II. LUI BAISAIT LA MAIN COUP SUR COUP
que tu places tes sympathies chez des hommes de talent, je le veux bien, mais dont Texistence n’a ni la régularité nécessaire à l’équilibre des facultés, ni la tenue morale qui vous assure la considération des gens sérieux. Oh ! tu es parfaitement le maître, ajouta-t-elle bien vite, mais pourquoi ne pas te lier avec des jeunes gens de ton milieu, il y en a de « si bien » ?
— Cite-m’en un, chère mère, dit Lucien un peu piqué. Ce n’est pas Carbon, j’imagine, ni Roger Hardeuil?
Elle ne releva pas la pointe, voulant rester dans la tiédeur de son bien-être ; et rappelée à un détail qu’elle oubliait, elle tira d’un livre à couverture de vieille soie un coupon de théâtre.
— - A propos, voici une baignoire pour la Comédie-Française. Justement M. Carbon vient de l’envoyer. C’est pour ce soir : Phèdre. Comme Mme Dionée et ma filleule étaient là, je leur ai offert deux places.
Elle ajouta :
— J’ai été bien aise de leur faire ce petit plaisir, elles n’en ont pas trop. Cela a paru ravir Eve-Lise. Elle était très en beauté aujourd’hui.
Lucien ne put s’empêcher de dire :
— Veux-tu parier que ces places seront revenues à Carbon au dernier moment, et qu’il n’aura su qu'en faire?
Et comme elle repoussait cette supposition désobligeante, il lui raconta l’histoire du déjeuner. Elle en rit, du bout des dents, et indulgente :
— Chacun a ses défauts. J’ai toujours trouvé ton ami Carbon plein d’égards pour moi.
C’était une allusion au peintre Symore, négligent, qui ne leur avait pas envoyé de cartes pour l’ouverture d’une exposition. Lucien sourit, connaissant le point faible de Mmo Trénis ; une marque de déférence la flattait plus que tout.
— Eh bien, petite mère, tu as bien fait d’inviter les Dionée. Nous irons voir Phèdre, quoique j’aie plus envie de dormir... Qui as-tu vu d’autre?
— - Mais les Anthénar, le colonel Charpe, la belle Mme Noyzé, Mmc Hardeuil et ses filles, la vieille Mme Matha, Mnr° d’Artigues, et Mme Braiim, que j’oubliais.
Au fur et à mesure, il les évoquait, les Anthénar, le président et sa femme, mode-
Les Anthénar.
lés l’un sur l’autre par la vie, arrivés à parler et à penser de même, deux vieilles figures de magots bonnes à se faire pendant au coin d’une cheminée. Le colonel Charpe, chef de division au ministère de la Guerre, un raseur pointilleux, d’une politesse cassante. La mère Matha, asthmatique et boiteuse, qu’il détestait, parce qu’elle colportait les cancans, les inventait au besoin. Mmo d’Artigues, la femme d’un avocat à la Cour de cassation, une petite chèvre noire et barbue, prompte à se cabrer, d’un entêtement incoercible, mère de sept ou huit chevreaux noirs et malfaisants. Mrae Braüm, la
L’Essor
femme du banquier, une grasse juive, dont le teint bilieux gardait un reflet d’cr, dont
la robe bruissait à la façon des billets de banque, et qui avait un jour trahi sa race en soupesant un peu trop longtemps une statuette d’argent ancien que lui montrait Mme Trénis.
Dans tout ce monde, Lucien ne comptait de sympathies que pour la bonne Mme Dionée et Eve-Lise, Mrae Noyzé, et Clotilde Hardeuil, si dédaigneusement belle à seize ans, avec son flot de cheveux auburn , son teint éclatant de fée. A côté d’elle, Eve- Lise avait dû paraître bien pâle, en sa robe modeste, sa grâce frileuse et rétrécie.
Mme Trénis l’aimait et la protégeait : une vieille amitié l’attachait à Mme Dionée, veuve comme elle, et très appauvrie depuis la mort de son mari, ruiné par des spéculations hasardeuses.
Mme Trénis disait :
— Mmo Hardeuil a demandé de tes nouvelles avec insistance, elle se plaint que tu ne voies pas davantage son fils.
