‹ L'essor (volume 3)Chapitre 2 sur 12 · L*BB80II · texte numérisé non relu

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portaient de précieuses bagues et étaient ongles en pointe, d*un blanc d'ivoire si pur qu'il n'avait connu qu'à elle de tels ongles.

— Comme tu viens tard ! J'étais inquiète I

Il s'était assis sur un pouf bas, devant elle, sous le regard de ses beaux yeux bruns, et il n'y avait indépendance ni vanité déjeune bomme qui tinssent, il se sentait redevenir petit garçon, sous ces yeux qu'il avait toujours vus aussi éclatants, aussi cbauds de tendresse, depuis le temps où elle se penchait sur son berceau.

^ Quels beaux yeux tu as, maman I

— Tu trouves, mon chéri ? fit-elle, flattée dans ce qui lui restait de coquetterie et avec cette mélancolie qui semble dire : « Autrefois, oui, j'étais belle. »

Elle dit :

— Raconte-moi ta journée. Pourquoi n'es-tu pas venu me voir ce matin avant de partir ?

Il éluda :

— Je m'étais levé tard. J'ai dd courir à cette corvée. Pas amusant, ah non 1 Figure-toi que j^ai rencontré ensuite le docteur Favas qui m'a gardé à déjeuner.

Madame Trénis parut surprise et intéressée :

— Comment l'as-tu trouvé ?

— Un ours... très gentil du reste. Il a Fair malheuK reux comme les pierres, le pauvre garçon.

— Ah ! dit-elle, quelles consolations veux-tu qu'il trouve, n*ayant pas le bonheur de croire ? Ce n'est pas en se raidissant et en maudissant qu'on peut reprendre courage à vivre après un tel malheur !

— Ah I maman I fit-il, sous entendant des objections.

Il ne croyait pas, et se rappelait le chagrin qu'il «▼ait fait à sa mère, deux ans auparavant, en lui «vouant qu'il avait perdu la foi et que pratiquer désormais lui semblerait une hypocrisie inacceptable. Croyante, elle avait beaucoup pleuré et ne s'était résignée qu à la longue, dans l'espoir qu'il changerait, lui demandant seulement, par respect bien féminin des conventions, qu'il l'accompagnât quelquefois le dimanche à la messe.

Elle soupira :

— Oui, je sais... mais il changera d'idées. 11 en changera ou il se tuera.

— Il est vrai que le suicide seul... etFavas a dû y penser plus d'une fois.

II revoyait le médecin, à table, faisant ployer ÉnT son doigt la lame du couteau.

— Ah ! reprit-il, on a beau dire, un Dieu qui permet de telles soud'rances, tant de misères et tout le mal qui règne sur la terre I...

— Lucien I dit-elle à son tour. Ce fut le rappel à une trêve, l'invitation à ne point troubler leur affec-

tuease entente, le repos qu'elle avait bien gagné, à sa délicate satisfaction, car elle aimait le monde et croyait devoir se ménager d'opportunes relations dans rintérét de son fils.

Il lui raconta sa visite à Guépratte, essaya, — car elle n*était pas artiste, malgré le don particulier qu'elle avait de découvrir des bibelots et des meubles anciens, — de lui faire comprendre Tentbousiasme que lui avait inspiré le sculpteur et le commencement d affection qu'il lui vouait déjà, d'où il espérait qu'une bonne amitié pourrait sortir.

— Ah! fit-elle, peu convaincue, tu crois?

Elle se défiait des artistes et elle n'augura rien de bon de l'histoire de la jeune Russe, confidence qu'ensuite il regretta. Tout ce qui sortait de l'ordinaire semblait à madame Trénis louche et dangereux.

— Je ne comprends pas trop, dit- elle, que tu places tes sympathies chez des hommes de talent. Je le veux bien, mais dont Texistence n'a ni la régularité nécessaire h l'équilibre des facultés ni la tenue morale qui vous assure la considération des gens sérieux. Oh I tu es parfaitement le maître, ajoutât-elle bien vite, mais pourquoi ne pas te lier avec des jeunes gens de ton milieu, il y en a de « si bien »?

— Cite-m'en un, chère mère, dit Lucien un peu piqué. Ce n'est pas Carbon, j'imagine, ni Roger Hardeuil ?

Elle ne releva pas la poinle, voulant rester dans la tiédeur de son bien-être ; et rappelée à un détail qu'elle oubliait, elle tira d'un livre à couverture de vieille soie un coupon de théâtre.

— A propos, voici une baignoire pour la Comédie- Française. Justement M. Carbon vient de renvoyer. C'est pour ce soir : Phèdre, Gomme madame Dionée et ma filleule étaient là, je leur ai offert deux places.

Elle ajouta :

— J'ai été bien aise de leur faire ce petit plaisir, elles n'en ont pas trop. Cela a paru ravir Ève-Lise. EUle était très en beauté aujourd'hui.

Lucien ne put sempécher de dire :

— Veux-tu parier que ces places seront revenues à Carbon au dernier moment, et qu'il n'aura su qu'en faire?

Et comme elle repoussait cette supposition désobligeante, il lui raconta l'histoire du déjeuner. Elle en rit, du bout des dents, et indulgente :

— Chacun a ses défauts. J'ai toujours trouvé ton ami Carbon plein d'égards pour moi.

C*était une allusion au peintre Symore, négligent, qui ne leur avait pas envoyé de cartes pour l'ouverture d'une exposition. Lucien sourit, connaissant le point faible de madame Trénis ; une marque de déférence la flattait plus que tout.

— Bh bien, petite mère, tu as bien fait d*inviter leaDionée. Nous irons y oir Phèdre 9 quoique j'aie plus envie de dormir... Qui as-tu vu d*autre ?

— Mais les Anthénar, le colonel Gharpe, la belle madame Noyzé, madame Hardeuil et ses ûlles, la vieille madame Matha, madame d'Artigues, et madame Brailm, que j'oubliais.

