SON AMI
daire phrase dressait le marbre en sa blancheur et son relief pathétiques! Io se cabrait, farouche d’épouvante : aveugle qui ne l’admirait pas !
Ses yeux, en se relevant: , rencontrèrent
L’Essor
le pensif visage d’Eve-Lise, qui seule s’intéressait à lui. Comme si elle pouvait le comprendre, il lui confia son enthousiasme, forçant la voix contre le silence aux écoutes de M. de Vertsève. Mais bientôt, il s’étonna de sentir que, par sa seule présence, elle le ramenait peu à peu au calme. Ses yeux couleur pensée exerçaient sur lui la fascination douce qui s’exhale des fleurs. Et voilà qu’une singulière timidité l’embarrassait; il se rappela quelle absurde supériorité, assis derrière elle, dans la baignoire du Théâtre- Fiançais, il s’était attribuée pour la pauvre connaissance qu’il avait des choses de l’amour. Combien elle lui était supérieure, en sa chaste ignorance, en sa pureté d’hermine ! L’idée qu’il était souillé revint plus forte en lui, ce fut du dégoût. Un attendrissement lui serrait la gorge ; il eût voulu s’agenouiller devant elle.
Cependant il ne l’aimait pas, et lui portât-il de l’affection, ce sentiment n’avait rien de commun avec ce qu’il avait ressenti pour Clotilde Hardeuil, vierge comme elle, chaste et haute petite âme ! Le devina-t-elle par une obscure sympathie? Elle dit :
— J’ai eu beaucoup de chagrin en apprenant le malheur de vos amis, je ne voulais pas y croire. Ce qu’on a dit est si affreux!
Elle lui parla de Clotilde avec une délicatesse qui le toucha. Il les comparait, si dissemblables : l’une captivante de vie et d’allégresse, avant que la douleur en eût fait l’ombre d’elle-même; l’autre calme et grave, avec sa grâce mystérieuse. Comme un homme étourdi, au soleil, par l’odeur capiteuse des roses, il trouvait doux de respirer, dans l’ombre du cœur, ce parfum ténu de violettes blanches, ce parfum suave de jeunes filles. Alors, il douta s’il n’allait pas chercher bien loin une malsaine ivresse, quand le bonheur était là, peut-être. Mais l’idée d’aimer Eve-Lise ne lui était jamais venue, encore moins de l’épouser., non qu’il tînt à l’argent, mais toute son éducation avait été dirigée vers un mariage riche ou assorti. Il ne lut pas plus avant dans son âme, cette fois : tout y redevint obscur. Il ne savait qu’une chose, c’est que cet instant était bon.
Malheureusement la soirée s’évanouit
vite, et quand leurs hôtes furent partis, Aisène, qui, malgré les objurgations de Nanische, s’était refusé à la lui remettre au salon, lui présenta une carte sur un plateau.
C’étaient quelques mots griffonnés en hâte par Olga Souwrieff, dans la loge des concierges. Elle était repartie comme une folle.
« Guépratte, sans connaissance, était au plus mal ! »
L’interne blond qui raccompagnait Lucien et Symore, huit jours après, le long des couloirs de l’hôpital Necker, leur répétait, avec une assurance blasée sur les caprices de la mort :
— La fièvre typhoïde suit son cours.
Elle a une marche franche. C’est une question de soins. Le patron a d’abord eu peur, mais maintenant il répond du malade!
Le patron, c’était Favas.
Averti tard, parce que Mlle Souwrieff ignorait son adresse et n’avait pu l’obtenir de Guépratte pris de fièvre et de délire, i1 avait fait d’urgence transporter le sculpteur à l’hôpital dont il était médecin en chef, dans une petite chambre où, à force de supplications, Mlle Olga obtint, par sa protection, non de veiller son ami, mais d’entrer le voir plusieurs fois par jour derrière l’interne; le reste du temps, elle se tenait dans une avant-pièce, importune dans ses instances pour seconder les infirmières et se consumant d’impuissance. Fonpers, dès le lendemain, était accouru aux nouvelles. Cette singulière malechance le privait des remerciements de Guépratte, mais non de ceux de la jeune Russe. En l’état d’émotion extraordinaire où elle était, elle céda à un élan irréfléchi; son âme généreuse déborda de passion contenue. Lucien, que le hasard avait rendu témoin de la scène, .se rappelait le silence de malaise qui avait régné, quand Favas, humilié de son rôle muet, avait, avec une autorité un peu raide, coupé court à la conversation et abrégé la visite.
