DEUXIÈME PARTIE
Le vendredi matin, il neigeait.
— Pile ou face? se demanda Lucien en jetant un louis en Pair. Une paresse ou un scrupule le retenaient de sortir, une de ces envies lâches qu’on a de rester à lire devant les braises, les reins calés dans un grand fauteuil.
« Si c’est face, j’irai », dit-il sans regarder la pièce qui roulait sur le parquet de l’atelier. Il se pencha : c’était pile.
Donc le scrupule l’emportait ; scrupule vague, et qu’il atténuait encore en s’affirmant que son flirt n’irait pas au delà des
bornes, scrupule tenace, car il savait bien que ce qu’il désirait de la jeune femme, il serait coupable, à elle de le céder, à lui de l’obtenir. Comment pourrait -elle disposer d’elle-même, ayant un maître? Un maître peu commode ! Mais les risques n’ eussent-ils pas donné plus de saveur à la tentation?
Puis, serait-ce si coupable? Est-ce que le mariage, si peu respecté par l’homme, si souvent trahi par la femme, union de ruses et de mensonges, était chose si respectable? Devait-on le tenir pour plus qu’une devanture sociale, un couveit d’hypocrisie?
Mme Noyzé, si son mari la rendait malheureuse — et d’abord, il la trompait avec des actrices ! - — serait-elle condamnée à une fidélité perpétuelle? Le tout était de garder les apparences, et de conserver a la faute, si faute il y avait, le charme du mystère et le goût du péché. D’ailleurs avait-ePe été toujours irréprochable? Tarpin- Malus ?...
Une écharde imperceptible, mais douloureuse, le piqua soudain.
Il avait rencontré dans un salon ce radical à figure aigre, ayant du poil aux
oreilles et d’inquiétants yeux jaunes, d’une mobilité astucieuse et cruelle. Il l’avait vu sourire, à dents pointues et voraces. Il savait, par Car-
La, il recevait ses clients, jouait au Spartiate et a l Incorruptible.
bon, que le sénateur avait deux logis, l’un officiel, l’autre secret.
Le premier, dans une pauvre maison meublée, occupait deux pièces sur cour, glaciales et rigides. Dans l’une, s’amoncelaient des piles de dossiers, qu’un secrétaire famélique dépouillait sur une table de bois ; dans l’autre, trois meubles d’acajou râpaient de leurs pieds un tapis maigre, devant une cheminée sans feu que dominait le buste de Robespierre. Là, il recevait ses clients, jouait au Spartiate et à l’incorruptible.
L’autre logement, vrai entresol de lorette, moelleux, capitonné, permettait à M. le sénateur de se vautrer sur les divans. Des cigares et des liqueurs couvraient les guéridons. En compagnie d’intimes, il sou-
pait avec de belles filles., révélait un Tarpin- Malus que peu de monde connaissait, celui des trafics et des marchandages de presse, des tripotages de toute nature. Et ce serait un tel homme qui aurait soutenu, pendant des années, la fortune des Noyzé, la femme se prêtant à la pire prostitution, le mari à un semblant d’ignorance, dont sa crânerie ne pouvait faire oublier la sale complicité? Allons donc! C’était une de ces infamies que le monde débite couramment ; il n’y pouvait, n’y voulait croire. D’ailleurs, d’après Carbon, qui, parlant sous l’empire d’une rancune de son oncle Chartreux, devait le savoir, Tarpin-Malus vivait sous le joug d’une vieille maîtresse obscure, aussi laide que lui, et qu’il entretenait à Passy.
Allégé, il respira, contemplant, à la baie vitrée, les flocons de neige qui, de haut, coulaient en cendres grisâtres et, en bas, s’éparpillaient en ouate fine. Il apercevait au travers un jardin mélancolique, contrastant avec le coin vivant du boulevard Saint- Germain, un jardin séparé de la rue du Bac par un mur treillagé de lattes verdâtres ; dam les allées, où ne se promenait jamais personne, les bassins morts reflétaient les volets clos d’un pavillon Louis XVI, et des vols de corneilles, obstinés, tournoyaient à la cime de peupliers centenaires.
