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Il se haussait, la tenant emprisonnée dans son étreinte. Elle renversa le cou, fit mine d'esquiver le baiser, et tout à coup, vaincue, dans un soupir, ne se détourna plus.
Il voulut Ventrainer» lié à elle si étroitement que son corps se fondait au sien. Elle résista :
— Mon Dieu, ne serez-vous jamais raisonnable ? Venez là, ou je me sauve. Là, près de moi, et ne brutalisez pas ma robe !
Elle lui faisait place sur le divan, dans l'atelier dont le grand jour, le parquet ciré, l'apparence moins intime que la petite pièce la rassuraient. Il fit tomber les stores ; et ce fut une ombre tamisée de chapelle, où, dans le fond, la Lucrezia Tornuabuoni et la Simonetta Vespucci se regardaient, celle-ci joyeuse comme l'aurore, celle-là mélancolique comme le crépuscule.
Elle s'écria en le regardant :
— Mais c'est qu'il boude, il boude vraiment!
Humilié, le cœur gros, il la sentait échapper;
ces mots le jetèrent en une merveilleuse fureur :
— Vous vous moquez de moi I
Son visage s'était contracté. Il tendit les bras comme un homme ivre :
— Je vous aime, il faut m'aimer, aimez-moi I
Il roulait son visage sur le sien, plongeait son souffle dans son cou ; il scella de baisers les pau-
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pières qa*elle fermait, «t ^>puya toote boq àme dans tear creux suave.
— Fou I tou 1 disait-die. CSoaime youb me puoissez!
Alor» il osa. Mais elle se défendit.
— Non» non, pas cela.
Une lutte s'engagea. Elle résistait, maîtresse d'elle^ avec une ibrce incroyable. Sa voix subitement changée, d'une douceur rauque, répétait :
— Pas cela, c'est impossible.
Il y eut une trêve. Lucien haletait; elle souriait, Spkkinx deux et terrible, toute rose de sa défense. Il comprit qu'il ne la vaincrait pas.
— Pour qui vous réservez-vous donc? dit-il, dans un de ces ressauts de baine qui font partie de l'amour.
Elle se leva ; il la vit perdue pour lui à jamais et barra le passage :
«— Restez, je le veux 1
Et comme elle voulait passer outre, il saisit, sur un plateau de cuivre, un stylet florentin, aigu et mince, menaça de s'en frapper.
— Faut'ii, demanda-t-il avec un sourire insensé, faut-il T Et peut-être l'aurait-il fait, dans um paroxysme de volupté inassouvie et d'amour-propre exalté jusqu'à la rage ; en tout cas, elle le crut. Avec un cri, elle lui tordait la main, lui arrachait
L'BsaoR 167
l'arme ea »'éraflant la paume à la pointe; une goutte de sang perla sur sa peau. A cette vue» il devint blanc et fondit en larmes.
Elle avait caché le poignard, et en suçant la goutte pourpre ifok renaissait d'eUe-méme, elle le regardait curiemsement sangloter. Une Àme trouble flottait dans ses grands yeux.
— Je ne vous savais pas si passionné, dit-elle avec une coquette tendresse.
— Âb I je vous ai fait mal. Vous devez me détester 1 répétait-il, et un désespoir sincère jaillissait vraiment de soo cœur humilié.
— Non, dit-elle, non.
Et lui passant sur le front sa main enveloppée d'un petit mouehoîr :
— Maia vous ne me ferez plus des peurs pareilles ?
Alors, par la vertu d*un attendrissement absurde et irréfléchi comme celui qui suit les émotions de théâtre, ils se regardèrent, et madame Noyzé baissa les yeux.
Il murmura :
— Si vous pouviez m'aimer. Non? C'est trop demander ? Si seulement je pouvais ne pas vous être indiffërent ?
Elle répliqua, d'un ton indéfinissable :
— Enfant, vous ne m'êtes pas indifférent. — Te-
168 l'bbsor
net I et elle lui doana son petit mouchoir piqué de
MDg.
Elle igouta très bas :
— U est tard, laissei-moi partir.
Il la conduisait lentement, le bras à la taille, dans Tantichambre. Ses pleurs Favaient soulagé; sans espoir précis, il espérait :
— Vous reviendrez ?
— Pas ici.
U admira sa délicatesse, au fond prudente, et suggéra :
— Mais ailleurs ? — avec la vision nette de l'entresol furtif, nid d*adultère.
