W II I I II I I
— Je ne sais, madame» ce que vous voulez dire I
Et en lui-même :
« Vieille pieuvre ! »
EUle le retenait, jouissant de sa fureur, quand, au bout du pont, apparut Guépratte. Un salut raide,et Lucien courait au sculpteur, tout en noir, d'une élégance romantique sous un large chapeau mou et dans une cape agrafée d'argent qu'il portait rejetée sur Tépaule.
Leur poignée de main exprima une sympathie franche. Bien qu'ils ne se fussent revus que trois o« quatre fois, leurs goûts communs, leurs différeotes façons même de sentir les avait rapprochés, si biecr que, lorsqu'ils se retrouvaient, leur amitié avait fait un grand pas. Ils en étaient aux attention» charmantes, et ce sentiment neuf, en sa fraîcheur, se manifestait par des délicatesses presque fémi« nines. Guépratte répondait à l'admiration chaleureuse qu'il sentait monter vers lui, et Lucien lui savait un gré infini de ne pas mépriser son hom<»mage presque profane. Tous deux se sentaient relevés- aux yeux l'un de l'autre par le prestige si puissant de la considération personnelle. Et déjè l'autorité des idées de Guépratte se faisait jour, imposait à l'autre.
Ils se dirigeaient vers la queue formée devant le théâtre.
104 L^ISSOR
*— 11 est i6t encore, dit Guépratte, nous avons le temps.
Il s*était retourné. Suivant son regard, Lucien aperçut de loin Tamie du sculpteur, mademoiselle Souwrieff, qui s*avançait, en compagnie de trois ou quatre femmes. Il craignait d*étre indiscret en imposant sa présence, mais Guépratte, devinant son scrupule, assura :
— Non, ces dames vont ensemble, et moi de mon côté.
Il avait tiré de sa poche un coupon d*amphithéâtre. Lucien fut un peu confus de penser que tandis que le sculpteur grimperait tout en haut, lui se prélasserait aux fauteuils d*orchestre avec Symore. Guépratte ne connaissait pas le peintre, mais désirait faire sa connaissance depuis qu*il entendait vanter ses qualités et son talent.
Mademoiselle SouwriefT, au milieu de ses compagnes, passa devant eux, répondant, d une inclination de tète et d*un fugitif sourire, à leur coup de chapeau. Elle avait toujours son air fier. Il sembla à Lucien que toutes ces femmes avaient eu pour Guépratte un regard de reconnaissance ; il avait remarqué au passage une Anglaise à lorgnon, une Scandinave aux cheveux de maïs, aux yeux de fjord bleu; une petite Russienne au nez épaté et à la tignasse crépue. Serrées en groupe, avec cette bra-
Toure agressive que Tunion donne aux femmes, elles allaient droit devant elles, perçant la foule, laissant Tobscure impression de créatures en lutte contre l'oppression masculine. La Suédoise, dit Quépratte, était étudiante en médecine ; TÂnglaise vivait de traductions ; la femme au nez épaté peignait sur porcelaine. Olga SouwriefT connaissait d'autres [solitaires : une missionnaire piétiste qui revenait d'Afrique, une empirique bossue guérissant les maladies nerveuses. Ils s'interrompit ; une main se posait sur l'épaule de Lucien, qui s'écria :
— Symore, nous t'attendions I
il les présenta l'un à l'autre. Gros, large, avec une barbe de fleuve et des yeux de taureau, un de ces athlètes terribles qui ont une douceur d*enfant malgré leur voix retentissante, Symore bégaya une phrase aimable, dont il eut peine à sortir. Guépratte, à tous ceux qui ne le connaissaient pas, inspirait cet embarras. Il fallait, avec lui, toujours rompre la glace ; et bien des gens prenaient pour de la froideur ou du mépris ce qui n'était de sa part qu'une altière pudeur et l'horreur du banal. Ils entrèrent.
Lucien écoutait. Le lieu, le temps, tout avait disparu. Hypnotisé par la masse sombre de l'orchestre étage sur la scène, habits noirs, plastrons blancs
106 l/BMOR
violons fauves et cuivres jaunes, il conUmplait oette mer mouvante où la cadence des bras elle souffle des bouches déchaînaient la tenpéte. On jouait une partie de la Damnation de Fau»L Après la large et pathétique Invocation aux Forêts, la course à Tablme bruissait en océan de sanglots-, de cris, d*appels désespérés ou furieux dont les vagues s'en* fiaient et s^affaissaient, au commandement de Tar^ chat magique du chef d^orchestre, inquiétant à voir avec ses gestes fous et son dos secoué de frissons hoffmannesques* Des applaudissements éclatèrent. Il les entendit avec soulTranoe, parce qu'ils dissipaient son ivresse.
En promenant sa lorgnette sur la salle, il aperçut au balcon Giotilde Hardeuil et son père, découvrit les Braum père et fils aux derniers rangs de Tor^ chestre. Il s'inclina, Giotilde venait do le reeonnaitre. Il lui sembla que du battement de son èven* tail elle rappelait, mais il craignit que le temps lui manquât, ensuite, pour regagner sa place. Tirant sa montre, avec un coup d'œil vers la sortie, il proposa, par cette pantomime, d'attendre la4)n du con* cert.
— Tu connais Hardeuil? souffla-t-il à Symore qui, hochant négativement la tète, examinait à> la dérobée Giotilde.
Très élégante en jaquette de loutre, elle s*était
i/ssfiOR 107
faite belie pour son père, qu'elle lacoompagaait fréquemment À ces cofKserts du dimanche, nseule distrselioo que se permtt cet homme surmené. Une belle tète, ce Hardeuil, des cheveux bien plantés, •4es mâchoires de dogue sous une courte barbe «roQSse, des yeux bieus eniôtés, et par tout le vi- Mige une tension nerveuse qui par moments tourneât à lasouflrMice, livrait la tare de cet org*anisme soumis -à des excès du travail ou à des luttes intérieures dont il gardait amèrement le secret.
Les jouroaux Favaieot fort attaqué, pour la part qu'il airait prise à ia dernière Exposition universelle. On parlait de marchés mal tenus, de malversations dans les fournitures. Mais il avait fait face, ' répondant de sa plume et de son épée, et sa belie attitude avait fait taire ces insinuations. Pour plus de sàreté, disaient les sceptiques, il avait aeheté 4e sUenee des plus enragés. On ne pouvait nier en tout cas >son intelligence, son autorité. Parti de ■rien, petit ouvrier mécanicien, il était maintenant célèbre dans les deux mondes. Il n*était pas jusqu'à la présence de sa âUe, à son côté, cette jeunesse fière, qui ne lui ralliât des sympathies, surtout poar ceux qui croyaient savoir que madame Hardeuil Vw i iton daitpeu avec son mari, sous les dehors d'une miioD correcte. Il avait marié sa fille aînée au comte de Gkialys, qui vivait dans ses terres, et dont on in-
108 l'bsbor
terprétait la rare présence chez les Hardeuil comme un bl&me des opérations de son beau-pei*e.
Bien des gens estimaient qu'Hardeuil sauterait tout d'un coup I
Le petit archet frappait le pupitre, le dos noir du chef d^orchestre se gonflait d*attente; le bras se leva, lança la foudre : la dernière partie du Fatist de Schumann, la mort de Faust, traversée d^invocations sereines, de cœurs stridents de lémures. La ¥Oix humaine y mêlait sa noblesse pénétrante, son ardeur magnifique. Le monde enchanté avait repris Lucien et frappé d'une stupeur d'extase cette salle immobile. Symore oppressé respirait à peine, et si Lucien avait pu se distraire de son émotion, il aurait vu les beaux yeux de Giotilde troublés comme Teau qui reflète lorage, et là-haut, tout là-haut, le groupe des amies d'Olga SouwrielT penché, fasciné dans le vide, et Guépratte, cachant sa tète dans ses mains, succombant à un écrasement de larmes délicieux, où s'épanchait le trop plein de son exaltation nerveuse, et qui, dans son amour passionné du beau, était une défaillance de ses admirations trop vives.
Le programme se terminait par la marche du Tanhceûser, mais Lucien, que Wagner remuait d'habitude au plus profond, avait épuisé sa réserve de sensibilité : il s'étonna d'entendre distraitement
l'essoh 109
la fin du concert^ tout à la préoccupation de ne pas manquer Clotilde à la sortie. Il entraînait Symore dans la cohue qui débouchait des couloirs et des escaliers, gagna le péristyle du théâtre, d*où, un peu à récart, ils virent s'écouler la foule.
— Tiens, Favas I
A cet appel, le médecin venait à eux, avec ce sourire à grandes dents, demi hargneux, demi affectueux qui, depuis son deuil, crispait sa bouche en un retroussement bizarre.
— Gomme ils ont joué mollement I dit-il d'un ton réche. J'ai failli m*en aller d'énervement.
— Tiens, dit Symore, je n'ai pas trouvé : la Course à l'abîme a été enlevée. Et puis « la mort de Faust » de Schumann, il me semble...
— Oui, concéda Pavas, çà, c'était bien, je ne dis pas. Très bien, même.
Au fond il n'avait pas été mécontent, mais il lui fallait se plaindre, de tout et de tous : son cœur jugeait la vie mauvaise, depuis qu'elle lui était si cruelle, et on le plaignait, parce qu'on le voyait malheureux.
— Adieu, dit-il, je n'ai pas le temps de serrer la main à Guépratte. Peut-être a-t-il passé, du reste, sans que nous l'apercevions. Je suis furieux contre lui; il se tue de travail, c'est idiot, idiot! Il sera bien avancé s'il attrape une fièvre cérébrale. Dites-
110 l'bssor
le-Iuil II ne m* écoute pas. Qui est-ce qui écoute son médecin ?
