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PREMIÈRE PARTIE

Cf

Lucien Trénis, ajourné l’hiver précédent, devait se représenter devant le conseil de révision.

Il s’éveilla triste, cette corvée lui gâtant la journée. Il éprouvait pour les actes collectifs de la vie un éloignement maladif. La foule l’oppressait. Un enterrement, un mariage, l’atmosphère d’un bal ou l’électricité d’une salle de théâtre surexcitaient ses nerfs à l’excès.

Il craignit l’épreuve. Dans une des immenses salles du palais de l’Industrie, la Loi, en gendarme, le saisissait. Désormais il ne s’appartiendrait plus. Nu comme au jour de sa naissance, on allait mesurer son corps, palper ses membres. Il ne serait plus un être de luxe et de sélection, mais, marqué d’un chiffre pour la boucherie, une des mille bêtes fauves de la guerre, toujours menaçante, possible demain.

Qu’elle éclatât, il partirait. Peut-être alors la Marseillaise , qu’il jugeait vulgaire, s’enflerait-elle d’un souffle sacré. Il marcherait d’un pas rythmé, emporté par un torrent d’épaules. Sous le feu, il se battrait

bien comme un autre. Les Trénis n’étaient point lâches, témoin son grand-oncle de Boisfort et son père, tués l’un à Sébastopol, l’autre à Gravelotte.

Mais l’ennui du service militaire, la corvée des démarches, l’employé grincheux de la mairie, voilà ce qui le hantait. Puis, la pudeur d’affronter tant de jeunes gens, les uns ironiques, les autres brutaux, comme au collège, les soirs de rentrée, si pénibles pour le nouveau.

Conscient d’être resté, à la veille de ses vingt-trois* ans, un enfant de rêve et de solitude, orgueilleux et timide, sachant mal affronter les êtres et les choses, était-ce pour se donner courage et s’affirmer homme, qu’il avait fait de cette nuit une voluptueuse aventure? En amenant dans sa chambre l’étrangère blonde qui dormait si paisiblement, dans son lit, quelle compensation puérile, quelle protestation hardie avait-il cherchées dans les baisers de cette jolie personne, modèle à ses heures, Mary Burns, pour les initiés Manon?

Le nom lui parut joli, et il appela, doucement :

— Manon !

Elle ne bougea point. Elle tenait son bras nu ramené sur ses cheveux de soie claire, qu’elle avait tressés pour la nuit en une natte d’enfant. Dans le jour filtré des rideaux, l’ovale de son visage s’allongeait sur l’oreiller. De l’ombre baignait le creux de ses paupières, le coin de sa bouche ; une petite oreille, d’une fraîcheur de nacre, se détachait. La gorge délicate se soulevait avec une lenteur paisible, une ondulation profonde comme celle de la mer, dont elle rappelait la puissance mystérieuse et le soupir très doux. Penché sur cette poitrine, il y regardait naître et mourir le flux et le reflux de la vie.

— Manon ! dit- il encore.

Elle lui échappait, aveugle et sourde, inoffensive et inquiétante, dans le mystère endormi de l’être. Il l’avait vue pour la première fois chez le peintre Symore, un ami de collège. Elle posait, les épaules et la gorge découvertes. Symore la traitait en camarade, d’un tutoiement dont la familiarité n’avait rien d’exclusif et de jaloux.

« Non ! non ! déclarait-il depuis, la place est libre et si le cœur t’en dit?... »

Certes ! Un dîner offert à propos, une soirée au cirque, prolongée dans une brasserie pseudo-littéraire, quatre ou cinq rencontres, assez pour s’éprendre d’une passade, et amener la jeune femme à un de ces jolis abandons qui ont la saveur d’un fruit croqué sur la grande route : voilà comment Manon, retrouvant la veille, au café, Lucien, en compagnie du gros Carbon, lui avait souri tendrement et, cédant à ses prières, avec cette franchise qui tenait lieu chez elle de vertu, lui avait fait la grâce de le suivre, docile amie d’un bonheur qui n’engageait pas l’avenir.

