‹ L'essor (volume 3)Chapitre 9 sur 12 · H 1II«».1M · texte numérisé non relu

H 1II«».1M

Lucien s'éveilla très tard.

La vieille Nanische, tournant dans la chambre, déposait sur une chaise ses habits brossés.

Il promena sur elle, sur les murs, un regard brouillé. Son bonheur de la veille rhébétait presque; il le revécat avec une volupté poignante, un remords exquis. Il avait mordu au fruit de vie, péché irréparablement. Amant adultère ! Et il répétait oemot : adultère ^ comme s'il y trouvait un aen& large et nouveau, une beauté de crime.

Ce n'était que cela?

Il revoyait la chambre, et les minutes palpitantes qui avaient suivi leur évanouissement, ud douloifr^ reux passage du rêve à la réalité, de nouveaux affolements sombrant au néant suprême, et tout ee que les infiniment petits de pareilles sensations mêlaient de disparate, de trivial et de presque cho-

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quant à cette chute dans riafiai : leur séparation avant minuit^ leurs adieux derrière la porte, le peignoir bleu à dentelles qui, la mettant à Taise, instaurait entre eux une intimité bourgeoise. Une singulière amertume lui restait dans la bouche. Pourquoi Nanische ne s'en allait-elle pas, le chocolat servit Quel diable d*air sombre 1 II ne pouvait cependant, pour la dérider, quelque envie de jeune coq qu*il en eût, lui crier : « Tu sais, Nanische, madame Noyzé 1... » Mais elle se retournait, et tout à trac, avec une brutalité qui expliquait ses lenteurs indécises :

— M. Hardeuil est mort !

— Tu dis?

Elle répéta, de son dur accent d* Alsace :

— Il s*est tiré un coup de pistolet dans la tète l

— C*est impossible ; comment le sais-tu ?

Il bondissait, enfilait en hâte ses vêtements, par ce besoin qu'on a, s'agitant dans le vide, de parer, trop tard, à Tirréparable.

Elle répliqua, blessée du doute et révoltée, en son cœur de peuple, de ce qu'un riche, un puissant, un de ceux qui donnent Texemple, se fût tué comme un misérable ; furieuse aussi, pour madame Trénis, qui était Tamie de gens que son journal à elle, son Petit Citoyen, accusait ce matin de « volerie ».

— C'est très possible. Che le sais, puisque

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M. Pavas vient de l'apprendre à ton grand-père!

S'il avait eu huit ans, elle n'aurait pas eu un autre ton.

Il répéta :

— Pavas ?

Elle dit :

— Il est en bas ; ton grand-père est au lit, il est tombé hier dans Tescalier. Toi, tu te promènes, pendant ce temps! Tu rentres à des heures qui ne sont pas celles des honnêtes chens !

Il ne l'entendait pas, dégringolait les marches, sonnait vivement au premier. Arsène ouvrit et recula, scandalisé. Au chevet de M. de Vertsève, se tenaient Fa vas et madame Trénis. Elle lui lança le regard de reproche qu'il méritait, ayant complètement négligé de les avertir qu'il ne paraîtrait pas de la soirée ; mais bien vite, elle reprit Texpression d'effroi désolé qui la transHgurait lors de son entrée.

— Vous vous êtes blessé, grand-père ?

— Une entorse, dit sèchement le vieillard.

"— Tu sais?... demanda madame Trénis avec une envie plaintive de parler, car Témolion TétouiFait. Il regarda Pavas :

— C'est donc vrai ?

— A quatre heures du matin. Il a su qu'on devait Tarréter dans la matinée. Il n'a pas voulu fuir. Il en

aura eo aaaez» Depuis loogtemps, illuttail pied à pied.

— Mais est-il coupable ?

Favas eut un grand geste, qui se récusait* Hàrdeuil jouait une partie, il l'avait perdue. On ne fait ni de la politique, ni des afîaires, avec de la vertu. Il n'y a qu'une loi : le succès.

M* de Vertsève dit :

— C'est un lâche, dans tous les cas.

Lucien voulut protester, madame Trénis dit :

— C'étaient des gens heureux, la foudre les a frappés. Je plains Clotiide I

Elle ne put retenir un petit sanglot. Lucien lui fut re^^onnaissant. Oh oui ! pauvre Clotiide ! Une an» goisse aiïreuse l'étreignit^ il se sentit coupable d'une abomination. Pourquoi n'avait-il pas coura chez elle ? Il l'avait doublement trahie, en se laissant retenir aux bras d'une autre. Puis il se disût : « Mais est-ce vrai? Est-ce possible? » Et il ne pou« vait croire la catastrophe aussi soudaine. Il revoyait Hardeuil plein de vie, avec ses yeuK volontaires et la souiïrance tendue de son Àme surmenée. Il écarta l'image de sang, l'horreur, les cris, tout le dname rouge ; en même temps, une curiosité affreuse lui fit demander :

— Il est mort sur le coup?

— Oui, dit Favas, de tristes détails.

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II n en dit pas plus, par (K)aTdQaace. Locien, bon de loi, cria :

— Le temps de m'habiller, je vous accompagne 1 Quelques miaules après, il roulait dans le coupé

de remise qui servait au médecin pour ses vinleau Une petite pendule, enchâssée dans un pannefiu^ faisait face h une lanterne qui permutait de lise dans robscurité. Des bretelles de drap noirreta^ naient des brochures et des livres. Une boite de maroquin reposait sur une banquette, contenant des aciers luisants. Dans ce cofupé, dont chaque accessoire avait une signification froide et précise, Lucien sentit la mort, y crut* Do telles sensations ne se raisonnent pas. Il vit Hardeuii gisant, loque nue et sanglante, aux mains d^hommes rigides, semblables à Favas.

— Eu votre àme et conscience, demanda*tfîl, éiait-ce un malhonnête homme?

Amèrement, Favas ricana :

— Dites-moi d abord : qu'est-ce que le bi«af qu'est ce que le mal? Le savez-vous? Nous vivaas en société, il y a des 1 jis, des gendarmes. HardeuU a»t-il violé la loi f Oui, s^ilest vrai quil ait corrompu des députés, quil se soit adjugé de fortes sommes sur les marchés et les fournitures. Convaincu^ il était condamné. Son suicide arrange tout 1 D'abord, Hardeuii servira de bouc émissaire, on enterrera

avec lui les méfaits des autres* Puis, la réaction se fera. Ou le plaindra. Ce sera moins un coupable qu*un malheureux. Ainsi va le monde ! Maintenant, reprit-il, vous me demanderez : Hardeuil se consi* dérait-il comme un coquin? Je n*en sais rien. J'en doute. Son suicide même ne prouve rien. Il n*y a jamais de scélérats i)arfaits. Il y a des entraînements, des faiblesses, et Thomme qui les commet s*excuse toujours vis-à-vis de lui-même.

— Ainsi, il n*a pas souflert ?

— Après ? Ou dans les heures de Gèvre qui ont précédé son suicide? Ah! j*imagine qu'il aura savouré pendant cette nuit toute la volupté de la torture. Qui sait, — dit Favas, avec la cruauté d'un dilettante de la douleur, d*un homme qui en a éprouvé lui-même toutes les iiflres, — qui saura jamais ce qu'il y a d'indicible dans certaines agonies morales? Nous plaignons Hardeuil! Mais avee quelle intensité il a dû vivre! Quant à sa mort, quelques secondes à peine. Il y a tant de cas où la mort n'est rien I

Il ajouta :

— Il s'est tiré un coup de revolver dans la bouche. Son fils, dontlachambre était voisine, entend l'explosion dans son sommeil, il rêve qu'on lui prépare son tub et que le domestique aura laissé tomber la cuvette de zinc I C'est madame Rim qui est accourue la

première. Elle n'a fait qu'un bond pour enfermer Clotilde ! Un commissionnaire a sonné à ma porte à cinq heures. Quand je suis arrivé, deux médecins descendaient lescalier, en grommelant de ce qu'on les eût dérangés» pour rien ». Hardeuil gisait sur un lit où on l'avait transporté. On avait enlevé les ta* pis, le parquet était mouillé. J*ai trouvé une parcelle de substance grise dans les rideaux.

Lucien écoutait, moins horriQé qu'il n'aurait cru, mais navré, noyé en des ténèbres telles qu il ne comprenait pas qu'il fît jour, et que, dans le soleil, des gens eussent l'air heureux. Les lourds omnibus évoluaient, au trot de gros chevaux blancs. Un enfant marchait en sautant ; sa mère lui prit vivement le bras, pour traverser la rue.

— Clotilde, soupira Lucien.

Il y eut un dur silence, une protestation de leur Yolonté contre l'injustice du sort.

•— Eh bien, dit tout à coup Favas, des misères comme celle-là, c'est tous les jours que j'en remue, que j'en brasse à poignées.

L'hôpital était là. Il descendit et, sur une poignée de main, disparut.

