‹ L'essor (volume 3)Chapitre 8 sur 12 · L*BB80R · texte numérisé non relu

L*BB80R

— Où voulez- VOUS aller?

— Embrasser Serge. Rue Lbomond, institut

La Victoria roulait Madame Noyzé devenait lointaine, absente, et sous sa voilette les larmes se mirent à couler. Lucien fut bouleversé, puis attendri. La sin< éritô de ces larmes Tallég'eait, après le mensonge.

— \q\i8 voyez bien, dit-il doucement.

Il se fit honneur de sa clairvoyance et de la ténacité de ses soupçons Tout s*expliquait : elle avait passé sur lui sa colère impuissante, goûté, après la défaite, la revanche immé<iiate de triompher d'un autre homme ; maintenant, redevenue faible, elle pleurait raiïront subi, di s misères, sans doute honteuses et irréparables.

— Pourquoi n avez- vous pas conOance en moi?

implora- t-il.

Elle fut longue à répondre, en s'essuyant les yeux:

— Vous ne pouvez pas comprendre.

Il eut un geste blessé. Elle le regarda, secouant la télé :

— Ce n*est pas ce que vous croyez.

Et il ne put rien tirer d'elle jusqu'à la rue Lhomond.

Elle était aiïreuse, cette rue, bordée de maisoQS de suie aux fenêtres aveugles, couvertes de taies blanches ou verdàtres. Une énorme porte de prison hérissée de clous laissa s'entre-bàiller, en découpure, une porte plus petite, par laquelle se glissa un homme velu, gibbeux, minable, un des pions de l'institut Gigalle.

Le portier introduisit madame Noyzé et Lucien au parloir, pièce enduite à la chaux et encollée à mi-hauteur de brou de noix. Une aigre odeur de vinasse venait du réfectoire voisin. On entendait les cris et les galops d'une furieuse partie de barres. Serge arriva, traînant les souliers, triste.

— Gomme tu es p&le, tu n'es pas malade, au moins ?

Et madame Noyzé lui serrait les mains, lui palpait les tempes, lui caressait les cheveux.

soc L*g880R

Il répondit :

— Je m*ennuie.

Dans ses jolis yeux plombés, un découragement lourd éteignait l<i vivacité du regard, sa bouche avait une moue dégoûtée ; la venue de Lucien ne semblait lui faire qu*un plaisir modéré.

— Tiens, dit-elle, mange.

Elle lui oiïrit des gâteaux qu*elle avait achetés place Médicis.

— Je n'ai pas faim.

— Pour me faire plaisir 1 dit-elle. Allons, Serge, mon chéri, mon aimé, ne m'accueille pas ainsi. A peine si tu me regardes, tu as Tair de m'en vouloir. Si tu savais, pourtant I...

Elle avait lutté, oui, passionnément ; au feu noir qui brilla dans ses yeux, Lucien le comprit, la plaignit. Serge eut le blême sourire d'un prisonnier:

— Ces huit jours, maman, vous ne pouvez pas savoir, c'est huit mois. Je mourrai si je reste ieL

— Mon enfant ! quel chagrin tu me fais I Ne tombe pas mahidel Qu'est-ce que je deviendrais? personne ne te veut de mal, au moins? Tes maîtres, tes camarades ? Vous nourrit-on bien, seulement ?

— Tenez, maman, fît-il d'un air excédé, ne parlons pas de cela. D'où venez-vous? parlez-moi de vous?... Ohl cette prison!...

Lucien intervint :

— Voyons, mon petit Serge, du courage! Décroche ce bachot, deux mois vont vite passer en traTaillant 1

— Oui, cela t'est facile à dire, riposta Fautre d'un ton sec, tu es libre, toi, Oh ! maman, il me semble que je suis au bagne !...

— Mon Dieu, soupira-t-elle en prêtant l'oreille aux cris sauvages de la partie de barres, ceux-là s'amusent, pourtant I

— Ils ne sont pas moi, maman, dit amèrement Serge. Ils n'ont pas connu, comme moiy la liberté. Ils n'ont pas une maman comme vous.

Elle balbutia :

— Mon chéri, j'ai tant besoin de courage !... Va, nous sommes tous à plaindre ; j'ai tant, tant de chagrin qu'on m'ait séparée de toi !

