RUE DU SAINT-GOTHARD
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Jacques avait eu le bonheur de la voir lentement se transformer.
Jacques s’approcha vivement de la baie vitrée du hall.
Bien que Mme Halluvs eût reprit ses jeudis, de cinq à sept, elle n’était pas encore rentrée chez elle à six heures moins un quart. Jacques, qui avait passé sa journée à remettre en ordre sa bibliothèque et à épousseter ses livres, s’approcha vivement de la baie vitrée du hall, en entendant s’arrêter un fiacre. Thérèse en descendit. Avait-il espéré qu’elle lèverait les yeux, d’un prompt et furtif regard de femme qui se sait attendue et guettée? Elle n’en fit rien, traversa le jardin de l’air raide et fier qu’elle prenait dans ses mauvais jours, et qui le froissait toujours au vif, comme une injure imméritée.
Je suis sûr qu’elle vient de la rue Moncey ! murmura-t-il.
L’avant- veille, ils avaient eu une discussion d’argent; et l’attitude de sa femme lui avait prouvé, une fois de plus, quelle fâcheuse influence exerçait sur elle Mme Guilhem. Cette amie, mariée à un ingénieur des mines, vivait mal avec lui ; sa légèreté ou son imprudence commençait à la compromettre, et Jacques voyait avec déplaisir cette liaison de femmes. N’ayant pu la rompre sans briser avec Guilhem, qu’il estimait, il avait compté sur l’effet d’une séparation, au long d’un hivernage en Italie, qui lui permettrait d’avoir sa femme tout à lui,
de la reprendre en quelque sorte. Il avait prévu juste.
Thérèse, fort souffrante d’une faussse couche, menacée d’anémie et en proie à une langueur fiévreuse, avait retrouvé ses forces au soleil de Naples et de Palerme ; et, en même temps, soit gratitude envers cette affection qui l’entourait de soins et d’égards, soit qu’échappant au vide et au factice des occupations mondaines, elle prît mieux conscience de la vie intime et des devoirs qui l’ennoblissenty- Jacques avait eu le bonheur de la voir lentement se transformer, perdre de sa sécheresse et se relâcher de son perpétuel qui-vive, s’abandonner plus confiante, l’aimer enfin, non plus avec ces élans d’âme désordonnés, ou cette passiveté un peu dédaigneuse qui l’avaient si souvent inquiété ou déçu, mais d’une tendresse vraie, grave, un peu triste, qui semblait regretter les belles heures perdues en bouderies et en malentendus, et d’autant moins suspecte qu’elle restait pure et sans compromis des sens ; Thérèse, en son alanguissement dolent sur une chaise longue ou bercée dans leurs promenades par une voiture bien douce, lui étant demeurée, des mois entiers, fraternelle et sacrée. Dure épreuve pour l’amoureux qu’il était encore, après sept ans de mariage, épris et fervent comme au premier jour ! Mais ce côte-à-côte amical avait bien des dédommagements ; et c’est avec bon1^-"
La Tourmente
< |U ’i 1 s’était dévoué à son rôle de gardemalade parfois fatigant, souvent onéreux, car elle se refusait aux remèdes et il fallait vaincre ses répugnances. La soumission reconnaissante qu’elle montrait dans les derniers temps l’avait d’autant plus touché; et il avait connu pour la première fois depuis longtemps le charme profond des entretiens et des lectures à deux, lorsque ce caractère ombrageux, humilié par la souffrance et amolli par la langueur, avait laissé deviner en elle une autre femme, plus tendre et meilleure! Cela réparait tant de choses, les années difficiles d’un début de mariage, ce long malentendu coupé de trêves et d’oublis, qui, tout à tour, éloignait ou rapprochait leurs cœurs! En Italie, Jacques avait entrevu la possibilité de l’entente et du bonheur, qu’il se résignait parfois à ne plus espérer. Aussi, avait-il été douloureusement surpris, depuis leur retour à Paris, de voir Thérèse redevenir maussade, irritable, acerbe, ayant perdu en trois semaines le bénéfice de leur pacifiant hivernage.
A quoi s’en prendre, sinon à l’influence
Ili AVAIT ÉTÉ SÉDUIT PAR CETTE IRLANDAISE.
de Mme Guilhem? Ne s’était-elle pas, dès la première entrevue des amies, traduite contre
Jacques par une de ces bouderies sèches et froides dont Thérèse avait conservé le secret? C’est donc en vain qu’il avait cru lui faire toucher du doigt les côtés faibles de son amie, son manque d’élévation, sa coquetterie égoïste, l’abandon dans lequel elle laissait grandir son petit garçon, lç désordre ruineux qui désemparait son ménage, enfin son manque de cœur vis-à-vis d’un mari qui l’avait prise sans fortune et malgré l’opposition des siens. Au loin, Thérèse avait convenu de tout, son amitié et ses lettres avaient paru se refroidir ; et il lui avait suffi de revoir Bell pour retomber sous le charme ! Oh ! il était indéniable, ce charme ; et, si Jacques élevait des préventions contre la femme de son ami, c’était bien sans parti pris; il se fût, au contraire, accusé d’une trop longue complaisance, 'séduit qu’il avait été, lui aussi, par cette Irlandaise blanche, souple et onduleuse, qui ne pouvait regarder un homme en face, sans le troubler. Comme tant d’autres, car il ne s’estimait ni meilleur ni pire, il avait admiré plus qu’il n’aurait dû, ces admirables yeux où brûlait un feu noir, et le prestige voluptueux d’un corps deviné sous l’étoffe, ou découvrant, au bal, de mates blancheurs d'épaules. S’il redoutait une dangereuse séduction, c’est qu’il en connaissait bien le pouvoir. Son expérience d’aînée donnait un tel ascendant à Mme Guilhem, sa flatterie surtout, une flatterie enthousiaste et corruptrice qui exaltait la jolie main, le petit pied de Thérèse, son fin profil, et son esprit, ses manières! N’avaient-elles pas encore, pour s’unir, des rancœurs communes, faites de malentendus et d’injustices, contre les déceptions du mariage et l’autorité des belles-mères? Mme Guilhem s’était révoltée contre la sienne : et Jacques se rappelait avec amertume combien il avait souffert entre sa femme et sa mère du vivant de celle-ci, que sa bru n’avait su ni comprendre ni aimer.
— C’est évident, dit-il, elle vient de la rue Moncey !
Cette désobéissance le blessa ; il s’était contenté de la prier de moins voir Mme Gui lhem, sur laquelle couraient des bruits de plus en plus fâcheux, et naïvement avait cru qu’elle prendrait au sérieux cette défense déguisée sous une apparence de délicatesse Depuis tant de fois qu’il était 1a. dupe de ces faux ménagements, il ne s’en était pas corrigé, et ne pouvait comprendre que Thérèse le récompensât de sa douceur en affichant plus outrageusement son indépendance. Son amour-propre en était mortifié,
Pourtant la vie aurait pu être plus douce. . .
La Tourmente
et de courtes colères suscitaient alors en lui l’envie de moyens extrêmes-, qui se conciliaient mal avec son horreur d’un éclat et des grands mots. Il revécut la scène désagréable de l’avant-veille, en un de ces retours d’émotion qui donnent au passé l’intensité du présent, si bien que les paroles échappées dans la discussion vous remontent aux lèvres et vous tintent à l’oreille, avec la vibration nerveuse qu’elles eurent et leur saveur un peu âpre. Bien qu’on fût dans les premiers jours du mois, et qu’il eût remis à sa femme trois mille francs destinés au ménage, il s’était étonné de l’entendre réclamer un nouvel acompte, le premier étant, disait-elle, épuisé. Ayant voulu savoir à quoi, elle avait, avec mauvaise grâce et presque irritée, cherché quelque prétexte, et finalement allégué de menues dettes de modiste et de couturière, laissées par elle avant son départ. Qu’elle eût dit vrai' ou faux, il n’avait pu taire le mécontentement que lui inspirait, en sa probité stricte, un retard de paiement envers les fournisseurs; et elle d’une ton acide, qui surprenait toujours dans sa jolie bouche de femme choyée, avait répondu, lui cherchant une querelle à côté pour détourner son attention :
— Quand ta sœur te demande de l’argent, tu ne fais pas tant de difficultés pour lui en donner !