L’Essor
Fonpers, blessé, une fois dehors s’était permis quelques brocards, dont Lucien, malgré son estime pour le médecin, n’avait pu s’empêcher de rire. Il se demandait à quel mouvement Favas avait cédé. Irritation, jalousie? Mais à quel titre? s’en était-il même rendu compte? Il avait toujours voué, d’ailleurs, une antipathie instinctive au talent et à la personne de Fonpers, qui, depuis ce jour, la lui rendit. Lucien, alors, n’avait pas pris la chose au sérieux. Maintenant, son imagination travaillait.
La veille, dans l’avant- pièce où se tenait MUo Souwrieff, Favas, seul avec elle, lui parlait avec vivacité, et elle répondait de même; la porte ouverte, ils s’étaient tus en l’apercevant : elle avait un air d’irritation blessée. Favas lui disait-il donc du mal de Fonpers, ou ce qu’il croyait la vérité? La mettait-il en garde contre ce séduisant et dangereux corrupteur? Si invraisemblable que cela parût, un ou deux mots surpris, mais peut-être mal entendus, le faisaient supposer à Lucien.
Dans ce cas, Favas était bien maladroit, et Mlle Olga ne lui pardonnerait jamais une intervention aussi indiscrète et, sans doute, aussi peu justifiée ! D’autre part, elle deT ait bien sentir un ami dans cet homme qui venait de sauver Guépratte? Bon! voilà qu’il forgeait de toutes pièces un roman !
— J’ai rencontré hier Carbon, dit Symore.
— - Et il t’a invité à déjeuner.
— Qui te l’a dit? fit le peintre étonné.
— Tu as accepté, et aussitôt il s’est dérobé sous un prétexte?
— Mais comment le sais-tu?
— C’est donc vrai?
Symore en convint ; Lucien, en riant, lui expliqua le personnage :
— Vingt fois il m’a offert sa protection, et quand je lui ai demandé de faire avoir des commandes officielles à Guépratte, sais-tu ce qu’il m’a répondu?
« Oh! certainement, dès qu’il fera de l’art sérieux ! »
— Eh bien, moi, fit Symore, précisément hier, il m’a dit qu’il reconnaissait un grand talent à Guépratte, et qu’il l’avait toujours déclaré !
— Oui, maintenant que l’article de Fonpers a rendu Vio célèbre! Cela le peint ! Le succès, oh ! alors il se prosterne ! Le talent tout seul, il lui marche dessus ! Dire que tous les hommes sont ainsi !
Oui, le succès, ou la fortune qui en tient lieu ! Que de fois Lucien s’était dit, devant des amabilités de gens du monde, des bassesses de fournisseurs, la façon dont un domestique lui ouvrait la porte d’un salon : « C’est mon costume qu’on salue. Pauvre, de quel mépris ne m’accablerait-on pas ! »
Symore souriait, en sa philosophie tranquille dont rien n’altérait la bonne humeur. Il demanda :
— Te reverrai-je avant mon départ?
Il allait s’installer, pour y faire du plein-air, à Marlotte, dont la plaine, si belle au crépuscule sous une lune large et ronde, dont les bois de pins rougeâtres pénétrés d’un jour vert, lui avaient déjà fourni de savoureux motifs. Il y retrouverait des amis, voire des indifférents, entre autres Jorkins, avec Manon.
— Ah ! fit Lucien, pincé légèrement, cela dure toujours?
