‹ L'essorChapitre 5 sur 37 · DE LA BELLE MINE DE M. NOYZÉ · texte numérisé non relu

DE LA BELLE MINE DE M. NOYZÉ

L’Essor

— Oh! je suis très belle et je ne m’en cache pas ; je suis parfaitement faite. A Trouville, il y avait toujours cent personnes pour me voir sortir de l’eau! »

Elle n’ajoutait pas ce que pensait de cela son mari, grand homme roux à torse de cent-gardes, portant la moustache et l’impériale cirées. Leur mariage avait fait beau bruit à Alençon. Fille d’un riche usinier de l’Orne, fougueuse, despotique, toujours à cheval et suivie de lévriers, elle s’était amourachée au cours d’une chasse, de la belle mine de M. Noyzé, alors lieutenant de cuirassiers, pauvre et endetté. Pour forcer la main à ses parents, elle avait exigé qu’il l’enlevât, et, leur union rendue indispensable, elle l’avait enrichi de sa personne et de sa fortune.

Depuis longtemps, il avait donné sa démission, menait la haute vie, faisait des affaires. Ils avaient un grand garçon de quinze à seize ans, bichonné, traité en poupée par la mère, joli comme une fille, et dont le vernis élégant recouvrait un être fin et aimant, trop sensible pour ne pas souffrir de bonne heure, et pour lequel Lucien ressentait une de ces amitiés de collège qui attachent les grands aux petits. Il le plaignait d’avoir une mère aussi frivole et un père... Mais comment définir M. Noyzé? Il possédait ce maintien épaulé, carré, qui répond d’avance à tout, et une réputation d’escrime qui paralysait les mauvais sourires, depuis qu’il avait tué, le plus correctement du monde, un clubman trop spirituel, M. de Blaynes.

S’il fallait croire, d’ailleurs, tout ce qui se dit! Pourquoi l’amitié nui unissait le couple au sénateur Tarpin- Malus, ce vieux renard jacobin, n’eût-elle pas été désintéressée? Les Noyzé n’étaient-ils pas riches, bien qu’après le krach des mines d’argent on les eut proclamés ruinés? En tout cas, leur fortune apparente, sans que les sources qui l’alimentaient fussent bien établies, les cautionnait dans le monde.

Mmo Trénis, peu encline à croire le mal, les croyait calomniés, comme ceux qu’on envie.

Lucien s’attardait sur le palier du foyer, quand des chuchotements, suivant

d’une flambée de poudre toute nouvelle gloire parisienne, soufflèrent :

— Hélys Fonpers! Hélys Fonpers!

Avidement, il regarda le poète célèbre des sonnets d’Atalante, l’auteur de la Robe de Nessus, roman d’une sensualité ardente et d’une magie de style extraordinaire.

Quelques semaines auparavant, on avait acclamé à la Comédie- Française son drame en vers : Lucrezia Sarfli. Jeune encore, il remplissait Paris de ses succès, de ses bonnes fortunes, de la légende qui se formait autour de son dandysme et de ses excentricités. Les journaux illustrés avaient reproduit ses traits, mais aucun n’avait pu rendre la vigueur expressive de ce visage de prince maure, aux arêtes si fines et si nobles, ni la splendeur de ses yeux fauves, ni la patine chaude et mate de son teint.

Accompagnant la comtesse Gorska, que suivait le mari, sur des jambes torses de basset, Fonpers s’avançait la tête haute, un sourire félin aux lèvres, unique en sa façon de monter l’escalier de marbre, d’un pas lent, sous ces regards d’apothéose. La femme à laquelle il parlait, d’un air caressant et impérieux, semblait fière de l’effet qu’ils produisaient; elle rengorgeait, avec une grâce voluptueuse, un cou de cygne. Devant eux les habits noirs s’écartaient et se refermaient en un sillage, courtisans du triomphe.

Une ivresse courte, une admiration violente, saisirent Lucien : un dieu, un jeune dieu venait de passer, nimbé de grâce et de force, avec un amour de femme en litière à son orgueil. Il se jugea bien peu de chose, envia le talent de Fonpers, son bonheur. Dans l’ingénuité de son âge, quelque chose d’amer creva en lui. Devenir cet homme, dominer la foule, ou seulement, très obscur, être un grand artiste comme Guépratte !