Cette injustice, comme toutes celles qu’elle commettait envers Agnès, avait tou ché en lui un point très douloureux, et c’est presque brutalement qu’il avait répliqué :
— Ma sœur ne m’a jamais rien demandé, je lui donne ce qui cbnvient, et ce n’est pas pour payer ses dettes à elle, mais celles de son mari, ce qui est bien différent !
Thérèse était alors partie d’un de ces petits éclats de rire durs, qui la faisaient ressembler à une mauvaise écolière, dont elle prenait l’air rageur et le regard en-dessous* En ces moments-là, elle rappelait d’une façon frappante, sa mère, une Viennoise, la baronne Forget, détraquée plus folle que méchante, qui vivait à l’étranger, séparée depuis longtemps de son mari, auquel elle avait laissé l’éducation de sa fille. Venue en France pour le mariage de Thérèse, elle avait assisté en invitée aux cérémonies et au lunch, rapprochée pour quelques heures, par une menteuse intimité de décorum, de l’homme dont elle portait le nom, car le baron s’était toujours refusé à divorcer, que ce fût scrupule mondain ou religieux, ou que sa conscience à lui aussi reprochât d’anciens torts. Jacques, qui l’aimait beaucoup, l’avait
décidé, depuis deux ans, à vivre auprès d’eux ; il avait eu pitié de cette solitude de veuf, le vieillard venant de perdre une vieille et solide affection : il comptait aussi que M. Forget exercerait une salutaire influence sur sa fille. Malheureusement, adorée de son père et le lui rendant, elle marquait trop, par sa désinvolture, qu’il n’avait su prendre sur elle aucune autorité. Tout le bon qu’elle avait, cependant, venait de lui ; pourquoi fallait-il qu’elle tînt aussi de sa mère? Car ce n’est pas au baron, le plus ouvert et le plus confiant des hommes, qu’elle avait emprunté l’esprit de méfiance et de jalousie quelle témoignait à sa belle-sœur, Agnès d’Flbé. Jacques, qui aurait tant voulu les voir s’aimer, ne pouvait se faire à cette tiédeur réciproque, dissimulée sous des démonstrations polies et des baisers froids! Que sa femme n’eût su se complaire avec Mme Halluvs la mère,' peu expansive, d’une hauteur alanguie et d’une réserve de femme délicate et souffrante, à la rigueur, if se l’expliquait ; mais qu’elle ne pût fraterniser,; chose si facile, avec le simple, tendre et douxj .être qu’était Agnès, cela le passait ! Croyant* entendre encore le rire de Thérèse, le sang lui monta aux joues ; et il se noua les mains derrière le dos, d’un geste habituel, en serrant les doigts à les faire craquer.
— Comme la vie est bête ! bête ! répétat-il en souriant avec énervement, les. dents agacées ; et il s’affaissa, découragé, sur un '.divan, le long de la baie vitrée devant la quelle il n’avait cessé de s’immobiliser, en une de ces inerties têtues qui lui restaient de son enfance. Lentement, il haussa les épaules et soupira, d’un ton de navrement, qu’il sentait pourtant excessif :
— Dire qu’il en sera toujours ainsi !...
Son impuissance à pénétrer Thérèse, à découvrir quel mot magique, quel talisman lui asserviraient cette âme difficile, le désola. Clairvoyant envers les autres et souvent envers lui-même, était-ce donc son affection pour elle qui l’aveuglait? Dire qu’en sept, ans de vie commune, d’intimité de la chair et de l’esprit, il ne pouvait, guère plus qu’aux premiers mois, s’expliquer quel dédoublement bizarre faisait surgir d’elle un être à deux visages, tantôt bon et charmant, tantôt déplaisant et revêche, autant que peut l’être une femme jeune et jolie. Elle avait des changements à vue inconcevables. Ce qui la distinguait, c’était sa fraîcheur ; son visage éblouissait, blanc et rose, d’une chair de fleur avivée par l’éclat d’yeux d’eau de mer, pleins de soleil. Qu’une émotion vînt à
crisper cette sensitive, les yeux puis se fronçaient et devenaient troubles, le teint se fanait, tiqueté de soudaines rousseurs, la personne entière se retirait ; on n avait plus devant soi un être vivace s’épanouissant à la vie, mais une femme de trente ans qui se renferme et qui souffre. Quand elle pinçait la bouche d’une certaine façon, toute sa ligure devenait creuse, et si triste que le cœur de Jacques se serrait. ? .
Tout à coup, en se rappelant 1 attitude de sa femme, il s’expliqua leur scène.
« Comment ne s’en était-il pas. doute?
Elle n’avait payé aucune note, mais prêté tout ou. partie des trois mille francs à son amie, Dieu sait pour quel emploi ! Le désordre de Mme Guilhem la réduisait fréquemment aux abois ; déjà une fois, Thérèse lui avait prêté sept ou huit cents francs, ce dont il l’avait reprise avec douceur. Etait-ce pour éviter de nouveaux reproches qu’elle avait menti HMais s’il voulait l’humi.lier, il lui serait si facile de demander à voir les factures acquittées par les fournisseurs? » — Triste petite satisfaction, qu’il se refuserait certainement, par pudeur à trouver en faute l’être aimé, par une de ces délicatesses perdues qui le faisaient juger timide hors de propos, là où il aurait mieux valu pour lui afficher un peu de cette tyrannie cordiale que les femmes aiment, tout en la décriant. Cela lui était impossible, il se l’avouait avec, une détresse ironique. Il ne savait ni dominer, ni forcer le respect et l’obéissance, quand on les lui marchandait. Souffrant de n’avoir pas trouvé en Thérèse l’accord rêvé., la parfaite confiance, la paix du cœur, il se débattait en des alternatives de calme trompeur ou d’irritation stérile, malheureux au fond, puisqu’il l’aimait passionnément, malgré tout.
Pourtant la vie aurait, pu être plus douce; une grande douleur, il est vrai, avait déposé en eux un fond de lie : la mort d’une adorable petite fille, enlevée trois ans auparavant par des convulsions. Que cela eût rendu Thérèse amère, il le comprenait trop, lui qui ne pouvait se consoler de cette perte, surtout depuis que la maladie de la jeune femme, et sa terreur d’élever un nouvel enfant pour le perdre peut-être comme l’autre, reculaient dans l’inconnu l’espoir d’une nouvelle maternité. Pourquoi fallait-il seulement que ce grand chagrin, qui aurait dû les réunir dans une commune religion, eût brisé en eux un lien tenace, les laissât comme étonnés de se sentir seuls, face à face? Une autre peine s’ajoutait, pour lui, à celles-là :
savoir sa sœur mal mariée, victime d’un viveur indigne qui la trompait et la ruinait. Mais quoi ! si triste que ce fût à dire, tous ceux qu’il connaissait cachaient au cœur des plaies semblables, s’y accoutumaient et aimaient quand même la vie, tant la souffrance est insupportable à l’homme. Jeunes encore, Thérèse et lui ne pourraient-ils être heureux ?
