en création. Il aime son art et les statues qu'il fait, voilà tout.

— Et il est pauvre ?

-— Il ne meurt pas de faim.

Là-dessus, Favas dit :

^ J*ai quelques malades dans le quartier, il faut que je vous quitte.

Il avait repris son visage creusé, ses yeux d'un noir terne ; Tidée Oxe, le regret inguérissable, l'angoissaient.

— Merci, dit Lucien, de m'avoir fait connaître votre ami.

Favas lui tendit la main sans répondre, une main froide et dure, qui ne serrait pas.

Madame Trénis était assise au coin de la chemioée^ un écran la protégeait de Tardeur des braises. Les hautes lampes versaient sur ses cheveux blancs et sur sa robe de faille héliotrope une lumière dorée.

Le salon exhalait cette odeur d'aromates propre aux chapelles où de belles dames sont venues faire leurs dévotions. Rien qu'à cette atmosphère de recueillement mondain, qu'avivait le très fin parfum du samovar, Lucien aurait reconnu, s'il l'avait oublié, que sa mère avait reçu tout le jour. Il ne Tembrassa pas au front, par scrupule, ayant donné à Manon ses derniers baisers sur les tempes. Â la voir si sereine, avec la distinction et la noblesse qui ne la quittaient jamais, il s'assura qu'elle ne soupçonnait rien.

— Bonsoir, maman.

Il lui baisait la main coup sur coup, une main de cire, aux mille imperceptibles rides, dont les doigts

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