Il partit, en haussant les épaules. Tantôt il ne croyait pas à la médecine, décourageait ceux qui s'adressaient à lui ; tantôt, pour une prescription négligée, il entrait en rage.
Glotilde, au bras de son père, apparut.
— Bonjour, vous I Et elle demanda :
— N'est-ce pas M. Symore qui était avec vous? Mon père aime beaucoup ses tableaux ?
La présentation faite, et tandis que les deux hommes échangeaient quelques compliments, elle dit vivement :
— Cause gagnée ! Nous jouerons le Beau Léandre. Et papa entend faire bien les choses : il veut des décors exprès.
Et baissant la voix :
— Est-ce que vous croyez que votre ami consentirait à nous les faire ?
— Voilà une petite fille, dit alors M. Hardeuil en souriant, qui a une gr&ce à vous demander.
Symore devint très rouge I II ne sut pas refuser, du reste, à une demande si gentiment faite par Glotilde, intimidée bien à tort par son masque truculent, et qui, sur ce qu'il avait été l'aîné de Lucien au collège, s'attendait k voir un petit jeune homme.
l'essou i 1 1
A peine avait-elle pris oongé avec son père, que les Braûm, qui attendaient leur voiture, se concertèrent. Ephrem, avec son air caressant et insolent à la fois, vint serrer la main de Lucien :
— Présentez-moi, je vous prie, à M. Symore ; mon père et moi raffolons de son talent et désirons depuis longtemps faire sa connaissance.
Il entraînait, avec dextérité, les deux hommes auprès du banquier, qui les accueillit, Lucien, avec juste ce qu'il fallait de courtoisie, Symore^ flatteusement. Livide, les yeux caves, jaune d'hépathite, il avait l'air d'un mort, et ne vivait que d'une vie artificielle, l'estomac activé par la pepsine, les membres fouettés par l'électricité, et, quand il souffrait trop, de la morphine sous la peau, qui lui donnait cet étrange regard sournois de haine et de dégoût pour rhumanité. Il avait l'amour des tableaux, et Ephrem, lui servant de rabatteur, lui faisait acheter, à des artistes de talent, lors de leurs premiers succès, de la peinture en passe de se vendre cher plus tard. Jamais il n'achetait de tableaux de maîtres consacrés, cela coûtait trop. En revanche, il reven-^ dait très bien les toiles qu'il avait eues à bon compte quelques années auparavant. C'est ainsi qu'il faisait des affaires, même dans ses plaisirs, et passait pour UB protecteur des arts. Le bon est qu'il avait acquis de la sorte des œuvres qu'il ne pouvait souffrir, des
1 12 l'bssor
MoDticelli par exemple, dont il s*était défait dès qu'il Tavait pu, avec un bénéfice.
Il flattait Symore à phrases courtes et léchées, qui faisaient penser aux coups de langue r&peux des chats. Ephrem, lui, employait des superlatifs immodérés, mais son sourire un peu pervers restituait aux mots leur vraie valeur. Rendez-vous pris pour aller visiter Tatelier du peintre, et la portière du coupé refermée par le valet de pied, le gros cocher à palatine de fourrure enleva les chevaux piaffants sur le pavé. Quépratte, tout seul près d'un arbre, regardait d*un autre côté.
— Eh bien ? dit Lucien, satisfait et moqueur.
— G*est la gloire I fit Symore d'une intonation de rapin. Seulement, je connais le coup de la protection des arts. S'ils n'y mettent pas le prix, bernique I
Ils rejoignirent Guépratte, et cette fois la conversation se lia vite. On parla musique. Des affinités se déclarèrent. Symore proposa :
— Voulez- vous monter un moment chez moi ?
On acceptait. Ce fut une lente ascension vers
Montmartre, toute en causerie.
Dans son atelier, Symore allumait de vastes lampes à réflecteurs, montrait ses tableaux, de
riches et grasses chairs, des sous-bois gonflés de sève, des eaux lourdes et profondes, tout un art puissant, libre et mâle qui ne lui coûtait que l'effort
matériel, et où. triomphaient un robuste amour de la vie, un respect naïf de la nature, une santé d'artiste équilibré.
Tout en lui était à Tavenant. Au restaurant, il broyaitles os des victuailles et s'amusait à terrifier les gens avec des yeux d'ogre; il savait une centaine de chansons populaires et les chantait à plein gosier ; il étreignait dans ses bras noueux les femmes qui défilaient chez lui. Brave garçon, incapable d'une vilenie, il aimait les bonnes filles, les vins généreux, le travail bien fait; et s'il plut tel à Guépratte, ce fut certainement par le contraste physique de leurs natures. Il offrit de dîner ensemble. Le sculpteur mit pour condition que chacun paierait son écot. Il avait une fierté intransigeante qui donnait de l'allure à sa pauvreté.
Tous trois descendirent vers la rive gauche et dînèrent chez la mère Lannes, au milieu d'élèves de l'école des Beaux-Arts, parmi les cris sauvages, les rires jeunes et fous, le fracas des assiettes. Ils s'y attardèrent, discutant art et littérature, brassant les vérités et les paradoxes, s'exaltant pour les chefs-d'œuvre. Guépratte se hvrait peu à peu, et Lucien, silencieux dans le nuage de sa cigarette, voyait se dessiner un visage et une âme dont il n'avait pas encore soupçonné la pureté et la grandeur.
Ce fut une des bonnes soirées de sa vie.
Ce mercredi, Lucien arrivait très en retard au déjeuner.
Le vieux valet de chambre de M. de Vertsève, attaché à son maître comme Nanische Tétait à madame Trénis, Arsène, servait le rôti avec ces gestes compassés et ronds, cet art de glisser sans bruit, qui faisaient de son service un art diplomatique. Lucien ne Taimait pas, peut-être à tort, soit que la froideur polie du domestique Tempéchàt d'être i Taise, soit qu'il le soupçonnât d'avoir conté à M. de Vertsève, autrefois, quelques-unes de ses frasques. Il lut, dans son ployement d'épaules, Tattente ironique d'une scène.
En effet, le grand-père répondait à peine à son bonjour joyeux, et madame Trénis ne put déguiser son appréhension mécontente :
— Nous t'avons attendu jusqu'à midi et quart.
— Pourquoi donc ? fit-il.
— Par politesse, dit sèchement le vieillard.
Arsène tourna la tête, pour prendre sur le dressoir
une fourchette, et sourire, sans doute.
— Je suis bien désolé qu'on in*ait attendu seulement une minute. Il m*a été impossible de rentrer plus tôt. Ces répétitions font perdre un temps I
— > Beaucoup trop, fit la même petite voix sèche. Et le grand-père évitait de le regarder, ce qui chez lui en disait long.
« Ma foi, tant pis, pensa Lucien, qu'ils boudent s*ils veulent !» Et il ne s'occupa que de les rattraper, mettant les bouchées doubles.
— Ne mange pas si vite, tu te feras mal ! ne put retenir madame Trénis. Elle redoutait une discussion, et d'autre part Taîr ravi de Lucien Tintriguait fort. Si elle le contrariait, il la punirait en gardant le silence : rien ne lui serait plus désagréable, surtout sur la digestion. Depuis que, sortant beaucoup, il n'apparaissait plus qu'à de rares instants, elle se montrait particulièrement curieuse, étant de ces mères qui voudraient que leur fils leur confiât tout.
Le déjeuner s'acheva morose, mais Lucien était en proie à un plaisir indicible, dont le reflet mal déguisé inquiétait presque madame Trénis, comme tout sentiment vif dont le motif échappe chez autrui.
l'bsbor 117
Dans le salon, il ne put garder son secret, et s*adressant à sa mère :
— Tu sais que nous montons chez les Hardeuil le Beau Léandre et que Glotilde voulait jouer une seconde pièce. Devine de qui elle sera?
M. de Yertsève sucrait méthodiquement son café, la face rigide, avec son air des « condamnations à mort ».
— Je ne sais pas, dit la mère.
— Tu donnes ta langue ? Eh bien, nous jouons un acte, un acte en vers, un délicieux poème de jeunesse à peine connu, de, de qui, voyons ? Un homme dont tu as admiré la pièce, tout récemment. Un homme qui remplit Paris de son succès foudroyant, du jeune, du beau. . .
— Je ne devine pas !
— Fonpers I Hélys Fonpers I Et tu ne te douterais jamais que je viens en ce moment de chez lui, qu'il m'a autorisé à jouer Vffeure qui passe^ et cela d'une façon noble et charmante. Je viens de passer une heure enchantée ; c'est le causeur le plus exquis, le plus...
— Gomment, M. Fonpers ? s'écria-t-elle abasourdie, tant elle subissait, en vraie Parisienne, le prestige de cet auteur qu'elle jugeait captivant et dangereux, mais dont le talent, grâce à la suggestion
corruptrice du succès et de la fortune, lui semblait
118 L*BMan
hors de pair, comme i*homme lui*méme, avec sa légende.
— Oui» maman, Fonpers en personnel U m*a reça, dans un inftérieur d*un goût, d*an raffinement... je te dépeindrai cela ! U a paru touché, amusé surtout II m'a mis biea vite à Taise, car je t'avoue que le cœur me battait ua peu. C'est le brave Symore qui m'a conduit chez lui. Ils se connaissaient pour avoir déjeuné ensemble ohez le prince Sobieski.