Il en oubliait Mme Noyzé. Elle lui apparut à l’autre bout du foyer, son fils à côté d’elle, comme un page. Elle s’avançait grande et souple, et ses yeux, le reconnaissant, lui dispensèrent ce rayonnement noir qui était leur sourire. Il fendit la presse, et aux premières paroles :

— Avez- vous vu Fonpers?

Elle demanda, ironique :

L'Hssor

— • ivst-il avec de (Janges?

— Non, avec la comtesse Gorska.

— Déjà? fit-elle; non, je ne l’ai pas vu.

Elle ne méconnaissait pas le génie du poète, estimait seulement qu’on parlait trop de lui, feignait de croire que tant d’adulation pourrait le gâter : jalouse au fond, comme beaucoup de femmes, parce qu’il brillait dans une sphère supérieure, adressait son culte à des mondaines titrées auxquelles elle ne se comparait que pour se juger plus jeune et désirable. Désirable, certes, elle l’était! Et les regards des hommes qui les coudoyaient le disaient bien, regards qui, tenant peu de compte de ses deux jeunes gardes du corps, agaçaient singulièrement Lucien.

— M. Noyzé ne vous a pas accompagnée? demanda-t-il, par un appel mental à la protection que le bras robuste du mari conférait à la jeune femme.

— Non, il est souffrant, d’un bobo au genou. Il s’est heurté je ne sais où, l’autre jour, à bicyclette.

Si l’impertinence de son ton faisait douter de la nature de ses sentiments envers son mari, ceux qu’elle vouait à son fils n’eurent rien d’équivoque, et un éclair de tendresse presque animale illumina sa figure lorsqu’elle ajouta :

— Vous savez que je monte aussi? J’apprends avec mon petit Serge.

L’adolescent enthousiaste dit :

— Oh ! maman a tout de suite appris.

Elle a un chic!

La sonnette de l’entr’acte tint.ait.

— Nous battrons le record cet été, di': Lucien ; je m’entraînerai avant.

- — Venez donc au manège, dit-elle.

Serge vous écrira les jours et heures. Ce sera amusant de monter ensemble.

Il promit. Avec cette vivacité d’imagination qui lui montrait tout en éclairs, il se représentait la jeune femme sous ce costume d’homme, blouse et culotte bouffante, si disgracieux pour qui ne sait le porter, mais d’une séduction si perverse chez certaines. Inquiet, il lui semblait que Mme Noyzé était bien grande. Il eût préféré, pour elle comme pour lui, le cheval; et la vision d’une amazone qu’il escortait passa, au trot, dans les

allées de sable de la forêt de Fontainebleau. Elle tournait vers lui ses beaux yeux de diamant sombre ; la cerise de ses lèvres saignait, fendue au milieu et offerte au becquètement.

Il fut tout étonné de se retrouver dans la baignoire;, un instinct machinal l’y avait reconduit. Eve-Lise et les deux femmes lui firent l’effet d’étrangères. Il ne se réhabitua que peu à peu, en respirant l’odeur tiède-

— Hélys Foxpers! Hélys Foxpers !

du petit bouquet de violettes, en reprenant possession du chignon brun et de la nuque fine d’ Eve-Lise, qui lui masquaient une partie de la scène.

Mais le sens des vers lui échappait, quoiqu’il les perçût distinctement. Une émo-' tion tumultueuse et vague l’agitait, sans qu’il sût si c’était son bref et suggestif entretien avec Mme Noyzé, ou bien le passage auréolé de Fonpers, qui remuaient ainsi son cœur avide, insatiable de sentir.

Puis un apaisement se fit. Il se dit qu’il était délicieux de vivre avec cette intensité, cette complexité fugaces. Sa fatigue même donnait à ses sensations une

I/Essor

acuité fiévreuse. Deux joies, en ce flot trouble, subsistaient, deux joies chastes, deux ;oies hautes parce qu'elles semblaient dénuées de tout intérêt personnel immédiat.