Mais n’avait-il pas mieux? Manon, avec son corps parfait, si habitué à sortir de la gaine des robes pour poser comme modèle qu’il gardait, dans l’amour même, un maintien de statue blasée sur l’admiration qu’elle inspire, valait-elle Mme Noyzé pour le piquant et le ragoût des caresses? Avait-elle ce goût de chair défendue, de péril, d’infamie? Non. Aussi, par vantardise, fut-il tenté d’avouer son adultère ; par bonheur il se ressaisit à temps, comprenant qu’il allait commettre une lâcheté, et que Symore, si indulgent à toute faiblesse, l’estimerait moins.
Il se contenta de dire :
— Je vais prendre des nouvelles de Mme Noyzé. Accompagne-moi, c’est sur ton chemin.
Le peintre ne lui demandant pas : —
« Est-elle donc souffrante? » il expliqua négligemment :
— Elle a la grippe, elle garde le lit depuis huit jours.
Le silence persistant de Symore indi-
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L’Essor
iquali un parti pris ; Lucien en fut piqué comme d’un blâme. La langue lui démangea encore plus. Il murmura :
— J’ai rencontré hier Tarpin- Malus qui sortait de chez les Noyzé. On dit qu’il est bien avec elle?
Pourquoi cette bravade, qu’il devait immédiatement regretter? Voulait-il faire parler Symore? Trouvait-il une inexplicable perversité à déconsidérer celle qu’il appelait maintenant sa maîtresse? Il insista :
— On le dit, n’est-ce pas? Et qu’il l’entretient? Le mari là-dedans joue un singulier rôle! Qu’en penses-tu? Et la femme? Mais c’est sans doute une calomnie?..
Sa voix s’altérait ; il avait enfoncé sa main, involontairement, dans ce fagot d’épines, et les épines le griffaient et le lacéraient. Bien que ce jeu dangereux lui fît mal, il y trouvait une honteuse volupté. Non ^u’il crût fermement qu’elle fût asservie au vieillard, mais il doutait, et, chose étrange, le don d’elle-même, qui aurait dû le rassurer, le rendait incrédule, parce qu’il avait peine à y voir une faute sans précédents. A présent le hantait tout ce qu’il avait cru lire dans ses yeux de boue noire, sur ses lèvres frémissantes, les preuves sans nom, les stigmates invisibles, ce qu’inspire une rose qu’on sait qu’une limace a baisée. Avant d’avoir parlé, il doutait- encore ; depuis, la vertu fatale des mots prononcés lui inspirait presque des certitudes. Mais en ce cas, n’aurait-il pas dû s’indigner davantage!
— Qu’est -ce que tu en penses, toi, de Mmo Noyzé? demanda-t-il à brûle-pourpoint.
Symore répondit avec douceur, mais netteté :
— Je ne pense rien.
Puis il tourna la tête et regarda Lucien en face. Ce fut un clair regard, grave et profond comme une conscience.
« Je sais, voulait dire ce regard, mais je ne parlerai pas. »
Et son sourire, clairvoyant et amical, semblait le plaindre. L’autre baissa les yeux. Un silence suivit.
— Pourquoi ne pas venir cet été à Marlotte? demanda Symore. La campagne te ferait du bien, avant ton année militaire? Tu peindrais, tu marcherais, tu ferais de la
bicyclette, tu t’entraînerais de façon à supporter les fatigues du régiment?
Qu’allait-il lui rappeler là ! Lucien n’envisageait plus qu’avec horreur son service de fantassin. D’abord résigné, lors du tirage au sort, il avait vu se rapprocher la lourde corvée avec ennui d’abord, puis répulsion. Soldat ? Cela ne lui représentait que des chambrées malpropres et des compagnons grossiers. Que n’avait-il à faire valoir un cas de réforme, que n’était-il malade, pour obtenir un ajournement? S’il l’obtenait, il pourrait au moins travailler, pousser ses études de droit, tendre à un but intelligent. Mais le travail, n’y avait-il pas renoncé depuis des mois? Une paresse, faite de langueur sensuelle et d’apathie, l’engourdissait.