Elle se mira dans ses yeux et dit :
— Ne me regardez pas ainsi, j*ai honte.
Un frisson le secoua de la tête aux pieds.
— Oh ! comme je vous aime I soupira-Ml.
-^ Adieu, soignez-vous, promettez-le. U faut être vaillant pour samedi.
Il sourit ; cette représentation si désirée ne lui causait plus aucune joie.
Ils se séparèrent sur une poignée de main, qui ne se déchirait qu'à regret. L'air absorbé de madame Noyzé allait bien à sa beauté.
Longtemps, Lucien la vit descendre, puis il épia sa sortie dans la rue, suivit l'ondulante démarche. Elle disparut.
Alors, sa gorge se serra. Il alla se regarder dans la vieille glace de Venise où elle avait un instant miré ses yeux. Il se vit rasé comme un acteur, se méprisa. Quel rôle il avait joué 1. Mais n'était-il pas sincère aussi? Et il n'eut qu'à s'enfouir le visage dans le petit mouchoir, pour que^ à ce parfum d'œillety revinssent le hanter le tissu rose des paupières bombées, le fruit de la bouche, et la divine nudité des mains.
La répétition générale avait eu lieu la veille, sans personne que les Hardeuil, les Hartliff, Berthe de Ghalys et son mari^ venus passer le printemps à Paris, tous deux d'une correction un peu guindée de province, elle hautaine, lui rogue, avec Tencolure râblée d*un gentleman-farmer, occupé de chevaux et de chiens. Les choses avaient assez mal marché. La lumière électrique manquait son entrée, un portant du petit théâtre s'était décroché. Serge, troublé, bafouillait dans la scène finale. Enfin les lévriers Tigris et Loo, que la rousse Edith conduisait en chasseresse, l'avaient entraînée immédiatement vers la coulisse, les yeux hors de la tête, en tirant une langue d'étranglés — effet comique qui décida leur suppression.
On avait répété plusieurs fois de suite les tableaux vivants et réglé Téclairage. M. Hardeuîl avait dû
8*en mêler et se réserver expressément les projections. Le grand Roger n'ayant pas même su faire tomber le rideau, Symore s*en chargea. Ses décors, heureusement, étaient exquis. Avec cette ingéniosité pratique, cette agilité de doigts qui caractérise les peintres, il les avait si habilement disposés, qu'un enfant, rien qu'en tirant une cordelette, pouvait les transformer à vue d*œil. Les menuisiers qui avaient exhaussé la scène etétablile théâtre, s'amusaient de le voir planter des clous, raboter une planche, avec autant de facilité qu'eux; tout d'abord, en bras de chemise, il leur avait imposé par sa force, soulevant les charpentes d'un biceps gonflé, où des noix de fer semblaient courir.
Seul, il avait gardé sa bonne humeur, alors que tout le monde s'énervait. Edith, altiôre, après le fou rire provoqué par la pantomime de Tigris et de Loo, avait déclaré qu'elle ne jouerait pas. Ârabella jurait qu'elle serait aveugle à force de migraine. Glotilde s'était prise de pique avec Serge et lui avait parlé trop vivement. Lucien, ayant eu le malheur de s'entremettre, avait reçu un de ces regards de feu qui la rendaient si redoutable :
— Oh I du moment que « votre ami d a raison I s'écria-t-elle.
Et le ton dont elle avait lancé ce mot : « votre ami » lui était une révélation. Elle était jalouse, non
seulement de Serge, mais de madame Noyzé, par bonheur absente, ce soir-là, mais dont, aux répétitions précédentes, à certaines allusions ou phrases directes de Lucien, elle avait pris ombrage, trop chaste pour soupçonner le sens de ces hommages rendus à une rivale, trop femme déjà pour ne pas sentir qu'ils lui faisaient tort, étaient un manque d'égards, et comme une trahison de leur bonne camaraderie.
Mais alors... Il s'était dit : « Quoi ! Glotilde m'ai< merait si peu que ce fût, croirait avoir des droits sur moi ? »
Gela l'avait troublé ; il escomptait si vaguement l'avenir. Gomment croire qu'un engagement, même inconscient et informulé, pût les lier déjà ? Et cependant, il n'en pouvait douter : elle était jalouse. Il se rappelait les petites brusqueries qu'elle avait eues, lorsqu'il parlait devant elle à madame Noyzé.