C’étaient la précieuse connaissance liée avec Martial Guépratte et l’infiniment suave présence d’Eve- Lise.

Trois semaines après, il achevait de s'habiller pour aller rejoindre, au manège de la Porte- Mai Ilot, Mme Noyzé, et s’avisait que sa bicyclette, remisée en bas, à la garde des concierges, avait besoin d’une réparation, quand le timbre vibra. Il ouvrit à Serge, essoufflé des cinq étages.

— J’ai voulu vous éviter le dérangement, maman ne peut monter ce matin.

[1 jeta son chapeau tyrolien isur une chaise, releva, d’un geste caressant, ses cheveux bouclés, en cherchant des yeux, instinctivement, un miroir. Son costume de bicycliste, gardé par coquetterie, moulait sa poitrine et ses hanches d’un jersey bleu, sur lequel s’ouvrait un veston court; une culotte dégageait ses jambes, nerveuses et fines sous des bas à côtes mi-couleur. Il était charmant, comme en travesti.

Et, regardant Lucien avec un regard affectueux, il rappelait tellement sa mère que sa séduction en prenait •une grâce équivoque.

— J’espère que Mme Noyzé n’est pas souffrante?

Lucien goûtait fort ces leçons en commun, où sa supériorité lui permettait de jouer le rôle de moniteur, soutenant la jeune femme, courant à ses côtés, prêt à lui ouvrir les bras en cas de chute. Elle partait, ma foi ! Et légère, et souple, très gracieuse en jupe courte, fendue sur culotte courte. Le mse de l’audace et l’ivresse de l’effort allaient bien à sa figure éclatante; elle respirait avec un sourire d’oppression exquis, tandis que, sous le petit plastron de chemise d’homme, sa gorge s’enflait et s’abaissait en vague douce.

— Non, une migraine seulement.

Serge n’ajouta pas que cette migraine suivait une scène de rentrée de bal, faite par son père. Habitué à dissimuler ses émotions, il souriait en montrant les dents, qu’il avait petites et blanches. Lucien ne se doütait pas que ce sourire eût voulu mordre, et que l’enfant redoutait et haïssait son père.

C’était ainsi pourtant, soit que, par des maladresses ou des brutalités, M. Noyzé se fût aliéné ce cœur féminin, soit que, surprenant aux portes des

Elle partait ma foi! et légère et souple...

L’Essor

discussions étouffées, Serge eût pris parti pour sa mère, étant tout son caractère, tout son sang. 1 1 demanda :

— Je ne v*. . ^ dérange au moins?

Pourquoi donc?

Serge fit, avec une malice vocante :

— Vous auriez pu cacher une belle dame dans un placard, celle avec qui je vous ai rencontré avant-hier!

— Où donc ?

— Faites l’ignorant !

Place de la Madeleine, au marché aux fleurs.

Vous lui avez même acheté une gerbe de mimosas et d’œillets. Je passais en fiacre, avec maman. Elle est bien jolie, cette dame.

— Ah ! dit plaisamment Lucien, vous vous y connaissez donc, à votre âge, polisson !

Et souriant, flatté :

— C’était Manon.

Il ne l’avait pas revue, depuis la nuit voluptueuse, ne l’avait pas même recherchée, par dilettantisme, gardant meilleur le souvenir poétisé des caresses, craignant peut-être de s’attacher à elle, ou détourné par son flirt avec Mme Noyzé. Cette rencontre, en six semaines, avait été la seule. Il est vrai que Manon, ainsi qu’elle le lui avait confié, avait été soigner sa mère malade, à Vannes. Voyageant seule? — Hum !

Son inconstance était légendaire, ses coups de tête innombrables ; mais le bon était qu’on la retrouvait la main tendue, les joues fraîches au baiser, en camarade, et qu’une tendresse avec elle pouvait avoir, pour symbole-odorant et éphémère, la gerbe de fleurs qu’il lui avait offerte, sur une place publique, au milieu des passants.

— Tenez! dit-il.