Lucien resta étourdi, d'une ivresse due, peut-être, à l'odeur de cuir et au roulis de la voiture. Il se cramponna, dans un vertige, à l'angle d'une porte cochère. Il avait la sensation atroce de pendre la

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tète en bas, daosle vide. Et sa déraillance s'en atlwt vers CloUde, menUlemeai le proatemaii devanl

«t Comme il arait ôié lâche ! "»

Rien ne réveillant le sens moral autant qu*iuiedé« pression physique : retour sur sm, oonscien !e du lien fragile qui sépare la vie de la mort, peur da mystère qui nous entoure, de Tinoonnu qui nous attend, il n*écbappa point à celte loi. Pour se soustraire au malaise, il entra duos un café, avala ua verre de chartreuse. Une bouffée de chaleur lui monta au visage. Il se mit en marche. Son sang serégulnrisa bientôt. Il rit de sa faiblesse, se dit : « Moi, je suis jeune, moU je suis fort I »

La mort, dont il avait perçu la hideuse ap^MtMsha, redevint lointaine, irréelle, rentra dans le vague des pensées qui vous jugulent, mais qu'on repouase. Son égoïsme lui fais:«it, tout en plaignant G otilde, repenser à lui môme et à madame Noyzé. Il se justifia. Fonpers avait raison : toutes nos aspinaiioas sont légitimes : « Il faut vivre l»

Et tandis qu*il se dirigeait vers la demeure des Hardeuil, rue Auber, sa pensée s'installait d' avance dans le petit logement meublé dont il comptait renouveler les fleurs, égayer de quelques soies japonaises Taspect convenu, car elle y viendrait BUe Favait promis.

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Il devÎBt rmige, ea y songeant. Une femme mar^ oliait; devant lui, relevant délicatement sa jupe flnr des souliers vernis. Il fut follement tenté de l'aborder : l'aventare, Timpréva ; et rompre eoûn leeonvenu qui lui interdisait tout ce qui serait plaisant^ hardi, nouveau. Il la dépassa, elle était laide. Alors il eut envie de rire et de chanter. Q^e de fois» il s^était trouvé en semblable contradiction avec soi-même, toujours après une secousse tra*gîque, comme si Thomme était incapable d^émo* tioBS fortes et suiviesy et. que Tétemel enfant que l'on est, que Ton reste, reprît vite le dessus sur le sentiment de la vie profonde que l'on devrait ja^ lottsement entnetenir en soi.

Chez les Hardeuil, on ne le laissa pus monter. Le oenoiergie, personnage officiel, lui montra du doigt un registre où il pouvait s*insorire, si bon lui sem« hlait. Son air de réprobation ôiTensée marquait assez le cas qu'il ferait désormais de M. Hardeuil et des amis de M. Hardeuil.

Lucien demanda, après avoir signé au bas d'une page, suivie de beaucoup d'autres pages blanches :

— On n'a rien décidé encore pour Tenterrement? Le conciergerépondit, avec dignité :

— Il m'est tout à fait impossible de rien préciser à cet égard.

Et il sortit de la loge pour rattraper par le pan de

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800 paletot ua reporter, souple comme Arlequin, qui 8*élaoçait dans Tescalier pour interviewer un membre de la famille et, à défaut, la camériste ou le groom.

Fonpers entra, qui venait s'inscrire. Ils rencontrèrent Symore, au seuil. Sa bonne figure était pénétrée de chagrin. Il signa, et tous trois firent quelques pas en silence. Trop pleins de Tidée noire, ils s'eiïorçaient d'échapper à eux-mêmes. Fonpers s'arrêta devant un kiosque de journaux, paru^ examiner avec intérêt des gravures comiques ; puis il alluma un cigare. Tous ses gestes, son silence même semblaient à Lucien empreints de tact. Il admiraitla mine détachée, finement soucieuse de l'écrivain, d'autant plus naturelle qu'il songeait aux trois cents louis qu'il avait perdus la veille et qu*il devrait payer an marquis d'Arbelles. Lucien pensait : « Gomme il est séduisant 1 Si j*étais femme, j^aimerais sa main si blanche et si soignée, son cou nerveux, ses pieds cambrés ! »>

Le bon Symore, à côté, semblait un ours velu. • — Viens-tu? dit-il à Lucien.

On sentait qu*il avait besoin de la présence d^un ami. Lui aussi devait plaindre Clolilde 1 mais Fonpers dit :

— Je vous garde, accompagnez-moi donc un peul

Et Lucien, trop flatté, lâchaSymore pour Fonpers. Quel honneur d'être aperçu en sa compagnie! Pourquoi n*était-ce pas à six heures du soir, quand les journalistes et les gens d'affaires prennent l'absinthe, aux petites tables du boulevard? Puis il songea qu'il avait dû faire à Symore une de ces peines fugaces qui ne sont rien, ou qui sont tout, en amitié.

— Je n'ai pu voir hier le vernissage, dit Fonpers. Si nous allions au Champ de Mars, malgré la • cohue ?

' Lucien approuva. On ne pouvait échapper à la ^ vie ; là ou ailleurs... Enflé d'orgueil par la bienveil- ^' lance que lui témoignait Fonpers, il s'affirma qu'il ^"^ obéissait à une intention noble, celle de révéler au ^ « maître » la lo de Guépratte. Seules, les œuvres f d'art consolent, élèvent, purifient. Ce serait bien à ^ eux de rester en contemplation devant la vivante p statue. Puis, Fonpers était puissant, écouté. Dire ^ que dans les c salons » parus la veille et le matin, — il acheta des journaux en route pour s'en assurer ^i — le groupe de Guépratte était à peine mentionné et d'une façon dédaigneuse ou ironique. Naïvement, ^- avec une expansion jusque-là comprimée et d'autant pli: plus bavarde, Lucien exaltait Guépratte, disant tout, son idéal ardu et fier, son labeur, sa pauvreté, et la touchante et chaste admiration qu'il avait inspirée à une jeune fille, élève de ce maître inconnu.

Gela flubitement iiftéressa Fonpers, il s*informa de mademoiseUe Souwrieff. Avait-elle exposé ? — Non, elle se défiait trop d*elle*mème, s'acharnait, elle aussi, à l œuvre frappante et forte qu^oo discute, mais qui esti

Lucien ne put rentrer dans le jour froid de l'im* mense vestibule sablé de jaune, sans se reroir à la même place, la ireille, entraînant madame Noyzé. Comme la vie, stagnante pendant des mois, se pié* cipite, en quelques heures !

— Mais les voilà 1 s*écriart-il, surpris et ravi de Taobaine.

Guépratte et mademoiselle Souwrieff étaient an fond du jardin de sculpture, ramenés par le besoie de voir la st&tue blanche, d'entendre — consolation d aKistes obscurs - les jugements portés par la foule. Pour un éloge spontané, un mot bien veau, que d'inepties déjà ils avaient dû entendre, que de platitudes, quels rines imbéciles I

Luoien fut péniblement alfecté par le visage maladite le teint de cire, les yeux luisants du sculpteur. Epuisé d ellorts, dévoré d'idéal, il avait cette beauté qui sort de Fàme, une lueur en détresse qui ressemblait à Tagonie d'une flamme. Mademoiselle Souwrieir, avec sea cheveux de lin, ses yeux de turquoise pâle, son charme expressif et altier, en une robe très simple, mais harmonieusemeat liée à

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«es formese» faisait, sans le vouloir, ressortir la maigreur de son compagnon, étriqué en un petit vAte<^ ment noir.

Lucien dit :

— Nous Tenons pour vous seuls I M. Fonpers — il le présenta — veut connaître votre œuvre !

Une rougeur plaqua les pommettes de Guéprattei, un éclair vint aux yeux de la Russe, touchée, pour SCMS amL En silence on se dirigea vers la statue* Bile paraissait plus grande que dansi'atelier, prenait^ dans le reoul et le plein air, une vie plus pathétique*

Fonpers la contempla avec un recueillement long; graille, où se concentraient toute son attention et toute sa pensée. Un silence d église, à peine troublé par les chuchotements des passants, les envelop* pait. Lucien vit le reflet d'une émotion puissante subjuguer Fonpers. Nul plus que lui ne sentait le beau. Il eut on geste simple, mais émouvant : il se décou- ▼rit, resta, tète nue, puis^ quand, lentement, avec ém pausesv il ent admiré Tosuvre sous toutes ses faces, il chercha la main de Gnépratte, la prit et la aerra pasGÔonnément» Lucien et mademmselle Sou« wriaff eurent chaud au cœur, tant cet élan parlait.

Fonpers louait la violence de Toeuvre.

Nervaux à rexoèa, il avait des fièvres d'éloquence, un veiiïe imagé qu'avivait, à chaque phrase, uns intention fine et juste. Un enchantement sortait de

M personne. C'eût été un merveilleux acteur, et si naturel 1 II conquit Guépratte, le mot n'est pas assez fort, il l'éblouit.

Avec une délicatesse de sensibilité rare, un art prodigieux à entrer dans la peau des autres et à lire dans leur Àme, il trouva^ du premier coup, les correspondances mystérieuses qu*il devait faire vibrer. A charmer ainsi les esprits les plus rétifs, il goûtait Torgueil suprême du poète, qui est d*exercer le magique et invincible pouvoir de la parole. De la statue de Guépratte, par d'ingénieux aperçus, il s*était élevé aux œuvres de Michel-Ange; il en parlait avec un savoir captivant, racontait les impressions inoubliables de son premier voyage en Italie.