— C’est un serin, fit-il avec tout le mépris qu’il pouvait ressentir pour un grand bellâtre uniquement occupé de sa toilette, jouant aux courses, et méprisant tout ce qui n’était pas riche ou titré.
— Mais Clotilde?
Il ne répondit pas, sachant bien qu’elle ne lançait pas ce nom au hasard, et qu’elle y joignait d’inavouées espérances, trop lointaines d’ailleurs pour n’être pas précaires, comme au plus beau parti qu’elle pût rêver pour lui. Certes il se fût montré bien difficile en ne trouvant pas Clotilde à son gré; quoiqu’il lui en voulût de ressembler tellement à sa mère et à sa sœur aînée, dont la morgue s’accentuait en un port de tête altier. Elles étaient millionnaires ; eh bien, après !
- Leur tante d’Aubuzon est bien malade ! dit Mme Trénis.
— Et elles vont hériter? demanda-t-il ironiquement. Qu’elles sont à plaindre !
— • Voilà ton grand-père.
M. de Vertsève entra, petit, voûté, la figure osseuse et glabre, vêtu de noir, avec cette correction sévère et digne qui convenait à un ancien président de Cour d’appel. Il avait donné sa démission, lors de la réforme de la magistrature. C’était le regret de sa vie, bien qu’il n’eût pas cru devoir agir autrement. Détestant le régime républicain et parlementaire, il ruminait une amertume qui' se mêlait à tous ses propos. Il était bien souvent en désaccord avec les
Mrae d’Artigues et la. vieille Mm® Matha.
L’Essor
goûts et les idées de Lucien, et c’eût été une cause de conflit dans le ménage, si M. de Vertsève avait gardé toute la verdeur qu’il montrait encore, cinq ans auparavant. Mais il déclinait, la vue et l’ouïe affaiblies; il y avait plus d’automatisme que de force persistante dans son altitude, et bien souvent il était absent, alors qu’on le croyait là, enfoncé dans un de ces silences glacés dont il avait l’habitude.
Lucien s’écria avec effusion :
— • Bonjour, grand-père!
— - Bonsoir, dit le vieillard après un temps; et sa main qui ne se livrait pas, son visage qui restait insensible, cette fois après tant d’autres, troublèrent le jeune homme comme un blâme informulé, une défiance qui n’existait pas. Ce n’était que la sécheresse d’une âme blasée, qui se mure aux émotions du dehors. Mais Lucien avait l’âge où l’on veut être recherché, choyé ; son égoïsme n’admettait pas celui de son grandpère.
Il sembla qu’une petite bouffée froide fût entrée dans le salon. L’intimité s’en ressentit.
Mme Dionée et sa fille occupaient déjà la baignoire. Elles avaient dû dîner en hâte, prendre l’omnibus, du fond de Vaugirard.
En voiture, Mme Trénis avait dit à Lucien, qui se tenait raide pour ne pas froisser son plastron :
— Mais au fait, c’est jour d’abonnement !
Et elle ajoutait, passant pardessus quelque scrupule inavoué :
— D’ailleurs, je suis sûre que ces dames sont parfaitement mises !
Elle venait de songer que les Braiim seraient dans leur avant-scène et Mme Noyzé au balcon. Son premier coup d’œil la satisfit. Tout en noir, Mrae Dionée était la correction
M. de Vertsève entra
même, et Eve-Lise parut charmante, dans une robe gros bleu, échancrée en V. Un ruban de velours faisait ressortir la blancheur de son cou. A ce ruban pendait une croix de filigrane d’or, enchâssant des roses de belle eau. Mme Trénis, qui les lui avait données au jour de l’an, lui sut gré de l’attention. Affectueuse, elle retint les deux femmes sur le devant, mais Mmo Dionée la força d’accepter sa place. Elle était énorme et agile, très fine sous son masque empâté, au milieu duquel un petit nez se retroussait, sur une bouche d’enfant.
La considération amicale qu’elle témoignait à Lucien se nuança du sourire dont elle salua leur coude-à-coude. Elle savait bien que son embonpoint la rendait un peu ridicule, et elle se le faisait pardonner en se rencognant d’une façon discrète, respirant sans bruit.