Il ne lui appartenait pas de se rendre justice, mais d’autres 1a. lui rendaient! Jacques Halluys passait pour un galant homme et un noble esprit. Il portait un beau nom, son père étant ce savant jurisconsulte de l’Empire, célèbre par ses travaux judiciaires, qui, au faîte des honneurs, membre du Conseil d’Etat et de l’Académie française, ne s’était jamais départi de la simplicité et des vertus domestiques dont s’honoraient de père en fils les Halluys, vieille famille parlementaire de Lyon. Jacques n’avait pas été indigne de ce legs d’honneur. Quoique porté au rêve et à la paresse, son patrimoine restreint et son mariage modeste le forçant à s’ouvrir une carrière, il s’était, bien avant que l’héritage de sa tante d’Hervines lui apportât la fortune et l’indépendance, successivement distingué comme avocat à Lyon, puis comme secrétaire général de la préfecture de Bordeaux, enfin à Paris, comme chef de cabinet du ministre de la Justice, qui était alors son ami Ferrand (du Gard). S’il avait dû à la protection de ce dernier de remplir pendant quelques mois cette haute fonction, moins en professionnel qu’en amateur éminent, le ruban rouge qu’il portait, à trente-six ans, n’en distinguait pas moins un mérite avéré. Depuis sa retraite, en une vie de libre travail et de dilettantisme plus conforme à son peu de goût pour l’action, ce même Jacques Halluys, après avoir été quelque chose d’important, demeurait quelqu’un d’élite, cher à ses amis, estimé dans je monde, recherché des meilleurs salons. Une femme plus difficile n’eût-elle pu s’en contenter ?
Le bruit léger du bouton de la porte et le soulèvement de la portière le tirèrent de ses réflexions ; la nuit était tombée sans qu’il s’en aperçût.
— Est-ce toi, Agnès? Lisette aussi? Entrez donc !
— Comme il fait noir ! fit une voix d’enfant.
La Tourmente
- — Je serai la fée!
IJ rencontra une petite main, la guida vers un bouton électrique, au mur. Sous le doigt frêle, comme par magie, deux globesappliques de cristal jaillirent de l’obscurité, animant, de l’incandescence d’une torsade de platine, la vaste pièce égayée du haut en bas par des rangées de volumes, avec son petit balcon de fer ouvragé, courant à mihauteur, ses portières de l’Inde, sa table de travail monumentale encombrée de livres et de papiers. Au milieu de ce décor familier, ressuscité par elle, se tenait une étrange petite fille, aux cheveux de chanvre et d’or, vêtue en velours souris, d’une longue robe anglaise qui, tombant jusqu’aux talons, lui donnait un air de princesse ou de fée. Elle souriait d’un mystérieux sourire pâle; et levant haut les mains, elle semblait prête à les claquer, dans un ravissement contenu et que la réflexion paralysait déjà!
— Oh! c’est si beau, de voir clair!
déclara-t-elle rêveusement. — Elle détestait l’ombre, attirée comme les papillons par toute flamme : le rayon de soleil entré par la fenêtre, le rond jaune des lampes, les braises rouges. Elle n’aurait pu dormir, sans veilleuse à côté de son lit.
Jacques la caressa, cette nervosité précoce le touchait et l’inquiétait; en relevant la tête, il rencontra le regard et le sourire d’Agnès : ils étaient si douloureux qu’il s’en voulut d’avoir pensé égoïste-
Il balbutia :
— Je me suis fatigué à remuer tous ces livres, je dormais presque, je crois !
Pourquoi dit-il cela? Craignait-il la perspicacité discrète de sa sœur, et qu’elle interprétât défavorablement pour Thérèse sa réclusion d’homme seul, en cette ombre de crépuscule qui s’harmonise si traîtreusement, elle le savait, avec le charme cruel des retours que l’on fait sur soi-même? Il s’était levé, heurtant les meubles, tâtonnant
Tiens, Lisette, voila les beaux livres que je t’ai promis
pour éclairer, quand la même jolie voix d’enfant supplia :
— Oh ! laisse-moi faire la lumière !
... Et ajouta :
ment à ses peines, quand sa sœur était si à plaindre. Etaitce le cours de ses pn> près pensées, un de ces attendrissements subtils que nous cause on ne sait quoi de furtif et d’éloquent dans un silence, un air de visage, un pli de vêtement? Fut-ce parce que ses yeux s’atta-
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chèrent sur les mains d’Agnès, des mains dont la nudité maigre faisait peine, sans bagues aux doigts ni bracelets aux poignets, comme une veuve? Etait -ce cette robe noire et simple, qu’il lui voyait depuis huit jours, et qu’elle portait le soir de son arrivée, quand, s’enfuyant de Marseille avec Lisette, elle était venue se réfugier auprès de lui et implorer son appui? Ce fut tout cela sans doute, et cet excès de pitié qu’on ressent pour les autres lorsqu’on est soi-même malheureux. Il lui tendit fraternellement la main ; elle se jeta dans ses bras et s’y blottit, en un grand besoin de consolation, et lui, , la baisant aux cheveux, sentait battre contre sa poitrine, à grands coups, ce pauvre cœur de femme. Domptant ses nerfs, sans quoi elle eût pleuré, elle se reprit bien vite, à cause de l’enfant ; il était temps : Lise fixait sur sa mère des yeux pénétrants, d’une sagacité extraordinaire pour une fillette de six ans ; sa fine bouche, en se crispant, allongeait l’ovale de sa figure.
Jacques fit diversion :
— Tiens, Lisette, voilà les beaux livres que je t’ai promis. Viens les voir là, sur ma table !
Il étala de grands albums dorés et gaufrés, aux gravures de luxe, en ajoutant :
— Ils sont à toi, je te les donne.
Elle ne dit pas merci, trop ravie; mais elle devint toute rose, et se penchant sur la main qui lui ouvrait les livres féeriques, la baisa.
— Chérie!... fit-il.
Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il avait réservé ces albums, jadis, pour la petite disparue, sa Fancy, quand elle serait grande. Grande? Pauvre doux baby ! Elle venait d’avoir trois ans, la veille de l’affreux soir où les convulsions la prirent. Il revoyait encore sa robe rose, son corps menu et sa drôle de figure éveillée! Lisette la lui rappelait, sans ressemblance nette, d’un lointain air de famille, comme un pastel effacé.
-— Oh ! pourquoi ?. . . protesta Agnès, touchée et fâchée du trop beau cadeau, sans soupçonner la valeur de souvenir que son frère y attachait. Mais il la fit taire en l’attirant affectueusement dans un fauteuil, près de lui.
— Tes névralgies, pauvre sœur !
Elle souffrait, depuis huit jours, d’atroces douleurs faciales, ayant pris froid dans l’express, cette nuit de cauchemar où, le visage à la portière et souffleté par le vent, elle avait vu fuir une campagne de ténèbres, des gares, des feux, une déroute
folle de choses et d’êtres inconnus, tandir que Lisette enveloppée au chaud dormait, dans le fond du wagon. Certes, elle avait beau souffrir maintenant, aucune torture physique, pas même l’agonie durant laquelle elle avait mis son enfant au monde, ne pouvait se comparer à ce qu’elle avait éprouvé là seule, consciente de l’irréparable, revoyant tout, son mari surpris par elle, dans sa propre chambre d’épouse et de mère, avec une de ses amies, la meilleure, la plus chère ! Et l’impudence ensuite de cet homme, ses négations, la traitant de visionnaire et de folle, se refusant à rompre avec sa maîtresse, voulant continuer de l’imposer à sa femme! Elle ne serait jamais partie, sans ce suprême outrage ! Aurait -elle pardonné? Peut-être, devant un sincère repentir ; elle l’avait tant aimé, elle 1 aimait encore, quoique se répétant tout bas : « C’est fini ! bien fini! » Elle tressaillit, s’arrachant à ses pensées, et répondit après coup :
— Pardon ! Je te remercie, je crois que je pourrai me mettre à table.