Du jour où il avait trouvé Mme Noyzé belle, — et ce jour-là, l’adultère avait commencé pour lui, — son désir avait été une lèpre gagnant d’heure en heure, et qui maintenant lui rongeait le cœur. Il se sentait ridiculement jeune et pourtant vieilli, dépouillé d’illusions, plein d’ardeur encore à vivre et à jouir, mais d’ardeurs sèches et égoïstes qui ressemblaient à ces prurits d’estomac malade où les dégoûts alternent avec les fringales.
— Je vais voir la Joconde, dit Symore, comme ils passaient devant le Louvre; viens donc !
Le ton dont il prononça ces mots rappela le jour où, étant allés s’inscrire à la mort de Hardeuil, Lucien avait résisté à une invitation semblable, hypnotisé qu’il était par Fonpers, ce maître en l’art de vivre, qui. en lui inspirant une juvénile idolâtrie, avait, par ses théories et ses exemples, contribué plus que personne à le démoraliser.
Une minute, arrêtés en face Lun de l’autre, Symore et Lucien se regardèrent. Ce dernier hésitait, pris au scrupule d’un de ces choix en apparence indifférents, mais sous lesquels se débat la vie poignante : petits drames intimes tenant dans un silence ou dans un sourire, petits cailloux inoffensifs dont la chute suffira pour élargir, dans l’eau, des cercles infinis! D’un côté, la préférence donnée à un haut idéal, à la Joconde de mystère et d’incomparable beauté; de
L’Essor
l’autre, le retour à la trompeuse et équivoque créature qu’était Mrae Noyzé.
« Viens ! » disait la face loyale de Symore, et c’était de la probité encore que son silence, car il ne voulait pas violenter son ami : il attendait une décision libre et virile. Oh ! tous deux se comprenaient ! Lujien bégaya :
— Je ne peux pas, j’ai promis...
Symore répondit :
— Adieu.
Il attendit une seconde encore, puis s’en alla. Lucien faillit courir après lui. Cette séparation ressemblait à une rupture. Ils ne s’étaient pas donné la main. Pourquoi?
« Mais non — s’ affirma- t-il, par besoin de se mentir, — ce n’est rien. »
Et il sentait au contraire que c’était beaucoup.
Comme il traversait la place de l’Opéra, un omnibus faillit l’écraser et lui rappela brutalement la peur que Mme Noyzé à son bras manifestait en se faufilant enrre les voitures, ce soir mou d’hiver où sa jaquette d’astrakan exhalait un parfum de fourrure. D’autres parfums d’elle, alors, le hantèrent, et jusqu’à cette dolente odeur d’éther qu’un flacon répandait, à côté de son lit, quand, deux jours auparavant, il l’avait surprise, alanguie de fièvre, et qu’un brusque transport, effrayé et furieux comme un crime, avait mêlé leurs lèvres, au risque d’être surpris. Il revit, à quelques centimètres de sa poitrine, le timon du lourd omnibus esquivé oar miracle. Superstitieusement, il se dit :
« C’est un présage, je ne dois pas aller chez elle ! »
Il trouvait ridicule la répulsion que sa mère montrait envers le sel répandu ou le pain pesé à l’envers ; cela ne l’empêchait pas certains soirs de se dire, en éteignant sa bougie :
« Si le champignon lumineux de la mèche s’éteint avant que je sois installé dans mon >t, un malheur m’arrivera. »
Ou bien il comptait jusqu’à un certain chiffre, très vite, en rattachant à cette vitesse la probabilité de tel événement. La nuit, sa conscience parlait plus haut que le jour. Il avait alors des appréhensions vagues; un péril mconnu l’enveloppait. Le
matin dissipait ces malaises. Tout à coup, pensant à Serge, il se rappela qu’on était au jeudi, jour de sortie. Serge aurait peut-être obtenu de quitter tout l’après-midi l’institution Gigalle. S’il allait le rencontrer ?
Il sonna chez les Noyzé. Ce fut la cuisinière qui lui ouvrit, une femme énorme, rouge comme braise, et dont le flegme suisse s’alourdissait d’une constante ivresse, qui, pas plus que celle des cochers anglais raides sur leur siège, ne l’empêchait de remplir son service.