Lucien se tenait derrière Eve-Lise; il avait eu 1 ’ impression flatteuse qu’elle l’avait trouvé bien, à son entrée, et il revoyait la vivacité avec laquelle elle s’était retournée pour lui sourire. Très à l’aise, en son habit léger, il exagérait sa désinvolture.
L’entr’acte finissait. Des files d’habitués regagnaient leurs fauteuils. Certains, debout, le dos à la scène, envoyaient aux loges de petits saluts. Il tombait du lustre une lumière abondante et terne, d’or éteint. Lucien avait trop chaud, et le brouhaha de la salle lui rappelait le grouillement confus du Palais de l’ Industrie, lui suggérait, sous l’habit noir conventionnel. les corps de tout âge et de toute structure qui apparaîtraient, grotesques, si le théâtre devenait, subitement, la salle du conseil de révision. Le contraste, à cette idée baroque, s’accusait entre les gars frustes de la mati-
née et ces mondains à figure pâle et fatiguée, qui avaient tous un air de famille et semblaient liés par une franc-maçonnerie. Il y avait là des visages sur lesquels il ne savait mettre un nom, mais qu'il reconnaissait pour
Eve-Lise tendit la boite a Lucien.
les avoir vus aux premières, ou dans le monde. Beaucoup même 1; agaçaient, par T insolence tranquille de leurs yeux clairs.
Quand il eut, en se penchant à droite et à gauche, passé la salle en revue, il lui fallut en revenir au petit chignon d’Eve-Lise, qui, tordu à l’anglaise, sous un chapeau de feutre, lui bornait l’horizon. Pendant un instant, il ne regarda plus que ce joli tampon de cheveux châtains, le cou très fin, sous le ruban de velours, les épaules tombantes, la grâce mystérieuse de la taille. Eve-Lise sentit peser sur sa nuque ce regard, qui l’attira. Rien qu’en ployant son cou et en redressant son buste, elle dessina, d’un trait, sa minceur élégante. Son visage,
dans le clair-obscur de la baignoire, rayonna du charme inexprimable d’un regard et d’un sourire d’ombre, quelque chose d’aussi doux et d’aussi pénétrant que l’arome du bouquet de violettes qui s’exhalait de sa ceinture.
Elle avait rarement cet air de bonheur. Falla;t-il l’attribuer au théâire? Lucien voulut lui parler, et bien que familier, ainsi que l’y autorisait une connaissance de plusieurs années, il ne trouva pas tout de suite une phrase, même banale. Pourquoi? — Il ne ressentait à l’ordinaire ni gêne ni timidité vis-à-vis d’elle, et cependant un sentiment nouveau, né de la seconde, lui montrait, dans la petite amie d’hier et de toujours, la jeune hile en train d’éclore, l’être en heur, particulièrement exquis et inquiétant ce soir-là. Devant cette candeur suave et noble, il éprouvait à la fois une pudeur de sa clairvoyance et une honte, en face de cette vierge, lui qui connaissait le mal et avait profané l’amour. A quoi se mêlait pourtant l’orgueil mâle et absurde, de la prépondérance qu’il en tirait.
— Voici le programme, dit-il en se penchant vers elle; et il lui offrit du même coup sa lorgnette :
— C’est MIle Bartet qui joue Phèdre; Mounet- Sully : Hippolyte.
Les trois coups retentirent. Chacun les perçut d’un petit tressaillement dans le des. Le silence, à mesure, descendait ; il devint rigoureux, quand, avec une lenteur magistrale, le rideau se leva.
Lucien écouta sans enthousiasme. Il songeait à Y Hippolyte d’Euripide, qu’il jugeait autrement poignant, à travers la traduction de Leconte de Lisle. Dans le chefd’œuvre de Racine, la phraséologie allégorique, les métaphores disparates le rendaient injuste envers la noblesse des sentiments et l’âme délicate des personnages.
Aussi bien, l’accablement de sa journée trop remplie pesait sur lui, et il savait combien les sensations dépendent du moment.
— A Trouville, il y avait toujours cent personnes pour me voir sortir de l’eau.
L’Hssor
L’entr’acte venu, il courut acheter chez un confiseur de la Place une boîte de caramels verts au chasselas, délicieusement acides, pour Eve-Lise.
— - Oh! dit la bonne Mme Dionée, sans manteau ! Vous auriez pu prendre mal !