Car elle n’avait pu déjeuner avec eux, ni dîner, la veillé.
Il lui en sut gré, et dit :
— C’est gentil de ta part, surtout pour Louise Rambert, qui ne sé sentira pas trop seule, si tu es là. Elle t’aime beaucoup, la pauvre femme; et elle est si à plaindre, avec ses trois garçons, aucune ressource, le vide que fait autour d’elle la mort de son mari. Tu l’as peu connu, Achille Rambert? Un camarade de pension à moi, un toqué, non sans mérite, ruiné dans les affaires, un de ces hommes qui brassent des idées à enrichir dix inventeurs et qui meurent sur la paille. En faisant dîner Louise avec nos cousines Dunlop, j’espère, ou plutôt Thérèse compte les intéresser à cette infortune. Elles ont tant, tant d’argent, à ne savoir qu’en faire! Les cousines « Million » les appelaiton dans la famille. J’avoue que j’aurais préféré... Quoique donnant beaucoup aux couvents, aux hôpitaux, aux misères parfi' culières, il y a dans leur étroitesse d’espru et leurs préjugés bourgeois quelque chose qui me révolte !
Elle objecta timidement :
— Il faut leur savoir gré de ce qu’elles font, il y a tant de riches qui ne donnent rien aux pauvres !
Lisette leva les yeux de dessus ses albums et déclara :
— Petite maman, elle donne toujours !
Avant-hier, nous avons rencontré un petit homme coupé en deux dans un bol de bois ;
La Tourmente
il courait vite, vite, vite ; et tu aurais dit que c’étaient ses pieds, parce qu’il avait la main dans des gros sabots qui faisaient toc ! toc !
par terre. Maman lui a donné deux francs !
Ils s’égavèrent silencieusement ; toute naïveté qui leur montrait Lisette pareille aux enfants de son âge, et très petit être encore, leur faisait plaisir. Sa mère la reprit doucement, pour la forme : on ne devait pas raconter ces choses-là ! Mais Jacques sourit à sa sœur, il la savait si tendre à toute misère.
— Oh! toi!... dit-il, et son geste compléta sa pensée.
Il reprit :
— Te rappelles-tu, à Lyon, ces pauvres qui venaient le samedi frapper à la petite porte de notre vieille maison, à la porte « soupière », près des cuisines? On leur distribuait du bouillon et de la viande. Comme notre père était bon pour eux! Que de fois tu l’accompagnais dans les quartiers ouvriers visiter les malades ! Je ne pense pas qu’il y ait eu beaucoup d’hommes aussi foncièrement bons que lui ! Ah ! s’il avait vécu plus longtemps !...
FJ le hocha la tête gravement. Bien souvent cette pensée leur était venue que leur vie aurait pu s’orienter d’une façon différente, M. Halluys vivant, pouvant les éclai-
rer de sa sagesse et de son expérience. Qui sait si Agnès aurait épousé le commandant d’Elbé, et si Jacques n’eût pas rencontré une autre jeune fdle dont il se fût épris?
— Et notre vieille maison? répéta-t-il. Que de fois, pendant mon séjour en Italie, mon souvenir s’est reporté sur elle, plutôt que vers notre petit hôtel de Paris, trop fraîchement meublé, trop peu nôtre encore pour m’être bien familier. Mais elle!
Je la revoyais telle qu’avant notre mariage; si vénér a b 1 e avec son grand escalier de pierre blanche, ses paliers nus, son large et ses aises de piovince, ses chambres carrelées où l’on avait toujours froid, ses recoins et ses cabinets noirs qui nous faisaient peur quand nous étions enfants ! Les arbres centenaires donnaient au jardin étroit une ombre si fraîche, derrière les murs hauts comme des murs de couvent; la longue allée de hêtres pourpres, tout au bout, avait l’air d’une voie de retraite, pour des méditations jansénistes. Et les hirondelles, qui de mères en fdles faisaient leurs nids dans les greniers. Et dans la salle à manger, les antiques portraits de famille, ces grandes perruques de magistrats et de présidents à mortier, ces bonnets carrés, ces robes noires ; et les visages de mesdames les présidentes, — les unes sévères et blêmes comme de vieux juges, les autres, femmes de cour, avec du rouge et des mouches; et surtout ce Latour (il désigna dans le fond de la pièce un portrait à bordure de vieil or) où s’éternise, avec la mystérieuse survie des pastels de Latour, notre illustre arrière-grand-oncle, le marquis d’Argens, chancelier et garde des sceaux sous Louis XV ; ah! que de fois me suis-je rappelé tout cela, depuis que cette maison où tant des nôtres ont vécu, joui et souffert, où nos grands-parents et nos père
Il s’arrêta : Agnès pleurait sans secousse et sans rruit.
Elle s’était endormie, en effet, entre deux images.
La Tourmente
et mère sont morts, a cessé rie nous appartenir et est tombée à des mains étrangères.
Il s’arrêta : Agnès pleurait, sans secousse et sans bruit, de ces larmes douces comme en tirent la mélancolie du passé et la beauté des choses qui ne reviendront plus.
Chère sœur, balbutia-t-il attendri, oh ! je n’ai pas voulu... Moi qui ravive!...
Mais elle lui lit signe de n’avoir pas de regret, de ne point faire attention à elle, et ses larmes coulant toujours semblaient la détendre et la soulager.
Il se reprocha pourtant d’avoir évoqué ces souvenirs, ils lui coûtaient trop à luimême. Tl était trop vrai qu’après la mort de Mrae Halluys, ils avaient dû vendre la maison et le jardin dont ils héritaient par moitié. De grand cœur, malgré la vive opposition de Thérèse, il aurait cédé sa part immédiate de possession à Agnès, pour qu’elle conservât cette demeure et revînt un jour l’habiter, continuant la tradition de famille ; mais M. d’Elbé, à court d’argent pour ses folies ruineuses, s’y était refusé et avait exigé le partage immédiat, se souciant peu de cette glacière et de ces arbres à corbeaux, comme il appelait le tout. Riche, Jacques l’eût désintéressé en rachetant la part de sa sœur et en conservant l’immeuble, mais sa fortune ne le lui permettait pas ; d’ailleurs Thérèse, qui jusque-là avait souffert de vivre entre ces murs, au feu et à la table de sa belle-mère, n’eût pas supporté l’idée d’y demeurer plus longtemps : aussi, approuvant son beau-frère, avait-elle poussé de toute son influence à la vente. Elle était lasse de Lyon, et le mirage de Paris l’attirait. C’est pour lui plaire que Jacques, lié alors avec le préfet Ferrand, auquel il avait fait gagner un important procès de succession, avait accepté de le suivre comme secrétaire général à la préfecture de .Bordeaux. Ferrand, depuis, jetant l’habit brodé, s’était fait politicien, et, au renouvellement de la Chambre, avait été élu député dans le Gard. Il n’avait pas oublié la façon dont son ami avait contribué au succès de son élection, et, servant ainsi les vues de la jeune femme, il avait décidé les Halluys à venir s’installer à Paris. Leur amitié s’y était resserrée ; et quand le hasard d’une combinaison ministérielle eut amené Ferrand à accepter le portefeuille de la justice pour lequel, en dehors de sa réelle valeur, aucune aptitude particulière ne le désignait, il avait été bien aise de prendre pour chef de cabinet un homme dont il connaissait la puissance de travail et la faculté d’assimilation.