— t Louisa est donc absente? demandat-il, parce qu’il s’attendait au visage pâle de la femme de chambre.
Avec une lenteur de bœuf qui rumine, la cuisinière mâchonna :
— Louisa, il est sortie à Versailles. Son maman est très malade.
Et le laissant s’annoncer seul, en familier de la maison, elle rentra dans sa cuisine, où l’attendait une bouteille de bordeaux entamée.
Lucien grimpa lentement l’escalier, pénétra sur la pointe du pied dans le salon et le boudoir. Il avait oublié de s’enquérir : il se pouvait que M. Noyzé fût à la maison, ou Serge. Il préférait qu’on ne l’entendît pas. Une bouffée de chaleur lui était montée aux pommettes, ses tempes bourdonnaient, un espoir irrésistible le poussait.
Dans le couloir qui menait à la chambre de Mme Noyzé, il retint son souffle. Arrivé à la porte, il frappa et entra. Un paravent masquait le lit, mais non la glace. Dans cette glace, une vivante image se déchira. Trop tard! Il avait vu Mme Noyzé relevée sur ses oreillers et souriant à Tarpin-Malus qui, assis sur le lit, lui introduisait familièrement la main dans la gorge. Au bruit, il se dégagea avec tant de brusquerie que, de la blanche poitrine découverte, jaillirent des billets de banque qu’il venait d’y enfoncer.
Lucien paraissait. Foudroyé par leurs regards, il bégaya :
— Pardon, madame, je croyais Serge
Et, dans son trouble, il regardait Tarpin-Malus ramasser les billets de banque. Mmo Noyzé les serra sous son traversin. Au-
L’Rsscr
cunc explication ne fut donnée; les deux complices paraissaient d’autant plus irrités qu’ils avaient eu plus peur. Elle dit seulement, et il admira le sang-froid avec lequel elle redevenait elle-même :
— Serge s’est fait punir. Il ne viendra pas.
Il murmura :
— Combien je regrette, j’espérais le trouver ici !
Et il s’efforçait au naturel de quelqu’un qui n’a rien vu, qui ne se doute de rien. Après tout, les autres pouvaient le croire : le paravent cachait la vue, et déjà Tarpin- Malus, reprenant contenance, s’accusait d’avoir laissé échapper si maladroitement
les billets, au moment où il les comptait. Il prononça gravement, de son ton le plus officiel :
— Ainsi, madame, vous voudrez bier.
avoir la bonté de remettre ce compte en règle à votre mari, que je regrette de n’avoir pas trouvé ?
Sa montre, consultée à propos, lui rappela un Conseil d’administration qu’il devait présider,
— Je ne vous retiens donc pas, dit-elle, et elle s’excusa de ce qu’il n’y eût personne pour le reconduire.
— Mais je me retire aussi, dh Lucien, la rage au cœur.
Espérait-il qu’elle lui dirait :
« Restez ! »
Elle n’en fit rien Force lui fut donc d’accompagner le vieillard. Il l’escorta un moment ; à le voir revenu de son émotion et marchant d’un pas guilleret, presque cynique, il eut une tentation folle de l’agonir d’injures, de lui aplatir son chapeau sur la tête, de lui défoncer les reins à coups de pied. Il s’assura en le quittant, au détour d’une rue, que le vieux renard s’éloignait pour tout de bon ; alors il ne fit qu’un saut jusqu’au petit hôtel.
La porte était ouverte pour permettre à un garçon épicier de transporter des bouteilles vides. Cet homme tournait le dos quand Lucien se jeta dans le vestibule. Nul ne le vit.
