PÈRE
A cet appel, le médecin venait à eux, avec ce sourire à grandes dents, demi-hargneux, demi-affectueux qui, depuis son deuil, crispait sa bouche en un retroussement bizarre.
— Comme ils ont joué mollement ! dit-il d’un ton rêche. J’ai failli m’en aller d’énervement.
— Tiens, dit Symore, je n’ai pas trouvé : la Course à l’Abîme a été enlevée. Et puis « la mort de Faust » de Schumann, il me semble...
— Oui, concéda Favas, ça, c’était bien, je ne dis pas. Très bien, même.
Au fond il n’avait pas été mécontent, mais il lui fallait se plaindre, de tout et de tous : son cœur jugeait la vie mauvaise, depuis qu’elle lui était si cruelle, et on le plaignait, parce qu’on le voyait malheureux.
— Adieu, dit-il, je n’ai pas le temps de serrer la main à Guépratte. Peut-être a-t-il passé, du reste, sans que nous l’apercevions. Je suis furieux contre lui ; il se tue de travail, c’est idiot, idiot! Il sera bien avancé s’il attrape une fièvre cérébrale. Dites-le-lui ! Il ne m’écoute pas. Qui est-ce qui écoute son médecin?
Il partit, en haussant les épaules. Tantôt il ne croyait pas à la médecine, décourageait ceux qui s’adressaient à lui ; tantôt, pour une prescription négligée, il entrait en rage.
Clotilde, au bras de son père, apparut.
— Bonjour, vous !
Et elle demanda :
— N’est-ce pas M. Symore qui était avec vous ? Mon père aime beaucoup ses tableaux ?
La présentation faite, et tandis que les deux hommes échangeaient quelques compliments, elle dit vivement :
— Cause gagnée ! Nous jouerons le Beau Lêandre . Et papa entend faire bien les choses : il veut des décors exprès.
Et baissant la voix :
— Est-ce que vous croyez que votre ami consentirait à nous les faire?
— Voilà une petite fille, dit alors M. Hardeuil en souriant, qui a une grâce à vous demander.
Symore devint très rouge! Il ne sut pas refuser, du reste, à une demande si gentiment faite par Clotilde intimidée bien à tort par son masque truculent, et qui, sur ce qu’il avait été l’aîné de Lucien au collège, s’attendait à voir un petit jeune homme. A peine avait-elle pris congé avec son père, que les Braiim, qui attendaient leur voiture, se concertèrent. Ephrem, avec son air caressant et insolent à la fois, vint serrer la main de Lucien :
— Présentez-moi, je vous prie, à M. Symore ; mon père et moi raffolons de son ta-
lent et désirons depuis longtemps faire sa connaissance.
11 entraînait, avec dextérité, les deux hommes auprès du banquier, qui les accueillit, Lucien, avec juste ce qu’il fallait de courtoisie, Symore, flatteusement. Livide, les yeux caves, jaune d’hépathite, il avait l’air d’un mort, et ne vivait que d’une vie artificielle, l’estomac activé par la pepsine, les membres fouettés par l’électricité, et, quand il souffrait trop, de la morphine sous la peau, qui lui donnait cet étrange regard sournois de hi/ae et de dégoût pour l’humanité. 11 avait l’amour des tableaux, et Ephrem, lui servant de rabatteur, lui faisait acheter, à des artistes de" talent, lors de leurs premiers succès, de la peinture en passe de se vendre cher plus tard. Jamais il n’achetait de tableaux de maîtres consacrés, cela coûtait trop. En revanche, il revendait très bien les toiles qu’il avait eues à bon compte quelques années auparavant. C’est ainsi qu’il faisait des affaires, même dans ses plaisirs, et passait pour un protecteur des arts. Le bon -est qu’il avait acquis de la sorte des œuvres qu’il ne pouvait souffrir, des Monticelli par exemple, dont il s’était défait dès qu’il l’avait pu, avec un bénéfice.
Il flattait Symore à phrases courtes et léchées, qui faisaient penser aux coups de langue râpeux des chats. Ephrem, lui, employait des superlatifs immodérés, mais son sourire un peu pervers restituait aux mots leur vraie valeur. Rendez-vous pris pour aller visiter l’atelier du peintre, et la portière du coupé refermée par le valet de pied, le gros cocher à palatine de fourrure enleva les chevaux piaffants sur le pavé. Guépratte, tout seul près d’un arbre, regardait d’un autre côté.