Lucien, un peu honteux d'être en tiers, pour ne pas gêner leur expansion, s'était retiré au fond du parloir ; il regardait par la fenêtre un petit préau planté de quatre arbres maigres : toute la tristesse, toute l'horreur de l'internat remontaient en lui En même temps, il en voulait à Serge d'être si peu viril ; le peu d'accueil que l'enfant lui avait fait le choquait aussi. Serge était-il assez peu raisonnable pour en vouloir à tout le monde? Et tout d'un coup, à un regard singulier qu'il surprit en se retournant, à un silence brusque, il comprit. Il n'aurait pajs dû

accompagner madame Noyzé, Serge était jaloux. Serge lui reprochait sa venue, son départ en compagnie de sa môre, les instants qu'ils pouvaient passer ensemble, Tintimilé qui lui était si chère à trois, et qui, maintenant qu*ii en était exclu, lui semblait intolérable.

La vanité de Lucien souffrit, son affection pour Serge en fut atteinte. Il le découvrait autre qu'il ne se le représentait, sensation cruelle en amitié. Et il eut peur d'un revirement de madame Noyzé. Si elle allait, inconsciemment, partager Tantipalhie de Serg^e? Brusquement, il les détesta, la mère et le fils, découpant leurs profils blancs sur le mur. Puis il se raidit en un âpre et vil sentiment.. Tant pis si Serge ne Taimait plus. Il aimait la mère, il se passerait du Qls; Serge ne compta plus à ses yeux qae comme un blessé à terre qu'on enjambe. Ignomiaie des pensées! Comment pouvait-il concevoir chose pareille?

Serge le rappelait, madame Noyzé aussi^ en penchant la télé de son côté. Il se rapprocha, un peu honteux, lut la même petite honte dans les yeux de Serge. Ils firent efTort pour se sourire, réconciliés sans être brouillés, heureux et tristes comme on Test après les petits drames muets et profonds de Tàme.

La cloche de l'étude sonnait.

— Oh! maman, maman! faisait Serge dans un spasme.

^ Du courage, mon chéri. Je reviendrai demain ; non, je ne peux pas, après-demain sans faute !

— Adieu, Lucien !

Et Serge lui tendit la main gentiment ; ils s*étreignirent, s*embrassèrent nerveusement, en frères.

Madame Noyzé, dans la voiture, reprit son atti« tude brisée. Elle consulta sa montre, fit un geste vague.

— Il faut que je rentre.

— Le faut-il ?

Elle dit :

-— Mon mari est allé déjeuner ce matin à Meaux, chez le baron Guimart. Il rentrera à huit heures. Âccompagnez-moi, nous avons le temps.

Le trajet fut silencieux. Il pesait sur eux une atmosphère d'orage ; cependant la Qn du jour était belle. L'accablement qu'ils ressentaient ne venait point du dehors; il était en eux, les remplissant d'attente et d'appréhension. Lucien sentait courir des frissons électriques dans sa moelle épinière.

— Vous pensez à Serge ? demanda-t-il câlinement.

Elle soupira :

— On n'arrange jamais sa vie comme on veut.

Vous êtes heureux d'être homme. On ne saura ja-

oiais tout ce que peuvent souffrir les femmes...

Pour la première fois, une langueur passait dans sa voix, lui donnait un accès de détresse poignante.

— > Vous soufl'rez donc bien? dit-il, ému.

Elle le regarda avec une sorte de pitié :

— Mon pauvre amil...

La séduction du malheur est inexprimable. Trîom- [Aante, bulle de vie, madame Noyzé le rendait ivre; en cette seconde, elle lui apparut une autre femme, il crut toucher le fond de cette &me changeante. Cer* tainement, il l'avait calomniée. Pure ou non, la souffrance la rachetait; si tendre mère, pouvait- elle être une mauvaise femme ? Un mari brutal, peut être des difficultés de vie sous Tapparence du luxe, des outrages constants, car elle ne pouvait ignorer la vie de plaisir de M. Noyzé... Pauvre femme! Oui, pauvre femme! Et on lui atrachait son fils !...

— Je vous dirai tout, murmura- t-elle avec abandon.