— Cet affreux renard ! répétait- il, dans un ressaut de colère, et il le voyait ramper autour du beau corps blanc, qu’il se représentait jailli des vêtements, tel qu’une possession imaginaire Je lui offrait en cette pièce même, sur un écroulement de coussins d’Orient, le reflet rose des braises courant sur l’ivoire des membres.
Il ferma les yeux, ne les rouvrit que pour regarder la neige chaste et froide, s’y geler la pensée. Mais, de même qu’un regard qu’on sent dans la nuque vous fait tourner la tête, de même l’atelier intime et doux l’attirait par les mille liens subtils des habitudes et des rêveries familières, par la hantise des bibelots.
Derrière lui, sur un guéridon de mosaïque, il « voyait », sans se déranger, un drageoir Renaissance qui lui était cher; au mur, ces deux profils exquis, la Lucrezia Tornuabuoni, de Botticelli, princièrement
L’Essor
mélancolique, une aigrette aux cheveux, et la Simonetta Vespucci, du Pollajuolo, avec son front bombé, ses yeux d’enfant, son petit nez retroussé et son serpent autour de la gorge. Ces deux belles photographies se regardaient. Le divan propice s’allongeait sous un trophée de lames d’Orient, affilées comme des rasoirs, aiguës comme des flèches, dont les reflets, bleus d’acier et blancs d’argent, suggéraient l’envie de donner la mort ou la crainte de la recevoir. — Décor bién fait pour une ivresse 1 Lucien s’en était fait un refuge où Mme Trénis ne montait jamais sans prévenir, et comme en visite, avec un mantelet de sortie. Pour M. de Vertsève, qui avait fort blâmé la liberté d’un appartement particulier, il n’y montait point, par abstention que ses rhumatismes étages.
« Tout de même,
Lucien, j’ai eu tort n’v pas aller ! »
La neige fondait en touchant le sol, elle n’était donc pas un empêchement.
Serge avait tant besoin qu’on le fît travailler. Et il aurait vu Mme Noyzé, fraîche au sortir du bain, émergeant des dentelles d’un peignoir de peluche mauve, aux plis révélateurs. Il aurait eu la joie de son shake-hand à main fondante, une main lénifiée par les onguents, trop suave et trop parfumée pour appartenir à une honnête femme, une main dont il rêvait dans ses insomnies, comme d’une nudité. '
« C’est fou!
dit-il. Autrefois, je
ne pensais pas à elle. Où cela peut-il me conduire? »
Eh ! parbleu ! au nivânâ des étreintes, à ce point de dissolution exquise où la volupté affranchit l’âme de la matière, où l’on s’évade du temps, du lieu, de soi-même, pour n’être plus qu’un souffle à fleur de chair, un feu-follet dont l’extrême vibration va s’évanouir. Quoi de meilleur! Quel vin, quelle morphine valent cette ivresse des sens, et sans elle que serait la vie?
Le péché? Lucien n’était plus religieux. Sans doute, très jeune, on lui avait fait peur de la chair ; et ses premières initiations
En compagnie d’intimes, il soupait avec de belles filles.
L’Essor
n’avaient rien eu, certes, d’assez glorieux, d’assez exalté pour l’empêcher de sentir le dégoût et la tristesse qui suivent l’abandon complet.
Des femmes qu’il avait cru aimer, pendant des mois, des semaines, une heure, aucune, hélas! dont il se souvînt avec orgueil. Pauvres rencontres, sentiments poussés dans la boue, comme les petites fleurs de rue qu’il portait le dimanche, alors collégien, à une prostituée poitrinaire ; la conquête facile d’une tenancière de cabinet de lecture, trop grasse. Quoi encore? L’idylle avec une couturière blonde qui travaillait à la maison, et que Mme Trénis renvoyait à temps : tout un bduquet douteux, dont la rose la plus fraîche était encore cette jolie Manon, rose que d’autres que lui avaient respirée, et qui, selon le vers du poète, n’en gardait pas moins son parfum :
Bocca bac data non 'perde ventura...