Lucien regarda mademoiselle SouwriefT; elle était tout yeux, tout oreilles. Il eut tout à coup le soupçon, puis le chassa, que c'était pour elle que* Fonpers se prodiguait ainsi, voulant lui plaire, par coquetterie presque féminine, s'étant peut-être tout à coup imposé ce but pour exercer, comme il se plaisait à le dire, sa volonté. Il professait la gymnastique du moi, Texpansion dominatrice des facultés, afûrmait qu'il n'est rien d'impossible à qui sait et à qui veut. Mais à quoi bon impressionner mademoiselle Souwrieff? Voulait-il, par orgueil, la marquer à son sceau, graver en elle le souvenir fur-

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tif, mais ineffaçable, de rhbmme supérieur qu*elle aurait pu aimer?

Lucien se moquait d'avoir pu concevoir une pareille idée, quand Fonpers, avec sa bonne grâce haute et irrésistible, les invita à déjeuner, les sup* pliant de ne pas rompre sitôt le charme de leur nouvelle intimité.

Guépratte, sans usage du monde, ne sut pas résister à l'enlacement.

Une douce violence les entraînait déjà, les plaçait autour d'une petite table de neige, où Lucien vit apparaître, tardifs mais savoureux, le saumon sauce verte et les côtelettes d'agneau Soubise qu'il avait convoités, il s'en souvint, au sortir du conseil de revision, quand le gros Carbon l'invita, si fallacieusement.

Madame Noyzé tardait. Lucien regardait fiévreusement la pendule.

Trois semaines s'étaient écoulées. D'abord en plein cauchemar, après renlerrement de Hardeuil et la douloureuse apparition de Glotilde, pauvre petit visage brûlé de larmes, silhouette fondue en des voiles de crêpe, il avait vécu sans se comprendre, sans ressaisir son âme qui, pareille à un miroir qu'un choc émiette, ne reflétait plus que sensations éparses et incohérentes. Le bien, le mal, le plaisir, la honte se pressaient en conflits insolubles, dans son esprit Hanté par toutes les illusions du désir, éperdumentamoureux de Tamour, Manon, Clotilde, madame Noyzé, même la chaste et suave Ève-Lise, si lointaine, poursuivaient ses insomnies et ses aonges.

lia pendule sonna.

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Allait-elle manquer le rendez-vous? Plusieurs fois déjà elle s*était dérobée. Il guetta, sur les transparents roses qui masquaient à mi-jour les fenêtres du rez'de-t'haussée, le reflet rapide d*une ombre. Sans doute, en dépit de l'ingéniosité avec laquelle il avait tendu des soies japonaises, arrangé intimement les meubles, ce garni coquet gardait l'aspect des pièces où Ton ne vit pas.

Le lit large et bas, dans la chambre voisine, faisait penser aux al(*.ôves de filles. Les lampes et les torchères dispensaient la lumière impersonnelle du gaz. Le divan était trop mou. Lucien, le premier jour, s était piqué à une épingle à cheveux restée entre les coussins. D'autres, avant eux, s^étaient aimés là. Les hésitations de madame Noyzé — car e*était la première fois qu'elle allait entrer — marquaient-elles une répugnance délicate, attestaientelles une prudence hors de propos ? Que pouvait-on craindre? Il avait, sous un faux nom, payé d'avance ]e terme. On entrait sans être vu, grâce à Tobscurité de Tescalier ; une sortie sur cour gagnait une autre rue. Il fut fier d*avoir si bien choisi. Mais au moins qu*elle apparût! La clef étant sur la porte, elle n'avait qu*à appuyer légèrement. Il écouta. Rien.

Gomme le grêle tic-tac de la pendule était agaçant! Il s'étira, malade dattente et de volupté.

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D'avance, il savourait la muette et peureuse entrée, Fessoufflement sous la voilette, le cœur battant de Laurence ; car il se donnait maintenant le plaisir de l'appeler par son petit nom : c*était une sorte de possession. Jessie, Edith, Ârabella HartlilT traversèrent tout à coup son rêve éveillé. Compatissantes, au jour des obsèques, elles entouraient Clotilde, pareilles à des grâces en deuil : et il revoyait la cr&ne allure de M. HartlifT, regardant les gens en face et serrant ses gros poings pour la bo\e, quand, entre deux haies de curieux assez peu recueillis, le cortège mortuaire s*était formé.

Depuis, une seule fois, il avait revu Clotilde, triste consolation. Elle avait quitté Paris avec sa mère et madame Rim, acceptant rhospitalité provisoire des Chalys. Quel enterrement, quand il y pensait I... Quantité de gens venus pour voir, pour dévisager la veuve et les enfants du mort ! Comme Favas Tavait prédit, on étoulTait Taiïaire. Une réaction, inspirée par certains journaux, se déclarait en faveur de Hardeuil. Et l'oubli retombait déjà sur ce cruel éclat, l'actualité courant à une danseuse, dont les grâces maigres émoustillaient tout Paris.

Il tendit plus avidement versTivresse. Son cœur bondit. Était-ce elle ? Il s'approcha en hÀte des rideaux roses; une ombre s'y projetait, si lente qu elle paraissait curieuse de voir et d'entendre.

L'vmoR

Mais madame Noysé ne s'attarderait pas ainsi. Quelque flÀnenr, on eurieux ? Il Toukit «avoir et, i travers une împereeptit>le fente, reconnut: quoi? — La face de Mé^iuse de madame Matha !

Il crut, dans sa panique, qu'elle allait entrer, a*inr rmer, pousser droit chez luil — Quelle vraisemblanoe ? Le hasard est si grand. Ne pouvait-on expliquer, inno>semment, cette apparition saugrenue? Peut être que madame M itha passait là, d*avenlure, s*arrétant pour regarder les écriteaux. Elle s'éloignait d'ailleurs. Pourvu qoe ma« dame Noyzé n'arrivÀt pas au même instant 1 La vieille, sur ses mauvaises jambes, traversait la chaussée, disparaissait au coin d'une rue.

Il respira, puis une subite oppression lui serra le cœur.

Elle 1 espionnait peut-être? L'avait-elle vu déjèi entrer dans cette maison ? En ce cas, son affaire était sûre. Oisive, elle employait son temps à de pareilles enquêtes. Elle flairait Famour en faute, comme une ogresse la chair fraîche. Nanische, qui ne l'aimait pas, la comparait à la Mandragore des contes d'Alsace, qui a des yeux dans le dos. Les fresques d'un jeune homme pouvaient très biea irriter la grivoiserie sénile particulière aux prudes deson espèce. Quel bonheur que madame Noyzé — était-ce pressentiment? ne fùt jamais venue en-

Corel 11 lui souhai'a presque un empêchement.

Mais, tandis quMl surveillait la chausaée, sur qu*au moins madame Matha ne revenait pas sur ses pas, une voiture s arrêta. D*un bond, ayant payé d'avance, madame Noyzé s^engouffrait sous le portail ; la clef tournait. Il s*élançait, recevait dans ses bras le grand corps palpitant, baisait une joue chaude et parfumée :

** Enfin, balbutiait-ii, enfin!

Il refermait soigneusement la porte, et sa pre* mière parole, imprudente, était :

— Vous n*avez pas aperçu la mère Matha?

Mais il réfléchit que, venant dans la direction

Ni»

Of^posée, elle n'avait pu ni la voir ni en être vue.

— Pourquoi? demanda-t-elle effrayée.

Il la rassura. G*est qu'il Favait vu passer, au loin et disparaître, très inoflensive. Bien lui en prit d'à*moindrir les choses. Madame Noyzé eut une peur horrible.

— Êtes- vous sûr?

-— Très sûr, regardez vous-même.

EUe ne vJt rien de suspect. Cependant, par excès de précaution, il tira sur les volets intérieurs les rideaux, fit la nuit, puis la lumière. Un flamboie*^ ment chaud et aune les enveloppa, supprimant la vie extérieure, remplaçant, d une atmosphère fao*

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tice, le jour si lent à mourir de ces belles journées déjà d*éré.

Il se rapprocha. Elle restait sur le qui-vive, iuspédant avec une moue Tappartement. Il lut dans ses yeux l'envie de s*esquiver et dit :

— Il y a une autro sortie, j'ai tout prévu.

Il fallut qu*il la lui montrât. Elle n*avait d*aUleurs, assura-t-elle, qu'un moment à lui donner. Il fut refroidi, converti au malaise qui leur faisait baisser la voix. Elle s*assit pourtant, comme en visite. Très correct, il demanda :

— Comment va Serge ?

Elle venait de le voir, il avait mauvaise mine.

Qu'avait-elle fait aujourd'hui? — Elle raconta ses visites.

Loin de s'unir, ils s'éloignaient de plus en plus.

Il s'imagina tout à coup qu'elle le jugeait ridicule. Il se jeta sur elle, au milieu d'une phrase, d'un élan si juvénile qu'elle partit d'un éclat de rire, étouffée sous les baisers dont il lui couvrait le visage.