Madame Trénis sentit grandir sa considération pour Symore, elle ne lui supposait pas de si belles relations» Lucien même prenait à ses yeux un lustre tout nouveau.
— Mais raconte, raconte ! Tu as dû éprouver une émotion, nerveux et passionné comme tu Tes pour les belles choses et les grands écrivains ?
Mais la voix du grand-père cingla sa vanité : ^ Alors, les Hardeuil laissent jouer à leur fille une pièce de ce monsieur ?
— Mais, grand-père, la pièce n'a rien d'incoavenant.
— Hélys Fonpers ehi un auteur indécent ! affirmai le magistrat.
— Indécent I dit Lucien, indigné de ce qu'on tou» chat à son idole. Soyes assez bon pour me dire en quoi, grand-père !
— Son drame, Lucrezia Sarpi^ est un appel à la
passion ; son roman, que je n*ai pas lu, mais qu*on m'a raconté^ met en scène des gens qui, sous Tingénieux prétexte qu'ils ont des âmes d'élite, se livrent à des actions parfaitement coupables. Quant à son recueil de vers, je puis en parler, c'est un bréviaire d'immoralité ; et si la magistrature qui a poursuivi et condamné « ton » Baudelaire faisait son devoir en ce temps comme au mien !...
— Grand-père, dit Lucien avec une colère contenue, les grands poètes ont des immunités qui les placent au-dessus des jugements du vulgaire.
Quand on a, comme Baudelaire, exprimé i'Àme moderne avec ses lassitudes, ses dégoûts...
— Sa pourriture! dit durement le magistrat.
Ah I ah I — il ricanait amèrement, — ces messieurs vraiment achètent leur gloire, puisque gloire il y a, à trop bon marché.
— Son talent, grand-père !...
— Du talent ! oui, c'est votre grand argument, à vous autres, comme si le talent autorisait tout, répondait à tout! Et la conscience, qu'en faitesvous ? Alors, ce n'est rien, le mal qu'un livre peut faire à des âmes ignorantes ; ce n'est rien, ces tableaux fangeux, ces décrépitudes morales...
— Grand-père, parlez- vous de M. Fonpers ? Je TOUS assure qu'à ma connaissance il n'a jamais rien écrit de bas, de commun, de Tii.
— G*est un autre genre, reprit M. de Vertsève avec une ironie acerbe. Là, on exalte les fautes, on divinise le mal, on fait des lits de roses à Tinfamie. Mais, décidément, je suis d*une autre époque, je ne comprends rien à celle-ci.
— Je crois, grand-père, dit poliment Lucien, que nous appartenons en effet à des générations très différentes.
Il y eut un silence. Le vieillard déposait sur la table sa tasse de café ; un petit tremblement de la soucoupe trahit son irritation, dont madame Trénis s*inquiéta, sachant bien qu*elle en subirait le contre-coup, Tinévitable reproche de trop gâter son enfant. En même temps, Lucien regrettait d^avoir contredit son grand-père, mais vraiment, cette intransigeance le poussait à bout. D'ailleurs, comment expliquer le plaisir que M. Vertsève, bibliophile et lettré, prenait à savourer en latin Horace, Martial et Pétrone ? Il y avait donc deux morales, Tune ancienne, Tautre moderne ?
Le magistrat regardait, d'un air absorbé, une rangée de miniatures qui, sur la cheminée, représentaient, d'abord lui-même, en robe rouge de président de cour, puis l'oncle de Boisfort, colonel de chasseurs d'Afrique sous le second Empire, large figure léonine aux admirables y eux, ravinée de haut en bas par un coup de sabre. Le père de
Lucien, à côté, montrait le visage calme que le colonel Gharpe, son ami, chargeant botte à botte avec lui à Gravelotte, lui avait vu sous les balles, quand Tune d'elles Fallait frapper au cœur. Venait ensuite madame Trénis, toute jeune mariée, avec des bandeaux plats et une robe de mousseline. Lucien fermait la série, à quatre ans, demi-nu, tout rose et blanc.
^ C'est un grand malheur, dit le vieillard à voix basse, quand les pères ne sont plus là pour diriger leurs enfants I
— Père, soupira madame Trénis, je t'en prie.
— Oui, dit-il à Lucien, regarde ce portrait. C'était un honnête homme que ton père. Puisse son exemple, à défaut de ses conseils, être toujours devant tes yeux. Il ne raffinait pas sur la poésie, lui, îl ignorait la psy-cho-lo-gie, il connaissait mieux son règlement de 1832 et la manœuvre des escadrons que les livres à succès. S'étant fait tout seul, sans maîtres, sans écoles, il n'avait pas passé, comme toi, de brillants examens. Je te souhaite cependant, non de le valoir, ce qui me semble Anipossible, mais de ne pas déchoir en comparaison.
Lucien fut blessé au vif.
<< Tout cela parce que je suis arrivé en retard au déjeuner, pensa-t-il. Les manies à cet âge ont Tin-
\îi L*B880a
tolérance de la goutte. Si on les frôle, fût-ce avec de Touate, ce sont des jérémiades à n*en plus finir. » Peut-être grand-père couvait-il aussi une de ces crises de rhumatisme aigu qui le faisaient tant souffrir. Volontiers il eut ramené ce vieil homme qu'il aimait, au fond ; mais comment? M. de Vertsève odrait si peu de prise au sentiment, allait se desséchant chaque jour. Le silence était encore la meilleure ressource, un silence qu*il s'efforçait de rendre respectueux, immobile, les yeux au tapis.
— Au reste, reprit le grand-père, que mademoiselle Hardeuil joue dans une pièce de M. Fonpers, cela regarde ses parents ; que tu y joues toi-même, cela regarde ta mère. Si elle ne trouve rien à dire au temps que tu perds...
« C'est cela, il va mettre maman contre moi, à présent!... »
— Il est certain, insinua madame Trénis, que tu négliges ton droit en ce moment.
« Là, qu'est-ce que je disais ? » pensa Lucien, qui garda le même silence amer, après un bref coup d'œil vindicatif, asséné sur sa mère. Elle comprit et jugea inutile d'insister.
— Mais du moment que tu as promis aux Hardeuil I
Et elle insinua :
— C'est que ton grand-père (elle hésita) avait
l'emor 12^
ju^é que, dans rîatérét même de ta carrière, tu.«.
tu devrais, ne fût-ce que pour les six mois qui te
séparent de toA année militaire, entrer comme
secrétaire chez notre vieil ami, M. d'Ârtigues. Son
cabinet d'avocat est surchargé d*affaires, tu te
ferais à la pratique, tu te romprais à Tétude des
causes et à la préparation des plaidoiries. Je sais,
par madame d'Artigues, que son mari cherche
que1qu*un d*intelligent.
Elle ne parla pas des éflioluments, qui étaient
dérisoires.
Lucien vit la souricière, Tabandon de sa liberté
chèrement conquise, une main-mise étendue sur
kd. Outré qu*on voulût Le surveiller, il répondit,
avec une déférence ironique :
— Vous me pei*mettrez bien d'y réfléchir?
M. de Vertsève dit avec emportement :
— De mon temps, on ne demandait pas à réfléchir, on obéissait I
Et avec un petit rire où s'exhalait sa haine du temps et des idées nouvelles :
— C'est vrai, j'oublie toujours. Nous sommes en république. Anarchie dans les pouvoirs, anarchie dans la famille. La famille ? — Il hocha prophétiquement la tête : — Elle s'en va, comme tout ce qui fut grand, avec l'idée de société, avec l'idée de patrie. L'armée, vos députés l'attaquent et la dé-
considèrent I Et vous avez chassé Diea des écoles! Il se leva, une émotion vraie au cœur :
^ C'est heureux, dit-il en prenant dans ses mains le petit portrait du commandant Trénis, c*est heureux que ton père ne voie pas ces choses. Ah ! jeunes gens raffinés, stériles, dilettantes^ ce ne sont pas vos marchands de phrases, vos poètes et vos psychologues qui nous sauveront, quand la guerre ou la révolution saccageront la France!
Il remit, de ses mains tremblantes, la miniature sur la cheminée et, tout droit, tout raide, quitta le salon.
— Pauvre grand-père, dit Lucien quand il le supposa rentré dans son appartement, c'est dur, de vieillir I
Madame Trénis, que ces scènes affectaient, essuya une larme qui avait peine, d*aiUeurs^ à tomber :
— Ne le contrarie plus, je t'en supplie.
Et curieuse, avec un effort pour reprendre son enjoûment :
— Voyons, raconte-moi tout. Ces pièces, est ce que ce sera joli? Alors Hélys Ponpers t'a parlé,? Qu'est-ce qu'il t'a dit? Est-il aussi « bien » qu'on rassure ?
Le fiacre cahotait, et Lucien en devançait Tarrivée, impatient d'arriver au petit hôtel de la rue Saint-Simon, où madame Noyzé l'attendait. Bien peu avait suffi, pour qu'il aspîr&t de nouveau à ce qu'un tel flirt lui réservait de délicieusement absurde, d'inconnu, de possible: qui sait! Elle n'avait eu qu'à lui sourire avec cet air de donner un peu d'eUe; et pris, plus que jamais, à la magie des grands beaux yeux, il négligeait Manon et son corps parfait, pour s'adonner au sortilège dont l'envoûtaient ces yeux de café noir, à reflets d'or.
D'ailleurs, oubliait-il Manon?
Point ! Il savourait au contraire le plaisir de rencontres passagères, sans souci ni charge, et la diversité de convoiter, en même temps, madame Noyzé. Les clairs soleils, les giboulées tièdes de mars, les sursauts d'un sang actif, de muscles forts,
échauffaient son désir comme une fièvre. Depuis que les répétitions marchaient, il vivait d*un surmenage aux sensations complexes et intenses, et trouvait à la vie un goût âpre et nouveau.