D’y penser, cette facile victoire exaltait son amour-propre. Il vouait à Manon la reconnaissance attendrie qu’on doit à une charité spontanée, et que rien de vil n’entache. Car, affranchie par la libéralité d’un ancien amant, mort d’une affection de poitrine, à Biskra, elle ne dépendait que d’ellemême, et de ses caprices. Et la voluptueuse nuit, au clair de lune de la veilleuse, lui revint, chaude aux lèvres comme un parfum de sucre et de gingembre, sans cette honte qui suit, d’ordinaire, les ivresses des sens. Elle avait, en effet, gardé une noblesse de lignes, et le charme souverain de la beauté, qui subsiste par delà l’oubli de la pudeur et le désordre de la volupté. Pourquoi ressentait-il ce malaise?

Inassouvissement du cœur^ déception du désir, regret de n’avoir pu, bras liés et visage contre visage, pénétrer l’inconnu de cette âme, descendre au fond de l’eau magique de ces yeux verts ; ou bien, jalousie absurde, en songeant à tous ceux qu’elle avait reflétés, penchés comme lui et inquiets du même trouble, dans le miroir de ses prunelles? Simplement, ce sommeil persistant le choquait-il comme un acte de sans-gêne, presque une impudeur? Il ne sut, touché peu à peu d’une pitié protectrice, retenant son souffle pour ne pas disperser le refuge fragile, les limbes où flottait cette âme.

Sans bruit, dans son cabinet de toilette, il se douchait d’eau glaciale, avec un secret orgueil à raidir ses membres jeunes. Le gant de crin rougit sa peau ; il respira, léger, un

sang fluide au cœur. Ses poings, levés en haltères, frappèrent sa poitrine, qui sonna. Il jouit à se découvrir des réserves de force et de santé, malgré sa délicatesse dont on s’inquiétait parfois. La faim joyeuse criait en lui. Une clef tourna dans la serrure. Drapé d’un peignoir, il courut au-devant de Nanische, la vieille nourrice alsacienne qui, depuis vingt-deux ans, les servait, sa mère, son grand-père et lui.

— - Chut, dit-il.

Elle tenait en main le plateau du déjeuner et, oppressée par son asthme, reprenait haleine après quatre étages et un dédale de corridors; car Mmo Trénis habitait au premier, et Lucien, avide d’indépendance, depuis six mois occupait, sur la façade opposée, un atelier sous les toits. La bâtisse aussi vaste qu’une caserne, des escaliers différents, et la tolérance des concierges gagnés par Nanische, lui permettaient de risquer avec précaution cette introduction furtive d’une amie. Ce qui, fréquent, eût été d’une inconvenance grossière, restait ainsi une frasque de jeunesse que Mme Trcnis ignorait et que Nanische, indulgente au fond, traitait avec une indignation boudeuse.

Il déclara :

— Tu vas me monter une autre tasse de chocolat !

Elle comprit. Ses gros sourcils se froncèrent, toute sa figure de pomme jaune et rose se plissa :

— Oses-tu ? fit-elle.

Et dans une velléité de résistance qui rendait plus dur son accent d’Alsace :

— Che n’apporterai pas d’autre tasse.

— Eh bien, je ne déjeunerai pas.

Elle entra vraiment en colère, le toisa de ses yeux gris. Ne trouvant rien à répliquer, elle murmura :

« Si c’est possible ! » et tourna les talons.

Lucien l’entendit tousser en s’éloignant, et fut ému, sachant qu’elle pliait. Il se reprocha le ton de sa réponse, revit le dos humble s’enfoncer dans l’escalier. Il fallait qu’elle l’aimât bien, pour servir ainsi ses

« Maries Poupées », comme elle les appelait d’un terme méprisant, nuancé de bonhomie !

Il achevait de s’habiller, quand elle revint, avec un second bol et des rôties.

Merci, Nanische, tu es gentille.

Elle bougonna :

— Elle dort donc, la princesse? C’est-il celle de la dernière fois?

La curiosité lui revenait, bon signe! La curiosité, grand aiguillon et distraction suprême, dans la vie terne des pauvres gens, seul défaut de la servante et qui, chez elle, n’était pas une bassesse, mais une forme aiguë de l’intérêt qu’elle portait à ses maîtres. Lucien ne s’y trompa pas et dit, à mi-voix :

— Elle est bien plus belle!