Rien de plus ! Le doigt qu'elle mit sur sa bouche exprima une défense sacrée. Il goûta, dans sa déception, Taveu touchant de ses faiblesses de femme et le charme d'une suprême intimité. Déjà, dans le silence de langueur où ils s'entre-baisaient, la puissance magique de leur désir transformait toutes choses ; la clarté vive leur fut amie, Tappar-

tement soudain familier ; les périls, Theure dispa* rurent; affranchis de penser, ils s'étreignirent, dans rimpossible effort de se perdre en eux-mêmes. Madame Noyzé était devenue toute paie. Tète nue, les mains nues, son visage nu évoquant d^ardentes blancheurs, elle soupira, en prenant à deux mains le front de Lucien :

— Enfant, m*aimes-tu ? Enfant, m* aimes-tu ?

Et avec un gémissement de colombe pâmée, elle

se prosterna devant lui. Qu*aimail-elle, sa jeunesse ou sa personne? Le savait-elle seulement?

Ému, il la berça dans ses bras avec ferveur, se noya dans les yeux d'eau noire, auxquels la lu* mière prétait d'attirants et sombres reflets de boue. Il lui pénétra Tàme, en ce tremblotement moiré, et ce fut précisément l'esprit du mal, qu'il vit sur ses lèvres, qui le fascina. Il voulait connaître tout Tamour ; et les fondrières et les bas-fonds de ce grand pays inconnu, en l'effrayant, l'attiraient.

— Laurence, balbulia-t-il, soyez ma vie.

Elle répliqua :

«- Sois la mienne I

Et tous deux savaient qu'ils mentaient, mais que ce mensonge indispensable poétisait, d'un semblant de passion, leur misérable étreinte. Fut-cp l'involontaire mépris dont on paye la femme qui s'est donnée, fut-ce l'incurable défiance qui devait

ètra la rançon de leurs précaires joies, il murmura :

— Jure-moi qae tu n aimes que nwi?

11 s'élonnaii de la tu 'o ver. Toute à lui^ et ai peu k lui! Redoutable de mystère, en san àm» et en soa corps. B'ie soupira, plaiative :

•— Toi, oui, rien que toi !•••

Quand ils se retrouvèrent, âambeaax éteints, ivresse évanouie, de pi îd- pied avee la méUnoolique réalité, repris à la sensation étrangère de oa log'is de hasard, et que, presque étonnéa de vifvre, honteux aussi, un peu tristes, ils s*approcbèrent de la Tenétre, au haut de laquelle se fonçait un ciel de cré) usrule, ils aperçurent, plantée de Tautre cMé du boulevard, juste en face d*eux, la mèa*e Maiha. Madame Noyzé se rejeta en arrière :

— Je suis perdue I...

Et dans un va-et-vient affolé, elle répéta :

— Vous m'avez perdue I

Il la retint de force, eut peine à la convaincre qu'elle ne risquait rien. On ne Tavait pas^ue entrer, on ne la verrait pas sortir. Que diable! madame Matha n'avait pas les yeux du lynx pe^ir peroer les murailles. Il n'écoutait pas ses reproches, ses (^aia* tes. Il lui ouvrit la petite porte sur la cour, qui, avec un peu de résistance, céda. Elle s'élança tète baissée, disparut.

l'e80Ob 247

Il revint à la fenêtre. Décidément, c'était bien à lui que madame Matha en avait. Il jeta un ref^ard de regret sur le petit appartement où il ne viendrait plus attendre madame Noyzé : ce S6« rail trop risquer. Il résista même à Kenvie, avant de s'éclipser à son tour, de mystifier Tennemi. Il entre* bâillerait légèrement la fenêtre; la vieille s'appro^ cfaerait. rasant les volets. Drapé dans une robe Fouge de Samouraï, sous un des hideux masques japonais du mur, il apparaîtrait, brandissant un sabre et miaulant un elfroyable cri de tigre. Putelle t(Hnber en convulsions !

N'osant, il se contenta de lancer vers elle un coup de poing, qu'il n'eût pas été bon qu'elle reçût dans le nez.

Rentré chez lui, avant le dîner, il éprouva, dans son cabinet de toilette, à s^attarder sous la douche, la joie physique d'un lavage d'âme ; car il se sentait obscurément sali. Ses pensées rafraîchies, il put mesurer le chemin parcouru, depuis le soir où pour la première fois, pendant Tentr'acte de Phèdre^ il avait subi d'une façon flottante et vague l'enehante*ment de madame Noyzé. Qui lui eût dit alors qu'il pourrait préciser son désir jusqu'aux plus intimes privautés et que la réalisation les dépasserait enroref

A présent, il trouvait cela naturel. Cette bonne fortune lui semblait à peine au niveau de son mérite.

G*e8t que la jeune femme avait, sinon perdu son prestige, du; moins laissé se déformer Timage, le mirage plutôt qu*il s'était fait d*elle. Aux premiers jours, cela seul qu*il n*espérait pas triompher vraiment, la résistance qu*il lui supposait, la cuirassaient à ses yeux d*une attitude d*honnéteté. L*opinion publique ne Tentachait alors que juste assez pour communiquer à sa splendeur de fruit vivant une imperceptible tare ; elle n*en restait pas moins belle c quand même ». — Quand même I Ce mot qui était sa devise, qu elle gravait sur Ten-téte de ses lettres, qu'elle portait haut sur son front, et oCl il n^avait voulu voir d'abord qu*une affirmation de

loyauté, tandis qu*il savait maintenant à quels égarements cette bravade servait d'enseigne.

Insensiblement, elle s'était dédoublée à ses yeux.

Absente, il l'évoquait encore telle qu'autrefois, altière et impeccable, sous son masque de maîtresse de maison ou de mondaine en visite. Présente, elle lui imposait l'énigme d'un être inquiétant et nouveau, bafouant, par l'audace avec laquelle elle dépouillait toute hypocrisie, le mensonge social au milieu duquel ils vivaient. L'impossibilité de la concilier sous ce double aspect l'irritait comme un problème. Il s'imaginait naïvement qu'une femme du monde, par cela même qu'elle appartenait à une aristocratie de luxe, de manières, d'éducation, de-

Tait garder dans la faute une retenue chaste et de pudiques défenses. Il avait cette idée très fausse que le délire des sens, parfaitement légitime chez rhomme, honteux pour toute femme qui se respecte, n'est justifiable que chez les vendeuses d'a« mour qui élèvent la volupté à la perfection d'un art.

Madame Noyzé l'avait bien détrompé. Saisi par l'ivresse acre, perverse et douloureuse d'une telle révélation, il la méprisait injustement, lui, son complice.

Un remords, en songeant à Serge, lui perça le cœur. Voilà vraiment en quoi son action était lâche et mauvaise. Sans doute il causait un dommage autrement positif à M. Noyzé et courait par là des risques pires. Mais c'est envers Serge surtout qu'il se rendait coupable de torts irréparables. Il se rappelait les visites qu*il lui rendait à l'institution Gi* galle avec « Laurence ». Gomme elle était douce, comme elle apparaissait bonne et pure en son rôle de mère I 11 se la représentait aussitôt après, en un désordre de soie et de dentelle. Des mots, des attitudes lui revenaient, qu'il écartait comme du feu. Que ce fût la même femme, il n*en revenait pas I

Au salon, madame Trénis le voyant entrer, mince dans son habit noir, fut frappée de ses yeux de fièvre :

250 lV890r

— Tu n*e8 pas malade? Tu as maigri tous eea jours-ci. Qu'hs-Iu?

Il n aimait pas qu'elle fit si attention à lui, cet in<iôrét le gênait. Il répon<lit avec une sécheressa où s'exerçait déjà sa dureté masculine :

— Je rue porte à merveille. Pourquoi?

Elle soupira, résignée après quelques scènes qui avaient gâté son repos;

*- Pour rien. Tu es si loin de nous maintenant. Tu vis si en debors. Autrefois, tu me conOais tout.

Il la crut plus instruite, au ton du reproche, et répliqua :

— Je ne te cache rien ! Je désirerais aenlement que tes amies n'espionnent pas ma conduite !

Elle fut stupéfaite; il continua, raide parce qu'il ne se sentait pas la conscience nette.

•— Est*t!e loi qui autorises madame Matha à suivre mes pas, à moucharder les fenêtres des gens chez qui je vais, à m*infliger tout le jour Tobsession de sa sale tète ? Qu*est-ce qu'elle suppose ? A qui en art-elle ?

— > Lutâen 1 s*écria madame Trénis; et protestant de aon innocence avec chaleur, mai» dignité :

— Tu ne me fais pas 1 injure, j*espère, de croire que je surveille ta vie? Je ne comprends nen à ce que tu me dis ? Comment madame Matha peutelle s'occuper de tes affaires? C'est invraisemblable!

, l'bssor 251

Maïs vrai pourtant.

Il conta la chose au long, en toissflrnt supposer qu'il se rendait à Tentresol en question, pour une bonne fortune de passage : cela jeté avec la négiig^aee discrète qui devait le plus rassurer nindume Trénis. Même, il daigna préciser le nom de la jeune personne, Ilka Goiovine, une Russe. D'ailleurs, elle n*habitait pas là. S^tns insister, madame Trénîs. comme Ty autorisait seulement son expérience, leva un index amical :

-— Ces étrangères, tu sais, il faut se méfier Ce sont elles qui font souvent de lespionnage pour leur gouvernement !