Furetant dans un carton, il en tirait une

feuille de papier, sur laquelle une aquarelle de Svmore représentait Manon, de face, si

Vous LUI AVEZ MÊME ACHETÉ UNE GERBE DE MIMOSAS ET D’ŒILLETS.

bien venue que Lucien avait soutiré au peintre cette pochade, dont la gorge et les épaules s’en allaient effilochées, en essuiement de pinceau. Serge s’anima, la rougeur de Chérubin vint à ses pommettes.

— Vous me la ferez connaître ? implorat-il câlinement.

Lucien lui passa la main sous le menton :

— • Et que dirait votre maman? Mais m’a-t-elle vu?

— - Bien sûr, elle a ri.

Et livrant le secret de son amour filial, de sa gratitude passionnée envers celle qui lui passait tout, il dit :

— Oh ! maman ! personne ne sait com-

L’Essor

bien elle est indulgente, comme elle a les idées larges.

Lucien pensait : « Trop larges, si les médisances sont vraies. » Mais les illusions de Serge le touchèrent.

— Et votre « bachot », Serge?

Il se demandait si cela lui nuirait auprès de Mme Noyzé : elle affectait de le traiter en enfant, en aîné de Serge. Si elle allait

— Nie PLEUREZ PAS, MON PETIT SERGE.

être un peu piquée de jalousie, contre Manon ? Son flirt y gagnerait-il ?

— Ah ! mon bachot ? Cela en fait, du tirage à la maison ! Maman s’obstine à me garder externe, veut me payer un professeur à la maison, tandis que mon père voudrait m’enfermer dans une « boîte », une sale « boîte » !

Ses traits se tiraient douloureusement, à cette menace qui ravivait sa rancœur contre son père.

— Mais, s’écria Lucien, sans se rendre compte des mobiles personnels qui le poussaient, voulez-vous que je vous serve de ré-

pétiteur ? Je ne suis pas si loin de mes examens que je ne puisse vous chauffer pour le vôtre.

— Mais vous n’auriez pas le temps !

— • Oh ! j ’en ai de reste, je ne prépare pas sérieusement mon agrégation de droit. Mon service militaire va dans quelques mois arrêter mes études.

Serge, très remué, dit :

— Vrai, vous consentiriez! Oh! que maman sera contente ! Vous verrez, avec vous je travaillerai très bien. Quand commençôns-nous ?

Et se mordant les lèvres, la voix soudain altérée :

— Je le disais bien à maman, que vous seriez un ami pour moi, et pour elle aussi, n’est-ce pas? Elle a tant besoin d’affection, oh ! tant besoin !

Une ombre noire passa sur son visage ; la cordialité de « grand », que venait de lui témoigner Lucien, touchait à vif ses sentiments opprimés de « petit » ! Ce que sa pudeur, sa fierté, l’auraient empêché de dire, un peu de bonté, sa reconnaissance, l’emportèrent. Et sanglotant tout à coup sur la poitrine de l’ami :

— Oh ! si vous saviez, papa la rend si malheureuse ! — Ce mot de « papa » lui était échappé, dans un reflux de ce qui pouvait lui rester de tendresse pour son père ! — Il ne la comprend pas, je crois qu’il ne l’aime plus, je ne sais pas s’il l’a jamais aimée! Et il la gronde si souvent à cause de moi, il dit que je suis un paresseux. Mais un rien me rebute, mon professeur du lycée se moque si lourdement de moi. Pour elle, pour elle seule je veux réussir à mon baccalauréat ! Elle est si tendre, elle a pour moi des soins que je ne peux dire. Tous les soirs elle me borde dans mon lit. Vous la voyez qui sourit, qui se force à parler. Mais bien souvent elle est triste, elle a les yeux rouges. Je ne suis plus un enfant, il y à des choses que je comprends trop. Mon père est injuste pour elle, il est méchant, il lui parle durement : alors moi, mon cœur se crève!...

Et son cœur se crevait, au pauvre enfant, et les grosses larmes gâtaient son joli visage, ruisselaient sur le coquet costume, qui paraissait là tout piteux et déplacé.

L’Essor

Très ému, Lucien dit :

— Ne pleurez pas, mon petit Serge. De venez vite un homme. Ne pleurez plus !