N'était-ce pas de quoi le faire hésiter?
Si jeune que fût encore Glotilde, lui plaire, n'était-ce pas l'intérêt, et peut- être le bonheur de sa vie ? Pourquoi donc ne renonça-t-il pas à la conquête de madame Noyzé, ne chercha-t-il pas, du moins, à savoir ce qui se passait dans 1 àme de Glotilde? Eut-il peur de s'enchaîner? Graignait-il que ce fût trop tôt ? La trouvant fleur délicieuse, mais en bouton, eut-il cette égoïste pensée de la laisser
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s'ouvrir et fleurir, et, en attendant, de ne pas renoncer à la grande rose épanouie qu*il convoitait, si grisante aux yeux et aux lèvres ?
La hantise éprouvée, depuis la visite de madame Noyzé, ne cessait point. Il en était tellement étourdi qu'il lui semblait avoir une autre àme, toute de fièvre et de vertige. Éternel mystère des femmes ! Pourquoi, la première fois, s*était*elie raidie, invoquant la protection absente du mari? Pourquoi, quelques jours après, venir chez lui, laissant presque espérer de délicieuses, de défaillantes minutes? Pouvait-il lâcher cet espoir diabolique, courir après un bonheur plus jeune, plus frais, pur en tout cas, mais d'une réalisation douteuse et lointaine ? Qu'est-ce qui lui prouvait que les Hardeuîl consentiraient à ce mariage ? Il leur prétait même d'avance des objections, plaidait contre lui-même, afin de décharger sa conscience et de se réserver toute liberté. L'idée ne lui vint pas que Clotilde pût être clairvoyante, par son seul instinct, et qu'il risquait de se perdre pour toujours dans son cœur. N'étaitelle pas encore une enfant ! Et il se bouchait les oreilles à la voix qui lui soufflait :
« Ton bonheur futur est peut-être là, si frêle, si vierge. Couve-le, préserve-le, mûris-le de toute ta tendresse d'adolescent et de tout ton sérieux d'homme. Fais-le lentement éclore. Quel but plus
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noble que celui d'assurer un franc et loyal amour? Ne "veux-tu pas qu'elle t'estime ? Le pourrait-elle, soupçonnant quelle vilenie tu médites? »
Là, son orgueil s'insurgeait. Des phrases moqueuses et cinglantes de Fonpers lui revenaient. Oh! certes, une morale pour la masse ; il fallait bien étayer de mensonges la plus hypocrite des sociétés. Mais, qu'au moins, de libres esprits n'en fussent pas dupes ! Le bien, le mal, mots de convention, n'ayant absolument d'autre sanction que le bicorne du gendarme ou la robe rouge du juge, ces fantoches du guignol humain. Mais en somme, d'eux et de Polichinelle, qui avait raison, sinon le fantasque bossu, débauchant la servante, rossant le guet, se roulant dans rivresse et le meurtre, sans préjugés ni scrupules, trop cynique, soit 1 manquant de nuances et d'hypocrisie, mais admirable par sa glorification de rinstinct, Tinsatiabilité de ses désirs, la frénésie de ses vices.
Et il cherchait à se rappeler les paradoxes mêmes de Fonpers, sa voix nette et harmonieuse, son sourire, tout ce qui chez lui séduisait irrésistiblement 1
Au fait, n'était-ce pas à Fonpers aussi, que tenaient l'inquiétude et l'agacement des acteurs? Le poète n*avait pu venir, malgré sa promesse, aux dernières répétitions, forcé d'aller assister à Londres un ami malade. Son absence le faisait paraître plus
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redoutable, et l'idée qu*il faudrait jouer devant lui aans le connaître. Un télégramme avait annoacé son retour. Certainement, ce soir, il serait là.
Le trac, dès son réveil, saisit Lucien et ne fit que grandir tout le jour. Il doutait de son aplomb, de sa mémoire, se forgeait des monstres grotesques : la maille de ses bas se romprait en scène, ou un moucheron lui entrerait dans Tœil, à Tinstant pathétique. Pourquoi s*était-il fourré dans ce guêpier?