Et si Mme Noyzé elle-même?... Mais il repoussa la vision, tenant à s’affirmer qu’Elle était pure, afin sans doute que son bonheur, comme sa mauvaise action, fussent plus pervers et plus complets, sans même l’excuse que d’autres avaient respiré la fleur, baisé la bouche.
Leurre du désir ! Mais en bravant le délit d’adultère, le péché mortel, puisqu’il le prenait de si haut avec le verdict social et l’anathème religieux, ne s’élevait-il pas en lui une obsession honteuse, un vilain reproche ? Il ne devait compta à personne de ses actes ; soit! Il affrontait le péril; bien! Qu’elle consentît à l’aimer, et iis s’étreindraient sans remords, de toute la force du sang et de toute l’ardeur de la volupté. Mais alors, pourquoi voyait-il le visage du petit Serge se tourner vers lui, le regard du petit Serge lui reprocher, avec un mépris et une dou-, leur indicibles, d’avoir trempé sa confiante amitié, d’avoir avili, sous ses yeux, celle qu’il aimait plus que tout, qui pour lui demeurait sacrée, sa mère?
La neige ne tombait plus, les braises pourpres s’aplanissaient. Lucien, s’étirant, fiedonna le leitmotiv de Tristan et Iseult. Pourquoi donc cette soif de toute femme,
ce souhait éperdu d’amour qui lui gonflait le cœur? Pourquoi cette griserie sentimentale et sensuelle, qui tantôt l’exaltait de rêves capricieux et charmants, tantôt le jetait en des ardeurs brutales? Pourquoi un vers, une lecture, une statue de jardin public, l’image inepte d’un journal, la silhouette d’une passante, un bas de jupe, moins encore, un gant sur une table, la plainte d’un orgue dans une cour, un souvenir, un . parfum, un souffle, alimentaient-ils ce feu trouble et malsain, dont il repoussait ensuite, de sens rassis, et avec un léger dégoût, les cendres?
« Aimer, être aimé ! »
Mais il n’aimait pas Mme Noyzé, voyons ! Il ne sacrifierait pas sa vie pour elle, il ne l’enlèverait pas au bout de la terre. Il la désirait, parce qu’elle était très belle et jeune encore, bien que Serge eût seize ans • — jeune, avec tout ce que l’expérience ajoute, l’art de la toilette, les raffinements d’une comédienne élégante qu’elle était, que toute femme du monde se doit d’être, avec les silences et les regards, les attitudes qui mentent, avec une aisance telle que, pour l’acquérir, il lui avait fallu sans doute... — - Encore cette obsession! cette jalousie d’un rival avilissant !
Lucien allait et venait, d’un pas énervé. Le sentiment net de la situation lui revint.
« Non ! s’imaginait-il vraiment qu’elle lui céderait comme cela, au beau moment, pour lui faire plaisir ! »
Il haussa les épaules. Que redoutait-il donc? N’était -elle pas gardée par sa prudence, sa tranquillité, son honnêteté peutêtre? Et congédiant toute la fantasmagorie, l’hallucination dont sa rêverie solitaire l’entourait :
— Allons,- j’aurais dû y aller!
Manon épinglait son chapeau ; ses bras levés dégageaient la cambrure de sa taille dans la glace.
Le soleil entrait, des canaris en cage
L’Essor
saluaient le beau teints. Dans ce nid plongeant sur Paris, on apercevait des horizons de toits, des tuyaux noirs de cheminées qui avaient Pair d’hommes au guet. Les nuages passaient rapides, blancs, sur un ciel bleu pâle, trempé d’ondées. En bas, les voitures et les passants apparaissaient tout petits. 'Deux chiens, folâtrant au long du ruisseau, jouaient à cache-cache autour d’un sergent de ville, qui, se promenant les mains derrière le dos, ne leur donnait pas de coups de pied, en sa placide satisfaction de vivre.