Au fur à mesure, il les évoquait, les Anthénar, le président et sa femme, modelés Tun sur lautre par la vie, arrivés à parler et à penser de même, deux Tieilles figures de magots bonnes à se faire pendant «u coin d*une cheminée. Le colonel Gharpe, chef de division au ministère de la guerre, un raseur pointilleux, d'une politesse cassante. La mère Matha, asthmatique et boiteuse, qu'il détestait, parce qu'elle colportait les cancans, les inventait au besoin. Madame d'Artigues, la femme d'un avocat à la Cour de cassation, une petite chèvre noire et barbue, prompte à se cabrer, d'un entêtement incoercible, mère de sept ou huit chevreaux noirs et malfaisants. Madame Braûm, la femme du banquier, une grasse juive, dont le teint bilieux gardait un reflet d or, dont la robe bruissait à la façon des billets de banque, et qui avait un jour trahi sa raee en soupesant un peu trop longtemps une statuette d'argent ancien, que lui montrait madame Trénis.

l'essor si

Dans tout ce inonde, Lucien ne comptait de sympathies que pour la bonne madame Dionée et Ève- Lise, madame Noyzé, et Glotiide Hardeuil, si dédaigneusement belle à seize ans, avec son flot de cheveux aubum^ son teint éclatant de fée. A côté d'elle, Ève-Lise avait dût paraître bien pâle, en sa robe modeste, sa grâce frileuse et rétrécie. Madame Trénis Taimait et la protégeait : une vieille amitié rattachait à madame Dionée, veuve comme elle, et très appauvrie depuis la mort de son mari, ruiné par des spéculations hasardeuses.

Madame Trénis disait :

— Madame Hardeuil a demandé de tes nouvelles avec insistance, elle se plaint que tu ne voies pas davantage son flls.

— G est un serin, ût-il avec tout le mépris qu'il pouvait ressentir pour un grand bellâtre uniquement occupé de sa toilette, jouant aux courses, et méprisant tout ce qui n'était pas riche ou titré.

-- Mais Glotiide ?

Il ne répondit pas, sachant bien qu'elle ne lançait pas ce nom au hasard, et qu'elle y joignait d'ina- ▼ouées espérances, trop lointaines d'ailleurs pour n'être pas précaires, comme au plus beau parti qu'elle put rêver pour lui. Certes il se fût montré bien difGcile en ne trouvant pas Glotiide à son gré; quoiqu'il lui en voulût de ressembler tellement à sa

mère et à sa sœur aînée, dont la morgue s'accentuait en un port de tète allier. Elles étaient millionnaires; eh bien, après !

— Leur tante d*Âubuzon est bien malade! dit madame Trénis.

— Et elles vont hériter ? demanda-t-il ironiquement. Qu*elles sont à plaindre !

-— Voilà ton grand-pôre.

M. de Yertsève entra, petit, voûté, la figure osseuse et glabre, vêtu de noir, avec cette correction sévère et digne qui convenait à un ancien président de Cour d'appel. Il avait donné sa démission, lors de la réforme de la magistrature. G était le regret de sa vie, bien qu'il n*eût pas cru devoir agir autrement. Détestant le régime républicain et parlementaire, il ruminait une amertume qui se mêlait à tous ses propos. 11 était bien souvent en désaccord avec les goûts et les idées de Lucien, et c'eût été une cause de conflit dans le ménage, si M. de Vertsève avait gardé toute la verdeur qu'il montrait encore, cinq ans auparavant. Mais il déclinait, la vue et l'ouïe affaiblies; il y avait plus d'automatisme que de force persistante dans son attitude, et bien souvent il était absent, alors qu'on le croyait là, enfoncé dans un de ces silences glacés dont il avait rhabitude.

Lucien s'écria avec effusion :

— Bonjour, grand-père !

— Bonsoir, dit le vieillard après un temps ; et sa main qui ne se livrait pas, son visage qui restait insensible, cette fois après tant d'autres troublèrent

f le jeune bomme comme un blâme informulé, une

défiance qui n'existait pas. Ce n'était que la séche-

, resse d une àme blasée, qui se mure aux émotions

' du dehors. Mais Lucien avait l'âge où l'on veut être

recherché, choyé ; son égoïsme n'admettait pas celui de son grand-père.

Il sembla qu'une petite bouffée froide fût entrée

' dans le salon. L'intimité s'en ressentit.

Madame Dionée et sa fille occupaient déjà la baignoire. Elles avaient dû diner en hâte, prendre Fomnibus, du fond de Vaugirard.

En voiture, madame Trénis avait dit à Lucien, qui se tenait raide pour ne pas froisser son plastron : ' — Mais au fait, c'est jour d'abonnement !

Et elle ajoutait, passant par-dessus quelque scrupule inavoué :

-— D'ailleurs, je suis sûre que ces dames sont parfaitement mises I

Elle venait de songer que les Braum seraient dans leur avant-scène et madame Noyzô au balcon. Son premier coup d'œil la satisGt. Tout en noir, madame Dionée était la correction même, et Ève« Lise parut charmante, dans une robe gros bleu, échancrée en V. Un ruban de velours faisait res-

sortir la blancheur de soa cou. A ce rubau peadait une croix de filigrane d*or, enchâssant des roses de belle eau. Madame Trénis, qui les lui avait données au jour de Tan, lui sut gré de Tatlention. AfTec* tueuse, elle retint les deux femmes sur le devant, mais madame Dionée la força d*accepter sa place. Elle était énorme et agile, très fine sous son masque emp&téy au milieu duquel un petit nez se retroussait, sur une bouche denfant.

La considération amicale qu'elle témoignait à Lucien se nuança du sourire dont elle salua leur coude à'COude. Elle savait bien que son embonpoint la rendait un peu ridicule, et elle se le faisait pardonner en se rencognant d'une façon discrète, respirant sans bruit.

Lucien se tenait deriîère Ëve-Lise; il avait eu Timpression flatteuse qu'elle l'avait trouvé bien, à son entrée, et il revoyait la vivacité avec laquelle ele s'était retournée pour lui sourire. Très à Taise, en son habit léger, il exagérait sa désinvolture.

