‹ L'essorChapitre 13 sur 37 · A SUIVRE MES PAS V · texte numérisé non relu

A SUIVRE MES PAS V

jours, cela seul qu’il n’espérait pas triompher vraiment, la résistance qu’il lui supposait, la cuirassaient à ses yeux d’une attitude d’honnêteté. L’opinion publique ne l’entachait alors que juste assez pour communiquer à sa splendeur de fruit vivant une imperceptible tare ; elle n’en restait pas moins belle « quand même ». — Quand même ! Ce mot qui était sa devise, qu’elle gravait sur l’en-tête de ses lettres, qu’elle portait haut sur son front, et où il n’avait voulu voir d’abord qu’une affirmation de loyauté, tandis qu’il savait maintenant à quels égarements cette bravade servait d’enseigne.

Insensiblement, elle s’était dédoublée à ses yeux.

Absente, il l’évoquait encore telle qu’au-

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trefois, altière et impeccable, sous son masque de maîtresse de maison ou de mondaine en visite. Présente, elle lui imposait l'énigme d’un être inquiétant et nouveau, bafouant, par l’audace avec laquelle elle dépouillait toute hypocrisie, le mensonge social au milieu duquel ils vivaient. L’impossibilité de la concilier sous ce double aspect l’irritait comme un problème. Il s’imaginait naïvement qu’une femme du monde, par cela même qu’elle appartenait à une aristocratie de luxe, de manières, d’éducation, devait garder dans la faute une retenue chaste et de pudiques défenses. Il avait cette idée très fausse que le délire des sens, parfaitement légitime chez l’homme, honteux pour toute femme qui se respecte, n’est justifiable que chez les vendeuses d’amour qui élèvent la volupté à la perfection d’un art.

Mmo Noyzé l’avait bien détrompé. Saisi par l’ivresse âcre, perverse et douloureuse d’une telle révélation, il la méprisait injustement, lui, son complice.

Un remords, en songeant à Serge, lui perça le cœur. Voilà vraiment en quoi son action était lâche et mauvaise. Sans doute il causait un dommage autrement positif à M. Noyzé et courait par là des risques pires. Mais c’est envers Serge surtout qu’il se rendait coupable de torts irréparables. Il se rappelait les visites qu’il lui rendait à l’institution Gigalle avec « Laurence ». Comme elle était douce, comme elle apparaissait bonne et pure en son rôle de mère! Il se la représentait, aussitôt après, en un désordre de soie et de dentelle. Des mots, des attitudes lui revenaient, qu’il écartait comme du feu. Que ce fût la même femme, il n’en revenait pas !

Au salon, Mme Trénis le voyant entrer, mince dans son habit noir, fut frappée de ses yeux de fièvre :

— Tu n’es pas malade? Tu as maigri tous ces jours-ci. Qu’as-tu ?

Il n’aimait pas qu’elle fît si attention à lui, cet intérêt le gênait. Il répondit avec une sécheresse où s’exerçait déjà sa dureté masculine :

— Je me porte à merveille. Pourquoi?

Elle soupira, résignée après quelques scènes qui avaient gâté son repos :

— Pour rien. Tu es si loin de nous maintenant. Tu vis si en dehors. Autrefois, tu me confiais tout.

Il la crut plus instruite, au ton du reproche, et répliqua :

— Je ne te cache rien ! Je désirerais seulement que tes amies n’espionnent pas ma conduite !

Elle fut stupéfaite; il continua, raide parce qu’il ne se sentait pas la conscience nette.

— - Est-ce toi qui autorises Mme Matha à suivre mes pas, à moucharder les fenêtres des gens chez qui je vais, à m’infliger tout le jour l’obsession de sa sale tête? Qu’est-ce qu’elle suppose? A qui en a-t-elle?

— Lucien! s’écria Mme Trénis; et protestant de son innocence avec chaleur, mais dignité :

— Tu ne me fais pas l’injure, j’espère, de croire que je surveille ta vie? Je ne comprends rien à ce que tu me dis. Comment Mme Matha peut-elle s’occuper de tes affaires? C’est invraisemblable!

— Mais vrai pourtant.

Il conta la chose au long, en laissant supposer qu’il se rendait à l’entresol en question, pour une bonne fortune de passage : cela jeté avec la négligence discrète qui devait le plus rassurer Mme Trénis. Même, il daigna préciser le nom de la jeune personne, Ilka Golovine, une Russe. D’ailleurs, elle n’habitait pas là. Sans insister, Mme Trénis, comme l’y autorisait seulement son expérience, leva un index amical :

— Ces étrangères, tu sais, il faut se méfier. Ce sont elles qui font souvent de l’espionnage pour leur gouvernement !

Il la rassura : on ne devait pas faire à Mlle Ilka l’honneur de la prendre au sérieux.