Lucien se retourna. Quelle bonne idée il avait eue de venir surprendre Manon chez elle, dans ce petit appartement qui ne sentait pas le garni, dont les meubles, pitchpin clair et aquarelles gaies, la chambre en cretonne, la cuisine propre tenue par une servante aux joues rouges, affirmaient l’indépendance du chez soi, sans bouts traînants de cigarette étrangère.
Elle avait dit, avec sincérité :
- — Mes folies, voyez- vous, sont celles d’une personne très sage : je me prête, je ne me donne pas. Il me serait odieux de cesser de m’appartenir.
C’était au moment des confidences, dans sa chambre. Sans paraître surprise du coup de sonnette, elle lui avait souhaité la bienvenue, mettant son couvert, improvisant avec la Bretonne un déjeuner. Elle savait sans nul doute que son charme opérait à distance, inspirait une douceur de regret, une nostalgie de désir, l’on ne sait quoi, au moment où l’on s’y attend le moins, qui vous prend à la gorge et vous hisse, la bouche avide, au nid haut perché, au joli nid où l’on sait trouver une belle et bonne fille, la « camarade avec des hanches » dont parle Baudelaire, celle qui étanchera la soif amoureuse et qui saura, grâce à ses fréquentations d’artistes, rire, parler ou se taire presque à propos, jamais sotte, souvent spirituelle.
— Eh bien ! dit-il, voyant qu’elle mettait ses gants. En route ! Le viatique, auparavant ?
Elle releva sa voilette et tendit sa bouche qui sentait la framboise : la communion de leurs lèvres fut savoureuse. Lucien pourtant, d’être venu chercher le philtre
d’oubli, ressentait une obscure honte. La joie des sens ne pouvait -elle donc lui remplir le cœur? Eternel conflit de ses aspirations païennes, de son légitime effort à satisfaire les tendances de tout l’être, avec son éducation pieuse, ses scrupules de moralité, un vieux et persistant remords du péché de la chair !
Manon et lui étaient libres, ne faisaient tort à personne. Pourquoi donc ce malaise, comme s’ils avaient mal agi, et que le plein jour, tel qu’un reflet de la clarté d.’Eden, les poursuivît, après qu’ils eussent « goûté au fruit défendu et reconnu leur impudeur » ?
Dans l’escalier en spirale qui s’assombrissait à mesure, Lucien plongeait en une sensation de vertige, jointe au dépaysement de ne pas se reconnaître. Dans ce même escalier, la montée vers le jour avait été, tout à l’heure, un affranchissement de soi même, une aspiration au plaisir sans regret ? Pourquoi ce regret, maintenant? L’air lui manquait, des yeux de paon lumineux scintillaient sous ses paupières. Enfin il salua le soleil, l’air tiède dont le faux printemps l’avait grisé, complice d’un de ces retours du cœur et des sens qui déroutent l’idée que nous nous faisons de notre libre arbitre
— Ce fiacre, Manon?
Ils y montèrent. Elle allait voir une amie malade, à la Bastille. Il entrerait au concert Colonne, sachant y retrouver S y more et peut-être Guépratte. Il se rappela que sa mère et son grand-père iraient à Lamoureux. Son absence au déjeuner les aurait choqués, car ils avaient la religion du dimanche et de l’après-midi familiale. Le fiacre roulait, au milieu d’une foule en fête, ouvriers poussant des bébés dans de petites voitures, femmes heureuses de goûter un repos et de sortir leur robe neuve de l’armoire.
— Où passerez- vous l’été, Manon?
Elle fit une moue d’ignorance.