Il la rassura : on ne devait pas faire à mademoiselle Ilka rhonneur de la prendre au sérieux.

^ Mon Dieu, soupira-t-etle, moi, j'ai toutes les ifidulgences. Mais ton grand-père !...

Elle ajouta :

— Je tirerai au clair la conduite de madame Mtttha. Elle aura cru bien faire. C est vrai, elle s'était inquiétée pour cette demoiselle Manon^ Nanon ?

De quoi se môlait-ellel D ailleurs, assura Lucien^ c'était fini. Il était trop raisonnable pour s*aUa(;her. Ainsi madame Noyzé, pour laquelle il convenait d*un léger flirt, il n'y pensait déjà^lus; il savait trop bien le respect qu'il devait à une femme que

ta mère recevait, etc. L*étrange était la délectation qu*il trouvait à mentir. Cela ne lai était pas encore arrivé.

Madame Trénis dit :

— Ta conRance me fait du bien. Il me seoiblait que tu ne m^aimais plus.

Et elle avait, sous sa faiblesse, tant de bonté, un si charmant sourire, qu*il eut ce cri aux lèvres :

— Maman, c'est faux I Je vous trompe à plaisir ! Il s*en retint par honte, et aussi par pitié. Un

coup de sonnette vibra, tandis que s'approchait le pas lent de M. de Vertsève.

— Voilà nos invités, dit-elle.

Lucien avait à peine salué son grand-père que les d'Ântbénar se montrèrent. S*asseyant à leurs places consacrées, ils opposèrent, au coin de la cheminée, leurs figures grimaçantes : elle, de vieille procureuse, lui, d'antique magistrat. Jamais ils n'avaient paru si ankylosés. Leurs paroles souvent en retard, comme la sonnerie des anciennes pendules, tombaient dti fond du passé. Ils étaient étroits d'idées, entichés de noblesse, bigots, pleins d'honneur.

Le colonel Gharpe, petit homme bilieux, les suivit de près. Son esprit de contradiction, sa courtoisie agressive agaçaient Lucien qu'il prenait souvent i partie ; se piquant de belles -lettres, le colonel le mettait en demeure d'expliquer les prétentions de

la jeune École poétique, tel poème d'une obscurité voulue, souvent beau et souvent insane. Il n*y voyait aucune différence :

— Messieurs les symbolistes, vos amis, n'est-ce pas, jeune homme ?

Il fondait, le verbe haut, sur une manifestation d'étudiants au quartier Latin, quand madame Dionée et sa fille entrèrent. Tant que Lucien n'avait fait que s'attendre à les voir, il n'avait guère ressenti à Tégard d'Ève-Lise qu'une sympathie inquiète, un regret de l'avoir tellement perdue de vue. Leur apparition le frappa d'un malaise disproportionné, tant il était excessif, et qui touchait pourtant au plaisir le plus aigu. Fût-ce de rencontrer le regard pur de la jeune fille? Fût-ce de toucher sa petite main gantée? Fût-ce de se retrouver en communion avec de vieux amis qu'il avait trop oubliés ? Son premier balbutiement fut pour s'excuser auprès de la grosse et bonne madame Dionée. Elle n'avait jamais suspecté sa délicatesse ni cru qu'il les dédaignait, à cause de leur position modeste. Pourtant son abandon les avait un peu peinées, elle le laissa deviner. Eve- Lise, aussi bien, ajouta-t-elle pour expliquer la rareté de leurs propres visites, n'avait pas eu un moment de liberté, toute à la préparation de son brevet supérieur qu'elle venait d'obtenir. Ce dîner fêtait son succès. Il fut confus d'y penser, non qu'il l'eût ou-

254 l'bmor

blié, mais cela avait glissé sur lui. Que n'avait-il songé à onVir des fleurs à Ëve-Lise ?

Mais comme on veaait de passer à table et qu^il s*as8eyait entre madame Dionée et le président d'Aathénar, la jeune filley qui lui faisait face, poussa un petit cri et devint toute rouge en découvrant un écrin sous sa serviette. Tout le monde resta en suspens, madame Trénis elle-même, mais M*, de Vertsève souriait, et Arsène, qui était du secret, prit un air de componction.

*— Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, mon enfant, dit madame Trénis, touchée de la vivacité avec laquelle sa filleule courait Tembrasser.

— Oh I dit EveLise, honteuse de n'avoir pas deviné, et elle sauta au cou du vieillard qui grimaça de satisfaction.

— Vous remerciez avant de savoir? C'est gentil i

Il tira de Técrin un fin bracelet d*or que de ses mains sèches il agrafa au poignet d'Ève-Lîse. Elle promenait autour d'elle un regard ravi qui remer* ciait les êtres et les choses. Tant de candeur surprit Lucien. Un bijou la mettait-il donc hors d'elle ?

Non^ c'est que la surprise venait de ce M. de Vertsève, dont la politesse glacée lui faisait presque peur. Sa reconnaissance, exprimée avec une bonne grftce simple, charma tout le monde. C'était si

aimable, cet épanouissement d'âme rose sur son pâle et délicat visage ! Ne lui savait-on pas gré aussi d'être la vivante Jeunesse ? Les d'Anthénar se regardèrent avec un très* vieux sourire. Le colonel Charpe, cette fois, ne trouva rien à redire, au contraire! Madame Dionée était attendrie. Comme on se trompe! Elle croyait M. de Verlsève avare, égoïste, desséché. Le plus étonné fut Lucien. Ne s'avisa-t-il pas d'être jaloux?

Ce n'était pas la première fois que se manifestait cet antagonisme. L'indifférence qu'affectait envers lui son grand-père, l'intérêt qu'il venait de montrer àÈve-Lise -- pour un peu, Lucien lui eût demandé de quel droit? —cette façon publique de la récompenser, tout Tirritait, car sous leurs préventions réciproques, le vrai et fatal grief était la différence de leurs âges.

Seule, elle les empêchait de se comprendre, rendait l'un hostile à toute indépendance, l'autre intolérant du plus léger joug. Aussi le dîner lui eût-il été insupportable s'il n'avait rencontré parfois les yeux d'Ève-Lise. Jamais le convenu de la conversation ne l'avait autant excédé ; soutenaiton une opinion sincère, elle lui semblait surannée ou médiocre. Ses pensées manquaient d'air; il aspirait aux propos libres, aux vifs paradoxes de ses amis les artistes. Eux vivaient, se passionnaient

256 h'EMëom

pour ce qu*il y a de plus grand au monde : la beauté. L*intelligence les grisait comme un vin I Ce pauvre colonel, qui faisait l'entendu, clignait de rœil en parlant d'un article que M. Hélys FonperS| « qui cependant, concédait-il, n'était pas le premier venu, > avait consacré le matin dans le Figaro à une statue bien étrange du Salon, d'un certain Guépratte 1 Cette statue, mais elle ne tenait pas debout 1...

— Je l'ai vue, moi I dit M. Gharpe.

— Pardon, quel article? interrompit Lucien très intrigué, car il n'avait pas lu le Figaro.

— Oui, dit madame Trénis, je voulais t'en parler. Ohl trois colonnes d'un enthousiasme! Gela m'a même surpris. Car enûn cette /o...

— M. Fonpers l'appelle un chef-d'œuvre ! ricana le colonel. Ah I ah! mais j'ai vu des gens qui haussaient les épaules devant ce chef-d'œuvre ! Moi, j'ai étudié le dessin et l'anatomie, j'en puis parler. M. Fonpers est peut-être très fort comme poète — il prononçait j^ot^a^e — mais je le mets au défi...

Lucien n'écoutait plus ; il connaissait si bien le thème : cet inavoué mépris des gens célèbres, cette envie, cette rancœur contre la renommée dont ils jouissent et la bohème dorée qu'on leur suppose. Il piétinait d'impatience, tant il lui tardait de passer au salon pour y déployer l'article de Fonpers. Lui

qui lisait chaque matin le Figaro^ juste aujourd'hui... Que Guépratte serait heureux! Et son amie Olga, cofume elle serait fièrel Fonpers avait peutêtre pensé à elle, en écrivant cet éloge. Du moins, le sourire, le regard grave et ardent avec lesquels le remercierait la jeune Russe, lui étaient-ils peutêtre apparus d'avance ? Les Braûm n'espéreraient plus, maintenant acheter VIo au prix dérisoire qu'ils avaient eu l'aplomb d'offrir! Heureusement Guépratte les avait ajournés, peu pressé, en sa noble pauvreté, de se débarrasser sitôt de cette œuvre qu'il aimait.

Tout cela roulait pêle-mêle dans son esprit, et il s'efforçait au maintien conciliant de quelqu'un qui ne veut pas se défendre, tandis que M. Gharpe répétait :

— Allez, jeune homme, vous avez beau dire...