A ridée d*un c four », il eut froid dans le dos, rinévitable Tentraînait, de minute en minute, vers la catastrophe ; en même temps, il trouvait Tattente intolérable. Le matin, une séance au Hammam, l'après-midi passée à ouvrir au hasard et à lire les Sensations d'Italie de Paul Bourget, une courte flânerie sur le boulevard Saint-Germain à Theure où les réverbères s'allument dans le crépuscule, un dîner léger, en Tabsence du grand-père retenu danssa chambre par un retour de rhumatismes, et voilà qu'un coupé de remise remportait avec sa mère.
Des lumières de rue, des bocaux de pharmacien fulguraient à travers son cauchemar éveillé. Sa pensée retournait alors, ce qui lui arrivait assez fréquemment ces derniers temps, vers les dames Dionée, à leur petit appartement au fond de Vaugirard. Elles avaient refusé, en remerciant. Tin vit ation qu'il avait voulu leur procurer. C'était peut-être
par économie d'une robe neuve, et cette pensée lui fit un réel petit chagrin. Cependcmt mieux valait qu'Ève-Lise ne parût point à cette soirée. Pourquoi? Il cherchait à s'en donner la raison. Il n*eût pas voulu, sans doute, la voir éclipsée par des jeunes filles vaniteuses et riches, perdue en ce monde d'affaires et d'argent. Et aussi — mais à peine s'avouait-il un sentiment aussi singulier — il lui semblait qu'Ève-Lâse était la seule personne devant laquelle il serait gêné d'apparaître sous un masque de théâtre, incarnant une personnalité différente de la sienne. Nul plaisir, cependant, n'était à son sens plus vif : sortir de soi et s'évader de la vie. N'importe 1 Il lui en eût coûté de se renoncer en présence d'Ëve-Lise, et cela, en présence d'Ève-Lise seulement. Ce n'est pas qu'elle l'intimidât. Il la jugeait douce et bonne ; pourquoi donc redoutait-il, en pareil cas, de voir se tourner vers lui son visage candide et noble, ses indéfinissables yeux couleur pensée ?
Au sortir du cabinet de toilette de Roger, qui lui avait servi de loge, il ne trouva, dans le boudoir réservé aux artistes, que Veyrieu» feuilletant sa partition, et Roger, qui salua d'un rire son entrée podagre en Gassandre. Un domestique en livrée, impassible, mettait une lampe au point.
178 l'bbbor
— Et Serge ?
— Il achève de s'habiller.
Impatient maintenant, d'une allégresse comme celle que donne le cbampa^e, Lucien sentait cir^ culer en lui une vie frémissante. Il examinait, dans une grande psyché étoilce de flambeaux, son • cos* tume et le trouvait réussi, avec le masque blafard de grime, qu'il accentuait en se faisant une bouche cousue d'avare. Roger l'examinait, d'un sourire où entrait un peu du dédain qu'on a pour les acteurs, un peu de l'envie qu ils inspirent.
Serge, effronté, joli comme un page, entra, svelte dans son costume de satin azur et soie orange, un chapeau à plume crânement posé sur des boucles châtain qui le féminisaient eni ore, en dépit des brins de moustache qu'il s'était ajustés. Des rires joyeux prérédèrent l'invasion des misses HartlilT. Elles étaient en robe de bal, car, ne figurant que dans la seconde partie du programme, elles voulaient assister dans la salle au Beau Léandre. Elles distribuèrent des poignées de main garçonnières, s'exclamant, avec un rien de l'intonation plaisante des clowns :
— Oh ! bàonjour 1 très joli I Were îs Cîo ?
Roger plaisantait avec Sissy; Arabella prêta son
éventail à Serge et le reprit pour l'éventer, gentiment. Edith s'éclipsa; Veyrieu, qui lui parlait, la
suivit sans affectation. Des habits noirs entrèrent d'une poussée, des amis de Roger, un brun à tète de cheval, un blond gras qui, pour dissimuler une épaule trop haute, accuseût sa hanche à Topposé. Carbon paraissait, important, avec ce piastron bombé, ces coudes en dehors qui s'implantaient toujours à la première place, ne s'effaçaient, et alors platement, que devant les grands chefs :
— Tu ne te plaindras pas de la salie, j'espère ? Un monde foui Mon oncle a promis d'arriver pour V Heure qui passe. Il aCionseil, ce soir.