Il avait pris sa main gantée de suède et la serrait :
— • J’irai à Montigny, vous devriez y venir, ou à Marlotte.
Il la voyait installée au village ; Svmore ne devait-il pas faire aux environs de F on-
tainebleau des études de plein air? Il ajouta :
— Nous tirerions notre coupe dans le Loing. Vous savez nager?
— Non, j’ai très peur de l’eau.
— Je vous apprendrais.
Le tu ne persistait pas entre eux ; effusion d’un instant, il faisait vite place au vous correct ; de même leur attitude irréprochable succédait à l’abandon passager.
— J’irai peut-être à Dinan, dit-elle, si Nora est rétablie et peut supporter l’air de T Océan.
Elle parla de cette amie, improvisée actrice d’un de ces théâtres spontanément éclos : le Théâtre-Libre et l’CEuvre. On l’y avait remarquée pour son réalisme mordant, les silhouettes à l’eau-forte qu’elle avait tracées. Une chute en scène, le pied déboîté dans un trappillon, la clouait sur son lit de souffrance, oubliée déjà, pauvre.
— Un type ! disait Manon, mais, vous savez, empoignante au possible. A la ville, vous diriez : « Elle est laide ! » Sur la scène, vous ne la reconnaissez plus !
Lucien, par une pensée délicate, jetait alors au cocher l’adresse d’un magasin de primeurs : il avait songé aux convoitises des malades, aux oranges fraîches qu’en ce beau dimanche, de petites bourgeoises, des ouvrières déposaient sur le lit de leur homme, à l’hôpital. Il fit choisir à Manon des raisins de serre, des poires énormes ; et, comme elle se défendait, il dit gentiment, dans le fiacre qui roulait à nouveau :
— Vous lui direz, en faisant la dînette, que c’est l’hommage d’un petit ami auquel vous avez raconté son histoire.
Place du Châtelet, il se fit descendre sur un baise-main au creux du gant de Manon, répéta tout haut l’adresse qu’elle indiquait, joliment penchée à la portière.
Un baiser encore, lancé du bout des doigts, et il se retourna nez à nez avec la vieille Mme Matha, qui le transperçait d’un regard fixe. Elle l’avait reconnu, en passant sur la place. Une capote de fleurs jaunes, sur des bandeaux gris sale, encadrait sa face sournoise. Sans lui permettre de s’esquiver, elle l’entreprit :
« Ne travaillait-il pas trop? Elle lui
trouvait le teint pâle. Quelle jolie personne il venait de quitter ! Sa cousine, M,le Dionée, peut-être? — Non, pas du tout! Ah! que d’excuses... avec ses mauvais yeux, il lui avait semblé... En effet, MUe Eve-Louise ne ressemblait que de loin — (oh ! oui, de très loin) — à cette jolie personne. Oh ! mon Dieu ! quelle indiscrétion elle venait de commettre! Elle espérait que M. Lucien ne lui en voudrait pas. D’ailleurs, elle n’avait rien vu, elle ne savait rien. Ce n’est pas elle qui se mêlait de ce qui ne la regardait pas. . . » Et ses yeux, pétillants d’une curiosité jalouse, criaient : « Oui, oui, on sait ce qu’elles valent, les créatures auxquelles on envoie des baisers dans la rue ! »
Il piétinait de dépit, en répétant avec son plus grand air :
— • Je ne sais, madame, ce que vous voulez dire !
Et en lui-même :
« Vieille pieuvre ! »
Elle le retenait, jouissant de sa fureur, quand, au bout du pont, apparut Guépratte. Un salut raide, et Lucien courait au sculpteur, tout en noir, d’une élégance romantique sous un large chapeau mou et dans une cape agrafée d’argent qu’il portait rejetée sur l’épaule.