L'entr'acte finissait. JDes files d'habitués regagnaient leurs fauteuils. Certains, debout, le dos & la scène, envoyaient aux loges de petits saints. Il tombait du lustre une lumière abondante et terne, d'or éteint. Lucien avait trop chaud, et le brouhaha de la salle lui rappelait le grouillement confus du

Palais de Tlndustrie, lui suggérait, sous Thabit noir conventionnel, les corps de tout âge et de toute structure qui apparaîtraient, grotesques, si le théâtre devenait, subitement, la salle du conseil de revision. Le contraste, à cette idée baroque, s'accusait entre les gars frustes de la matinée et ces mondains à figure pâle et fatiguée, qui avaient tous un air de famille et semblaient liés par une franc-maçonnerie. Il y avait là des visages sur lesquels il ne savait mettre un nom, mais qu'il reconnaissait pour les avoir vus aux premières, ou dans le monde. Beaucoup même Tagaçaient, par Finsolence tranquille de leurs yeux clairs.

Quand il eut, en se penchant à droite et à gauche, passé la salle en revue, il lui fallut en revenir au petit chignon d*Ève-Lise, qui, tordu à Tanglaise, sous un chapeau de feutre» lui bornait Thorizon. Pendant un instant, il ne regarda plus que ce joli tampon de cheveux ch&tains, le cou très fin, sous le ruban de velours, les épaules tombantes, la grâce mystérieuse de la taille. Ève-Lise sentit peser sur sa nuque ce regard, qui Tattira. Rien qu*en ployant son cou et en redressant son buste, elle dessina, d'un trait, sa minceur élégante. Son visage, dans le clair-obscur de la baignoire, rayonna du charme inexprimable d'un regard et d'un sourire d'ombre, quelque chose d'aussi doux et d'aussi pénétrant que

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TarAme du bouquet de violettes qui 8*exhalait de sa ceinture.

Elle avait rarement cet air de bonheur. Fallait-il Tattribucr au théâtre? Lucien voulut lui parler, et bien que familier, ainsi que Ty autorisait une con* naissance de plusieurs années, il ne trouva pas tout de suite une phrase, même banale. Pourquoi? — Il ne ressentait à Tordinaire ni gène ni timidité visà-vis d'elle, et cependant un sentiment nouveau, né de la soi^onde, lui montrait, dans la petite amie d'hier et de toujours, la jeune fille en train d'éclore, Tétreen fleur, particulièrement exquis et inquiétant ce soir-là. Devant cette candeur suave et noble, il éprouvait à la fois une pudeur de sa clairvoyance et une honte, en face de cette vierge, lui qui connais^ sait le mal et avait profané Tamour. Â quoi se mêlait pourtant Torgueil mâle et absurde, de la prépondérance qu*il en tirait.

— Voici le programme, dit-il en se penchant vers elle; et il lui offrit du même coup sa lorgnette :

'— C'est mademoiselle Bartet qui joue Phèdre; Mounet-Sully : Hippolyte.

Les trois coups retentirent. Chacun les perçut d'un petit tressaillement dans le dos. Le silence, à mesure, descendait; il devint rigoureux, quand, avec une lenteur magistrale, le rideau se leva.

Lucien écouta sans enthousiasme. Il songeait à

YHippolyte d*Euripide, qu'il jugeait autrement poignant, à travers la traduction de Leconte de Lisle. Dans le chef-d'œuvre de Racine, la phraséologie allégorique, les métaphores disparates le rendaient injuste envers la noblesse des sentiments et Tàme délicate des personnages. Aussi bien, Tacca» blement de sa journée trop remplie pesait sur lui, et il savait combien les sensations dépendent du moment. L'entr'acte venu, il courut acheter chez un confiseur de la Place une boîte de caramels verts au chasselas, délicieusement acides, pour Ëve-Lise.

— Oh I dit la bonne madame Dionée, sans manteau ! Vous auriez pu prendre mal I

Ëve-Lise, qui venait d'en offrir à Trénis et à sa mère, tendit la boîte à Lucien :

— C'est très imprudent I

Mais il vit bien qu'elle était touchée.

— Ah 1 les Braum, dit-il en voyant se remplir une avant-scène. Tiens, qui donc est avec eux? M. Braûm a Tair d'avoir fait un mauvais coup. Parions que le gros monsieur rouge auquel il donne la meilleure place est un dindon qu'il va plumer.

Il voulait faire rire Ève-Lise ; madame Trénis lui jeta un regard irrité.

— C'est une mauvaise plaisanterie, maman, ne vous fâchez pas. D'ailleurs, leur fils est très bien, avec sa figure poupine et ses yeux noirs caressants,

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le choli Éphrem. Regardez, Lise I C'est dommage qu'il ait les épaules voûtées de sa race ; avec son menton relevé, cela compose un singulier mélange d'arrogance et de bassesse. Bah 1 — repriUl avec un claquement de doigts, pour répondre aux nouvelles marques de mécontentement que donnait sa mère, — qu*ils soient comme ils voudront, ça m'est égal!

— Quel enfant terrible ! soupira madame Dionée en secouant la tète, très amusée.

Ëve-Lise, pour faire diversion, fit passer les caramels.

La pièce de nouveau se déroulait. Lucien y prétait une attention plus soutenue, gagné peu à peu.

A ce moment, un mouvement de bras, un drapement de robe soulignant la hanche, accusèrent la féminité de l'actrice. Ce qu'il y avait de passionné dans la langueur fiévreuse de Phèdre apparut à Lucien tangible et matérialisé ; son regard s'attacha aux bras nus, aux pieds nus sous le maillot chair. Son plaisir esthétique se dédoubla; et ce lui fut une jouissance encore, car il savait bien que sous a 1 forme et le masque de Phèdre, qu'il voyait se mouvoir et entendait gémir d'une voix triste et pure, l'actrice, en corps et àme, existait pour son propre compte, si bien qu'il ne savait si cette attraction

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fugace qu'il ressentait le portait vers Phèdre ou vers l'interprète.