Emporté par son élan, il fit irruption dans la chambre de Mmo Noyzé. Elle ne parut pas étonnée. Elle le regarda s’avancer vers le lit, si tranquillement qu’il fut déconcerté, car il s’attendait à la voir agitée, non à ce qu’elle l’affrontât avec cette impudeur sereine. Même, il crut lui surprendre aux lèvres ce pli d’ironie qu’il redoutait tant, car toute raillerie crucifiait sa vanité. Son élan tragique arrêté net, il ne conçut plus que le grotesque et l’odieux de l’aven-
L’Essor
ture. Il revoyait l’image dans la glace. Déchirée, anéantie, elle n’en subsistait pas moins. Cela le crevait d’être ainsi dupé, bafoué. Sa jalousie était faite d’horreur pour elle et de pitié pour lui-même. L’humiliation qu’elle devait éprouver lui était chose intolérable à penser.
Bien que s’accordant le droit de l’outrager, une pudeur lui scellait la bouche. Il eût voulu n’avoir pas vu, ignorer tout, douter encore; en même temps, c’était le soulagement d’un abcès, que le bistouri perce. Elle restait étendue mollement, résignée, presque indifférente. Il eut envie de l’étreindre et de l’étouffer. Jamais elle ne lui avait attisé à ce point les moelles, qu’en cet instant où il lui fallait la perdre. Mais la perdait-il vraiment?
Oh ! lâche ! La chambre, le lit, ce charme de fausse malade, tout l’attendrissait d’une pitié qu’il savait abjecte. Tant de fureurs contradictoires le soulevaient hors de lui, et il étouffait d’impuissance. Rester digne dans cet effondrement restait son dernier souci; mais comment l’être, comment parler sans emphase, ce taire sans bassesse? Ce silence, en se prolongeant, devenait pour lui une telle angoisse que des larmes lui brûlèrent les paupières.
Il déclara :
— Je ne vous reverrai de ma vie.
Elle ne répondit pas. Il s’enhardit :
— Pourquoi m’avoir menti?
Toujours le même silence, les yeux au plafond, la respiration lente, soulevant d’un rythme égal la poitrine ; sa main, aux doigts chargés de bagues, pendait nue sur le drap.
Il balbutia :
- — Je vous aimais tant, pourquoi n’avezvous pas été franche? J’aurais compris, j’aurais souffert, peut-être vous aurais- je aimé quand même!... Mais parlez! s’écriat-il tout d’un coup. Dites-moi quelque chose ! Mentez, au moins ! Inventez encore une histoire !
Il allait lui jeter à la face l’âge de cet homme. La honte le retint. Lui qui ne payait pas, de quel droit se plaignait-il? Tarpin- Malus achetait des faveurs vénales. Lui, les volait. Laurence l’aimait pour rien, il était son obligé, il lui devait des remerciements!
Il essaya de rire, puis la rage lui revint au point qu’il crut suffoquer. Il lui tenailla le bras avec violence :
- — Avec ce vieux, bégaya-t-il, avec ce vieux ! Oh ! oh !
Comme elle le regardait toute pâle, sans se plaindre, et que son sourire voluptueux er ironique défiait l’étau de la douleur, il pensa au bracelet noir dont l’avait marquée son mari. Voilà qu’il se ravalait à M. Noyzé, maintenant! Il tomba à genoux, baisa éperdument la main nue.
* — Mais dites-moi un mot, mais défendez-vous donc, mais vous me rendez fou ! Ah ! que je vous déteste !
Elle le contemplait toujours, de son bizarre sourire, avec ses attirants yeux d’abîme. Il se releva, résolu à fuir ; elle lui faisait horreur.
- — Adieu !
Et il gagna le bord du paravent.
Là, il répéta :
■ Adieu !
Puis, comme il allait disparaître, son coeur, oscillant comme une masse de plomb, l’entraîna d’un seul coup, l’abattit pantelant sur elle. Ce fut une mêlée de râles et de baisers, où les mots inachevés, imprimés en morsures, les assouvissaient de haine et d’amour.
Un cri traversa leur cauchemar, un souffle d’épouvante hérissa leur chair. Serge était là, qui les regardait.