Dès lors, il désira moins savoir, il reprenait f<H en elle, pouvait se laisser couler au fil de Fean enchantée.

La voiture passait sur le boulevard. Des camelots courant, un paquet de journaux humides sous le bras, hurlaient d'une voix déchirante et sardonique, comme si leur misère se revanchait en proclamant le déshonneur d*un riche :

— Demandez! Les concussions d'un ingénieur fameux I Les scandales de TExposition I Ou livrera demain le nom du coupable ! Demandez ! Une imminente arrestation I Demandez ! Cinq centimes !

Madame Noyzé et Lucien se regardèrent, saisis :

— Mon Dieul iit-elie, mais non, c'est impossible ! Un camelot leur jeta le journal dans la voiture,

prit le sou. Déjà Lucien s'emparait du journal, le dévorait des yeux :

— Impossible d'en douter, mais c*est*Hardeuil !

Dans son bouleversement, après la première stupeur, il faillit sauter à bas, courir comme un fou chez Gio tilde.

— C'est abominable, cria-t-il. Enfin, si c*est fauxl... Pour la famille, pour les enfants !

— Nous vivons dans un triste temps.

Il déclara, hacbant les mots d'ir ritation :

— Je ne connais pas assez Hardeuil pour le juger, mais, certainement, il vaut mieux que des centaines de gredins qu*on salue ! Pourquoi lui, plutôt que tel ou tel que nous pourrions nommer, que nous savons tous I Vous verrez qu'il y a encore là-dessous quelque ignoble cbanlage. EtClotildequi peut-être, à cette heure, entend cela ! Il me semble que je tuerais le libelliste qui me cloue ainsi au pilori eomme un chien, oui, à coups de botte I Uh ! Har-

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deuil se battra ! Mais quel scandale i Eclatant comme une bombe I...

— Oh! fit-elle, on 8*y est toujours un peu attendu I

— Ce qui me dégoûte^ c'est la façon sale dont on va leur tomber dessus : lu curée, vous verrez! Cetleàme si fiôre de Clolilde, c'est aiïreux à penser. Elle a pour son père une religion, un culte ! Si j'osais... Oh! Allons-y! G*est aux amis à se montrer, dans ces <tas-là.

Elle glaça son entraînement généreux :

— Vous les importuneriez cruellement, mon pauvre ami. D'ailleurs, on ne vous recevra sans doute pas. Allez-y, si le cœur vous en dit. J'ai plus d'expérience que vous; j'attendrai demain.

Il baissa le front, lâche à la peur de la quitter, d'abandonner la proie pour Tombre.

Il se justifia en trouvant sa conduite plus déli« cate, plus discrète : certes, il lui en coûtait ! Mais le cri qu'on n'étouffe pas, la voix du cœur murmurait :

« Va donc, G!olilde sera heureuse de voir un visage ami, jeune et franc. Déjà elle doit sentir autour d'elle rhypocrisie des silences, les faux apitoiements, la trahison. Mais va donc, lâche I »

Madame Noyzé dit :

— Bah! ce ne sont encore que des aboiements !

Hardeull a des amis. Dans leur propre intérêt, ils le couvriront ! En une nuit, il se passe bien des choses. On achète les gens. Au besoin, on se cache, on se sauve ! Et la police ferme les yeux !

Il pensait :

<c Se sauver, ce serait pire encore ; quel aveu I »

Et il fut désespéré de son impuissance. Ne pouvoir rien pour Glotilde, rien que lui tendre une poignée de main loyale. Allons, deux mots en hâte, un adieu, un élan hors de la voiture I II se disait: — Au coin de la rue I El la rue passait. — Devant ce magasin ! — Et il restait assis, dans la tiédeur des coussins, comme si ce contact le rivait en une molle et honteuse complicité.

« Si je saute, se disait-il, elle ne me pardonnera Jamais I »

Et dans Timportance absurde, mais irrévocable, qu'il donnait à un acte aussi naturel, il la jugeait d'avance perdue pour lui.

— Dire qu'il n y a pas deux mois, les salons de Hardeuil regorgeaient de monde ! Glotilde était si applaudie, si fêtée, en Colombine et en petite princesse! Rappelez-vous! dit-il.