Que de fois, dupe d'une émotion semblable, avait* il senti vivement le charme trouble de la plastique théâtrale, abusé par ce prestige de la rampe qui met en lumière et en relief tout ce que la femme y livre d'elle ! Que de fois il s'était laissé prendre à l'illusion qui lui montrait, par exemple, la vieille mademoiselle Goryse, de TOdéon, toute jeune et désirable, sous le chatoiement des étoffes et le mensonge des fards ! De là, à divers degrés, la séduction irritante qu'exerçait sur lui tout ce qui touchait au théâtre : décors, oripeaux, mirage des actrices, depuis la plus haute, étoile d'Opéra, ballerine en corolle de gaze, gymnaste souple, jusqu'à la saltimbanque de foire qui grelotte en maillot rosâtre. Ne revoyait-il pas, tel soir d'années disparues, un geste de la grande tragédienne de Tépoque, levant le bras si haut qu'il distinguait, sous la manche fendue du blanc péplos, le creux blond de l'aisselle ?

Là-dessus, il évoquait subitement madame Noyzé, peut-être parce qu'elle avait un air de grande amoureuse, avec sa prestance et sa figure mobile, éclairée d'yeux pareils à des diamants noirs. Si bien qu'à rentr*acte, il dit :

— Vous ne sortez pas? Je vais saluer madame

Noyzé.

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— Et tes BraOm? insinua madame Trénis ; mais il fit le sourd.

Il savait madame Noyzé placée au balcon, du même côté qu'eux, juste au-dessus de leur baignoire, peut-être. Tl leva la tête au plafond, comme 8*il eut pu apercevoir la jeune femme. Il songeait à la coquetterie et aux raffinements de toilette qu'on lui prêtait, se rappelait un bavardage surpris entre Louisa, femme de chambre de madame Noyzé, et Nanische, au cours duquel Louisa énumérait les richesses de linge dont regorgeaient les armoires de sa maîtresse.

« La belle madame Noyzé ! »

Sa mère et lui rappelaient malicieusement ainsi, depuis le jour où elle avait dit devant plusieurs personnes, avec une assurance drôle :

— Oh ! je suis très belle et je ne m*en cache pas; je suis parfaitement faite. A Trouviile, il y avait toujours cent personnes pour me voir sortir de Peau! »

Elle n*ajoutait pas ce que pensait de cela son mari, grand homme roux à torse de centgardes, portant la moustache et Timpériale cirées. Leur mariage avait fait beau bruil à Alençon. Fille d'un riche usinier de TOrne, fougueuse, despotique» toujours à cheval et suivie de lévriers, elle s'était amourachée, au cours d*une chasse, de la belle mine de M. Noyzé, alors lieutenant de cuirassiers, pauvre

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et endetté. Pour forcer la maia à ses parents, elle avait exigé qu'il Tenlevàt, et, leur union rendue indispensable, elle Tavait enrichi de sa personne et de sa fort une «

Depuis longtemps, il avait donné sa démission, menait la haute vie, faisait des affaires. Ils avaient un grand garçon de quinze à seize ans, bichonné, traité en poupée par la mère, joli comme une iille, et dont le vernis élégant recouvrait un être fin et aimant, trop sensible pour ne pas souffrir de bonne* heure, et pour lequel Lucien ressentait une de ces amitiés de collège qui attachent les grands aux petits. Il le plaignait d'avoir une mère aussi frivole et un père... Mais comment définir M. Noyzé? Il pos* sédait ce maintien épaulé, carré, qui répond d'avance à tout, et une réputation d'escrime qui paralysait les mauvais sourires, depuis qu'il avait tué, le plus correctement du monde, un clubman trop spirituel, M. de Blaynes.

S'il fallait croire, d'ailleurs, tout ce qui se dit t Pourquoi Tamitié qui unissait le couple au sénateur Tarpin-Malus, ce vieux renard jacobin, n'eût-elle pas été désintéressée? Les Noyzé n étaient-ils pas riches, bien qu'après le krach des mines d'argent on les eût proclamés ruinés ? En tout cas, leur fortune apparente, sans que les sources qui ralimentaient fussent bien établies, les cautionnait dans le

inonde. Madame Trénis, peu encline à croire le mal» les croyait calomniés, comme ceux qu*on envie.

Lucien s'attardait sur le palier du foyer, quand des chuchotements, suivant d'une flambée de poudre toute nouvelle gloire parisienne, soufflèrent:

— Hélys Fonpers I Hélys Fonpers I

Avidement, il regarda le poète célèbre des sonnets d'Atalante, l'auteur de la Robe de Nessus^ ro- ^ man d'une sensualité ardente et d'une magie de style extraordinaire. Quelques semaines auparavant, on avait acclamé à la Comédie-Française son drame en vers : Lucrezia Sarpi, Jeune encore, il remplissait Paris de ses succès, de ses bonnes fortunes, de la légende qui se formait autour de son dandysme et de ses excentricités. Les journaux illustrés avaient reproduit ses 'traits, mais aucun n'avait pu rendre la vigueur expressive de' ce visage de prince maure, aux arêtes si Gnes et si nobles, ni la splendeur de ses yeux fauves, ni la patine chaude et mate de son teint.

Accompagnant la comtesse Gorska, que suivait le mari, sur des jambes torses de basset, Fonpers s'avançait la tète haute, un sourire félin aux lèvres, unique en sa façon de monter l'escalier de membre, d un pas lent, sous ces regards d'apothéose. La femme à laquelle il parlait, d'un air caressant et impérieux, semblait fière de l'effet qu'ils produi-

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saient; elle rengorgeait, avec une grâce voluptueuse, un cou de cygne. Devaht eux les habits noirs s'écartaient et se refermaient en un sillage, courtisans du triomphe.

Une ivresse courte, une admiration violente, saisirent Lucien : un dieu, un jeune dieu venait de passer, nimbé de grâce et de force, avec un amour de . femme en litière à son orgueil. Il se jugea bien peu de chose, envia le talent de Fonpers, son bonheur. Dans Tingénuité de son âge, quelque chose d'amer creva en lui. Devenir cet homme, dominer la foule, ou seulement, très obscur, être un grand artiste comme Guépratte !

11 en oubliait madame Noyzé. Elle, lui apparut à l'autre bout du foyer, son ûls à côté d'elle, comme un page. Elle s'avançait grande et souple, et ses yeux, le reconnaissant, lui dispensèrent ce rayonnement noir qui était leur sourire. Il fendit la presse, et aux premières paroles :

— Avez- vous vu Fonpers ?