Leur poignée de main exprima une sympathie franche. Bien qu’ils ne se fussent revus que trois ou quatre fois, leurs goûts communs, leurs différentes façons même de sentir les avait rapprochés, si bien que, lorsqu’ils se retrouvaient, leur amitié avait fait un grand pas. Ils en étaient aux attentions charmantes, et ce sentiment neuf, en sa fraîcheur, se manifestait par des délicatesses presque féminines. Guépratte répondait à l’admiration chaleureuse qu’il sentait monter vers lui, et Lucien lui savait un gré infini de ne pas mépriser son hommage presque profane. Tous deux.se sentaient relevés aux yeux l’un de l’autre par le prestige si puissant de la considération personnelle. Et déjà l’autorité des idées de Guépratte se faisait jour, imposait à l’autre.
Us se dirigeaient vers la queue formée devant le théâtre.
— Il est tôt encore, dit Guépratte, nous avons le temps.
Il s’était retourné. Suivant son regard, Lucien aperçut de loin l’amie du sculpteur, Mlle Souvvrieff, qui s’avançait, en compagnie de trois ou quatre femmes. Il craignait d’être indiscret en imposant sa présence, mais Guépratte, devinant son scrupule, assura :
— Non, ces dames vont ensemble, et moi de mon côté.
Il avait tiré de sa poche un coupon d’amphithéâtre. Lucien fut un peu confus de penser que tandis que le sculpteur grimperait tout en haut, lui se préL userait aux fauteuils d’orchestre avec Symore. Guépratte ne connaissait pas le peintre, mais désirait faire sa connaissance depuis qu’il entendait vanter ses qualités et son talent.
Mme Souwrieff, au milieu de ses compagnes, passa devant eux, répondant, d’une inclination de tête et d’un fugitif sourire, à leur coup de chapeau. Elle avait toujours son air fier. Il sembla à Lucien que toutes ces femmes avaient eu pour Guépratte un regard de reconnaissance ; il avait remarqué au passage une Anglaise à lorgnon, une Scandinave aux cheveux de maïs, aux yeux de fjord bleu ; une petite Russienne au nez épaté et à la tignasse crépue. Serrées en groupe, avec cette bravoure agressive que l’union donne aux femmes, elles allaient droit devant elles, perçant la foule, laissant l’obscure impression de créatures en lutte contre l’oppression masculine. La Suédoise, dit Guépratte, était étudiante en médecine ; l’Anglaise vivait de traductions; la femme au nez épaté peignait sur porcelaine. Olga Souwrieff connaissait d’autres solitaires : une missionnaire piétiste qui revenait d’Afrique, une empirique bossue guérissant les maladies nerveuses. Il s’interrompit; une main se posait sur l’épaule de Lucien, oui s’écria :
— Symore, nous t’attendions !
11 les présenta l’un à l’autre Gros, large, avec une barbe de fleuve et des veux de tau reau, un de ces athlètes terribles nui ont une douceur d’enfant malgré leur voix retentissante, Symore bégaya une phrase aimable, dont il eut peine à sortir. Guépratte, à tous ceux qui ne le connaissaient pas, inspirait cet embarras. Il fallait, avec lui, toujours
rompre la glace; et bien des gens prenaient pour de la froideur ou du mépris ce qai n’était de sa part qu’une altière pudeur et l’horreur du banal. Ils entrèrent.
Lucien écoutait Le lieu, le temps, tout avait disparu. Hypnotisé par la masse sombre de l’orchestre étagé sur la scène, habits noirs, plastrons blancs, violons fauves et cuivres jaunes, il contemplait cette mer mouvante où la cadence des bras et le souffle des bouches déchaînaient la tempête. On jouait une partie de la Damnation de Faust. Après la large et pathétique Invocation aux Forêts, la Course à l’Abîme bruis^ait en océan de sanglots, de cris, d’appels désespérés ou furieux dont les vagues s’enflaient et s’affaissaient, au commandement de l’archet magique du chef d’orchestre, inquiétant à voir avec ses gestes fous et son dos secoué de frissons hotfmannesques. Des applaudissements éclatèrent. Il les entendit avec souffrance, parce qu’ils dissipaient son ivresse.