Elle hocha la tête, absorbée. Il se demanda si elle n^avait jamais eu d'inquiétude, du côté de son mari. Mais non, il s*en tenait aux spéculations de bourse, ne risquait que leur fortune. Pensait-elle à

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leur ami Tarpin-Malus? Il était bien habile, mais les plus vieux renards se laissent forcer un jour. Sans doute, il avait pris ses précautions, tenait les gens par de petits papiers compromettants.

La voiture s'arrêtait. De nouveau, la parole manquait à Lunen; il voulut prendre son congé. Mais madame Noyzé seretourna, sourit dans l'ombre delà porte. Ce fut irrésistible. La suggestion de ce visage mystérieux, le muet appel du corridor, toute la hantise familière du petit h6tel le happa, Tattira par on aimant. Il suivit la jeune femme dans l*escalier de bois à rampe sculptée. A chaque marche, sous le coup de genou qui repoussait la robe, il voyait s'élever dans la clarté du vitrail les nobles hanches; les chevilles se perdaient en la nuit de la jupe, et il eût voulu baiser, chaque fois qu'elles frôlaient le tapis, les ilneset longues bottines. Gela lui semblait bien dû. Il ne restait que dans un espoir sans nom, sans forme, vaste et infini comme le flux qui remportait derrière elle.

Elle poussait la porte du salon, puis du boudoir. Un télégramme, sur un plateau I Elle le décacheta d*une façon preste et brutale, qui frappait Lu(ûen, par quelque chose dlmpossible à formuler. Il la regardait; son vis. ge, crispé par la crainte d'un malheur en suspens, se détendit. Elle ne put maîtriser un sourire d'allégement presque ironique :

— Mon seigneur et maître ne rentrera que de* main.

Elle défit son chapeau, dit :

— Vous pouvez m' accompagner dans ma cham* bre. Nous sommes chez nous.

Elle lui désigna un fauteuil.

— Vous dînerez avec moi, n'est-ce pas?

Et se tournant vers la femme de chambre, qu'elle venait de sonner, elle lui donna des ordres, puis, la rappelant, lui tendit des billets de thé&tre. Elle pourrait, sitôt le service terminé, aller avec la cuisinière aux Variétés. Cette fille remercia, devenue rouge de plaisir. Lucien ne vit là que la bonté d'une maîtresse récompensant le zèle de ses domestiques, non une des mille complaisances par lesquelles oa achète leur Bdélité suspecte.

— Venez voir la chambre de Lucien, dit«elle après avoir déposé ses gants, sa voilette sur un guéridon, quitté ses bracelets, disparu dans son cabinet de toilette pour s'y remettre un peu de poudre de riz. — Il a fait des changements et acheté un joli bureau Louis XV ; pauvre petit, il n'a guère joui de son acquisition.

Au second, dans la chambre claire, fascinant le regrard, ce n'était que photographies d'actrices; Serge les collectionnait avec passion. Il y en avait partout, sur la cheminée, aux murs et sur-^e petit

bureau, en éventail : lourdes chanteuses, pareilles à de grands bœufs blancs ; divettes de cafécoDcert en robes excentriques, danseuses de féerie montrant leurs jambes. Impudiques, presque inconscientes, elles riaient de dents trop belles» Tœil avivé de Doir. Une délies, tout en peau, ressemblait d'une façoo choquante à madame Noyzé.

Voilà les poupées de Serge, dit-elle en mère

complice, étrangement faible.

Un malaise flottait dans cette pièce presque féminine. Le lit, laqué blanc, ne semblait pas un lit de garçon. Il s'exhalait, d'un tube en verre Gligrané d'or, vide cependant, un parfum d'essence de roses, dont Serge raffolait. Tout TOrient saisit Lucien : soleil aux ombres bleues, cours blanches, roses éblouissantes, ciel incomparable, et grands, noirs, profonds yeux d'aimée. Madame Noyzé, une chaleur aux joues, ouvrit la fenêtre.

Grasse, cette fois, ignoblement onctueuse et papelarde, la voix d'un camelot traversa le crépuscule :

Demandez I Un ingénieur concussionnaire î

Nouveaux et scandaleux détails I Demandez I L'homme, à tournure de sacristain, courait en

chaussons mous. Madame Noyzé plongea un regard

aigu dans les yeux de Lucien :

— Vous n'y allez pas ?