Elle demanda, ironique :

— Est-il avec madame de Ganges ?

— Non, avec la comtesse Oorska.

— Déjà? fit-elle ; non, je ne l'ai pas vu.

Elle ne méconnaissait pas le génie du. poète, estimait seulement qu'on parlait trop de lui, feignait de croire que tant d'adulation pourrait le gâter : jalouse

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au fond, comme beaucoup de femmes, parce qu*il brillait dans une sphère supérieure, adressait son culte à des mondaines titrées auxquelles elle ne se comparait que pour se juger plus jeune et désirable. Désirable, certes, elle l'était 1 Et les regards des hommes qui les coudoyaient le disaient bien, regards qui, tenant peu de compte de ses deux jeunes gardes du corps, agaçaient singulièrement Lucien.

— M. Noyzé ne vous a pas accompagnée? de»

manda-t-il, par un appel mental à la protection que le bras robuste du mari conférait à la jeune femme*

— Non, il est sou(rrant, d'un bobo au genou. Il 8*est heurté je ne sais où, l'autre jour, à bicyclette.

Si rimperlinence de son ton faisait douter de la nature de ses sentiments envers son mari, ceux qu'elle vouait à son fils n*eurent rien d'équivoque, et un éclair de tendresse presque animale illumina sa figure lorsqu'elle ajouta :

— Vous savez que je monte aussi? J'apprends avec mon petit Serge.

L'adolescent enthousiaste dit :

— Oh ! maman a tout de suite appris. Elle a un chic !

La sonnette de Tentr'acte tintait.

— Nous battrons le record cet été, dit Lucien ; je m^entraînerai avant.

— Venez donc au manègOi dit-elle. Serge vous

écrira les jours et heures. Ce sera amusaat de mouler ensemble.

Il promit. Avec cette vivacité d*im'agination qui lui montrait tout en éclairs, il se représentait la jeune femme sous ce costume d homme, blouse et et culotte bouffante, si disgracieux pour qui ne sait le porter, mais d*une séduction si perverse chez certaines. Inquiet, il lui semblait que madame Noyzé était bien grande. Il eût préféré, pour elle comme pour lui, le cheval ; et la vision du ne amazone qu il escortait passa, au trot, dans les allées de sable de la forêt de Fontainebleau. Elle tournait vers lui ses beaux yeux de diamant sombre ; la cerise de ses lèvres saignait, fendue au milieu et oflerte au becquètement.

Il fut tout étonné de se retrouver dans la baignoire, un instinct machinal Ty avait reconduit. Ève-Lise et les deux femmes lui firent TefTet d*étrangères. Il ne se réhabitua que peu à peu, en respi^ rant Todeur tiède du petit bouquet de violettes, en reprenant possession du chignon brun et de la nuque fine d'Ëve-Lise, qui lui masquaient une partie de la scène.

Mais le sens des vers lui échappait, quoiqu'il les perçût distinctement. Une émotion tumultueuse et vague Tagitait, sans qu'il sût si c'était son bref et suggestif entretien avec madame Noyzé, ou bien le

passage auréolé de Ponpers, qui remuaient ainsi son cœur avide, insatiable de sentir.

Puis, un apaisement se ût. Il se dit qu'il était délicieux de vivre avec celte intensité, cette complexité fugaces. Sa fatigue même donnait à ses sensations une acuité fiévreuse. Deux joies, en ce flot trouble, subsistaient, deux joies chastes, deux joies hautes parce qu*elles semblaient dénuées de tout intérêt personnel immédiat.

C'étaient, la précieuse connaissance liée avec Martial Ouépratte, et Finfiniment suave présence d'Ève-Lise.

Trois semaines après, il achevait de s'habiller pour aller rejoindre, au manège de la Porte-Maillot; madame Noyzé, et s'avisait que sa bicyclette, remisée en bas, à la garde des concierges, avait besoin d'une réparation, quand le timbre vibra. Il ouvrit à Serge, essoufflé des cinq étages.

— J'ai voulu vous éviter le dérangement, maman ne peut monter ce matin.

Il jeta son chapeau tyrolien sur une chaise, releva, d'un geste caressant, ses cheveux bouclés, en cher* chant des yeux, instinctivement, un miroir. Son costume de bicycliste, gardé par coquetterie, moulait sa poitrine et ses hanches d'un jersey bleu, sur lequel s'ouvrait un veston court ; une culotte dégageait ses jambes, nerveuses et fines sous des bas à côtes mi-couleur. Il était charmant, comme en tfavesti. Et, regardant Lucien avec un regard aOèc-

tueux, il rappelait tellement sa mère que sa séduction en prenait une grâce équivoque.

— J^espère que madame Noyzé n*est pas souffrante?

Lucien goûtait fort ces leçons en commun, où sa supériorité lui permettait de jouer le rôle de moniteur, soutenant la jeune femme, courant à ses côtés, prêt à lui ouvrir les bras en cas de chute. Elle partait, ma foi ! Et légère, et souple, très gracieuse en jupe courte, fendue sur culolte courte. Le rose de Taudace et Tivresse de TeiTort allaient bien à sa figure éclatante; elle respirait avec un sourire d*oppression exquis, tandis que, sous le petit plastron de chemise d'homme, sa gorge s'enflait et s'abaissait en vague douce.

— Non, une migraine seulement.

Serge n'ajouta pas que cette migraine suivait une scène de rentrée de bal, faite par son père. Habitué* à dissimuler ses émotions, il souriait en montrant les dents, qu'il avait petites et blanches. Lucien ne se doutait pas que ce sourire eût voulu mordre, et que lenfant redoutait et haïssait son père. C'était ainsi pourtant, soit que, par des maladresses ou des brutalités, M. Noyzé se fût aliéné ce cœur féminin, soit que, surprenant aux portes des discussions étouOées, Serge eût pris parti pour sa mère, étant tout son caractère, tout son sang. Il demanda :

— Je ne vous dérange pas, au moins ?

— Pourquoi donc?