C'était une grosse affaire, cette mise à Tétude de l'Heure qui passe^ le poème de Fonpers. Gomme toujours, ces sortes de représentations, d'abord les plus simples du monde, devenaient un engrenage où le temps se perdait en rendez-vous, discussions, conciliabules avec la couturière, le costumier ; puis, entraient en scène les machinistes, toute une installation compliquée et difficile, au cours de laquelle on s agitait, on s'énervait. Le Beau Léandre, de Banville, allait tout seul. Mais l'Heure qui passe!... Cette œuvre relevait du Théâtre en liberté de Hugo. Rien de plus hardi que la jouer. Faite pour être lue dans un fauteuil, comment Tentourer, à la lumière d'une rampe, de la féerie qu*elle comportait? On y travaillait pourtant, et Lucien ne doutait pas qu*on y réussît. Le beau feu de la jeunesse l'exaltait; il répétait avec sentiment tel passage de son rôle, la déclaration à la princesse Rose :
Tout le printemps joyeux rit dans ta chevelure. Et puis j'aime tes yeux changeants et leur brûlure ; Ils sont clairs comme un glaive et doux comme le mîeL Regarde-moi 1 tes yeux sont semblables an ciel I
l'bssor 127
QuâUe triomphaiite idée il avait eue de dénieher, dans le» œiwres de jeunesse de FonperSy cette pié» efttte fraîche comme une aurore de mai I La notoriété actuelle du poète garantissait une consécration cer^ taine à ca conte de fées d'une grâce si légère I Le Toat-Paris de la politique» de la finance et des arts i^>plaud2rait le poète, l'œuvre, et aussi les inter» pirètes. Qui sait si la belle madame Noyzé serait insensible au sueds de son fils, au succès de Lucien qui y était lié? Ce rêve fou, lui chanter la romance à madame, après la représentation, agenouillé sur un coussin^ dans son costume de Prince charmant 1... Être, par delà la scène, le héros même du conte, le a Prince Mai » tout velours et satin, beau comme un dieu enfant, et lui plaire, dans un vertige de flamme, Tépouser, dans une rumeur de sang où tinterait à leurs oreilles Técho des applaudisse» mentsi... Illusion despotique du théâtre, atmosphère de mensonge des gesles, des paroles amoureuses : plus rien ne lui semblait absurde, tout lui devenait possible \
Dans l'escalier étroit du petit hôtel, un chuchotement derrière une portière, un loquet qu'on fermait lui firent tourner la tète. Il montait au second, à la chambre de Serge, qui entre -bâillait sa porte, à peine vêtu d'une chemise boufTante à jabot et à manches de dentelles, pris dans un maillot de soie
128 l'bbbor
orange qui dégageait, en une impression de nudité, la sveltesse des jambes. Il battit un entrechat.
— J'essayais mon maillot. Il me va, n'est-ce pas?
Et le poing à la hanche, ployant un genou sur lequel courait la lumière de soie, il se cambrait, avec une coquetterie sereine. Une glace le reflétait, de haut en bas ; et Lucien, troublé, regardait, non pas lui, mais la ressemblance filiale, presque irritante, que son image imposait.
— Sais-tu tes rôles ?
Serge ne répondit pas : le regard insistant de son ami le faisait rougir : un incarnat tendre envahit son front, son cou, Tempourpra encore plus, à Tidée qu*on le voyait rougir.
— Mes réles^ répondait-il, dissimulé derrière un paravent et se rhabillant. — Mais je les sais à fond. Je les pioche. Je n'en dors plus.
Le maillot vide, lancé par lui, alla s'affaler, jambe de ci, jambe de là sur son lit, gardant une apparence de vie falote et de peau fine.
-— Et le « bachot » ?
— Pfuitl
Toutes leurs leçons, maintenant, se passaient en répliques à voix basse, ou haute, quand on savait M. Noyzé absent, en recherches d'intonations, en coulées de regards, en arrondissements de gestes,
en une mimique tâtonnante qui fixait certains effets, en découvrait d'autres. A ce jeu palpitant , excitant au possible,' ils enviaient le métier d'acteur, en goûtaient Tillusion. Serge disait bien les vers, d'une voix pure et nette. Il les disait même trop simplement au gré de Lucien, qui rengageait à faire valoir les rimes, à accentuer le rythme.
— Gomme cela? demandait Serge.
Et Lucien jouissait d'une supériorité d'aîné, d'une satisfaction d'initiateur ; le petit Serge n'ayant encore lu que des niaiseries, il s'imaginait qu'il allait développer en lui le goût des belles choses, sans voir que ce qui séduisait le plus son élève était le cabotinage amusant et le paillon riche.
— Maman va venir, dit-il en reparaissant dans un joli complet printanier. Elle reçoit quelqu'un.
Lucien se rappela le chuchotement, le loquet fermé. Serge dit, le regard mauvais :
— J'espère qu'il ne va pas la «c raser » longtemps, ce vieux.
Lucien fit l'étonné, mais déjà sa jalousie avait deviné.
— Tarpin-Malus, fit Serge. Descendons, il s'en ira peut-être. Il voulait parler à mon père, mais papa est sorti.
Ainsi elle était seule avec lui ? Le loquet fermé, dans l'imagination de Lucien, devint le verrou cou-
130 L*B8Soa
pable. Oui, tout ce qu'on disait d'elle était vrai ! Il la détesta. Avec ce vieux 1... Il en aima encore ptas Serge, en eut pitié. Comment ne se respectait-eUe pas davantage, dans la maison de son fils? Allons» il était fou ! Encore une fois, l'image hallucinante, en feu d'éclair, venait de le mystifier. Pourquoi avait-il de si vives sensations, lui chez qui les actes étaient si hésitants? Toujours ce « Hamlétisme 9, ce mal du rêve joint à l'atonie de la volonté, dont il souffrait, comme tant d'autres de sa génération, enfants de la guerre et de la défaite, nés sous Tinfluence de l'afTolement des mères. — Bah i^^ billevesées que tout cela I...
Serge, insolent, dans le salon labourait le piano, en tirait une valse frénétique qui éclatait en parodie. Une porte s'ouvrit presque aussitôt. Tarpin-Malus entra, derrière madame Noyzé. Ëtait*ce un leurre? Elle avait un air préoccupé qui se fondit, aussitôt, en sourire. Le vieil homme au nez fûté dévisagea
sarcastiquement les jeunes gens, hocha la tète,
quand on lui présenta Lucien.
— De beaux jeunes premiers ! fit-il d'un ton qui blessa celui-ci comme une insulte, tandis que Tarpin- Malus n'y voulait mettre qu'un compliment aigre-doux, car il détestait la jeunesse, surtout élégante et bien faite.
— Nous irons les applaudir, dit-il en passant
familièrement la main dans les cheveux de Serge, qui retira sa tête, d'un rejet d'épaules. Tarpin- Malus, suivi de madame Noyzé, gagnait la porte^ avec une assurance, un air d'être chez lui des plus irritants. Serge, derrière le dos du vieux renard, lança le geste du gamin de Paris, claquant sa nuque d'une main et projetant l'autre en avant, tandis qu'il sautait à cloche-pied. Madame Noyzé en rentrant le surprit.
— Serge 1 fit-elle blessée.
— Écoutez, maman, je le déteste, vous le savez bien I U est faux et méchant. Il est si laid I
Elle rougit, en essayant de prendre un visage sévère. Serge courut à elle, la serra dans ses bras.
— Oh I maman, maman, ne faites pas la moue !
Voulez-vous que je lui ressemble t
Et avec cette vivacité grimacière, qui lui avait valu déjà bien des pensums, il imita si parfaitement l'allure sautillante et voûtée, le profil pointu du vieux, que Lucien et madame Noyzé ne purent s'empêcher de rire.
Une pendule sonna. Bien vite, craignant d'arriver en retard chez les Hardeuil, madame Noyzé se fit apporter son chapeau et son mantelet par la femme de chambre, une petite blonde que Serge, d'un air fat, dévisageait, de façon à laisser croire à une complicité entre la servante et lui : quelque baga-
132 l'isbor
telle sans doute, baisers volés ou taiUe pincée dans les couloirs. Elle, la mine éteinte et convenablci présentait Ten-cas à sa maîtresse.
Un fiacre les emportait tous trois. Serge devant eux sur la banquette, si à Tétroit qu*il forçait Lucien à serrer sa jambe contre celle de madame Noyzé : ce contact le troubla singulièrement. Il demanda :
— Je ne vous fais pas mal.
— Non.
Et elle le regardait. Il but dans ses yeux le philtre noir à reflets d'or, s'enivra d*y plonger. Si forte fut son illusion qu'elle domina Tinstinct purement sensuel dont il était dupe, lui fit croire que ce qu'il éprouvait pour elle avait une source noble et vive, venait de la sympathie profonde et du culte de la beauté. Si elle pouvait seulement Tentendre ! — « Je l'aime I se criait-il, oui, je l'aime ! » Et il le croyait.
— A quoi pensez- vous, maman? demanda Serge, lisant en elle une mélancolie.
Elle répondit :
— A rien, mes petits, au plaisir d*étre avec vous. Ce mot ravalait Lucien, d'une part, mais il était
si doux, de l'autre, qu'il en fut pénétré, oublia tout désir trop précis, pour ne rêver qu'une amitié, une camaraderie féminines. Il regardait affectueusement Serge, qui s'empara d'une des mains de sa mère.