— Ah! fit Nanische, mi- sceptique, mirailleuse, satisfaite pour-

tant, par amourpropre pour lui.

Mais sursau-

— Chut, dit-ti..

— Et si ta mère savait ça ! Tu n’as pas de honte?

— Tiens, fit-il en rapportant de la

L’Essor

Lucien rentra dans la chambre. Manon, assise, regardait autour d’elle. Ses yeux, pareils à de pâles émeraudes, foncées à l’ombre et claires au soleil, suivaient chacun de ses gestes, tandis que son visage gardait une indolence réfléchie. Elle sourit au déjeuner, qu’il disposait sur un guéridon, but à la tasse; le pain grillé craquait sous ses dents ; et, ce faisant, elle prenait une expression nouvelle, de grâce enfantine et animale. Alors il se rappela comme elle avait peu parlé. Son silence expressif et le jeu de sa physionomie étaient son plus grand prestige. Qu’eût-elle dit, d’ailleurs, qui n’eût paru banal?

Le silence pourtant pesait. A qui, à quoi pensait-elle? Il y avait de la malice dans son sourire de Joconde, une douceur aimable dans ses mouvements, mais les beaux yeux demeuraient impénétrables. Fermée dans le sommeil, elle restait aussi énigmatique, maintenant qu’elle le regardait fixement. Regrettaitelle? Se reprenait-elle déjà?

Il la perçut distante et, bien qu’à portée de son étreinte, séparée de ces quelques heures qui avaient consommé entre eux l’échange subtil et irrévocable.

Des mots tendres aux lèvres, il hésitait à employer le vous ou le tu. Ce dernier, symbole d’intimité dernière, convenait-il encore?

Il lui sembla plus délicat de ne pas imposer cette marque de familiarité satisfaite à l’étrangère. Car décidément c’était bien une étrangère, au point qu’il éprouvait le besoin de s’affirmer son bonheur trop court. Il se revoyait, assis en face d’elle, sous les globes de lumière blanche du café. Tandis qu’elle le regardait, il sentait l’ivresse

douce et subite d’un vin l’envahir. Sourires, vagues paroles, puis leur retour par la nuit gelée, sous les étoiles scintillantes. Il la

Elle sourit au déjeuner, qu’il disposait SUR UN GUÉRIDON.

Et là-dessus, se détendant comme un ressort, encore rageuse du chocolat imposé : — Pourquoi l’as-tu demandé, si on ne la manche pas?

chambre, après un court pourparler avec Manon réveillée, les bottines et la robe afin qu’on les brossât. Nanische inspecta les semelles fines, le volant de la jupe. Cet examen la rassura. Elle passait sur l’étoffe ses doigts rudes, en hochant la tête d’un air si parlant, qu’il crut l’entendre dire, avec cette naïveté du peuple qui avait tant de saveur dans sa bouche :

« Ce n’est pas moi qui aurai jamais des nippes comme cela ! »

Puis, avec son grand juron de colère : « Et je n’en voudrais sacremant pas !

quand le fils du roi me les donnerait ! » Enfin, pitoyable :

« Les pauvres poupées, il faut bien tout de même qu’elles aient ce plaisir ! »

L’Essor

Dès qu’il l’eut mise en fiacre et se fut dirigé vers le palais de l’Industrie, la corvée le lancina de nouveau, en rage de dents.

Une bise aigre soufflait. Dans les avenues sèches et râpeuses, les cailloux perçaient le sol, les angles des trottoirs semblaient plus coupants, les arbres hérissaient mille petites griffes noires. Partout, l’hiver hargneux ! Lucien, rétréci dans un paletot, regretta sa pelisse de fourrure, qu’il n’avait pas mise pour ne pas attirer l’attention, et qui l’eût enveloppé d’une si bonne tiédeur.

Des jeunes gens se hâtaient, dans la même direction. Un petit ouvrier à casquette, des garçons bouchers en complet noir et chapeau melon, des employés corrects.