Serge fit, avec une malice provocante :

— Vous auriez pu cacher une belle dame dans un placard, celle avec qui je vous al rencontré avanthier?

— Où donc?

— Faites Tignorant ! Place de la Madeleine, au marché aux fleurs. Vous lui avez même acheté une gerbe de mimosas et d'œiltets. Je passiis en fiacre, avec maman . Elle est bien jolie, cette dame.

— Ah! dit plaisamment Lucien, vous vous y connaissez donc, à "votre âge, polisson I

Et souriant, flatté :

— C'était Manon.

Il ne Tavaitpas revue, depuis la nuit vol uptueuse, ne l'avait pas même recherchée, par dilettantisme, gardant meilleur le souvenir poétisé des caresses, craignant peut-être de s'attacher à elle, ou détourné par son flirt avec madame Noyzé. Cette rencontre, «a six semaines, avait été la seule. Il est vrai que Manon, ainsi qu'elle le lui avait confié, avait été soigner sa mère malade, à Vannes. Voyageant seule? — Hum! Son inconstance était légendaire, ses coups de tête innombrables; mais le bon était qu'on la retrouvaitla main tendue, les joues fraîches au baiser, en camarade, et qu'une tendresse avec

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elle pouvait avoir, pour symbole odorant et éphé* mère, la gerbe de fleurs qu*il lui avait offerte, sur uue place publique, au milieu des passants.

— Tenez I dit-il.

Furetant dans un carton, il en tirait une feuille de papier, sur laquelle une aquarelle de Symore représentait Manon, de face, si bienvenue que Lucien avait soutiré au peintre cette pochade, dont la gorge et les épaules s'en allaient effilochées, en essuiement de pinceau. Serge s*anima, la rougeur de Chérubin vint à ses pommettes.

— Vous me la ferez connaître ? implora-t41 c&linement.

Lucien lui passa la main sous le menton :

— Et que dirait votre maman? Mais m*a*t-elle vu?

— Bien sûr, elle a ri.

Et livrant le secret de son amour filial, de sa gratitude passionnée envers celle qui lui passait tout, il dit:

— Oh I maman I personne ne sait combien elle est indulgente, comme elle a les idées larges.

Lucien pensait : c Trop larges, si les médisances sont vraies. » Mais les illusions de Serge le touchèrent.

— Et votre « bachot » , Serge ?

Il se demandait si cela lui nuirait auprès de ma-

dame Noyzé : elle affectait de le traiter en enfant, en aîné de Serge. Si elle allait être un peu piquée de jalousie, contre Manon? Son flirt y gagnerait-il?

— Âh ! mon bachot? Gela en fait» du tirage à la maison ! Maman s'obstine à me garder externe, veut me payer un professeur à la maison, tandis que mon père voudrait m'enfermer dans une « boite », une sale c boîte » !

Ses traits se tiraient douloureusement, à cette menace qui ravivait sa rancœur contre son père.

— Mais, s*écria Lucien, sans se rendre compte des mobiles personnels qui le poussaient, voulezvous ^ue je vous serve de répétiteur? Je ne suis pas si loin de mes examens que je ne puisse vous chauffer pour le vôtre.

— Mais vous n'auriez pas le temps 1

— Oh 1 j'en ai de reste, je ne prépare pas sérieusement mon agrégation de droit. Mon service militaire va dans quelques mois arrêter mes études.

Serge, très remué, dit :

— Vrai, vous consentiriez I Oh 1 que maman sera

contente ! Vous verrez, avec vous je travaillerai très

bien. Quand commençons*nous ?

Et se mordant les lèvres, la voix soudain altérée:

— Je le disais bien à maman, que vous seriez

un ami pour moi, et pour elle aussi, n'est-ce pas T

SU» a tant besoin d'aflection, oh! tant besoin t Une ombre noire passa sur son vis^gA ; la cordialité de « grand », que venait de lui témoigner Lucien, touchait à vif ses sentiments opprimés de « petit »! Ce que sa pudeur, sa fierté, l'auraient empêché de dire, un peu de bonté, sa reconnaissance, remportèrent. Et saxïglotant tout à coup sur la poitrine de Tami :

— Oh ! si vous saviez, papa la rend si malheu» reuse I — Ce mot de « papa » lui était échappé, dans un reflux de ce qui pouvait lui rester de tendresse pour son père I — Il ne la comprend pas, je crois qu*il ne Taime plus, je ne sais pas s'il Ta jamais aimée 1 El il la gronde si souvent à cause de moi, il dit que je suis un paresseux. Mais un rien me rebute* mon professeur du lycée se moque si lourdement de moi. Pour elle, pour elle seule je veux réussir à mon baccalauréat I Elle est si tendre, elle a pour moi des soins que je ne peux dire. Tous les soirs elle mie borde dans mon lit. Vous la voyez qui sourit, qui se force à parler. Mais bien souvent elle est triste, elle a les yeux rouges. Je ne suis plus un enfant, il y a des choses que je comprends trop. Mon père est injuste pour elle, il est méchant, il lui parle durement : alors moi, moi, mon cœur se crève I...

fit'SQDi cœur se crevait, au pauvre autant, et les larmes {fêtaient son joli visage, niisaslaieitt

sur le coquet costume, qui paraissait là tout piteux et déplacé.

Très ému, Lucien dit :

— Ne pleurez pas, mon petit Serge. Devenez vite un homme. Ne pleurez plus !

Il lui essuyait les yeux, avec une envie folle de le serrer dans ses bras, de trouver les mots qui consolent, et c'était plus fort que lui, en même temps, il lui semblait que c^était madame Noyzé, petite fille, qui se lamentait là. Il ne savait pas que Serge était venu le trouver, tout gros de chagrin, luttant contre une détente nerveuse, sous ses airs d*espiègle mauvais sujet.

Lentement, Serge se reprenait. Avec la mobilité de son àme si peu virile, sa coquetterie revenait, et comme ses yeux lui faisaient mal :

— Laisse-moi les mouiller d'eau fraîche, demanda-t-il fraternellement.

Il prit les mains de Lucien dans les siennes qui brûlaient.