Les événements auraient-ils tourné de la sorte si Jacques eût pu conserver la vieille maison de Lyon? N’y serait-il pas resté, continuant sa carrière d’avocat si brillamment commencée? Non pourtant! Il se l’avouait. Vibrant et impressionnable à l’excès, il sentait déjà, lorsqu’il y avait renoncé, la fatigue de ce métier qu’il prenait trop au sérieux pour n’en pas être surmené. Ne défendant que des causes justes, où il mettait moins d’amour-propre que de passion généreuse, incapable de se donner à demi et de se contenter d’une rhétorique banale, ayant la fièvre quand il plaidait, ne parvenant pas à se blaser sur les rigueurs de la loi et les injustices de la chicane, plein de pitié pour les misérables, facilement hanté par l’obsession cruelle des visages, des incidents d’audience, des répliques aigres, étouffant dans l’air épais des salles publiques, très probablement sa santé eût exigé, après quelques années de cette surexcitation nerveuse, qu’il renonçât au barreau ou que, par impossible, il cessât d’être lui, dédoublât son caractère et son âme. De cette époque, et ensuite de son passage dans l’administration, non moins absorbant, et grevé en outre de cette responsabilité si lourde aux scrupuleux, il lui était resté pendant plusieurs mois une sensibilité à vif, presque maladive, que l’hydrothérapie avait dû combattre. L’héritage de sa tante était venu à point pour lui donner la détente d’esprit et le repos indispensables. Malheureusement, car tout se paie, la richesse, entraînant avec elle l’oisiveté, lui avait apporté cet ennui qui naît de la satisfaction des désirs matériels et de l’excès du bien-être. Et Jacques, que son tempérament inclinait déjà à la mélancolie, bien qu’il n’eût pas encore eu le temps de s’ennuyer beaucoup dans sa nouvelle fortune, traversait parfois, comme en ce moment, de véritables accès de spleen. Peut-être aussi l’existence de Paris, si séduisante par ses ressources de musées, de théâtres, mais si lassante par sa trépidation un peu vaine et son gaspillage de temps à des menus riens, lui convenait-elle, au fond, aussi peu qu’à Thérèse; car jamais il ne l’avait vue, à Paris, vraiment calme ni heureuse. Que ne pouvait-il, avec ses goûts d’étude et d’intimité, vivre à la campagne, entouré de livres, de chevaux, de chiens, du confort de la grande propriété? Toujours il avait caressé ce rêve, d’habiter, non seulement l’été, mais aussi l’hiver, les Flouves, le château et les terres à lui laissés par Mme d’Hervines ; mais Thérèse !... Ces vagues et pénétrants regrets,
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que tout homme porte en soi pour la vie, mal faite, autre que celle qu’on aurait aimée, ces regrets stériles, le souvenir de la vieille maison de Lyon les dominait, de son image couleur du temps, grise, passée et charmante.
Agnès, pendant le long silence qui avait accompagné leurs réflexions, avait essuyé ces yeux et souriait de nouveau, avec une yrâce dolente. Jacques la contempla tendrement. Il examina ce visage changé, joli autrefois, presque enlaidi à présent par le chagrin, mais qui conservait l’expression d’une divine bonté et le charme fuyant d’yeux bleus, un peu brouillés de myopie. Que de choses ils disaient, ces yeux, des choses dont elle et lui comprenaient qu’il valait mieux se taire encore, au moins de quelques jours, de peur de ranimer une trop cuisante douleur. Si violent, du reste, avait été pour Agnès le coup de son malheur, qu’elle en restait endolorie, en cet état d’accablement mental et de demitorpeur qui suit les grands ébranlements.
Mais s’il n’osait rien dire, une haine sourde, d’élans courts et aigus, lui élançait le cœur envers l’homme qui faisait souffrir sa sœur. Il le détestait encore plus de le sentir d’autre âme et d’autre race que lui, au physique et au moral, hercule gymnaste, prévôt de salle d’armes, cavalier casse-cou, un de ces êtres aux appétits destructeurs, dont l’intelligence ne sert qu’au mal, spirituel pourtant, aimable quand ses intérêts l’exigeaient, et doué d’une de ces séductions d’homme à bonnes fortunes, qui lui faisaient pardonner beaucoup par les plus rigoristes vertus féminines ; ce n’était pas là, même, une des raisons qui avaient le moins enragé Jacques, de constater l’indulgence de Thé rèse pour son beau-frère. Bien qu’ils se vissent peu, M. d’Elbé s’était toujours montré, auprès d’elle, d’une galanterie cavalière, pas assez libre pour qu’elle manquât de correction, assez pourtant pour laisser percer la tare intime de son être, une tare qui apparaissait, de façon presque matérielle, dans son sourire à belles dents de loup, et un certain dignement d’œil, par lequel' il semblait, derrière son monocle, vous rendre complice de ses paroles ou de ses actes : un de ces petits tics . déplaisants, pour lesquels on prend un individu en grippe, autant que pour les répulsions morales les plus fondées !
Mais le moyen de dire cela à la femme de cet homme, et à quoi bon, devant le mal fait et irréparable? Qu’elle se reprît, qu’elle respirât, qu’elle sût où en étaient son cœur et sa volonté, ce qu’elle jugeait à propos de
faire! Il ne la contrarierait en rien, qu’elle crût devoir pardonner et reprendre la vie commune, ou qu’elle exigeât une séparation et le divorce. Il ne l’influencerait même pas, bien qu’il penchât pour cette dernière solution, tant son aversion pour M. d’Elbé était vive et tant il augurait mal de l’avenir.
— Mon Dieu ! dit tout à coup Agnès s’arrachant à l’espèce de bien-être triste qu’elle goûtait auprès de son frère ; quelle heure est-il? Il faut pourtant s’habiller! Lisette !
— Elle dort, dit Jacques. Pauvre mignonne !
Elle s’était endormie, en effet, entre deux images ; et ses cheveux répandus d’un seul côté s’étalaient, d’ors différents et pâles.
Il ajouta ;
— C’est dommage de la troubler. Laissela dormir. Elle n’en sera que plus éveillée joour le dîner.
A la regarder, son cœur se gonflait d’une amère et inexprimable tendresse ; en songeant que sa fille à lui aurait pu être là, à cette place, il soupira. — La vie ! La vie !... Une main pressa la sienne ; Agnès à son tour, en cette furtive étreinte, le comprenait et le plaignait. Il tourna la tête, se devinant seul ; elle avait disparu. Lisette dormait toujours, un peu blême sous la lampe, une longue ride fine en travers de sa bouche. La fragilité de ce visage, de ce délicat petit saxe l’effraya.
— - Mon Dieu! soupira-t-il ; et l’impuissance de n’être qu’un homme, limité dans ses désirs et ses moyens, faible dans son cœur et sa volonté, soumis à la vue et à la mort, lui fit tendre les poings, douloureusement, s’étirer à vide, dans l’étrange atmosphère de malaise qui flottait autour de lui ; tandis que croissait en lui, depuis son retour à Paris et le changement d’attitude de Thérèse, une appréhension inexplicable.
IJ regarda sa montre, elle marquait sept heures vingt. Il ne la remit pas tout de suite dans son gousset, hypnotisé, pendant quelques secondes, par le cadran blanc cerclé d’or et la finesse des aiguilles. Très vieille, car il la tenait de son grand-père paternel, plate comme un écu, d’or clair guilloché de volubilis et de feuilles, sa courte chaîne alourdie de breloques et d’une bague énorme, qui ne pouvait aller qu’à un doigt-
IS
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de géant, cette montre lui était précieuse, faisait partie de ces objets familiers qu’on aime presque autant que des êtres. Elle avait été mêlée aux grands actes de sa vie, sa première communion, son mariage. Bien souvent, interrogée la nuit, elle avait sonné^ les heures à son insomnie ou à celle de Thérèse, d’un timbre délicieux et fêlé. Elle avait résisté aux mauvais petits hasards qui pouvaient fausser ou briser ses ressorts délicats, et continué à marcher, même ce jour où Philippe Destelle, la tournant entre ses doigts, l’avait laissé tomber sur le parquet, par une de ces maladresses inexplicables pour lesquelles on ne trouve pas d’excuse et qu’on ne sait comment expier, parce qu’elles tiennent vraiment de l’absurde, feraient croire au sortilège de taquins esprits invisibles, dans Pair.