— C'est ma main, dit-il, avec cette grâce un peu
l'bssor 133
mièvre qui avait tant de charme chez lui, — ma bonne main, ma chère main 1
Lucien demanda, plaintif et comique, d'un ton de baby:
— Est-ce qu'il n'y en a pas une pour moi ?
Elle lui abandonna l'autre. A l'exemple de Serge, il entra ses doig^ts dans les doigts gantés de la jeune femme, posséda et pétrit cette main grande et souple. Un lien magnétique unit leurs âmes et leurs sourires ; ils se sentirent tous trois très amis et très heureux : cet instant fut exquis.
Glotilde, en les voyant, s'écria :
— Vite, vite, répétons, ce sera autant de pris I Elle se méfiait des bavardages, des dérangements
de toute sorte. .
— Pas de brochures, on répète sans brochures I Madame Rim nous servira de souffleur. N'est-ce pas, madame Rim ?
Depuis vingt ans dans la famille, l'institutrice, après avoir élevé la sœur idnée, Berthe de Ghalys, restait attachée à la personne de Glotilde qu'elle accompagnait au dehors, sorte d'amie subalterne, dont l'effacement moral correspondait à Tattitude discrète, à la façon de s'asseoir au bord des fauteuils . Elle n'avait pas d'âge, ni jolie, ni laide, la peau mate, les cheveux ternesi les dents sans éclat, des yeux gris où l'on pouvait lire de la bonté, de larési-
Ifnatioa, et rindéfinissable retrait d'une âme qui souffre et u'ose se révolter. Elle était veuve depuis longteinps, sans enfants, toujours habillée de teintes sobres, d'une correction claustrale qui serrait ses corsages au cou et ne laissait jamais passer le bout du pied sous la robe. Malgré cela, ou à cause de cela, une séduction pauvre, mais pénétrante, pour qui la connaissait ; car elle se fermart aux étrangers. Lucien éprouvait vis-à-vis d'elle un malaise, peut-être parce qu'il la pressentait supérieure h sa position. Glotilde, malgré bien des viva^ cités, l'aimait et consolait, par sa bonté prime-sautière, les blessures que faisaient à madame Rim le dédain poli de madame Hardeuil, l'oubli ingrat de Berthe, qui n'avait jamais sympathisé avec elle.
-^ N'attendons pas les misses Hartliff, commençons ! dit Glotilde. M. Veyrieu est toujours en retard.
Mais au même moment, le musicien entra et salua, d'un sourire, cette assertion :
-— Pas cette fois-ci, mademoiselle !
Prix de Rome, directeur du chant à TOpéra- Comique, très fêté dans le monde, Veyrieu, tout jeune, très séduisant, s'était prêté volontiers à mettre en musique le poème de Ponpers. Son talent ingénieux et souple garantissait d'avance le tact avec lequel il plierait ses accords aux vers, s'en tenant,
d'une bonne grâce parfaitei à accompagner Tactton, à donner une atmosphère diaphane aux décors que préparait. Symore, et dont les modèles, réduits en cinq toiles toutes fraîches, passaient en ce moment aux mains de madame Noyzé.
Lucien les reconnaissait, tous pareils , tous différents. C'était, d'abord, le parc du premier tableau, éclatant de verdure, d*herbes et de fleurs : parc joyeux, au. printemps. Venaient ensuite le parc d*été, riche et touffu, d'une verdure presque sombre ; le parc d'automne, feuilles jaunes et pourpres, com*» cher de soleil de rouille ; le para, d'hiver, tout blanc et bleu sous la lune, Bnfîn, pour le dernier tableau, le parc du printemps reverdi, d'un printemps plus jeune et plus, frais que le premier, d'un vert d'or et d'argent, de rosée, d'aube pâle.
— Hein ! s'écria Lucien : ça y est, j'espère?
Il était fier de Symore, et touché de la complaisance avec laquelle il prodiguait son temps et sa peine, afin que cette unique représentation laissât un beau souvenir de fête de l'esprit et de collaboration d'art. Mais Glotilde, impatiente, remarquant les attentions de Lucien pour madame Noyzé, dit, sècybement :
— Quand il vous fera plaisir !
— J'attendais la fin du prélude, dit-il, un peu piqué.
Elle répliqua, moqueuse :
— Il faudrait qu*on Teùt commencé.
Veyrieu aussitôt laissa tomber ses mains sur les touches : le parc printanier exhala ses brises, ses parfums ; un rossignol chanta Famour. Des souffles d^harmonie enveloppèrent les acteurs, créant en eux rUlusion scénique. La musique faible et suave grandit, l'aurore s*épanouit. Ce fut le jour, puis le recueillement joyeux des fleurs, des feuilles, des oiseaux, le tremblement du vent sur les roses trémières, si doux que, lorsque les vibrations du piano se turent, on croyait les entendre encore.
Lucien et Glotilde s'avancèrent, dirent leur rêve enchanté. Le Prince Mai adorait la princesse Rose. Devant eux, selon des vers que Fonpers avait écrits, jadis, dans ses Sonnets d'Atalante :
... La jeanesse adorable marchait.
Elle marchait» tu t'en souviens, dans la lamière,
chants d'oiseaux, parfums légers dans la clairière,
Cœurs frémissants sous d'invisibles coups d'archet I
Perdus dans leur rêve, ils passaient, mains enlacées, regards unis, dans l'échange de leurs serments éternels. La princesse Rose soupirait, au moment où ils quittaient la scène :
Mon beau prince, car moi je t'aimerai toujours I
— Passons les tableaux vivants, dit alors Giotilde. Les misses HartliiT pourront les répéter à part.
A son vif plaisir, en effet, la distribution des rôles s'était merveilleusement prêtée à remploi de ses amies. Chacune d'elles devait figurer une saison : la brune et opulente Jessie Tété, la rousse et altière Edith l'automne, et Arabella l'hiver, avec sa grâce mignonne et ses cheveux cendrés. Seulement, on avait coupé les récitatifs en vers par lesquels chaque saison traduisait sa réalité fugace, et on avait fait appel à Yeyrieu pour soutenir, de sa musique, les tableaux vivants qui montraient Tété en faneuse, assoupie sur une gerbe de blés, de bleuets et de coquelicots, Fautomne en Diane chasseresse, retenant ses deux lévriers fauves, Thiver en fée fîleuse de neige et de verglas.
— Allons, en scène I A vous, Serge ! dit Glotiide d'une voix brève. Elle détournait la tête, agacée parce que Lucien, penché derrière le dos de madame Noyzé, regardait à mesure avec elle les aquarelles représentant les costumes de la pièce, tout un en« semble de couleurs harmonieuses, peint par Symore, sur les indications de Fonpers.
De nouveau, en ce cinquième tableau, dans le parc à nouveau reverdi, la princesse Rose repassait au bras d'un prince tout semblable au premier, mais plus jeune, comme l'attestait le frais visage de
138 l'bsbor
Serge, comme devait ea témoigner aussi soq costume de satin chatoyant, d*un vert de feuille neuve, d*an vert-Nil plus tendre que le costume, en vert myrte, de Lucien. Et c*étaient, entre la princesse Rose et le Prince Avril, un délicieux et menteur dialogue rappelant le premier, des extases, des balbutiements, de grandes protestations d'amour qu*écoûtait, frappé au cœur, le Prince Mai, caché derrière un arbre. Il écoutait, une amère douleur, une jalousie affreuse sur la face, et quand son oublieuse aimée, enlacée par le Printemps rival, disparaissait, il pleurait son rêve et défaillait mort sur la mousse.
Alors le prélude reprenait, dans le parc d'aurore ; Yeyrieu, sous ses doigts légers, évoquait le renouveau, rame éternelle des choses, la fuite de l'heure toujours semblable et différente.
-— Maintenant, le Beau Léandre^ vite \ dit Glotilde frappant dans ses mains. Nous reprendrons ensuite C Heure qui passe.
Yeyrieu tira sa montre, pritcongé. On.rattendait au théâtre, puis il devait donner une leçon avenue des Champs-Elysées, aller dans deux soirées. Ce don d^ubiquité aidait à ses succès.
— A quand, monsieur Veyrieu ? demanda Clotilde, très aimable.
Il donna son heure, madame Rim le reconduisit.
Au même moment, derrière madame Hardeuil, madame Matha se faufila. Elle avait son air de vieille cmrieuse impudente, ses yeux furetaient, son sourire irritant semblait dire aux jeunes gens : — « Ah I ah I j'entre malgré vous! » — en même temps qu'elle affectait de dire :
— Non, non, je ne veux pas déranger, je sais qu'on n'a pas le droit d'entrer.
Glotilde^ qui la détestait, prit tout bonnement les modèles des décors et alla les jeter, roulés, dans une commode, tandis que Lucien rassemblait, pour le3 cacher aussi, les aquarelles des costumes» Madame Noyzé dit en riant :
— Vous trichez, madame Matha. On n'admet que les mères d'artistes.
— Non, non, répétait obstinément la vieille, très déçue, je m'en vais, je ne veux pas rester !
Elle s'imposait, pourtant ; Lucien piétinait d'impatience» en lui souhaitant mille calamités, le pal^ la cuisson dans l'huile bouillante. Elle semblait jouir de son mécontentement, le guignait du coin de l'œil.
— Eh bien? demanda madame Hardeuil, vous ne répétez pas?
— Tout & l'heure.
Et Glotilde s'assit.