« Au diable I Au diable ! ji répondait le sourire crispé de la victime. Heureusement, madame Trénis fît diversion. Lucien pensait :

« Voilà Guépratte connu d'un coup, apprécié, discuté. Cet article, signé d'un tel nom, aura un vif retentissement. Gest bien^ ce qu'a fait là Fonpers, c'est brave ! »

Une joie enfantine et délicieuse l'inondait. II eût voulu voir la stupeur, l'émotion de Guépratte. L'article, dès qu'il put le parcourir, après s'être excusé

sur rimpatience de son amitié, dépassa ses espérances. Comme c'était dit, et quelle vivacité d'arguments 1 A la fin, une merveilleuse et lapidaire phrase dressait le marbre en sa blancheur et son relief pathétiques ! lo se cabrait, farouche d'épouvante : aveugle qui ne Tadmirait pas !

Ses yeux, en se relevant, rencontrèrent le pensif visage d'Ëve-Lise, qui seule s'intéressait à lui. Comme si elle pouvait le comprendre, il lui confia son enthousiasme, forçant la voix contre le silence aux écoutes de M. de Vertsève. Mais bientôt, il s'étonna de sentir que, par sa seule présence, elle le ramenait peu à peu au calme. Ses yeux couleur pensée exerçaient sur lui la fascination douce qui s'exhale des fleurs. Et voilà qu'une singulière timidité l'embarrassait ; il se rappela quelle absurde supériorité, assis derrière elle, dans la baignoire du Théâtre-Français, il s'était attribuée, pour la pauvre connaissance qu'il avait des choses de Tamour. Combien elle lui était supérieure, en sa chaste ignorance, en sa pureté d'hermine 1 L idée qu'il était souillé revint plus forte en lui, ce fut du dégoût. Un attendrissement lui serrait la gorge ; il eût voulu s'agenouiller devant elle.

Cependant il ne l'aimait pas, et lui port&t-il de l'afTection, ce sentiment n'avait rien de commun avec ce qu'il avait ressenti pour Clotilde Hardeuil,

l'bsbor 259

vierge comme elle, chaste et haute petite &me ! Le devina-t-elle par une obscure sympathie ? SUe dit :

— J'ai eu beaucoup de chagrin en apprenant le malheur de vos amis, je ne voulais pas y croire. Ce qu'on a dit est si affreux !

Elle lui parla de Glotilde avec une délicatesse qui le toucha. Il les comparait, si dissemblables : Tune captivante de vie et d'allégresse, avant que la douleur en eût fait l'ombre d'elle-même ; l'autre, calme et grave, avec sa grâce mystérieuse. Gomme un homme étourdi, au soleil, par l'odeur capiteuse des roses, il trouvait doux de respirer, dans l'ombre du cœur, ce parfum ténu de violettes blanches, ce parfum suave de jeunes filles. Alors, il douta s'il n^allait pas chercher bien loin une malsaine ivresse, quand le bonheur était là, peut-être. Mais l'idée d'aimer Ëve-Lise ne lui était jamais venue, encore moins de l'épouser, non qu'il tînt à l'argent, mais toute son éducation avait été dirigée vers un mariage riche ou assorti. Il ne lut pas plus avant dans son àme, cette fois : tout y redevint obscur. Il ne savait qu'une chose, c'est que cet instant était bon.

Malheureusement la soirée s'évanouit vite, et quand leurs hôtes furent partis, Arsène, qui, malgré les objurgations de Nanische, s'était refusé à la lui remettre au salon, lui présenta une carte sur un plateau.

S60 l'issob

C'étaient quelques mots griffonnés en hâte par Olga Souwrieff, dans la loge des concierges. Elle était repartie comme une folle.

/i « Guépratte, sans connaissance, était au plus mail »

L'interne blond qui raccompagnait Lucien et Symore, huit jours après, le long des couloirs de rhôpital Necker, leur répétait, avec une assurance blasée sur les caprices de la mort :

— La fièvre typhoïde suit son cours. Elle a une marche franche. C'est une question de soins. Le patron a d'abord eu peur, mais maintenant il répond du malade I

Le patron, c'était Favas.

Averti tard, parce que mademoiselle Souwrieff ignorait son adresse et n'avait pu l'obtenir de Guépratte pris de fièvre et de délire, il avait fait d'urgence transporter 'le sculpteur à Thôpital dont il était médecin en chef, dans une petite chambre, où, à force de supplications, mademoiselle Olga obtint, par sa protection, non de veiller son ami, mais d'entrer le voir plusieurs fois par jour derrière l'interne ;

262 l'bbsor

le reste du temps, elle se tenait dans une avantpioce, importune dans ses instances pour seconder les infirmières et se consumant d'impuissance. Fon- P'jrs,dèsle lendemain, était accouru aux nouvelles. Cette singulière malechance le privait des remercîments de Guépratte, mais non de ceux de la jeune Russe. En l'état d'émotion extraordinaire où elle était, elle céda à un élan irréfléchi ; son âme généreuse déborda de passion contenue. Lucien, que le hasard avait rendu témoin de la scène, se rappelait le silence de malaise qui avait régné, quand Favas, humilié de son rôle muet, avait, avec une autorité un peu raide, coupé court à la conversation et abrégé la visite.

Fonpers, blessé, une fois dehors s'était permis quelques brocarts, dont Lucien, malgré son estime pour le médecin, n'avait pu s'empêcher de rire. Il se demandait à quel mouvement Favas avait cédé. Irritation, jalousie? Mais à quel titre? s'en était-il même rendu compte? Il avait toujours voué, d'ailleurs, une antipathie instinctive au talent et à la personne de f'onpers, qui, depuis ce jour, la lui rendit. Lucien, alors, n'avait pas pris la chose au sérieux. Maintenant, son imagination travaillait.

La veille, dans Tavant-pièce où se tenait mademoiselle Souwrieff, Favas, seul avec elle, lui parlait avec vivacité, et elle répondait de même ; la porte

l'b8»or 263

ouverte, ils s'étaient tu en Tapercevant : elle avait un air d'irritation blessée. Favas lui disait-il donc du mal de Fonpers, ou ce qu'il croyait la vérité ? La mettait-il en garde contre ce séduisant et dangereux corrupteur ? Si invraisemblable que cela parût, un ou deux mots surpris, mais peut-être mal entendus, le faisaient supposer à Lucien.

Dans ce cas, Favas était bien maladroit, et mademoiselle Olga ne lui pardonnerait jamais une intervention aussi indiscrète et, sans doute, aussi peu justifiée I D'autre part, elle devait bien sentir un ami dans cet homme qui venait de sauver Guépratte ? Bon I voilà qu'il forgeait de toutes pièces un roman I

— J'ai rencontré hier Carbon, dit Symore.

— Et il t'a invité à déjeuner

— Qui te la dit? fit le peintre étonné.

— Tu as accepté, et aussitôt il s'est dérobé sous un prétexte ?

— Mais comment le sais-tu ?

— C'est donc vrai ?

Symore en convint ; Lucien, en riant, lui expliqua le personnage :

— Vingt fois il m'a offert sa protection, et quand je lui ai demandé de faire avoir des commandes officielles à Guépratte, sais-tu ce qu'il m'a répondu ?

264 l'bsboe

— Oh I certainement, dès qu'il fera de l'art se-

rieuxt

— Eh bien, moi, 6t Symore, précisément hier, il m*a dit qu'il reconnaissait un grand talent à Guépratte, et qu'il lavait toujours déclaré I

— Oui, maintenant que l'article de Fonpers a rendu VIo célèbre ! Cela le peint 1 Le succès, oh 1 alors il se prosterne 1 Le talent tout seul, il lui marche dessus 1 Dire que tous les hommes sont ainsi.

Oui, le succès, ou la fortune qui en tient lieu! Que de fois Lucien s'était dit, devant des amabilités de gens du monde, des bassesses de fournisseurs, la façon dont un domestique lui ouvrait la porte d'un salon : « C'est mon costume qu'on salue. Pauvre, de quel mépris ne m'accablerait-on pas I »

Symore souriait, en sa philosophie tranquille dont rien n'altérait la bonne humeur. Il demanda : • — Te reverrai-je avant mon départ?

11 allait s*installer, pour y faire du plein-air, à Mariette, dont la plaine, si belle au crépuscule sous une lune large et ronde, dont les bois de pins rougeàtres pénétrés d'un jour vert, lui avaient déjà fourni de savoureux motifs. Il y retrouverait des amis, voire des indifférents, entre autres Jorkins, avec Manon,

— Âh I fît Lucien, pincé légèrement, cela dure toujours ?

Mais n'avait- il pas mieux? Manon, avec son corps parfait, si habitué à sortir de la geûne des robes pour poser comme modèle qu'il gardait, dans Tamour même, un maintien de statue blasée sur l'admiration qu'elle inspire, valait-elle madame Noyzé pour le piquant et le ragoût des caresses? Avait-elle ce goût de chair défendu, de péril, d'infamie? Non. Aussi, par vantardise, fut-il tenté d'avouer son adultère ; par bonheur il se ressaisit à temps, comprenant qu'il allait commettre une lâcheté, et que Symore, si indulgent à toute faiblesse, l'estimerait moins.

Il se contenta de dire :

— Je vais prendre des nouvelles de madame Noyzé. Accompagne-moi, c'est sur ton chemin.