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Son visage devint dur, provocant :

— Voyons, avouez que vous en avez bien envie ? Cette pauvre petite Clotilde qui a tant besoin d*étre consolée I Votre jolie princesse Rose !...

Elle eut un rire bref :

— Non? non? décidément, vous me donnez la préférence ?

Elle le regardait bien à fond, comme pour voir jusqu'où elle pouvait aller. Il sourit, tandis qu'elle lui enfonçait cette fine aiguille au cœur. Sophiste amoureux, il s*affirma qu'elle avait souffert chez les Hardeuil : blessures d'amour-propre, rivalités de femmes ; sait-on jamais pourquoi on déteste ? Ou bien elle exprimait ce besoin de possession exclusive, si féroce' chez son sexe : elle ne voulait pas qu'il en aimât d'autres ; sa dureté n'était que représailles. 11 se dit cela et triompha d'un stupide orgueil.

— Clotilde est une enfant, murmura-t-il pour la désarmier, en haussant les épaules.

Il ne songea pas qu'à l'épanouissement de Tàge, elle enviait cette jeunesse en fleur, que, trop savante, elle haïssait la pureté de la vierge.

— Alors vous ne l'aimez pas? Pas même un pauvre petit flirt?

Il secoua la tête, reniant sa brave et fière petite amie.

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— Ah 1 elle ne se mariera pUia à présent 1 dîtelle.

Il rceeentit une boute amère : c*éUit vrai, abominablement vrai. Lui-même Tépouserait-il, û\k d*UD homme déshonoré ? Mais pourquoi tant d^acrîmoDÎeTLa vie avait donc rendu madame î^oyzé bien méchante? Que lui avait fait cette enfant ?

JBile lut en lui, et posant la main sur son épaule, d'une prise de possession douoe et forte, elle ptO" naoça le mot de tout égoïsme et de tout oubli :

--* Chacun a ses misères, croyez-le I

IMui avait retenu le poignet, remarquant, sous te menche, un eercle meurtri, d'un vilain noir«

— Aht laissez 1 ûl^elley devenant rouge, puis pâle.

Mais il maintenait de force le bras qu'elle essayait de dégager.

— Vous vous êtes fait mal! On dirait qu'on vous a...

Elle eut un mauvais rire d'aveu, en détournant si expressivement la tête qu'il s écria :

— Est-ce possible ? Qui a osé !...

— Vous le deoDandez? Le seul individu qui ait droit sur moi. Mon mari I Je ne voulais pas que 8erge lût enfermé, il a brisé ma résistance entre ses tenailles 1 Ne me parl^ plus, j'ai horreur de tout, il y a des moments où je voudrais mourir 1

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-^ Qu'qq homme soit asaez lâche I... murmura* t^il hors de lui ; età soq dôgoût, À «a haioe, s^ajouteit une admiration équivoque pour cet homaie qui •e faiait craindre, mais obéir.

^ diveraiQQ fut si soudaine et si forte, qu*il ne ^^gea plus aux Hardeuii. 11 avait pris le poignet blessé, et re.'oulaat ia manche, il le baisait, avec un attendriasemeat maladif.

~- Ah I fit-elle, en un frisson oU>uloureux, ce n'est

^ la prenûôre ni la dernière fois ! Mais pourquoi

parler de ces choses? Vous ne me croiriez pasi

Vous me jugez sur les on*dit du monde, vous ne

savez de moi que des calomnies inventées à plaisir»

N'avez^vous pas cru que mon seul protecteur, Tami

'c plus désintéressé, M. Terpin-Malus... Ohl rece-

voir cette insulte de vous ! Car vous m'avez insultée,

^t à Theure, en plein Saion, vous avez supposé je

Qe sais quelle infamie, et quand j'ai pleuré dans la

voiture, vous m'avez crue coupable, vous n*avez

pas compris que c'était vous qui me faisiez pleurer,

ivec vos indignes soupçons, vous, que mon (ils

^me tant, vous, qui vous dites mon ami I

En vain, cherchait-il à protester. L'émotion de iette voix de fièvre emportait ses méfiances. Ou elle itait très forte, ou on Taccusait bien injustement, i elle était digne de tout respect. Elle continua» rès vile :