Elle en voulait à sa mère, sachant bien que ma-
dame Hardeuil, qui voyait sans entrain les préparatifs de la soirée, n*amenait madame Matha que pour lui être désagréable. Il y eut un froid. Madame Noyzé comprit le regard suppliant que lui jetait Serge, et coupant court à la conversation languissante :
— Déjà quatre heures I Je me sauve. Venezvous? dit-elle à madame Matha. Je vous déposerai en voiture où vous voudrez I
La vieille hésita, partagée entre sa curiosité taquine et le plaisir d^économiser ses jambes, aux frais d*autrui. L'espoir de se faire payer à goûter, chez un glacier en renom, la décida. Elle savait s'amener à point ces aubaines, par une habile conversation. Elle disparut, et madame Hardeuil, maussade, battit en retraite à son tour.
Glotilde regarda les deux jeunes gens avec des yeux luisants et indignés :
« Hein, croyez-vous ? » disait son regard. Il y eut une alerte. Madame Matha reparaissait, elle avait à dessein oublié un de ses gants.
— Travaillons maintenant ! dit Glotilde. Ma bonne madame Rim, vous soufflez ?
Alors seulement, délivrée de toute contrainte, la répétition marcha, arrêtée, reprise : tout un joli et fiévreux travail, qui faisait à Glotilde des pommettes rose vif, donnait à ses gestes une grâce alerte et
charmante. Arrivés à la fin du Beau Léandre^ quand le père Gassandre jette sa fille aux bras de Léandre, qui la lui rejette, en ce jeu de raquette qui se renouvelle trois ou quatre fois, Glotilde trouvait une façon hardie de rebondir élastiquement, de l'un à Fautre, et c'était, pour Serge et Lucien, merveille que de tenir, une seconde, et de se lancer ce corps de vierge, si plein de vie et si ferme de jeunesse .
Madame Rim elle-même en avait un pâle et inquiet sourire. Mais le charme se rompit encore. Le frère de Glotilde, Roger, si nettement qualifié de serin par Lucien, entra, l'air indolent et protecteur. Ce tiers incommode ne tardait pas à les énerver par des observations banales, puis, quand on l'eut réduit au silence, par l'attention avec laquelle il lissait ses moustaches, louchant pour les apercevoir. Il avait aussi une façon choquante de bellâtre de se renverser sur le canapé, trop près de madame Rim, qui dut se reculer. La semelle relevée de sa bottine qu'il agitait, d'un va-et-vient continuel, faisait mal au cœur à Serge. Ce fut avec une touchante unanimité qu'on le regarda partir, quand Glotilde, le voyant allumer une cigarette, 1 ui eut dit :
— Si tu allais fumer dehors ?
-~ Je vous gène ?
142 l'bssor
— Oui, ttt nous gènes I
11^ ricanait et s'en allait Maie la répétition ne marchait plus. On parla des invitations. Fonpera viendrait, les derniers jours, donner ses conseils. La robe que porterait Glotilde serait divine, fendue aux manches, à plis et à cassures de lumière, d*uR rose de fleur.
Serge et Luciea suivaient, ensemble, deux se* maines plus tard, une rue du Temple.
*^ C'est une peste, disait Lucien, en parlant de madame Matha. Et il exhala sa rancœur contre ces vieilles femmes qui, sans intérieur, sans famille, vivent de la vie des autres, interviennent toujours, en fée Garabosse, là où elles n'ont que faire.
Ce matin, madame Trénis ne lui avait-elle pas dit, de Tair de fausse insouciance dont elle Tinterrogeait, sur sa vie intime :
— Qu'est-ce que c'est qu'une demoiselle Manon, dont mon petit doigpt m'a parlé ?
Il craignit d'abord que, par un espionnage d'Ar-
' sène, elle n'eût appris la nuit unique passée par
Manon chez lui ; mais bien vite, il découvrait que
madame Matha avait raconté leur courte entrevue,
sur la place du Cihàtelet.
Tranquille, il répondait :
— Rien, c'est une fleur à ma boutonnière*
— Alors, rien de sérieux f Je ne m*inquiète pas ? E31e avait très peur d'une liaison durable ; quant
aux caprices, après avoir beaucoup pleuré la première nuit où Lucien avait découché, elle se montrait indulgente et pardonnait presque à ces étrangères qui lui prenaient un peu de son fils, pourvu qu^elles fussent jolies et ne coûtassent rien. Autant même que sa dignité le lui permettait, elle eût aimé les apercevoir à la dérobée, connaître leur caractère. En même temps, son honnêteté protestait et s*accusait de faiblesse. Mon Dieu I il fallait passer certaines choses à un jeune homme; elle regrettait pourtant qu'il dût céder à des tentations pareilles. Son vœu secret était qu'une femme du monde, haut placée, assez libre de ses actions pour ne lui faire courir aucun danger, le prît en tutelle. Gela Teût flattée sans qu'elle osât se l'avouer ; et elle se persuadait que de telles bonnes fortunes ne menaçaient ni la santé ni la bourse.
Forcée d'avouer que c'était madame Matha qui l'avait mise en éveil, elle excusait les bonnes intentions de la bavarde :
— Je t'assure , c'est par amitié pour nous. Il y a de tels dangers, des attachements qu'on ne peut plus rompre ; on y laisse sa jeunesse, sa fortune.
l'bssor 145
Parfois toute la vie en reste empoisonnée. Quand tu auras des fils, tu comprendras mes craintes.
Il avait répondu, en se rengorgeant :
— Sois tranquille, maman. Je ne suis pas assez béte pour m'y laisser pincer.
Elle avait demandé en souriant, car ses assiduités rue Saint-Simon étaient trop visibles :
— Et où en est ton flirt, avec madame Noyzé ? Il prenait un air discret et amusé :
— Toujours au flirt, maman.
— Mais je Tespère bien. Du reste, elle est soigneusement gardée.
Cette allusion à M. Noyzé Tagaçait.
— Peuhl fit-il avec dédain.
Elle ajoutait :
— Vois-tu, c'est Glotilde Hardeuil que tu devrais épouser dans quelques années, ta position faite.
Il éludait, ne se souciant pas d'entendre reparler du poste de secrétaire chez M. d*Ârtigues. Et elle :
— Mais il faut avoir plusieurs cordes à son arc. Je pense déjà à d'autres jeunes filles. J'écoute, sans avoir Tair de rien; je me renseigne. Si, plus tard, tu ne fais pas un beau mariage, mon chéri, ce ne sera pas de ma faute.
Pourquoi avait-il pensé alors, sinon par le contraste de leur existence mince, à madame Dionée et à Eve- Lise? Il ne l'avait pas revue depuis Phèdre.
146 L*B8ftOR
Bile trataiUail beaucoup, allait passer bientôt aoa examen pour le brevet supérieur.
Un coup de coude^ qu*ua passant lui enfonça dans les oôtes, le ramena & la réalité ; irrité du choc, il fondit à nouveau sur la mère Matha :
— Quand je pense» dit-il à Serge, qu*elle a osé dire à ta mère que je me compromettab en pleine rue avec Manon 1 Gomme si ça pouvait Tiatéresser, ta mère !
C'était fort d'impudence, tout de même I Concevait-on cette vieille ? Il revit Toccasion perdue, les cinq minutes pendant lesquelles il était resté seul, avant-hier, avec madame Noysé. D'un coup d'audace, il lui avait dit ce qu'il éprouvait : c'était une fièvre, douce et ardeute ; il ne dormait plus, il ne pensait plus qu'à elle. N'avait-elle pas répondu, avec un sourire et un regard provocants :
— Ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela I Et comme il s'étonnait :
— A qui donc?
Elle avait répondu :
— Vous savez, bien ce qjue je veux dire.
Il insistait, alors elle laissait tomber :
— Cette... personne, avec laquelle on vous rencontre;.
Manon l Elle savait donc L. . Oh I il ne s'en souciait guère. Et il avait renié, sans vergogne son
L*BS80R 147
amie, en jurant à madame Noyzé qu'il n'aimait qu'elle. Elle lui avait mis la main sur la bouche, pour le faire taire. Il avait baisé follement cette main. Cîomme il devenait plus audacieux :
— Finissez I
U ne s'arrêtait pas.
— Mon mari est dans la chambre à côté. Il va nous entendre 1
Et se défendant des deux mains :
— Finissez 1 disaii-elie très haut, comme un appel.
Un silence d'attente, de rancune, suivait cette courte scène. Madame Noyzé feignait un dédain ironique :
— Pour qui me prenez- vous vraiment?
Il avait dû s'humilier, protester de la sincérité de ses sentiments. Était-ce sa faute, si elle l'affolait ?
— Taisez*vous, répétait-elle, vous mériteriez...
Elle s'était apaisée, pourtant, haussant les épaules, pour plaindre son enfantillage absurde ; et du demi-sourire équivoque qui lui avait plissé les lè« vres^ il tirait une suspicion. Qu'est-ce qui prouvait que M. Noyzé fût dans la chambre voisine ? L'eûtelle appelé, dans ce cas ? En même temps, il regrettait sa fougue intempestive, en plein jour, dans ce boudoir où tout le monde pouvait les surprendre.
— C'est là ? demanda Serge.
— C'est là.
Ils s'arrêtèrent devant la vitrine. Des masques de carnaval y bombaient leurs faces barbouillées de carmin, à cAté de perruques poudrées et de fausses barbes. Sur la porte vitrée, on lisait en lettres de cuivre : Postiches en tout genre.