Le peintre ne lui demandant pas : — u Est-elle donc souffrante ?» il expliqua négligemment :

— Elle a la grippe, elle garde le lit depuis huit jours.

Le silence persistant de Symore indiquait un parti pris; Lucien en fut piqué comme d'un blâme. La langue lui démangea encore plus. Il murmura :

~- J'ai rencontré hier Tarpin-Malus qui sortait de chez les Noyzé. On dit qull est bien avec elle ?

Pourquoi cette bravade, qu'il devait immédiate-

266 l'ksbob

onent regretter? Voulait-il faire parler Symore? Trouvait-il une inexplicable perversité à déconsidérer celle qu*il appelait maintenant sa maîtresse? Il insista :

^ On le dit, n'est-ce pas? Et qu'il Tentre tient? Le mari là-dedans joue un singulier rôle 1 Qu'en penses-tu? Et la femme? Mais c'est sans doute une calomnie?...

Sa voix s'altérait ; il avait enfoncé sa main, involontairement, dans ce fagot d'épines, et les épines le griiïaient et le lacéraient. Bien que ce jeu dangereux lui fît mal, il y trouvait une honteuse volupté. Non qu'il crût fermement qu'Ëlle fût asservie au vieillard, mais il doutait, et, chose étrange, le don d'elle-même, qui aurait dû le rassurer, le rendait incrédule, parce qu'il avait peine à y voir une faute sans précédents. A présent le hantait tout ce qu'il avait cru lire dans ses yeux de boue noire, sur ses lèvres frémissantes, les preuves sans nom, les stigmates invisibles, ce qu'inspire une rose qu'on sait qu'une limace a baisée. Avant d'avoir parlé, il doutait encore ; depuis, la vertu fatale des mots prononcés lui inspirait presque des certitudes. Mais en ce cas, n'aurait-il pas dû s'indigner davantage !

— Qu'est-ce que tu en penses, toi, de madame Noyzé ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.

Symore répondit avec douceur, mais netteté :

l'sssor 267

— Je ne pense rien.

Puis il tourna la tête et regarda Lucien en face. Ce fut un clair regard, grave et profond comme une conscience.

« Je sais, voulait dire ce regard, mais je ne parlerai pas. »

Et son sourire, clairvoyant et amical, semblait le plaindre. L'autre baissa les yeux. Un silence suivit,

— Pourquoi ne pas venir cet été à Mariette ? demanda Symore. La campagne te ferait du bien, avant ton année militaire? Tu peindrais, tu marcherais, tu ferais de la bicyclette, tu t'entraînerais de façon à supporter les fatigues du régiment ?

Qu'allait-il lui rappeler là I Lucien n'envisageait plus qu'avec horreur son service de fantassin. D'abord résigné, lors du tirage au sort, il avait vu se rapprocher la lourde corvée avec ennui d'abord, puis répulsion. Soldat? Gela ne lui représentait que des chambrées malpropres et des compagnons grossiers. Que n'avait-il à faire valoir un cas de réforme, que n'était-il malade, pour obtenir un ajournement? S'il l'obtenait, il pourrait au moins travailler, pousser ses études de droit, tendre à un but intelligent. Mais le travail, n'y avait-il pas renoncé depuis des mois? Une paresse, faite de langueur sensuelle et d'apathie, l'engourdissait.

Du jour où il |avait trouvé madame Noyzé belle,

268 L'itsoR

— et ce jour-là, I*adultère avait commencé pour lui,

— 8oa désir avait été une lèpre gagnant d'heure en heure, et qui maintenant lui rongeait le cœur. Il se sentait ridiculement jeune et pourtant vieilli, dépouillé d'illusions, plein d*ardeur encore à vivre et à jouir, mais d'ardeurs sèches et égoïstes qui ressemblaient à ces prurits d*estomac malade où les dégoûts alternent avec les fringales.

— Je vais voir ïeiJoconde, dit Symore, comme ils passaient devant le Louvre ; viens donc I

Le ton dont il prononça ces mots rappela le jour où, étant allés s'inscrire à la mort de Hardeuil, Lucien avait résisté à une invitation semblable, hypnotisé qu'il était par Fonpers, ce maître en Tart de vivre, qui, en lui inspirant une juvénile idolâtrie, avait, par ses théories et ses exemples, contribué plus que personne à le démoraliser.

Une minute, arrêtés en face l'un de l'autre, Symore et Lucien se regardèrent. Ce dernier hésitait, pris au scrupule d'un de ces choix en apparence indifférents, mais sous lesquels se débat la vie poignante : petits drames intimes tenant dans un silence ou dans un sourire, petits cailloux inoffensifs dont la chute suffira pour élargir, dans Teau, des cercles infinis 1 D'un côté, la préférence donnée à un haut idéal, à la Joconde de mystère et d'incomparable beauté ; de l'autre^ le retour à la trom-

peuse et équivoque créature qu'était madame Noyzé. « Viens I » disait la face loyale de Symore, et c'était de la probité encore que son silence, car il ne voulait pas violenter son ami : il attendait une décision libre et virile. Oh ! tous deux se comprenaient! Lucien bégaya :

— Je ne peux pas, j'ai promis...

Symore répondit :

— Adieu.

Il attendit une seconde encore, puis s'en alla. Lucien faillit courir après lui. Cette séparation ressemblait à une rupture. Ils ne s'étaient pas donné la main. Pourquoi? « Mais non — s'afflrma-t-il, par besoin de se mentir, — ce n'est rien. »

Et il sentait au contraire que c'était beaucoup.

Gomme il traversait la place de l'Opéra, un omnibus faillit l'écraser, et lui rappela brutalement la peur que madame Noyzé à son bras manifestait en se faufilant entre les voitures, ce soir mou d'hiver où sa jaquette d*astrakan exhalait un parfum de fourrure. D'autres parfums d'elle, alors, le hantèrent, et jusqu'à cette dolente odeur d'éther, qu'un flacon répandait, à côté de son lit, quand, deux jours auparavant, il l'avait surprise, alanguie de fièvre, et qu'un brusque transport, effrayé et furieux comme un crime, avait mêlé leurs lèvres, au risqué d'être surpris. Il revit, à quelques centimètres de sa poi-

trine, le timon du loard omnibus esquivé par miracle. Superstitieusement il se dit :

« C'est uu présage, je ne dois pas aller chez elle I »

n trouvait ridicule la répulsion que sa mère montrait envers le sel répandu ou le pain posé à l'envers ; cela ne Tempéchait pas certains soirs de se dire, en éteignant sa bougie :

« Si le champignon lumineux de la mèche s*éteint avant que je sois installé dans mon lit^ un malheur m*arrivera. »

Ou bien il comptait jusqu^à un certain chiffre, très vite, en rattachant à cette vitesse la probabi* lité de tel événement. La nuit, sa conscience parlait plus haut que le jour. Il avait alors des appréhensions vagues ; un péril inconnu l'enveloppait. Le matin dissipait ces malaises. Tout à coup, pensant à Serge, il se rappela qu'on était au jeudi, jour de sortie. Serge aurait peut-être obtenu de quitter tout raprès-midi Finstitution Gigalle. S'il allait le rencontrer?

Il sonna chez les Noyzé. Ce fut la cuisinière qui lui ouvrit, une femme énorme, rouge comme braise, et dont le flegme suisse s'alourdissait d'une constante ivresse, qui, pas plus que celle des cochers anglais raides sur leur siège, ne Tempéchait de remplir son service.

— Louisa est donc absente ? demanda-t-il, parce

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qu'il s'attendait au visage pâle de la femme de chambre.

Avec une lenteur de bœuf qui rumine, la cuisinière mâchonna :

— Louise, il est sortie à Versailles. Son maman est très malade.

Et le laissant s'annoncer seul, en familier de la maison, elle rentra dans sa cuisine, où Tattendait une bouteille de bordeaux entamée.

Lucien grimpa lentement Tescalier, pénétra sur la pointe du pied dans le salon et le boudoir. Il avait oublié de s'enquérir : il se pouvait que M. Noyié fût à la maison, ou Serge. Il préférait qu'on ne l'entendît pas. Une bouffée de chaleur lui était montée aux pommettes, ses tempes bourdonnaient, un espoir irrésistible le poussait.

Dans le couloir qui menait à ]a chambre de madame Noyzé, il retint son souffle. Arrivé à la porte, il frappa et entra. Un paravent masquait le lit, mais non la glace. Dans cette glace, une vivante image se déchira. Trop tard ! 11 avait vu madame Noyzé relevée sur ses oreillers et souriant à Tarpin-Malus qui, assis sur le lit, lui introduisait familièrement la main dans la gorge. Au bruit, il se dégagea avec tant de brusquerie que, de la blanche poitrine découverte, jaillirent des billets de banque qu'il venait d'y enfoncer.

tn L'nsom

Locien paraissait. Foudroyé par leurs regards, il bégaya :

— Pardon, madame, je croyais Serge ici.