Il revoyait la figure consternée de Philippe, troublé au point qu’il avait dû le rassurer en lui faisant écouter le tic-tac.
— Tu vois, elle marche ! avait-il dit.
Destelle avait- il eu peur, superstitieusement, que leur affection se fêlât, au heurt de cet objet vivant et fragile, si cher à son possesseur que sans doute, et malgré lui, il aurait gardé une rancune involontaire à qui P en aurait privé? Si bizarre et exagéré que pût sembler un tel pressentiment, Philippe l’aurait-il éprouvé s’il ne reposait sur quelque chose de vrai, d’intimement profond en sa perplexité même ! Certes, elle marchait encore, leur amitié, comme la fine montre résistante ; mais le choc, même sans contre-coup immédiat, suscitait l’idée d’un risque couru, la vraisemblance d’un accident irréparable. Eh bien, dans leur amitié, s’était produite cette sensation d’un brisement possible, accompagnée de ce malaise qui entoure les choses mal expliquées, équivoques. Jacques avait ressenti cela, lorsque au plus fort de son anxiété (Thérèse venait de s’aliter), Philippe, dans ce même hall, un soir comme celui-ci, à peu près vers la même heure, lui avait annoncé son départ pour Washington ; le ministère des affaires étrangères l’envoyait là-bas, comme chargé de légation !
Pourquoi ces paroles l’avaient-elles douloureusement surpris? Qu’y avait-il là de si inattendu? A son retour de Constantinople, où il remplissait les fonctions de secrétaire d’ambassade, Philippe avait retrouvé Jac ques, dont il avait été l’ami, le compagnon d’études et de plaisir pendant leurs études de droit, à Paris ; l’éloignement n’avait pas interrompu leurs relations, ils avaient conti-
nué à s’écrire, de loin en loin ; c’est donc tout naturellement que, présenté à Mme Halluys, à laquelle il n’avait pas déplu, il avait véc^ dans l’intimité du ménage pendant le congé de santé de six mois, prolongé de trois mois encore, qu’il avait obtenu ; maintenant il lui fallait reprendre sa carrière et aller où on l’envoyait ; en quoi cela sortait-il du commun de la vie?
Et cependant Jacques avait tressailli, comme au choc d’une nouvelle trop brusque et d’un procédé trop libre. Sachant que Philippe espérait être envoyé à Vienne, était-ce que cette expatriation, en Amérique, le saisissait par son imprévu? S’était-il imaginé, peut-être à tort, que Philippe lui annonçait cela sans assez de regret, en homme qui en a pris son parti et juge superflu de s’attendrir ? Ou bien, tout simplement que ses nerfs le rendissent trop sensible, hors de propos, et qu’il souffrît de la coïncidence fortuite qui le condamnait à voir s’éloigner son meilleur ami, alors que l’état de sa femme l’inquiétait cruellement, un état assez grave pour que le docteur Rousselot vînt deux fois par jour et s’effrayât des pertes de sang qui suivaient l’accident! Certes, ses préventions en un tel moment avaient dû être injustes : il aurait voulu seulement voir plus d’émotion à son ami, plus d’intérêt pour la malade. Il lui avait semblé aussi que Destelle lui cachait quelque chose, qu’il fallait un motif secret à ce départ arrêté de la veille au lendemain, si prompt que Philippe avait refusé de l’attendre, s’excusant sur la nécessité de prendre cinq jours après le transatlantique, alors que Jacques offrait de l’accompagner au Havre, pour le départ suivant, si la santé de Thérèse le permettait. Au reste, les raisons de son éloignement étaient fort bien justifiées : la nécessité d’accepter un poste plus avantageux, de profiter du bon vouloir du ministre, la chute probable du cabinet devant reculer ensuite bien longtemps sa nomination. Et Jacques avait pensé :
« Tout cela est vrai, mais il ne me dit pas tout ! »
Non qu’il prétendît à une confiance absolue de la part d’un être aussi discret sur sa vie de cœur que l’était Destelle ; les meilleures amitiés ne sont pas les plus expansives. Mais un mot vague, un sous-entendu échappé lui auraient mieux fait comprendre l’urgence de œ départ ; par exemple, si Philippe avait laissé supposer qu’il voulait s’arracher à un amour malheureux ou rompre avec une liaison ancienne. Mais il avait gardé le silence; et Jacques le lèverait, ^ou-
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deux, debout près de la cheminée, ayant pris dans une coupe, par contenance, la montre, et en examinant curieusement les breloques, comme s’il ne les avait jamais vues. Tout à coup, ses doigts avaient molli ; la montre lui était échappée. En se précipitant pour la ramasser, sa main tremblait et il paraissait tout ému.
Jacques i’avait rassuré (il entendait encore le son de ses paroles), et il avait ajouté:
— Ce n’est rien ; le verre est fendu seulement.
Pourquoi ces détails lui revenaient-ils à l’esprit, sans raison, par une de ces associations d’idées disparates que tire un fil invisible? Rien de plus simple; le vieux bijou, qu’il venait de regarder un peu plus attentivement que de coutume, lui avait rappelé divers souvenirs, et celui-là surtout, qui faisait date dans sa petite existence mystérieuse de bête d’or, au cœur battant vite et bas, de bête qui avait si souvent intrigué Lisette, forçant son oncle à lui faire entendre le tic-tac, lui demandant :
— Elle vit, n’est-ce pas? Elle vit?
— Oui, c’est tout simple, tout simple ! se dit -il, mécontent pourtant de ce mot qui n’expliquait rien ; car, dans le mystère qui nous enveloppe et l’inconnu qui nous régit, y avait-il vraiment une seule chose qu’il pût comprendre d’une façon claire et précise? Tout n’était-il pas, à la réflexion, également obscur, insondable, déconcertant à* effrayer. Il vivait cependant d’une manière presque machinale, se mouvait avec assurance, ordinairement, à travers les actes irréfléchis ou conscients, les pensées complexes et les sensations infinies de la veille et du sommeil, comme si l’habitude avait paralysé en lui, autant que chez les autres, la stupeur légitime de se sentir exister, et que remplir cette fonction fût l’acte le plus naturel et le plus banal du monde. Bien des fois, cependant, le surnaturel qui se dégage de nous, et de la réalité ou du mirage*" des êtres et des choses qui nous frôlent, le troublait d’une angoisse confuse et incertaine, comme ce soir. Et il n’était pas jusqu’au sommeil de l’enfant, sous la lampe, cette forme de l’immobilité et de l’anéantissement suprêmes, qui ne lui fissent sentir plus étrangement quel cauchemar singulier, indubitable et réel il vivait, par le fait même qu’il vivait !
On grattait à la porte.
— - Entrez ! cria-t-il, pensant que ce fût Antoine, le vieux valet de chambre qu’il avait gardé à son servic’e, en mémoire des services rendus fa * lui pendant vingt ans à
M. Halluys père. Comme on n’entrait pas, il alla ouvrir : ce n’était que Syb, la petite chienne noire de Thérèse.
— Ah! Syb! c’est vous? Je pensais justement à votre maître. Entrez, Syb!