Arrivé devant le palais, dont la froide toiture de verre avait l’éclat du gel, il ne put s’empêcher de songer aux Expositions qui tour à tour s’étalaient dans les salles baignées d’un jour d’aquarium, au Concours hippique, avec ses beaux chevaux, au Salon,

suppliait : alors, leur montée à pas de velours dans le noir de l’escalier, et là-haut, la veilleuse éclairant le lit, le premier long baiser et la nuit délicieuse.

Tout cela, il ne l’avait pas rêvé, pourtant?

— Non, non! protesta l’officier, gêné par ce zèle brutal, et qui prit les devants, en saluant.

Lâché par les énormes mains gantées de

avec ses statues et ses toiles nues. N’était-ce pas une exposition encore, devant le conseil de révision, ce défilé de tableaux vivants, d’animaux gras?

Il entrait, par une porte désignée sur les grandes affiches blanches des murs, quand deux gendarmes, au seuil, le tirèrent violemment en arrière, afin de laisser passer un capitaine qu’il précédait, sans s’en douter.

Le premier long baiser.

daim, Lucien suivit. Son cœur avait bondi, de révolte irréfléchie. Etre happé par ces rudes chiens de garde, et ne pouvoir rien dire !

— • Pas par là ! dit un sergent bourru.

Le ton de l’homme l’irrita. Toute son. in-

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dépendance se raidit contre la contrainte qui le jugulait, avant qu’il eût rien fait de mal.

Il entra dans une très vaste salle, fourmillante. Un bourdonnement l’emplissait.

Au fond, sur une estrade que dominait une République entourée de drapeaux, des hommes, pareils à des examinateurs ou à des juges, se tenaient assis derrière une table verte. La poitrine chamarrée d’un général

Deux gendarmes le tirèrent en arrière.

scintillait d’or, non loin d’une tunique galonnée d’argent ; et des ceintures tricolores cerclaient les gros ventres d’officiers municipaux.

Peu à peu s’établit un lourd silence d’élément, qui était fait d’imperceptibles craquements, de respirations confuses, du froissement de centaines d’êtres tassés, un silence que traversaient des toux et des éternuements, le coup de clairon d’un nez dans un mouchoir. Un rire, tout à coup, faisait onduler un groupe d’épaules, une curiosité

dressait des têtes que suivaient immédiatement d’autres têtes, des ondes électriques parcouraient en tous sens cette foule compacte, ramenée à une gaieté fébrile de gamins.

Tous les visages marquaient l’attente.

Des gens qui ne se connaissaient pas éprouvaient le besoin de se confier entre eux. Le peuple dominait.

Lucien, auquel personne ne faisait attention, se sentait perdu, au milieu de gaillards noueux, à faces rougeaudes. De-ci, de-là, il remarquait les yeux fatigués d’un adolescent pauvre, la mauvaise graisse d’un poussah, le nez astucieux d’un juif. Un boiteux, à l’extrémité d’un rang, accentuait le déhanchement de son corps ; un masque lie de vin ricanait. Mais c’était l’exception : la force et l’allégresse fruste l’emportaient partout, larges épaules, biceps gonflés. Audessus de la masse émergeait un géant barbu, croisant paisiblement ses bras. Seul, un nain, à côté de Lucien, s’agitait convulsivement, enragé de ne rien voir ; et ses coudes pointus agaçaient, comme une agression voulue.

On appelait les noms. Il y en avait de saugrenus, qu’un brouhaha soulignait. Déjà des conscrits défilaient nus. On s’égayait de l’aisance des uns, qui bondissaient sur le tremplin, de l’embarras des autres, qui cherchaient la porte pour s’en aller.

— Silence! grondaient les gendarmes, et le défilé interminable continuait : des grands, des petits, des gars velus comme des boucs, des profils de mouton, des mufles de bœuf, et dans cette chair de toutes provenances, des corps robustes apparaissaient roses de sang, à côté d’éphèbes d’une pâleur de cire.