— Eh bien? dit Lucien, satisfait et moqueur.
— C’est la gloire! fit Symore d’une intonation de rapin. Seulement, je connais le coup de la protection des arts. S’ils n’y mettent pas le prix, bernique !
Ils rejoignirent Guépratte, et cette fois la conversation se lia vite. On parla musique. Des affinités se déclarèrent. Symore proposa :
L’Hssor
— • Voulez- vous monter un moment chez moi ?
On acceptait. Ce fut une lente ascension vers Montmartre, toute en causerie.
Dans son atelier, Symore allumait de vastes lampes à réflecteurs, montrait ses tableaux, de riches et grasses chairs, des sousbois gonflés de sève, des eaux lourdes et profondes, tout un art puissant, libre et mâle qui ne lui coûtait que l’effort matériel, et où triomphaient un robuste amour de la vie, un respect naïf de la nature, une santé d’artiste équilibré.
Tout en lui était à l’avenant. Au restaurant, il broyait les os des victuailles et s’amusait à terrifier les gens avec des yeux d’ogre ; il savait une centaine de chansons populaires et les chantait à plein gosier ; il étreignait dans ses bras noueux les femmes qui défilaient chez lui. Brave garçon, incapable d’une vilenie, il aimait les bonnes filles, les vins généreux, le travail bien fait ; et s’il plut tel à Guépratte, ce fut certainement par le contraste physique de leurs natures. Il offrit de dîner ensemble. Le sculpteur mit pour condition que chacun paierait son écot. Il avait une fierté intransigeante qui donnait de l’allure à sa pauvreté.
Tous trois descendirent vers la rive gauche et dînèrent chez' la mère Lannes, au milieu d’élèves de l’école des Beaux- Arts, parmi les cris sauvages, les rires jeunes et fous, le fracas des assiettes. Ils s’y attardèrent, discutant art et littérature, brassant les vérités et les paradoxes, s’exaltant pour les chefs-d’œuvre. Guépratte se livrait peu à peu, et Lucien, silencieux dans le nuage de sa cigarette, voyait se dessiner un visage et une âme dont il n’avait pas encore soupçonné la pureté et la grandeur.
Ce fut une des bonnes soirées de sa* vie.
Ce mercredi, Lucien arrivait très en retard au déjeuner.
Le vieux valet de chambre de M. de Vertsève, attaché à son maître comme Nanische l’était à Mme Trénis, Arsène, servait
le rôti avec ces gestes compassés et ronds, cet art de glisser sans bruit, qui faisaient de son service un art diplomatique. Lucien ne l’aimait pas, peut-être à tort, soit que la froideur polie du domestique l’empêchât d’être à l’aise, soit qu’il le soupçonnât d’avoir conté à M. de Vertsève, autrefois, quelques-unes de ses frasques. Il lut, dans son ployement d’épaules, l’attente ironique d’une scène.
En effet, le grand-père répondait à peine à son bonjour joyeux, et Mme Trénis
Tout en lui était a l’avenant.
ne put déguiser son appréhension mécontente :
— Nous t’avons attendu jusqu’à midi et quart.
— Pourquoi donc? fit-il.
— Par politesse, dit sèchement le vieillard.
Arsène tourna la tête, pour prendre sur le dressoir une fourchette, et sourire, sans doute.
— Je suis bien désolé qu’on m’ait attendu seulement une minute. Il m’a été im-
possible de rentrer plus tôt. Ces répétitions font perdre un temps !
Beaucoup trop, fit la même petite voix sèche. Et le grand-père évitait de le regarder, ce qui chez lui en disait long.
« Ma foi, tant pis, pensa Lucien, qu’ils boudent s’ils veulent ! » Et il ne s’occupa que de les rattraper, mettant les bouchées doubles.
— Ne mange pas si vite, tu te feras mal ! ne put retenir Mme Trénis. Elle redoutait une discussion, et d’autre part l’air ravi de Lucien l’intriguait fort. Si elle le contrariait, il la punirait en gardant le silence : rien ne lui serait plus désagréable,
Arsène tourna la tête, pour prendre