— Mon Dieu, soupira-t-elle, moi, j’ai toutes les indulgences. Mais ton grandpère !...

Elle ajouta :

— Je tirerai au clair la conduite 'de Mme Matha. Elle aura cru bien faire. C’est vrai, elle s’était inquiétée pour cette demoiselle Manon, Nanon?

De quoi se mêlait-elle ! D’ailleurs, assura Lucien, c’était fini. Il était trop raisonnable pour s’attacher. Ainsi Mme Noyzé, pour la-

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quelle il convenait d’un léger flirt, il n’y pensait déjà plus ; il savait trop bien le respect qu’il devait à une femme que sa mère recevait, etc. L’étrange était la délectation qu’il trouvait à mentir. Cela ne lui était pas encore arrivé.

Mmü Trénis dit :

— Ta confiance me fait du bien. Il me semblait que tu ne m’aimais plus.

Et elle avait, sous sa faiblesse, tant de bonté, un si charmant sourire, qu’il eut ce cri aux lèvres :

— Maman, c’est faux! Je vous trompe à plaisir !

Il s’en retint par honte, et aussi par pitié. Un coup de sonnette vibra, tandis que s’approchait le pas lent de M. de Vertsève.

— ■ Voilà nos invités, dit-elle.

Lucien avait à peine salué son grandpère que les d’Anthénar se montrèrent. S’asseyant à leurs places consacrées, ils opposèrent, au coin de la cheminée, leurs figures grimaçantes : elle, de vieille procureuse, lui, d’antique magistrat. Jamais ils n’avaient paru si ankylosés. Leurs paroles souvent en retard, comme la sonnerie des anciennes pendules, tombaient du fond du passé. Us étaient étroits d’idées, entichés de noblesse, bigots, pleins d’honneur.

Le colonel Charpe, petit homme bilieux, les suivit de près. Son esprit de contradiction, sa courtoisie agressive agaçaient Lucien qu’il prenait souvent à partie ; se piquant de belles-lettres, le colonel le mettait en demeure d’expliquer les prétentions de la jeune école poétique, tel poème d’une obscurité voulue, souvent beau et souvent insane. Il n’v voyait aucune différence :

— Messieurs les symbolistes, vos amis, n’est-ce pas, jeune homme?

Il fondait, le verbe haut, sur une manifestation d’étudiants au quartier Latin, quand Mme Dionée et sa fille entrèrent. Tant que Lucien n’avait fait que s’attendre à les voir, il n’avait guère ressenti à l’égard d’Eve-Lise qu’une sympathie inquiète, un regret de l’avoir tellement perdue de vue. Leur apparition le frappa d’un malaise disproportionné, tant il était excessif, et qui touchait pourtant au plaisir le plus aigu. Fut-ce de rencontrer le regard pur de la

jeune fille? Fût-ce de toucher -a petite main gantée? Fût-ce de se retrouver en communion avec de vieux amis qu’il avait trop oubliés? Son premier balbutiement fut pour s’excuser auprès de la grosse et bonne Mme Dionée. Elle n’avait jamais suspecté sa délicatesse ni cru qu’il les dédaignait, à cause de leur position modeste. Pourtant son abandon les avait un peu peinées, elle le laissa deviner. Eve-Lise, aussi bien, ajoutat-elle pour expliquer la rareté de leurs propres visites, n’avait pas eu un moment de liberté, toute à la préparation de son brevet supérieur qu’elle venait d’obtenir. Ce dîner fêtait son succès. Il fut confus d’y penser, non qu’il l’eût oublié, mais cela avait glissé sur lui. Que n’avait-il songé à offrir des fleurs à Eve-Lise?

Mais comme on venait de passer à table et qu’il s’asseyait entre Mme Dionée et le président d’Anthénar, la jeune fille, qui lui faisait face, poussa un petit cri et devint toute rouge en découvrant un écrin sous sa serviette. Tout le monde resta en suspens, Mme Trénis elle-même, mais M. de Vertsève souriait, et Arsène, qui était du secret, prit un air de componction.

— Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, mon enfant, dit Mme Trénis, touchée de la vivacité avec laquelle sa filleule courait l’embrasser.

— Oh ! dit Eve-Lise, honteuse de n’avoir pas deviné, et elle sauta au cou du vieillard qui grimaça de satisfaction.

— Vous remerciez avant de savoir?

C’est gentil !

11 tira de l’écrin un fin bracelet d’or que de ses mains sèches il agrafa au poignet d’Eve-Lise. Elle promenait autour d’elle un regard ravi qui remerciait les êtres et les choses. Tant de candeur surprit Lucien. Un bijou la mettait-il donc hors d’elle?