Il lui essuyait les yeux, avec une envie folle de le serrer dans ses bras, de trouver les mots qui consolent, et c’était plus fort que lui, en même temps, il lui semblait que c’était Mme Noyzé, petite fille, qui se lamentait là. Il ne savait pas que Serge était venu le trouver, tout gros de chagrin, luttant contre une détente nerveuse, sous ses airs d’espiègle mauvais sujet.

Lentement. Serge se reprenait. Avec la mobilité de son âme si peu virile, sa coquetterie revenait, et comme ses yeux lui faisaient mal :

. — Laisse-moi les mouiller d’eau fraî-

che, demanda-t-il fraternellement.

Il prit les mains de Lucien dans les siennes qui brûlaient.

— Je ne pourrais plus te dire vous, à présent.

Chez Mme Hardeuil, à cinq heures, en visite.

— Ah ! bonjour, Lucien, disait-elle avec indulgence. Votre mère va bien?

M. de Vertsève? Il y a longtemps qu’on ne vous a vu?

Il s’excusait. Sans l’insistance de Mme Trénis, peut-être eût-il remis à un autre mercredi cette corvée ; ce qui l’avait décidé surtout, c’était l’espoir, donné par Mme Noyzé, qu’il l’v retrouverait. Et son regard alla la chercher, près de la table à thé, dans le salut correct qu’il adressait aux dames.

— MUe Clotilde se porte bien?

— - Elle est sortie avec Mme Rim, elle va rentrer. Je crois qu’elle a quelque chose à vous demander.

Mmo Hardeuil fut interrompue par l’entrée d’une grosse dame, la générale Couvillon, qui avait la figure enluminée et la voix rauque d’une vivandière, une façon militaire de passer le monde en revue, le nez

en bataille sous un chapeau à plumes. Elle faisait un vivant contraste avec son mari, qui, petit, fin et myope, venait d’être nommé au commandement du 20° corps : on la félicita. Elle se rengorgeait, non sans de terribles oscillations du bouquet de plumes, retirant avec effort ses gants pour se

La générale Couvillon.

restaurer d’un verre de porto et d’un sandwich.

— Une tasse de thé, monsieur Lucien?

Il accepta. Mme Noysé, près de laquelle il avait pris place, lui présenta le petit sucrier d’argent. Ils se sourirent.

On parlait de la soirée donnée par les Hartliff, des Américains millionnaires.

— Vous n’y étiez pas, monsieur Trénis?

Il faut que vous les connaissiez; Mme Hartliff réclame de bons valseurs !

Il grimaça intérieurement, trouvant qu’on avait assez abusé de ses jambes et

qu’on pourrait bien, maintenant, l’inviter pour lui-même. Dépité, il regarda d’un air aimable Mme Iiardeuil qui disait :

— Clotilde ne se lassait pas de danser. C’était son second bal, aussi...

Une dame s’écria :

— Elle a fait sensation, sa toilette était exquise !

— Oh! bien simple! dit Mme Hardeuil d’un air détaché, souligné par un jeu de doigts qui fit scintiller ses bagues. Enrichie par le labeur Urcé, l’adresse et, ajoutaient les mauvaises langues, le manque de scrupules de son mari, ingénieur à idées vastes, très mêlé au monde politique et financier, elle affectait, au milieu du plus gicmd luxe, une simplicité dédaigneuse, vêtue de noir, encore belle sous des bandeaux sévères, les yeux volontaires en un teint mat et une expression recueillie de supérieure de couvent.

Une porte s’ouvrit. Clotilde, qui avait pris le temps de passer dans sa chambre ôter son chapeau, entra vivement. Le délicieux printemps ! Son visage, ses cheveux d’or brun, ses mains blanches furent une apparition de lumière, ses yeux et son sourire un rayonnement d’aurore. Elle embrassa sa mère au front, d’un élan gracieux, où ploya sa fine taille et se modela la forme de son corps jusqu’à la légère fuite des jambes, sous la jupe de drap. Elle distribua des shakehands. Au contact de ses amies Sissv, Edith et Arabella Hartliff, elle prenait des manières franches et délibérées, conformes à sa nature primesautière et à son horreur du convenu. Son père l’appelait familièrement : My boy. Il l’adorait, et Clotilde le lui rendait, s’entendant mieux avec lui qu’avec sa mère, admirant, vénérant l’homme de travail, d’intelligence, de succès, si bon pour elle.