Le coiffeuri homme gras au front énorme, décolleté dans un faux-col très bas, avant même qu*ils eussent parlé, devina. Expansif, il leur offrait tout son magasin. Il servait ces dames et ces messieurs des théâtres* Il se coiffa le poing d'une perruque, le modèle de celle que portait Chose, des Variétés. Madame Machin, de TOpéra-Gomique, portait cette toison rousse. Et sous les doigts amusés des jeunes gens, défilaient des cr&nes blancs de clowns, des têtes en carton chauves, des houppes de paillasse. Ce qu'ils voulaient, c'étaient deux perruques blondes, à longues boucles d'or pÀle, comme aux enfants, et surtout, exactement pareilles.
— Parfaitement. Claude I appelait-il.
D'une succession d'arrière-pièces venait à eux, reflétée par des glaces, une femme qu'à sa long'ue blouse noire, ses cheveux ras, ils prirent d'abord pour un garçon. D'âge douteux, les paupières cernées, le teint mat, point de gorge ni de hanches, elle suscitait un obscur malaise. A côté, l'homme lui-même devenait inquiétant, avec son cou échan-
cré, son sourire tenace. Et Tatmosphère aussi, relent de chevelures et de pots de fard, troublait.
Sur la tête de la femme qu'il faisait osciller, d'un doigt au menton, le coiffeur essayait diverses perruques. Serge, imberbe, réclamait de petites moustaches blondes. Khomme aussitôt en appliqua sous le nez du mannequin de chair, et quand le vernis eut pris, pour prouver qu'il tenait bien, il tira sur les moustaches, relevant un coin des lèvres qui souriaient mécaniquement, tandis que le visage restait impassible.
— Des pattes de lièvre ? Du blanc gras ? Des crayons de maquillage?
Il en zébrait, en tatouait les joues de la femme. Serge et Lucien l'arrêtaient, avec la hâte d'en finir, éprouvant une gêne, jointe à une curiosité aiguë, à le voir ainsi disposer de ce pâle et docile androgyne. La femme congédiée, son amabilité redoublait. Il était lent à envelopper en paquet les fards et les comestiques achetés ; et en promettant des perruques de choix, — c'est à Serge qu'il s'adressait, de préférence, pendant que ses mains s'attardaient à lui mesurer la tête, des mains molles, blanches, aux ongles très pointus..
— Ouf 1 dit Lucien en sortant. \ Serge dit : \
150 l'bssor
— Tu ne t*efl pas fait raser la moustache, comme tu en avais Tintention.
— Non, je n*ai pas voulu qu*il me touchât.
Serge ne lui demandait pas pourquoi.
Lucien souriait, à cette idée de se raser le visage, afin de se conformer au r61e de Gassandre. U croyait entendre le cri d*horreur que pousserait sm mère. Quel mal y aurait-il, cependant, à ce qu'il ressemblât pour quelques jours à un acteur?
Serge disait :
— Tu déplairas à mademoiselle Hardeaill Elle a déclaré que cela ne Virait pas !
Et gardant rancune à la jeune fille de quelques vivacités :
— Elle est bien belle, mais je ne Taime pas I Lucien dit :
— Quen sais-tu?
— Non, ce n'est pas mon genre. Ah ! Arabella HartlifT, oui. Gelle-lâ me plait
Il fredonna un air d'opérette à la mode.
— Ne chante donc pas ces inepties ! dit Lucien ag^cé.
Il avait essayé d'intéresser Serge aux concerts
du dimanche, aux musées, aux beaux livres, du moins à ceux qu'il aimait. La frivolité de Tenfant rendait vains ses efforts.
— Je n'aime que ce qui m'amuse, répondait-il.
Et Lucien se rappelait le sHpplice infligé à Serge, bâillant à se décrocher la mâchoire, les yeux tirés à pleurer, un jour qu'avec Symore il TaTait trahie, pendant deux heures , à travers les galeries du Louvre. Il se rappelait avoir vu le même air d^ennui excédé à madame Noyzé, au sortir d'une atidi^^ tion de Wagner. Les livres qu'elle préférait et qu'elle trouvait « bien écrits », étaient Tarticle- Paris, la bimbeloterie des flirts^ des adultères ; il fallait que l'action, romanesque et sensuelle, mais gazée, déroulât ses fausses élégances dans un monde de luxe.
Elle avait pour principe qu'un écrivain « pcmvait tout dire, avec des formes »; Lucien, revoyant l'air dont elle disait cela, avait l'impression que, sans doute aussi, elle jugeait qu'on pût tout efi* tendre et tout permettre, avec des formes. Il eil vrai qu'il en avait manqué, avant- hier. Mais peat^ être n'était-ce que d'à-propos. D'autres circcms* tances le serviraient mieux. Il épia son compagnon à la dérobée, chercha en lui, par un plaisir raffiné et coupable, la ressemblance attirante. Pourquoi n'éprouvait- il pas de honte, à l'idée de tromper un ami ? D'où lui venaient, par instants, ces oblîtératioAs du sens moral? S'était-il donc, déjà, fait à l'idée d'agir mal, avant même toute réalisation? Était-ce le fruit de l'idolâtrie d'esprit, de l'admira^
lion passionnée qu'il voaait à Fonpers, héros de roman et de scandale ?
Rien de dangereux, comme cette influence occulte de Texemple.
Sans s*en douter, il subissait le prestige triomphant de cet homme en pleine fleur de talent, en pleine ivresse de vie. Tout ce que Fonpers avait écrit| il se Tétait assimilé ; les trois ou quatre fois qu*il avait approché le « grand homme », il avait bu ses paroles, et le vin des paradoxes l'avait grisé. En tous ses pores, le charme subtil était entré, par la belle confiance de la jeunesse, par la vanité de se trouver en tel contact, par la séduction inexprimable, toute cérébrale et physique, dont il avait été ensorcelé. Jouer une idylle de Fonpers, incarner r&me du poète, se faire son porte-voix et son masque, en de telles conditions, Tenfiévrait. Quelle crainte d'échouer, [de trahir Thonneur dont il était investi I Et cette fièvre et cette angoisse était bien, en ce moment, le meilleur de sa vie. Capable de rimer[élégamment un sonnet, comme de déchifirer une sonate au piano, de brosser un tableautin, et, depuis]^quUl voyait travailler Guépratfe, de modeler quelque cire, n^avaiUil pas traduit, en une pièce de vers, son culte pour Fonpers?
Tout encens est bon aux hommes célèbres. Fonpers l'avait remercié par une lettre tracée de sa belle
écriture artificielle, aux arabesques fines. Cet autographe, Lucien le gardait précieusement ; pour un peu, il Teût enfermé dans un sachet de soie brodé d'ot. Quelques phrases de l'écrivain hantaient sa mémoire, sa prédilection pour les mémoires de Casanova, si amusants et si immoraux, ses boutades envers les femmes ; il n'était dupe de la vertu d'aucune. Lucien savait déjà par cœur presque tous les Sonnets d'Atalanid où le poète avait ctianté la gloire de la chair païenne et les langueurs de l'amour mystique ; il les déclamait souvent. Alfred de Musset seul, quand il avait dix-sept ans, puis Baudelaire, et au-dessus le colosse et le dieu, Victor Hugo, lui avaient inspiré cette obsession du rythme, des images poignantes ou attendrissantes comme des êtres.
L'admiration littéraire qu'il ressentait pour Fonpers allait même jusqu'à le rendre injuste envers des écrivains rivaux qu'il aimait, auparavant. Il avait beau s'en défendre; lui aussi, comme tout Paris, subissait l'influence magique du succès, si forte qu'elle fait illusion et tient lieu parfois de talent. Quelle que fût, par exemple, son admiration pour Guépratte, il ne pouvait se le représenter que dans la noble pauvreté de son génie inconnu. Fonpere, lui, rayonnait, nimbé d'or. Puis, même lorsqu'il la savait absurde, Lucien était impressionné par la lé-
1 54 L'CSfOR
gende qui s'attachait à Thomme à bonnes forfames, à la fine lame, an joueur heureux, à eet homme qui semblait n*écrire de beaux livres qu*en amateur, et qui gardait dans tous ses actes une supériorité de dilettante et une aisance de grand seigneur.
Cet homme-là, il lui avait parlé, il le connaissait, il était, si peu que ce fût, un grain de sable dans sa vie, réclair fugitif d'une de ses mille pensées. A la représentation des Hardeuil, Fonpers le regarderait, Técouterait. Il en éprouvait une angoisse délicieuse, et son cœur se remplissait d*orgaeil !
Ah I qu'il avait raison, ce maître, qui avait daigné dire devant lui :
— Avant tout, il faut vivre!
Vivre ! A une époque d'action, se jeter dans la mêlée ; à vingt ans être un des généraux de la Révolution, à trente-cinq un maréchal d'Empire, dormir au canon, enlever des villes, avoir des amours brèves comme des assauts ; dans une époque stagnante comme cette fin de siède, ressusciler le romanesque et Taventure, épuiser les sensations, chercher le bonheur dans la femme, dans l'art, dans tout.
Seulement Fonpers, qui avait réalisé cela, était un grand artiste.
Et Lucien n'était qu'un gentil garçon, entre mille.
l'bssor 155
afeta
n y a deux ans, il avait rêvé d*étre peintre. La gloire des lettres Pavait aussi tenté, ceAe des arts. Maintenant, la sève ardente du printemps mentait en lui. Il secouait son harnais d'études. Il voulait vivre !
Ils traversaient le Vieux-Temple. Sur le marcbéi des étalages d*oripeaux accrochaient en l'air des défroques humaines, robes de soie^ dominos de bal. Des étoffes fripées, roses, jaunes, cerise, s'amoncelaient, en chatoiements de velours et replis de den^^ telles, le long d'allées étroites, gardées par de vieilles femmes.