Non, c’est que la surprise venait de ce M. de Vertsève, dont la politesse glacée lui faisait presque peur. Sa reconnaissance, exprimée avec une bonne grâce simple, charma tout le monde. C’était si aimable, cet épanouissement d’âme rose sur son pâle et délicat visage! Ne lui savait-on pas gré aussi d’être la vivante Jeunesse? Les d’Anthénar se regardèrent avec un très vieux sourire. Le

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colonel Charpe, cette fois, ne trouva rien à redire, au contraire ! Mme Dionée était attendrie. Comme on se trompe ! Elle croyait M. de Vertsève avare, égoïste, desséché. Le plus étonné fut Lucien. Ne s’avisa-t-il pas d’être jaloux?

Cé n’était pas la première fois que se manifestait cet antagonisme. L’indifférence qu’affectait envers lui son grand-père.

Il TIRA. DE L’ÉcfclN UN FIN BRACELET D’OR

l’intérêt qu’il venait de montrer à Eve-Lise — pour un peu, Lucien lui eût demandé de quel droit? — cette façon publique de la récompenser, tout l’irritait, car sous leurs préventions réciproques, le vrai et fatal grief était la différence de leurs âges.

Seule, elle les empêchait de se comprendre, rendait l’un hostile à toute indépendance, l’autre intolérant' du plus léger joug.

Aussi le dîner lui eût-il été insupportable s’il n’avait rencontré parfois les yeux d’Eve- Lise. Jamais le convenu de la conversation ne l’avait autant excédé; soutenait-on une opinion sincère, elle lui semblait surannée ou médiocre. Ses pensées manquaient d’air ; il aspirait aux propos libres, aux vifs paradoxes de ses amis les artistes. Eux vivaient, se passionnaient pour ce qu’il y a de plus grand au monde : la beauté. L’intelligence les grisait comme un vin ! Ce pauvre colonel, qui faisait l’entendu, clignait de l’œil en parlant d’un article que M. Hélys Fonpers, « qui cependant, concédait -il, n’était pas le premier venu, » avait consacré le matin dans le Figaro à une statue bien étrange du Salon, d’un certain Guépratte ! Cette statue, mais elle ne tenait pas debout !...

— Je l’ai vue, moi ! dit M. Charpe.

— Pardon, quel article ? interrompit Lucien très intrigué, car il n’avait pas lu le Figaro.

— Oui, dit Mrae Trénis, je voulais t’en parler. Oh ! trois colonnes d’un enthousiasme ! Cela m’a même surpris. Car enfin cette Io...

— M. Fonpers l’appelle un chef-d’œuvre!

ricana le colonel. Ah!

ah ! mais j’ai vu des gens qui haussaient les épaules devant ce chef-d’œuvre ! Moi, j’ai étudié le dessin et l’anatomie, j’en puis parler. M. Fonpers est peut-être très fort comme poète — il prononçait pouate — mais je le mets au défi...

Lucien n’écoutait plus ; il connaissait si bien le thème : cet inavoué mépris des gens célèbres, cette envie, cette rancœur contre la renommée dont ils jouissent et la bohème dorée qu'on leur suppose. Il piéti-

naît d’impatience, tant il lui tardait de passer au salon pour y déployer l’article de Fonpers. Lui qui lisait ‘chaque matin le Figaro , juste aujourd’hui... Que Guépratte serait heureux ! Et son amie Olga, comme elle serait fière ! F onpers avait peut-être pensé à elle, en écrivant cet éloge.

Du moins, le sourire, le regard grave et ardent avec lesquels le remercierait la jeune Russe, lui étaient-ils peutêtre apparus d’avance? Les Braüm n’espéraient plus, maintenant, acheter V/o-SLU prix dérisoire qu’ils avaient eu l’aplomb d’offrir! Heureusement Guépratte les avait ajournés, peu pressé, en sa noble pauvreté, de se débarrasser si tôt de cette œuvre qu’il aimait.

Tout cela roulait pêle-mêle dans son esprit, et il s’efforçait au maintien conciliant de quelqu’un qui ne veut pas se défendre, tandis que M. Charpe répétait :

— Allez, jeune homme, vous avez beau dire...

« Au diable! Au diable! » répondait le Sourire crispé de la victime. Heureusement, Mme Trénis fit diversion.- Lucien pensait :

« Voila Guépratte connu d’un coup, apprécié, * discuté. , Çet article, ' signé- d’un tel •nom, aura un vif retentissement. C’est bien, ce qu’a fait là Fonpers, c’est brave! »

Une joie enfantine et délicieuse l’inondait. Il eût voulu voir la stupeur, l’émotion de Guépratte. L’article, dès qu’il put le parcourir. après s’être excusé sur l’impatience

de son amitié, dépassa ses espérances.

Comme c’était dit, et quelle vivacité d’arguments ! A la fin, une merveilleuse et lapi-

Olga obtint, par sa protection, de voir

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