Son œil, plein de sécurité, sondait sur les visages l'impression produite ; personne n'ignorait que cet oncleétait Chartreux, le ministre des Travaux publics, un gros bel homme sympathique. Ceux qui ne le savaient pas s'informaient, et on leur disait : « Voilà son secrétaire. M. Carbon. Voulez-vous que je vous présente? » Carbon avait ce regard qui va au-devant des gens et les recrute, pour peu qu ils en vaillent la peine; sinon, il les dédaignait. Nul n'esquivait mieux un raseur.
U accompagna Lucien sur la scène, au trou du rideau. Un brouhaha venait de la salle, voix et rires doux, par-dessus la rampe.
— Voilà ma tante, dit Carbon, au premier rang, entre la générale Couvillon et madame Braûm.
Il dit cela assez haut, afin qu'un ouvrier électri-
180 l'bmor
cien, qui se tenait dans la coulisse, en redingote des dimanches, l'entendit.
On les appelait. M. Hardeuil, affairé, dit :
— Êtes vous prêts ? Veyrieu est au piano. Clotilde?
Elle se tenait dans le boudoir, devant la psyché. Madame Rim lui recousait une bouffette de sa robe. Elle avait un éclat de jeunesse éblouissant, avivé par le rose et la poudre de riz. Sa jupe un peu courte dégageait un pied délicat, des chevilles dont la blancheur perçait le pointillé des bas. Une inquiétude charmante se mêlait à sa grâce mutine.
Elle sourit à Lucien.
~ Oh! j'ai. si peur maintenant M. Fonpers est là ?
— Non, dit son père. Allons, je frappe les trois coups.
— Ohl attendez, attendez I cria-t-elle. Laissezmoi me placer dans la coulisse I
Son regard éperdu rencontra Lucien, qui lui dit :
— Gela ira très bien. Allons !
Mais le trac lui serrait la gorge à lui-même ; et après un court prélude au piano, qui chatouilla délicieusement ses nerfs, les trois coups lui retentirent dans Tépine dorsale. Symore levait le rideau. Tout un parterre de femmes, robes vives et épaules nues, avec des haies profondes d'habits noirs der-
l'esfor 181
rière, se déployait sous les lustres. Lucien sentit son cœur s*arréter. Il était déjà sur la scène, salué d'un frémissement. Le dos voûté, frappant le plancher de sa canne, il commença d'une voix lég^ère* ment altérée ; un tremblement imperceptible lui . fourmilluit dans les jambes. Léandre, presque aussit/^t, entra, puis Golombine.
Coupée de rires, d'applaudissements, enlevée par une verve qui s'a'guisaità' hiique minute, la saynète de Banville eut un grand su<'cès. Ils U jouèrent Tort bien . Serge, insolent et spirituel, Cloli'de <1éli<'ieuse de Qnesse et de malice. Pour Lucien, son nMe le portait, et désormais en possession de ses moyens, il le jouait avec une lucidité singulière, se dédoublant pour se juger au passage, veillant à tout, soufflant même une réplique seule déraillunce de C'otilde, et qui passa inaperçue. La pièce et Tivresse de vie hallucinée qu'elle comportait, avec la vibration des lumières, l'ondoiement des éventails et le frémissement des rires, toutes ces sensations ailées durèrent si peu et se tarirent si vite que, sur la réplique finale, dans les applaudissements. Lucien et Clotilde éprouvèrent une surf)rise à saluer les spectateurs, connurent le regret qui suit les ivresses éphémères.
Heureusement, ils devaient jouer encore f Heure
iui passe.
^ Charmante ! dit Lucien, suivant Glotilde dans le noir de la scène — vous avez joué d uae façon exquise.
Serge joignait ses compliments aux siens, tout à cette griserie du succès qui fait oublier les désagréments antérieurs.
Elle ne lui répondit pas, très émue, demandant à Symore, très réjoui dans sa barbe :
— Vraiment, cela n*a pas été trop mal?
Lucien lui répétait avec émotion :
-* Exquise, absolument I
Elle lui sourit, le sentant sincère. Des gens envahissaient le boudoir. Madame Noyzé venait la féliciter. Elle était très belle, montrant ses admirables épaules, en robe de soie brochée soufre.
Son mari» qui raccompagnait, loua Lucien. Son œil dur marquait une force tranquille. Sa mous* tache rousse* coupant une face de reître, se re« troussait en croc. Ferme, au milieu de Tafflux des complimenteurs, il n^ixuspirait à personne TeuTie de le coudoyer.