L’intelligente bête frétilla de la queue en se dressant sur ses pattes afin de se faire caresser. Encore un trait d’union, un lien de pensée entre lui et D estel le ! Ce dernier, quelques semaines avant de partir, voyant Mme Halluys follement engouée de l’animal, l’avait priée de bien vouloir l’accepter. Syb s’était très bien entendue avec sa nouvelle maîtresse, toute la maison l’avait adoptée, et, pendant l’absence de ses maîtres, elle était restée à Paris avec M. Forget, qui, en dépit de l’indifférence habituelle des vieillards pour toute intrusion nouvelle, s’était attaché affectueusement à elle. C’est qu’aussi ce n’était pas une chienne ordinaire que Mlle Syb ; mais presque une personne, discrète, pudique, tendre, reconnaissante, comprenant tout à demi-mot, ne gênant jamais, toujours gracieuse. Jacques, qui l’aimait beaucoup, au point, quand elle reposait surc ses genoux, de rester immobile et de garder
Il regarda sa montre, elle marquait 7 h. 20.
une position incommode plutôt que de lu réveiller, avait peine à comprendre que Des* telle eût pu se séparer d’elle.
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— C’est cela, Syb, gardez Lisette pendant qu’elle dort et que je fais ma toilette.
Cette occupation lui rappela que Thérèse boudait ; c’était elle qui préparait d’ordinaire ses affaires, lui évitant la crispation de mettre des boutons aux poignets et au plastron de chemise ; mais elle l’abandonnait à lui-même, les jours d’hostilité, par une puérile rancune qui lui eût paru plaisante s’il ne sentait derrière un dédain dont il souffrait plus encore dans sa tendresse que dans sa dignité, quoiqu’il ne pût, au fond, s’empêcher d’en rire.
Il se surprit, quelques instants après, à 'penser encore à Philippe; à ce moment, la grande glace de son cabinet de toilette lui renvoyait son image en pied; et avec cette complaisance involontaire qu’on met à se re^ garder, il détaillait de haut en bas sa silhouette d’homme encore jeune, fin de taille et distingué, son visage un peu fatigué, au nez droit, aux yeux gris, à la bouche épaisse sous la moustache, un visage qui montrait le contraste d’un front de penseur et d’un menton de voluptueux, une sorte de douceur inquiète dans l’expression, avec un mélange de franchise et d’indécision qui avait une grâce particulière. Ses attaches minces, la blancheur de ses mains, et le grain ferme et doux de sa peau attestaient une supériorité de race. Il laissait deviner, en ses mouvements sobres et contenus, l’élasticité de ces tempéraments nerveux dont les ressorts plient sans se rompre et se redressent avec vigueur. La seule chose qui affligeait sa coquetterie, c’était de voir blanchir de bonne heure ses tempes. On grisonnait tôt dans sa famille, son père à quarante ans était tout blanc. En revanche, il mira dans la glace ses dents petites, dures et éclatantes, de vraies dents de femme. C’est alors que, par une comparaison rétrospective, il s’était représenté Philippe, grand, fort, avec son teint de gitano, ses cheveux frisés en bonnet d’astrakan, le blanc de ses yeux, la courbe de son nez, son air d’audace et l’étrangeté de son sourire un peu fou qui montrait les dents comme pour mordre. Par exemple, s’il l’emportait sur Jacques pour le dru et la noirceur des cheveux, il lui cédait à l’égard des dents; les siennes exigeaient des soins constants, il en souffrait par rages intermittentes, et l’une d’elles jaunissait, de façon apparente, au milieu des autres. Mmo de Jonquiers, une amie de Thérèse, en avait fait un jour malignement la remarque, bien digne d’une femme. Mais, en revanche, les admirables ^eux qu'avait Philippe! Des
yeux de hibou ! disait encore Mme de Jonquiers ; mais non, des yeux pareils, plutôt, à ceux des grands dogues d’Ulm : larges et liquides, où la prunelle de charbon, nageant sur une huile d’or, s’attisait en braise, à la moindre étincelle. Ces yeux, phosphorescents d'intelligence, et qui étaient l’âme de Philippe, on ne pouvait se les rappeler sans ressentir l’espèce de malaise qu’ils vous causaient; tantôt se fixant sur vous avec une pénétration ironique, tantôt regardant sans voir, brûlant à vide, d’autres fois si bons, si graves et si tendres qu’il était impossible de ne pas aimer l'homme qui attestait si indubitablement, par ce regard, la noblesse du cœur et l’élévation des sentiments.
Et c’est bien là que la contradiction intime qui sépare souvent les pensées des actes avait le plus frappé Jacques. Il ne pouvait, à sa connaissance, attribuer à Destelle une seule mauvaise action, qu’elle fût due à un vice ou à une passion ; il le savait loyal et généreux, et avait appris, mais non par lui, des traits qui lui faisaient grand honneur. Sa probité intransigeante n’avait rien de passif, sa bonté n’était pas veule; il faisait son devoir virilement, non par entraînement religieux, moins encore par un de ces mysticismes vagues qui étaient alors de mode dans les salons et se fondaient sur la pitié prônée par les romans russes ; il ne tirait que de lui-même, et d'un sens profond de délicatesse morale, ses raisons d’agir.
Qui eût supposé qu’un tel esprit, érudit et lettré, ouvert aux beautés de l’art sous toutes ses formes, amateur passionné de musique et de peinture, se donnât le plus complet démenti en matière philosophique, pratiquant un pessimisme désenchanté, une négation absolue de l’action et du libre arbitre, affirmant que rien n’existait que des apparences vaines et des formes de rêve et de cauchemar dont l’homme était le dormeur éveillé? Rien ne valait la peine d’être vécu, parce que rien n’existait, du moins tel que nos yeux le voyaient, que notre cerveau le concevait et que nos sens l’interprétaient. La perpétuelle duperie des choses et l’erreur sur soi-même abusaient sans cesse le pauvre esprit humain. Il fallait Le coucher sur la berge et regarder couler le fleuve. Tout n’étant qu’illusion, les devoirs inventés par l’homme, les rapports sociaux, les lois et les peines, les progrès dans l’art et la morale n’avaient pas plus de réalité que le reste. C’éiaient « des mots », comme dit Hamlet, rien que des mots ! Les sciences, en creusant la matière et en suscitant le mirage d'un bkq-
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être plus grand dans Tordre matériel, ne faisaient que reculer, sans l’approfondir, le mystère de l’Essence suprême. Le plus chétif et le plus misérable des êtres, parce qu’il avait conscience de sa misère et de son impuissance, Thomme, n’était qu’un peu de boue animée d’un rayon de soleil; il ne devait aspirer qu’à laisser fuir par tous ses pores sa. courte vie et qu’à mourir ; et encore ce mot n’avait-il pas grand sens, la maladie, la mort, le temps et l'espace n'existant point en eux-mêmes ! — L’inconséquence d'une théorie de laisser-faire et de laisser-aller qui aboutissait logiquement à la satisfaction des instincts, refrénés seulement par la peur des lois, tandis que, dans la pratique journalière, Destelle agissait comme s’il était fermement convaincu de l’existence et de la nécessité du devoir, cette inconséquence, Jacques l’avait bien aperçue; et, cependant, rassuré par la moralité native de son ami, s’abandonnant à l’écouter avec la confiance qu’on a quand on aime et qu’on admire, il avait, tout en les jugeant dangereuses, subi le charme engourdissant et dissolvant d’idées que Philippe savait exprimer avec une maturité d’esprit, une éloquence amère et railleuse, une séduction incomparables !