— Ah! dit-elle à Lucien, bonjour, écoutez! On nous permet.

Elle le tira dans une embrasure, là seulement cessa de lui tenir le bras entre ses doigts qui pinçaient bien, doigts solides et longs de cavalière intrépide et de fine raquette au law-tennis.

— Voilà. Tapa veut qu’on joue ici la comédie. Ecoutez! Moi, je veux bien. Mais

si c’est une pièce stupide comme celles qu’on donne dans les salons, n’en parlons pas. D’abord, je veux une pièce à costumes, et avec des gens qui me plaisent, et en vers, et pas de grandes machines qui ratent, et quelque chose où vous joueriez! Voilà !

Il fit le modeste, mais elle déclara :

— Pas de bêtises, vous jouez très bien. Allons, vite, une idée !

Au fait, il avait eu, jadis, des succès d’acteur mondain, dans des monologues ou des niaiseries, il est vrai. On pouvait se lancer. Il proposa diverses pièces. Elle murmura :

— Quel dommage que les misses Hartliff.. mais il n’y a pas à y penser.

Rien de joli en effet, de comique aussi, comme l’indécision charmante, le petit accent avec lequel Arabella, Edith et Sissy prononçaient le français, malgré les leçons de diction de l’excellent sociétaire Worms.

Il dit :

— Il v a deux piécettes de Théophile Gàutier. N’en parlons pas, on ne vous les laisserait pas jouer.

Il connaissait les scrupules bourgeois des parents.

— Le Passant, de Coppée? Du Banville? Tenez, I.e Beau Lêandrt?

— Pourquoi pas les deux? dit Clotilde enthousiaste, prise par la griserie que dégage, d’avance, toute atmosphère théâtrale. Qu’est-ce que c’est, racontez !

Il lui disait la trame sommaire, la répartition des rôles.

— Vous feriez Léandre? demandat-elle.

Il y avait songé, mais une meilleure idée lui vint, de ce que Mme Novzé était là, se retournant vers eux ainsi que d’autres dames qui souriaient, parce qu’on devinait de quoi ils parlaient.

— Non, j’en ai un sous la main, — et presque à l’oreille toute menue de Clotilde : — Serge Noyzé.

— Un enfant, fit-elle de même, avec le beau dédain de ses seize ans.

— C’est ce qu’il faut, vous verrez, il a le physique du rôle.

M‘ue Noysé lui présenta le petit sucrier d’argent.

L’Essor

• — Soit ! mais ne disons rien à personne. Apportez seulement les brochures. Papa décidera, je m’en charge.

— - Chut, alors?

— Chut !

Ils se mêlèrent aux groupes. Mme Hardeuil souriait. Lucien se dit qu’il ne s’était pas fait prier; un retour vaniteux gâtait toujours ses premiers mouvements .

Et cependant l’aubaine le ravissait, ce rêve, jouer, avec un être exquis, avec la jeunesse même en robe de printemps, un de ces poèmes aux rimes tintinnabulant en clochettes d’or, qu’il aimait pardessus tout. Déjà il se voyait, sous le masque zébré des rimes, Cassandre hargneux et toussotant, étayé sur un jonc à pomme d’argent. Comme Clotilde serait vivante en ingénue !

Mme Noyzé se levait ; il surprit un regard de C.otilde qui l’invitait à partir en même temps, afin d’obtenir d’elle que Serge jouât. Il prit congé, avec un plaisir un peu perfide, rattrapa Mme Noyzé dans la rue. Il pleuvait.

Ouvrir son parapluie, l’abriter, la forcer à prendre son bras, fut l’affaire d’un instant.

— Voulez-vous que je vous mette en voiture ?

Elle consulta sa montre, une noisette vitrée dans un bracelet d’or.

— Il ne pleut guère, il faut que j’aille aux magasins du Louvre.

- — Puis-je vous accompagner jusque-là?

— Certainement.