Madame Noyzé produisit sur Lucien un effet inattendu : il la sentit ea possession d*un maître, et offrant à sa convoitise, non plus Tagréable séduotion d*une femme libre, mais la tentation périlleuse d^une esclave. Il crut reconnaître sur son visage épanoui, sur ses épaules nues, l'empreinte d'une
autorité qui disposait d'elle. Et s'il fut jaloux des droits qu'exerçait le mari, ce ne fut nullement de la même jalousie que provoquait en lui l'image odieuse de Tarpin-Malus. Maîtresse de ce dernier, elle disposait du moins d'elle. Asservie à M. Noizé, elle subissait le plus humiliant servage. Il se la représenta avilie, par ce que l'habitude et la promiscuité ont de plus secrètement dégradant. Certains maris rendent plus frappante cette tare qu'ils infligent à leur femme, rien que par cela qulls en sont le mari. Lucien souffrit : il croyait voir un beau fr uit véreux, exquis pourtant. Il chercha des yeux Clo> tilde; elle avait disparu.
Aussi s'esquiva-t-il, regagnant sa loge.
L'intermède de muûque commençait. Ayant le temps, il se dévêtait lentement. Serge, dans la chambre voisine, lui parlait, mais il comprenait mal le sens de ces phrases. Il revoyait madame Noyzô exhibant à tous ses épaules, et, par contraste, la fière et chaste élégance de Glotilde. Que n'avait-elle deux ans de plus? Madame Noyzé lui parut tout à coup gardée, défendue par le torse important de son garde du corps : il la désira d'autant plus.
Pour cet^hojDûme, il le détestait, d'une répulsion physique à travers laquelle se faisaient jour toutes les vilaines insinuations, tous les on-dit. Un aven- Unîer, ce Noyié 1 et il ne recula même pas devant
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le mot populacier qui stigmatise ceux qui trafiquent des femmes. Voir et entendre son petit ami Serge, pendant ce temps, lui causait une sensation contradictoire des plus étranges.
QuanJ il descendit :
— Apercevez- vous M. Fonpers ? Montrez-le moi ! dit Glotilde.
Lucien, en son bel habit de soie émeraude, tout jeune sous la perruque blond pâle, la dirigeait au trou du rideau :
— Là, tenez, 11^, près du marquis d*Arberes! D s'incline pour parlera madame de Vieuxménit. Le voyez-vous. Il sourit. Maintenant il salue quelqu'un.
— Oui, je vois — et elle resta sérieuse à Tezaminer.
— Votre mère lui parle.
— Je vois.
— Je suis sûr que s il ne vient pas avant que la pièce soit finie, c*est pour ne pas nous intimider. J'espère qu*il aura quelque plaisir de surprise. Nous allons enlever ça, hein?
Et attendri par la suavité de la jeune fille, dans la demi-ombre qui la faisait paraître mystérieuse en sa robe rose, le cou et les bras libres, il murmura:
— Vous avez l'air d une princesse-Fée. Savez^
vous que vous êtes divine aiosi ? Je vais être jaloux de Serge.
— Il n'y a vraiment pas de quoi ! répondit-elle à cette allusion au rôle triomphant que jouait Serge en Prince Avril. Et son ton laissait percer le dédain qu'elle ressentait pour le « petit Noyzé », comme elle rap[)elait.
Penchée au rideau, elle examinait la salle et revenait toujours àFonpers.
— N est-ce pus qu il est bien ? demanda-t-il.
— Qui donc? fit-elle, quoique le sachant bien. Elle le trouvait mieux qu'elle ne s*y attendait. Tant d'hommes célèbres Tavaient déçue. Il ne ressemblait à personne, avec sa figure olivâtre et ardente, son corps mince et robuste, son air de race. Tout à coup, elle se retira vivement : elle avait rencontré le regard de Fonpers, et bien qu*il ne pût la voir, ni même la soupçonner, elle eut la honte de quelqu'un qui épie au trou d*une serrure et qu'on surprend.
On envahissait la scène; M. Hardeuil et Touvrier électricien se plaçaient à leur poste, madame Rim, pour soulfler, dans la coulisse, Symore, à portée des décors. M. HartlilT, sa barbe de yankee étalée sur un gilet blanc, secouant joyeusement une grosse tête musclée, se dépêchait de regagner sa place en criant à ses ûltes :
— Oo head^ children !
De noaveaa renchaatement, rhallacinatîoD !