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— Ce vieillard que vous suspectez, vous devriei lui être reconnaissant I Sans sa bonté paternelle, je serais peut-être à la rue . Mon mari le ménagée — (elle baissa la voix) -^ il lui doit de fortes sommes — (et plus bas encore) ^ il lui doit beaucoup. L*influence de M. Malus Ta préservé dans des circonstances cruelles pour nous, au lendemain du krach des Métaux, où M. Noyzé, quoique irresponsable, fui'lit être compromis. Et c'est cet ami qu'on accuse, que vous, Lucien!... (Elle eut un haut le corps.) Mais vous ne l'avez donc jamais regardé? Il est vieux, il est laid» il a des inOrmités. Songez que je pourrais être sa fille? c'est répugnant, voyons I

— Je vous crois, je vous crois, fit-il, luttant contre ses dernières préventions, et revoyant la vilaine face pointue. Tarpin-Malus un si brave homme, cela le con Tondait. Mais elle était si hautaine, si entraînante !

— Et lui, hasarda-t-il,n*a-t>il jamais?... Il ne peut eependant éprouver pour vous les sentiments d'un père...

Elle affirma :

— Je n'ai rien à vous cacher. Il y a de cela quinze ans, au début de notre liaison, il s'est épris violemment de moi et ne me Ta pas dissin^ulé. Je Tai mis en demeure de préférer une amitié irréprochable ou une rupture complète. îl n'a pas eu le courage de

choisir. Il a voyagé deux ans. Nous nous sommes revus, il était g^uéri. Depuis, pas une seule fois, entendez-vous, il n*a été fait allusion à cela entre nous. C'est un vieil, très vieil ami. Je sais qu'il a beaucoup d'ennemis. On nous fait payer son amitié pour nous. Mais sous son aspect froid qui déconcerte tant de gens, c'est le cœur le plus chaud et le plus dévoué. Vous n*en douterez pas quand vous en saurez les preuves plus au long. Vous le voyez, conclut-elle, je vous dis tout !

Il tenait toujours dans ses mains le poignet bleui ; doucement il le caressait, comme on fait aux enfants. Le crépuscule s'assombrissait avec une lenteur insensible; déjà ils baignaient dans une demiombre traîtresse et charmante. Une voiture parfois roulait au dehors, puis le silence retombait, et dans leurs âmes, après ces sursauts fiévreux, il se faisait une paix inquiète. En cet instant dangereux, ils goûtaient la saveur amère de Texistence. Lucien soupira :

— Ce serait pourtant si bon d'être heureux !... Tout son être appelait le bonheur, y croyait éper-

dûment. Il regarda madame Noyzé d'un regard si avide qu'elle murmura :

— Venez, descendons I

Au salon, sans allumer les bougies, elle joua une Taise, puis un nocturne de Chopin. Il écoutait, pros-

iré de langueur. Le dtner fut court, sans entrain, dans la clarté offirielle de la salle à manger. Mais au sa'on, sous le feu doux des grandes lanopes, de nouveau le charme refleurit. Tout à coup le piano se tut, madame Noyzé prêta son oreille fine au bruit de portes et de serrures fermées. Ce départ des seryantes, Lucien le devina, plus qu*il ne Tentendit. La clarté des lampes, rinlimité des choses, le âlence devinrent tout à coup très profonds: le petit hôtel s*emplit de mystère. Une boiserie caraqua* lis treasaillirent. Madame ficyié s*emparait d'un candélabre et le dressait haut, disant:

— Je veux faire ma ronde.

n raccompagna. Le froissement de sa robe exba^ lait un bruit lurtif et délicieux. Machinalemeott leurs regards se portaient sous les meubles, dans les encoignures. Ils revinrent sans se retourner, portant à deux le flambeau. Ils ne se pariaient toujours pas. Elle éteignit les lampes, passa dans la chambre à coucher. Il la suivit. Leurs images se figèrent dans la glace de la cheminée ; ils se virent des faces pâles, des yeux étranges, on ne sait quoi d*ardent et de solennel Le silence persistant devenait intolérable Elle se retournait : ils se trouvèreot enlacés, se dévorant la bouche d'un baiser; et, dans un soupir, elle se renversa.

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