+ Peut-être, sans qu’il s’en doutât, ces idées influaient-elles trop sur lui, en ce moment même, contribuant à son spleei , accusant le malaise général de son esprit, cette inquiétude très particulière qu’il avait éprouvée, du jour où la fortune lui était échue. Passé les premiers instants de joie égoïste, en effet, les premières satisfactions de luxe ou de vanité, il avait senti cette inquiétude enfoncer en lui son épine aiguë, comme si la justice des choses voulait que, par une compensation salutaire, une autre responsabilité, d’autres soucis que ceux qu’il avait connus dans la médiocrité, pesassent désormais sur lui, qui obsédaient maintenant de questions pressantes son âme honnête. Avait-il bien droit à la richesse? Saurait-il en être digne? N’était-elle pas lourde à porter, pour qui avait conscience de l’immense misère et voudrait se regarder comme le dispensateur des pauvres? Quelle injustice qu’il pût habiter un hôtel luxueux, se faire servir, ne manger que des choses exquises, alors que tant de vieillards, d’enfants et de femmes mouraient de faim ? Le moven d’être heureux quand il y songeait? Et avoir la triste certitude que tout son bien, le donnâtil sans en rien réserver, ne serait qu’une goutte d’eau pour tant de lèvres altérées!... Aucune aumône, si large qu’elle fût, donnée
par lui sous forme anonyme, car il détestait la générosité qui s’étale en réclame dans les journaux, ne satisfaisait son cœur; n’était-
— Ah ! Syb ! c’est vous ? Entrez, Syb.
elle pas une partialité, une sorte d’injustice vis-à-vis de tant d’autres infortunes? Les seules satisfactions sans mélange qu’il eût lui venaient du bien qu’il pouvait faire à des particuliers, par l’intermédiaire de Mlle Poulet, une ancienne amie à lui, une adorable vieille fille raffolant des bêtes qu’elle recueillait et nourrissait, et des pauvres, pour lesquels elle était une sœur de charité. Avec elle, l’argent d'Halluys n’allait jamais aux faux mendiants, aux industriels de la misère; d’un flair de policier, prenant elle-même tous ses renseignements, parcourant Paris à pied et en omnibus, montant cinquante étages par jour, penchée sur bien des lits infects, elle personnifiait la divine Bonté, si touchante chez un vieillard, si attendrissante quand il s'y mêle un peu de ridicule dans la personne ; Mlle Poulet était légèrement contrefaite, les épaules trop larges, et s’habillait sans goût. Mais les gens du peuple ne se laissaient pas arrêter à ces
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pauvretés ; et, dans son quartier, où elle passait du soir au matin vêtue d’une robe grise de drap l’hiver et d’alpaga l’été, on l’avait appelée « la Sœur-Grise ». Et ce nom religieux lui allait si bien que Jacques se permettait quelquefois de l’employer vis-à-vis d’elle, avec une déférence taquine et affectueuse. Penser à elle, l’admirer et l’aimer de tout son cœur était pour lui un sentiment réconfortant ; il se sentait honteux de valoir si peu, se trouvait petit à côté d’elle ; une simple pourtant, qui n’avait pas lu Schopenhauer et qui n’aurait guère compris, s’il s’était efforcé de le lui expliquer, pourquoi il restait si souvent enlisé dans une paresse de réflexion et d’analyse stériles, inutile aux autres et mécontent de lui-même, spectateur de la vie changeante et illusoire, et, comme Philippe le préconisait en se gardant bien de le faire, couché sur la berge et regardant couler le fleuve !
Comme il rentrait dans le hall, Syb, qui était couchée aux pieds de Lisette, dressa le museau et les oreilles, à un bruit si léger qu’il ne l’entendait pas.
— Parions que c’est Rose, qui vient prendre Lisette ?
C’était la jeune femme de chambre, en effet, une Lyonnaise au teint mat, fine et jolie, d’une élégance de manières au-dessus de sa condition ; elle rougit, toujours un peu intimidée en présence de ML Halluys, et dit :
— C’est sa maman qui envoie chercher Mlle Lise pour l’habiller !
— Réveillez-la doucement, dit-il, avec la courtoise bonté nu’il marauait aux domestiques, et particulièrement à Rose et à sa sœur Blanche, car ces deux jeunes filles n’étaient pas nées pour servir; la mort de leurs parents, de petits bourgeois ruinés, mais très honorables, les avait réduites à cette nécessité, et par bonheur pour elles, Thérèse — à qui son mari sut gré de cette bonne action — les avait recueillies, au moment où, littéralement à la rue, elles ne savaient que devenir. Chez les Halluys, elles trouvaient des gages beaucoup plus élevés que de simples femmes de chambre, un service assez doux et des égards qu’elles n’eussent rencontrés nulle part. Thérèse s’était attachée à elles en raison du bien qu’elle leur faisait; Jacques, à qui tout visage indifférent ou hostile eût été insupportable, aimait à voir ces gracieuses figures; peutêtre préférait-il Rose, bien oue Blanche fût plus jolie : elles se ressemblaient, d’ailleurs, au point qu’on les croyait jumelles.
Il épia avec intérêt la petite scène du réveil de l’enfant, ses yeux encore troubles, son sourire indécis, son corps s’abandonnant dans les bras de la jeune fille. Il souriait aux paroles de Rose, en même temps que son regard, l’enveloppant, suivait la cambrure de ce corps souple ; certes, aucune pensée équivoque ou précise de mal n’accompagnait cette contemplation, et cependant il s’y joignait un plaisir qui, pour être désintéressé, ne s’en nuançait pas moins de cette très légère et inconsciente sensualité qu’éveille, chez tout homme jeune et sain, le fantôme féminin par son attitude, son sourire et sa grâce, qu’il s’agisse d’une inconnue dont la robe tangue mollement sur le trottoir, d’une fraîche paysanne du marché, ou même de la femme de votre meilleur ami, nonchalamment assise dans une causeuse de salon.
— Mes livres ! s’écria Lisette de toutes ses forces, et elle les étreignait à pleins bras, pour les emporter, dans un effort disproportionné avec sa faiblesse. Rose se chargea des albums et l’emmena, Syb les escortait.
- — Ah! fit Jacques d’un ton de regret, les dames Dunlop ne peuvent pas supporte'' les bêtes; ne laissez pas Syb entrer au salon de la soirée !
La chienne le regardait, comprenant qu’on parlait d’elle; il la caressa :
— Oui, Syb, j’en suis désolé, mais c’est comme ça !
Et il laissa la femme de chambre et Lise prendre de l’avance dans le corridor, pour ne pas descendre sur leurs talons.
Au salon, M. Forget, très correct en son habit noir, la rosette rouge piquée à la boutonnière, lisait le T emfs en éloignant le journal de tout son bras, comme l’exigeait sa vue presbyte. Ce maintien le campait droit et, avec ses cheveux blancs, sa moustache militaire et son teint pâle, il avait belle allure encore : son faux air décidé surtout, qui tenait à son habitude du monde, imposait aux gens et même à Jacques, bien qu’il sût à quoi s’en tenir sur la faiblesse presque craintive de son beau-père. Il lui demanda, faisant allusion à la dernière séance de la Chambre :
— Vous lisez le discours de Ferrand?
— Non, je... parcourais un article sur les ventes de l’hôtel Drouot, dit le baron
Rose se chargea des albums et l’emmena. Syb les escortait.
La Tourmente
dont la manie de collectionneur s’adonnait particulièrement aux vieilles faïences, un article fort bien fait, ma foi !
Il ajouta :
— On ne le voit plus beaucoup, Ferrand ?
— Il est si occupé, fit Jacques avec un geste évasif, il n’a guère le temps de voir que les gens qui peuvent lui être utiles !
L’espacement de leurs relations l’avait un peu peiné, et surtout d’avoir cru comprendre que Ferrand l’enviait un peu, pour
Thérèse, dans tout léguât de ses épaules