Excédé, Lucien sentait s’appesantir sur lui une puissance morne. La monotonie des appels l’hébétait. Il songeait seulement que, dans une heure ou deux, il serait libre. Rien d’autre en sa pensée, sinon un regret très vague de Manon envolée, lointaine, et un détachement des choses qu’il aimait le plus, son logement de garçon, ses livres, ses bibelots. Il lui semblait qu’il n’en jouirait plus avec plaisir, comme s’il allait partir immédiatement pour la guerre, ou comme

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si ces biens d’intimité délicate lui paraissaient écrasés, piétinés par la botte forte du gendarme qui, en le contenant de son plastron bombé, personnifiait la rigueur de l’obligation militaire. Il bâilla férocement. L’atmosphère d’étable l’engourdissait. Et, pris d’un soupçon de nausée, il envia un individu qui saignait du nez, et qu’on envoya se laver à la fontaine.

Son tour approchait.

On le prit par le bras. Presse entre deux barrières, il subit le contre-appel d’un adjudant encombré de listes. Des gendarmes, à l’entrée d’un enclos de planches, le retinrent, puis le poussèrent.

Une douzaine de jeunes gens se dévêtaient ou se rhabillaient, le long des bancs. A côté de lai, un séminariste blême, avec une inquiète componction, roulait pudiquement son linge en paquet. Un apprenti serrurier, aux doigts écrasés en spatules, ouvrait des yeux énormes. Un voyou, pareil à une grenouille, se disloquait avec une envie de faire la cabriole, que refréna l’œil torve d’un brigadier. Un homme maladif, à côtes d’ascète, regardait Lucien qui, tout à coup, sous ce regard, éprouva un dégoût du corps humain, dont cependant il était fier pour son propre compte, et qu’il jugeait beau, dans sa fermeté musclée et sa rondeur lisse. On l’appelait. Il grimpa des échelons, l’aspérité du bois lui racla les pieds. Il était sur l’estrade.

Il eut l’impression de figurer sur un théâtre : à ses mouvements gauches correspondaient une lucidité aiguë et un sens très vif du grotesque. Une patte d’ours tomba sur son épaule,; on le calait sous une toise, dont la marque riva son crâne. Autre main mise : le médecin militaire, une serviette pendue à sa boutonnière, et s’essuyant les doigts d’un air dégoûté, le palpait, l’auscultait, lui ouvrait la bouche. — Pas d’infirmités ?

— Bon pour le service !

Il tourna les talons, emportant la vision de la table verte, des fonctionnaires ennuyés. Il se rhabillait en hâte, avec un inexprimable soulagement.

Un instant, il avait espéré qu’on lui trouverait un cas de réforme. Mais déjà, re-

poussant ce souhait lâche, il se retrouvait, avec un plaisir physique, dans les vêtements familiers qui lui restituaient la personnalité dont il avait dû se dépouiller. Le séminariste rentrait dans l’enclos, extrêmement rouge, bien vite enfilait sa chemise, en

Une douzaine de jeunes gens se dévêtaient ou se rhabillaient.

tournant le dos. Le voyou dégringola, d’un saut de grenouille, les échelons. Et l’ascète reparut, la main sur son cœur qui haletait : on venait de le réformer.

— Par où s’en va-t-on? demandait déjà Lucien.

Mais il dut défiler devant le commandant de recrutement, assis dans une salle à

part. Grognon, il soufflait dans ses moustaches, en toisant les conscrits et en leur demandant :

— Montez- vous à cheval? Savez-vous conduire ?

Près de lui, un sergent, yeux clairs et jolie moustache, prenait le signalement de chaque individu, en le dévisageant avec un demi-sourire. Lucien s’entendit attribuer : fine taille moyenne, un visage ovale, des yeux gris, des cheveux châtains. Signe particulier : aucun.

Lucien s’entendit attribuer : une taille moyenne.

Quel ouf ! il poussa ! Devant la porte du palais, des camelots l’assaillirent, le sommant d’acheter ces papiers coloriés et ces cocardes de rubans que les conscrits épinglent à leurs chapeaux. Il en vit qui, par bandes, escaladaient des voitures, décoraient

le cocher d’un emblème tricolore, et saluaient les passants en vociférant, un bras en l’air, la Marseillaise.

— Hé! Trénis ! Que fais-tu?