Eve-Lise, qui venait d’en offrir à Trénis et à sa mère, tendit la boîte à Lucien :
— - C’est très imprudent !
Mais il vit bien qu’elle était touchée.
— Ah! les Braiim, dit-il en voyant se remplir une avant-scène. Tiens, qui donc est avec eux? M. Braüm a l’air d’avoir fait un mauvais coup. Parions que le gros monsieur rouge auquel il donne la meilleure place est un dindon qu’il va plumer.
Il voulait faire rire Eve-Lise; Mme Trénis lui jeta un regard irrité.
— C’est une mauvaise plaisanterie, maman, ne vous fâchez pas. D’ailleurs, leur fils est très bien, avec sa figure poupine et ses yeux noirs caressants, le choli Ephrem. Regardez, Lise! C’est dommage qu’il ait les épaules voûtées de sa race ; avec son menton relevé, cela compose un singulier mélange d’arrogance et de bassesse. Bah !
- — - reprit-il avec un claquement de doigts, pour répondre aux nouvelles marques de mécontentement que donnait sa mère, — qu’ils soient comme ils voudront, ça m’est égal !
— Quel enfant tetrible ! soupira Mmc Dionée en secouant la tête, très amusée.
Eve-Lise, pour faire diversion, fit passer les caramels.
La pièce de nouveau se déroulait. Lucien y prêtait une attention plus soutenue, gagné peu à peu.
A ce moment, un mouvement de bras, un drapement de robe soulignant la hanche, accusèrent la féminité de l’actrice. Ce qu’il y avait de passionné dans la langueur fiévreuse de Phèdre apparut à Lucien tangible et matérialisé ; son regard s’attacha aux bras nus, aux pieds nus sous le maillot chair. Son plaisir esthétique se dédoubla ; et ce lui fut une jouissance encore, car il savait bien que sous la forme et le masque de Phèdre, qu’il voyait se mouvoir et entendait gémir d’une voix triste et pure, l’actrice, en corps et âme, existait pour son propre compte,
si bien qu’il ne savait si cette attraction fugace qu’il ressentait le portait vers Phèdre ou vers l’interprète.
Que de fois, dupe d’une émotion semblable, avait-il senti vivement le charme trouble de la plastique théâtrale, abusé par ce prestige de la rampe qui met en lumière et en relief tout ce que la femme y livre d’elle! Que de fois il s’était laissé prendre à l’illusion qui lui montrait, par exemple, la vieille Mlle Coryse, de l’Odéon, toute jeune et désirable, sous le chatoiement des étoffes et le mensonge des fards ! De là, à divers degrés, la séduction irritante qu’exerçait sur lui tout ce qui touchait au théâtre : décors, oripeaux, mirage des actrices, depuis la plus haute, étoile d’Opéra, ballerine en corolle de gaze, gymnaste souple, jusqu’à la saltimbanque de foire qui grelotte en maillot rosâtre. Ne revoyait-il pas, tel soir d’années disparues, un geste de la grande tragédienne de l’époque, levant le bras si haut qu’il distinguait, sous la manche fendue du blanc péplos, le creux > blond de l’aisselle?
Là-dessus, il évoquait subitement madame Noyzé, peut-être parce qu’elle avait un air de grande amoureuse, avec sa prestance et sa figure mobile, éclairée d’yeux pareils à des diamants noirs. Si bien qu’à l’entr’acte, il dit :
— Vous ne sortez pas? Je vais saluer Mme Noyzé.
— Et les Braüm? insinua Mmo Trénis ; mais il fit le sourd.
Il savait Mme Noyzé placée au balcon, du même côté qu’eux, juste au-dessus de leur baignoire, peut-être. Il leva la tête au plafond, comme s’il eût pu apercevoir la jeune femme. 11 songeait à la coquetterie et aux raffinements de toilette qu’on lui prêtait, se rappelait un bavardage surpris entre Louisa, femme de chambre de MmH Noyzé, et Nanische, au cours duquel Louisa énumérait les richesses de linge dont regorgeaient les armoires de sa maîtresse.
« La belle MmG Noyzé ! »
Sa mère et lui l’appelaient malicieusement ainsi, depuis le jour où elle avait dit devant plusieurs personnes, avec une assurance drôle :
Elle s était amourachée, au cours d’une chasse,