D'une voix rauque-, ricanant, elles hélaient Serge et Lucien, avec des appellations familières. Une surtout était terrible à voir, avec un mufle énorme, des yeux louches, deux dents pointant aux coins de la bouche, en défenses de sangher. Une autre, violette de congestion, fleurant la caque de hareng et Feau-de-vie, s*avança, telle qu'une ogresse, oti<» vrant des bras comme des moignons, pour arrêter Serge au passage.
— Le joli garçon, viens voir mes costumes I
Elle les injuria, parce qu'ils passaient vite. Des ressouvenirs de Pétrone hantaient Lucien. Le long de la rue, des boutiques de vieux-neuf laissaient apercevoir, dans Fombre, des ballots disparates. Ici, on ne vendait que des livrées, là que des pantalons
militaires. Un cor de chasse s*enroulait autour d'une seringue. De vieilles chaussures formaient montagne, au seuil d'une échoppe. De chaque comptoir, des yeux embusqués guettaient les jeunes gens« des appels à mi-voix les poursuivaient. Un vieux juif horloger, dont la barbe blanche flottait jusqu'au ventre, leur dit paternellement:
— Foulez-fous de pelles montres, bas cher?
— Drôle de quartier ! dit Serge, qui ne connaissait pas son Paris, n'allait qu'aux beaux endroits. Il faisait une petite moue, en prenant garde de salir ses souliers vernis. Lucien s'orientait, dans un dédale de rues bizarres.
Serge dit :
— Rentre avec moi. Ton costume de Prince Mai doit être faufilé, tu l'essaieras.
Ces costumes pareils, des deux princes, une couturière les taillait chez madame Noyzé, en des coupons de soie anglaise, d'un délicieux vert de deux teintes. Symore avait copié le dessin de ces costumes au Louvre sur celui de VlndifTérent de Watteau. Ils devaient ondoyer, à la fois collants et flous, d'une grâce légère.
Pour le décider, Serge, ingénument corrupteur, ajouta :
— Viens donc, maman sera heureuse de te voir ! Et pour l'intriguer sans raison :
— Elle a quelque chose à te dire I
Lucien hésita ; puis Tespoir de revoir madame Noyzé, de reconquérir ses bonnes grâces en jouant auprès d'elle le chérubin sage, l'emporta sur le plaisir qu'il se promettait à aller surprendre Guépratte, dans son atelier.
— Vousl
DaDs le cadre de la porte, machme Noyzé se détachait très grafide, en costame gris d'argent. Une vibration très donœ de la sonnerie persistait, et Tantichambre obscure s'était éclair<»ey au jour du palier. Le sourire et les yeux de la jeune femme avaient une grâce d'Apparition en visite.
— J'étais inquiète. Qu'est-ce que cette fièvre? Un bobo ?
Lucien dit :
— Oh rien I je garde la ehaiAbre par piécaution. n devina ce qui la préoccapait :
— Je serai parfaitement remis pe«r la soirée. C'est «n léger refroidissement.
Il l'avait introduite dans son atelier ; assise sur le divan, elle se dégantait. Elle loi prit le poignet, sentit battre le pouls.
— Oui, un peu de fièvre, il faut être prudent. Il dit tendrement :
— Gomme c'est gentil d'être montée I
C'était la première fois qu'elle visitait son loge ment, acquittant une promesse déjà ancienne.
— J'ai failli me perdre dans les corridors. J*ai laissé votre mère en proie aux Anthénar et à ma dame d^Artigues.
C'était le jour de madame Trénis, en effet. Nul danger qu'elle montât. Dans sa surprise heureuse , Lucien restait ébloui. Il n'osÀit aller jusqu'au bout de son rêve. Elle était là, chez lui ; s'il osait I . .. Un feu courait dans ses veines ; en même temps, la langueur d'être souffrant, après une nuit de frissons, répandait en lui un attendrissement. Il eût voulu, sentimental, se coucher à ses genoux.
— Mon Dieu, fit-il oppressé , comme vous êtes belle l
Elle sourit :
— Si belle que ça !
11 dit, et les larmes lui vinrent aux yeux :
— Vous ne pouvez deviner le plaisir que vous me faites. Je vous vois là, personne n'est entre nous,*personne n'y peut venir. Je m'ennuyais tellement! Trois jours sans vous voir. J'étais malade de vous !
Elle le dévisageait, une malice amicale dans les yeux.
— Tiens, vous avez coupé vos moustaches? Vous êtes gentil. Vous avez Tair d'avoir quinze ans !
Il lui avait pris les mains, et doucement, pour ne pas Teifaroucher, caressait ces mains si blanches, d'une soie veloutée, aux imperceptibles stries, ces mains nues, qui semblaient plus nues que les mains d'une autre femme I
— Oui, dit-elle en riant, quinze ans. Bébé, va l Il pressa, entre les bagues, les doigts qu'elle
abandonnait.
— Vous me serrez trop fort I dit-elle. Montrez moi votre appartement.
Elle s'était levée, se dirigeait vers une toile ébauchée, sur chevalet.
Prestement il retourna cette toile, le portrait de Manon.
— Vous savez bien que je ne travaille pas, que rien ne m'intéresse hors vous. Je n'ai rien à vous montrer.
Curieuse, elle poussait la porte de son cabinet de travail, une petite pièce intime, exhalant l'odeur des tapis d'Orient et, plus subtil, un parfum de papier, de livres. De belles reliures montraient, derrière la vitre d'une bibliothèque, leurs vélins blancs gravés d'or, leurs chemises de soie passée, le doux cuir fauve des éditions anciennes.
— Mais on doit être bien là, pour travailler.
163 l'bbbor
Il loi montra quelques livres galants du dix-huitième siècle, aux mignardes gravures. Elle »*ca M point troublée. Des. deux mains, en un joli reploiement de bras qui donnait une gr&ce particulière à la courbe de ses épaules, elle tenait les fins ¥»* lûmes. Et il y avait de Tor dans ses yeux noirs, une petite flamme d'or, que Lucien .eût voulu capter, et qui était le sourire et TÀme de ce visage ébloiHssant. Dieu I qu*elle sentait bon ; comme son corsage se gonflait d'un beau rythme de respiiution 1 EXle se sentait dévorée par son regard, magnétisée par une force, et elle ne levait pas les yeux, pour ne pas avoir à se défendre contre les supplicaitiens muettes de son être.
Doucement, il lui retirait des mains le iivre voluptueux. Elle en avait assez vu. Une faible rougeur aux joues, elle contemplait le tapis. Une gravité presque dédaigneuse la rendait lointaine. Quelles visions poursuivait-elle ? Une atroce jalousie étreigrnit Tadolesoent; il revoyait l'ignominieux rival de son imagination, le renard «ux yeux jaunes, velu et grisonnant. Il ouvrit une petite armoire curieusement sculptée, en sortit un f^ateaii qui portait un flacon de Xérès et des biscuits en gingembre.
Elle s'écria, moqueuse et complaisante :
— Ohl ladlnettel
l'bssor 163
Elle accepta an doigt de Xérès, but et lui tendît le Terre. Ge n'était qu'une goutte, elle le grisa comme s*il avait posé sa bouche sur la sienne. '
— Maintenant, dit-elle, vous connaissez ma pen-
Il répondit, ému, à ce qui n'était chez éB» qu'un badinage :
— Je voudrais la connaître. J'ai peur de me tromper. Si vous pouviez savoir ce que je ressens auprès de vous ! Aucune femme ne m'a fait éprouver semblable ivresse. Vous êtes belle et, je le sais, plus belle encore que mon imagination n'ose le rêver. Comme vous avez hanté mon insomnie! Je vous appelais de toute mon âme. Ne comprenezvous pas quel mal délicieux vous me faites souffrir !
Ses yeux brûlaient, sa voix tremblait.
Elle avait abaissé les paupières et il en admirait la chair de rose^ un peu bombée, presque transparente.
— Pourquoi ne parlez-vous plus ? dit-elle.
Son ton donnait de l'espoir ; pourtant, il crut y sentir une frêle ironie, tant il se méfiait de luimême, convaincu sans doute, mais trop lucide pour ne pas se dédoubler, apprécier la justesse de ses propres intonations ou leur emphase.
Elle s'était cambrée, dans un grand fauteuil à dossier droit, aux bras durs, un meuble dont la rai-
deur la protégeait, tout en lui permettant ce jeu dangereux d entendre parler et de parler d*amour.
— Que puis-je voua dire pour vous convaincre ? balbutiait-il.
Et se laissant glisser à ses pieds, il lui enserra les genoux. Il les sentit vivants sous l'étoffé molle, et défaillit de désir.
— Soyez sage !
— Ah ! fit-il amèrement, cela vous est donc bien aisé à dire? Gomment étes-vous insensible, vous qui avez dû être si ardemment aimée? Dans la rue, tous les regards vous frôlent. J'en souffre. Mais non, vous êtes bonne. Ayez pitié de moi I...
Elle lui caressait les cheveux, d'une façon si légère que le fluide frôlement descendait jusqu'en ses fibres les plus ténues. Elle soupira :
— Vous venez trop tard, je suis une vieille femme.
D*un bond il s'était levé, l'attirait aux poignets^ la mettait face à face avec un vieux miroir de Venise dédoré, à Teau glauque :
— Quelle raillerie! Les femmes qui vous res« semblent sont Téternel printemps! Elles passent, et le cœur des hommes reste embaumé. Contemplez-vous seulement ! Vos yeux sont si noirs et si doux! Votre bouche est délicieuse quand elle sourit. Si vous saviez comme je soupire après vos lèvres !