Et dans son trouble, il regardait Tarpin-Malus ramasser les billets de banque. Madame Noyzé les serra sous son traversin. Aucune explication ne fut donnée; les deux complices paraissaient d*autant plus irrités qu'ils avaient eu plus peur. Elle dit seulement, et il admira le sang-froid avec lequel elle redevenait eUe-méme :

— Serge s*est fait punir. Il ne viendra pas.

Il murmura :

— Combien je regrette, j'espérais le trouver

Et il s'efforçait au naturel de quelqu*un qui n'a rien vu, qui ne se doute de rien. Après tout, les autres pouvaient le croire : le paravent cachait la vue, et déjà Tarpin-Malus, reprenant contenance, s'accusait d*avoir laissé échapper si maladroitement les billets, au moment où il les comptait. Il prononça gravement, de son ton le plus officiel :

— Ainsi, madame, vous voudrez bien avoir la bonté de remettre ce compte en règle à votre mari, que je regrette de n'avoir pas trouvé?

Sa montre, consultée à propos, lui rappela un Conseil d'administration qu'il devait présider.

— Je ne vous retiens donc pas, dit-elle, et elle

s'excusa de ce qu'il n*y eût personne pour le reconduire.

— Mais je me retire aussi, dit Lucien la rage au cœur.

Espérait-il qu'elle lui dirait :

(( Restez ! »

Elle n'en fît rien.

Force lui fut donc d'accompagner le vieillard. Il l'escorta un moment; à le voir revenu de son émotion et marchant d'un pas guilleret, presque cynique, il eut une tentation folle de l'agonir d'injures, de lui aplatir son chapeau sur la tête, de lui défoncer les reins à coups de pied. Il s'assura en le quittant, au détour d'une rue, que le vieux renard s'éloignait pour tout de bon ; alors, il ne fît qu'un saut jusqu'au petit hôtel .

La porte était ouverte pour permettre à un garçon épicier de transporter des bouteilles vides. Oet homme tournait le dos quand Lucien se jeta dans le vestibule. Nul ne le vit.

Emporté par son élan, il fit irruption dans la chambre de madame Noyzé. Elle ne parut pas étonnée. Elle le regarda s'avancer vers le lit, si tranquillement qu'il fut déconcerté, car il s'attendait à la voir agitée, non à ce qu'elle l'afirontât avec cette impudeur sereine. Même, il crut lui surprendre aux lèvres ce pli d'ironie qu'il redou-

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tait tant, car toute raillerie crucifiait sa vanité. Son élau tragique arrêté net, il ne conçut plus que le grotesque et Todieux de l'aventure. Il revoyait l'image dans la, glace. Déchirée, anéantie, elle n'en subsistait pas moins. Cela le crevait d'être ainsi dupé, bafoué. Sa jalousie était faite d*horreur pour elle et de pitié pour lui-même. L'humiliation qu'elle devait éprouver lui était chose intolérable à penser.

Bien que s'accordant le droit de Toutrager, une pudeur lui scellait la bouche. Il eût voulu n'avoir pas vu, ignorer tout, douter encore; en même temps, c'était le soulagement d'un abcès, que le bistouri perce. Elle restait étendue mollement, résignée, presque indifférente. Il eut envie de l'étreindre et de l'étouffer. Jamais elle ne lui avait attisé à ce point les moellesi qu'en cet instant où il lui fallait la perdre. Mais la perdait-il vraiment?

Oh I lâche ! La chambre, le lit, ce charme de fausse malade, tout l'attendrissait d'une pitié qu'il savait abjecte. Tant de fureurs contradictoires le soulevaient hors de lui, et il étouffait d'impuissance. Rester digne dans cet effondrement restait son dernier souci ; mais comment l'être, comment parler sans emphase, se taire sans bassesse? Ce silencei en se prolongeant, devenait pour lui une telle angoisse que des larmes lui brûlèrent les paupières.

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Il déclara :

— Je ne vous reverrai de ma vie.

Elle ne répondit pas. 11 s*enhardit :

— Pourquoi m'avoir menti ?

Toujours le même silence, les yeux au plafond^ la respiration lente, soulevant d*un rythme égal la poitrine ; sa main, aux doigts chargés de bagues, pendait nue sur le drap.

Il balbutia :

— Je vous aimais tant, pourquoi n*avez-vous pas été franche? J'aurais compris, j'aurais souffert, peutêtre vous aurais-je aimé quand même!... Mais parlez I s'écria-t-il tout d'un coup. Dites-moi quelque chose ! Mentez, au moins I Inventez encore une histoire !

Il allait lui jeter à la face Tâge de cet homme. La honte le retint. Lui qui ne payait pas, de quel droit se plaignait-il? Tarpin-Malus achetait des faveurs vénales. Lui, les volait. Laurence Taimait pourrien, il était son obligé, il lui devait des remerciements! Il essaya de rire, puis la rage lui revint au point qu'il crut suffoquer, Il lui tenailla le bras avec violence :

— Avec ce vieux, bégaya-t-il, avec ce vieux I Oh ! oh!

Gomme elle le regardait toute pâle, sans se plaindre, et que son sourire voluptueux et ironique

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défiait l*6tau de la douleur, il pensa au bracelet Doir dont Tavait marquée son mari. Voilà qu'il se ravalait à M. Noyzé, mainteuaut I II tomba à genoux, baisa éperdument lamaiu nue.

— Mais dites-moi un mot, mais défendez-vous donc, mais vous me rendez fou ! Ah ! que je vous déteste I

Elle le contemplait toujours, de son bizarre sourire, avec ses attirants yeux d*abîme. Il se releva, résolu à fuir ; elle lui faisait horreur.

— Adieu !

Et il gagna le bord du paravent.

Là, il répéta :

— Adieu !

Puis, comme il allait disparaître, son cœur, oscillant comme une masse de plomb, Tentraîna d'un seul coup, rabattit pantelant sur elle. Ce fut une mêlée de râles et de baisers, où les mots inachevés, imprimés en morsures, les assouvissaient de haine et d'amour.

Un cri traversa leur cauchemar, un souffle d'épouvante hérissa leur chair. Serge était là, qui les regardait.

Ce fut abominable. Il ne s'en allait pas. Il ne bougeait pas. Il les regardait, et sa stupidité douloureuse leur faisait atrocement mal. Ce visage d'enfant, frais et candide, prit soudain une exprès-

sion si déchirante et si affreuse que madame Noyzé, qui se tàtait les tempes comme au sortir d*uii coup de foudre, courut à Serge, Tenlaça de ses bras et, presque agenouillée, implorante, le retint comme s'il s*il allait tomber :

— Mon petit, mon petit Serge, mon chéri, mon enfant I gémissait-elle dans son égarement, et elle criait à Lucien avec un mépris haineux :

— Mais allez-vous-en I Mais allez*vous-en 1

U demeurait médusé, fasciné, les yeux dans les yeux de Serge, et ce qu'il y voyait le glaçait. S*il eût osé, comme il se serait prosterné, mendiant son pardon I Ce regard vieilli de dix ans, ce regard clairvoyant et vengeur, ce regard aigu comme un cri, il ne put le supporter. Il passa en s*effaçant devant la mère et le fils ; au moment de sortir, il essaya encore de se raccrocher au visage de Serge. 11 ne reconnut plus Tadolescent, si changé qu'A ne semblait plus un enfant, mais un homme. Non, pourtant ! Serge était encore le petit Serge d'autrefois ! Lucien le vit pencher la tète vers lui en souriant comme pour lui pardonner en un baiser de paix, — il osa le croire ! — et Serge lui cracha au visage.

Lucien crut mourir. Ne pouvant se venger, n'osant se plaindre, avec un haussement d*épaules désespéré il s'esquiva, trébuchant aux meubles.

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comm6 itre. Derrière loi, des sanglots éela* tarent.

Il se sauvait, essuyant machinalement du revers de la main la salive qui coulait sur la joue. Qu'il eût voulu pleurer ! Le remords, cette fois sincère, le torturait! Qu'il lui eût été doux de se confesser à quelqu'un ! Gomme il comprenait enfin sa faute, sa très grande faute, sa première véritable infamie, celle qui, pendant des années, devait empoisonner son orgueil et tourmenter ce qui restait en lui de droit, d'honnête et de bon. Ce n'était pas la brûlure de Toutrage, c'était le regard de Serge qui le poursuivait ! Et cette idée que le mal qu'il lui avait fait était irréparable 1 II évoquait alors un autre regard, d'infinie douceur, celui d'Ëve-LisCf on autre encore» chaste et fier, celui de Glotilde.

Un tel rapprochement, en cette circonstance, était sacrilège^ il le savait, mais se disait :

« Que penseraient-elles de moi si elles pouvaient deviner ! ... »

Gela centuplait sa misère, et il y trouvait cependant une douceur inexplicable et l'espoir d'un de ces pardons immérités que la clémence de la vie parfois réserve aux pécheurs.

Il n'osa scruter l'avenir : tout y était trouble et orageux comme son àme. Retombé dans la boue

aux premiers coups d'aile de son essor, il éleva une obscure supplication sans paroles, qui confessait sa faiblesse, sa vanité, sa luxure, tous ses bas instincts d'homme, et qui demandait grâce et jurait expiation, en un serrement de cœur inexprimable.

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