Le gros Carbon le hélait. Il sortait de la Chambre des députés, gonflé d'importance, un ample portefeuille sous le bras.

— Tu déjeunes avec moi? Au café Anglais? Prenons un fiacre!

Il avait cette manie d’inviter à tout propos. Quitte à se dérober, il offrait toujours quelque chose, depuis sa bourse jusqu’à la protection de son oncle Chartreux, le ministre des Travaux publics, auquel il servait de secrétaire. Le moins qu’il fît miroiter était une loge à l’Opéra qui, en cas de convoitise, se transformait en billet d’entrée aux Folies-Bergère, ou à la Chambre. Les naïfs s’y laissaient prendre. Lucien, qui le connaissait, fut dupe, parce qu’il avait grand’ faim. Il commandait d’avance une tranche de saumon sauce verte et des côtelettes d’agneau purée Soubise, quand Carbon, consultant sa montre, joua la contrariété.

— - Sapristi! Il est plus tard que je ne pensais. Le patron m’attend ! Si tu veux, mangeons sur le pouce un morceau en face du ministère, chez Huchebœuf?

C’était un marchand de vin infâme, qui nourrissait les petits employés. Lucien comprit : Carbon réalisait une notable économie.

Quelle nécessité de se ruiner pourun ami dont on n’attendait rien?

— Non, non, fit-il, si tu es pressé. Ce sera pour une autre fois.

— C’est cela, quel jour veux-tu? Samedi? lundi?

Et détournant la conversation :

— Accompagne -moi un peu, nous causerons.

Il était de ces égoïstes féroces qui, ayant

horreur de la solitude, se font reconduire à l’autre bout de Paris, et là, d’une brève poignée de main, se débarrassent du malheureux qu’ils ont, de rue en rue, attiré par l’appât de leur fausse cordialité. Lucien l’escorta, pour parler de Manon. Carbon salua quelqu’un qui filait sur l’impériale d’un tramway : c’était son quatrième coup de chapeau.

— Tarpin- Malus, le sénateur.

Et il ramena les yeux vers son portefeuille, ne désespérant pas d’être quelque jour, lui aussi, le monsieur qu’on salue; il loucha même avec complaisance sur sa boutonnière, que fleurissaient le ruban académique et l’ordre du Nicham. Mais une femme très élégante les dépassait : elle lui arracha un compliment cru, qui sauta de sa bouche comme un gros crapaud dans la boue. Lucien sursauta, et la femme rougit, flattée peut-être, car guettant les voitures, sur le point de traverser la chaussée, elle se retourna pour voir ce crocheteur bien mis, qui venait de l’insulter. Cette hure de suif aux poils roux ne lui déplut sans doute f as, car elle esquissa une moue fugitive qui fit déclarer à Carbon, d’un ton de regret :

— C’est dommage, mais je n’ai pas le temps !...

Et sentant qu’il scandalisait :

C’est qu’il y a des femmes qu’on piend avec du sucre, mon bon. D’autres préfèrent le caviar. Le tout est d’avoir l’œil !

Il l’avait. Certaines de ses bonnes fortunes stupéfiaient. Comment des femmes délicates, tout au moins d’apparence, pouvaient-elles s’éprendre de la sereine goujaterie du sire ; par quelle perversité d’oreill j goûtaient-elles ses propos, alors que Lucien, un homme, et sans pruderie, était constamment froissé, et ne pardonnait à Carbon que par lâcheté, en faveur d’une camaraderie de tiois ans, à l’Ecole de droit et dans les brasseries du boulevard Saint-Michel?

N’importe, parler avec lui de Manon, à présent, l’eût choqué. Mais l’autre, si bavard, n’en souffla mot. Réduit la veille au rôle désobligeant de comparse, la préférence accordée par la jeune femme à son ami l’avait piqué. Il enviait encore Lucien en y songeant, de même qu’il l’enviait pour son existence facile, l’air dégagé dont il tra-

versait la vie, plein d’espoirs et d’illusion, alors que lui se consumait en ambitions pratiques et médiocres.

— Adieu, fit-il, à un de ces jours.

Et avant de rentrer au ministère, il se

Elle se retourna pour voir ce crocheteur

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