Sans savoir comment, Lucien se trouvait en scène, au bras de la princesse Rose, dans un murmure charmé qui enveloppait leur jeunesse. Il soopirait les beaux vers d'une voix tendre et chaude ; elle répondait, et il percevait chaque harmonie de ee duo délicieux.
La vitalité de ses sens était décuplée. Il jouissait de Tenivrement d*étre un instant le prince charmant que chacun rêve d*incarner; il jouissait de la grâce intrépi le de sa partenaire; il jouissait de cette atmosphère lumineuse et brûlante, de ce parterre de femmes ; il jouissait de se sentir enlevé parle succès qui allait à Fauteur à travers les interprètes ; et dans son exaltation nerveuse, tout lui était àprement exquis, jusqu'au fait de distinguer, sur le tapis vert mousse qu'ils foulaient, une épingle à cheveux tombée de la chevelure de Clotilde, et d*en adorer le scintillement ondulé, noir. Son rêve enchanté le poursuivait, sorti de scène avec sa princesse, dans une rumeur d'applaudissements, et la main qu'il lui tenait, il continuait à la serrer doucement, sans qu'elle la retirât.
Us se blottirent dans une étroite coulisse, y regardèrent, en une attente anxieuse et égoïste d*écfaapper au péril, les tableaux vivants où figuraient les misses HarUiff.
La musique de Veyrieu s'élevait déjà, disait Tété lourd et puissant. La belle Sissy, en tunique jaune d'or, s'étendait sur une gerbe, un bras nu sous sa tête ; des bleuets et des coquelicots parsemaient ses cheveux bruns. Elle apparut ainsi, dans un sommeil accablé de faneuse, un sourire de songe aux lèvres, la poitrine soulevée d'un souffle lent. Il y eut un : Ah ! puis un silence, une montée de plaisir et an fracas d'applaudissements. Edilh, en un décor d'automne, blanche et rousse comme Diane, un grand arc à la main ; ensuite Arabella, toute menue sous sa chevelure poudrée à frimas, filant une quenouille de neige sur un rouet de cristal et jetant des fils de givre d'un arbre à l'autre, sous la lune et la neige, excitèrent un croissant enthousiasme.
Ravi, Lucien n'eut que le temps de composer son visage pour le dernier tableau. Glotilde, qui devait faire son entrée du côté opposé, l'avait quitté.
Sans cause alors, du milieu de son enchantement fiévreux, une angoisse soudaine de néant l'étreig^it. Il se demanda pourquoi ce mensonge, à quoi rimait cette vanité d'acteur ; ne l'avait-elle pas entraîné à jouer la tragédie l'autre jour? Ce stylet, ces larmes?... Et c'est ce qui avait le plus impres« sionné madame Noyzé, femme en cela, puérilement femme! Quelle misère! Mais cette amertume singulière, cette goutte de fiel dans sa vanité, cette
conscience du vide, de rillusion que sont les émotions bumaines, relevaient d*une singulière saveur celle minute présente, unique Ah I s'étourdir éperdunienl! épuiser toutes sensalions ! Rien égalait-il cet essor verliginoux, ce haschii-h fou de la pensée et des sens sui excités, tendus à se rompre ?
Le rideau se levait, il parut.
Il dit son tounnent, sa jalousie, i-a haine du rival plus jeune et plus heureux. Dissimulé derrière un arbre, quand le Prince Avril et la Princesse Rose entrèrent dans le parc en se jurant leur amour, il trouva une mimique saisissante de douleur muette et de rage. Ils passaient, les yeux dans les yeux, le brus à la taille, et il les regardait s'éloigner avec un désespoir dont il s'émouvait lui-même, expirait sa plainte et succombait de douleur, tandis que la musique chantait le renouveau cruel, la splendeur ironique de V « heure qui passe».
Trois fois, on les rappela. Fonpers, dans la salle, joignait ses applaudissements à ceux qui allaient se retourner vers lui, ( n ovation. Il s*y attendait et il s'y déroba en accourant féliciter ses interprètes. Il les remercia, chacun d'un mot juste et charmant.
Le reste de la soirée, pour Lucien, s'évanouit en un rêve éveillé, une ivresse de Champagne et de louanges, le vertige voluptueux de valser avec Clo-
l'bssor 189
tilde, les misses Hartliff» madame Noyzé, d'autres jeunes femmes.
La tête lui tournait et il se sentait dix jeunesses I