— Je ne pourrais plus te dire roti^, à présent.

Chez madame Hardeuil, à cinq heures, en visite.

— Ahl bonjour, Lucien, disait-elle avec indulgence. Votre mère va bien ? M. de Vertsève? Il y a longtemps qu'on ne vous a vu ?

Il s'excusait. Sans Tinsistance de madame Trénis, peut-être eût-il remis à un autre mercredi cette cor« vée ; ce qui l'avait décidé surtout, c'était l'espoir, donné par madame Noyzé, qu'il l'y retrouverait. Et son regard alla la chercher, près de la table à thé, dans le salut correct qu'il adressait aux dames.

— Mademoiselle Glotilde se porte bien?

— Elle est sortie avec madame Ri m, elle va rentrer. Je crois qu'elle a quelque chose à vous demander.

Madame Hardeuil fut interrompue par l'entrée d'une grosse dame, la générale Couvillon, qui avait la figure enluminée et la voix rauque d'une vivan-

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dière, une façon militaire de passer le monde en revue, le nez en bataille sous un chapeau à plumes. Elle faisait un vivant contraste avec son mari, qui, petit, un et myope, venait d^étre nommé au commandement du 20* corps : on la félicita. Elle se rengorgeait, non sans de terribles oscillations du bouquet de plumes, retirant avec effort ses gants pour se restaurer d'un verre de porto et d*un sandwich.

— Une tasse de thé, monsieur Lucien ?

Il accepta* Madame Noysé^ près de laquelle il a^ait pris place, lui présenta le petit sucrier d'argent, lisse sourirent.

On parlait de la soirée donnée par les Hartttff, dest Américalae milliennaires.

— Vous n'y étiez pas^ monsieur Trénîs ? Il faut que vous les connaissiez ; madame HartUff. réclame de botts valseurs I

Il grimaça intérieuremeot^ trouvant qu'on avait assez abusé de ses jambes ^ qu'on pourrait bie&t maintenant, l'inviter poiàr lui-même. Dépité, il regarda d'un air aimable madame Hardentl qui diseit :

— Glotilde ne se lassait pas de danser. C'était son second bal, aussi...

Une dame s'écria :

— EHle a fait sensation, sa toilette était exquise 1

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— Oh 1 bien simple ! dit madame Hardeuil d'an air détaché, souligné par un jeu de doigts qui fit' scintiller ses bagnes. Etirîchie par le labeur forcé, Tadresse et, ajoutaient les mauvaises langues, le manque de scrupules de son mari, ingénieur' à idées vastes, très mêlé au monde politique et financier, elle affectait, au milieu du plus grand luxe, une simplicité dédaigneuse, vêtue de noir, encore belle sous des bandeaux sévères, les yeux volontaires en un teint mat et une expression recueillie de supérieure de couvent.

Une porte s'ouvrit. GlotKde, qui avait pris le temps de passer dans sa chambre 6ter son chapeau, entra vivement. Le délicieux printemps I Son visage, ses cheveux d'or brun, ses mains blanches furent une apparition de lumière, ses yeux et son sourire un rayonnement d'aurore. Elle embrassa sa mère au front, d*un élan gracieux, où ploya sa fine taille et se modela la forme de son corps jusqu'à la légère fuite des jambes, sous la jupe de drap. ESfe distribua des shakehands. Au contact de ses amies Sissy, Edith et Arabella Hartliff; elle prenait des manières franches et délibérées, conformes à sa nature primesautière et à son horreur du convenu. Son père l'appelait familièrement : My boy. Il l'adorait, et Glotilde le lui rendait, s'entendant mieux avec lui qu'avec sa mère, admirant, vénérant

rhomme de trayait, d'intelligence, de succès, sî bon pour elle.

•-- Ah ! dit-elle à Lucien, bonjour, écoutez ! On nous permet I

Elle le tira dans une embrasure, là seulement cessa de lui tenir le bras entre des doigts qui pinçaient bien, doigts solides et longs de cavalière intrépide et de fine raquette au lawn-tennis.

— Voilà. Papa veut qu'on joue ici la comédie. Écoutez I Moi, je veux bien. Mais si c'est une pièce stupide comme celles qu'on donne dans les salons, n*en parlons pas. D*abord, je veux une pièce à costumes, et avec des gens qui me plaisent, et en vers, et pas de grandes machines qui ratent, et quelque chose où vous joueriez I Voilà !

Il fit le modeste, mais elle déclara :

— Pas de bêtises, vous jouez très bien. Allons^ vite, une idée !

Au fait, il avait eu, jadis, des succès d'acteur mondain, dans des monologues ou des niaiseries, il est vrai. On pouvait se lancer. Il proposa diverses pièces. Elle murmura :

— Quel dommage que les misses Hartliff... mais il n'y a pas à y penser.

Rien de joli en efiPet, de comique aussi, comme l'indécision charmante, le petit accent avec lequel Arabella, Edith et Sissy prononçaient le français,

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malgré les leçons de diction de rexcellent sociétaire Worms.

n dit :

— Il y a deux piécettes de Théophile Gautier. N'en parlons pas, on ne vous les laisserait pas jouer.

Il connaissait les scrupules bourgeois des parents.

— Le Passant^ de Goppée ? Du Banville? Tenez, Le Beau Léandre ?

— Pourquoi pas les deux? dit Glotilde enthousiaste, prise par la griserie que dégage, d*avance, toute amosphère théâtrale. Qu'est-ce que c'est, racontez 1

n lui disait la trame sommaire, la répartition des rôles.

— Vous feriez Léandre ? demanda-t-elle.

Il y avait songé, mais une meilleure idée lui vint, de ce que madame Noyzé était là^ se retournant vers eux ainsi que d'autres dames qui souriaient, parce qu'on devinait de quoi ils parlaient.

— Non, j'en ai un sous la main, — et presque à l'oreille toute menue de Glotilde : — Serge Noyzé.

— Un enfant, fit-elle de même, avec le beau dédain de ses seize ans.

— C'est ce qu'il faut, vous verrez, il a le physique du rôle.

— Soit, mais ne disons rien à personne. Apportez

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nmaieÊoeni les brochures. Papa décidera, je m'ea charge.