En promenant sa lorgnette sur la salle, il aperçut au balcon Clotilde Hardeuil et son père, découvrit les Braüm père et fils aux derniers rangs de i’orchestre. Il s’inclina, Clotilde venait de le reconnaître. Il lui sembla que du battement de son éventail elle l’appelait, mais il craignit que le temps lui manquât, ensuite, pour regagner sa place. Tirant sa montre, avec un coup d’œil vers la sortie, il proposa, par cette pantomime, d’attendre la fin du concert.
— Tu connais Hardeuil? souffla-t-il à Symore qui, hochant négativement la tête, examinait à la dérobée Clotilde.
Très élégante en jaquette de loutre, elle s’était faite belle pour son père, qu’elle accompagnait fréquemment à ces concerts du dimanche, seule distraction que se permît cet homme surmené. Une belle tête, ce Hardeuil, des cheveux bien plantés, des mâchoires de dogue sous une courte barbe rousse, des yeux bleus entêtés, et par tout le visage une tension nerveuse qui par moments tournait à la souffrance, livrait la tare de cet organisme soumis à des excès du travail ou à des luttes intérieures dont il gardait amèrement le secret.
Les journaux l’avaient fort attaqué,
L’Essor
pour la part qu’il avait prise à la dernière Exposition universelle. On parlait de marchés mal tenus, de malversations dans les fournitures. Mais il avait fait face, répondant de sa plume et de son épée, et sa belle attitude avait fait taire ces insinuations. Pour plus de sûreté, disaient les sceptiques, il avait acheté le silence des plus enragés. On ne pouvait nier en tous cas son intelligence, son autorité. Parti de rien, petit ouvrier mécanicien, il était maintenant célèbre dans les deux mondes. Il n’était pas jusqu’à la présence de sa fille, à son côté, cAte jeunesse fière, qui ne lui ralliât des sympathies, surtout pour ceux qui croyaient savoir que Mm9 Hardeuil s’entendait peu avec son mari, sous les dehors d’une union correcte. Il avait marié sa fille aînée au comte de Chalys, qui vivait dans ses terres, et dont on interprétait la rare présence chez les Hardeuil comme un blâme des opérations de son beau-père.
Bien des gens estimaient qu’Hardeuil sauterait tout d’un coup î
Le petit archet frappait le pupitre, le dos noir du chef d’orchestre se gonflait d’attente; le bras se leva, lança la foudre :
la dernière partie du Faust de Schumann, la mort de Faust, traversée d’invocations sereines, de coeurs stridents de lémures.
La voix humaine y mêlait sa noblesse pénétrante, son ardeur magnifique. Le monde enchanté avait repris Lucien et frappé d’une stupeur d’extase cette salle immobile. Symore oppressé respirait à peine, et si Lucien avait pu se distraire de son émotion, il aurait vu les beaux yeux de Clotilde Troublés comme l’eau qui reflète l’orage, et là-haut, tout là-haut, le groupe des amies d’Olga Souwrieff penché, fasciné dans le vide, et Guépratte, cachant sa tête dans ses mains, succombant à un écrasement de larmes délicieux, où s’épanchait le trop-plein de son exaltation nerveuse, et qui, dans son amour passionné du beau, était une défaillance de ses admirations trop vives.
Le programme se term inait par la mar-
che du T annhauser , mais Lucien, que Wagner remuait d’habitude au plus profond, avait épuisé sa réserve de sensibilité : il s’étonna d’entendre distraitement la fin du concert, tout à la préoccupation de ne pas manquer Clotilde à la sortie. Il entraînait Symore dans la cohue qui débouchait des couloirs et des escaliers, gagna le péristyle du théâtre, d’où, un peu à écart, ils virent s’écouler la foule.
— Tiens, Favas!
Il aperçut au balcon Clotilde Hardeuil et son