Ce fut abominable. Il ne s’en allait pas. Il ne bougeait pas. Il les regardait, et sa stupidité douloureuse leur faisait atrocement mal. Ce visage d’enfant, frais et candide, prit soudain une expression si déchirante et si affreuse que Mme Noyzé, qui se tâtait les tempes comme au sortir d’un coup de foudre, courut à Serge, l’enlaça de ses bras et, presque agenouillée, implorante, le retint comme s’il allait tomber :
■ — Mon petit, mon petit Serge, mon chéri, mon enfant ! gémissait-elle dans son égarement, et elle criait à Lucien avec un mépris haineux :
— Mais allez-vous-en ! Mais allezvous-en !
Il demeurait médusé, fasciné, les yeux dans les yeux de Serge, et ce qu’il y voyait
— Mais allez-vous- en i
le glaçait. S’il eût osé, comme il se serait piosterné, mendiant son pardon! Ce regard vieilli de dix ans, ce regard clairvoyant et vengeur, ce regard aigu comme un cri, il ne put le supporter. Il passa en s’effaçant devant la mère et le fils ; au moment de sortir, il essaya encore de se raccrocher au visage de Serge. Il ne reconnut plus l’adolescent, si changé qu’il ne semblait plus un enfant, mais un homme. Non, pourtant !
Serge était encore le petit Serge d’autrefois ! Lucien le vit pencher la tête vers lui en souriant comme pour lui pardonner en un baiser de paix, — il osa le croire ! — et Serge lui cracha au visage.
Lucien crut mourir. Ne pouvant se venger, n’osant se plaindre, avec un haussement d’épaules désespéré il s’esquiva, trébuchant aux meubles, comme ivre. Derrière lui, des sanglots éclatèrent.
Il se sauvait, essuyant machinalement du revers de la main la salive qui coulait sur la joue. Qu’il eût voulu pleurer ! Le remords, cette fois sincère, le torturait ! Qu’il lui eût été doux de se confesser à quelqu’un ! Comme il comprenait enfin sa faute, sa très grande faute, sa première véritable infamie, celle qui, pendant des années, devait em-
poisonner son orgueil et tourmenter ce qui restait en lui de droit, d’honnête et de bon. Ce n’était pas la brûlure de l’outrage, c’était le regard de Serge qui le poursuivait ! Et cette idée que le mal qu’il lui avait fait était irréparable ! Il évoquait alors un autre regard, d’infinie douceur, celui d’Eve-Lise, un autre encore, chaste et fier, celui de Clotilde.
Un tel rapprochement, en cette circonstance, éiait sacrilège, il le savait, mais se disait :
« Que penseraient-elles de moi si elles pouvaient deviner !... »
Cela centuplait sa misère, et il y trou> vait cependant une douceur inexplicable et l’espoir d’un de ces pardons immérités que la clémence de la vie parfois réserve aux pêcheurs.
Il n’osa scruter l’avenir : tout y était trouble et orageux comme son âme. Retombé dans la boue aux premiers coups d’aile de son essor, il éleva une obscure supplication sans paroles, qui confessait sa faiblesse, sa vanité, sa luxure, tous ses bas instincts d’homme, et qui demandait grâce et jurait expiation, en un serrement de cœur inexprimable.
MODERN - Bl BLIOTHÈQUE
O fi. 95 1 fr. 50
Pour paraître le VT Juin 1910
Du Sang, de la Volupté et de la Mort
par MAURICE BARRÉS
de l’Académie Française
Illustrations de FONTANEZ
DHN S LH MÊME COLLECTION ONT PHRU ;
J. Barbey d'AUREVILLY
Maurice BARRES,
de l’Académie Française.
Tristan BERNARD.. ..
Jean BERTHEROY
Louis BERTRAND ....
Paul BOURGET,
de l’Académie I rançaise.
Henry BORDEAUX . . .
René BOYLESVE
Adolphe BRISSON ....
Michel CORDAY
Alphonse DAUDET . . .
Léon DAUDET
Paul DÉROULÈDF...
Lucien DESCAVES
Georges d’ESPABBÉS
Ferdinand FABRE
Claude FERVAL
Léon FRAPIÉ
E. et J. de GONCOURT.
Gustave GUICHES