— Chut, alors?

— Chut 1

Ils se mêlèrent aux groupes. Madame Hardeuil souriait. Lucien se dit qu'il ne s'était pas fait prier; UD retour vaniteux gâtait toujours ses premiers mcMivements. Et cependant laubaine le ravissait, ce rêve, jouer» avec un être exquis, avec la jeunesse' mèoae en robe de printemps, un de ces poèmes aux rimes tintinnabulant en clochettes d*or, qu'il aimait par-dessus tout. Déjà il se voyait, sous le masque zébré des grimes, Gassandre hargneux et toussotant, étayé sur un jonc à pomme d*argent. Gomme Glotilde serait vivante en ingénue !

Madame Noyzé se levait; il surprit un regard de Glotilde qui Tinvitait à partir en même temps, afin d'obtenir d'elle que Serge jouât. Il prit congé, ayeo un plaisir un peu perûde, rattrapa madame Noyvé dans la rue. Il pleuvait.

Ouvrir son parapluie^ Tabriter, la forcera prendre^son bras, futTaffaire d'un instant.

— Voulez-vous que je vous mette en voiture?

Elle consulta sa montre, une noisette vitrée dm»

un bracelet d'or.

— Il ne pleut guère, il faut que j'aille aux maga«siAS du Louvre.

— Puis-je vous accompagner jusque-là?

— > Certainement.

Us traversèrent la place de TOpéra. Elle avait une peur affreuse des voitures; l*assurance qu*il mon* trait, se faufilant légèrement entre les lourds omnibus, ne la rassurait pas.

— J'ai vu écraser une femme, dit-elle d'un petit haut-le-corps« Pendant bien des nuits, j'ai entendu le cri qu'elle a poussé sous les roues.

— JC'est affreux, dit Lucien avec un sourire apitoyé.

— Elle s'était jetée au-devant des chevaux. Bile voulait mourir. Les journaux en ont parié.

— Un drame d'amour?

— D'amour.

Et dans sa voix, dans son regard, quelque chose passa, de fugitif et de profond.

Lucien saisit Foccasion :

— Bah I qu'importent les dangers, le désespoir, la mort, toutes les choses noires de la passioUi pourvu qu'on aime et qu'on i^oit aimé!

Elle répéta, écho ironique et doux:

/ — Aimé!

De larges flaques de lumière mouillée alternaient sur le trottoir avec des mares d'ombres. Elle s'arrêta devant les feux étincelants d'une devanture de joaillier, sans quitter pour cela son air sentimental et' maternel.

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Lucien serra doucement le bras quHl tenait sous le sien, un bras moelleux dans une jaquette d'astrakan, et dont la chaleur le gagnait, tandis que s'ex* halait, dans l'air mou, un parfum de fourrure.

— Donnez-moi un bijou, fit-elle par plaisanterie. Il ne comprit pas tout de suite, mais comme elle

répétait:

— Lequel me donnez- vous?

... Il examina gravement les bagues de pierreries, les colliers de diamants, les broches de perles, qui scintillaient sur le velours des écrins :

— Je vous donne cette petite bague, ce cercle d*or qui enchâsse un serpent d'émeraude.

Soit qu'il eût deviné juste son désir imaginaire, soit qu'elle se prêtât à son choix fictif, elle déclara :

— C'est celle que je désirais, merci I Il dit, en Tentrainant :

— Entrons donc I

Elle le regarda stupéfaite.

— Pour quoi faire?

Il dit simplement :

— Pour Tacheter.

— Vous êtes fou I se récria-t-elle. Gomment, vous avez cru!... Mais je plaisantais !

— C'est bien pour cela que je ne vous ai pas donné la rivière de diamants du milieu, mais cette babiole.

— Enfant, fit-elle, enfant! Faut^il que vous soyez

enfant I Est-ce que je puis accepter une bague ? Et devons, encore?

— Pourquoi pas?

— Parce que...

Ce fut elle qui l'entratna, il se sentait triste et humilié de son refus; et cependant, cette dépense n*eùt-elle pas été une folie, de toute manière?

— Tenez, dit-elle, comme ils passaient devant un grand confiseur, achetez-moi plutôt des bonbons.

Il répondit, brutal :

— Pourquoi pas des sucres d'orge?

Piquée de ce ton :

— Eh bien, je ne veux rien de vous, répliqua-t-elle. Alors il dit très bas :

— Pardonnez- moi.

L'inconvenance d'avoir manqué, si peu que ce fût, à une femme^ la peur d'avoir déplu à celle à laquelle entre toutes il voulait plaire, le confondit. Il se serait mis à genoux sur la chaussée.

— Pardonnez, répéta-t-il, je ne sais ce que j'ai ce soir. Dites-moi que vous ne m'en voulez pas?

Elle secoua doucement la tète, comprenant bien sa nervosité, puisqu'elle en était cause. Lucien sentit la manche d'astrakan peser avec abandon sur son bras; et de promener en silence cette grande belle femme, bien d'accord et du même pas, lui parut plus suave encore que tout à l'heure.

Il lui contait les projets de théâtre. Elle objecta le temps que perdrait Serge. Il se Qt fort de le lui faire rattraper; il pouvait lui donner des répétitions plus souvent.

Elle parut heureuse et dit :

— Vous êtes bon pour mon petit Serge.

S'il avait osé, comme il eût dit :

— Ça m*est très facile, puisque je vous aime. Il murmura seulement :

— Je suis trop heureux de vous faire plaisir.

Ils arrivèrent aux vitrines en feu du Louvre. Elle dit:

— A bientôt.

— A vendredi, pour la leçon de Serge !

— A vendredi, fit-elle d'un sourire.

Un garçon bleu lui ouvrit la grande porte de cristal. S^engoufTrant dans un chatoiement d'étofTes, un va-et-vient de gens, elle se perdit à ses yeux. Maudissant sa gaucherie, il sentit alors toute là convoitise et tout le regret qu'elle lui laissait. Il croyait percevoir encore le parfum de fourrure, et le frôlement de ses manches balancées qui caressaient les siennes d'un ondoiement rythmique.

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