Ils traversèrent la place de l’Opéra. Elle avait une peur affreuse des voitures ; l’assu-

rance qu’il montrait, se faufilant légèrement entre les lourds omnibus, ne la rassurait pas.

— J’ai vu écraser une femme, dit-elle d’un petit haut-le-corps. Pendant bien des nuits, j’ai entendu le cri qu’elle a poussé sous les roues.

— C’est affreux, dit Lucien avec un sourire apitoyé.

- Elle s’était jetée au-devant des chevaux. Elle voulait mourir. Les journaux en ont parlé.

— Un drame d’amour?

— D’amour.

Et dans sa voix, dans son regard, quelque chose passa, de fugitif et de profond.

Lucien saisit l’occasion :

— - Bah ! qu’importent les dangers, le désespoir, la mort, toutes les choses noires de la passion, pourvu qu’on aime et qu’on soit aimé !

Elle répéta, écho ironique et doux :

— Aimé !

De larges flaques de lumière mouillée alternaient sur le trottoir avec d^s mares d’ombres. Elle s’arrêta devant les feux étincelants d’une devanture de joaillier, sans quitter pour cela son air sentimental et maternel.

Lucien serra doucement le bras qu’il tenait sous le sien, un bras moelleux dans une jaquette d’astrakan, et dont la chaleur le gagnait, tandis que s’exhalait, dans l’air mou, un parfum de fourrure.

— Donnez-moi un bijou, fit-elle par plaisanterie.

Il ne comprit pas tout de suite, mais comme elle répétait :

L’Essor

— Lequel me donnez1 vous?

... Il examina gravement les bagues de pierreries, les colliers de diamants, les broches de perles, qui scintillaient sur le velours des écrins :

- Je vous donne cette petite bague, ce cercle d’or qui enchâsse un serpent d’émeraude.

Soit qu’il eût deviné juste son désir imaginaire, soit qu’elle se prêtât à son choix fictif, elle déclara :

— C’est celle que je désirais, merci !

Il dit, en l’entraînant :

— Entrons donc!

Elle le regarda stupéfaite

— Pour quoi faire?

Il dit simplement :

— Pour l’acheter.

— Vous êtes fou!

se récria-t-elle. Comment, vous avez cru !... Mais je plaisantais !

— C’est bien pour cela que je ne vous ai pas donné la rivière de diamants du milieu, mais cette babiole.

— Enfant, fit-elle, enfant !

Faut- il que vous soyez enfant ! Est-ce que je puis accepter une bague? Et de vous, encore?

— Pourquoi pas?

— Parce que...

Ce fut elle qui l’entraîna, il se sentait triste et humilié de son refus ; et cependant, cette dépense n’eût-elle pas été une folie, de toute manière?

— Tenez, dit-elle, comme ils passaient devant un grand confiseur, achetez-moi plutôt des bonbons.

I! répondit, brutal :

— Pourquoi pas des sucres ci’orge?

Piquée de ce ton :

Eh bien ! je ne veux rien de vous, répliqua-t-elle.

Alors, il dit très bas :

— Pardonnez-moi.

L’inconvenance d’avoir manqué, d peu que ce fût, à une femme, la peur d’avoir déplu à celle à laquelle entre toutes il voulait plaire, le confondit. Il se serait mis à genoux sur la chaussée.

— Pardonnez, répéta-t-il, je ne sais ce que j’ai ce soir. Ditesmoi que vous ne m’en voulez pas?

TE lie secoua doucement la tête, comprenant bien sa nervosité, puisqu’elle en était cause. Lucien sentit la manche d’astrakan peser avec abandon sur son bras : et de promener en silence cette grande belle femme, bien d’accord et du même pas, lui parut plus suave encore que tout à l’heure.

Il lui contait les projets de théâtre. Elle objecta le temps que perdrait Serge. Il se fit fort de le lui faire rattraper; il pouvait lui donner des répétitions plus souvent.

Elle parut heureuse et dit :

— Vous êtes bon pour mon petit Serge.

S’il avait osé, comme il eût dit :

— Ça m’est très facile, puisque je vous aime.

Il murmura seulement :

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